‹ Ammien Marcellin Étude d'histoire littéraireChapitre 2 sur 26 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Quelques détails biographiques

« Haec ut miles quondam et Graecus….. pro virium expli- » cavi mensura, ancien soldat et Grec de naissance. j'ai déve- » loppé la série de ces événements dans la mesure de mes » forces » (x).

Ammien a signé ainsi son œuvre. Miles et Graecus, soldat et Grec, ces deux mots qui, pour Ammien, sont une excuse à l'insuffisance de son talent, nous donnent en résumé à peu près tout ce que nous savons de lui.

Il était Grec, mais Grec d'Asie. Il naquit en effet à Antioche, vers l’an 335 de J.-C. Le lieu de sa naissance nous est indiqué par une lettre de Libanius. Dans cette lettre, le grand rhéteur d'Antioche félicite l'historien du succès qu’obtient à Rome la lecture publique de son histoire, et se félicite lui-même d'être

le concitoyen d'un écrivain aussi goûté :

Libanius à Marcellin (2),

« Je vous félicite d’être à Rome, et je félicite Rome de » vous posséder. Vous jouissez d’une ville dont rien n’'approche

» au monde ; elle, de son côté, possède en vous l’égal de ses

(4) Amm. 31, 16, 9.

(2) Cette lettre a été signalée pour la première fois par H. Valois, dans la préface de son édition de 1636. On trouvera le texte du fragment qui nous intéresse dans la préface de l'édition d’Ammien, par Gardthausen, p. VII. M. Gimazane (Amm. Marc., sa vie et son œuvre, appendice A, p. 403) en donne une traduction dont nous avons seulement corrigé quelques mots.

» citoyens, qui ont eu des dieux comme ancêtres. En vérité, » il serait déjà beau pour vous de vivre dans une telle cité, » écoutant en silence les discours des autres ; car Rome ren- » ferme dans son sein de nombreux orateurs dignes de leurs » devanciers. Mais, comme je l’apprends par ceux qui revien- » nent de là-bas, vous avez déjà lu en public quelques-uns des » nombreux livres de votre histoire, et vous continuerez, car » les éloges donnés à ce qui a paru appellent la suite à la » lumière. J'entends dire encore que Rome couronne vos tra- » vaux, que les suffrages de la cité s'accordent à reconnaître » que vous avez vaincu certains de vos rivaux, sans vous » laisser vaincre par aucun d'eux. Ces louanges font honneur » à l'historien, et à nous aussi, qui sommes vos concitoyens. » Continuez donc à poursuivre votre œuvre et à la faire connaître » dans les réunions publiques ; ne vous lassez pas d’être » admiré. Maïs faites plus éclatante votre renommée et par » suite la nôtre. Car la gloire d’un citoyen comme vous » rejaillit sur la ville qui lui a donné le jour. Soyez toujours » heureux comme vous l’êtes. Quant à nous, nous sommes » dans la douleur, et si un dieu ne vient à notre secours, » nous ne saurons la supporter. Car le seul fils que nous

TZ

avions, ce fils bien doué, né d’une mère excellente, quoique

ZT

non libre, est mort et vient d’être enseveli, etc. » (1).

Donc, Ammien naquit à Antioche, la luxueuse métropole de la Syrie. (« La Syrie, dit-il quelque part, est ennoblie par » Antioche, cette cité connue de l'univers entier, cité sans » rivale pour les ressources qu'y apporte l'étranger ou qu'elle » tire de son propre sein » (2). C’est Antioche la belle, la

couronne de l'Orient, Orientis apex pulcher (3).

(1) Cette mention de la mort de Cimon, fils de Libanius, date la lettre, qui a été écrite en 390 ou 391. Cf. Sievers, Das Lebenr des Libanius, Berlin, 1868, p. 272.

(2) Amm. 14, 8, 8.

Ammien est fier de sa ville natale ; mais ce n’est pas lui qui nous la fait connaître. Pourtant elle méritait une description (1), non seulement à cause de la beauté de ses monuments, de ses rues et de ses portiques, à cause du charme pittoresque et frais de ses environs, mais aussi parce qu'elle était au IVe siècle la capitale politique de l’Asie romaine. Gallus, César d'Orient, la terrifia trois ans (351-354) par ses bizarres et cruelles fantaisies (2). Constance, empereur, y vint plusieurs fois (3); Julien y demeura un hiver entier (362-363). Valens ne la quitta guère pendant son règne (365-378).

A défaut d'Ammien, Libanius a composé le panégyrique d'Antioche. Et quel panégyrique ! Son ’Avruwyixôs est un hymne à la gloire de sa ville aimée, dont il fut pendant quarante ans l'enfant gâté (4). L'orateur verse sur Antioche le flux élégant et intarissable de son admiration et de ses hyperboles. Écoutez sur quel ton il parle : « Le bonheur que les poètes promettent » aux morts, les vivants peuvent l’obtenir à Antioche » (5). Que ne trouve-t-on pas à admirer au faubourg de Daphné « Temple d’Apollon, temple de Zeus, stade olympique, théâtre » avec toutes ses délices, quantité de cyprès épais et hauts, » sentiers pleins d'ombre, chœurs d’oiseaux harmonieux, brise » douce, suaves senteurs d’aromates, vignes enlacées aux » arbres, jardins d’Alcinoüs, table sicilienne, corne d’Amalthée, » festins splendides, Sybaris (6)... Il n’est douleur si forte, » si invincible, si persistante, que Daphné ne chasse » (9). « La première des béautés de Daphné, on pourrait dire de

(1) La description d’Antioche a tenté Renan. Voir quelques pages charmantes dans Les Apôtres, p. 215 et suiv.

(2) Amm. 144, 1.

(3) Particulièrement en 361. (Amm., 21, 15, 1). (4) Voir Petit, Essai sur Libanius, thèse de doctorat. Paris, 1866, passim. (5) Libanius, *AVTLOY1X0S, éd, Reiske, p. 147. (6) Id:;"chid., p. 331:

(7) Id:, ibid., p. 351.

» toute la terre, ce sont les sources de Daphné » (1). Enfin, voici un fragment de la péroraison : (« Quelle ville comparer » à Antioche ? Plus heureuse que les villes les plus anciennes, » elle passe les unes en grandeur, les autres en noblesse, » d’autres en fertilité. S'il en est une à qui elle cède pour » les constructions, du moins, celle-là même, elle la laisse » derrière elle par la supériorité de ses eaux, la douceur de » ses hivers, l'amabilité de ses habitants, l'étude de la » sagesse » (2).

L'exagération est dans la forme, mais le fond est vrai. Le témoignage de Libanius est confirmé par les quelques mots très simples d'Ammien, et aussi par les compliments ironiques que Julien adresse aux Antiochiens dans le Misopogon (3).

Antioche était vraiment au IVe siècle une cité florissante, heureuse, peuplée, une cité de luxe, où la vie était facile, sous un ciel très doux. Le bien-être, les raffinements d’une existence délicate préoccupaient par-dessus tout ses habitants. Ils aimaient le trafic qui leur procurait la richesse. Ils aimaient les fêtes, les spectacles, les courses, la danse. La jeunesse était débauchée et bruyante. La nuit, dans la ville bien éclairée, l'animation cessait à peine (4). Les eaux vives, les ombres fraîches, les splendeurs de Daphné méritaient leur universelle réputation (5).

D'ailleurs, la Syrie tout entière aussi bien que sa capitale abondait en molles séductions (6).

Bien qu'il n’ait jamais oublié les charmes de cette délicieuse

(1) Id., ibid., p. 352. Cf. La description de Daphné dans Sozomène, Hist. ecclés., édition de la patrologie de Migne, p. 1273. On y trouve ce détail caractéristique : *Q y&o h diurouôn Exrds Épuuévns v Adovn étuyyavev, NAS Te xai ayapue édOxer.

(2) Id. ibid., p. 365.

(3) Julien, Misop., 5, 13, 18 et passim.

(4) Amm. 14, 1, 9: In urbe ubi pernoctantium luminum claritudo dierum solet imitari fulgorem.

