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" AMOUR, AMODR,
amie ; mo. aussi, j'ai besoin d'un ami, parce que e m ennuie. Seulement, je suis une petite cria! ture gui s attache très vite, et je ne voudrais pas m embarquer dans une amitié, et que ça ne soit Jas sérieux de votre part. Je souffrirais trop
» Vous ne me déplaisez pas, vous avez l'air comme il faut. Soyez au squaredes Arts-et-Métiers demain, a cinq heures, quand la nuit tombe ; on cause mieux et on n'est pas vu.
>' Agréez mes civilités empressées. »
Un B majuscule était toute la signature. L'orthographe réclamait une grande indulgence. JL de Sembach se consola en se souvenant qu^ madame de Sévigné n'était pas trop scrupuleuse sur ce chapitre. Déjà les préjugés sociauxT^ aient sur lui; il s'était préoccupé de la toii: te
o\':;tirc'T;s''''''^^''^""^^^p'"-°'o-é: u
son stj le. C était l'important
Madame X- se trouva exacte au rendez-vous • e le se glorifiait d'une probité commerciale. Elle né tarda pas a poser la question, comme il convenait
rép~dtv:::.p^°"^^^^-'^^"'"'*'^"-M-
— Je vous appartiens pour l'éternité Madame X|" déposa la défiance dont elle s'é-
elle et sur ses entours. Elle dit son nom mais mal et n osa le lui faire répéter ; plus tard il ne
se soucia plus de ce détail. En sorte que madame X*** resta cataloguée dans son souvenir, SOUS ce titre assez vague : « Derthe ou la Femme de Vhorloger de Gohlet. »
Elle vendait des montres dans le quartier du Marais; le commerce ne marchait pas mal ; sans doute, elle eût préféré vendre des curio&ités, mais enfin on ne choisit pas son destin, n'est-ce pas ? Elle avait été mariée à l'homme qui avait l'insigne honneur de remonter la pendule d'un grand parlementaire.
La nuit s'appesantissait sur le square; M. de Sembach prit l'horlogère dans ses bras, et tendit une oreille attentive au flot de sottises qu'elle déversait constamment; elle lui apprit que son mari ne lui plaisait pas; d'abord, il était phtisique. Ce n'était pas de sa faute, soit ; tout de même elle ne pouvait s'empêcher de lui en vouloir. L'horloger aggravait son mal par l'abus de la bicyclette; chaque jour, ib rentrait en nage, et suffoqué ; le dimanche, il partait de bon matin, passait douze heures à trépigner entre deux roues et vers le soir, s'échouait à la maison, harassé, toussant à rendre l'âme. Était-ce une existence pour une femme jeune, solide, aimante et douée de quelque tempérament ?
Le baron accorda que ce n'était pas en effet une existence pour une femme jeune, etc., etc. Et pour se récompenser, il l'embrassa dans le cou ; la peau était chaude aux lèvres ; il s'y attarda. L'en--
tretien prit alors un tour plus intime ; le baron supplia madame X*** de consentir à une entrevue privée ; T hôtel des Deux-Mondes était situé dans une rue déserte, au beau milieu d'un quartier populeux, au centre des affaires : deux avantages. Mais la Femme de l'Horloger de Goblet résistait ; non qu'elle voulût retarder sa chute, elle était trop pratique pour bouder contre son cœur. Mais elle préférait un autre local. Des clients à elle habitaient auprès de l'hôtel. Gomment faire? Bah! Elle chercherait ; et elle accorda ses lèvres, en guise d'arrhes, au jeune homme. Cette fois il la reconduisit ; ils se quittèrent après de nouveaux jeux de lèvres.
Madame X... n'en était pas à san coup d'essai. Elle avait l'expérience des hommes et de la vie ; le soir même elle envoyait sous enveloppe à son ami une découpure de journal, glorifiant la somptuosité d'ameublement d'un hôtel spécial situé aux environs de la Ghaussée-d'Antin. « Allez m'attendre à cet hôtel et donnez votre nom au bureau. »
Le baron avait moins de curiosité d'un dénouement aussi calme ; il était trop tard pour reculer. Il s'en fut au rendez- vous. A première vue, il crut s'être trompé ; dans la rue discrète, au numéro indi. que , il ne semblait pas qu'il y eût trace d'hôtel ; pas d'écriteau, pas de plaque en zinc mentionnant l'heure des repas ; point de chasseur en attente sur la banquette ; un vestibule pareil aux vestibules
des maisons tranquilles. Cependant, à son entrée, une bonne en tablier blanc sortit d'une porte latérale ; il s'informa : « Pouvez-vous me donner une chambre ?
— Oui, monsieur... An mois ou à la journée?
— A la journée, » fit-il, en rougissant.
On le mena au premier ; l'annonce n'avait pas exagéré la somptuosité de l'ameublement ; le thuya plaqué y alternait avec la peluche bleue et la soie jaune. Dans un coin sombre, un paravent dissimulait la toilette ; devant la fenêtre, des rideaux épais verts à bandes grenat tombaient d'un lambrequin drapé ; la glace de l'armoire reflétait la glace de la cheminée, ouvrant à l'infini de chaque côté de la chambre une enfilade de salles pareilles. Dès que l'on passait entre elles, on voyait surgir quantité de figures fraternelles qui vous tenaient compagnie. Il y avait sur la cheminée une pendule de porcelaine représentant un Amour hydrocéphale qui guidait à l'aide de rubans roses deux bons couleur cachou : exercice bien difficile à exécuter. Des bougeoirs flanquaient le jeune dompteur.
Les adultères qui s'étaient succédé en cette chambre depuis la fondation de l'hôtel y avaient laissé une odeur complexe de poudre de riz et d'eaux de toilette, dont le tapis s'était imprégné. Le baron butta contre un des poufs de velours saphir qui obstruaient le passage, de complicité avec les fauteuils crapauds ; en se retournant, il découvrit le lit.
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Ce lit était large et triomphal ; on eût dit l'autel consacré au culte d'une divinité clandestine, tant il resplendissait de soie et de brocart, sous le baldaquin Louis XVI à panaches sculptés en plein i)ois. Le rouge cerise de la couverture luttait avec le bleu ciel de- l'édredon, tandis qu'un rose éteint doublait les draperies adjacentes ; ces teintes s'accordaient de leur mieux au vert pomme de la soie qui garnissait les murailles. Le baron s'étonna d'avoir à débourser dix francs seulementpour toutes ces splendeurs. On les compléta en apportant une bouteille de Champagne et des coupes : c'était l'habitude de la maison.
Ces préparatifs s'achevaient au moment où la Femme de l'horloger de Goblet entra. Elle vériiia la chambre d'un coup d'œil habitué, la trouva jolie. Aussi, dès le départ de la bonne, elle leva sa voilette, et tendit au baron ce que nous appellerons le «baiser àDieu» de cette location; elle dit : « C'est coquet, ici. » Et elle essaya plusieurs sièges, les déclara confortables. Cette chambre meublée avec un goût barbare réalisait le comble du luxe, comme on le décrit dans les feuilletons.
Elle se prêta de bonne grâce à tout ce que voulut M. de Sembach ; elle se laissa enlever ses vête ments suDertî ciels et ceux, plus intimes, que défendent une infinité de cordons noués plusieurs fois. Elle dit : « Prenez garde, vous allez,tout emmêler » ; et «Vous vous casserez un ongle » ; et « Non, ce n'est pas comme ça» et « Ça s'enlève par en bas. » Elle
prouva qu'elle était femme de méthode, ne consentit pas à ôter son corset avant d'avoir déposé son chapeau sur l'amour hydrocéphale ; elle pliait proprement cnaquepièce qu'elle avait retirée. Apartir du moment où elle fut en tenue de cycliste, elle déclara qu'elle terminerait seule, et s'enfuit derrière le paravent.
