‹ Amour, amour ..., romanChapitre 1 sur 11 · LE BARON EFFECTUE DANS LE MONDE UNE ENTRÉE A SENSATION · texte numérisé non relu

LE BARON EFFECTUE DANS LE MONDE UNE ENTRÉE A SENSATION

La premièie fois que j'eus l'honneur de rencontrer le baron Claude-Michel de Sembach, il était entre deux gendarmes...

Depuis mon adolescence, j'ai renoncé aux opinions préconçues touchant les citoyens que je surprends en si fâcheuse compagnie. Le Premier Président de la cour de X..., vers la fin de sa vie s'afficha entre ces gendarmes, à la suite d'une trop vive conversation qu'il soutint avec de jeunes filles — charmantes d'ailleurs — mais qui n'avaient pas encore l'âge légal de la débauche ; cependant

ce magistrat intègre jugea durant trente ans selon son âme et conscience.

Le directeur du Citoijen passait pour le plus ferme appui d'une morale qu'il tirait à deux cent mille exemplaires ; en de courtes notes quotidiennes il appréciait sans indulgence les hommes €t les actions ; il termina sa carrière entre les deux immuables gendarmes, parce qu'il n'était pas d'accord avec le procureur général sur la façon de comprendre la publicité. Je citerai d'autres personnages, éminemment respectables puisqu'on les respecta longtemps, des gentlemen dignes de considération qui vinrent s'asseoir sur le banc des prévenus, en si grand nombre qu'il ne m'est plus possible de conserver la moindre défiance envers un homme flanqué de deux tricornes ; au contraire, il m'est sympathique a priori et j'aime à me figurer que les deux gendarmes ont été placés aux côtés du malheureux afin de le défendre contre les

juges.

Tout ceci, pour expliquer l'impression favorable que je ressentis lorsque l'on introduisit M. de Sembach dans mon cabinet. J'étais alors juge d'instruction au Parquet de X..., petite ville des Ardennes ; l'ennui dense, qui momifie son fonctionnaire en dix années, l'ennui du Norû m'avait à moitié saisi ; sans doute j'aurais pu me plaire à l'âpre mélancolie d'une région montagneuse, à l'infinie désolation des forêts ouatées de brumes au crépuscule ; mais trop d'intérêts dérisoires me

retenaient captif du métier que j'exerçais. Pas une belle affaire ! pas un de ces faits sensationnels qui motivent un avancement rapide ; et je me distrayais d étudier en amateur, chez les familles notables de la contrée, tous les crimes que la Loi n'atteint pas.

L'arrivée du baron me fut providentielle ; il avait été pincé en compagnie d'une bande de cambrioleurs, dans un château laissé désert durant la mauvaise saison.

Le dit château, jadis féodal, appartenait pour l'heure à un financier véreux qui l'abandonnait sans gardien ; c'est en effet le propre des fripons que de compter sur l'honnêteté d'autrui. Le propriétaire économisait les gages d'un gérant, et, tandis qu'il offusquait de sa vulgarité le soleil de Saint-Raphaël, il confiait à la probité publique son manoir des Ardennes. L'événement prouva qu'il avait raison ; on arrêta en effet la bande des malandrins, devant ^qu'ils eussent caché en lieu sûr les objets, meubles et bijoux qu'ils s'étaient appropriés. L'instruction établit que les gaillards avaient, à l'insu de tout le monde, vécu huit journées au château ; la cave, le garde-manger et la chasse du financier leur fournissaient le vivre ; les chambres, bien garnies de lits de plume et de matelas, leur offraient la plus confortable hospitalité ; la quantité des bouts de bougie recueillis attesta que les brigands illuminaient brillamment; enfin la garde-robe des maîtres de la maison

avait été pillée ; détail exact : les cambrioleurs dînaient en habit de soirée! Ces gens-là possédaient un sens de la vie facile qui manqua toujours à leur victime.

Ce fut sur la dénonciation d'un chemineau que l'on arrêta l'insouciante compagnie ; ces messieurs firent peu de résistance, surpris dans leur premier sommeil. On arrêta également M. de Sembach, que Ton trouva endormi aux côtés d'une jeune femme rousse, nommée Raïa et qui était la maîtresse du chef de bande. On m'amena le tout.

J'eus soin de réserver pour la fin l'interrogatoire du baron dont l'attitude contrastait avec le cynisme de ses compagnons. Depuis le moment où on lui avait mis les menottes, il n'avait plus rien dit, et s'était cantonné dans un silence ahuri ; pendant les trois jours qu'il passa en prison, il ne se départit pas de cette réserve. Un autre magistrat l'eût noté comme criminel dangereux ; je ne m'y laissai pas tromper ; pour instruire contre les hommes, il importe de les connaître, et pour les connaître, il faut les aimer ; or j'aime tous mes prévenus.

On poussa le baron de Sembach dans mon cabinet : il leva les yeux vers l'encrier de bronze et demanda, d'une voix enfantine : « Qu'est-ce qu'on me veut ? » Je l'examinai ; il avait cet air timide et emprunté qui est en général l'indice d'une belle âme ; des yeux bleus méditatifs, assez beaux, prenaient une expression continuelle d'étonnement ou

de distraction sous les sourcils peu fournis ; le front était, comme on dit, mangé par d'épais cheveux blonds dont une mèche en volute se séparait nettement et tombait entre les yeux. La bouche, assez charnue, promettait une sensualité vigoureuse, ainsi que le nez qui était fort et rond du bout ; un imberbe petit menton à fossettes achevait de donner au baron de Sembach. l'apparence d'un bon jeune homme, bien portant, ni gras ni maigre, pas trop vilain, et rassurant à tous égards. Il tortilla d'une façon dubitative le léger duvet qui s'effilochait sur sa lèvre supérieure, et répéta sa question :

« Ah çà! qu'est-ce qu'on me veut? » Après quoi il ajouta : « J'espère qu'on aura donné à manger à mon cheval ?»

Je procédai aux questions d'usage : « Comment vous appelez-vous ?

— Claude-Michel de Sembach.

— Quels sont vos moyens d'existence ?

— Le majorât de Sembach, près Durnstein, dont je suis actuellement possesseur.

— Où alliez-vous lorsque vous avez été arrêté ?

— A Paris.

— Pourquoi faire ?

— Pour épouser mademoiselle de Schwartzpflanz ma cousine, laquelle y réside.

— Prenez garde, et n'essayez pas de ruser avec la justice: on s'informera de votre identité à Durnstein et à Paris. Dans quels rapports êtes-

VOUS avec les personnes que l'on a arrêtées en même t^mps que vous ?

— Je ne les connais pas.

— Elles ont déclaré ne pas vous connaître non plus; il es.t très extraordinaire que l'on vous ait surpris couché avec l'une d'elles, alors qu'ily avait des lits vides dans le château.

Le baron, sans cesser de fixer des yeux l'encrier de bronze, évoqua sans doute le souvenir d'une scène récente où il avait joué un rôle agréable, car il sourit : « Rien n'est extraordinaire, monsieur le juge ; nous ne considérons comme tels que les faits qui ne sont point fréquents dans notre univers particulier.

— Je veux bien admettre que vous vous soyez trouvé fortuitement en compagnie de ces gens ; depuis combien de temps étiez-vous avec eux, lorsque la police est descendue au château?

— Depuis douze heures environ. C'est par hasard que je suis entré en rapport avec ces personnes, qui m'ont paru de relations fort aimables et point regardantes quant à l'hospitalité. Il y a deux mois, j'étais à Leipzig, où je terminais mes études; je fus rappelé à Durnstein, mon père étant tombé gravement malade ; je passai près de lui quelques jours. Il mourut subitement, à la minute même où les médecins le déclaraient hors de danger ; je m'y attendais d'ailleurs, c'était dans la logique des choses. Je dois vous dire qu'en général je m'attends à tout.

CNE ENTREE A SENSATION 7

J'aimais beaucoup mon père ; c'est un des rares vieillards qui aient su demeurer respectables jusqu' à la fin de leur vie ; cela tient sans doute à ce qu'il n'avait point de passions violentes. Le chagrin que j'éprouvai fut tel qu'il m'engourdit et me permit d'assister aux obsèques dans un état de presque insensibilité. Parpitié pour moi, et je pense aussi par désir de n'être pas troublé dans le règlement de la succession, l'homme qui s'occupait des affaires de mon père me conseilla de dépayser ma douleur; M. de Sembach, à son lit de moxt,. m'avait beaucoup vanté ma cousine, mademoiselle Hilda de Schwartzpflantz, et s'était porté garant des qualités déménage qu'elle possédait; je résolus de déférer au désir de mon père. Je me dirigeai vers Paris.

— Monsieur, repris-je, tout cela est parfait, mais s'accorde mal avec le flagrant délit où l'on vous a pris.

— Il ne dépend pas de moi que ces choses s'accordent, dit-il. Je vous les rapporte, parce que vous me priez d'être véridique ; la justice doit me prouver que je mens, ce n'est pas à moi de lui prouver que je dis vrai.

— Vaillarament déduit ; continuez donc.

— Dans ia disposition d'esprit où je me sentais, j'avais horreur de la cohue et du vulgaire. Il m'eût été impossible de voyager en xihemin de fer. Il me fallait l'absolue solitude des routes et l'imprévu des étapes. Je résolus d'aller à cheval, par

petites journées, jusqu'à la frontière française. Je vous indiquerai, si vous le désirez, les endroits où je me suis arrêté.

J'observai un mieux évident, le lendemain de mon départ; ma douleur se modifiait insensiblement en tristesse confiante, dont je nuançais à mon insu tous les paysages ; j'appris à méditer durant ce mois de voyage, et je ruminai d'antiques philosophies dont le sens m'apparut certain en face de la nature.

— Abrégeons.

— Par un reste de sauvagerie, j'avais coutume d'attendre le crépuscule pour pénétrer dans les villes où je devais passer la nuit. Plusieurs fois il m'est arrivé de m'attarder à la contemplation d'un coucher de soleil, — car j'ai l'âme d'un raisonneur sentimental — et, ensuite, de me perdre; j*errais à l'aventure, cherchant une maison où l'on acceptât de me loger. C'était une occasion d'étudier l'altruisme; le plus souvent on m'accueillait mal ; l'homme qui heurte la porte à nuit tombée, ne peut avoir que de mauvais desseins. Ceux qui possèdent ont peur des ténèbres et de l'inconnu. Je m'habituai vite à ces menus affronts.

Il y a quatre jours, j'avais décidé de cou-cher à X***. J'atteignais déjà les sapinières, sur le sommet qui domine votre cité; le couchant était d'un gris perle si distingué que je restai à en analyser les teintes ; et puis je n'ai jamais résisté à l'attrait mystérieux des bois de sapins, où il

règne une paix hautaine de cathédrale. Quand la lueur de l'horizon eut pris cette teinte fixe, d un jaune un peu lourd, qui marque la fin de la fête solaire, je voulus descendre vers la ville ; je pris le mauvais chemin, et je m'égarai ; comme dans les contes de fées, après une infinité de détours et de traverses, j'aperçus une petite lumière rouge, qui scintillait entre les arbres ; je me dirigeai de ce côté, et je fus arrêté par le mur d'un parc ; je suivis ce mur, et je parvins devant une grille de belle apparence, ouvrant sur une allée, au bout de laquelle je découvris le château illuminé, avec un air de fête. J'hésitai à sonner; par expérience, je sais qu'il ne faut rien demander aux riches, surtout lorsqu'ils se réjouissent. Mon cheval hennit, sentant l'avoine. Gela me décida; je tirai la chaîne qui pendait le long d'un pilastre ; la cloche retentit, et soudain les fenêtres du château s'éteignirent; tout rentra dans l'ombre.

— Vous n'avez pas conçu de soupçons ?

— Pourquoi ? Chacun a le droit de souffler sa bougie comme il l'entend. Je comptai jusqu'à cent, et je recommençai à tirer la chaîne de la cloche. A la troisième reprise, j'entendis crier le gravier de l'avenue près de moi; je devi^^ai que l'on m'observait. J'excuse toutes les défiances, monsieur le juge; aussi j'allumai un cigare afin que la lueur de l'allumette éclairât la placide physionomie qui est la mienne.

Aussitôt, une voix forte, et comme fêlée d'inquiétude, s'éleva dans l'ombre, de Pautre côté de la grille :

— « Qu'est-ce que vous demandez ?

— Je suis perdu dans le bois, et je désirerais un logement pour la nuit.

— Passez votre chemin.

— Volontiers, mais j'ignore où il me mènera ; mon cheval a faim et je suis fatigué, ou, si vous préférez, mon cheval est fatigué et j'ai faifn ; voilà quatre raisons qui vous commandent de m'accueillir.

— Bon, fit la voix... Vous êtes seul?...

— Oui.

— Comment vous appelez-vous?

— Baron de Sembach, venant de Durnstein, allant à Paris.

— Alors, attendez là ; il faut que je parle au patron. »

L'homme invisible s'éloigna en courant ; bientôt il reparut, balançant à ras de terre le feu-follet d'une grosse lanterne d'écurie ; il leva son falot comme un ostensoir et me dévisagea; puis, il inséra une grosse clef dans la serrure, entre-bâilla la grille en me disant : « Faites passer le cheval d'abord. » J'obéis ; la lumière se haussa jusqu'à la bride ; l'examen fut sans doute satisfaisant, car la voix reprit : « Entrez^ monsieur, et pardonnez-moi ; les routes sont si mal fréquentées par le temps qui court ! Nous allons emmener votre bête à l'écurie »

Après avoir refermé la grille à clef, l'homme me mena dans un corps de bâtiment placé presque à l'orée du parc; Técurie était fort vaste; je comptai sept boxes; mais aucun animal ne lesoccupait, et je fus surpris de ne point trouver trace de litière ; mon compagnon apporta de la paille, de l'avoine et du foin, et me laissa m'acquitter des soins que réclamait mon chevaL Gomme je demandais s'il n'y avait pas de palefreniers au château, il me fut répondu qu'on avait congédié le dernier, qui buvait.

Je sortis de l'écurie, suivi de mon guide. Le châ teau s'était rallumé comme par enchantement et les fenêtres flamboyaient ; on m'introduisit dans un vestibule où j'eus loi&ir de me rajuster et de me laver. L'homme, qui ne m'avait pas quitté, se tenait près* de moi ; afin de m'éclairer ; il avait échangé son; falot contre un flambeau d'argent à quatre branches ; il portait un habit à queue un peu trop laro-e pour lui; je pensai que j'avais afî'aire à quelque laquais, et je le questionnai :

« Mon ami, est-ce que votre maître est \i^ sible ?

— Je n'ai pas de maître, » me répondit-il. En effet, il avait une figure à n'en pas supporter^ une face maigre, boucanée, des yeux noirs ardents et une barbiche quasi bleue. Je ne cherchai pas à réparer mon pas de clerc.

Sur un geste de l'homme, je poussai une porte^. et je me trouvai brusquement ébloui en pénétrant

dans une salle resplendissante de lumières ; assurément, tous les chandeliers du château étaient là, garnis de ces longues bougies provinciales qui tiennent du cierge ; sur la table s'érigeaient de grands candélabres à branches multiples ; le long des murs, sur les crédences et les meubles, d'autres flambeaux allumés ; des guirlandes de fleurs arrangées avec un goût exquis couraient autour des surtouts ; j'admirai le sens du confort qui avait présidé à l'ordonnance du souper; car, au rebours de l'ordinaire, l'argenterie était étalée, comme si l'on eût attendu des invités.

J'observai que tous les mets étaient disposés en bel ordre sur la nappe ; aucun laquais ne se tenait derrière les convives ; au cours du repas chacun allait chercher lui-même les objets dont il avait besoin.

— Et cette absence de domestiques ne vous parut pas étrange ?

— Nullement ; je conclus qu'il y avait une grève de gens de maison, ou bien que mes hôtes voulaient se servir eux-mêmes, afin que la conversation fût plus libre.