(5) Voici la phrase d’Ammien sur Daphné : Daphnen, amoenum illud et ambitiosum Antiochiae suburbanum. (19, 12, 19). (6) Amm., 22, 10,1: Voluptatis illecebris quibus abundant Syriae omnes.

contrée, Ammien n’en subit pas linfluence énervante. Rien dans son caractère si viril ne porte la marque de la mollesse et de la légèreté syriennes. C’est que de bonne heure il quitta sa ville natale, et qu'il fit très jeune, ainsi que nous le verrons, le fortifiant apprentissage de la guerre.

Nous avons dit qu'Ammien Marcellin naquit vers 335. Cette date approximative est déterminée par quelques passages de son histoire. En 353 il fut attaché par décret impérial au général Ursicinus, qui commandait à Nisibis, en Mygdonie (1). En 355 il accompagna le même Ursicinus en Gaule en qualité de protector domesticus (2). Or, en 357, il se compte encore parmi les adolescents (3). Il débuta donc très jeune dans la carrière militaire, et il est permis de conjecturer qu'en 357 il n'avait guère dépassé vingt ans.

De sa famille, de son enfance, nous ne savons rien. Son père fut-il un certain Marcellinus, comte d'Orient en 349, auquel sont adressées plusieurs lois du Code Théodosien ? M. Gimazane le pense (4), et c’est possible. Pour qu'Ammien ait été placé si jeune dans l’état-major d’un général en chef en qualité de protector domesticus, il fallait que son père occupât un poste élevé et disposât d’une influence considérable. Ammien se qualifie lui-même d'ingenuus (5), ce qui prouve que, s’il n’était pas le fils d'un comte d'Orient, il était cependant fort bien né.

Son éducation dut être soignée. Nous montrerons par la suite qu'Ammien est un lettré. Il n’est pas trop hardi de

supposer qu'un enfant de bonne famille, élevé dans une ville

(1) Amm., 44, 9, 1.

(2) Id:, 45, 5, 22.

(3) Id., 16, 10, 21: Adolescentes eum (Ursicinum) sequi jubemur. (4) Gimazane, ouvrage cité, p. 25 et 26.

(5) Amm:, 19, 8, 6.

qui comptait des écoles comparables à celles d'Athènes (1) et des maîtres comme Libanius, acquit de bonne heure le goût

des choses de l'esprit et l’amour des lettres.

Grâce aux renseignements qu'Ammien nous fournit dans son ouvrage, nous savons à peu près quelle fut sa vie pendant sept ans, de 353 à 360. On nous pardonnera si nous insistons assez longuement sur cette période. C'est pour nous une occasion unique de voir Ammien agir et vivre. Ici, nul besoin de conjectures. L'auteur lui-même se met en scène.

Durant ces sept années, Ammien suivit la fortune d'Ursicinus, maître dé la cavalerie, qui, en 353, commandait à Nisibis, non loin de la rive droite du Tigre, aux extrêmes confins de l'empire romain.

«€ Pour Ursicin, dit Tillemont (2), Ammien, qui servait sous » lui, et qui l’accompagnait partout, en parle toujours comme » d’un homme d'honneur et d’une probité tout entière. » Ce général semble, d’après Ammien, avoir joué un rôle assez considérable dans l'empire. Cependant tous les historiens sont muets sur son compte, excepté Ammien et Zonaras, chroniqueur byzantin du XIIe siècle, qui le nomme une seule fois, en racontant la courte révolte de Silvanus, maître de l’infanterie en Gaule, révolte qu'Ursicinus fut chargé de réprimer en 355. Pour expliquer cette singularité, songeons que la partie du récit d'Ammien relative à l’époque dont nous parlons a le caractère de mémoires. Elle est, par conséquent, très développée. Les faits n’y sont pas classés selon leur valeur

(1) Libanius, ’Avrioyuxôc, éd. Reiske, p. 333, xoi Ôn &v œùtais (Athènes

et Antioche) Aaurddes bnropixe àvisyoucu" h Uèv Ty Evcornv,. n.0È xarahdurouca Tv ’Aciav.

(2) Hist. des Empereurs t. IV, p. 397.

comme ils le seraient dans un récit plus serré. La personnalité d'Ursicinus se détache du fond de la narration avec un relief plus vigoureux peut-être que ne le réclamait l'importance réelle du personnage. De plus, Ammien, ayant fait sous les ordres d’Ursicinus ses premières armes, lui a voué une vive reconnaissance, accompagnée d’admiration pour son caractère et ses vertus. Il s’est donc plu à glorifier la noble fierté de son chef, fierté qui contrastait avec la platitude générale des officiers et des fonctionnaires de la cour, et à en faire le type du soldat qui n'abandonne rien de son indépendance ni de sa droiture, en restant discipliné (x).

Ammien, dès ses débuts, fut protector domesticus. Ces protectores domestici (2) formaient un corps de jeunes officiers ‘élite appartenant à de grandes familles. Institués pour servir de garde personnelle aux empereurs, nous voyons par l'exemple d'Ammien qu'ils pouvaient être envoyés auprès des généraux afin de les seconder dans les circonstances difficiles (3). Les protectores occupaient un rang distingué dans l’armée, et parvenaient aux plus hautes charges. Il en est qui devinrent empereurs, Jovien, par exemple.

La première période de la vie d’Ammien fut très active.

C’est alors qu'il se montra, dans toute la force du terme, un

(1) Comme l'entourage de Constance accusait Ursicinus d’être responsable de la prise d’Amida par les Perses:(359), il fit, selon Ammien, devant les enquêteurs, cette fière et énergique déclaration, où l’empereur lui-même n’était pas ménagé : « Quoique l’empereur ne fasse aucun cas de moi, cependant l'affaire est de telle importance qu’elle ne peut être connue et » jugée que par lui. Qu'il sache bien pourtant une chose fatile à présager : » c’est que, tandis que, mal renseigné, il se désole au sujet des affaires » d’Amida, et tandis qu'il se laisse ballotter au gré des eunuques, la Méso- » potamie nous échappe, et qu'au printemps prochain il ne sera plus temps » de lui porter secours, dût-il y aller en personne, à la tête de son armée » tout entière. » Amm., 20, 2, 4.

(2) Voir Bouché-Leclercq, Manuel des Institutions romaines, Paris, 1886, p. 319 et les notes.

(3) Amm., 45, 5, 22: Tribunis et protectoribus domesticis decem ad juvandas publicas necessilates ei (Ursicino) conjunctis.

soldat, Comme nous l'avons dit, un décret impérial l'envoyait en 353 à Nisibis.

Nisibis, qu'Ammien appelle quelque part «la barrière la plus ferme de l'Orient », Orientis firmissimum celaustrum, était en effet une place très forte, d'où les Romains surveillaient les mouvements des Perses, et grâce à laquelle ils barraient le passage à leurs incursions. Ammien se trouvait donc appelé tout de suite à un poste utile et dangereux, en face des pires ennemis de Rome, à un moment où un de leurs rois les plus audacieux et les plus habiles, Sapor II, entreprenait de pousser ses conquêtes jusqu'à l'Euphrate. Il y arrivait à l’époque heureuse où les talents et la vigueur du maître de la cavalerie, Ursicinus, tenaient les Perses en respect.

IL allait donc voir de près ces ennemis infatigables, ces envahisseurs opiniâtres qui, après de longues années de combats ininterrompus, arriveront à se faire céder, par Jovien, en 363, un morceau de la terre romaine.

Depuis longtemps les Perses étaient la terreur des provinces d'Orient. Au temps de l'empereur Gallien, Antioche avait été surprise et ravagée par eux, un jour que toute la population, en fête, était assemblée pour le spectacle des jeux scéniques (1). Ammien rappelle, dans son XXIII: livre, ce douloureux souvenir (2). Dioclétien avait établi des forteresses sur l'Euphrate pour empêcher les Perses de vaguer à travers la Syrie, ne vagarentur per Syriam Persae (3). Au temps de la jeunesse de notre historien, Constance fut battu plusieurs fois par les

troupes de Sapor et se vit réduire aux dernières extrémités (4).