Le baron procéda, de son côté, aux derniers préparatifs, et s'inséra dans le lit ; durant les quelques minutes où il dut patienter, il médita sur la beauté d'une organisation sociale qui permettait à deux personnes venues de pays différents, et qui s'étaient ignorées jusque-là, de se rencontrer ainsi et sans plus tergiverser, sur l'oreiller bienveillant d un lit de garni ; les rideaux se fermèrent, une demi obscurité créa du mystère, et la forme petite quoique grassouillette de madame X... monta à l'assaut du sommier.
Le reste est physiologie...
La Femme de l'horloger de Goblet possédait une excessive dignité qu'elle affirmait dans ses moindres gestes. L'adultère même n'arrivait pas à la lui faire perdre. Elle était de celles qui, au cours des pires luxures, se refusent néanmoins à vous tutoyer ; elle n'avait pas de ces abandons, de ces câlineries d'après aimer. Aussitôt la chanson finie, elle sautait à terre et revenait ensuite calme, grave, réservée. C'était une bourgeoise à qui ses sens n'enlevaient rien de son sens commun; elle avait pour principe de tout faire
en son temps ; et, dix secondes après le dernier baiser, elle croisait sa chemisette, rentrait les épaules, et causait de choses sérieuses. Le baron, rayant questionnée sur sa conception de l'amour, s'attira, avec un regard surpris, un « qu'est-ce qu'il vous faut donc ? » Madame X... divisait l'amour en deux phases : avant, la poésie de romances populaires ; après, la mutuelle satisfaction des désirs robustes. Gomme elle appréciait peu la première phase, elle avait soin de l'abréger le plus possible. ~ Des générations de bourgeoises, ses grand'mères, avaient stratifié en elle un égoïsme pratique ; elle n'eût jamais quitté le magasin avant trois heures, n'y fût jamais rentrée passé cinq heures. Elle s'accordait par semaine trois séances de volupté en cachette, pas une de plus. Durant ces séances, elle s'ingéniait à utiliser le temps de son mieux. Si elle bavardait, c'étaient réflexions et calculs faits tout haut. Un seul sujet la distrayait de ces préoccupations : son mari. Elle nourrissait à l'endroit de ce pauvre homme malingre une rancune d'autant plus forte qu'elle était injustifiée ; on cite plusieurs cas analogues.
L'horloger n'avait qu'une passion : la bicyclette. Le dimanche, il invitait à déjeuner un personnage que l'on nommait le Capitaine, « A quelle arme appartient ce militaire? » demanda le baron, soudain jaloux. On lui répondit que le Capitaine n'était pas soldat, mais capitaine de route dans l'association de touristes à laquelle le mari de madame X...
était affilié. L'invité du dimanche mangeait impudemment, et persistait malgré les rebuffades à revenir le dimanche suivant. L'horloger partai*,avec lui, et le soir, à sa rentrée, il fallait le frictionner arrêter les quintes de toux qui le brisaient. Quant à l'enfant, il détestait sa mère et l'espionnait.
Cette narration, arrosée de Champagne, remplit les pauses inévitables. A la tombée de la nuit, madame X... se réfugia derrière le paravent, reparut ensuite en cycliste, réintégra ses jupons, sa robe, son corsage; elle tira d'une pomme de bois une houppe qu'elle secoua d'un coup sec, afin de jeter l'excès de poudre, puis elle se la promena avec soin sur la figure, mouilla ses deux index qu'elle passa sur ses paupières; elle plaça son chapeau, le perça d'épingles, noua sa -voilette, et disparut après un baiser d'adieu, subi à la hâte.
M. de Sembach avait tout lieu d'être ravi ; jamais la Femme de l'horloger de Goblet ne l'induirait en dépense de sentiments; elle le mènerait sans encombre jusqu'à l'époque de ses fiançailles avec mademoiselle Schwartzpflantz. Le Valaque avait proclamé : « Il ne faut pas compliquer sa vie ! » Madame X... était réguUère comme une fonction ; elle n'attribuait aucune importance aux choses du cœur. Bref, la maîtresse rêvée.
Dorénavant, le lundi, le mercredi et le vendredi, la maison spéciale abrita les amours du baron et de la petite bourgeoise . Parfois la chambre où ils s'étaient connus se trouvait occupée ; on leur
en donnait une autre un peu plus somptueuse, ornée d'une table en faux Boule. Madame X... réclamait le Champagne, non qu'elle en fût très friande, mais elle entendait ne rien changer aux habitudes prises. La conversation roulait comme de coutume sur l'horloger, sur ses dernières promenades. Le «Capitaine » avait failli se tuer dans une descente ; le commerce prospérait et l'enfant continuait à épier sa mère pour la prendre en faute; curieuse précocité, vraiment!
Claude-Michel amena son amie à lui parler du passé; naturellement, ce passé jeta quelque lumière sur le présent. Madame X.. raconta ses débuts dans la carrière du mensonge. Un de ses cousins marié l'avait serrée de près, à la campagne; tous deux étaient à l'écart, dans une chambre attenant au salon où M. X... et la cousine jouaient au piquet. Madame X.., n'osa se défendre «crainte d'attirer son mari par le bruit» et le lâche cousin n'abusa pas que de la situation! S'il avait déployé une virtuosité supérieure, un pareil manque d'égards se fût excusé ; hélas ! il n'avait aucune excuse. De cela surtout la Femme de l'horloger de Gobletlui garda rancune. Depuis, d'autres maraudeurs s'introduisirent par la brèche faite à sa vertu. Elle pion.onçait avec respect le nom d'un individu redoutable, « le General, » ainsi appelé parce qu'il était inspecteur général des douanes en Bretagne; il écrivait tous les quinze jours à madame X... des lettres
tendres d'homme sur le retour. Elle en lisait des passages, pour occuper les temps froids de ses rendez-vous, et c'était un sujet de conversation difficile à épuiser. Le Général avait depuis trois ans le poste d'amoureux principal de cette accorte bourgeoise; il nourrissait l'espoir de se rapprocher, sollicitait une nomination dans la zone de Paris. Il avait échangé des fantaisies avec l'horlogère, mais il préférait les heures d'intime confiance, où les messieurs âgés donnent de sages conseils à leurs amies plus jeunes, et leur déversent paternellement sur le front des pannerées de souvenirs.
Au bout d'un mois de ce régime, M. de Sembach, qui ne s'accoutumait pas aux délices d'une vie régulière, découvrit soudain que sa femme mariée était une simple dinde. Il y a de ces révélations ; elles se produisent lorsque ce compagnon intérieur — que saint Antoine avait on ne sait pourquoi extériorisé, — demande à se rendormir. La tranquille, monotone et incurable sottise qui ornait la Femme de l'horloger de Goblet resplendit alors comme le Dôme des Invalides après un orage. M. de Sembach ne se pardonna pas d'avoir aimé une bête, et il le lui pardonna moins encore à elle-même ; il est rare que l'on n'en veuille pas aux gens de ce que l'on se soit trompé sur leur compte.