Autour de la table, sept personnes étaient rangées. A la place d'honneur, un vieillard de grande apparence, à qui l'on témoignait beau- Coup de respect et qui ressemblait au Père Eternel, en mieux ; il portait un frac, un peu large pour lui. Aussi bien, les habitants du château semblaient-ils peu se soucier que leurs vêtements fussent taillés

à leur mesure ; les uns flottaient dans des habits trop amples ; les autres faisaient craquer les entournures de leurs gilets. A la droite du vieillard, une dame âgée, de physionomie fine, dont les bandeaux blancs s'abritaient sous une dentelle ; à sa gauche, un gros homme papelard, plein d'onction, doué d'un extérieur imposant qui n'excluait pas une certaine jovialité. En face, une merveilleuse jeune femme.

Ici le baron se tut, absorbé en des songeries personnelles ; je l'éveillai brusquement. Il reprit :

— Une jeune femme rousse, dirai-je décolletée? non : presque entièrement libérée d'un corsage de bal, sans épaulettes et qui donnait à une impériale gorge toute licence d'être admirée. Ah ! monsieur le juge! de pareilles splendeurs vous feraient croire en Dieu ! et, si l'on désespère, c'est par là que l'on trouve quelque prise où se rattacher à la vie. Nul ne pouvait apercevoir cette jeune femme sans aussitôt désirer la prendre dans ses bras, ne fût-ce qu'un instant ; sa chair éblouissait et l'on n'en supportait l'éclat qu'avec angoisse ; je me sentis mal à l'aise de l'avoir regardée. Sans doute remarqua-t-elle ma gêne, car ses étranges yeux bleus s'animèrent d'une gaieté intérieure et soudaine. Je m'occupai de dévisager le convive placé à sa gauche, un petit monsieur à mine spirituelle, qui ratatinait sa menue personnalité presque au ras de la table ; une mince bouche en sourire de

tirelire reliait deux favoris bellement taillés, tandis que le nez semblait piquer dans les assiettes les morceaux de choix ; il avait une façon avisée d'examiner les choses et les gens comme s'il les eût évalués à un centime près.

Plus loin, vers le long bas de la table, un seigneur ahuri, tel que La Bruyère dépeint le Distrait, mâchait malproprement, en fixant du regard un point de réflexion, placé contre le mur ; il était de mise négligée, et perdait tout ou partie des mets que sa main portait à sa bouche.

Enfin, au bout opposé de la table, mon guide de tout à rheure échangeait à voix basse des paroles animées avec un dernier personnage, un peu prétentieux d'aspect, qui avait les cheveux très longs,, ondulés sur la nuque.

A mon entrée, chacun s'était levé, et le vieillard, que je considérai comme le chef de la famille, s'avança au-devant de moi ; il me dit : « Monsieur deSembach, soyez le bienvenu dans le château du prince de Thune ; nous nous mettions à table et nous accueillons avec joie, et quels que soient ses projets, l'hôte envoyé par la nuit. » Et il me tendit la main.

Je la serrai en improvisant quelques phrases de remerciement. Le prince de Thune reprit : « Je vous présente madame la marquise Macette des Armoises (la vieille douairière me salua, certes avec beaucoup de noblesse). Elle m'est alliée, car notre

famille, monsieur, remonte à la plus haute antiquité, et la mère de madame se rencontra fortuitement avec mon père, il y a quelque cinq mille ans, dans une station balnéaire fort à la mode ; ces deux aïeux fondèrent la race d'où nous sommes issus. Vous voyez que nous pouvons marcher de pair avec les plus grands princes. Mademoiselle Raïa (la jeune femme s'incHna léo-èrement) m'est aussi parente, mais plus directement, étant ma petite-cousine à la mode de Bohème. Vaici notre digne aumônier, l'abbé Faulxserabiant (mon chapelain et ami) ; maître Joachimde Bonneprise, vieille noblesse de ro66e, monsieur de Sembach, et qui vaut bien la nôtre. Voici M. William Doublemain, mon alchimiste, un savant prodigieusement érudit, et versé dans toutes les sciences occultes et exactes. M. Fonsec, l'artiste bien méconnu, le fondateur de l'école des néo-sensationnistes; et M. le chevalier Le Daguet, mon capitaine des gardes, qui vous a conduit parmi nous. Maintenant, prenez place et achevons de dîner ! »

A son exemple chacun s'assit ;.ilne restait qu'une place vide à la droite de mademoiselle Raïa ; je m'y rendis. L'abbé Faulxsemblant répéta le Benedicite à mon intention ; et les mâchoires de travailler !

J'étais un peu décontenancé, d'abord parce que mon habit de voyage, grossier et de coupe démodée, faisait disparate au milieu d'une si belle assemblée ; et puis parce que, ayant l'envie de re-

garder les admirables épaules de ma voisine, je n'osais y céder, de peur de trahir un trop vif appétit de cette personne.

On servit à la ronde de toutes sortes de plats froids, dont je mangeai : pâtés de venaison, poulets farcis, foies gras en croûtes, écrevisses, langues, jambons et viandes fumées, sucreries et châteaux de nougat, crèmes, biscuits et fruits à foison. Le chevalier Le Daguet et mademoiselle Raïa me versaient à qui mieux mieux des vins les plus délicats et s'étonnaient de ne me pouvoir griser. Peu à peu, les conversations particulières se mêlaient, et l'entretien devint bientôt général ; je secouai vite ma timidité naturelle. On s'enquit des péripéties de mon voyage, avec une bonne grâce qui m'obligea de décrire les pays par lesquels je venais de passer; il se trouva que le prince de Thune les avait traversés, jadis, au temps de sa jeunesse; nous discutâmes les itinéraires, le prince laissa échapper de nouvelles indiscrétions, et fut amené à nous raconter sa vie; je ne crois pas manquer aux devoirs de l'hospitalité en vous la rapportant, puisqu'on ne m'a pas recommandé le secret. En outre, elle est de nature à vous édifier.

LE rniNCE DE THUNE SE RACONTE

« Il me semble désormais acquis pour vrai, préluda le prince de Thune, que l'atavisme, cette forme moderne de la fatalité, pèse lourdement sur notre vie.

Pour ma part, je me sens à la merci d'une foule d'influences que je qualifierais d' ancestrales si l'Académie française n'avait récemment condamné cet adjectif. Je sais que je n'ai pas une mauvaise nature, mais je sais aussi que je suis le champ de bataille désolé où une foule de miens aïeux se livrent des combats acharnés; et je n'en puis mais...

Certes, la tempérance serait ma qualité dominante, si un de mes ascendants les plus rapi-rochés ne s'y opposait de toutes ses forces ; cet homme, qui fut capitaine de gendarmerie en 1826,

est d'une tyrannie féroce ; dès que je passe devant un verre de cognac, il me pousse le bras et m'oblige à lam-per le funeste alcool ; et, se fondant sur ce que ma grand'mère était Anglaise, il traîne mon pauvre individu dans les bars. Je ne lutte même plus, il est trop fort.

J'ai toujours pensé que le travail était la fin de l'homme en ce bas monde, et je m'y serais adonné avec toute l'ardeur d'une âme passionnée. Mais voilà : un autre mien aïeul, qui fut bureaucrate en 1802, retient mon effort au bon moment. Cet homme était d'une paresse inouïe ; il avait adopté pour devise le mot d'Agrippine au centurion assassin : Feri ventrem, ce qu'il traduisait par : « Tire au flanc ! » et sous prétexte que, de son vivant, il n'en fichait pas une secousse, il me condamne à une oisiveté combien pénible !

Un des plus despotiques est, à coup sûr, mon aïeul le garde-notes qui périt d'une indigestion en 1783, après avoir dissipé son bien en d'iners monstrueux, primeurs et choses de gueule très coûteuses ; par exemple, il faisait venir à grands frais de certains oiseaux migrateurs, qui passent en Hollande du 10 au 20 mars. Et, pour les accommoder, il fallait des graines d'un genièvre particulier. Ce vieux goinfre m'attire de force aux devantures des marchands de comestibles, et me condamne à stationner durant des heures en face des langoustes parées où tant de truffes se relèvent en bosse.

Il serait mutile de me rappeler à la modestie ; si j'étais seul, je ferais peu de cas de moi-même. Mais, vers 1700, une de mes parentes eut des faiblesses pour un traitant bouffi d'orgueil. Celui-là raffole des compliments, et, plus ils sont gros^ mieux ils lui plaisent ; or, est-ce à lui qu'en incombe le ridicule ? Xon, hélas !

Je suis doux comme un mouton, j*ai horreur de la violence, je trouve qu'un galant homme ne doit pas battre une femme même avec une trique. D'où vient que j'entre parfois dans des colères folles ? Parce que j'y suis poussé par un ancien magister du collège de Montaigu (1570), lequel frappait ses élèves à tour de bras, pour un oui ou pour un non.

La légère cupidité qu'il me faut avouer me fut transmise d'un collecteur des gabelles (an 1405) ; mon penchant à déguiser la vérité est imputable à l'influence d'un parent qui, en l'an mil, étant moine, porta maints faux témoignages devant le» tribunaux ecclésiastiques.

J'ai observé que je ne rencontrais jamais une jolie femme sans désirer aussitôt commettre avec elle le vilain péché, parce que mon ancêtre Titus Laurentius Faber fut l'amant de Messaline, qu'il reçut d'elle les plus détestables leç-^ns et se perdit en débauches.

J'abrège la nomenclature de mes défauts que compensent faiblement les rares qualités de quelques discrètes créatures, égarées dans le syn-

dicat de mon hérédité. Au demeurant j'aurai beau faire, je n'échapperai pas à la domination de deux de mes grands-parents, dont l'un fut voleur et l'autre assassin : j'ai nommé Adam et Gain. Quand on a un pareil pedzgree, on doit perdre tout espoir d'être désormais un honnête homme ; il n'y a donc qu'à laisser tous ces gens-là se débrouiller entre eux et diriger la machine.

Lorsqu'il s'agit de prendre une grosse détermination, le syndicat des ancêtres se réunit et tous ces messieurs, qui ont individuellement une volonté si tenace, n'arrivent pas, une fois assemblés, à voter une décision. Des heures entières, je les entends délibérer en moi; avec la placidité résignée d'un pays conquis, j'attends qu'ils m'indiquent ce que je dois exécuter ; et comme les voix se partagent toujours, en fin de compte je n'accomplis rien de ce que je me suis proposé.

Songez que chacun à mon exemple porte en son cœur une foule d'ancêtres qui tantôt sommeillent, tantôt s'étirent et agissent : je me les représente comme autant de messieurs graves, ayant chacun une physionomie propre ; vêtus d'une redingote noire, d'un gilet blanc et d'un pantalon gris, ils circulent en moi, vont et viennent, causent, rappellent le passé, escomptent l'avenir.

Tout d'un coup, sur un avertissement spécial, ils se précipitent, se bousculent, luttent, perdent leur dignité, se battent, se déchirent, se reprochent mille vilenies; on se croirait au péris-

tyle de la Bourse tant le tapage est assourdissant.

Puis le calme renaît, je goûte un peu de tran quillité en attente d'une nouvelle alerte ; le lende main, cela recommence comme la veille et cela continuera encore quelques années jusqu'au moment où, à mon tour, j'irai porter le trouble dans l'âme de mes descendants...

En définitive j'avais la somme de qualités et de défauts qui constitue le caractère d'un honnête homme, lorsque je m'éveillai à la conception du monde. J'appartenais à une famille anoblie sous Charles X ; mes parents possédaient pourtant un nombre considérable de préjugés aristocratiques, comme s'ils eussent pu rattacher leur titre aux Croisades ; je ne portais pas encore le nom de prince de Thune que j'ai gagné depuis par de brillants faits d'armes. J'étais comte; l'on m'éleva dans les idées de ma caste ; c'est-à-dire qu'à douze ans j'avais le respect et l'estime des gens qui comme moi se déclinaient au génitif, et le dédain des gens qui croupissaient dans le nominatif.

On m'apprit une foule de choses utiles à posséder pour la conduite de la vie, telles que l'équitation, la danse, les armes, une teinture de blason, quelques amusements anglais, et l'art du costume. Je complétai mon éducation moi-même, en me renseignant sur les jeux de cartes. Et je

ne mis que huit années à me perfectionner dans ces diverses connaissances ; en sorte qu'à l'âge de vingt ans j'étais prêt à fournir une belle carrière mondaine.

Ce qui caractérisait cette éducation était le manque d'éducation, puisque je n'avais aucune des notions que les adolescents acquièrent dans les lycées ; je me préparais à vivre, sans phrases. On m'avait acheté un homme, afin de m'éviter l'humiliation de la caserne. Mes parents étaient fort riches ; j'ajoute que leur économie amassait à mon intention des ressources nouvelles. Ils moururent, et leur fortune m'échut sans que je fusse préparé à la recevoir.

Je n'avais vraiment aucun désir à satisfaire ; mes passions ne s étaient pas encore développées au contact du monde, et les faibles études que j'avais suivies n'avaient pu me monter l'imagination. Les cartes soudain me révélèrent une utilisation de ma fortune, et tout d'un coup mes ancêtres s'éveillèrent en moi !

A partir de cette époque, j'ai parcouru l'Europe dans tous les sens, et je prétends que nul aussi fructueusement que moi n'a vagabondé à travers le monde ; tous les casinos me sont familiers.. Nommez-moi une ville, au hasard, je vous indiquerai où l'on y joue et combien l'on y joue, à cent francs près ; une pareille expérience vaut cher ; je ne regrette pas l'argent qu'elle m*a coûté. J'ai cultivé les sensations les plus âpres, à plusieurs

reprises j'ai jeté mes derniers louis sur une carte et le triomphe du gain subit me gonflait d'une joie de conquérant; j'expérimentai toute la jouissance d'étonner, de dominer et d'être envié ; aussi d'être flatté et de dépenser sans souci du lendemain ; combien de fois n'ai-je point passé du rang le plus humble à la condition quasi royale du millionnaire ? Le jeu m'affina les sens et m'ouvrit l'esprit ; je jugeai les hommes pour les avoir surpris au moment où ils déposent leur impassibilité et neiîontraignent plus leur visage ; il y a dans le cœur du joueur plus de subtile humanité que dans les autres cœurs, plus de nuances de plaisir et de douleur. Monsieur de Sembach, j'ignore si vous avez des enfants ; au cas que l'idée hypothétique de Dieu vous en ait accordé, envoyezles apprendre la vie dans les tripots : ce ne sera point pour eux du temps gâché !

La chance, qui m'avait d'abord favorisé, se tourna contre moi ; les spécialistes ont en effet distingué, dans la carrière du joueur, deux périodes : l'une où il perd, l'autre où il gagne. J'étais au bout de ma période de gain ; je fus averti par des revers successifs. Je songeai un instant à me retirer de la partie ; j'avais assez d'argent pour n'être pas inquiet d. l'avenir ; mes caprices, en admettant que j'en eusse encore à satisfaire, ne réclamaient pas un budget plus élevé. A ce tournant de ma route, j'hésitai ; car je ne suis pas cupide, au contraire.

Je décidai de ne pas renoncer au jeu dont j'attendais désormais l'activité nécessaire, à mon intelligence ; j'allai donc à ma ruine, ou plutôt je la laissai venii à moi. Vous avez entendu que je bénissais le jeu qui me délia le jugement ; à plus forte raison je bénis la ruine qui m'ouvrit la porte d'un monde ignoré. Pour ma part, il me paraît impossible de comprendre l'Histoire et la Politique, si l'on n'a fréquenté auparavant les admirables fripouilles qui peuplent les bas-fonds de la Société des joueurs ; vous ne sauriez imaginer, Monsieur, ce qu'il s'y dépense d'ingéniosité, de ruse, de diplomatie, d'énergie. J'ai vu disparaître, inutilisés, des hommes qui eussent roulé Talleyrand et qui étaient réduits à employer leur adresse en des luttes sans gloire ; tel qui retournait le roi l'eût remis sur le trône. Je vous citerai des tricheries qui exigeaient de leur auteur des calculs psychologiques inouïs ; et c'est avec raison que l'on donne aux tricheurs le nom du peuple grec, amoureux des belles subtilités.