(1) Antioche fut pillée deux fois, à quatre ans de distance, en %56 et 260. Voir Goyau, Chronologie de l'Empire romain, Paris, Klincksieck, 1891.

(Bd: 25,52:

(4) Id., 25, 9, 3. Constantium, immani crudescente bellorum materia superatum a Persis interdum. deductumque postremo per fugam cum paucis ad Hibitam, stationem intutam, panis frusto vixisse precario ab anu quadam agresti porrecto. Ce fait se passe probablement en 348 (Goyau, Chrono.)

Nisibis avait été assiégée inutilement par le roi de Perse, trois ans avant qu'Ammien y fût envoyé. Nul doute qu'Ammien n'ait été, dès lors, avide de connaître les Perses et désireux de les combattre, On surprend dans sa description de la Perse (1), et un peu partout dans son récit des campagnes contre Sapor, comme un écho de ces impressions de jeunesse.

D'ailleurs, pour un adolescent qui savait l’histoire, les Perses étaient autre chose que l'ennemi héréditaire. Ils étaient les conquérants de l’Asie Mineure, les envahisseurs de la Grèce, les maîtres de contrées lointaines et mystérieuses, à peu près inaccessibles à la civilisation romaine, à travers lesquelles Alexandre seul avait osé aventurer ses armées. [ls possédaient des villes illustres et opulentes qu'Ammien mentionne avec une admiration respectueuse, Babylone, Ctésiphon, Séleucie (2). Ils conservaient les traditions scientifiques et philosophiques de Zoroastre, des Mages et de la Chaldée, qu'Ammien lui-même appelle « la mère nourricière de la philosophie antique » (3).

La vue des Perses frappa très vivement Ammien. L'impression qu'il ressentit en présence de l’armée persane toute vêtue de fer se grava profondément dans sa mémoire, qui en demeura comme obsédée. Il rappelle jusqu’à la satiété le luxe des armures, l'éclat des cuirasses faites de lames superposées, la

variété des casques emboîtant la tête et le visage (4). Le

(1) Amm., 23, 6.

(2) Id., 23, 6, 23: In omni autem Assyria multae sunt urbes... splendidissimae vero et pervulgatae hae solae sunt tres : Babylon cujus maenia bitumine Semiramis siruxit.. et Ctesiphon quam... rex Pacorus... Persidis effecit specimen summum. Post hanc Seleucia ambitiosum opus Nicatoris Seleuci.

(3) Id., 23, 6, 25: Chaldaeorum regio altrix philosophiae veteris.

(4) 1d., 24,2, 5: Corusci galeis et horrentes indutibus rigidis ; 24, 2, 10, ferrea nimirum facie omni : quia lamminae singulis membrorum lineamentis cohaerenter aptatae fido operimento totam hominis speciem contegebant ; 24, 4, 15, hostem undique lamminis ferreis in modum tenuis plumae conseptum ; 25, 1, 1, radiantes loricae limbis cireumdatae ferreis et corusci thoraces longe prospectis 25, 1, 12, erant autem omnes catervae ferratac …. etc.

portrait qu'il a tracé des Perses, portrait sur lequel nous aurons l’occasion de revenir, contient de curieux détails d’une observation minutieuse (x). Ammien vit avec étonnement leur corps grêle, leur teint brun, mat et pâle, leurs yeux de chèvre à l'éclat sauvage, leurs sourcils joints et bien arqués (2).

Le premier séjour d'Ammien à Nisibis ne fut pas long. Il élait appelé à voyager beaucoup et à voir de ses propres yeux bien des choses. N'est-ce point parce qu'il avait beaucoup vu qu'il se prit du désir de raconter et qu'il devint historien ?

Ursicinus, calomnié auprès de Constance, et redouté de l'empereur à cause même de sa supériorité, est mandé à Milan, résidence impériale, et Ammien l'accompagne (3).

Bien que le voyage ait été rapide (4), quel intérêt devait avoir cette course à travers les provinces orientales de l’empire, depuis Nisibis jusqu’à Milan ! Que de pays différents à traverser et à observer ! L’Asie mineure, la Thrace, la Mésie, l'Illyricum, le nord de l'Italie, et, sur le chemin, des villes comme Nicomédie et Constantinople. C'était la vision merveilleuse, d'autant plus merveilleuse peut-être qu’elle était plus rapide, de contrées différentes par leur aspect et par leurs habitants, que la puissance romaine était parvenue à s’assimiler.

À Milan, le spectacle n'était pas sans intérêt ; il pouvait, au contraire, fournir beaucoup à l'observateur.

Ursicinus et Ammien arrivent à la cour de Constance, cour fastueuse comme celle d'un prince oriental. Ce n’est pas Constance qui a inauguré ce luxe, à la mode déjà sous Constantin, mais il la amplifié parce qu'il répond à ses goûts.

(1) Amm., 23, 6, 79, nec stando mingens, nec ad requisita naturae secedens facile visitur Persa.

2)Mde 8 *6. 05

(3) Id., 44, 41, 5.

(4) Id., ibid. Itineribus properavimus magnis.

Pour lui, le luxe de la cour crée la dignité impériale, Aimant par-dessus tout la représentation, théâtral de nature, et désireux d'en imposer au vulgaire par l'extraordinaire éclat de sa maison, il a rempli le palais d’une nuée d'officiers et d'esclaves (x). Guindé dans l'attitude hiératique de l’empereur-dieu (a), il veut autour de sa majesté divine une foule de serviteurs qui soient en même temps des adorateurs. A l'exemple des souverains de l'Orient, il a comme ministres particuliers, attachés au service de sa personne, des eunuques.

Ammien se montre sévère pour l'entourage de Constance, la « cohorte palatine », la ( tourbe des adulateurs », ce sont ses expressions, et surtout pour les eunuques. Tous, eunuques, ou autres, sont des courtisans avides, des calomniateurs dangereux, des instigateurs de troubles et de supplices, que l'empereur «( engraisse de la moelle des provinces » (3). Ennemis de toute vraie gloire, ils excitent les soupçons de Constance contre les hommes que leurs actes ou leurs vertus mettent hors de pair (4). Tels sont les Arbétion, les

Eusèbe (5), qui s’aittachent à détruire dans l'esprit du souve-

(1) Amm., 22, 4.

(2) Voir son entrée triomphale à Rome. Amm., 16, 10, 10 : Corpus perhumile curvabat portas ingrediens celsas, et velut collo munito rectam aciem luminum tendens, nec dextra vultum nec laeva flectebat, tanquam figmentum hominis : non cum rota concuteret nutans, nec spuens, aut os aut nasum tergens vel fricans, manumyve agitans visus est unquam.

(3) Amm., 16, 8, 11-12: Inflabant itidem has malorum civilium buccinas potentes in regia ea re, ut damnatorum petita bona suis adcorporarent, essetque materia per vicinitates eorum late grassandi. Namque, ut documenta liquida prodiderunt, proximorum fauces aperuil,primus omnium Constantinus, sed eos medullis provinciarum saginavit Constantius.

(4) Id., 48, 5, 4: Palatina cohors palinodiam in exitium concinens nostrum, invenit tandem ansam nocendi fortissimo viro (Ursicino), auctore et incitatore coetu spadonum, qui feri et acidi semper carentesque necessitudinibus ceteris divitias solas ut filiolas jucundissimas amplectuntur. Cf. 18, RTE LES:

(5) 14, 44, 11, 2: Adulatorum globi inter quos erat Arbetio, ad insidiandum acer et flagrans, et Eusebius, tunc praepositus cubiculi, effusior ad nocendum.

Dautremer, — 2.

rain le prestige d'Ursicinus, qu’ils font rappeler de Nisibis (x).