Etrange harmonie des couples ! Juste à ce moment, madame X... s'applaudissait d'avoir élu un
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amant aussi accompli à tous égards, régulier, bien élevé, correct, exact, ayant des muscles rudes et une voix douce ; les symptômes de lassitude qui assombrissaient le dit amant lui échappèrent. Elle apportait trois fois par semaine une quantité de potins absurdes qu'elle débitait d'affilée ; longtemps Claude-Michel se retint d'endiguer ce flux de paroles avec l'édredon, comme Othello fît pour Desdémone. Lorsque l'horripilàtion dépassa les bornes, il adopta une tactique : il se jeta sur madame X... lui scellant rageusement les lèvres à coups de baisers; pendant qu'elle embrassait, elle ne parlait pas, et c'était toujours ça de gagné. D'abord elle fut charmée de ce supplément de caresses, et les subit volontiers ; puis, comme elle avait le sens de l'opportunité, elle se débattit : chaque chose en son temps, n'estce pas? Elle imposa quand même son bavardage ; le baron s'exaspéra ; on lui répondit : « Qu'avez-vous donc ? Vous êtes malade ? »
Une découverte en entraîne une autre; M. de Sembach aperçut divers détails qui ne l'avaient point frappé auparavant: madame X... n'était plus de la première jeunesse ; les lignes jadis rigides de son corps tendaient à s'infléchir, et il y avait autant de circonspection que de dignité dans son entêtement à ne jamais retirer sa chemise et à fermer les rideaux ; et puis la vision du malingre et poussiéreux horloger gâtait les meilleures joies; après tout, la phtisie
est en une certaine mesure contagieuse. Gela conduisit M. de Sembach à ne plus supporter le cynisme qui l'avait d'abord amusé. Il arriva en retard à un rendez-vous, s'en excusa mal ; au rendez-vous suivant, il fut également en retard ; il n'attendait plus que madame X... donnât le signal de cesser ses hostilités; il lui rappelait l'heure, ou, sournoisement, avançait sa montre d'une belle demi-heure.
Ils n'étaient plus retenus que par le lien si frêle d'une habitude ; mais ni l'un ni l'autre ne voulait assumer l'initiative d'une rupture ; la situation se fût traînée des mois et des mois, si le baron, en sa qualité d'homme, ne l'avait dénouée comme il sied par un de ces manques d'égards que les femmes ne pardonnent point: il ne vint pas au rendez-vous, et n'eut pas même l'attention d'envoyer contre-ordre.
Le lendemain, il reçut, à l'heure du diner, le billet ci-dessous :
« Monsieur,
» Vous vous êtes conduit comme un grossier personnage; vous m'avez fait poser deux heures, et vous n'êtes pas venu ; la chambre n'était pas payée, le gérant a couru après moi dans la rue pour me réclamer l'argent. Je ne veux plus revenir dans cette maison, et je ne veux plus vous revoir.
» C'est égal, je n'aurais jamais cru çà de vous. J'ai bien l'honneur de vous saluer.
» Berthe. »
Il afficha un soulagement immense ; Manonlesco, mis au courant de cette rupture et des conditions dans lesquelles elle s'opérait, conclut : « Que cela vous serve de leçon! Voyez-vous, ici-bas, on est toujours récompensé des mauvais procédés que l'on a eus avec les femmes. »
Ce sage émettait là une vérité indiscutable ; faute de l'avoir approfondie, le baron devait plus tard souffrir dans son cœur. Pour l'instant, il faisait le bilan de sa liaison, laquelle avait duré trois mois; en ces trois mois, il avait acquis quelque connaissance pratique de la femme; il devait aux leçons de madame X... une science du plaisir qu'il n'aurait pas poussée aussi loin avec une personne moins « matérielle. » Il en est des liaisons comme des i3laisanteries, les plus courtes sont les meilleures ; elles ne vous laissent ni remords ni regrets.
Toutefois Claude-Michel apprit dans la suite que l'hôtel où il s'était diverti possédait un corridor secret d'où Ton pouvait espionner les voyageurs de passage sans qu'ils s'en doutassent ; il déplora que ce trafic lui interdît dans l'avenir l'accès d'une maison si commode. D'autre part le directeur de V Hôtel des Deux-Mondes avertis-
sait MM. les pensionnaires non mariés qu'il leur était défendu d'accueillir des dames chez eux. Le baron décida de quitter la table d'hôte de Babel et de se mettre dans ses meubles. Le Valaque fut triste lorsque son ami l'informa de cette décision. Il lui dit : « Quoi qu'il vous arrive, soyez assuré que vous aurez en moi un conseiller scrupuleux et un camarade dévoué. » Et il lui^emprunta cinq louis. En vérité, ses avis valent mieux que cela.
Le choix d'un appartement nécessite un nombre incroyable de courses, d'escaliers montés et descendus; tantôt les logis, démeublés et trop grands, vous donnent l'impression d'une solitude que rien n'égaiera ; tantôt, habités encore par les derniers locataires, ils offrent le" spectacle d'une existence médiocre sans espoir de mieux. L'odeur de la peinture fraîche vous saisit à la gorge, ou l'odeur du moisi vous indispose; partout la même ordonnance : au rez-de-chaussée, une boutique; un bureau à l'entresol, une administration au premier, un tailleur en chambre et une fleuriste au second, et au-dessus le fretin des rentiers en ordre décroissant jusqu'aux chambres de bonnes.
M. de Sembach courut les quartiers les plus divers, les rues désolées et vides qui descendent de la Butte, les rues solennelles et trop neuves des quartiers riches, Batignolles où grcaille l'employé, Montrouge où Tétudiant abonde ; au cours de ces visites, il surprenait des coins de drames lamentables, ou le vaudeville du déménagement proche ; dans les locaux déserts, .1 disposait par la pensée un hypothétique mobilier, disant : « Là se placera le lit ; ce vide sera rempli par l'armoire ; ici, le buffet à bottines ; plus loin, une longue commode, et des étagères très anglaises, supportant des vases et des faïences colorées dont la gracilité me ravira. »
Il finit par louer un appe^rtement rue Drouot, au troisième au-dessus de l'entre-sol : un salon, une salle à manger où il ne mangerait pas, une chambre à coucher, plus une pièce innommable, d'une ridicule exiguïté, sans air, sans jour, et qui s'intitulait cuisine. Le salon etla salle àmanger prenaient vue sur la rue ; au-dessous on apercevait le balcon du premier où des employés de banque fumaient de continuelles cigarettes ; plus bas, les passants en raccourci et des fiacres qui s'accrochaient à partir de deux heures.
La chambre donnait sur une de ces immenses cours qui desservent quatre maisons différentes ; le nombre des fenêtres défiait l'imagination et causait le vertige; la diversité des tuyaux de cheminées attestait la fantaisie des fumistes ;
et cette cour était sonore, et renvo^^ait l'écho des pas sur le pavé. La fenêtre du baron s'ouvrait à l'un des angles, en équerre avec les les fenêtres d'un appartement important, non loué, dont les persiennes restaient closes ; à la droite, l'accrochement de la maison voisine, en saillie, et l'escalier de service d'icelle ; la lumière était belle, l'exposition au midi. Le baron se promit des couchers de soleil flambant sur les ardoises ; il fut rassuré par la vaste étendue qui le séparait des voisins d'en face; et, sûr d'un isolement relatif, d'un incognito suffisant, il loua.
Les peintres égayèrent de nuances claires les murailles et les boiseries; un tapissier apporta des tapis si épais qu'ils vous donnaient l'impression de l'ataxie, et des meubles frôles, mais si distingués ! plus des divans à ravir un romancier mondain et des fauteuils de philosopha. Le lit, une merveille ! fut l'objet de soins attentifs ; le baron étudia vingt modèles de sommiers, et fixa son choix sur le sommier anglais, sans ressorts. Puis vinrent de vastes armoires à compartiments appropriés, où l'on avait installé tirpirs, planches à glissières, glaces tournantes, extenseurs, tringles, etc. Une grande table fut mise devant la fenêtre et garnie de ces accessoires de bureau qui vous persuadent que l'on travaille; et, considérant l'aspect confortable et avenant de son chez-lui, le baron se jura à lui-même que jamais une femme ne troublerait
riiarmonie de ce sanctuaire. Puis, il s'installa.
