‹ Amour, amour ..., romanChapitre 9 sur 11 · NÉGOCIATIONS, RECHERCHES, ETC · texte numérisé non relu

NÉGOCIATIONS, RECHERCHES, ETC

5, rue Clocheperce.

a M. CldLUcle-Michel de Semhach. — Vieille famille de Durnstein (Autriche), fortune solide ; belle santé ; avenir diplomatique discutable. Je me suis rencontré avec le baron, un soir, dans un château des Ardennes où le hasard nous réunit. Il début*, en séduisant la maîtresse de la maison. J'ai retrouvé la trace de M. de Sembach à Paris , rue Drouot, il aurait eu. dans l'immeuble même, une intrigue de courte durée. Actuellement, il re-

AMOUR, AMOUB.,

çoit, trois fois la semaine, une jeune fille, avec laquelle il est lié. Cette liaison dure depuis des mois, et je ne crains pas d'affirmer qu'elle constitue un réel danger. (« Pauvre Lise ! » pensa le baron.) La dame Muserolle est une autre maîtresse de date plus récente ; M. de S... la visite fréquemment, et il passe le reste de la nuit à Montmartre, près d'un petit modèle que l'on a surnommée : Dolly. A l'heure où j'écris, M. de Sembach n'a rompu avec aucune de ces dames ; il paraît disposé à les conserver toutes les trois, ce qui dénote un remarquable tempérament.

» Envoyez-moi des instructions.

» J. DE BONNEPRISE. »

— ■ Eh bien, reprit M. Whisler, ce rapport est-il mensonger ?

— Aujourd'hui, il est faux d'un bout à l'autre. Je ne nie pas que j'aie eu quelque mal à me libérer ; maintenant, c'est chose accomplie, et vous n'avez rien à me reprocher.

— Pardon ! Admettez-vous que ce passé soit une belle garantie d'avenir? Non, n'est-ce pas? Néanmoins, j'aurais peut-être excusé tant d'erreurs à condition que ma fille n'en fût point avertie...

— FJle sait...?

— Gomme je n'agissais pas, ce fut à elle que l'on s'attaqua ; dès son arrivée ici, elle reçut un déluge de lettres dans ce goût ; on précisait. Quel ques amies avouèrent vous avoir rencontré en ga

TOUT s'arrange ! 357

lante compagnie. La désillusion fut rude ; et puisque le premier assaut était donné, je n'hésitai plus à confirmer ce quon lui avait appris... Ne vous fâchez pas, j'ai usé de mon droit de père. Nous avons eu deux journées de désolation, de cris et de nerfs ; la malheureuse enfant était quasi folle. Elle est guérie de vous, mais elle aura du mal à se remettre de cette guérison.

— Je veux lui parler.

— Vous ne lui parlerez pas. Elle n'est plus à Beuzeval.

— Vous l'avez éloignée ?... vous avez osé... ?

— C'est elle-même qui a demandé à sa mère de l'emmener loin d'ici, loin de vous. Permettez-moi de vous dire qu'elle vous a en horreur, parce que vous lui avez gâché la seule chose qui l'intéressât : le roman d'amour. Moi, je ne vous en veux pas; je préfère que cela soit arrivé à temps.

— Monsieur, s'écria Claude-Michel, j'aime votre fille, elle m'aime. Je lui ai tout sacrifié, entendez-vous, tout ! Quand elle connaîtra la vérité, elle me pardonnera.

— Vous vous repentez trop tard, dit l'inflexible Whisler; ma fille a même refusé devons laisser un mot d'adieu. Ne tentez pas de la poursuivre, ce serait de l'effort perdu ; on n'épouse pas une fille malgré elle et malgré ses parents.

— Je vous en supplie, monsieur ! Ayez pitié de moi, jevouffre !

— C'est fichtre bien votre tour ! conclut le judi-

deux vieillard, en poussant doucement vers la sortie Claude-Michel désespéré.

Et M. de SembacK, aveuglé par les larmes, st trouva hors de la villa, sans savoir d'une façon exacte comment on l'y avait mis.