Ammien ne demeura pas longtemps à Milan, quelques mois sans doute, le temps nécessaire pour apprendre à.détester les courtisans de Constance. Fin 355, en effet, il poursuivait son voyage à travers l'empire romain. Cette fois, remontant au. Nord, il poussait jusqu'au Rhin, jusqu'aux limites de la Germanie. Il accompagnait à Cologne Ursicinus, à qui était confiée la mission délicate de renverser l'usurpateur Silvanus (2). Remarquons en passant qu'Ursicinus s’acquitta de cette mission avec une simplicité féroce. Il paya des soldats qui assassinèrent Silvanus. Ces procédés étaient habituels en ce temps de troubles sans trêve, et de guerres civiles sans merci. Ammien n'a pas un mot qui désapprouve. En cela, quoique Grec, il paraît avoir des sentiments bien romains. Contre un rebelle et un ennemi toutes perfidies sont bonnes (3).

Ursicinus ne devait être renvoyé en Orient qu'environ deux ans plus tard. Ammien eut donc le temps de connaître ces populations germaines si turbulentes, si difficiles à maintenir en paix, et que Julien César ne domptera momentanément qu'après plusieurs années de luttes incessantes et de victoires multipliées.

Ainsi, dans l’espace de quatre ans, à l’âge où le caractère tend à se façonner définitivement, où l'esprit s’ouvre, s'étonne,

curieux de nouveautés et avide de connaissances, Ammien

(1} Xi faut remarquer la très belle phrase dans laquelle Ammien note l'attitude d’Ursicinus en face de ses calomniateurs ; 15, 2, 3 : Contra accidentia vir magnanimus stabat immobilis, ne se projiceret abjectius cavens, parum tuto loco innocentiam stare medullitus gemens, hocque uno tristior quod amici ante haec frequentes ad potiores desciverant ut ad successores officiorum more poscente solent transire lictores.

(2) -Amm., 15, 5, 22.

(3) Voyez comme il excuse le lâche massacre d’une troupe saxonne, surprise après une trêve solennellement conclue (en 369). 28, 5, 7 : Ac licet justus quidam arbiter rerum facturh incusabit perfidum et deforme, pensato tamen negotio, non feret indigne manum latronum exitialem, tandem copia data, captam.

Marcellin vit de près le monde romain presque tout entier, depuis la Perse jusqu’à la Germanie (1). Quelle moisson de faits, d'observations n'eût-il pas à récolter! Quelle quantité d'images à entasser dans sa mémoire ! A coup sûr, sa vive imagination de Grec d’Asie s'exalta encore sous l'influence de spectacles d’un intérêt si divers, et de cette vie menée capricieusement d'un bout du monde à l’autre au gré d’un tout puissant despote. Cette exaltation accompagnée d’étonnement, il la conserva pendant toute sa vie, et elle se fait jour à chaque page de son histoire.

En 357, Ursicinus, de retour des Gaules, est renvoyé en Orient, et Ammien est maintenu à ses côtés (2). En 359 nous les trouvons tous deux à Samosate, en Commagène, sur les bords de l'Euphrate (3). La même année, le général, rappelé en Italie, arrivait avec Ammien sur les bords de l’'Hèbre, en Thrace, quand ils reçurent l’ordre subit de retourner en Mésopotamie (4), et d'y prendre part à la campagne contre les Perses.

Cette campagne, mal dirigée par un général incapable, Sabinianus, fut désastreuse. Ammien y prit une part très active ; il la raconte avec une grande abondance de détails qui font honneur à son courage et à son sang-froid. Les livres XVIII et XIX de son histoire (5) sont de véritables mémoires, dans lesquels il rapporte, avec un accent très personnel, ses

actes et ses impressions. Aussi croyons-nous que rien n'est

(1) D’après son propre témoignage, nous savons qu'Ammien a visité l'Égypte, mais il ne dit pas à quelle époque. 17, 4, 6 : Obeliscos vidimus plures (à Thèbes). 22, 15, 1 : Strictim res Acgyptiacac tangantur, quarum notitiam in actibus Hadriani et Severi principum digessimus late, pisa pleraque narrantes.

(2) Amm.; 16, 10, 21.

(4) Id.. 18, 6,5.

(5) Plus .exactement les six derniers chapitres du livre XVIIL et les neuf premiers du livre XIX.

plus propre à le faire connaître que d'en donner l'analyse. C’est d’ailleurs un chapitre palpitant de ces guerres de Perse, si émouvantes dans leur acharnement, d’un résultat si mince quand elles n'étaient pas désastreuses. La fortune de Julien y sombra, et la Mésopotamie, cet admirable champ de bataille,

en fut, pendant tout le IVe siècle, ensanglantée.

Le récit, très soigné, emprunte, dès le début, aux circonstances mêmes un caractère romanesque.

Ammien se trouvait avec Ursicinus à Samosate, quand commencèrent à circuler des bruits de guerre. Le roi Sapor Il, ayant rassemblé ses troupes sur la rive gauche du Tigre, attendait un moment favorable pour traverser le fleuve. Un traître se rencontra pour le guider de ses conseils et de son expérience. |

Antoninus, habitant de Nisibis, autrefois marchand opulent, puis secrétaire comptable /rationarius apparitor) du commandant militaire en Mésopotamie, alors ( protecteur, » homme intelligent et instruit (1), voulant échapper aux poursuites de créanciers puissants et impitoyables, traversa le Tigre avec sa famille, et se mit à la disposition du roi de Perse. Avant de partir, il s'était renseigné exactement sur l’état de l'armée romaine et sur la force des places.

Bien accueilli, Antoninus fut coiffé d’une tiare (2), insigne de noblesse et d'autorité, et admis, suprême honneur, à la table du roi. « Comme autrefois Maharbal reprochait à Annibal

» ses lenteurs, ainsi il répétait assidûment que Sapor savait

(1) Amm., 18, 5, 1 : Utriusque linguae litteras sciens.

(2) Id., 18, 5, 6: Apicis nobilitatus auctoritate. Id., 18, 8, 5: Tiara, quam capiti summo ferebat (Antoninus) honoris insigne.

» vaincre, mais non user de sa victoire » (1). Comme les Phéaciens d'Homère à la table d’Alcinoüs (2), les princes de la Perse écoutaient, très recueillis, les paroles du transfuge. Celui-ci déroulait l'histoire des quarante dernières années, contait les défaites des Romains (3), et se faisait fort de conduire de nouveau le Grand Roi à une victoire facile.

Dans des circonstances si critiques, l’empereur commettait une faute grave. Il rappelait en Italie Ursicinus, ce général « qui connaissait si bien les anciennes traditions militaires, et » auquel une longue pratique avait donné la profonde intel- » ligence de la tactique des Perses » (4). Le départ d'Ursicinus fut considéré, en Orient, comme une calamité publique. Les premiers citoyens des villes, des populations entières accouraient sur son passage pour le supplier de ne pas partir. Mais à peine était-il arrivé en Thrace qu'un ordre de Constance le fit retourner sur ses pas. Il était renvoyé en Mésopotamie, mais en sous-ordre, les mains liées, obligé de se soumettre à l'autorité du nouveau maître de la cavalerie, Sabinianus.

Ammien, quand il le faut, sait flageller l'incapacité orgueilleuse. En quelques mots très durs Sabinianus est exécuté! « Revenus, nous trouvâmes un homme plein de suflisance » dédaigneuse, un homme de taille médiocre, d’âme basse et » étroite, incapable de supporter sans perdre misérablement » contenance, je ne dis pas le tumulte d’un combat, mais la

» simple rumeur d’un festin, » (5) Et ailleurs : « Sabinianus,

(1) Amm., 18, 5, 6.

(2) Id., 48, 5, 7: Secundum Homericos Phaeacas. — Remarquons en passant ces réminiscences littéraires.

(3) Particulièrement à Singara en 348.

(4) Amm., 18, 6, 2: Disciplinae veteris et longo usu bellandi artis Persicae scientissimum.

(5) Id., 18, 6, 7 : Reversique fastidii plenum Sabinianum invenimus hominem mediocris staturae et parvi angustique animi, vix sine turpi metu sufficientem ad levem convivii, nedum proelii strepitum perferendum.

» vieillard usé, affaibli, indolent, n’avait d'autre mérite que sa » fortune » (1). Quel dédain dans ce « nous trouvâmes! » Et ensuite, quel mépris du soldat vigoureux et brave pour cet avorton sans muscles ni cœur, homunculus, comme il l’appelle encore (2).