Ayant un intérieur, il sentit le besoin d'une position sociale ; (un jeune homme doit exercer une carrière autant que possible libérale, voire officielle). Il sollicita un emploi, mal rétribué quoique très honorifique, au consulat de son pays ; l'emploi lui fut accordé, non parce qu'il était honorifique mais parce qu'il était mal rétribué. Les attributions du baron restèrent toujours assez vagues ; il était assimilé à d'autres personnages éminents dont les fonctions n'étaient guère mieux définies, encore qu'elles fussent plus grassement payées. Une ou deux fois par semaine il se rendait au consulat, causait familièrement avec des compatriotes, lisait des journaux, et recevait la visite d'individus auxquels il répondait, par ordre, que l'on ne pouvait rien faire pour eux. Au bout de quelques semaines, comme il parlait assez purement le français, il fut chargé de recherches sur l'Histoire du Droit des Etrangers en France, depuis les temps les plus reculés ; ce travail ne répondait à aucune utilité ; mais si l'on s'arrêtait à de pareilles considérations, on ferait bien peu de chose ici-bas.
M. de Sembach se dressa un plan d'etîstence. On était en décembre ; il espérait atteindre sans encombre le mois de mars, où il serait présenté à mademoiselle Hilda de Schwartzpflantz Jusque-là il se consacrerait à l'ouvrage qu'il avait entamé.
Le matin, il se levait de bonne heure, travaillait
à débrouiller son sujet, descendait manger chez un gargotier isolé, relativement honnête ; et, le café bu, il courait s'installer à la Bibliothèque Nationale, devant des recueils d'ordonnances, et des encyclopédies juridiques ; puis il rentrait en flânant, musait jusqu'au diner qu'il prenait en compagnie de camarades. Les soirées lui paraissaient interminables, ainsi que les dimanches ; la musique, le théâtre, les distractions bruyantes, les ordinaires palliatifs de l'ennui, ne .le distrayaient qu'à moitié. Il s'enferma chez lui pour lire et fumer beaucoup. Cependant la nature protestait contre ce régime, et souvent la dame du pastel revenait hanter les rêves du baron.
L'hiver, au mois de décembre, a parfois des indulgences inattendues ; il est des jours de beau soleil où l'air s'anime d'une chaleur de printemps factice, où la douceur de vivre se réveille pour un temps dans le cœur des pauvres gens; au charme de ce renouveau fugitif se mêle un rappel de froid, très discret, la menace des nuits de gel terrible, que l'on oubliait déjà. Il est exquis, en ces aprèsmidi fallacieuses, d'ouvrir les fenêtres et de laisser entrer à flots la belle lumière qui réchauffe, et de songer à toutes les choses délicieuses, vaines, qui dépendent de cela : la gaîté, la méditation, et aussi l'amour.
Le baron s'abandonnait à la mélancolie, car il eût mieux goûté ces plaisirs s'il avait eu quelqu'une à qui confier ses impressions ; ces jours-
là, il restait accoudé à sa croisée, épiant d'un œil de regret l'atelier de plumassières placé à l'autre bout de la cour, hors de portée ; il y avait là une vingtaine de femmes que Claude-Michel désirait en bloc, de confiance. Peu à peu le jour déclinait, l'ombre paraissait monter du fond de la cour et envahir les murailles : une lueur d'un rose très fin s'allumait sur les ardoises du toit, caressait les cheminées de pierre, mourait sur Tarête de zinc du faîte ; un petit nuage au ciel se teintait soudain, passait au mordoré, puis au gris foncé ; le calme du crépuscule venait alors tandis que les bruits de la cour se faisaient plus rares et plus sonores; des pas attardés prenaient une signification m^^stérieuse ; et le froid surgissait.
Le baron aimait cette heure qui l'obligeait à l'analyse de soi-même. Amiel prétendait que les premières heures du jour étaient les plus propices à la phénoménologie; les dernières favorisent l'autopsychologie. Claude-Michel distillait de la tristesse noble.
Un soir, il suivait selon sa coutume, le reflet tendre du couchant sur les ardoises, quand il fut tiré de son extase par le choc de persiennes contre le mur. A l'étage supérieur, une fenêtre venait de s'ouvrir ; cette fenêtre se trouvait en équerre avec celle du baron ; une jeune femme très accorte y apparut un instant, contempla la cour comme si c'eût été un site des Alpes, finit par découvrir
' M. de Sembach le nez en l'air; elle rougit, et ferma la croisée. Il n'en fallait pas plus pour lier deux êtres.
Le baron resta quelques minutes à guetter le retour de la jeune personne. Ce soir-là, le soleil se coucha sans lui, tant Claude fut absorbé par la voisine. Il retourna s'asseoir sur son divan afin de méditer plus commodément ; au bout d'un certain temps, il se résuma ainsi : « Il y a dans la maison une petite femme qui est joliment jolie ! )> et ce simple énoncé lui sembla fécond en déductions. Ce n'est pas qu'à plusieurs reprises, il ne se fût levé pour vérifier l'état de la croisée susdite, et ne se fût désolé de lavoir close. Il refitsait d'admettre que la jeune femme ignorât le bouleversement amené par sa seule présence dans l'univers de Claude- Michel. Evidemment, il n'y avait pas que cette créature ; le dehors regorgeait de ses pareilles. Mais qu elle fût installée à proximité, cela troublait fort notre ami.
A nuit noire, il se décida pourtant à quitter la place et à sortir ; il en était à se questionner sur I état civil de la personne. Quand un homme se demande au sujet d'une femme : « Qui est-ce » P il a le pressentiment inconscient qu'il sera son amant, et neuf fois sur dix, cela se produit. Sembach aurait pu questionner le concierge; il craignit que cet esclave ne se permît de sourire • le jugement des inférieurs lui était insupportable.' Il dîna vite, mal, employa piteusement sa soirée, et
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rentra de mauvaise humeur. La voisine avait refermé ses volets.
Le lendemain, il passa la journée chez lui, à travailler; il avait tout à fait oublié les événements de la veille ; à deux heures, il ouvrit la fenêtre pour renouveler l'air et chasser la fumée. Tandis qu'il annotait des fiches, à sa table, il sentit qu'on l'observait; il leva la tête, et surprit le regard de la voisine fixé sur lui. Comme la veille, elle se retira ; mais quelques minutes plus tard, elle était encore accoudée à l'appui de sa fenêtre, d'où elle découvrait à vol d'oiseau le baron en train' d'annoter. Cette besogne excitait sans doute sa curiosité, car elle se penchait un peu pour voir dans la chambre ; elle se laissa prendre une seconde fois en flagrant délit de curiosité, et se sauva
Le jeu de cache-cache se répéta le lendemain et les jours suivants; puis la voisine feignit soudain d'ignorer qu'il y avait, à l'étage inférieur, un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, que sa présence émouvait grandement; bien mieux, elle parut supposer que la maison ne comportait pas de troisième étage, car elle regarda successivement toutes les parties de la cour à l'exclusion de la fenêtre du baron ; elle affectait la nonchalance d'une qui ne se croit pas épiée. M. de Sembach avait beau jeter à terre de lourds et bruyants objets, aiin d'attirer l'attention de la dame. Elle semblait affectée de la pire surdité, celle des gens qui ne veulent pas en-
tendre ; mais selon l'expression du poète allemand, cela queue d'un sourire frétillait à l'angle de ses lèvres. »
Toujours à l'heure de dîner, la petite femme fermait ses contrevents et descendait ; le baron s'ingéniait à la rejoindre sur l'escalier et n'y parvenait point, il partait trop tôt ou trop tard.
Il apprit du moins son nom ; il était entré dans la cage vitrée — où l'esclave préposé à la porte accomplissait d'obscurs travaux d'art sur des pantalons — et il examinait des enveloppes à son adresse. Soudain, l'esclave bondit au dehors et appela : « Mademoiselle Verdier ! Il y a une lettre pour vous ! » Le baron eut le temps d'apercevoir la voisine qui murmura un merci et disparut. Aussitôt, le dialogue suivant s'engagea entre lui et le concierge :
— Tiens ! il y a une nouvelle locataire ?