Je fus reçu sans morgue déplacée par ceux qui la veille m'avaient décavé ; ils se montrèrent à mon. égard accueillants et même charitables ; ils me nourrirent, me ravitaillèrent, et par surcroît me fournirent des armes. A leur école je me formai rapidement et, lorsque je fus en mesure de me défendre, je repris l'éternel chemin du joueur, du haut en bas de l'Europe, suivant le soleil. D'abord amateur, puis professionnel, je me cantonnai

bientôt dans une spécialité, celle de VInvité de château.

Ceci réclame des explications; lorsque vous irez à Paris, monsieur le baron, vous vous lierez avec des seigneurs qui mènent grand train, dépensent sans compter, et ont pour l'argent ce mépris qui fait réfléchir les gens avisés; sa^'cbez-le, il faut se défier de quiconque méprise l'argent : en général, c'est qu'il l'a gagné trop facilement. Si vous avez l'idée de comparer le train de ces seigneurs avec leurs ressources réelles (et rien n'est plus facile à une époque où tout s^étale au grand jour), vous serez frappé du désaccord entre la dépense et le capital. Posez alors la question • « D'où vient l'argent ? » une petite phrase courte avec laquelle on démolirait bien des devantures SI l'on avait la lâcheté de la crier par les rues ;' mais on a le courage de retenir sa langue.

L'argent vient d'une manière fort"" naturelle Tous les ans, à l'époque de la chasse, les fastueux personnages vont passer un trimestre dans leur château; deux ou trois fois par semaine, après battue, on se réunit le soir, à souper. Que faire, puisque l'on ne sait plus causer ? On joue. Le maître de la maison pousse ses invités vers le tapis vert • il ne se mêle pas de la besogne, il se contente de rabattre. Le prince de Thune se trouve là, comme par hasard, taille une banque et perd tout ce qu'il veut; même cérémonie le lendemain, mais, le surlendemain, la veine tourne : le prince de

Thune gagne, gagne et décave messieurs les invités qui sont accourus des châteaux voisins sur le bruit de sa guigne persistante. Ainsi le veut la morale : tel est pris qui croyait prendre. Quand les victimes sont parties, je partage avec le châtelain, ou plutôt je ne prélève qu'une faible dîme.

Longtemps je vécus des profits que me rapportait ce métier; je fréquentai chez les plus aristocratiques personnages, qui m'appréciaient pour mes talents, et aussi pour mon entregent; c'était à qui me réclamerait. Mes succès causèrent ma chute ; comme ma clientèle, depuis mes débuts, s'augmentait d'année en année, il m'arriva d'avoir pour victimes ceux que j'avais eus d'abord pour complices. J'eus le tort de ne pas les ménager ; ils étaient payés pour ne pas ignorer mes procédés qu'ils révélèrent, usant ainsi d'un cynisme fréquent chez les honnêtes gens.

On me priva de mon gagne-pain. Dorénavant je me rabattis sur les casinos et les cercles ; toutefois, je déguisai ma personnalité que l'on commençait à trop vivement apprécier, afin de revêtir d'autres moi moins réputés : j'ai été major en retraite, ancien trésorier- payeur, vieux diplomate hongrois, et maréchal de la noblesse. Hélas, à la longue j'étais toujours dénoncé par mes mains, mes trop habiles mains.

J'ai omis de vous dire que ma cousine Raïa était, dans l'intervalle, tombée à ma charge ; il fallait empêcher que cette chère enfant souffrît de

la pénurie. Je me rappelai fort à propos que les nobles, jadis, concevaient l'univers comme soumis à leur volonté par loi divine ; je remis en vigueur, du moins en ce qui me concernait, les maximes altières des fondateurs de l'arbitraire. Le vilain est taillable à merci, puisqu'il n'a pas su s'anoblir et tailler autrui : qu'importe que des lois plus récentes que nos droits s'opposent à ceux-ci? l'essentiel est d'exercer la reprise, et de ne point s'arrêter au choix du moyen. Une âme bien née met d'accord sa conscience et l'occasion.

J'aurai donc la discrétion de ne pas me vanter des exploits que j'accomplis; je restaurai en plein dix-neuvième siècle les coutumes des chevaliers errants. Raïa, cet été, souffrait d'un commencement d'anémie ; plusieurs d'entre vous avaient des raisons de prendre un peu d'air à la campagne ; je vous réunis et je vous amenai dans ce château que j'avais remarqué autrefois, lors d'un séjour d'affaires aux environs. »

«Le récit du prince m'aurait peut-être intéressé au plus haut point, continua le baron de Sembach, si ma voisine, mademoiselle Raïa, n'avait effectué une diversion sournoise, qui consistait à insérer sa jambe potelée entre mes mollets.

Elle s'était rendu compte de l'empire qu'elle avait pris sur moi, dès le premier coup d'œil, et elle s'amusait de mon trouble. Le contact de cette jambe émut ma chair et, par suite, bouleversa l'harmonie de mes pensées; je balançais entre deux résolutions : ou feindre d'ignorer le manège de mademoiselle Raïa, comme s'il eût été dû au hasard et à la proximité des sièges ; ou l'encourager à la dérobée par des pressions des muscles extenseurs

UN AUiRE (JONVIVE PREND LA PAROLE 29

du tibia ; mais pas un instant je ne songeai à écarter ''intruse.

Je me rangeai à la seconde résolution, et sous le couvert de la nappe, pressai insensiblenient des genoux l'objet qui m'était confié, cependant qu'au-dessus de la table je continuais à donner les signes de la plus alerte attention. De temps à autre, avec un air détaché, je me tournais vers mademoiselle Raïa comme pour lui communiquer mon acquiescement à ce qui se disait : elle continuait à me regarder, ses grands yeux bleus demeurant fixes dans sa figure mystérieuse; sa bouche se gardait de sourire et n'interrogeait même pas sur l'agrément que je pouvais trouver à ce passe-temps. Et près de moi, les épaules impeccables me tentaient ; je n'osais pas les considérer, encore que j'en eusse l'envie maladive. Je me bornai à rougir, de toutes mes forces.

L'abbé Faulxsemblant éleva la voix : « Mon cher hôte, fit-il, votre existence me paraît un grand sujet d'édification pour les âmes pieuses, qui de vous apprendront comment on conquiert l'énergie et comment on doit affronter le siècle ; elle ne contentera pas les esprits tourmentés d'Audelà.

Je voudrais, à ceux-ci, proposer l'exemple d'un pauvre pécheur qui parvint à la quiétude suprême par des voies détournées. Mes œuvres sont faibles. Dieu les jugera ; néanmoins elles valent la peine d'être contées. »

L'homme qui parlait de la sorte étalait un visage rasé, grassouillet, sans rides, et mollasse; il portait un lorgnon d'or à verres bleuâtres ; et j'imagine que les chefs d'eunuques ont des faces pareilles, où la ruse dort avec les prunelles à l'abri des paupières toujours demi-fermées ; les gestes de ses mains épaisses s'équilibraient ainsi que des antithèses, ou s'élevaient comme s'ils avaient eu à secouer de larges manches.

L'abbé continua : « Les médecins qui s'occupent de pathologie et de littérature prétendent que, sur dix hommes célèbres, huit au moins sortent du peuple des campagnes. Ils octroient au paysan le privilège d'entretenir la source d'où jaillissent les génies.

Le Père de l'Eglise que je suis, naquit chez de modestes paysans bretons, aux environs de Lannion. Si loin que remontent mes souvenirs, je m'aperçois pourrissant avec mes parents dans la malpropreté la plus conforme à l'esprit d'humilité. Ma mère mérita d'aller au ciel, car mon père la battait vigoureusement toutes les fois qu'il était saoul, c'est-à-dire trois cent soixante-cinq jours dans l'année; il est vrai qu'elle se vengeait sui moi, et j'attribue au désir de cette compensation l'accident de ma naissance. Mon père mérita d'accompagner ma mère, par la simplicité de son caractère et par la robuste qualité de sa foi. Chaque soir il priait Dieu de lui accorder son vin quotidien ; à quoi Dieu manqua rarement.

UN AUTRE CONVIVE PREND LA PAROLE 3i

Je grandis auprès de ces modèles d'innocence selon le cœur de l'Eglise : ils révéraient l'autorité du prêtre, qui s'affirma pour moi comme le maître de la société, celui qui dirigeait les passions des hommes et domptait les plus fortes : la cupidité et l'indépendance. Mon père obéissait au curé du village et ma mère, à la chapelle, glissait dans la fente ironique des troncs les quelques sous qu'elle arrachait à son époux.

Il se trouva que j'avais l'intelligence prompte ; du moins je surpassais en cela les autres fils d'alcooliques dont notre hameau était peuplé. Le curé jugea qu'il fallait consacrer au service de l'Éternel un enfant si bien doué ; il s'en ouvrit à mes parents, et fort de leur assentiment, me prit chez lui où je fis les gros ouvrages et servis la messe. Entre temps, j'attrapais quelques bribes de savoir, et, par surcroît, l'esprit ecclésiastique. L'état de prêtre, outre les prérogatives ci-dessus mentionnées, comporte une foule d'avantages précieux tels que l'exemption des deux tiers du service militaire, l'assurance d'un poste bien rétribué et plutôt facile à remplir. Je me crus appelé par une voix d'en-haut et je déclarai au curé que Dieu me commandait de quitter le balai et le plumeau pour m'enrôler dans l'armée de ses lévites.

J'entrai au petit séminaire oùje nemetrouvai pas déplacé, parm: d'autres paysans aux mains rudes; nous avions les mêmes ambitions, les mêmes plaisirs, les mêmes âmes fermées et les mêmes jeux

brutaux. On s'occupa de nous dégrossir ; j'entends par là que l'on s'attacha surtout à nous imposer des attitudes et un langage professionnels : à cela se borne l'éducation spéciale de chaque métier. Lorsque j'entrai au grand séminaire, j'étais déjà prêtre des pieds à la tête ; j'avais la patience et le sang-froid qui sont les principales qualités ecclésiastiques ; je m'efforçai de les cultiver, durant mon année de service militaire. Vint ensuite l'ordination ; et j'eus le droit de lier et délier tous les péchés ; un droit de quelque importance, en somme.

C'est sous un gouvernement libre qu'un prêtre peut goûter pleinement l'orgueil de dominer le commun des mortels et d'échapper à toute dépendance; je vécus de belles années dans de lointains pays où j'eus charge de prêcher la parole sacrée. Le Malin m'envoya de fréquentes tentations, auxquelles je succombai, suivant en cela la tactique des plus sages ; car une fois contentée, ma chair s'apaisait et laissait mon âme suivre, plus calme, les pures spéculations théologiques : je déjouais la tentation par le soin que je prenais de céder à ses pièges, afin de conserver la quiétude qui seule importe au vrai fidèle. Je tuais le désir par la satiété. Je m'adonnais à des travaux de littérature pieuse, et j'ai encore en cartons le début d'une Biographie édifiante du R. P. François^ à qui nous devons le coup de grâce que vous savez ; il faudra que je vous lise cela.

Sur ces entrefaites, mon évoque se mêla de me taquiner au sujet de rentrées dont j'avais négligé de l'avertir ; il prétendit également qu'au trésor de mon église manquaient des objets d'orfèvrerie et des meubles d'art. J'objectai que les calices de bois font les prêtres d or, que Dieu aime la modestie dans ses sanctuaires ; quant aux rentrées, je citai la Parabole des Talents. Mon évêque, pauvre d'esprit, ne me comprit pas, et m'accusa de simonie ; évidemment de tels prélats déconsidèrent le culte.

Je devins prêtre libre ; le Seigneur m'envoyait cette épreuve pour m'arracher à l'oisiveté qui risquait d'obnubiler mes facultés. Je me retirai à Paris, le rendez-vous des prêtres dépossédés ; sur l'avis d'anciens camarades que je rencontrai, j'insérai dans les annonces des journaux ces quelques lignes :

« Ecclésiastique trente-deux ans, connaissant langues, demande place de précepteur dans famille en provincepréparerait aux examens. Références premier ordre! S'ad. Abbé F., bureau du Journal. »

Lorsque je retirai les réponses à mon insertion, je trouvai quantité de lettres offrant à l'abbé F. des places avantageuses. Je jetai mon dévolu sur une famille du Jura, des hobereaux assez riches ; le père, la mère et deux adolescents très ignares, mais beaux comme des jeunes gens du temps d' Alcibiade ; ils tenaient de leur mère qui

avait de beaux restes. Le père, une sorte de valet de ferme congestionné, passait ses journées au dehors.

)) Que vous dirai-je ? Je loue l'Éternel jusque dans ses moindres créations, et c'eût été l'offenser que de négliger celles qu'il plaçait à ma portée ; je le louai peut-être trop : le chef de la maison ne se trouva pas d'accord avec moi sur les matières de mon enseignement, il me chassa, contre toute justice ; de peur d'attirer le scandale, je partis dûment indemnisé. D'autres familles m'ont accueilli ; au moment où je me croyais le mieux établi, il survenait quelque épreuve qui me forçait de reprendre mon bâton de voyage. A la dernière étape, j'avais pour pénitente, dans la maison où je m'étais engagé, une jolie femme de chambre ; elle s'enflamma d'un si beau zèle pour la parole de vérité, qu'elle ne souffrit pas d'en être privée, même la nuit ; lorsque tout le monde était couché, j'allais l'entretenir à voix basse sur divers points de notre dogme ; elle prit de l'enflure maligne, je ne voulus pas l'abandonner dans cette épreuve, et comme elle avait pris la résolution de s'enfuir, je la suivis. Les frères de Joseph, quand ils trouvèrent dans leurs sacs de blé les coupes que l'on y avait cachées, ne furent pas plus surpris que moi, lorsque le commissaire de police découvrit parmi mon bagage des diamants qui ne m'appartenaient pas. Je jurai qu'ils s'y étaient glissés à mon insu ; encore

une fois l'iniquité couvrit la voix du Juste. Je passai plusieurs mois dans une retraite forcée ; cependant l'autorité ecclésiastique m'avait interdit. 11 fallait vivre. Durant mes heures de méditation dans le couvent laïque où l'on m'avait enfermé, j'avais pénétré enfin le sens de l'univers ; toute jouissance vient d'En-haut ; c'est honorer le Maître des créatures que d'ennoblir une de ces créatures, de lui procurer tout le bonheur dont elle est capable. Donc je pris les biens que le Souverain Maître disposait autour de moi ; je m'occupai aussi de réformer le clergé, en supprimant dans les églises les ornements qui rappellent le culte des idoles; chaque fois que l'entreprise surpassait mes forces, j'implorais l'aide de mes frères ; je leur indiquais les chemins et je veillais à ce qu'ils ne fussent pas dérangés au cours de leur pieux ministère.

Cet hiver fut assez fatigant pour moi ; j'avais besoin d'un peu de repos, et j'acceptai l'invitation du prince de Thune, auprès duquel j'ai le grand honneur de remplir l'emploi de chapelain. »

ÏV

On atteignait le Champagne, lorsque l'abté acheva son histoire ; je voudrais vous rendre l'impression de bien-être qui m'élevait au-dessus de l'ordinaire condition humaine. De tout temps le grand plaisir des héros fut d'écouter le récit d'aventures glorieuses, en buvant des breuvages fermentes. Des biographies que l'on exposait, une philosophie se dégageait ; il me semblait suivre l'éternelle lutte de l'esprit d'individualisme contre les sociétés, et j'applaudissais à la victoire finale des âmes d'exception.

Aussi bien, la jambe de mademoiselle Raïa s'était-elle avancée au point de reposer presque complètement sur mes genoux, et j'en sentais délicieusement le poids tiède le long de mes mus-

des cruraux. Comme les autres convives ut papaissaient guère s'émouvoir de cet état de choses je me serais fait scrupule d'y rien changer' étant admis que chaque famille a sa manière de concevoir l'hospitalité. J'avais poussé l'audace jusqu a entourer de mon bras la taille fine et ronde de ma voisine et à m'eraplir la paume d'une hanche assez dodue. Vous verrez plus loin, monsieur le juge, les conséquences de cet acte, en somme reilexe.