Ammien, qui n’a pas quitté Ursicinus, est revenu avec lui en Mésopotamie. À partir de ce moment, l'historien entre en scène, et son récit prend la forme de commentaires. |

Tandis que le nouveau général en chef s'endort à Édesse, Ursicinus, avec son escorte, se porte à Nisibis, aux avantpostes, afin d'observer les mouvements des Perses. | Déjà, de la ville, on apercevait vers l'Est, du côté du Tigre, de grands feux indiquant que les ennemis dévastaient la contrée. Des bandes pillardes commençaient même à rôder autour des remparts. Ursicinus se met en campagne pour surveiller les chemins. Il sort de Nisibis avec une petite troupe, et prend la direction du N.-0., vers Amida, place forte bâtie sur le Tigre, dans la région montagneuse qui avoisine les sources du fleuve (3).

La troupe était au deuxième mille, quand elle trouva sur son chemin un enfant abandonné. (Nous arrivons, on le voit, aux détails menus, pittoresques, que l’histoire est forcée de négliger, mais qui donnent aux mémoires la vie et la couleur). L'enfant a huit ans à peu près; il porte un collier, signe de naissance noble. Sa mère, affolée à l'approche des ennemis, l'a oublié sur la route. Le général, ému de pitié, ordonne à Ammien de prendre l'enfant sur son cheval et de le ramener à Nisibis. La mission était dangereuse, car des

cavaliers perses couraient la campagne. Après avoir introduit

(1) Amm., 18, 5, 5: Sabinianus, vietus quidem senex et bene nummatus, sed imbellis et ignavus.

(2) Id., 148, 6, 8.

(3) Aujourd'hui Diarbekir.

l'enfant dans la ville par l’entrebâillement d'une poterne, Ammien regagnait au galop ses compagnons, quand un escadron ennemi se lança à sa poursuite, Ammien eut peur et ne le cache point, car il n’est pas fanfaron (1). Il échappa cependant, grâce à la vitesse de son cheval, et rejoignit ses

compagnons près de la petite place d’Amudis.

A mesure que le général romain s'avançait vers le Nord, le pays changeait d'aspect. Au lieu de la plaine unie et vide, des vignes, des arbres fruitiers entouraient la petite ville de Meïacarire, célèbre par ses sources glaciales. Plus un habitant, Tout le monde s'était enfui. La colonne en marche ne rencontra qu'un soldat qui se cachait. C'était un cavalier gaulois, né à Paris, qui était passé aux Perses afin de se soustraire à la punition d'un crime. Pour le moment, il servait d’espion aux généraux ennemis, Tainsapor et Nohodarès. Après avoir obtenu de lui un certain nombre de renseignements, on le mit à mort. Ursicinus, parvenu à Amida, y apprit que Sapor s’apprétait à envahir avec toutes ses forces les possessions romaines.

C'est alors qu'Ammien fut chargé par son chef d’une importante mission de confiance. Nous ne pouvons mieux faire que

de le laisser parler.

« À cette époque, la Corduène, province soumise aux Perses, » était gouvernée par un satrape du nom de Jovinien. Celui-ci, » élevé en pays romain, tenait secrètement pour nous. Retenu ».jadis comme otage en Syrie, il s'était laissé prendre au » charme des études libérales, et il désirait ardemment revenir » à nous. Je lui fus envoyé avec un centurion très sûr, afin » de m'’enquérir précisément de ce qui se passait. J'arrivai » auprès de lui à travers des montagnes sans routes et des

» gorges abruptes. Il me vit, me reconnut, me reçut bien, et

(1) Amm., 18, 6, 11 : Nostrorum agmen agilitate volucri repetebam exanimis, nec multum abfuit quin caperer.

après que je lui eus déclaré en particulier le motif de ma présence, il me donna un guide expérimenté et discret, qui me conduisit assez loin, sur des escarpements élevés, du haut desquels, si l'œil avait eu assez de puissance, on aurait pu distinguer le moindre objet jusqu'au cinquantième mille (1). Nous restâmes là deux jours entiers. Le troisième jour, au lever du soleil, nous vimes toule l'étendue à nos pieds (ce que nous appelons op{oyrx, l'horizon), remplie de troupes innombrables, et à leur tête le roi en vêtements éclatants, éblouissant, Près de lui, à gauche, s’avançait Grumbates, depuis peu roi des Chionites, d'âge mûr, le corps ridé, mais l'âme altière, illustré déjà par plus d’une victoire. À droite, le roi des Albains, de rang non moindre, de dignité aussi élevée. Derrière eux, divers chefs, princes hauts et puissants. Suivait une multitude de tout rang, la fleur des nations voisines, tous endurcis par une longue expérience à la fatigue et à la peine. Jusques à quand, Ô Grèce fabuleuse, nous conteras-tu Dorisque et ces armées parquées et comptées par groupes”? (2) Quant à nous, qui sommes circonspects, ou, pour mieux dire, scrupuleux, nous n'exagérons rien, n’avançant que des faits établis par des

témoignages authentiques et certains. » (3)

Cette armée envahissait la Mésopotamie. Ammien se hâta

de rendre compte de sa mission. Les paysans reçurent l’ordre

de s’enfermer dans les places fortes avec leurs troupeaux, et

toute la Mésopotamie fut vidée et incendiée. On brûla les

blés qui commençaient à jaunir. Aucune plante ne resta sur

pied entre le Tigre et l’Euphrate. Quantité de bêtes sauvages,

(1) Ammien veut parler des hauteurs qui dominent la vallée du Tigre,

sur la rive gauche, en face de Ninive ou à peu près.

(2) Allusion au dénombrement que Xerxès fit de son armée à Dorisque,

en Thrace. La phrase d’Ammien rappelle le récit d'Hérodote, 7, 60.

(3) Amm., 18, 6, 20 sqq.

des lions, périrent dans l’embrasement. La rive gauche de

l'Euphrate fut hérissée de défenses.

Cependant le roi de Perse s’avançait vers l'Ouest. Laissant de côté Nisibis, il pousse jusqu'à Constantina, au milieu d’un pays dévasté, où l'on ne trouve un peu d’eau que dans de rares citernes. Mais il a confiance dans la force de résistance de son armée, et il se dispose à continuer sa marche en avant, lorsqu'il apprend que l'Euphrate est débordé, et qu'il ne pourra le traverser. Changeant alors d'itinéraire, il remonte au Nord vers la région montagneuse, se proposant de passer le fleuve

plus près de sa source.

A cette nouvelle, Ursicinus se prépare à courir à Samosate

pour veiller à la défense du fleuve.

Il venait de quitter Amida à la pointe du jour, quand il tomba à l'improviste avec sa troupe sur un corps considérable de Perses. Tamsapor et Nohodarès, profitant de l’incurie des cavaliers illyriens chargés de garder les routes, avaient pu s'approcher d’Amida avec vingt mille hommes sans être signalés, et maintenant ils barraient le chemin. |

Ici se place un épisode curieux, coloré, que nous ne voulons point laisser passer. Aussi bien, il est naturel, l’occasion se présentant, que nous prenions un avant-goût du talent d’Ammien.

« En tête des ennemis, Antoninus s’avançait fièrement » Ursicinus le reconnut, et l'ayant pris à partie, d’une voix » indignée il l’appela traître et infâme. Antoniqus souleva de » sa tête la tiare, insigne de sa dignité, sauta de cheval, et, » courbant le corps au point que son visage touchait presque » la terre, il salua Ursicinus des noms de maitre et seigneur. » Il tenait les mains jointes derrière le dos, ce qui, chez les » Assyriens, est la forme de la supplication. ( Pardonnez-

» moi, dit-il, illustre comte, car la nécessité plus que ma

» volonté m'a conduit à des actes que je sais coupables. Ce » qui m'a perdu, c’est l'injustice de mes créanciers, vous le » savez bien, puisque votre haute influence combattant pour » moi dans mon malheur n’a pu avoir raison de leur avidité. » » Ayant ainsi parlé, il rentra dans les rangs sans se retourner; » mais, pour marquer son respect, il s’éloignait à reculons, » sans tourner le dos, jusqu’à ce qu’il eût disparu » (1).