— Non,. monsieur le baron.
— Quelle est donc cette dame à qui vous avez parlé ?
— C'est la Petite Femme du quatrième. Elle est dans la maison depuis un an !
— Ah ! je ne l'avais pas remarquée.
— Elle habite au-dessus de vous !
— Vraiment? C'est bizarre. (Au fond, cela n'avait rien de bizarre !) Je croyais que ce n'était pas loué.
— Elle était en voyage ; elle est revenue il y a une quinzaine.
— Une quinzaine ! Tiens, tiens !
— Elle est bien gentille, bien tranquille; elle se conduit très convenablement; on dirait presque une femme honnête, vous savez.
— Tant mieux pour elle ! termina le baron qui comprenait que l'entretifen avait assez duré.
Ainsi, mademoiselle Verdier était une femme « pas honnête » qui se conduisait très convenablement ; dès lors, M. de Sembach redoubla d'assiduité à la fenêtre, et s'il lui arrivait de recevoir la visite d'un collègue, il avait soin de l'éloigner, par les tactiques les plus habiles, de l'endroit d'où l'on pouvait apercevoir Mademoiselle Verdier ; le soir, il fuma de nonchalantes cigarettes en plein air par des froids de plusieurs degrés au-dessous de zéro. Tant de preuves de constance et d'une robuste constitution finirent par émouvoir la Petite Femme du Quatrième; un jour elle sourit ouvertement; le lendemain elle daigna chantonner, et lorsque le baron, tout à fait à son aise, eut risqué le salut préliminaire de toute liaison, elle le rendit sans hésiter.
Mon Dieu, le bonheur des uns fait souvent le plaisir des autres ; l'atelier de plumassières situé au fond de la cour manquait de distractions ; le manège du baron et de mademoiselle Verdier lui en fournit une. Ces demoiselles s'intéressèrent vivement à l'intrigue qui se nouait, elles apportèrent des jumelles afin d'en suivre les évolutions; et elles se repassaient les lorgnettes avec une
fraternité touchante. Toutes, elles souffraient d\m romanesque aigu et c'était l'apaiser, en une certaine mesure que d'espionner le roman d'autrui.
Longtemps ces demoiselles discutèrent entre elles l'état civil de leurs personnages ; elles trouvèrent le baron fort Lien, quoique « un peu zozo »; elles trouvèrent mademoiselle Verdier pas mal, elles la classèrent dans le genre « chiffonné >k Elles avaient tout de suite reconnu la jeune femme pour une de leurs pareilles. Figurez-vous un drôle de petit museau qui tenait de la souris, des yeux gris très gais, une bouche fraîche en « promesse de baisers» et des cheveux blonds ondulés; une taille bien prise, peu de poitrine, et pourtant des épaules ; l'ensemble représentait une jeune personne, infiniment gracieuse et spirituelle d'allures, qui possédait à fond l'art de s'habiller avec goût et de se déshabiller avec à-propos.
Donc, l'atelier de plumassières éprouva, par un obscur esprit de corp^ la plus complète sympathie pour mademoiselle Verdier que l'on surnomma aussitôt « la Souris». On appela Sembach le « Terre-Neuve », sans doute parce qu'il avait de bons yeux de chien. Le Terre-Neuve ayant salué la Souris, et celle-ci lui ayant rendu son salut, l'événement fut commenté. Allait-il lui parler? Répondrait-elle ? Non, ils ne se parlaient pas. Durant trois jours, à la grande impatience de ces demoiselles, leurs comédiens ordinaires se main-
tinrent sur la réserve et tout se borna, hélas! à des saluts échangés.
Le quatrième jour, on constata que la conversation s'engageait. En effet, le Terre-Neuve avait dit à la Souris :
— Bonjour, mademoiselle.
— Bonjour, monsieur, avait-elle répondu.
* — Il fait bon, ce tantôt ! ajouta le Terre-Neuve.
— Meilleur qu'hier.
— On se croirait presque en mars.
— Parce que le soleil donne; à l'ombre, il y a de la glace.
— Vous êtes frileuse ?
— Non ; vous non plus?
Certes, l'amorçage de l'intimité était pénible ; enfin, les choses se trouvaient en bonne voie, lorsque, tout à coup, la figure un peu moqueuse de la Souris prit une expression grave. Mademoiselle Verdier plaça son index contre ses lèvres, et mima un « chut » imperceptible ; puis elle quitta la fenêtre, la ferma, et on ne la revit plus.
Le baron en conclut qu'une visite inopinée avait motivé cette brusque retraite ; ainsi, il y avait un.e personne, probablement du sexe masculin, qui eût pris ombrage d'une simple conversation de croisée à croisée entre la Souris et lui. Le lendemain, il fut exact à son poste, vers deux heures ; mademoiselle Verdier ouvrit sa fenêtre, lui envoya un beau sourire, et lui dit :
— Nous n'avons pas eu le temps de causer beaucoup hier; On frappait à la porte; et il n'aime pas que je parle au monde.
— /[ est jaloux?
— Comme un curé ! Il m'aurait fait une scène ! Vous allez bien ?
— Pas mal. Je puis causer un peu avec vous, aujourd'hui.
— Oui. Il viendra très tard. Mais je vous empêché de travailler.
— Oh ! pour ce que je fais !
— Vous êtes écrivain ?
Le baron eut envie de mentir, de s'attribuer le titre glorieux et méprisable de journaliste ; mais il surmonta cette tentation et déclara :
— Je suis dans un consulat.
— Ah ? J'ai une amie qui est l'amie d'un vice consul, M. Peigneux. Vous le connaissez ?
— J'ai entendu ce nom-là.
— C'est un grand type blond, très riche ; je l'ai connu aux Folies-Bergère.
— 11 est vice-consul aux Folies-Bergère ?
— Mais non ! fît la Souris en riant, il est viceconsul à Singapour. Seulement il n'y va jamais ; on n'a pas besoin de lui là-bas.
L'ateHer de plumassières était en ébullition ; on s'arrachait les lorgnettes, et on reconstituait au juger la conversation. La Souris et le Terre- Neuve devenaient les meilleurs amis du monde ; ils riaient, le baron d'un rire timide, la Souris
d un rire pointu et court, qui s'entendait à merveille. Evidemment cela marchait. A un moment donné, on vit le baron incliner le chef comme pour inviter la Souris à venir causer plus près; la Souris secoua la tête en signe de refus. Mademoiselle Yerdier répondait :
— Je ne peux pas. Il viendra d'un moment à l'autre, et il se fâchera s'il ne me trouve pas ; le concierge sait que je ne suis pas sortie.
— Un instant, un instant seulement !
— Non, ce ne serait pas prudent. Et puis vous avez à écrire sur vos petits bouts de papier.
Et comme la veille, au moment où l'entretien prenait un ton plus familier, On troubla la fête ; ces surprises ne faisaient qu'augmenter l'intimité. Le lendemain, mademoiselle Verdier dit : — Vous savez, j'ai failli être pincée ; un peu plus et ça y était ; aujourd'hui j'ai mis une cheville dans la charnière de la porte ; ça criera.
L'atelier des plumassières s'impatientait ; décidément ces gens-là perdaient un temps précieux. Qu'est-ce qu'ils attendaient ? On eût voulu les pousser dans les bras l'un de l'autre, puisqu'ils ne demandaient pas mieux. Or, en amour comme en commerce, les affaires conclues d'avance sont les plus difficiles à terminer ; le Terre-Neuve et la Souris persistaient à converser d'un étao-e à l'autre sans résultat ; ils ne s'envoyaient même pas de baisers ! L'atelier les blâmait, et se désintéressait peu à peu d'une liaison aussi platonique,
lorsqu'une après-midi, à la rentrée de deux heures, l'apprentie signala chez le Terre Neuve le museau fûté de la Souris. Et, le chœur des plumassières s'écria :
— Enfin, elle a sauté le pas !
