PIFLE LE BIGOT FRÈRES, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
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Ammien Marcellin a eu la bonne fortune de rencontrer dès le XVIIe siècle un éditeur du premier mérite, Henri de Valois, qui publia son édition en 1636 (2). Le texte, « divinement amélioré » (3), était accompagné d’un commentaire, dont la richesse atteste une érudition d’une étendue et d’une sûreté incroyables. Ce commentaire, critique, historique, littéraire, demeure le fond sur lequel doit s'appuyer toute étude con-
cernant Ammien (4).
(1) Ammien Marcellin à écrit Phistoire de l’Empire Romain depuis lavènement de Nerva jusqu'à la mort de Valens (96-378), en $1 livres. Les 13 premiers sont perdus. Les 18 qui restent embrassent une période de 25 ans (353-378).
(2) Une réimpression, augmentée et corrigée d’après les notes de H. de Valois lui-même, en fut faite à Paris sous la direction de son frère Adrien, en 1681. |
(3) Henricus Valesius, vir nunquam sine honore nominandus, divine Ammianum expolivit. Gronovius, préface de son édition. Leyde, 1693.
(4) À défaut de l'édition de Valois, on trouvera ce commentaire dans l'édition de Wagner-Erfurdt (Leipzig, 1808), t. Il et IIL.
Dautremer. — 1,
Dans sa préface, H. de Valois porte sur Ammien un jugement très sage et très sûr, dans lequel la sympathie est tempérée par une vue nette des défauts de l'historien. « Ammien, dit-il, » me paraît comparable aux plus grands historiens.... Par le » sujet de son œuvre, par le choix des matières et la dispo- » sition, par le jugement et la bonne foi, il ne le cède à » personne. Dans les récits de combats et de sièges, il dépasse » beaucoup d’autres. Quant à sa manière d'écrire, les mots en » eux-mêmes sont presque tous latins ; mais la construction et » l’arrangement des mots ont, si je puis dire, comme une » allure militaire. Cependant, il y a à reprendre dans l’œuvre » d'’Ammien. Il est quelquefois trop verbeux. Il affecte trop » de paraître savant. En outre, il conserve rarement l’allure et » le ton propres aux historiens ; mais, presque toujours, il » s'avance comme sur des cothurnes tragiques. » H. de Valois constate encore avec quelle impartialité Ammien parle des chrétiens, et de quelle utilité sont pour nous les renseignements qu'il donne sur les Barbares.
Ces appréciations sont si justes que le dernier éditeur d'Ammien, Gardthausen, a cru devoir mettre en tête de son édition (1) la préface de Henri de Valois.
Cependant Ammien, qui d’ailleurs conserva toujours son crédit auprès des historiens, fut abandonné par la critique pendant deux siècles. Ce n'est que de nos jours qu'il attira de nouveau son attention.
Études critiques sur le texte, et comme conséquence études sur la langue et sur le style; études sur la géographie, sur les sources, sur la méthode historique, se sont accumulées depuis une trentaine d’années, et composent à Ammien une « littérature » déjà considérable (2).
(1) Leipzig, Teubner, 1875, 2 vol.
(2) Voir Teuffel, Geschichte der rômischen Literatur, éd. de 1890, p. 4094.
1096. Ajoutons-y les travaux postérieurs que nous avons eus entre les mains : Max Büdinger, Ammianus Marcellinus und die Eigenart seines Geschichts-
Un travail d'ensemble a été publié par M. l'abbé Gimazane (1). Ce travail fort intéressant, qui nous a été très utile, aurait rendu le nôtre parfaitement superflu, s’il avait tenu tout ce que son titre promet. Mais l'étude que l’auteur y fait de la personne et de la pensée d’Ammien, et de son talent, ne nous a paru ni assez complète, ni assez fine pour qu'on n'osât pas entreprendre de la recommencer après lui. M. Gimazane a fait surtout une œuvre de critique historique, tandis que nous nous sommes placé de préférence au point de vue de la critique psychologique et littéraire.