M anonlesco' s'estimait un homme heureux, parce qu'il n'était tourmenté d*aueune ambition ; une fois écarté le problème' de la vie quotidienne — lequel se posait chaque matin et se résolvait le soir, Dieu sait par quels tours de force et d'adresse ! — Grégory Manonlesco se laissait aller au fil du temps et regardait les choses avec la philosophie souriante qui lui était coutumière. Il possédait une expérience assez vaste; non qu'il eût été mêlé à beaucoup d'événements; mais il avait connu nombre de gens obsédés de désirs divers, accablés de destinées étranges; il avait reçu les aveux de presque tous les hôtes des Deux- Mondes ; en sorte qu'il était devenu le « confident attaché à l'établissement ».

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11 vivait du produit d'improbables transactions, de négoces chimériques, de trafics bizarres. Il s'intitulait « représentant de commerce » et, si on le questionnait à ce sujet, il répondait : a Ce serait trop long à vous expliquer ! »

Quel était ce commerce qui appelait Manonlesco à la terrasse des cafés, durant les heures du jour et delà nuit ? On avait prétendu qu'il recevait des subsides de vieilles dames passionnées ; c'était faux, quoique vraisemblable. Manonlesco avait l'âme chevaleresque, et il n'eût pas reçu d'argent même d'une jeune femme. Il plaçait des vins, des cigarettes, et s'occupait de publicité ; il s'entremettait pour la sous-location des boutiques, et présentait des intermédiaires à d'autres intermédiaires ; il grappillait, çà et là, quelques louis de commission, qu'il perdait au jeu ou qu'il donnait aux courtisanes ; et il levait sur ses amis et camarades cette légère contribution, que l'on nomme « tapage ». Il n'avait aucun souci du lendemain, aucun souvenir de la veille, aucune hâte du présent ; il ne craignait que l'heure de sa mort, qu'il souhaitait tardive ; il aimait Paris, les cigares à bague, le porto blanc, les blondes, le poker et le baron de Sembach, qui avait le louis facile.

Cette amitié l'avait même entravé dans ses projets, car il n'osait plus demander de l'argent à un homme auquel il portait tant d'intérêt ; ayant une assez vive délicatesse, il hésitait à rabaisser par le

tapage une intimité dont il tirait beaucoup d'orgueil. Le baron était sa seule affection ici-bas. Grégory parlait de lui, en ses minutes d'abandon, aux femmes dont il honorait momentanément la aouche. L'approche du mariage qui devait le séparer de son ami l'attristait fort; mais en ce monde où il était pour ainsi dire à Thôtel, il prenait son parti du continuel changement de voisins et de compagnons.

Aussi, fut-il fort surpris et presque joyeux, lorsqu'il reçut une courte lettre de Claude- Michel qui le mettait au courant des derniers événements. Depuis la rupture avec Lise, il n'avait plus revu son ami ; il le croyait heureux. La lettre changea ie cours de ses idées ; le malheur de nos proches suscite en nous une compassion joyeuse, une pitié allègre. Grégory Manonlesco céda au plaisir de plaindre son pauvre élève. Il courut tout Paris, en quête du baron ; rue Drouot, on était sans nouvelles ; au Consulat, nul ne put le renseigner. Les Schwartzpflantz s'alarmaient ; en effet, mademoiselle Hilda de Schwartzpflantz était de retour, et désirait à toute force connaître ce cousin auquel on l'avait promise jadis. Manonlesco poussa l'audace jusqu'à s'informer du baron auprès de M. Whisler, qui le jeta presque à la porte en criant « qu'il espérait bien n'avoir plus rien de commun avec ce triste personnage » ! Mano'^.lesco tergiversa : devait-il avertir la police ? valait-il mieux s'abstenir? Il s'arrêta enfin à cette solu-

tion, la plus pratique et la plus conforme à son fatalisme.

Un matin, Grégory s'éveilla, passa son caleçon et procéda tranquillement à sa toilette; puis, au moment où il s'apprêtait à retirer d'entre les matelas le pantalon (qu'il plaçait là chaque soir afin de lui conserver ses plis élégants), il ouït frapper à sa porte :

— Qui est là ?

— Moi... Sembachî

— Enfin ! Entrez donc !

Le baron entra et Grégory ne put s'empêcher de dire :

— Mon pauvre ami ! Vous êtes malade ?