— Je les entrevois déjà, répondis-je.

^ - Donc, j'étais au comble du bonheur, puisque j avais assuré le jeu simultané de toutes mes facultés esthétiques; les personnages qui s'étaient tus jusqu alors se fatiguèrent d'écouter. Il s'ensuivit une légère confusion.

Tous étaient pris du vertige de se raconter, ainsi qu il advient souvent à la fin des dîners trop copieux ; ils présentaient leurs luttes comme au tant d.llustrations hors texte de la vie, comme autant d images explicatives de ce monde qui m est encore mal connu ; mais mademoiselle Raïa qu, ne disait rien, absorbait davantage mon atten' tion.

Cependant M. Fonsec, l'artiste aux longs cheveux, échangeait avec l'abbé des aperçus assez justes sur la peinture italienne du treizième siècle et m apprenait incidemment qu'il avait résidé à Rome aux frais de l'État en qualité de pensionnaire de la villa de Médicis; M» de Bonneprise

discutait un problème de droit; M. Doublemain crayonnait des chiffres sur la nappe, et le chevalier Le Daguet, pour rétablir le silence, imitait le roulement du tambour. J'ai donc perdu dans le bruit général les renseignements que chacun me donnait. Seule, madame Macette des Armoises me força d'entendre ses souvenirs ; depuis le commencement du dîner elle m'avait adressé des clins d'œil affectueux ; abandonnant sa place, elle installa sa chaise derrière moi et, tapotant le dos de mademoiselle Raïa, m'affirma que c'était « une excellente fille et la consolation de tous », et sans aucun détour me confia ses peines.

Vous ai-je dit que cette dame imposait la vénération ? Elle divisait en bandeaux de beaux cheveux blancs qui ne lui appartenaient pas ; un sourire d'une grâce extrême découvrait des dents trop belles pour être véritables. Elle me chuchota qu'elle n'avait pas toujours été telle que je le voyais, qu'elle avait tenu un rang très important dans la société ; des affaires considérables avaient passé par ses mains, son génie, à ce que je devinai, embrassait toutes sortes d'entreprises ; grâce à sa mère elle avait appris toutes les choses que l'on a coutume d'enseigner aux filles, plus un grand nombre d'autres qui sont de la compétence des hommes, telles que : droit, médecine, comptabilité, etc., etc. ; et cela était beau si vous considérez que la famille avait été ruinée par la Révolution.

Elle avait longtemps vendu des simples, en même temps qu'elle s'occupait un peu de contentieux et de placement de bijoux, a histoire d'obliger ses amis dans la gêne »; elle avait mis en rapport des gens talonnés par le besoin d'argent et des gens soucieux de placer leur arge'^nt; elle approcha ainsi des personnalités politiques,' lesquelles n'avaient pas fait difficulté de lui révéler des secrets d'État ; il avait dépendu d'elle d'amener la guerre entre deux peuples de l'Europe centrale, et non desmoindres. Quant aux diplomates et aux ministres, ils étaient tous ses obligés à de rares exceptions près. ^

Elle n'avait aucune emphase, monsieur le lucreet je pense qu'elle ne m'abusait que faiblement' Beaucoup de femmes ont eu de vastes ambitions, et par le seul ascendant de leur intrigue ont influé sur l'histoire de leur pays. Madame des Armoises compte parmi ces femmes-là.

Après m'avoir entretenu de ses années glorieuses, elle glissa sans appuyer sur des ^'périodes plus récentes ; elle avait eu la douleur d'échouer dans plusieurs missions délicates Ces mécomptes, joints à l'abus qu'un jeune homme brun fît de son affection, amenèrent pour e le des désastres. Alors, de sa propre misère, elle remonta jusqu'à la misère générale. Les humams pullulent à la surface d'une planète qui est trop étroite pour eux, il importe de régler les naissances, de manière à retarder l'heure où la

pléthore d'habitants les obligera à s'entre-tuer ; madame des Armoises s'était dévouée. A l'aide de breuvages préventifs, elle rendait à la virtualité les créatures qui s'efforçaient d'en sortir. Elle me décrivit la mission de la femme moderne, qui était de soulager les infortunes de ses camarades plus faibles ou plus ignorantes, et de les débarrasser, du faix des maternités involontaires.

On entrava son œuvre, à peine entamée ; cette dame me rapporta, sans indignation, les tracasseries des docteurs et de la police ; on avait eu la hardiesse de la poursuivre pour exercice illégal de la médecine I comme s'il était criminel d'avoir chez soi des aiguilles à tricoter ! Elle dut aux pro tections qu'elle s'était conciliées de ne pas être traînée en justice. On la relâcha. A l'écouter, je croyais être au temps delà Terreur, et ouïr le ré* cit d'une vieille aristocrate qui aurait échappé par miracle au dernier supplice.

Elle s'était expatriée, à la recherche d'un pays où l'on eût la permission d'utiliser ses connaissances médicales ; partout elle s'était heurtée aux vexations et aux menaces. C'est la destinée de l'apôtre, d'être persécuté par ceux dont il veut le bien. Madame des Armoises s'était résignée, A son retour en France, elle avait repris son ancien métier d'intermédiaire commerciale ; elle se chargeait de vendre des curiosités que M. de Thune ou ses parents et amis lui confiaient, et n'en révélait pas la provenance.

Elle se recommandait à moi, pour l'achat des objets d'or et d'argent, des propriétés immobilières, pour les renseignements à prendre sur la solvabilité des hommes et la fidélité des femmes, pour solliciter des emplois et soudoyer des fonctionnaires. Ceci terminé, elle me confectionna une boisson anglaise, exquise, paraît-il, et qui rendait la vigueur aux plus débiles; et tandis qu'elle s'y appliquait, je me retournai vers mademoiselle Raïa.

Notez qu'elle et moi, nous n'avions pas échangé trois phrases ; pourtant notre intimité se parfaisait à vue d'œil ; si nous avions causé ensemble nous eussions été d'accord sur la plupart des sujets et, parce que nous avions compris l'inutilité de la parole, nous préférions communiquer d'une façon plus spéciale. L'ame de mon amie cheminait jusqu'à mon âme par des voies discrètes ; elle passait par la soie de son bas, le drap de mon vêtement, pour monter droit à mon cœur où J ai coutume de situer le meilleur de moi.

Les yeux bleus sous la chevelure rousse embroussaillée ne me quittaient plus ; mademoiselle Raia avait placé son bras sur mon épaule et jouait avec ma moustache; je goûtais son haleine, et je respirais le parfum étrange de ses cheveux. Peu à peu les objets qui m'entouraient rentrèrent dans le vague d'un brouillard lumineux et les voix ne furent plus qu'un murmure indistinct; j'entendis seulement M. William Doublemain crier qu'il avait

composé un savant ouvrage sur la Psychologie du protozoaire, qui lui avait rapporté un prix d'académie, et une Métaphysique des nombres^ laquelle n'était accessible qu'à trois personnes dans tout l'univers ; encore le malheur voulait-il que ces trois savants ne pussent s'entendre, faute de parler la même langue. J'arrêterai donc ici les renseignements que je possède sur les hôtes du prince.

— Je vais les compléter, monsieur de Sembach. Les autres convives sont pour moi des familiers : je vous prie de parcourir les fiches que je me suis fait adresser de Paris. Mon cher monsieur, vous ne paraissez pas vous douter de la véritable qualité morale des gens qui vous ont hébergé.

— Ce sont de fort honnêtes gens à qui le siècle s'est montré inclément.

— Ce sont d'iabsolus fripons, et je me demande si vous ne vous moquez pas de moi depuis une heure.

— Nous les apprécions différemment, répartit le baron avec une impatience qui me piqua au jeu.

— Bien ; écoutez. Le petit homme ratatiné que l'on vous a présenté sous le nom de M® Joachim de Bonneprise appartient à une excellente famille ; d'après mes renseignements, il hérita l'étude de notaire dont les Bonneprise étaient titulaires depuis plus de cent ans. Une pareille succession dynastique n'est pas rare dans le notariat, seulement elle aboutit en général à un dernier notaire

moins estimable ou moins adroit que les autres et qui se fait pincer. A une époque de défiance maladive, je ne comprends pas que l'on se confie entièrement à des hommes de loi qui peuvent se soustraire aussi longtemps à tout contrôle. Le sieur de Bonneprise avait fait au quartier Latin des études de droit relativement bonnes ; il s'était déjà signalé par des dépenses exagérées et des dettes. Il achetait des Encyclopédies à crédit, non pour s'orner l'esprit, mais pour les revendre au comptant. Le sieur de Bonneprise avait le goût des femmes.

— Je ne l'en blâme pas ! interrompit le baron. -— Certes ; il avait cependant le goût des

femmes qui coûtent cher ; il lui fallait des maîtresses de luxe et des lits célèbres. N'étant pas assez beau pour les avoir par faveur, il était forcé de payer ; il emprunta.

— A de sales juifs qui Font rançonné ?

— Monsieur, vous apprendrez qu'il y a dans la vie des moments où un sale juif n'est plus qu'un israëlite qui se néglige. Le sieur de Bonneprise emprunta aussi à des chrétiens qui le tondirent proprement ; lorsqu'après in stage aux diverses études il reprit la succession de son père, il était déjà criblé de dettes, le poids ruineux des Encyclopédies impayées menaçant de l'écraser ; néanmoins il n'avait pas renoncé aux relations qu'il entretenait avec des personnes dispendieuses. Il eut recours à quelques irrégularités pour conten-

ter ses créanciers. La Chambre des notaires l'avertit une première fois ; ainsi que plusieurs de ses confrères, il joua dès lors à la Bourse, se couvrit par l'argent des dépots ; d'où virements frauduleux, administration dolosive des biens de mineurs. Il s'adonna au commerce des remplois dotaux ; cette escroquerie exige un grand sens du pittoresque; cela consiste à vendre à prix fictif et avec des dénominations ingénieuses, des territoires noyés par la mer, ou des dunes de sable, à créer d'hypothétiques forces motrices. Le Krach de l'Union générale entraîna les dernières ressources de Bonneprise ; il fut contraint de vendre son étude.

Il s'établit alors agent d'affaires et « ancien notaire ». Il se chargeait des missions délicates, des « renseignements sur les personnes » et d'une foule d'opérations qu'il réunissait sous le titre un peu vague de « contentieux ». Il fut condamné pour extorsion de fonds à l'aide de menaces ; à partir de ce moment, il ne cesse d'avoir affaire à la justice ; ces jours derniers il était condamné par contumace au tribunal de Montpellier, tandis qu'il était bien tranquille à villégiaturer dans le château où vous l'avez vu en compagnie du prince de Thune.

L'homme aux longs cheveux ne s*est pas vanté à tort, quand il vous a dit qu'il avait été pensionnaire de l'Etat à Rome ; on a de lui des toiles qui indiquent une âme d'artiste très variée. Fonsec,

par malheur, préféra les signer : Delacroix, Rubens, Rembrandt, Van der Meer, etc.; il avait été envoyé à Paris, avec une bourse d'études, il suivit la filière et obtint le prix de Rome. C'était un garçon d'avenir ; il y a d'excellentes notes sur lui ! Seulement, il ne put s'habituer à la misère, après la vie presque facile qu'il avait menée aux frais du gouvernement. Si ce n'était une vérité de la Palisse, je dirais que tout artiste pauvre est condamné à la misère.

— La Palisse est un grand philosophe méconnu, repartit le baron. Il avait compris que les vérités les plus évidentes sont justement celles qui ont besoin d'être démontrées.

— L'individu qui nous occupe prétendait rénover l'art moderne ; et, de fait, rien ne lui a manqué, que le succès. Il avait une vision assez personnelle, une « manière » ; s'il eût rencontré un critique en mal de protection, il fondait une école. Les critiques étaient tournés ailleurs. Fonsec les ayant attendus vainement, vécut de privations, ce qui eût abouti à la privation de vivre, si l'artiste n'avait été secouru par madame des Armoises, qui l'associa dans une vaste escroquerie.

Il s'agissait de passer aux principaux marchands de tableaux et directeurs des Musées européens, des toiles de maître signées et présentant toute l'authenticité voulue. Les escrocs, entre autres qualités, ont le sens de la mise en Bcène ; un château fut loué en province, on y ins-

talla les toiles dans un grenier, et on donna comme par hasard à un expert le plaisir de les dénicher. L'entreprise réussit au-delà de toute espérance ; les collectionneurs, les trafiquants de toiles peintes, les esthètes officiels s'ofFrirent le luxe de posséder des Fonsec sous les noms que je vous énumérai, et la persuasion de ces hommes fut telle que l'on ne put les détromper, même lorsque l'on eût mis sous verrous la bande des faussaires. Et Fonsec a les honneurs de la cymaise, entre Teniers et Van Ostade, dans les plus belles pinacothèques.

Mis en prison, Fonsec se lia vite avec d'autres canailles. C'est le bénéfice de la réclusion que de fournir aux fdous des relations utiles. Imiter Rembrandt, c'était en somme assez bénin ; Fonsec imita Baudry, et notamment le dessin que la Banque de France fait payer cent francs.

— L'allégorie en est assez laide au demeurant.

— D'accord; mais ce jeu entraîne avec lui des conséquences pénibles. On saisit chez le jeune maître un attirail de faussaire très perfectionné, qui inspira aux techniciens de la Banque d'heureuses modifications dans la fabrique des billets. A quelque chose malheur est bon. D'où condamnation grave. A peine sorti de la maison centrale, Fonsec est allé retrouver ses complices dans ce pays.

Celui que l'on nomme Le Daguet est peu intéressant ; un ancien lieutenant d'infanterie, qui a

lâché Tarmée ou plutôt que l'armée a lâché. Dans les familles bourgeoises, quand un enfant manifeste des dispositions pour la paresse, la colère, et d'autres vices, comme on désespère de le réduire à la condition du citoyen ordinaire, on le force de s'engager ; « ce sera un bon soldat ! » comme si ces défauts que l'on doit réprimer dans la vie civile servaient au contraire à rehausser le métier militaire.

Au régiment. Le Daguet, inintelligent de nature, se perfectionna dans l'étude des boissons alcooliques ; à partir de ses premiers grades, il essaya de restreindre ses dépenses personnelles de bouche et d'habillement, en les faisant supporter par les simples soldats. Heureusement pour l'honneur de notre belle armée, de tels exemples sont moins fréquents. Néanmoins Le Dao-uet passa, sans encombre, les grades de sous-off, si redoutables aux caractères trop indépendants et peu scrupuleux. Use ruinait pour les fdles, mais il n'eut pas l'idée de toucher aux fonds qui lui étaient confiés. Il ne mangea pas « la grenouille » encore qu'il se laissât manger par elles. Les régiments ont méconnu le lieutenant Le Daguet; et qui sait? il fût devenu commandant de corps, s'il avait pu retenir sa colère. Dans le métier, les officiers « sortis du rang » sont assez méprisés ; on ne leur cache pas la différence que l'on fait entre eux et les « élèves des écoles». Ils n'ont pas le droit d'épouser de belles dots et de se

mêler au « inonde » de province ; on les tient à l'écart, presqu'à l'index, parce que pour la plupart ils n'ont pas d'éducation, ni de fortune ni de sentiments religieux. Du moins, c'est ainsi que Le Daguet m'expliqua sa déchéance. Il n'acceptait pas l'inégalité des conditions, qui tient à Fhumanité même et non au gouvernement que se donnent les peuples ; il s'attira de mauvaises querelles ; on le renvoya de l'armée, sans bureau de tabac ni perception. Il devait échouer dans la compagnie franche du prince de Thune.

Monsieur de Sembach, le sort avait rassemblé là les « ratés » des principales carrières, les irréguliers des diverses castes. Vous m'avez avoué que vous ne connaissiez pas le monde ?

— En effet, dit le baron, jV fus élevé par une bibliothèque.