Eh bien! non, elle n'avait point ssiuté le pas ! Le baron l'avait suppliée de venir chez lui ; elle était descendue, en camarade, si « à son aise », que l'autre se sentit incapable de tenter aucune violence de mauvais goût; elle avait admiré le salon, avait dit dans la salle à manger : « Vous n'y mangez que les trente-six du mois ! » et dans la chambre: «Ohî quel lit étroit! » Elle avait essayé les fauteuils et s'en était attribué un «pour quand elle viendrait ! » L'appartement lui plaisait : (( C'est plus grand que chez moi; je n'ai que deux pièces ».
— Est-ce qu'on pourra voir ?
— Ohî non ! Si M. Brévin l'apprenait jamais, ce serait fini.
— Qui ça, M. Brévin?
— Mon ami, tiens ! Il est très bon pour moi.
— Ah ! vous l'aimez !
^ — Pas du tout, je ne peux pas le sentir. Parfois je le regarde et je lui dis, en pleine figure • « Monsieur Brévin, je vous déteste ! »
— Pauvre homme ! Vous lui faites de la peine
— Peut-être. Mais c'est plus fort que moi, je ne peux pas lui cacher que je l'ai en horreur.
— Alors... comment le supportez-vous ?
— Ah ! voilà !
— Il y a des heures où son voisinage doit être spécialement pénible ?
— Mon cher, c'est très curieux ! Ces heures, ces minutes plutôt ne sont rien moins que pénibles. Dans ces moments-là, il est mon maître ; mais, aussitôt après, je suis reprise de cette espèce de répugnance que j'ai pour lui.
— Que ne le quittez-vous ?
— Je suis habituée à lui ; et puis il accepte tous mes caprices. Je vis avec lui depuis deux ans. Il m'a connue quand j'étais employée à la maison Bépoin sœurs, rlie de la Paix, la grande maison de modes ; il m'a suivie, plusieurs fois; puis il s'est enhardi, et m'a demandé d'être sa maîtresse ; longtemps j'ai résisté — oh! pas par vertu! — mais ilme déplaisait. Et puis, j'ai réfléchi que c'était un beau parti; il a une réelle aisance, M. Brévin. Autour de moi, mes amies avaient toutes des amants qui les aidaient ; alors j'ai lâché ma famille, et j'ai suivi M. Brévin; il m'a retirée de chez Bépoin sœurs ; par exemple, ça m'a ennuyée. Il dit que la fréquentation des modistes ne me vaut rien. Il m'a d'abord installée rue Saint-Jacques ; mais "î'était triste ; alors je suis venue ici, où c'est plus gai. Il m'a meublée très gentiment et l'an prochain il doit me louer un grand appartement; j'habiterai rue Lepeletier, comme les femmes connues !
— Vous voudriez être une femme connvie ?
— Oui, une femme dont on mettrait lo nom
dans les échos parisiens de certains journaux, une demi-mondaine. « Remarqué une telle, une telle, et la toute séduisante Margot Verdier. » M. Brévin s'y oppose et menace de me quitter s'il voit mon nom dans les journaux.
— Il a raison, cet homme ! Il vous veut pour lui tout seul.
— Il m'empêche d'arriver.
— Qu'appelez-vous arriver ?
— Posséder ma voiture, mon hôtel, mes diamants, recevoir des gens célèhres, donner des réceptions dont on parle, et avoir ma photographie en décolleté aux devantures des photographes ! »
Le baron entreprit de démontrer à Margot l'inanité d'un tel programme ; il fut éloquent, dépeignit la vanité des richesses et du luxe, vanta les douceurs d'une condition modeste, et l'avenir assuré qu'elle aurait en restant avec M. Brévin. Au fond de lui-même, il redoutait qu'elle ne quittât la maison.
« Mais je n'ai pas l'intention d'abandonner M. Brévin, quoiqu'il soit très jaloux. Il ne me laisse voir que son cousin, M. Slatter, qui est capitaine de cavalerie, à Chartres.
— Il vous fait la cour, M. Slatter?
— Jamais de la vie! c'est l'ami intime de M. Brévin. M. Slatter est la loyauté même; et puis il est marié, et il a quatre enfants. Nous sommes camarades, voilà tout. »
Le baron se sentit soulagé d'un grand poids • Slatter l'avait assombri. *
« Et M. Brévin est-il marié aussi ?
— Il est garçon.. Il loge chez sa mère, qui l'adore; aussi, découche-t-il rarement. Je le vois un peu le matin, à la fin de l'après-midi, et quelquefois à dîner ; il me mène au spectacle, me ramène ICI et s'en va vers les deux heures du matin II estentrepositaire d'eaux minérales. Ça rapporte. » Le baron avait assis mademoiselle Verdier sur son divan ; il lui embrassait les mains et cherchait l'occasion de s'insinuer plus avant dans ses bonnes grâces. Or, si la camaraderie permet d'approcher rapidement les femmes, elle a le désavantage de nous interdire les assauts brusques. M. de Sembach était encore trop novice pour se défier de a confiance que lui témoignait Margot. Il n'en fut que plus mortifié quand on lui fit comprendre qu'il devait rester tranquille, que l'on avait besoin d'un confident et non d'un amant.
Alors il se rabattit sur la « petite oie », c'est-àdire sur les menus su/rrazgres, baisers sur la main taille pincée, etc. Mademoiselle Verdier se laissait faire, presque indifférente en apparence, mais surveillant néanmoins les opérations, Lorsqu'ap'procha « l'heure de M. Brévin », elle s'en fut avec une belle révérence.
Resté seul, Claude-Michel se questionna : « Fallait-il forcer sa résistance?» Gomme tousles amoureux qui manquent de décision, il cherchait des
motifs habiles pour justifier sa lâcheté ; ceux qu'il s'offrit ne le satisfirent qu'à demi, et il sortit pour s'aérer les idées. Sur le paher, il heurta un monsieur en redingote, sec, long, solennel et grisonnant. A chaque marche que cet homme montait, les jointures de ses genoux craquaient avec un bruit de brindilles cassées; il s'arrêta enfin à l'étage supérieur et ouvrit la porte de Margot. C'était M. Brévin.
Et soudain une scène éclata : une petite voix furieuse disait : — « Qu'est-ce que ça signifie ? Vous arrivez à cette heure ! Et moi qui vous attends depuis le déjeuner! Une autre fois, j'irai me promener; et j'en ai plein... » — Le reste s'étouffa, coupé net par la porte refermée. Et le baron, allègre, descendit, ayant dans l'oreille le son delà petite voix mutine qui répétait : « Monsieur Brévin, je vous déteste ! MonsieurBrévin, je vous déteste ! »
M. deSembach, lui, ne détestait pas M. Brévin; certes, il avait envie de lui emprunter sa maîtresse à son insu ; mais il le plaignait sincèrement d'aimer de passion une jeune personne qui avait un peu moins de cœur que de gorge, ce qui n'était pas beaucoup dire. Il aurait voulu lui frapper sur l'épaule et adresser quelques paroles de commisération à cet homme mûr.
Mademoiselle Verdier, jolie comme les amours et gracieuse au possible, se blindait moralement d'un égoïsmeà l'épreuve de toutes les émotions;
elle eût brûlé la moitié de Paris pour chauffer son fer à friser.