Le combat s’engagea, maïs les Romains, trop peu nombreux, ne pouvaient résister. Ils firent retraite de tous côtés en se divisant. Les uns, parmi lesquels Ursicinus, gagnèrent les contreforts du Taurus, les autres, et avec eux Ammien, rentrèrent dans Amida.

Le siège d’Amida est conté par l'historien dans tous ses détails. Nous lisons en réalité les mémoires d’un assiégé. Ces mémoires présentent au plus haut degré l'intérêt qui s'attache à la vérité et à la vie.

Ce n’était pas chose aisée que de rentrer dans la ville en fuyant devant l'ennemi. Du côté où Ammien se trouvait poussé, l’accès d'Amida était difficile. Mais laissons-le parler.

« Tandis que, séparé de mes compagnons, je regardais » autour de moi, cherchant que faire, Verennianus, protector » domesticus, accourt, la cuisse percée d'une flèche. Comme, » sur la prière de mon collègue, je retirais la flèche, je fus » entouré de tous côtés par les Perses qui survenaient.

» J’essayai de gagner la ville en courant à perdre haleine. Du

(4) Amm., 48, 8, 5: Antoninus ambitiose praegrediens agmina, ab Ursicino agnitus et objurgatorio sonu vocis increpitus, proditorque et nefarius appellatus, sublata tiara, quam capiti summo ferebat honoris insigne, desiluit equo ; curvatisque membris, humum vultu paene contingens salutavit patronum appellans et dominum, manus post terga conectens, quod apud Assyrios supplicis indicat formam, et « ignosce mihi », inquit, « amplissime comes, necessitate, non voluntate ad haec, quae novi scelesta, prolapso : egere me praecipitem iniqui flagitatores, ut nosti, quorum avaritiae ne tua quidem excelsa illa fortuna propugnans miseriis meis potuit refragari ». Simul haec dicens e medio prospectu abscessit non aversus, sed dum evanesceret verecunde retrogradiens et pectus ostentans.

» côté où nous nous précipitions, Amida est escarpée et » accessible seulement par une montée très étroite, coupée » entre deux collines, et que des moulins bâtis exprès en cet » endroit pour rétrécir les passages, resserraient encore. Là, » mêlés aux Perses qui étaient montés du même élan que nous, » nous restâmes immobiles jusqu’au lendemain matin, si » serrés que les cadavres ne pouvaient trouver de place pour » tomber, et que devant moi un soldat, la tête fendue en » deux parties égales par un vigoureux coup de glaive, étayé » de partout, restait droit comme un tronc d'arbre. Bien qu'une » grêle de traits, lancée par des machines de toute espèce, » volât des remparts, la proximité même des murs nous sau- » vait de ce danger. Enfin, je pus entrer par une poterne, et » je trouvai la ville envahie par une cohue d’hommés et de » femmes venus des environs » (1). C'était le temps d’une foire. Tout ce monde encombrait les rues, mélant ses lamentations aux gémissemements des blessés.

La garnison d’Amida, place de première importance, bâtie sur la rive droite du Tigre, un des postes les plus avancés

des Romains, se composait alors de sept légions (2). La Ve

légion parthique, qui formait la garnison permanente, était

renforcée de six légions extraordinaires et d’un certain nombre de cavaliers indigènes. Avec ces forces la ville allait soutenir un siège de soixante-dix jours contre les troupes assemblées de

la Perse, commandées par le roi en personne (3). Sapor, en

(1) Amm., 18, 8, 11 sqq.

(2) La légion était loin d’avoir conservé son ancien effectif d’environ 6.000 bommes.ÆEn effet, Ammien dit que la population, augmentée des sept légions et d’une certaine quantité d’autres troupes formait un total d’environ 20.000 personnes ; 19, 2, 14 : Intra civilalis ambitum non nimium amplae legionibus septem et promiscua advenarum civiumque sexus utriusque plebe, et militibus aliis paucis ad usque numerum milium viginti cunctis inclusis. :

(3) Pour la force de l’armée perse, Ammien ne donne pas de chiffres. Il parle seulement de troupes innombrables; 19, 2, 12: Undique inacstimabiles copiae in modum alitum ferebantur.

effet, arrivait, après avoir pris sur sa route deux petites places, trainant à sa suite une foule de captifs et un butin considérable. Son intention n’était pas de s'arrêter à Amida. IL pensait que la place se rendrait à la première sommation, et qu'il pourrait, selon les conseils d’Antoninus, continuer sa route vers l’Euphrate.

Un matin, du haut des murailles, les habitants d'Amida virent la plaine et les collines environnantes se couvrir de soldats perses.

Le récit d'Ammien prend des allures d’épopée. Sapor devant Amida, c'est aussi bien Achille devant Troie, Turnus devant le camp d’'Enée. C’est en poète que l'historien décrit l’armée ennemie étincelante sous le soleil. C'est en poète qu'il raconte les luttes héroïques des infatigables assiégés, et leurs atroces souffrances. Un souffle de chaleureux enthousiasme fait vibrer les pages où le siège est conté. Ces pages sont d’une âme ardente, passionnée pour la lutte et pour la gloire; elles sont aussi d’un écrivain très brillant.

Le roi de Perse, coiffé d'un casque d’or en forme de tête de bélier, tout constellé de pierreries, entouré de sa cohorte royale, où sont représentées toutes les nations de son empire, cavalcade sous les murs d’Amida, à portée des traits. Du haut des murs on peut distinguer son visage. IL vient, persuadé qu'il n'a qu'à se montrer pour qu'on dépose à ses pieds les clefs des portes. Il se trompait. Une bordée de flèches s'abattit sur lui. Son manteau en fut traversé. Après une pareille offense faite à sa majesté sacrée, la lutte contre les sacrilèges devait être sans merci (1).

Ammien rapporte les péripéties de cette lutte, jour par jour, heure par heure. C’est d’abord la mort du fils de

Grumbates, roi des Chionites, tué aux côtés de son père. Une

(1) Amm., 19, 1, 6: Quasi in sacrilegos violati saeviens templi.

bataille acharnée se livre autour de son corps, comme jadis autour du corps de Patrocle. La comparaison s’imposait, Du milieu d'un monceau de cadavres baignés dans des ruisseaux de sang, les Perses parviennent enfin à retirer le corps (1). Ensuite, c'est le récit des funérailles célébrées pendant une trêve selon le rite des Chionites (2). « Revêtu de ses armes » accoutumées, le jeune guerrier est déposé sur une plate- » forme large et élevée. Autour de lui, sur des lits, sont » couchés dix mannequins figurant des cadavres dans leur » toilette funéraire, si bien arrangés qu'on eût dit vraiment » des corps ensevelis. Pendant sept jours, tous les hommes, » groupés par tentes et par manipules, célébrèrent des festins » durant lesquels ils dansaient et chantaient des sortes d’hymnes » funèbres en l'honneur du jeune prince. Quant aux femmes, » avec de lamentables démonstrations, avec les pleurs accou- » tumés, elles disaient l'espoir de la nation fauché dans sa » fleur ; comme on voit pleurer les prêtresses de Vénus, lors » des fêtes solennelles d’Adonis, dont le mythe, selon les » religions mystiques, est un symbole de la vie des plantes (3). » Puis le corps fut brülé, et les cendres recueillies dans une » urne d'argent. »

Aux funérailles succédèrent deux jours de batailles terribles. Toute l’armée persane, parmi laquelle des éléphants chargés de guerriers, se rua en masse à l'assaut d'Amida, après que le roi Grumbates eût lancé vers la ville, à la façon d’un fécial

romain, un javelot trempé dans le sang. Ammien fait le récit

(4) Amm., 19, 1, 9: Post interneciva certamina ad usque finem diei protenta, cum jam noctis esset initium, per acervos caesorum et scaturigines sanguinis aegre defensum caligine tenebrarum extrahitur corpus, ut apud Trojam quondam super comite Thessali ducis exanimi acies Marte acerrimo conflixerunt.