— Il est probable que vous rencontrerez bientôt d'autres inquiets pareils à ceux-ci; ayez pour eux de l'indulgence. Nul ne prévoit ce qu'il peut devenir, dès qu'il a contre lui, — outre les hommes et les lois, — son propre tempérament. M. William Doublemain siégerait à l'Institut,

; étonnerait l'univers savant et serait glorifié , dans les feuilles ; c'est un esprit de premier ordre. Ses écrits scientifiques sont fort admirés de ceux qui les comprennent, et plus encore de ceux qui ne les comprennent pas. Mais le génie se paie ; des particularités sensuelles ont conduit M. William Doublemain en des endroits

que je préfère ne pas spécifier ; il n'était pas assez

notoire pour que l'on essayât d'étouffer l'affaire ;

il fut condamné, avec les honneurs du huis-clos! A sa sortie de prison, il trouva une application

pratique de ses recherches sur les métaux ; c'està-dire qu'il força les coffres-forts ; il a un moyen à lui, on ne peut plus ingénieux : il dérive un courant électrique et fond en cinq minutes la plaque d'acier la plus épaisse.

Tels sont vos hôtes ; qu'en pensez-vous maintenant ?

— Ni plus de bien ni plus de mal qu'auparavant. Ces gens sont l'expression supérieure d'une époque ultra-civilisée, c'est-à-dire que ce sont des sauvages avec des moyens de dissimulation plus compliqués; et puis tout est si relatif! Il faudrait contrôler vos renseignements d'abord ; et si j'admets qu'ils soient vrais, il faudrait établir la responsabilité de chacun dans sa déchéance ; si Ton va au fond des choses, il n'y a pas de coupables, monsieur le juge !

— Sans doute ; si chacun avant de commettre une action blâmable, commençait par « aller au fond des choses», il ne la commettrait pas ; et il nous épargnerait la peine de le poursuivre.' Estimez-vous que le mal soit une condition du bien ?

— Non. Toutefois, il serait bien aimable à vous de me donner à boire. »

Je fis apporter des rafraîchissements. Après quoi, le baron poursuivit son récit.

« Je ne puis vous dire combien de temps je passai dans Tétat de comateux bien-être où m'avaient plongé le repas et les conversations. Je laissai ces messieurs sa débattre dans une discussion qui ne tendait à rien moins qu'à réformer la société ; et c'est à ce moment que je conçus quelques soupçons sur leur parfaite honnêteté; quand on est rigoureusement probe, on n'a pas les idées aussi larges que ces gens-là prétendaient les avoir.

Le prince de Thune criait : « L'argent est la principale cause du malheur des hommes. Il fait que les uns asservissent les autres; qu'il y a des maîtres, ceux qui possèdent, et des esclaves, ceux

qui ne possèdent pas; il fait que l'on se haït, que l'on se dispute et que Ton s'entre-tue; pourtant, suprême ironie! les pièces de cent sous portent en exergue : Liberté, Egalité, Fraternité : »

Ce fut le dernier raisonnement que j'entendis de la soirée. Mademoiselle Raïa m'accaparait ; maintenant elle était tout à fait assise sur mes genoux, et elle jouait avec moi de mille manières; la bonne odeur de sa chair me réjouissait l'âme et ses cheveux, qu'elle avait dénoués, m'inondaient de leurs boucles ; les murmures du monde extérieur ne me parvenaient plus qu'au travers de ce rideau fauve ; j'étais abasourdi en même temps qu'heureux ; aujourd'hui même, à quelques jours de distance, il m'est impossible de discerner si l'ahurissement ou la félicité dominaient en moi ; et c'est le signe du bonheur absolu que l'on n'en puisse analyser la qualité.

Au demeurant, mademoiselle Raïa me parut de tous points exquise ; elle négligeait de porter un corset, parce que cela eût été un défi au sens commun ; elle s'enorgueillissait d'une poitrine qui soutenait la comparaison avec celle, mémorable, d'Hélène. Son jeune corps avait l'harmonie de la beauté antique, robuste où il fallait, et gracile en d'autres places ; il ne se refusait pas à l'hommage admiratif de mes mains, qui en suivaient avec plaisir les lignes si parfaitement rythmiques. iNe vous imaginez pas que je sois un être corrompu, Monsieur; loin de là.

La conduite de mon hôtesse ne paraissait toujours pas surprendre les autres convives ; ils se gardaient d'interrompre leur entretien, parce qu'une jolie fille caressait un jeune homme ; événement de peu d'importance, en somme, à côté des idées qu'ils remuaient ; ou bien craignaient-ils de nous gêner?

Au milieu du tumulte les premiers mots que mademoiselle Raïa m'adressa furent ceux-ci :

« On ne vous a encore jamais embrassé ainsi, Monsieur ? »

Gomment l'avait-elle deviné ? Les femmes ont une prescience naturelle qui les avertit, et tandis qu'il nous faut des déductions nombreuses pour établir le caractère d'autrui, elles, vont droit à la vérité.

Je m'interrogeai en moi-même pour savoir quelle contenance je prendrais. Devais-je me défendre de ce que bien des gens regardent comme un ridicule ? Devais-je, au contraire, me vanter d'être, ainsi que le héros de la légende, pur de toute approche féminine ? Tandis que je délibérais, mon visage rougissait, et il me fut plus facile d'avouer.

Je vous l'ai dit, j'ai été élevé par une bibliothèque. Mon père, qui eut la douleur de perdre la baronne de Sembach sa femme, peu après qu'elle m'eut donné le jour, mon père ne se consola jamais, et ne se remaria pas. Gomme c'était un des plus avisés parmi les fils d'Adam, il

croyait qu'il était prudent de ne pas courir deux fois Taventure du mariage, surtout si l'on avait été heureux avec sa première épouse. Il avait la tristesse altière de ceux qui ont — combien rares !

^^nnu le vrai bonheur d'aimer sans regret et sans remords. Il avait banni de sa présence toutes les femmes de moins de cinquante ans ; lorsque la nécessité l'y contraignait, il gagnait la ville voisine et se dépêchait de rétablir, par de hâtives cérémonies, l'équilibre de son esprit. A deux ou trois reprises le danger de la femme se présenta. Alors il s'enfuyait loin, et ne rentrait à Durnstein que quand le péril était écarté.

La seule femme que j'aie connue intimement, est ma nourrice, native de Kreuznach ; elle sentait fort. Cependant j'avais pour elle une grande affection. Elle me racontait des histoires de la vie réelle et point de contes de fées ; de ces histoires, les unes étaient arrivées à de proches parents ou amis de la nourrice ; d'autres avaient pour héros des gens mystérieux qu'elle désignait par ces mots : « Un gentilhomme, ou une dame de Kreuznach. )> Or, le fabuleux étant inné chez les enfants, j'imaginai que Kreuznach était une contrée irréelle ou tout au moins improbable, dont les habitants s'habillaient à l'exemple des portraits d'ancêtres que je voyais dans le château. Je ne concevais pas qu'une femme pût avoir une existence en dehors du Kreuznach de mes rêves ; le parc du château de Sembach, assez vaste,

suffisait à mes courses. Dès que je sus lire, mon père me mena dans la bibliothèque et, me montrant les rayons chargés de livres : « Tu vois, fit-il, tous ces bouquins? Je te défends de les lire. » Et il ferma devant moi les vitrines; mais il eut soin d'oublier la clef, le lendemain, sur une table, n avait calculé que, par attrait du fruit défendu, je la déroberais, et prendrais le désir de m'instruire. Je n'y faillis pas.

Le jour où je m'introduisis furtivement dans la salle de lecture date dans mon existence. J'étais seul au château, et j'avais la clef du trésor. J'hésitai devant le nombre infini des volumes, reliés ou non, qui encombraient les- rayons ; je n'avais nul guide ; mon père s'en était remis au hasard du soin de guider mon choix. Quel fatalisme ! Songez à l'importance du premier livre, celui qui influera sur l'avenir tout entier, et passera dans Fâme comme le vaccin dans le sang. Je tombai sur un Molière à grandes images.

C'était le texte qui m'avait séduit; il était imprimé en larges lettres, très lisibles et nettes; cela décida de mon orientation intellectuelle. Je lus et je relus mon Molière ; je ne comprenais pas que les jeunes gens se donnassent tant de mal pour obtenir la propriété de jeunes filles ou de jeunes femmes. Il me paraissait qu'il y avait icibas des intérêts plus graves que de rechercher des dames en mariage; il est vrai que je ne concevais qu'une idée vague de la différence des sexes.

Cette idée, je ne la précisai que fort tard, encore, n'eus-je qu'une expérience assez lointaine. Ceci vous explique, Monsieur, que j'aie conservé une certaine fraîcheur de sensibilité, à l'âge où d'autres sont déjà roués comme potence.

Après Molière, j'entamai Rohinson Suisse^ puis Rabelais. A dix ans, je me plongeais dans le Pantagruel, que je déchiffrais Dieu sait comme ! mais avec un intérêt inlassable; je passai, en toute innocence, parmi les plaisanteries les plus osées du maître ; puis je retournai aux livres d'enfants ; d'abord les Contes de Fées.

Influence du fantastique sur une imagination vive ! Je pris au sérieux ces faussetés ; lorsque je rencontrais dans les bois une orde vieille, traînant un trop lourd fagot, j'insistais pour lui porter son fardeau jusqu'à sa demeure ; et là, j'éprouvais un gros désappointement à la voir garder sa forme de mendiante, au lieu de se muer en fée comme je l'avais espéré.

Ce fut mon premier malentendu avec la réalité. Par dépit, je m'attachai- aux ouvrages de vulgarisation scientifique ; puis les dramaturges me retinrent six mois ; je découvris le coin aux romans, qui m'absorbèrent quatre ans, avec de courtes haltes aux classiques. Désormais, je lisais au grand jour, sans avoir besoin de me cacher. J'ai passé des journées couché à plat ventre sur le tapis, lisant, la tête dans mes paumes, au-dessus du volume ouvert, jusqu'à ce que la crampe me forçât

de changer un peu ma position ; je sortais de ces séances presque gris et trébuchant le long des murs; le monde extérieur disparaissait presque dans un brouillard où voletaient de lumineuses mouches d'anémie.

Mon père m'ordonnait de prendre l'air; je lui obéissais, c'est-à-dire que j'emportais deux ou trois volumes avec moi, de peur de manquer de lectures, et j'allais me cacher en quelque coin du parc où je bougeais si peu que les écureuils sautaient de branche en branche sans s'inquiéter de moi. Je rentrais à nuit tombante.

Tout s'enchevêtrait en ma cervelle; aujourd'hui même, je ne parviens pas à ranger ce qui s'y est entassé durant des années et sans ordre ; cela vaut mieux, puisque cela me permet de raisonner autrement que ne font mes contemporains ; mes idées s'associent comme le macaroni file, si j'ose m'exprimer ainsi ; une idée en attire une autre, au petit bonheur et sans méthode; celle-ci en attire une troisième et ainsi de suite ; et comme j'avais le don d'évoquer les images de tout ce que je hsais ce sont ces images qui ont subsisté, plutôt que le sens des ouvrages.

Les écrivains du dix-huitième siècle achevèrent de me bouleverser l'esprit de la plus heureuse façon,- ils m'enseignèrent, avec la complication du sentiment, l'ironie qui nous procure des jouissances si raffinées, et l'analyse qui est si précieuse à qui veut vivre complètement. Je ne me dissimule pas

qu'avec tant de maîtres successifs, accueillis sans choix, et dans un tel désordre, il m'était difficile de développer une énergie ; j'ai peur de n'être jamais qu'un dilettante, si le sens des choses ne m'est révélé plus tard par la souffrance. La philosophie que je possède, pour être livresque, ne m'en défend pas moins contre l'émotion, j'entends l'émotion sincère. A quatorze ans, j'avais dépouillé des centaines de volumes; un précepteur me fut donné, quine chercha pas à diriger mon appétit de science ; c'était un garçon poli, spleenétique et peu communicatif ; il m'apprenait tout juste ce qu'il était tenu de m'apprendre et rien de plus ; et je le méprisais parce qu'il ignorait beaucoup de bouquins inutiles; j'avouais, par exemple, avoir lu la traduction du Satiricon; il ne cachait point sa surprise et i'étais vexé qu'il n'osât pas me dire tout haut le blâme qu'il concevait.

^ Au bout de quatre ans, il me quitta et nous n'étions pas amis. Mon père m'envoya terminer mes études à Leipzig ; il m'engagea « à me dégourdir)). Ce qu'il entendait par là, je l'avais compris ; je comprenais surtout qu'il m'envoyait au loin, afin que je prisse une conscience plus nette de ma virilité. Au château je n'avais, au sujet de la femme, que des conjectures ; sans doute les livres et gravures m'avaient révélé des nudités dont j'avais rêvé plus qu'il n'eût fallu. J'aimais à les regarder et à imaginer l'émoi qui se fût emparé de votre serviteur, si ces dames s'étaient présentées à

sa vue dans le moment même. A certaines époques, ces images m'obsédaient au point de m 'interdire toute pensée un peu ardue; alors je ressuscitais une arrière-grand 'tante dont le pastel souriait dans le salon ; elle avait failli être guillotinée sous la Terreur ;' rien que cela l'eût rendue charmante à mes yeux, si elle n'avait eu sa jolie figure rieuse, et des cheveux arrangés en une coiffure dont la négligence habile faisait ma joie. Ma grand'tante avait un fichu croisé, découvrant le col, et elle tournait entre le pouce et l'index une guirlande de fleurs, sans affectation. Aux heures de sensualité, il me semblait que ma grandtante, à qui j'attribuais la nudité des gravures, allait sortir de son cadre, et placer ses lèvres rouges sur les miennes ; et l'attente de ce baiser me causait une volupté infinie. Cette sensualité rêveuse me préserva de basses intrigues, ou de pires erreurs. Quelques filles des villages environnants m'eussent volontiers initié au mystère ; mais elles ne ressemblaient en rien au pastel du salon ; au lieu de compromettre avec elles mon idéal, j'attendais que durant mon sommeil, mon arrière-grand'tante me vînt utilement visiter.

A Leipzig, je me liai avec de jeunes gens qui buvaient force bière en fumant force pipes. Le tabac m'écœurant, la bière me brûlant Testomac, je ne pus profiter de la compagnie qui m'était offerte; je me tins à l'écart, moins par orgueil que par timidité ; mes amis avaient trop de certi-

tudes sur tous les sujets pour qu'il me fût possible de discuter avec eux ; car je ne suis qu'incertitude et doute, et, comme disait l'autre : « J'ai mal à mon siècle » d'une façon surprenante !

Les ci-dessus jeunes gens tenaient pour certain que Dieu existât, que les lois fussent inventées pour le bonheur des hommes, que le plus fort eût toujours raison, et que trois femmes du nom de Margit, Mina et Ida fussent disposées à dormir avec le premier venu qui les en prierait poliment.

Moi, je tenais pour certain qu'aucune femme ne pouvait m'aimer, gauche et pataud comme j'étais, et cachant une âme curieuse sous des dehors médiocres. Je refusai d'accompagner mes camarades dans plusieurs maisons où, suivant leur expression, ils contentaient leur épithumetikon. D'ailleurs l'essence de ces hommes m'était complètement étrangère ; j'avais une éducation toute française, et parfois je croyais être émigré parmi ces barbares trop bien portants.

Donc, à Leipzig, je dédaignai les occasions que j'avais de me « dégourdir ». A chaque séjour que je faisais au château, mon père s'efforçait de connaître mes progrès dans la science des femmes, et il se désolait de me voir stationnaire. Certes, il m'était arrivé de rencontrer une fille qui m'eût plu; mais, ou bien elle paraissait honnête, et alors je reculais devant les difficultés, ou bien elle ne l'était pas, et je m'abstenais par dé-

goût ; de telles hésitations entravent la vie sentimentale de beaucoup d'adolescents.