Toutes les après-midi, elle descendit chez Claude-Michel, en attendant l'heure clu vieux berger
Elle s'installait avec un ouvrage, et travaillait ; le baron travaillait aussi à ses fiches, et de temps en temps, il se tournait pour regarder la petite femme reprisant la dentelle d'une chemisette, ourlant à jour le feston d'un pantalon. Lorsqu'elle venait, il y avait une cérémonie préparatoire qui était la quotidienne joie des plumassières d'en face. Margot ouvrait sa fenêtre, toussait un « hem » bruyant, pour appeler M. de Sembach; le Terre- Neuve se montrait ; on lui disait : « Je viens ! » Et vite, il courait entre-bâiller la porte d'entrée : Margot dégringolait l'escalier avec une hâte silencieuse, afin de ne pas éveiller les soupçons des locataires, se glissait chez le baron; et, dans le premier trouble, il avait loisir d'embrasser mademoiselle Verdier et de l'étreindre à l'étouffer.
Ensuite, on se rendait dans la chambre et chacun attaquait son ouvrage. De temps à autre Margot rompait le silence afin d'exposer tout haut ses préoccupations personnelles : la principale était l'ondulation. Il n'existait à Paris qu'un coiffeur qui eût le secret de faire durer l'ondulation plus de quatre jours : ce grand homme, du nom de Martial, avait inauguré un genre d'exploitation qui ne s'excusait quepar la prodigieuse niai-
série des victimes; il mettait aux enchères les tours de faveur ; « la première à passer » achetait ainsi 10 ou 15 louis le droit de ne pas attendre; les autres places se payaient en rapport. Or Margot, qui n'avait pas le moyen de dépenser des sommes folles en surenchères, Margot devait patienter dans le salon, durant des heures, jusqu'à ce que son tour fût venu; elle regardait avec envie et rancune les courtisanes bien nourries et bellement vêtues qui traversaient à grand fracas les salons; elles étaient impérieuses et insolentes, parce qu'elles se savaient admirées pour leur beauté et leurs revenus; on se les désignait à voix basse, par leurs noms, — des noms à particules suivies de locahtés ; dos Roses de Meudon et des Violettes de Suresnes. Mademoiselle Verdier comptait bien que l'avenir lui réservait un pareil anoblissement et des apanages égaux ; et par avance elle cherchait dans la banlieue un village dont le titre n'appartînt encore à personne.
De ces séances chez Martial elle rapportait des anecdotes nombreuses qu'elle tenait d'autres petites femmes retrouvées là tous les huit jours; il y avait une hiérarchie minutieuse parmi ces fillettes de joie, et l'on gardait soigneusement ses distances; cela n'empêchait pas les potins lé's plus bizarres sur telle et telle ; la petite Bourse de Tamour vénal n'y chômait pas et les heures s'écoulaient sans ennui.
Le baro7 prenait plaisir à écouter ce vain ba-
vardage; il était très heureux d'avoir près de lui cette petite femme si vive, si fine et d'ailleurs si inutile. Il n'y avait toujours rien eu de décisif; pourtant, à la fin de l'après-midi, Margot permettait qu'on l'embrassât et elle rendait les baisers dans la proportion d'un sur quatre. Elle appartenait à cette race de femmes qui prennent plus de volupté à susciter le désir qu'à le contenter; en quoi elle se montrait plus raffinée qu'on ne l'eût supposé. Elle se donnait ainsi, deux heures par jour, l'illusion d'un faux ménage dont elle n'avait pas les corvées; tout se bornait à des baisers très étudiés et par suite meilleurs que ceux qu'autorise l'ordinaire liaison. Cependant le baron commençait à « voir rose. »
Sa nervosité naturelle s'accentuait à ce supplice de Tantale qui s'aggrava bientôt ; car mademoiselle Verdier annonça son intention de descendre aussi le soir; M. Brévin était tombé malade et gardait le lit chez sa mère ; Margot, abandonnée à elle-même, s'ennuyait ; elle pria le baron de l'accueillir le soir, de neuf à onze. Elle ne pouvait dîner avec lui, puisque M. Brévin lui avait pris des cachets dans une pension de famille, où elle était forcée de prendre ses repas ; mais la soirée était affreusement longue pour une petite femme de sa sorte; elle espérait que son voisin l'aiderait à l'occuper. Durant ces réceptions intimes, le baron fit de sérieux progrès; Margot arrivait en robe d'intérieur; elle se glissait,
tout heureuse du romanesque dont elle s'entourait pour ces équipées, dans la chambre du baron, qu'une lampe à globe rouge éclairait à peine. Elle apportait les dernières nouvelles dune santé qui lui était chère; M. Brévin envoyait régulièrement son cousin, M. Slalter avant le dîner ; M. Slatter ne manquait pas de rassurer Margot sur la santé de son cousin; la oonvalescence serait longue, mais on ne redoutait pas de complications. Alors le baron prenait Margot dans ses bras, entr'ouvrait le peignoir embrassait le col, les épaules, et la gorge de là petite femme; elle fermait les yeux et s'étirait; le baron aussi fermait les yeux et poussait des soupirs a ventiler une église; néanmoins on lui interdisait la suprême démarche. A onze heures on se qmttait, et, sur le palier, il y avait de part et d autre un exquis instant de regrets tacites: regret de n'avoir pas osé; regret de s'être délenaue. Et le baron retournait dormir d'un sommeil troublé, où la dame du pastel ancien causait des ravages.
Or ce jeu se jouait depuis un mois ; à chaque départ, Margot était plus alaaguie; le baron maigrissait. Et M. Brévin ne se remettait toujours pas; au contraire, les nouvelles apportées par M. Slatter prenaient un caractère alarmant; et maintenant mademoiselle Verdier, qui s'occupait par-dessus tout de sa chère personnalité, s'inquié-
tait de voir dépérir le protecteur attitré d'icelle ; elle s'en ouvrit àClaude-Micliel, lequel affichai un air perplexe. En effet, les revenus du majorât de Durnstein n'eussent pas suffi à l'entretien de la coûteuse Margot, et au demeurant, l'intéressé n'était guère tenté d'encombrer son existence ; et il songeait que cette délicieuse camarade eût fait une insupportable maîtresse. Aussi bien est-ce le cas de beaucoup de femmes.
Margot n'insista pas ; elle appréciait son voisin, mais ne l'avait jamais jugé sérieux ; c'était l'amusement d'une saison, rien de plus. Maintenant elle songeait à remplacer M. Brévin par M. Slatter; ce loyal militaire devenait visiblement amoureux d'elle, et luttait contre lui-même, au nom de la probité et de l'amitié ; lutte inégale, hélas! A cette révélation, le baron sentit comme le pinçon d'une jalousie subite ; il blâma M. Slatter qui marié, père de quatre enfants, osait lever les yeux sur la maîtresse de son ami.
O monsieur Brévin, vous ne vous doutiez pas qu'un inconnu prenait si chaudement vos intérêts, qui étaient un peu les siens ! Le baron ne se montrait pas jaloux de vous qui languissiez sur votre lit de souffrance ; mais M. Slatter, en bonne santé, le rendait susceptible et chatouilleux à l'endroit de l'amitié. Margot hésitait parce qu'il n'était pas impossible que Brévin en réchappât, et dès lors il ne fallait pas courir deux lièvres à la fois ; elle disait avec admiration : « M. Slatter est très
riche; sa femme lui a, dans le temps, apporté beaucoup d'argent; cet homme-là est très passionné, comme tous les roux : on en ferait ce qu'on voudrait ! »
Puis, elle oubliait ses préoccupations ; et la reprise de baisers ne la laissait pas indifférente. Aussi, il advint ce qui était prévu; un soir, M. de Sembach et mademoiselle Verdier dépassèrent toute mesure ; ils s'embrassèrent si fort et si longtemps que leurs pauvres nerfs faillirent se briser; selon la coutume, aucune sanction n'avait calmé leur fièvre, et ils s'allaient quitter dans le vestil)ule, malheureux et inquiets comme des solliciteurs éconduits, lorsque, Margot, refermant la porte déjà ouverte, se jeta dans les bras de son amoureux, qui l'emporta dans la chambre et termina en quelques secondes le supplice qu'ils s'étaient imposé.
