‹ Ammien Marcellin Étude d'histoire littéraireChapitre 25 sur 26 · partie de cette œuvre qui est consacrée à l’empereur Julien · texte numérisé non relu

partie de cette œuvre qui est consacrée à l’empereur Julien

(1) Amm., 26, 6, 48.

Les cinq premiers chapitres du livre XXIII, dans lesquels est racontée la mise en marche de la désastreuse expédition contre les Perses, sont comme pénétrés de douleur. L’historien semble hésiter à faire le triste récit de cette expédition. Pas à pas, jour par jour, il rapporte les présages qui auraient dû arrêter l’empereur. Des avertissements viennent de tout l'empire, des Gaules, d’où le préfet, Salluste, envoie une lettre pleine d'angoisse; de Rome, d'où l’on écrit à Julien que les livres sibyllins sont contre lui. Et cependant, poussé à sa perte par une force fatale, Julien avance toujours; il marche en aveugle au-devant de la mort. Dans ces pages d’Ammien flottent des pressentiments, de la mélancolie, une tristesse sourde et vague. L'effet est puissant. C'est que l'art est ici réchauffé par le sentiment.

Cette sincérité, ce sens artistique placent Ammien, malgré ses défauts, bien au-dessus des rhéteurs. Pourquoi faut-il que les beautés de son œuvre ne soient que des beautés de détail ? Pour le littérateur, en effet, l'impression d'ensemble est trouble. Le livre fermé, on ressent une lassitude un peu pénible. Il semble bien que le voyage a été long, que l’on a eu à gravir de rudes montées sous le soleil, 1à traverser de mouvantes fondrières. On garde malgré tout le souvenir de quelques marches faciles sur un sol uni, de quelques bonnes haltes sous une ombre fraîche; et, en définitive, ce souvenir persiste, dans

l'oubli progressif des peines endurées.

CONCLUSION 247

CONCLUSION

Si Ammien Marcellin s'était contenté d'écrire ses mémoires, peut-être aurait-il composé un livre moins imparfait, et la critique serait-elle pour lui plus indulgente. Homme d’action passé dans la littérature, il possédait les dons que ce genre d'écrits demande : l'imagination qui anime les souvenirs, la vie, la sincérité, et, dans le style, la couleur.

Il eut des ambitions plus hautes, dont il faut le louer, mais qu'il n'était pas capable de satisfaire complètement. Il voulut introduire de nouveau dans l’histoire la pensée et l’art, qui en étaient depuis longtemps bannis. j

Malheureusement sa pensée est faible, hésitante. IL avait le choix pour la soutenir entre deux philosophies, ou plutôt deux doctrines : le christianisme, et le paganisme transformé par les philosophes néo-platoniciens. Son éducation, son admiration pour l’empereur Julien l'ont porté à choisir la dernière. Mais cette philosophie était trop subtile et trop savante pour lui. Elle ne pénétra pas jusqu’en son fond, jusqu’en ses moelles. Elle déposa seulement à la surface de son cerveau des notions théologiques et scientifiques, par lesquelles l'horizon de sa pensée se. trouva rétréci plutôt qu’étendu. Cependant il en sentit le fier idéalisme. Son caractère s'éleva à une hauteur où ne pouvait atteindre sa raison. S'il manqua parfois de finesse, du moins fut-il un moraliste à l'âme droite et honnête. Son livre professe le bien, la croyance en une justice supérieure et définitive, l’amour de la patrie, et par là con-

iribue à parer de noblesse la mort de la littérature latine,

Son art n'est pas sûr. Il est faussé par les procédés de la rhétorique à outrance et de la déclamation. Ammien s'était pourtant mis à l'école des classiques latins, et nous avons reconnu qu'il sait parfois appliquer les règles de la composition historique, et donner à ses récits de l'intérêt et de l'éclat. Mais, s’il s’efforça d’imiter les modèles qu'il admiraït, il les imita sans discernement. Orateurs, poètes, historiens, tous lui furent bons. I1 ne distingua pas. C’est pourquoi la confusion est dans son style. De plus, son imitation est proprement un esclavage. Trop littérale pour être féconde, elle est d’un écolier plutôt que d’un maître. L'œuvre entière est le produit d'un grand effort, non pas inutile certainement, mais sans lendemain, d’un eflort dont l'avenir ne profitera pas.

Quant à sa langue, originale surtout pour ses défauts, elle suflirait seule à montrer combien la plus tenace volonté est impuissante à arrêter sur sa pente une décadence irrémédiable.

C'est pourtant aux auteurs qu'il a lus et imités qu'Ammien doit d'avoir écrit une œuvre que le temps a conservée. Quand on constate l'influence qu’ils ont exercée sur lui, on se demande ce qu'il aurait fait sans eux. Ils lui ont donné le goût et la force de devenir un historien, On peut même dire qu'ils l'ont fait Romain, de Grec qu'il était, par l’admiration qu'ils lui ont inspirée pour cette Rome dont il se plaît, comme eux, à annoncer

l'immortalité, victura, dum erunt homines, Roma (1).

Vu et lu, en Sorbonne, le 16 juin 1898, par le Doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Paris, A. HIMLY.

Vu et permis d'imprimer, Le Vice-Recteur de l’Académie de Paris, GRÉARD.

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