Pardonnez-moi d'avoir insisté sur ces détails puérils et que je vous expose plutôt pour le plaisir de me les rappeler que par nécessité de vous éclairer. Vous avez tous les éléments de ma formation psychologique, arrêtée au moment où mademoiselle Raïa m'embrassa dans le cou. Je fus bouleversé; la saveur de ce premier baiser laisse après elle un regret indicible ; plus jamais on ne la goûtera ; d'autres baisers seront donnés ou reçus, mais aucun d'eux ne causera le trouble presque douloureux que je ressentis quand les lèvres de ma voisine se posèrent contre ma peau, un peu au-dessous de l'oreille ; le frisson qui me secoua soudain avertit mademoiselle Raïa, et elle répéta : « On ne vous a encore jamais embrassé ainsi ? »

Puis, charitable devant ma confusion, elle ajouta : « Il n'y a pas de mal à ça, au contraire ! »

A partir de ce moment, elle changea d'attitude, comme si la révélation de cette mienne particularité eût modifié ses projets à mon égard. Ses yeux prirent une douceur un peu craintive ; elle me parla ainsi que Ton parle aux trop jeunes enfants, de peur de les scandaliser. Elle fut tendre et maternelle, ce pendant qu'une tristesse lointaine faisait trembler sa voix ; elle quitta mes genoux, et s'assit tout près de moi; et elle jouait avec ma main.

Je devais me manifester par une entreprise hardie, et ne point rester dans un rôle dont la passivité eût fini par m'humilier. Je me penchai, et je rendis à mademoiselle Raïa la politesse qu'elle m'avait faite ; c'est-à-dire que j'enfouis mes lèvres dans son opulente, odorante et merveilleuse toison, que je m'y noyai la face, embrassant au hasard, haletant d'une immense joie, et tout près de pleurer.

Lorsque je revins aux lumières, fort ébloui de maprouesse, l'intéressée ne semblait s'être aperçue de rien, continuait à lisser de l'index le revers de mes doigts, et rêvait. Néanmoins, nos cœurs étaient d'accord ; nous aurions passé dix mois ensemble, nous ne nous serions pas mieux pénétrés qu'à cette heure de fiançailles muettes ; j'oubliai que j'étais venu en France pour épouser mademoiselle de Schwartzpflantz ma cousine ; j'oubliai que je risquais de compromettre ma quiétude d'esprit, j'oubliai qu'il me fallait repartir le lendemain même ; l'être nouveau que crée le Désir, naissait en moi.

Combien s'écoula-t-il de minutes ? L'entretien était tombé, formalité inutile; il y avait entre moi et mademoiselle Raïa un courant de pensées, dont l'intensité nous oppressait d'une semblable angoisse. Chez toute femme qui délibère de se donner, il surgit soudain une mélancolie que l'on ne saurait attribuer qu'à la peine de ne pouvoir limiter ce don ; demain, il ne subsistera plus rien

à donner et ce sera fini de cette fleur de désir qui est le meilleur de l'araour. J'ose affirmer que Raïa m'aimait, puisqu'elle hésitait à céder ; elle cacha ses yeux derrière sa main, et soupira. Autour de nous, le silence s'établissait; l'abbé dormait, le nez dans son assiette; le prince de Thune, anxieux, causait à voix basse, sur le canapé, avec M. de Bonneprise et madame des Armoises; Le Daguet avait roulé sous la table, Fonsec chantonnait, et M. Doublemain continuait de crayonner des chiffres sur la nappe.

A bout de forces, Raïa se leva brusquement, m'indiqua le candélabre le plus proche, et, s'emparant de ma main, m'entraîna; ce futsi rapide que j'eus à peine le temps de prendre le flambeau. Il était superflu, dans ces conditions, de présenter mes respects à la compagnie, et de lui souhaiter bonne nuit; je partis à l'anglaise.

D'un pas pressé, Raïa m'attira le long d'interminables corridors. Nous montâmes des étages; puis ce furent d'autres corridors ; la porte d'une chambre s'ouvrit, et, comme je déposais mon candélabre sur une table, Raïa se pendit à mon col et s'empara de mes lèvres. Et je défaillis. Vraiment, l'imaginaire étreinte du pastel n'était que peu de chose auprès de ce qui me fut révélé ; nul ridicule ne gâta ce début, nulle brutalité n'en atténua pour moi le charme. Quoiqu'il arrive, l'acte de l'amour ne saurait m 'être vulgaire ou banal ; mes premiers souvenirs sont trop beaux I Quelle

reconnaissance ne dois-je point à Raïa qui fut la maîtresse des maîtresses, si subtile que j'appris quasi a mon insu, une leçon jugée pénible par les autres hommes? On n'attache pas assez d'importance à cette préface ; combien de gens ont .méconnu l'amour, tout au moins en ont mésusé, pour 1 avoir abordé dans de fâcheuses conditions Uans la première ferveur de ma gratitude je jurai a Raïa un amour éternel; eUe secoua la tête, me suppliant de ne pas perdre de temps en vaines paroles ; elle était heureuse de mon bonheur, et «offrait de nouveau avec une libéralité d hcieuse. J approfondis un sujet que je n'avais queifleure, non sans satisfaire des curiosités accessoires. Puis j'admirai mon amie

Ce moment est d'un singulier délice, lorsque toute frénésie calmée, on se considère avec l'unique étonnemeiit de se retrouver l'un à côté de

Il \1' ' """""^ '^'' voyageurs arrivés au sommet d une côte contemplent le pays parcouru. Il subsiste un plaisir alangui, et de menus jeu^ empêchent encore la contrainte du silence et c est une minute d'infinie volupté que l'on voudrait prolonger malgré la fuite de temps. Je fixai dans ma mémoire le corps adorable de Raïa, assise sur ie pillage du lit et souriant à mon ravissement Des mots que j'assemblais au hasard disaient mon allégresse; cela se formulait, sans que je m en rendisse compte, à peu près comme le cantique de Pascal que l'on découvrit cousu dans son

b4 AMOUR, AMOUR...

vêtement : « Joie ! joie î certitude!... Des éternités je t'ai cherchée, etc., etc. » Dites s'il y eut jamais plus bel hommage à la beauté d'une femme !

Raïa se prêta volontiers à une reprise d'hostilités ; mais elle en profita pour mettre un peu de méthode dans mon ardeur naturelle ; à voix basse — parce que la lumière n'était pas éteinte — elle m'indiqua les préceptes d'un art où j'étais trop novice, de sorte que je ne fusse plus le seul à bénéficier de ses leçons.

Vous m'autorisez à ne pas insister davantage.

Il devait être tard quand Raïa s'endormit ; dans la campagne un coq chanta, et la nuit des fenêtres s'opalisa ; je perçus le chant d'autres coqs, plus lointains. Raïa s'était pelotonnée contre ma poitrine, au creux de mon bras ; elle dormait régulièrement d'un sommeil de petite fille, que coupait par instants un soupir de lassitude ; ses cheveux s'épandaient sur elle et sur moi, nous couvrant d'une nappe fauve ; sa petite main s'était posée d'elle-même sur mon cœur et s'y crispait en signe de possession ; la légère brûlure de cette paume me pénétrait intimement ; je songeais à mes rêves d'autrefois, que le hasard venait de réaliser au delà de mes espérances ; l'initiation à la femme ne pouvait être plus épurée d'inévitables grossièretés.

Je n'ai point le dédain du romanesque et de la sensibilité ; j'aime à les susciter dans les circons

tances où on a coutume de ne pas les faire intervenir ; il n'est rien de vil pour une âme bien née. Et, tandis que j'embrassais en sourdine les cheveux de Raïa, je me chuchotais à moi-même des actions de grâces. Mes réflexions s'égaraient aussi sur le décor, sur le lit Louis XVI aux cuivres finement ciselés, sur les tentures à fleurs, la table ronde, la glace à carquois et les gravures en couleurs, représentant VIndiscret, le Lever des Ouvrières, le Verrou, par M. Fragonard, peintre du Roi, gravé par M. Blot, et la Surprise. L'aboi d'un chien errant me remémora mon grand danois Fanfare que j'avais laissé à Sembach ; comme le sommeil tardait à venir, je concentrai mon attention sur le flambeau ; les bougies arrivaient à leur fin et grésillaient, échevelant leurs lumières; une à une les bobèches éclatèrent avec un bruift sec; mon cheval hennit au jour naissant... l'aube blanchit les vitres...

Et je m'endormis...

J'ignore combien de temps dura mon repos ; j'en fus tiré fort incivilement par des agents de police, lesquels ne purent admettre qu'un sommeil aussi robuste fût celui du juste; ils m'octroyèrent force bourrades et me jetèrent hors du lit ; j'ouvris les yeux, le soleil entrait à flots par les fenêtres ouvertes; je me rappelai soudain les événements de la veille. Hélas ! Raïa avait disparu I...

On me mit les menottes et l'on m'emmena dans une voiture à compartiments, puante et rude ; j'ai

passé quatre jours en prison ; j'ai cherché une explication aux violences que Ton me faisait. N'en trouvant po'nt, je me résignai, car tout finit par s'expliquer, il ne faut que patienter; et j'avais assez de souvenirs pour occuper six mois de geôle.

Maintenant que je vous ai tout raconté, Monsieur le juge, pourriez vous me dire si l'on a donné à manger à mon cheval ? »

Le baron se tut.

On lui tendit sa déposition à signer ; il ne la relut pas. Je ne différai plus de mettre en liberté un homme qui s'était confessé avec autant de candeur, et qui apportait si peu de défiance aux choses de justice. Les renseignements de Durnstein étaient excellents, ceux de Paris ne leur cédaient en rien; et les cambrioleurs avaient mis leur hôte hors de cause. Je donnai l'ordre d'élargissement. Mais les formalités d'écrou retinrent encore M. de Sembach sous les verrous.

Aussitôt dehors, il s'enquit de son cheval et de Raïa. On lui annonça que Raïa, bénéficiant d'une ordonnance de non-lieu, avait été relaxée un jour avant lui; comme elle s'était gardée de réclamer

son reste, on ignorait où elle avait porté ses pas. Le baron eut beau s'informer auprès des aubergistes et des voituriers ; personne n'avait vu Raïa ; était-elle partie ? se cachait-elle ? attendaitelle que l'on eût statué sur le sort de son amant, le prince de Thune ? Le baron me rendit visite ; il me remercia des bons procédés que j'avais eus à son endroit, me fît ses doléances au sujet de so i amie qu'il ne se consolait pas d'avoir perdue.

Il se plaignit aussi des vexations que lui avait infligées le véritable maître du château ; mandé de Saint-Raphaël par dépêche, ce propriétaire, après avoir expertisé le dégât assez faible qu'on avait commis chez lui, trouva dans l'écurie le cheval de M. de Sembach ; la bête valait mille écus; le châtelain déclara qu'il la retenait à titre d'indemnité, pour les dégradations dont le baron devait répondre. Et il lança une assignation en dommages et intérêts.

« Gomment obtiendrai-je que l'on me restitue mon cheval ? interrogea M. de Sembach.

— Par les voies légales.

— Mais cela peut me retarder de quelques jours ?

— Quelques mois, plutôt I

— Me conseillez- vous d'aller en justice ?

— Hélas ! non ; toute escroquerie qui s'appuie sur le droit a des chances de réussir.

'— Ainsi, dans ce pays, il vaut mieux avoir affaire aux voleurs qu'aux volés.

— Ce n'est pas à moi de vous répondre ; monsieur de Sembach, l'expérience vous enseignera qu'il faut se défier surtout des honnêtes gens. £> .

Le baron prit congé de moi, me promit qu'il me tiendrait au courant de ses faits et gestes. Sans doute aurait-il tenu parole s'il n'avait dépendu que de lui ; mais je ne devais plus revoir cet ingénieux jeune homme. Ce ne fut que plus tard, six ans après notre première rencontre, que j'eus occasion de m'entretenir de lui avec un de ses amis qui avait assisté au drame de son existence ; ainsi j'ai pu reconstituer ses aventures dans leur suite logique.

Le baron se dirigea vers Paris, avec la ferme intention d'épouser mademoiselle Hilda de Schwartzpflantz ; il s'applaudissait d'avoir pour prochaine épouse une femme qui faisait sonner tant de consonnes à l'aide de deux voyelles seulement. A part ce détail, il ne possédait aucune donnée certaine sur le caractère, la beauté et les mœurs de cette demoiselle. Mais, si l'on exigeait plus ample informé, on ne se marierait jamais. On épouse et l'amour vient après. L'essentiel est d'entrer en relations.

A Paris, M. de Sembach descendit à V Hôtel des Deux-Mondes, qui lui était recommandé. En réalité, c'est par pure modestie que cet hôtel se bornait à ne déclarer que deux mondes ; car il y avait là de tous les mondes possibles et imaginables. Il était

situé dans une rue du centre, mesquine et tumultueuse, dont il était difficile de retenir le nom; tout le jour, des camions encombraient la rue et c'était un incessant vacarme de roues, de chaînes, de coups de fouet, de chevaux frappant du fer contre les pavés, de colis précipités à terre, de jurons et d'appels. Le baron en conclut que les races latines avaient le travail bruyant.

Il prit une chambre au second étage, avec vue sur la rue; au bout de cette rue, on en apercevait une autre plus large où elle aboutissait. Des voitures apparaissaient pour disparaître aussitôt; des hommes se hâtaient vers des besoo^nes ; un va-etvient de gens à figures résignées ou inquiètes animait ce coin. M. de Sembach s'était mis à la fenêtre, tandis que l'on montait ses bagages ; il se sentit navré rien qu'à regarder les maisons — trop hautes dans la rue trop étroite et qui se resserraient comme pour aplatir les passants entre leurs murailles, — à calculer toutes les existences superposées dans chaque immeuble, à scruter la monotonie des fenêtres pareilles. La chambre était propre, d'ailleurs ; un papier à fleurettes, et le meuble en pitchpin ; les tiroirs de la commode ne fermaient point, ou refusaient de s'ouvrir ; le lavabo recelait une cuvette trop petite, le lit vallonnait, et l'armoire à glace, quand on l'entre-bâillait, jetait une plainte déchirante ; une carpette se plissait a terre. Le jeune étranger pensa qu'il se plairait beaucoup dans cet intérieur.

Il descendit à table d'hôte; on en était au début du dîner. Dans la salle à manger, éclairée à profusion, une quantité de cristaux scintillaient pour détourner l'attention et empêcher qu'elle ne s'arrêtât à la mesquinerie du dessert étalé dans les vasques. On. avait rassemblé là des exemplaires de toutes les races qui peuplent le globe ; on causait deux par deux, dans les langues les plus diverses ; seulement, dès que la conversation devenait universelle, tous les pensionnaires se hâtaient de mettre en commun le peu de mots français qu'ils avaient retenus, et l'on finissait par se comprendre; on confondait un peu les genres et les verbes irréguliers gagnaient des participes imprévus, quoique logiques : « Vous avez prendu ma chapeau » était une phrase courante. A partir du potage ; il devenait impossible de s entendre, circonstance heureuse grâce à laquelle les ragoûts les plus nocifs passaient sans incident. Le baron prit place entre un ménage chilien et un indigène de Christiania ; il était difficile de dénicher des sujets d'entretien assez généraux pour intéresser des citoyens de contrées aussi différentes. Le lieu commun — qui est en quelque sorte le lien commun — s'épanouit hors de toute contrainte, puis on fournit le baron d'adresses utiles et de renseignements topographiques; et des gentlemen désintéressés s'offrirent à le présenter dans des cercles très fermés. Notre ami ayant commis l'imprudence d'avouer qu'il avait horreur du jeu, son prestige diminua

notablement et on le laissa en pâture à l'homme de Christiania, sorte de sociomane qui rêvait le bonheur des nations, après boire ; un Japonais narquois, qui avait dixjours à passer en France, corn, binait l'emploi de son temps afin de visiter au moins quatre lieux de plaisir par soirée; des roumains se racontaient des anecdotes où le poker jouait le principal rôle; des Américains -se donnaient rendez-vous pour une séance de boxe ^clandestine offerte par un champion nègre aux -seuls invités, à l'insu de la police. Un pensionnaire, qui avait dîné hâtivement, se retira, et aussitôt, les autres, suivant la coutume, parlèrent de l'absent en termes peu charitables. Les mieux intentionnés lui attribuèrent tous les métiers qui exigent un certain mystère : croupier, ou mouchard, ou espion. Ainsi le veut la vie en commun.

