‹ Ammalat-BegChapitre 10 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

— Qu'csl-co que la Viill(^(' (rAi»iiriiK's?(lciii;iiiil;i AniinaliU-Beg.

— Au priiilcmps, c'est le royaume des roses; à raulouine, c'est le royaume des raisins, répondit Neplilali.

Et, comme un groupe de cliasseurs en retard s'avançait vers eux, les deux amis, tirant leurs chevaux par la bride, s'enfoncèrent dans l'épaisseur du bois.

Le colonel Verkovsky à sa fiancée.

Dcrbend, avril 1820.

Viens à moi, clière Marie, cœur de mon cœur! viens à moi, et admire avec moi une belle nuit du Daghestan. Derbendest couché tranquillement sur un lapis de fleurs, comme une sombre lave tombée du sommet du Caucase ; le vent m'apporie l'odeur des amandiers ; le rossignol chante dans

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les buissons, derrière la forteresse. Tout ron;iii à la vie, lout respire l'amour. Lanalure, rougissant comme une fiancée modeste, s'est couverte d'un voile de brouillards. Leur océan fait à merveille au-dessus du grand lac Caspien. La mer d'en bas palpite comme une cuirasse damasquinée que soulève le souffle d'une robuste poitrine. Celle d'en haut coule comme une boule d'argent, éclairée par la pleine lune,quise balance auciel comme une lampe d'or autour de laquelle brillent les (■•loiles, diamants semés sur Tazur. Au reste, à chaque instant les rayons capricieux de la lune changent l'aspect, — je ne dirai pas du paysage : des brouillards sans fin, une mer sans limite ne constituent pas un paysage, — mais d'un horizon que l'on croirait le seuil du royaume des fantômes, de l'empire des rêves.

Tu ne saurais l'imaginer, chère bien-aimée, quel triste et, en même temps, quel doux sentiment me causent le bruit et la vue de la mer. Je pense aussitôt à l'éternité de notre âme et à l'infini de notre amour. Cet amour est en moi et autour de moi. C'est le seul grand et immortel sentiment que rhomme puisse posséder. C'est son océan à

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lui. Sa flamme me réchauffe dans l'hiver de la tristesse, sa lumière me guide dans la nuit du doute; alors j'aime sans larmes et je crois à tout. Tu ris de mon rêve, sœur de mon âme ; lu t'étonnes de ce mélancolique langage. Eh! mon Dieu, à qui dirais-je toutes mes pensées, si ce n'est à toi? Tu sais que je suis une espèce de lanterne, et qu'à la flamme qui brûle dans mon cœur tous mes sentiments se dessinent sur mon visage, et, comme tu me liras, toi aussi, avec ton cœur et non avec ton esprit, je suis tranquille. En tout cas , si quelques points de mes lettres te restent obscurs, ton heureux fiancé te les expliquera au mois d'août prochain. Je ne puis pas penser sans délire au moment où je te reverrai : je compte les heures qui nous séparent, je compte les verstes qui sont entre nous. Ainsi, au mois de juin, tu viendras aux eaux du Caucase, et alors seulement quelques sommets glacés de la chaîne granitique seront entre nous. Comme nous serons près et, en même temps, loin l'un de l'autre, mon amour ! Combien d'années de ma vie je donnerais pour rapprocher l'heure bienheureuse de notre entrevue ! Nos âmes sont depuis si longtemps fiancées !

poiinjiiui donc oiil-elles clc séparées jusiiu'ii préseul !

Noire Amnialal se ciiclie toujours de moi. Je ne l"accuse pas ; je sais combien il est difTiciie, impossible même, de changer des habitudes sucées avec le lait de la mère et avec l'air de la patrie. Le despotisme de la Perse a laissé dans les âmes des Tatars du Caucase les plus basses passions, fait entrer dans leurs cœurs les plus lâches ruses. En pouvait-il être autrement dans un gouvernement fondé sur l'échange du grand despotisme avec le petit, où la justice même du jugement est chose rare, où le pouvoir n'est que le droit d'exercer le brigandage sans punition?

— Fais avec moi ce que tu voudras, mon maître ; mais laisse-moi faire avec mes inférieurs ce que je voudrai.

Voilà le gouvernement asiatique tout entier.

De là vient que chacun, se trouvant entre deux ennemis, celui qui l'opprimait et celui qu'il opprimait, s'est habitué à cacher ses pensées comme son argent. De là vient que chacun rusait devant le fort pour en obtenir la force, devant le riche pour en obtenir une rançon quelconque par op-

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pression ou par dénonciation. Delà vient, enfin, que le Tatar du Daghestan ne dira pas un mot, ne fera pas un pas, ne donnera pas un concombre sans espérance de recevoir à son tour un cadeau. Grossier avec quiconque n'a ni force ni pouvoir, il se courbe devant le puissant, rampe devant le riche. Il vous couvrira de caresses, vous donnera ses enfants, sa maison, son âme pour garder son argent. Et, s'il a pour vous une attention quelconque, soyez sûr que cette attention cache un calcul. Dans les affaires, un denier l'arrête : il est difficile de s'imaginer jusqu'où va leur amour du gain. Les Arméniens ont le caractère plus bas, plus vil qu'eux; mais les Talars, je crois, sont plus traîtres et plus avides ; or, il est évident qu'Ammalat, voyant de tels exemples depuis son enfance, en a dû être influencé, quoiqu'il ait conservé dans sa noblesse un grand mépris pour tout ce qui est bas et indigne ; mais il a reçu de la nature un caractère dissimulé , comme une arme indispensable contre ses ennemis visibles ou cachés. Chez les Asiatiques, les liens de parenté, si sacrés chez nous, n'existent pas : le flls, chez eux, est l'esclave du père; le frère est l'ennemi du