Le baron était livide, maigri, et tenait à peine debout. Sa figure, autrefois bouffie, se creusait aux tempes et aux joues ; ses yeux n'étaient plus à fleur de tête ; ils se retiraient au fond des orbites, et s'auréolaient du bistre des veilles ', une barbe trop longue et des cheveux en désordre, un linge douteux, des habits mal brossés, tout accusait le désarroi mental le plus absolu. Claude-Michel s'affala dans le fauteuil qui était le siège principal de l'appartement, et, tandis que le Valaque s'installait sur la malle, il lui dit :

— J'ai changé, n'est-ce pas ?

— Dame ! je ne vous ai pas vu depuis un mois...

— Il a suffi d'un mois pour me réduire à cet état. Vous- savez que tout est fini pour moi?

— Vous m'avez écrit que votre mariage était rompu; mais j'ai pensé que vous vous arrangeriez de manière à le raccommoder.

— J'ai tout tenté, vous entendez, tout ! J'ai fait chercher Ella ; je me suis adressé à M. de Bonneprise, celui qui m'avait si bien vendu. J'avais retenu son nom et sa demeure ; cet aigrefin a consenti à me servir contre son client, et il n'a marqué aucune surprise de ma démarche :

({ J'ai reconstitué votre biographie sans trop de difficulté ; m'a-t-il dit ; vous qui êtes amateur de maximes, retenez celle-ci : « Tout se sait. » Quelque secrète que soit votre action, quelque discret que vous soyez vous-même, tenez pour certain que tout le monde la saura, dans le délai d'un an, que dis-je ? de six mois ! de trois mois ! de huit jours! Et mieux l'action est cachée, plus vite elle se découvre. Les policiers seraient les plus bêtes des hommes, s'il n'y avait pas les coupables qui leur disputent ce titre. Votre ex-fiancée, je me fais fart de vous la retrouver; votre astucieux beau-père n'a pas dû la placer bien loin de Beuzeval, pensant que vous la rechercheriez au bout de la terre, partout, excepté dans les environs. Je parierais qu'elle est à Dives. Mais qu'espérez-vous ? la reconquérir ? Mon cher monsieur, n'y comptez pas ; les jeunes filles sont aussi promptes à se détacher qu'à se prendre. Mademoiselle Whisler a beaucoup souffert, parait-il ; on raconte que son désespoir a duré cinq jours ; cela

me semble exagéré ; mettons trois jours. De coûteuses études m'ont édifié sur la constance de pareilles douleurs. A cette heure, mademoiselle Whisler ne vous aime plus ; elle ne vous hait même pas, elle vous méprise ; d'ici peu, vous lui serez indifférent. VousFeussiez trompée pour une femme, la partie n'aurait pas été perdue. Mais ce qui l'a blessée le plus sûrement, c'est de constater qu'elle ne venait qu'en quatrième dans la liste de vos amoureuses. Un quart d'amour ne vaut pas qu'on se le dispute. -- Dès qu'elle apprendra que j'ai sacrifié les autres, objectai -je... — Elle na vous en aura aucun gré, reprit-il, parce que vous n'en serez que plus méprisable à ses yeux. Je voudrais vous dissuader de faire un voyage inutile. Vous vous obstinez ? soit. J'ai parlé comme je devais ; maintenant, je suis à vos ordres ; après-demain, vous connaîtrez la retraite de votre fiancée. Tout se sait ! »

Les événements se passèrent suivant les prévisions de M. de Bonneprise. Ella m'évitait ; elle tenait aussi à s'éloigner de Beuzeval où son mariage rompu soulevait le scandale. Elle s'était exilée à Dives en compagnie de sa mère ; elle logeait à Guillsiume-le-Conquérsint. Je courus l'y relancer. J'avais préparé ma défense et j'espérais qu'Ella n'y résisterait pas. Tous les arguments se coordonnaient à merveille en ma faveur ; je comptais avouer mes torts, mais leur donner si peu d'importance qu'ils fussent couverts par

mon repentir ; l'émotion devait me rendre éloquent. Et j'augurai bien de la promptitude do mademoiselle Whisler à répondre au billet quo je lui avais envoyé.