Le baron, décidément trop dépareillé au milieu de ces brutes cosmopolites, se leva et s'en fut au dehors. Le plaisir de la flânerie nocturne à Paris fist le seul dont les étrangers ne se lassent pas ; la ville prend, au soleil couché, un air de fête; les boutiques semblent ne s'illuminer que pour le plaisir des yeux, toutes affaires cessantes ; une gaîté factice anime les visages ; on dirait que les rues s'éveillent et vivent jusqu'au matin gris.

M. de Sembach s'était vissé au coin des lèvres un approximatif havane et s'en allait, mains en pochesetnez au vent ; il gagna les boulevards, dont

l'épine dorsale de lumières électrique s le sollicitait, puis il tourna court dans une grande rue et monta vers Montmartre. Il marchait à petits pas de rentier, comme un que rien ne presse; un instant, il voulut s'arrêter dans un café. Il s'aperçut à temps qu'il avait oublié sa bourse. La belle ordonnance des boulevards extérieurs le séduisit. Il entreprit de lès suivre jusqu'au bout et s'engagea dans les allées d'arbres. Cette journée de fin d'automne avait été lourde ; des couples assis sur les bancs cherchaient le frais ; des marmailles se poursuivaient ; des bonnes, leur ouvrage terminé, déambulaient par groupes de trois ou quatre; aux fenêtres, des citoyens en bras de chemise s'accoudaient en fumant.

Les quartiers se succédèrent, étalant une quiétude analogue; à mesure que l'heure s'avançait, les flâneurs désertaient les bancs, les cochers quittaient les stations et les bonnes se restituaient aux maisons d'alentour. De la sorte, vers minuit, le baron se trouva dans un carrefour éloigné. Il s'assit ; devant lui, plusieurs dames, dépourvues de chapeau et de préjugés, vaquaient à leur commerce ; lentement, elles mettaient un pas devant l'autre, chantonnant un refrain champêtre ; arrivées au bout du bitume, à l'endroit où il s'ourle de granit, elles viraient de bord et reprenaient en sens inverse leur promenade. Un passant venait-il à portée, elles se hâtaient, l'accompagnaient pour le lâcher quelques mètres

plus loin, non sans lui jeter toutes les épithètes qu'inspire la déconvenue. ,

De sonbanc, l'indigène de Durnstein étudiait ce manège ; il admirait les gestes simples de ces personnes, leur ingénuité, la bonne humeur avec laquelle toutes accomplissaient une fonction plutôt pénible ; par une pente naturelle, il vint à se rappeler Raïa etlanuit qu'il avait passée en compagnie de la jeune femme. Il en était là de ses réflexions, lorsqu'un coup de sifflet le redressa ; au signal, les femmes s'enfuirent comme sous la menace d'un cyclone; ramassant leurs jupes à poignées, elles couraient à toutes jambes vers les cafés et les hôtels encore ouverts; c'était le désordre subit d'une basse-cour effarouchée ; au sifflet d'autres sifflets répondirent; le gibier, rabattu au milieu du carrefour, se trouva cerné par une centaine d'agents de police. Le baron avait été entraîné; il interrogea son voisin, un loqueteux qui lui répondit : « C'est la rafle, nous sommes faits ! » Au même moment, M. de Sembach reçut quantité de coups de poings et de coups de pieds, qu'il reconnut pour être la manifestation qui précède tout acte de justice.

Il fut emmené au poste le plus voisin, où il passa la nuit mêlé à des citoyens mal odorants et d'une éducation rudimentaire. Au matin, il fut interrogé par le commissaire qui lui lut les articles 269 et suivants de la section 5 du titre I" du livre III du code pénal : « Grimics et délits contre la chosé'publi-

LE BABON ABRIVE A PARIS

que ., D où il appert : 1» ^ne le vagabondage est un deht; 2» que les vagaboads ou |eas sanfaveÏ sont ceux qui n'ont ni domicile certain, ni moyen de subsistance, et qui n'exercent habituellement ni métier, ni profession.

Alaquestion: << Avez-vous un domicile certain?»

tLll r r P"* '"^°'"^'' '^'"'^'^ «'^"ière sa-

tisfaisante, car 11 avait oublié le nom de la rue où

se trouvait son hôtel; il n'avait aucun document

officiel qui lu, permît d'établir qu'il était M de

Sembach et qu'il arrivait le jour même. A la ques!

tion : «Avez-vousdesmoyensde subsistance .^, il

repondiqu,! était titulaire d'un majorât, mais l'i

ne put le prouver ; enfin, il n'exerçait aucun mé-

heures, jusqu a ce que son ambassadeur le fit réclamer. Il lu. fut décerné des excuses.

Cependant, il ne jugea pas qu'il eût été emprisonne a tort. « En effet, pensait-il, l'argent e^t

e signe de la probité; quiconque porte s^r lui de 1 argent est honorable, puisqu'il n'est pas à k merci de la misère. Dorénavant, j'aurai sok de ne

amais sortir sans billets de banque. Les ma'is

Jraichi et déformé par l'usage ; ils m'ont pris pour un vagabond ; si j'avais eu cent francs sur mof H m auraient pris pour un homme économe T ûànlT' o^™'' " '•^«°™'»«°Ça de plus belle à frZ ^''T ' -"«'^ '^^ «'=" de tourner à droite,

>1 obhquavers la gauche. A minuit, il se trouva

aux environs de la place d'Italie ; au moment où il s'asseyait parmi les pauvres gens accroupis sur les marches d'une église, le fatal coup de sifflet retentit, amenant le retour des cérémonies habituelles, à savoir : fuite éperdue des pauvres, rabattage sur la place, pluie de horions, et emprisonnement au poste.

Le baron, sûr de son effet, guetta l'arrivée du commissaire ; dès qu'il fut entré dans le cabinet du magistrat, M. de Sembach tira de sa poche un billet de mille francs, qu'il agita en disant :

— Vous vo3^ez, je ne suis pas un vagabond, j'ai des moyens de subsistance.

— Oui, dit le commissaire. Mais d'où vient cet argent ?

— De Durnstein, Monsieur.

— Sans doute ; avez-vous des papiers à l'appui de vos assertions ?

— Non, fît-il tout décontenancé.

— Alors reprit l'inflexible commissaire, je vais vous lire l'article 278 du paragraphe IV de la section V, du titre I", du livre III, du Code pénal : « Tout mendiant ou vagabond qui sera trouvé porteur d'un ou de plusieurs effets d'une valeur supérieure à cent francs et qui ne justifiera point d'où ils proviennent sera puni de la peine portée en l'article 276 : « deux ans à six mois de prison. »

Cela ne souffrait pas de réplique ; le baron était accessible à tout raisonnement, même absurde, pourvu qu'il fût rigoureux ; des heures de violon

supplémentaires lui ménagèrent le loisir de méditer sur la sagesse du législateur qui ordonne de fourrer d'abord les citoyens en prison, d'après ce principe : « Moins il y a de personnes en liberté, moins il y a de craintes de désordre public. »

L'ambassade réclama de nouveau son national ; mais l'on pria le baron de ne plus se faire mettre aussi souvent à l'ombre. Il promit de se bien conduire ; il se mit à la recherche de mademoiselle de Schwartzpflanz, et s'adressa en premier lieu aux anciens amis de son père. Partout, il fut reçu avec la politesse défiante, si précieuse pour tenir à distance les nouveaux venus desquels on n'a pas de références suffisantes. On l'interrogeait :

— Sembach ! vous êtes parent des Sembach de Durnstein ? Vraiment ? c'est un beau nom ! Mais comment se fait-il ! Ah ! vous êtes titulaire du^ majorât? Curieux ! j'ignorais que Sembach eût un fils ! Car vous ne lui ressemblez guère ; vous devez ressembler plutôt à votre mère, queje n'ai pas connue !

Et, quand il était prouvé que Sembach était bien Sembach, on entamait le chapitre des doléances, afin de le dégoûter de Paris : « Une ville dangereuse pour les étrangers, remplie de pièges et de périls ; il fallait se garer sans cesse, éviter les camaraderies trop promptes, et surtout se sauver dès qu'on le pouvait, l'air n'étant pas sain ; des mœurs relâchées et une morale trop facile, un gouvernement changeant, une police rudimen-

taire, et partout l'empire fallacieux de la débauche et du plaisir. »

Si le baron hasardait quelques questions sur la colonie étrangère : « Oh ! monde mêlé, trop mêlé ; des nomades qui vivent chez eux comme s'ils étaient à l'hôtel et à l'hôtel comme s'ils étaient chez eux Impossible de frayer avec des familles que décorent trop de scandales successifs ; Paris est le lieu d'asile de quirconque s'est exilé de son pays et cherche la virginité de Voubli ; les financiers viennent y attendre la prescription de leurs kracks, les femmes adultères y attendent la mort de leurs époux ; les filles perdues s'y retrouvent; les fortunes mal acquises s'y consacrent, et les comtés du pape s'y vieillissent.' Les généraux d'Amérique du Sud qui ont levé le pied avec la caisse de leurs administrés (cela s'appelle là-bas : faire une révolution), accourent à Paris ; les grecs qui se retirent y prennent leurs quartiers de vieillesse ; les catins enrichies y achètent des maris et d^ la respectabilité. Dans ces conditions, il importe d'être circonspect dans le choix des amitiés ; on reçoit peu, on reçoit mal ou l'on ne reçoit pas du tout. Toutefois, j'espère que nous aurons le plaisir de vous voir un de ces prochains jours ! »

Le baron se confondait en remerciements, saluait, et s'en allait dans une autre maison amie, recevoir le même accueil empressé.

Il avait remarqué, au cours de ces entretiens,

que ses habits n'inspiraient pas confiance et qu'il devenait urgent de les remplacer ; outre qu'ils étaient usés, ils trahissaient une coupe par trop welche. Jadis, M. de Sembach s'était égayé aux dépens des Français égarés à Durnstein, dont les costumes lui paraissaient injustifiables. 11 pensa qu'il lui importait de ne point prêter à rire à son tour, et il voulut s'habiller à la française ; il alla donc chez un juif portugais, tailleur national; et là il arrêta son choix sur des étoffes anglaises fabriquées en Allemagne. Claude Michel était bien découplé et beau garçon : on fit en sorte de lui voûter les épaules et de dissimuler ses formes ; on cintra son pantalon de manière à lui donner l'apparence d'un cagneux ; il acheta du linge si dur et si brillant que l'on aurait dit de la porcelaine. Alors, ayant acquis un petit chapeau et une grosse canne, il n'eut plus peur d'être ridicule.

Un intempérant célèbre disait : « Heureux les lapins qui n'ont jamais bu ! Ils ne savent pas ce que c'est que d'avoir soif! » Le baron rééditait ces paroles avec une légère variante ; le souvenir de Raïa l'obsédait de plus en plus. Or, assuré d'un logis et d'une table, il se préoccupait d'organiser ses affaires sentimentales (d'ordinaire on nomme affaires sentimentales et peines de cœur des intrigues où le sentiment n'a rien à voir et où le viscère psychologique appelé cœur est le moins intéressé.)

Il avait appris que mademoiselle Hilda de Schwartzpflanz , partie en compagnie de ses parents pour soigner sa chlorose, ne serait de re-

tour à Paris qu'au milieu de janvier. Donc, il fallait se pourvoir d'une amie pi:ovisoire. Claude-Michel respectait la femme ; le spectacle de son avilissement lui eût été trop pénible ; dès lors, il renonça aux solutions si simples que comportait le problème. Beaucoup de jeunes gens ne sauraient aimer que les femmes qu'ils ont conquises; tel est le résultat d'une éducation spritualiste à l'excès.

Durant les chaudes soirées de l'automne, le baron vaguait le long des boulevards, en quête de l'impossible aventure, et déplorant que dans une ville si bien fournie de créatures gracieuses et peu farouches, il ne se rencontrât pas une dame à demi-honnête, qui encourageât sa timidité et, sans en avoir l'air, lui tendit la perche. C'est qu'il y a, pour chaque pays, un cérémonial particulier des rapports entre femmes et hommes, cérémonial réglé par l'usage, que l'on doit observer de point en point ; tout un protocole de regards et de signes, de démarehes muettes, d'approches prudentes, d'entrées en matières plus ou moins audacieuses. Les vrais amants ont, dès l'âge de vingt ans. approfondi ce code préliminaire faute duquel M. de Scmbach errait vainement à la découverte: les signes d'indulgence qu'on lui prodiguait n'étaient pas compris de lui, et il ignorait le moyen d'aborder les femmes qui lui plaisaient. En somme, il manquait d'expérience.

Coûte que coûte, il voulait consacrer à l'amour les heures que le sommeil et les repas n'occu-

paient point, il ne supportait pas d'être désœuvré, encore qu'on lui eût promis un poste non rétribué au consulat général ; il n'était pas de ceux que la promesse d'un emploi suffit à occuper mieux que l'emploi lui-même. A mesure que les jours se passaient il rabattait de son idéal et devenait moins exigeant sur les qualités de celle qu'il souhaitait comme maîtresse ; il fût arrivé à désirer de basses souillons et y eût peut-être trouvé de l'agrément ; il se disait qu'après tout la femme étant un mannequin sur lequel nous drapons notre sensibilité, la perfection du mannequin importait peu.

Cette crise que subirent tous les jeunes gens le lendemain de leur initiation fut surtout pénible à un jeune homme qui avait si heureusement débuté ; le malaise dont il souffrait ne faisant même qu'empirer il s'en ouvrit à un Valaque de la table d'hôte.

Ce Valaque, du nom de Manonlesco, était un splendide gaillard brun, qui avait la réputation de fasciner les femmes par le seul ascendant de sa complexion amoureuse ; il avait beau se raser chaque matin, son menton et ses joues, fertiles comme le sol de la Havane, se teintaient de bleu dès le midi; ses moustaches faisaient l'arc et ses cheveux étaient si bien coiffés qu'ils semblaient en bois noir verni. A chaque courrier, il recevait des tas d'enveloppes de couleurs tendres, qu'il décachetait d'un doigt négligent et rejetait sur la table en soupirant

comme un homme accablé de besogne. Dans les conversations, lorsque Ton discutait femmes, il intervenait et lançait des phrases décisives qui révélaient l'autorité d'un expert en la matière.

Aux premiers mots que lui toucha le baron, le Valaque se renversa sur le divan du fumoir, et vérifia en silence la taille de ses ongles. Au bout de trois minutes, il issit du sanctuaire de ces réflexions : « Que désirez-vous? Une maîtresse, ou des maîtresses ? »

— Je pense qu'il faudra d'abord me contenter d'une maîtresse», fit le baron surpris : «C'est plus facile à dénicher.

— Erreur ! il est plus facile d'avoir des maîtresses qu'une maîtresse accomplie et réalisant toutes les conditions voulues.

— Alors, je désire une maîtresse.

— Bien, dit le Valaque ; ne croyez pas qu'elle se cache dans la foule et ne vous obstinez pas à l'y chercher. Sans doute le corps des modistes regorge de fdlettes disposées à prendre l'entreprise de votre bonheur; si cela vous convient, je vous enseignerai l'art de joindre les modillons et de leur proposer la bagatelle ; mais je vous suppose plus difficile.

— Heu, heu !

— Oui, vous ne tarderiez pas à être blessé de mille négligences ; ces petites ont un trop absolu mépris du détail; on finit vite par s'en apercevoir. Je ne vous conseillerai pas une liaison aveo

une jeune fille de bonne famille ; tôt ou tard, il faut épouser, sinon c'est le boulet affreux. Et voilà ce que vous devez éviter : n'épousez jamais une femme qui a été votre maîtresse.

— Pourquoi ?

— Parce que ça ne se fait pas, dit Manonlesco. Il n'existe pas d'autre explication; depuis l'Age de pierre, les hommes ont coutume de ne pas épouser leur maîtresse. Il doit y avoir une raison à cela. Alors se pose le problème de l'enfant: s'il est agréable de fréquenter charnellement une dame il est moins agréable de supporter la conséquence logique de ce genre de sport ; la paternité de rencontre nous crée une foule d'obligations et d'ennuis, qu'il est préférable d'éviter en s'adressant aux deux catégories de femmes avec lesquelles on ne risque rien : les courtisanes et les femmes adultères. On recherche chez ses maîtresses ce que l'on recherchera plus tard chez sa fîancée, à savoir : la fortune, une importante position sociale, et, à la rigueur, de la beauté. J'ai souvent entendu des éphèbes se vanter d'avoir pour amies des filles qui roulaient carrosse : remarquez, monsieur, qu'ils n'en acceptaient pas d'argent ; mais ils s'enorgueillissaient d'avoir été distingués par une femme riche.