(2) Id., 19, 1, 10 sqq. Indicto justitio, juvenis nobilitate commendabilis et dilectus ritu nationis propriae lugebatur.

(3) Remarquons cette fin de phrase, déplacée ici, et qui montre chez Ammien un peu de pédanterie et de maladresse.

minutieux du combat, indiquant les différentes sortes de blessures, selon que les soldats sont frappés par les pierres que lancent les scorpions, ou atteints par les traits. La nuit, les collines renvoient les cris des deux armées, les Romains exaltant Constance, maître du monde, les Perses célébrant dans leur langue Sapor, le roi des rois, le victorieux (1).

Les nuits surtout sont pleines d'angoisse dans la ville encombrée de cadavres et de blessés plaintifs. Impossible de soigner les uns et d’enterrer les autres. Il n'y a ni assez d'hommes valides, ni assez de temps, ni assez de place.

Cet entassement, joint à des chaleurs torrides, amena la peste. Faisant taire l'émotion qui l’étreint au souvenir de pareilles calamités, l'historien s'arrête pour nous expliquer en une page ce que c'est que la peste, et quelles en sont les différentes variétés (2). A ce propos il rappelle Homère et Thucydide. Il nous dit comment Apollon, c’est-à-dire le soleil, fit périr beaucoup de Grecs devant Troie au moyen de ses flèches, c’est-à-dire de ses rayons. Il nous fait savoir aussi qu'il a lu la description de la peste d'Athènes par Thucydide.

Heureusement la peste ne fut pas de longue durée. Un changement de température et de légères pluies la firent cesser.

Pendant ce temps le siège continuait, de jour en jour plus pénible à soutenir. Une nuit, soixante-dix archers perses de la garde royale, conduits par un traître, pénètrent dans Amida, et y produisent, d'ailleurs sans résultat, une panique indescriptible (3).

Dans les troupes qui défendaient la ville se trouvaient deux

(1) Amm., 19, 2, 11: Agitalis itaque sub onere armorum vigiliis, resultabant altrinsecus exortis clamoribus colles, nostris virtutes Constanti Caesaris extollentibus ut domini rerum et mundi, Persis Saporem saansaan appellantibus et pirosen, quod rex regibus imperans et bellorum victor interpretatur.

(2) Id., 19, 4, 2 sqq.

(3) Id., 49555, & sqq.

légions gauloises. L'inaction forcée les exaspérait. Durant cette patiente et morne lutte soutenue derrière des murailles, ces grands corps audacieux s’usaient de rage et rongeaient leur frein. Ils menacèrent de tuer leurs tribuns, si on ne les laissait tenter une surprise contre le camp des Perses. Une nuit, ils partirent sans bruit, plus vaillants, dit Ammien, que ces guerriers qui, sous les murs d’Ilion, massacrèrent Rhésus et les Thraces. Égorgeant les sentinelles surprises, ils pénétrèrent presque jusqu'à la tente royale. L’alarme donnée, ils se battirent furieusement, mais inutilement. Quatre cents d'entre eux ne revinrent pas. Les statues de leurs officiers érigées à . Édesse, sur l’ordre de l'empereur, perpétuèrent du moins le souvenir de ce glorieux fait d'armes (1).

Vers la fin du siège, la lutte prit un tel‘caractère d’acuité et d’exaspération qu'on vit le roi Sapor lui-même se mêler aux combattants, ce qui, dit Ammien.. est absolument contraire à la coutume des souverains de la Perse.

Cependant la place devait succomber, malgré sa résistance opiniâtre. Un jour que la défense était plus acharnée que jamais, la principale tour, du haut de laquelle les assiégés repoussaient les attaques des Perses, s’écroula subitement avec fracas, comblant l’espace qui la séparait des travaux ennemis. C'était comme un pont jeté par où les Perses se ruèrent, pillant et massacrant tout. Ce fut an sauve-qui-peut. Ammien parvint à se cacher avec deux compagnons. La nuit venue, il s’échappa. Voici, racontées par lui, les péripéties de cette fuite. ‘

« Le soir tombait, Bien que la situation füt désespérée, » une grande quantité des nôtres luttaient encore avec téna- » cité. Pour moi, je me cachai, avec deux autres, dans un

» endroit écarté de la ville, et, profitant de l'obscurité de la

(4) Amm., 19, 6, 7 sqq.

nuit, je m'évadai par une porte laissée sans surveillance. Malgré l'épaisseur des ténèbres, comme je connaissais les lieux et que mes compagnons étaient agiles, j'arrivai enfin à dix milles d’Amida. Après nous être un peu reposés, nous continuâmes notre route. Maïs peu habitué à la marche, en ma qualité de noble, j'allais céder à l'excès de la fatigue, quand je fis une rencontre, pénible à la vérité, mais qui apportait un soulagement bien opportun à ma grande lassitude. Un valet d'armée, monté sur un cheval sans selle ni mors, afin de ne pas lâcher la longe par laquelle il menait la bête, avait, suivant l'usage, attaché solidement cette longe à son poignet gauche. Bientôt jeté à terre, il n'avait pu défaire Le nœud, et, traîné à travers champs, dans les broussailles, il avait été mis en pièces. L'animal, fatigué de sa course, était retenu par le poids du cadavre. Je le saisis, et profitant de l’aide que son dos m'offrait si à propos, je parvins, toujours avec mes deux compagnons, et non sans peine, à des sources sulfureuses chaudes. Nous mourions de soif. Après avoir longtemps cherché, nous vimes un puits, mais un puits trop profond pour y descendre, et nous n'avions pas de corde. La nécessité nous inspirant, nous coupâmes en bandes tout le linge que nous avions sur nous pour en faire une corde. Nous attachâmes au bout de cette corde la calotte que l'un de nous portait sous son casque, et, nous en servant comme d'une éponge, nous apaisâämes notre soif. Nous nous dirigions en hâte vers l'Euphrate, comptant gagner l'autre rive sur un bac installé depuis longtemps dans cette région, pour transporter les bêtes et les gens. Mais voici que nous apercevons au loin un escadron de cavaliers romains avec ses enseignes, fuyant en désordre devant une multitude de Perses. Ceux-ci avaient surgi tout à coup sur les derrières des Romains, sans

qu'on püt dire d’où ils sortaient. Cette vue m'a fait songer

» aux fameux terrigènes ({errigenae) (1). Ces terrigènes ne » sont pas en réalité nés du sein de la terre ; c’étaient » seulement des hommes doués d’une extraordinaire vélocité. » Comme ils apparaissaient subitement sur plusieurs points, » l'antiquité, aimant à transformer tout en fables, les appela » craoroi (qui ont été semés), pensant qu'ils étaient sortis du » sol. Effrayés, et ne comptant pour nous sauver que sur notre » agilité, nous gagnâmes à travers les fourrés et les bois la » région des hautes montagnes, et nous arrivâmes à Mélitène, » ville de l'Arménie mineure, où nous retrouvâmes notre chef » et son escorte sur le point de partir pour Antioche » (2).

La prise d’Amida ne termina pas la campagne. Sapor s’empara encore de Singara et assiégea Bezabde (3). L'empereur Constance vint en personne diriger les troupes romaines (4). La guerre menaçait de s’éterniser, quand le roi de Perse, averti par de mauvais présages, jugea prudent de rentrer dans ses États (361) (5).

Revenu à Antioche, Ammien avait bientôt quitté l'Asie Mineure avec Ursicinus, nommé maître de l'infanterie en Occident. Ils séjournèrent à Milan, où Ursicinus eut à répondre

à l'enquête ordonnée sur le siège et la prise d'Amida (6).

Ursicinus, bien qu'il ne füt nullement responsable de la

perte d'Amida, fut disgrâcié, et dut prendre sa retraite (360) (7).

(1) Allusion aux guerriers nés des dents semées par Cadmus.

(2) Amm., 19, 8, $ sqq.

(3) ae 20. 6, 1 sqq:; 20, 7, 1.

(4) Id , 20, 11, 4,

(6) Id., 20, 2, 4, sqq.