Hélas ! au rendez-vous, tandis que je me présentais énervé, tremblant, pleurant, je trouvai en face de moi une Ella nouvelle pour moi, une Ella indifférente et plutôt ennuyée. Ma belle assurance tomba. Mes premiers mots, mal débités, ne portèrent pas ; je n'eus pas l'air sincère, et rien n'est plus affreux lorsque l'on souffre réellement. Tout de même, je m'échauffai, et je dis ce que j'avais à dire ; mais Ella se bornait à répondre : « C'est possible... Toutefois, je ne vous aime plus... Je ne vous en veux pas... Je suis comme réveillée, et maintenant vous m'apparaissez tel qu'un étranger. Après vous avoir méprisé, je ne suis plus indignée d'une faute que l'on affirme être très ordinaire... Je me suis abusée, voilà tout. Ne vous excusez pas, cela m'est égal. Seulement, j'ai besoin de tranquillité : cette crise m'a ébranlée ; il me faudra trois mois de calme et de silence. » Je lui exposai que j'avais répudié mon passé ; elle m'en blâma : « Vous avez eu tort ; c'est une mauvaise action de plus. » Enfin, je la suppliai. Les mots me manquaient, et je m'embrouillais dans mes phrases ; je fus pitoyable. Elle montra une compassion polie, m'exhorta doucement à surmonter cette épreuve : « Vous vous consolerez vite, et vous m'oublierez avant

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peu; le chagrin ne tient pas sur votre caractère. Je vous plains, mais je ne suis pas outre mesure inquiète de votre sort. » Madame Whisler interrompit notre entretien ; elle emmena sa fille, et j'eus beau faire, je ne parvins pas à joindre Ella une seconde fois. D'ailleurs, l'inutilité de mes efforts m'était démontrée.

Six journées consécutives, j'errai sur les grèves de Diveset j'élaborai plusieurs projets désespérés pour prouver à mademoiselle Whisler la sincérité de mon repentir. Je songeai à me noyer ; mais n'eut-elle pas attribué cette fin au hasard? Aussi bien, le courant pouvait me porter à plusieurs lieues de là. Je renonçai à ce fait-divers.

Je réfléohis que j'avais mérité un châtiment et j'entrevis la possibilité d'une expiation. J'avais inutilement torturé Lise ; il fallait réparer le mal qui était mon œuvre. Et cette résolution me rendit un peu de courage. La certitude d'avoir perdu Ella me poursuivit, néanmoins, durant le trajet ; je repassaitoutes les images d'elle que ma mémoire avait gardées : Ella, d'une grâce si souveraine lorsqu'elle venait à ma rencontre, la main tendue ! Et la courbe de son col, penché au-dessus du clavier ! et la jolie attitude qu'elle avait, accoudée à la haute cheminée, lors de nos confidences dans le petit salon !... »

Le baron, suffoqué par les larmes, dut prendre un peu de répit ; au même moment, un Égyptien, voisin de Manonlesco, poussa cavalièrement la

porte, et réclama un sien tire-bottes. La vue du monsieur sanglotant, écroulé dans le fond du fauteuil, ébahit le sujet du khédive qui' se retira en disant : « Pardon, vous avez des visites ! » et se ïiâta de rapporter l'incident à tous les habitants du couloir.

Cependant, M. de Sembach, un peu apaisé, continuait son récit :

« Je pensai que Lise avait traversé la même épreuve, et je ne me révoltai plus : j'imaginai le bonheur de la pauvre petite à mon retour. Vous savez que je lui avais dit adieu au Musée du Louvre, dans ces corridors écartés qui relient les salles de la sculpture antique. Lise s'était résignée à me quitter ; mais elle s'accrochait encore à moi. « Un instant, un dernier instant ! » répétait-elle; et moi, pour la leurrer, je lui disais : « Ce n'est pas aujourd'hui notre adieu définitif ; je te reverrai, je te le jure. » Elle répondit : « Non, va ! » d'un ton qui aurait dû m' avertir. J'étais préoccupé de l'heure qui s'avançait, et j'étais impatient de rentrer. Lise m'embrassa, m'étreignit si violemment, toute faible qu'elle était, que je perdis le souffle ; puis elle s'enfuit...