Toutefois, je ne vous conseille pas d'être l'amant de cœur d'une courtisane ; sous prétexte que vous ne les payez pas, ces dames réclament de vous une docilité, une soumission, une fidélité surnaturelle;

par contre on est exposé à des humiliations, à des ruptures ; le caractère des filles varie d une heure à l'autre.

^ Donc, jetez votre dévolu sur une femme mariée riche, ayant la trentaine sonnée, un mari âo>é, dans le commerce, et pas d'enfants; si vous mettez la main sur ce trésor, estimez-vous heureux ; et tâchez de gagner, sans autre relais, le jour de votre mariage.

— Et si je prends plusieurs amies à la fois ?

^ — Vous aurez tort. Retenez bien cette maxime qui contient le secret de la tranquillité : «Il NE FAUT PAS COMPLIQUER SA VIE ! )) Écrivezla en grosses lettres et placez-la bien en vue dans votre chambre.

— Hé ! fit le baron perplexe, n'auriez-vous pas sur vous une autre maxime qui corrigeât la première ?

— Certainement. «Tout s'arrange!)) Cela signifie qu'il n'est pas de position critique et fâcheuse qui ne se dénoue à un moment donné ; et au demeurant, quand on a quelque finesse, et qu'on ne contrarie pas le hasard, il se déclare neuf fois sur dix en votre faveur. Moi qui vous parle, je me suis tiré de passes terribles, rien que par la force de l'inertie.

— Je vous remercie vivement, conclut M. de Sembach.

Et il s'en fut méditer sur les choses profondes qu'il avait entendues. Le Valaque, resté seul,

sourit à ses ongles et murmura : « Pauvre garçon ! »

Le lendemain, M. de Sembach, fatigué de la table d'hôte, dîna au restaurant. La brasserie où il s'installa fleurait la fumée de tabac refroidie, la bière renversée, le chat mouillé et le vieux cuir ; une pintade dorée était perchée au-dessus du tambour vitré de la porte. Les fenêtres offraient à l'admiration des connaisseurs des verres de couleur assemblés avec du plomb, en arabesques autour de culs de bouteilles ; au centre, un reître était peint levant une énorme chope, ou bien une ribaude apportant un vidrecome ; des devises en lettres gothiques s'enchevêtraient au-dessus de blasons fantaisistes. La salle où l'on dînait était plafonnée de fausses poutres apparentes ; on n'avait pas épargné le bois ciré qui évoque le Moyen-Age à l'esprit peu averti des commis de magasin. Au-dessus de la caisse, un haut relief en faïence glorifiait l'obésité d'un gros ventru à cheval sur une tonne. Gomme l'heure de l'apéritif s'achevait, de joyeux drilles avalaient des reconstituants, du quinquina, du coca, de la kola, du lait frelaté, des vins composés à base de fer, des toniques, des eaux minérales : bref, quantité de médicaments et jusqu'à de la tisane.

Puis les nappes égayèrent la salle. Un divan régnait le long du mur ; devant lui, les tables étroites. Le baron s'assit, mangea de bon appétit.

Vers la fm du repas, des voisins qui avaient terminé avant lui se retirèrent, démasquant une femme que le baron n'avait pu apercevoir. Cette dame était assise à côté d'un monsieur malingre, poussiéreux ; en face d'eux, un jeune enfant d'un sexe incertain épuisait les dernières fureurs d'un siphon au-dessus d'une grenadine. Le père jouait aux dominos avec l'enfant, ce ne devait pas être un méchant homme ; il trahissait une grande contention d'intellect et calculait la marche de la partie comme s'il eût dû en retirer un gros bénéfice. La dame, par exemple, s'ennuyait visiblement; ses doigts battaient sur la table le galop de l'impa^ tience ; à des intervalles réguliers, elle se penchait vers les joueurs et les suppKait tout bas de cesser leur partie : le fracas macabre des dominos sur le bois l'horripilait. On la rembarrait et elle se reprenait à fixer d'un œil lamentable l'apothéose du gros bonhomme califourchonnant sa tonne. Combien de soirées semblables avait-elle déjà passées !

.M. de Sembach s'intéressa aussitôt à la détresse de cette femme qui devait être l'épouse légitime du monsieur poussiéreux ; il s^y intéressa plus encore, dès qu'il eut constaté que la dite personne possédait des yeux noirs très vifs et une opulente chevelure brune. Il se demanda s'il serait agréable d'essayer avec cette partenaire les divertissements que mademoiselle Raïa lui avait appris ; et dans le moment même, en guise de

réponse, il sentit gronder dans sa poitrine la subite allégresse du désir.

Il s'interrompit de lire Vlllustration qu'il berçait sur ses genoux et resta en arrêt. Bien avant de se savoir regardée, une femme éprouve le malaise d'être regardée ; la dame brune détourna les yeux, inspecta la salle jusqu'à ce qu'elle eût rencontré les prunelles admiratives de M. de Sembach. Alors elle rougit, baissa les paupières, et parut trouver un intérêt inattendu au jeu de dominos ; de nouveau, elle releva la tête, comme indifféremment, du côté du baron, et la courba ensuite ; deux ou trois fois elle réitéra ce manège qui enchantait le cœur novice du jeune homme ; puis elle fronça le sourcil, comme une qui n'aime pas être dévisagée. Le baron reprit pour un instant la lecture de Vlllustration, afm de permettre qu'on l'examinât à son tour. Apparemment cet examen fut-il à son avantage, car les sourcils ne se froncèrent plus. Un sourire, si faible, qu'il fallut le surprendre au passage, détendit à peine les lèvres de la dame; elle consentit à regarder en face M. de Sembach.

Celui-ci réunit la force nécessaire pour accomplir un acte d'audace ; il hocha le menton — oh ! imperceptiblement— mais assez pour que cela signifiât : « Est-ce que vous êtes disposée à entrer en relations avec moi? Peut-on je^er les bases d'une entente?)^ La dame sourit d'une façon plus accentuée, presque affirmative. Le baron, encouragé,

inclina à plusieurs reprises la tête sur son épaule, désignant un coin obscur de la brasserie; cela voulait dire : « Venez donc là-bas, nous causerons plus explicitement. » A quoi la dame répondit par des secousses négatives du chef. Le baron, en manière de supplication, plissa les paupières, arqua les sourcils et ramassa les lèvres. 0 merveille de la pantomime ! la dame comprit la nuance exprimée par cette grimace, pourtant insaisissable, car elle indiqua du menton son mari absorbé par le jeu de dominos. C'était l'obstacle ; elle ne pouvait bouger de place.

Le baron, chez qui l'ingéniosité naissait peu à peu, tira un crayon de sa poche, le montra des yeux, puis désigna V IllustTcition ; au bas de la dernière page du journal, il écrivit ces mots : « Demain, trois heures, omnibus, place de la Bourse. » Il ferma le carton-reliure et le jeta négligemment sur une table voisine. Et il compta les solives du plafond.

Deux minutes après, la dame profita d'une pause pour envoyer son enfant chercher VIllustrcLlion; le précoce amateur de dominos obéit en rechignant et le jeu reprit, tandis que cette mère extraordinaire semblait se plonger dans la lecture d'une Excursion chez les Gsdihis. Le baron guettait anxieusement le résultat de sa démarche ; la dame leva la tête, acquiesça des paupières ; elle eut soin de déchirer à la dérobée, et de façonner en boulette le coin de la page où M. de

90 AMOUR, AMOLR...

Sembach avait écrit. L'homme poussiéreux gagna une dernière partie, étira ses bras, paya les consommations, et emmena son enfant et sa fem.^ie; celle-ci se leva avec beaucoup de dignité et suivit son époux sans regarder en arrière. Le baron remarqua même qu'elle avait les jaiabes relativement courtes.

A l'idée de se conjuguer avec une personne douée de tant d'astuce, M. de Sembach gambada de joie. Il repassa en sa mémoire les biographies des séducteurs illustres auxquels il osa se comparer ; dans la rue, il traduisit tout haut la conclusion qui s'imposait, par cette phrase dénuée d'élégance : — « Les femmes quand elles s'y mettent sont de fîères gueuses ! » A quoi un passant, chez qui la phrase saisie au vol éveillait de sympathiques constatations, répondit : « Pour sûr, alors ! »

La veille d'un rendez-vous, on dort peu ; la nuit s'écoula, pour Claude-Michel, en conjectures touchant la journée du lendemain. L'épouse du joueur chétif viendrait-elle ? ne viendrait-elle pas ? Avait-elle voulu, comme tant d'autres, s'amuser à l'exposition d'un roman dont le dénouement l'eût effarouchée? M. de Sembach essaya toutes les postures que l'on peut prendre dans un lit : la planche, le chien de fusil, le plat ventre, l'arc de cercle, etc. ; aucune ne lui procura le sommeil ; tantôt il se voyait en attitude mythologique auprès d'une déesse aux yeux

ardents et au torse bas ; tantôt il se figurait battant la semelle aux portes d'un bureau d'omnibus et se morfondant en pure perte ; il ne s'endormit qu'à l'heure trouble où les tombereaux de voirie trimballent leur morne plainte dans le froid du matin.

Vers midi, réveillé par le chant national d'un danois quilogeait près de lui, Claude-Michel s'assit sur son séant ; confusément il songea : « J'ai quelque chose d'important à régler tantôt! — Mais quoi? » Et cela se précisa tout d'un coup : « C'est à deux heures que je m'abouche avec madame X...1 » Il élabora une tenue où la sobriété le disputait à l'élégance ; il mangea peu, selon la recommandation du Valaque ; il ne s'agissait point de se congestionner le cervelet. Et, le cœur cerclé d'une joie anxieuse, il se dirigea vers le bureau d'omnibus dont le chalet s'érige à gauche de la Bourse ; il était moins le quart à l'horloge infaillible.

M. de Sembach s'adossa à la grille, afin d'opposer plus de résistance aux allants et venants, et il regarda le spectacle de la place ; les hurlements barbares des financiers derrière lui l'assourdissaient; impossible de s'analyser au milieu d'une clameur pareille ; l'effort admirable des percherons démarrant et tirant les omnibus lui procura une sensation esthétique assez satisfaisante ; la noblesse de ces bêtes et la classique beauté de leurs formes pleines le frappèrent ; il

avait oublié le motif qui l'amenait à cet endroit, lorsqu'un frôlement rapide le suscita : madame X... était là! elle avaitpris les devants, et ne se retourna qu'une fois pour voir si on la suivait.

Sembach emboîta le pas. Madame X... avait une tournure preste ; elle cheminait avec l'inconcevable vélocité des petites femmes et figurait assez bien une menue fourmi brune regao-nant sa fourmilière ; elle fît mille détours et gagna par des rues écartées le square des Arts-et-Métiers où elle s'assit. M. de Sembach osa l'aborder Gomme il y avait entre eux la complicité d'une fourberie, ils étaient déjà de vieilles connaissances, et ce fut sans rire que Claude-Michel balbutia à madame X..., en guise de préambule : « Gomment vous portez-vous, chère madame, depuis hier ? »

Madame X... répondit à la hâte : a Très bien, merci ; vous savez, je n'ai qu'une minute à moi, et nous sommes dans un quartier où logent beaucoup de mes clients. »

Le baron ne laissa pas tomber l'entretien, qui commençait pourtant assez mal : « Je vous remercie d'être venue ; j'avais tellement peur de ne pas vous voir.

— Dame, vous avez une certaine audace ; mon mari est très jaloux ; s'il avait surpris votre mot, j'étais perdue.

— Pas de danger, il était trop absorbé par ce jeu ridicule.

— Oui, croyez-vous ! fît la petite dame soudain communicative ; dire qu'il m'emmène chaque soir dans cette brasserie où je m'ennuie à périr, pendant qu'il remue ces machins d'os ! Pas une fois il ne m'a proposé d'aller au théâtre. Dès que le magasin est fermé, on dîne, et en route pour la Pintade. Quel supplice! » Elle parlait précipitamment, arec un léger accent méridional ; ce pendant, des yeux, elle détaillait le baron qui s'efforçait à des attitudes désinvoltes. « Vous non plus, reprit-elle, vous n'aviez pas l'air de vous amuser?

— Je suis si seul, sans un parent, sans un ami, dans cette grande ville.

— Vous êtes dans le commerce aussi ?

— Non... je vais entrer dans un consulat.

— Oui, je vois, vous ne faites rien ; vous êtes étudiant.

— C'est cela même, affirma le baron, sérieux. Donc, je me sens très isolé à Paris, et le cœur trop vide.

— Bien vrai ?

— Oh ! si vous vouliez, vous seriez mon amie, vous.

— Comme ça, tout de suite !

— J'ai pour vous une très vive inclination ; toute la nuit j'ai songé à vous.

La petite dame parut flattée d'avoir été la cause d'une insomnie. Les femmes ne sont jamais indifférentes aux souffrances qu'elles déterminent. Le

baron insista : « M'acceptez-vous comme ami ? » Madame X... hésitait à s'engager : « Je réfléchirai... Gomment vous appelez-vous ?

— Claude-Michel de Sembach.

— Claude, c'est joli ; vous êtes noble ?

— Baron. »

La perspective de commettre l'adultère avec un gentilhomme ne fut point désagréable à madame X... (Elle avait lu des romans historiques.) M. de Sembach savait vivre; il s'abstint de réclamer le nom de la dame, pensant bie.n qu'elle le lui dirait un jour ou l'autre. Avant tout, il fallait boucher les silences avec des banalités flatteuses.

— Vous êtes fort jolie...

■— Mais je n'ai pas eu le temps de me coiffer, figurez-vous ; je suis partie à Fimproviste. D'ordinaire, je ne puis m'absenter avant trois heures; mais je tenais à ne pas vous faire attendre.

— Ça, c'est gentil ! (Pourquoi ? ce n'est que poli, pensa-t-il en même temps.)

— Il faut que je rentre.

— Déjà ! (Au fond, nous en avons assez dit pour une première fois.) Restez encore un peu.

— Le magasin est seul ; mon mari me gronderait.

— Quand vous reverrai-je ?

— Je vous écrirai ; donnez-moi votre adresse.

— Devrai -je vous répondre ?

— Oui, de vive voix. » Elle lui tendit la main qu'il baisa au poignet, pour se renseigner sur le

grain de la peau. Puis madame X... partit; elle emportait dans son ridicule la carte du baron.

Celui-ci s'étonna de la simplicité avec laquelle les choses s'étaient passées ; il avait imaginé une entrevue dramatique où il aurait été obligé de trouver des phrases passionnées et persuasives ; il en avait déjà préparé quelques-unes qui lui restaient pour compte, inutiles, comiques môme comme un feu d'artifice contremandé. Madame X... n'avait eu aucun trouble ; elle Favait examiné de même que l'on examine un employé avant de l'engager ; elle avait remis à plus tard sa décision ; et voilà !

Or, le baron avait cette forme romanesque de la sensualité qui ne s'accommode pas des aventures communes ; il fut déçu et se demanda s'il ne valait pas mieux se réserver pour une autre maîtresse. Mais cela dura peu ; le travail de l'imagination se fit dans le trajet du jardin à l'hôtel, et en passant le seuil des Deux-Mondes, le baron avait découvert au sujet de Madame X*** mille particularités mystérieuses qu'il narra au Valaque.

Le jour suivant s'écoula sans incident ; à neuf

heures du soir, le suisse de l'hôtel apporta une

■ petite enveloppe, d'un rose commun ; l'adresse

semblait écrite par une gamine d'école primaire.

M. de Sembach décacheta et lut :

« Monsieur, » Vous m'avez dit que vous aviez besoin d'une

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