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frcTc. Ils n'oiil aucune conliaiice dans leur prochain, |)arce (jne leur religion a oublié de leur dire d'aimer leur prochain comme eux-mêmes. La jalousie que leur inspirenl leur femme ou leur maî- Iresse éloulïe tous les scntimenls inlermédiaires. Il n'y a pas d'aniilié i)Our eux. Un enfant élevé par une mère esclave, ne connaissant pas les caresses de son père, étouffé par l'alphabel arabe, se cache même des enfants de son âge. Dès sa première dent, il s'occupe de lui-même; à sa première moustache, toutes les portes cl tous les cœurs se ferment devant lui. Les maris le regardent avec inquiétude et le chassent comme une hête sauvage, et les premiers mouvements de son cœur, la première impulsion delà nature sont déjà des crimes devant le nmhométisme. Il ne doit rien laisser voir de ce qui se passe en lui devant son plus proche parent, devant son meilleur ami. S"il pleure, ii doit tenir son bachlik sur ses yeux et pleurer seul et en silence ?

.le te dis tout cela, chère bien-aimée, mais pour que tu ne condamnes pas Ammalat. Ces mœurs asiatiques sont si loin des nôtres, qu'elles ont besoin de l'être expliquées à chaque instant.

Ainsi voilà près d'un an et demi qiril (kiiieure chez moi et je ne savais pas encore le nom de la femme qu'il aime, quoiqu'il ait très-bien compris que ce n'était point par curiosité que je désirais connaître les mystères de son cœur.

Enfin, un jour, il m'a tout raconté.

Voici comme la chose s'est faite.

Nous étions ailés nous promener, Ammalal et moi, hors de la ville; nous avions pris le chemin de la montagne, et, en allant toujours plus loin, toujours plus haut, nous nous trouvâmes sans nous en apercevoir près du village de Kemmek, oiî passe la fameuse muraille qui défendait la Perse contre les invasions des peuples qui habitaient les steppes septentrionaux du Caucase. Les chroniques de Derbend veulent que cette muraille ait été bâtie par un certain Isfendiar. Voilà d'où vient la tradition qui attribue ce travail à Alexandre le Grand, lequel n'est jamais venu jusqu'ici. Selon toute probabilité, ce fut Nouchirvan qui la découvrit, la renouvela et y plaça des sentinelles.

Depuis lors, elle fut réparée plusieurs fois ; enfin, elle en est, faute de réparations, arrivée à l'état où on la voit aujourd'hui. On dit que celte

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iijiiriiillc all.iit do lu mer CiisiMoniic ;i la nier .Noire en Iraversaiil loiit le Caucase, ayaiil à son extréiuilé des portes de fer, c'esl-à-dire Derheiid; à son centre des portes de fer, c'esl-ù-dire le Durial. On voit, du reste, ses traces dans les montagnes aussi loin qu'on peut les suivre. Elles se perdent seulement dans les précipices et les cavernes. Cependant, malgré les reclierclies qui ont été faites de la mer Noire à la Mingrélie, on n'en trouve aucune trace. .le regardais avec curiosité celle muraille llanquée de tours, et je m'étonnais de la grandeur des anciens, même dans leurs caprices, caprices auxquels ne peuvent alleindre les Orientaux de nos jours. Les niinicles de Babylonc, le lac MoM'is, les pyramides des pharaons, la barrière infinie de la Chine, cette muraille élevée dans les lieux les plus sauvages, sur les cimes des plus hauts rochers, dans les plus profondes cavernes, attestent la volonté gigantesque et le pouvoir infini des rois du passé. Ni le temps ni les tremblements de terre n'ont pu détruire le travail de l'homme, cl le pied des siècles n'a pu écraser les restes de cette audacieuse antiquité.

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.ravouc que celte vue m'inspirait à la fois de saiîites et orgueilleuses pensées. Je planais sur les traces de Pierre le Grand, ce fondateur d'un nouvel empire. Je me le représentais sur les ruines de ce pouvoir asiatifjue, du milieu desquelles, tirant la Russie avec sa forte main, il la poussa vers l'Europe. Qu'ils devaient être brillants, lancés du Caucase, les éclairs de son regard ! Quelles pensées bouillonnaient alors dans son esprit ! Quel soufile gonflait sa poitrine ! Le prodigieux avenir de son pays s'étendait alors devant ses regards, infini comme l'horizon. Dans l'immense miroir de la Caspienne, il voyait se refléter la future grandeur de la Russie, semée par lui , arrosée d'une sueur de sang. 11 avait pour but, non pas ses simples et brutales conquêtes, comme en ont fait ces barbares, mais le bonheur du genre humain. Astrakan, Derbend, Bakou, voilà les anneaux de la chaîne dont il voulait entourer le Caucase, en y réunissant le commerce de l'Inde et celui de la Russie.

O dieu du Nord! toi que la nature créa pour tlatter la vanité de l'homme et le faire, en même temps, désespérer d'atteindre jamais à ta hauteur,

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