La nuit fut toute d'obscures délices ; au matin levant, quand ils reprirent conscience des choses — Margot ayant déclaré qu'il était temps pour elle de rentrer avant le réveil du concierge, — ils retrouvèrent allumée sur la table du vestibule la lampe qu'ils avaient oubliée ; la flamme grêle, dans l'aube blanche, jetait encore une lueur funéraire. Margot donna un dernier baiser, annonça qu'elle reviendrait tantôt, et se sauva. Et le baron, en s'endormant, conclut qu'il n'y avait pas de raison pour qu'il n'adorât pas cette petite femme-là.
Or, écoutez ceci : raprès-midi Margot ne se présenta pas ; elle ne toussa pas par la fenêtre pour avertir ; elle n'apparut pas à la croisée ; elle n'était pas seule, car on entendait le bruit d'une discussion. Un instant les vantaux s'ouvrirent et un visage roux, assez désagrc^able, orné d'une moustache en croc et de cheveux en brosse, s'offrit aux yeux de Claude-Michel. C'était évidemment M. Slatter. M. Slatter était en uniforme ; au son de sa voix, M. de Sembach comprit qu'il suppliait, et soudain le pinçon de la jalousie le poignit. Puis les vantaux se fermèrent, le baron, écoutant à la porte de l'antichambre, reconnut les pas de Margot qui s'en allait dîner avec M. Slatter.
Pour la première fois, il connut les tourments d'amour-propre froissé, de sentimentalité déçue, de déchéance et de colère impuissante qui composent le phénomène multiple ajppelé jalousie. Auparavant il se croyait incapable de cette mesquine souffrance, s'élevait au-dessus du commun des mortels qui ne raisonne pas ; à cette heure il devait s'avouer qu'il n'était qu'un pauvre homme comme les autres hommes, ses égaux devant les peines de la chair.
Il ne dîna pas, erra le long des boulevards en fête, traînant avec lui le fardeau de ses tristes pensées ; il rentra parce qu'il se disait que Margot l'attendait peut-être , qu'il s'était trompé. La fenêtre de mademoiselle Verdier ne s'éclairait
pas ; la cour était noire comme un puits ; il faisait un froid féroce.
M. de Sembach fuma d'amères cigarettes, en comptant les heures sonnées par le carillon d'une horloge lointaine; le son parvenait très distinct dans Tair tranquille et comme clarifié par le gel. Neuf heures... dix heures... la demie... onze heures. Des lueurs s'allumèrent aux fenêtres, puis s'éteignirent; le bruit de pas attardés montait des ténèbres de la cour. Les idées du baron se mêlaient confusément, et il n'arrivaitpas à en fixer une seule ; s'il souffrait c'étaitpresque inconsciemment ; et surtout il attendait. La fenêtre de Margot s'éclaira enfin ; les vantaux s'ouvrirent, une main ramena les volets; M, Slatter était revenu avec la Souris ; sa voix se mariait au rire de fifre de la petite femme ; les vantaux finirent par se clore ; mais la lumière persistait ; et longtemps encore le baron resta, lamentable, à regarder ces persiennes derrière lesquelles il se passait quelque chose. Etait-il possible qu'il eût tenu la veille cette même femme ! Il avait encore autour du col l'impression douce de ses bras; et son abandon quand on s'était sauvés tous les deux en folie vers la chambre î Comme Raïa, elle s'était endormie sur la poitrine de son ami, dans la même attitude câline. Et maintenant M. Slatter usait d'elle à sa fantaisie; la vilaine tête rousse écrasait les chères lèvres. 0 ironie ! (dont s'égaya la bonne face de la Lune soudain apparue au faîte du toit) M. de Sembach
pleura parce qu'une petite femme avait accordé à un autre des faveurs auxquelles il avait eu part ' A son tour il sanglota sous le faix du légendaire chagrin dont tant de philosophies souriantes auraient dû le préserver. Le froid le gagna, la fatigue Fal/attit, et, le cœur gros, il finit par s'endormir sur son lit, du sommeil sans rêves qui suit les grandes crises.
Le résultat de tout cela fut un mal de tète incoercible et une grippe. Le moyen de prendre sa douleur au sérieux quand elle se résout en rhume de cerveau ! M. de Sembach se blâma d'avoir été ridicule au point de pleurer de vraies larmes, et il se confectionna des grogs. Vers deux heures, un « hem » qui partait de Fétage supérieur l'éveilla ten sursaut. Mademoiselle Verdier demandait la voie ! Il lui ouvrit, de mauvaise grâce.
Elle entra, d'un pas délibéré, et déclara, sans aucune fausse honte : « Vous savez, mon petit Claude, c'est fait !
— Je m'en doutais un peu, riposta aigrement le baron. M. Slatter, n'est-ce pas ?
— Oui. Ça s'est conclu tout de suite. M. Slatter •s'est présenté dans l'après-midi ; il m'a dit que M. Brévin était perdu ; cela m'a bouleversée. Aussitôt, il s'est jeté à mes genoux, m'a juré qu'il se chargerait de moi, si je consentais à l'accueillir ; je me suis fait prier juste autant qu'il le fallait, et j'ai signé un nouveau bail. Le soir, nous sommes rentrés, et puis nous avons passé la nuit
ensemble. Voilà. Quelle drôle de tête vous avez, mon petit Claude ! Cela vous surprend donc ?
— Vous ne m'apprenez rien d'inédit ; hier, j'ai pu suivre les péripéties de ce drame.
— Et vraiment, vous êtes affecté ?
— Dame, j'ai eu de la peine
— Voyons, mon petit Claude, il faut être sérieux ! Ma position avant tout. M. Slatter est déjà très gentil pour moi; il me donne autant que M. Brévin me donnait ; il ne s'en tiendra pas là.
— Mais je ne peux oublier, moi, ce qu'il y a eu entre nous avant-hier.
— Tant mieux, ne l'oubliez pas, si c'est un bon souvenir! D'ailleurs, nous ne recommencerons pas.
— Cela vous a déplu?
— Au contraire. Cependant, M. Slatter est plus jaloux que M. Brévin; tant que je ne serai pas sure de lui, j'éviterai les imprudences. Nous restons bons amis quand même ?
— Oui, bons amis, fit faiblement le baron.
— Je reviendrai vous visiter de temps en temps.
— En passant ?
— C'est ça! Bonsoir, mon petit Claude. » Et elle s'en fut, très gaie. M. de Sembach
admira la faculté d'amnésie volontaire qui est la prérogative des femmes, et se consola. Il ne revit plus chez lui la Souris, au grand désespoir des plumassières d'en face. Les rumeurs les plus contradictoires coururent à ce sujet.
Mademoiselle Verdier partit en voyage avec M.Brévin, qui s'était rétabli miraculeusement, et M; Slatter que cette cure merveilleuse reléguait au second plan ; Margot alternativement passa de M. Brévin à M. Slatter; et il n'y avait que M. Slatter qui fût au courant de cet arrangement. Elle n'eut plus l'idée de frapper à la porte du troisième.
Une fois, le baron rencontra la Souris au bas de l'escalier : « Vous allez bien ?
— Très bien ; et vous ?
— Pas mal, merci. Rien de changé?
— Rien de changé. »
Et ils se séparèrent, comme des passants qui, s'étant heurtés par mégarde, s'excusent et continuent leur route, en gens inverse.