(1) Id, 20, 2, 5:Jratus ultra modum co etRs nec discusso negotio;

deposita militia digredi jubet ad otium.

Dautremer. — 3,

Ammien subit le contre-coup de cette disgrâce. La période d'activité jeune, d’épanouissement, pour ainsi dire, est désormais terminée pour lui. La confiance de son chef avait laissé au jeune protector domesticus une certaine liberté d’allures, lui avait permis d’user au besoin d'initiative. De plus, Ammien était heureux de servir aux côtés d’un général qu'il admirait et qu'il aimait. Ce général parti, Ammien fut sans doute mêlé aux autres protectores et confondu dans leur nombre. Ce qui est certain, c'est que, n'ayant plus à parler d’Ursicinus, il devient muet sur son propre rôle, il disparaît personnellement de son œuvre.

L'injustice de l’empereur à l'égard d’Ursicinus ee profondément Ammien. C'est pour cela qu'il s’est plu à exalter dans son histoire celui qu’avaient atteint les calomnies des courtisans, des eunuques, et l’imbécile jalousie d’un souverain soupçonneux. Il a eu à cœur de venger son chef. Faut-il donc s'étonner s’il n'aime point Constance, et s'il flétrit avec l'accent d’une äpre colère les odieuses intrigues et la rapacité de sa « cohorte palatine » (x).

Constance survécut peu de temps à la disgrâce d’Ursicinus. Il mourut en octobre 361.

Ammien paraît n'avoir pas quitté Julien pendant les deux années que régna cet empereur. Il donne dans son livre XXII des détails tellement circonstanciés sur le séjour de Julien à Constantinople et à Antioche qu’on ne peut douter qu'il n’ait vu et entendu ce qu’il raconte. Les moindres actes, les moindres mots (2), les gestes (3) même de l'empereur sont notés et

rapportés.

(1) Voir plus haut p. 17, et Amm., 22, 4, 1 sqq. (2) Cf Amm:,.22, 4,9: 299, 140:,22 10; (3) Cf. la scène où Julien est montré sautant incongrûment (exsiluit

indecore) de son siège impérial pour embrasser le philosophe Maxime st 22, 6, 3.

Il est certain qu'Ammien prit part à la campagne de Julien contre les Perses. Dans le récit qu'il en fait, il se sert de formules comme « venimus », ( perpenimus » (1), qu’on ne rencontre nulle part ailleurs dans son livre. On le’ voit : le « je » de la campagne de 359 fait place à « nous ». Ammien rentre donc dans l'ombre. Il n’est plus, comme deux ans auparavant, au premier rang, aux côtés du chef. Il est une unité perdue dans l’ensemble de l’armée. IL n’écrit plus des mémoires, des commentaires. Mais il raconte cette mémorable expédition avec des détails très précis, des anecdotes caractéristiques qui permettent de croire qu'il en a vu de ses yeux les diverses péripéties.

Donnons quelques exemples. Les habitants de la forteresse d'Anatha, sur l'Euphrate, viennent demander la paix aux Romains «en poussant devant eux un bœuf couronné ». Parmi eux se trouvait un ancien soldat romain, abandonné là autrefois, lors de l'expédition de Galère. Le vieillard, tout courbé par l’âge, éclata en transports de joie à la vue de ses compatriotes. « 11 prenait à témoin diverses personnes, ayant, affirmait-il, » toujours prédit qu'il mourrait à près de cent ans, et qu'il » serait inhumé en terre romaine » (2).

Tout le récit de la marche de Julien sur Ctésiphon à travers le pays très fertile qui s'étend entre l’Eupbrate et le Tigre est plein de détails circonstanciés, de choses vues. Ici, c’est un château d'architecture romaine, que les soldats laissent intact, tant sa vue leur fait de plaisir (3). Là c’est un parc d'animaux sauvages destinés aux chasses royales. Les cavaliers romains tuent

toutes ces bêtes à coups d’épieux et à coups de flèches (4).

(1) 24, 4, 5, prope civitatem venimus Duram; 25, 1, 4, ad Hucumbra nomine villam pervenimus.

(2) 24, 4, 9 et 10.

Plus loin, voici la mention d’une maison de plaisance royale bâtie dans un bois de cyprès. Ammien rapporte que les murs intérieurs étaient décorés de scènes de chasse, où le roi était représenté poussant devant lui et abattant des animaux de toute espèce (r).

L'historien note encore la rencontre d’un troupeau de cerfs (2)..I1 raconte comment des soldats tuèrent un lion et l’apportèrent à l’empereur (3). Un jour enfin, le vent soufila si violemment qu'il renversa les tentes et jeta des hommes à terre (4).

Des faits aussi menus, accumulés en si grand nombre, communiquent au récit le caractère d’une relation écrite au jour le jour, en présence même des événements.

Cette expédition une fois terminée par la mort de Julien (363), nous ne savons presque plus rien d’Ammien, ni par lui, ni par d’autres.

Pourtant, la période de sa vie que nous ne connaissons pas. fut longue. Il parvint à un âge assez avancé. Quand il acheva son ouvrage, Ammien approchait de la vieillesse, comme l'indique sa conclusion : ( Scribant reliqua potiores, aetate » doctrinisque florentes, je laisse le reste à des écrivains plus » capables, qui soient dans toute la vigueur de l’âge et du » talent » (5).

Il vivait encore en 391. La lettre de Libanius, que nous avons citée, est de cette date.

À cette époque, l'historien habitait Rome, et son activité

(1) 24, 6, 3 : In agro consedimus opulento, arbustis et vitibus et cupressorum viriditate laetissimo, eujus in medio diversorium opacum est et amoenum, gentiles picturas per omnes aedium parietes ostendens regis bestias venatione multiplici trucidantis.

littéraire s’y exerçait brillamment, puisque la lecture publique de son histoire ÿ excitait d’unanimes applaudissements.

Nous savons d'autre part que les livres XXI et XXII de l'histoire d'Ammien ont été composés entre 389 et 391. En effet, au livre XXI, 10, 6, il est question de la préfecture urbaine de Sextus Aurelius Victor, préfecture qui se place en l’année 389 (1), et au livre XXII, 16, 12, l'historien mentionne comme existant encore le Serapeum d'Alexandrie, qui fut détruit en 39r (2).

Où vécut Ammien de 363 à 389 ? Que fitil durant cette longue période ? Nous ne trouvons à ce sujet dans son livre que quelques indications bien insuffisantes. Il était à Antioche en 371, au moment de la terrible répression qui suivit le procès de Théodose (3).

IL fit aussi quelques voyages dont on retrouve la trace. Passant en Laconie, il put y contempler les vestiges d’un tremblement de terre qui sévit en 365 sur les côtes de la Méditerranée (4).

Enfin Ammien visita l'Égypte (5). Quant à la date de sa mort, elle est inconnue.

M. Gimazane a conjecturé avec ingéniosité et avec assez de vraisemblance qu'Ammien, après avoir abandonné la carrière militaire, obtint une fonction civile. Cela est possible. Ce qui est certain, c’est que le soldat se transforma en lettré et en historien, et qu'après avoir quitté la vie active et mili-

tante, il mena une existence -de paix et d'étude.

(1) C’est la date donnée par H. Valois et Tillemont. Tomasetti (Museo italiano di Antichita classica, t. III, p. 512) reporte cette préfecture à l’année 392, mais sans raison valable.

(2) Pour la discussion de ces dates, et en général pour les conjectures plus ou moins vraisemblables qu’on peut faire sur la deuxième partie de la vie d'Ammien, voir Gimazane, ouvrage cité, p. 42-52 et 118-125.

(3) Amm., 29, 2, 4: Omnes ea tempestate velut in Cimmeriis tenebris reptabamus.

(4) 26, 10, 19: Ad secundum lapidem fere procul a littore contortae sunt aliquae (naves), ut Laconicam prope Mothonem oppidum nos transeundo conspeximus diuturna carie fatiscentem.

(5) 47, 4, 6: In hac urbe (Thèbes hécatompyle) obeliscos vidimus plures.

Page 1