Quand nous avons lu le livre d'Ammien, ce qui nous a le plus vivement frappé, c’est l’ardeur avec laquelle il est écrit, c’est le soufile de vie qui circile à travers presque toutes ses pages : c’est aussi l'effort méritoire de l’auteur pour penser, pour juger, pour composer, pour faire œuvre de moraliste et d'artiste, effort dont on chercherait inutilement la trace chez les écrivains latins qui représentent l'histoire romaine depuis Tacite jusqu'au IV siècle. Nous avons voulu montrer les résultats de cet effort, après avoir expliqué le tempérament d’Ammien, sans traiter à fond les questions de critique historique, de géographie, de langue, que soulève l'examen de son livre, mais en donnant sur ces questions les indications indispensables pour que notre travail formât un tout cohérent,
et se suffit à lui-même.
Ammien Marcellin vécut entre les règnes de Constantin et
de Théodose, dans un temps de troubles et de désordres, de
werkes, Vienne, 1895. Cet ouvrage fait partie des Denkschriflen der Kaiserlichen Akademie der Wissenschaften in Wien, t. XLIV.
Rob. Novak, Curae Ammianeae. Prague, 1896.
Voir aussi les quelques pages consacrées à Ammien dans louvrage de H. Peter, Die geschichtliche Literatur über die rômische Kaiserzeil bis Theodosius I und ihre Quellen, t. 1, p. 117-131 Leipzig, Teubner, 1897.
(1) Gimazane, Ammien Marcellin, sa vie et son œuvre. Thèse de doctorat de la Faculté de Bordeanx. Toulouse, 1889,
guerres étrangères et de guerres civiles, de luttes politiques et de luttes religieuses. Soldat, il court le monde, se bat aux frontières, s'inquiète à la vue des Barbares qui se pressent sur les confins de l'empire. Non content de se battre, il réfléchit. IL comprend que l'empire court de grands dangers, et il se demande qui le sauvera. Regardant autour de Jar üil ne voit chez l’empereur Constance que faiblesse et cruauté ; chez les généraux, les nobles, les magistrats, qu'intrigue,
rapacité, injustice; chez le peuple, qu'indifférence.
Avec Julien, il se reprend à espérer. Les idées et les vertus de ce prince firent une forte impression sur son esprit et sur son caractère. Ammien n'était pas chrétien; il connaissait à peine le christianisme. Le paganisme philosophique, idéaliste, l’attira, mais ne put chasser de son âme bien des
naïves superstitions. La mort de Julien le désespéra.
Dès lors, il n'est plus soldat. Il se jette dans la lecture avec son habituel emportement, et il croit enfin découvrir le remède aux maux présents. Ce remède, que les chrétiens trouvaient dans leur foi, il proclame, lui, qu'il est dans limitation du passé, dans la connaissance de l’histoire et de la philosophie. Qu'on relise les préceptes de Cicéron et qu'on les mette en pratique, qu'on revienne aux mœurs de l’ancienne Rome, et l’on refera l’histoire romaine ; on retrouvera la force perdue et la gloire envolée. C’est cette idée-là qui est le lien de son livre et qui en fait l'unité. C’est sous l'impulsion de cette idée qu'il entreprend d'écrire l’histoire, de découvrir à ses contemporains leurs misères, en leur indiquant le moyen de les guérir.
Mais il s’est trouvé que ce soldat avait une âme de littérateur. Au contact des grands écrivains, celte âme prit conscience d'elle-même. Ammien eut le souci de bien ordonner
ses récits, de montrer son savoir, d'écrire élégamment.
Le personnage complexe qu'est Ammien, bon soldat, honnête homme, médiocre philosophe, moraliste inquiet de l'avenir et se réfugiant dans le passé, littérateur épris des modèles classiques, mais mal servi par son éducation et par sa langue, nous l'avons cherché dans son œuvre, et nous avons essayé
de le faire revivre.
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