Aussitôt débarqué à Paris, je courus Place Clichy ; le concierge m'annonça que « ces dames Mérat n'habitaient plus là, qu'elles avaient déménagé sans laisser leur nouvelle adresse ». Je pressentis un malheur, et j'insistai : « A mon avis,

me dit Phomme, ces personnes ont dû s'en aller dans le Midi, car mademoiselle n'était pas bien • j'ignore où elles se sont fixées. » Au cours de cet interrogatoire-, je fus amené à me nommer ; le concierge s'écria : « C'est vous, M. de Sembach ? Alors j'ai une lettre à vous remettre, de la part de mademoiselle. »

Et il me donna ceci ; lisez-le et voyez si rien me consolera jamais d'avoir blessé une pareille âme. »

Manonlesco s'approcha de la fenêtre, et lut à demi-voix :

^ <( Mon cher petit, je ne t'envoie pas cette lettre. Si tu te soucies encore de moi, tu la trouveras ; sinon, elle restera, comme moi, dédaignée, inutile. Tu ne me reverras plus, mon aimé ; jeté dis adieu, et c'est mon dernier adieu. Je me sauve très loin, et là ou je me réfugie, tu n'iras pas me chercher, j'en suis certaine. Tu as souhaité que je disparaisse de ta vie; je t'obéis. Je veux que tu sois heureux et que tu le sois grâce à moi. Je t'ai bien aimé, mon pauvre petit, et tu ne le méritais pas. As-tu jamais soupçonné la valeur du don que je t'ai fait ! Si j'en ai l'orgueil, ne crois pas que je le regrette ; aujourd'hui même, il me semble tout natiivel d'avoir agi comme j'ai agi. Je suis triste, parce que j'aurais pu avoir, moi aussi, ma part de joie plus large, si tu y avais consenti. Il aurait fallu très peu de chose, et cela dépendait de toi. Tu ne m'aimais pas; ce n'était pas tk fa.ute.

ainsi que tu disais souvent. Lise s'en va comme elle était venue, seule et désolée ; elle te pardonne le mal, le très grand mal dont tu as été la cause ; elle te prie seulement de ne pas l'oublier tout à fait.

» Songe au meilleur baiser que je t'ai donné, à celui qui, une fois entre toutes, t'a comblé, et que ce soit, dans ton souvenir, le dernier baiser de

» ta Lise. »

Le baron eut une reprise de larmes. Manonlesco l'admonesta.

— Lise vous a pardonné ; cultivez pieusement son souvenir et vous serez quitte envers elle. Cherchez d'autres expiations.

— Autour de moi, par ma faiblesse, j'ai accumulé les désastres, et il m'est interdit de les réparer.

— Madame Muserolle, elle aussi, souffrit par vous ; courez chez elle implorer votre pardon.

— Elle n'a pas voulu me recevoir. Sa porte est gardée par madame Gerboise qui soigne son amie ; madame Muserolle ne sort plus de son appartement. Le mal l'a prise et ne lui laisse pas de relâche. Madame Gerboise m'a chassé malgré mes prières. La terrible petite femme monte la faction devant cette chambre. Elle ne m'a pas mesuré la vérité. Madame Muserolle est gravement atteinte; elle se relèvera peut-être de ce coup, elle ne guérira jamais. Elle a une sorte de

maladie de cœur, paraît-il ; il lui semble brusquement que la vie se retire d'elle, et l'angoisse qui l'étreint lui arrache des cris affreux, que j'ai entendus... que j'entends encore. Elle me hait autant qu'elle m'a aimé ; elle m'accuse de tous ses maux. Le médecin défend que je reparaisse devant elle. Trois jours de suite j'ai assiégé la porte ; on m'a éconduit.

-— Et Dolly ?

— Dolly est perdue pour moi, comme les autres. Assurément, je ne porte pas bonheur aux femmes que j'aime ! Dolly a planté là ses parents ; je l'ai cherchée en vain à travers Montmartre. Fonsec m'a décrit la douleur de la malheureuse poupée après mon départ : « Elle errait de porte en porte, me dit-il, et appelait tous ses amis en témoignage de la peine que vous lui aviez causée. Le chagrin qu'elle ressentait n'avait pas de m.esure ; je ne l'en aurais jamais crue capable. Elle ne vous accablait pas de malédictions, au contraire ; elle s'interrompait de pleurer pour rappeler le bonheur qu'elle avait eu au temps où elle se glorifiait d'être votre maîtresse. Elle était comice et touchante aussi, je vous jure. Que voulez-vous que devienne cette fillette, faible et frivole comme elle est ? Elle se trouve à merci de sa première peine sérieuse. J'avais raison de vous prêcher qu'il ne faut faire de mal à personne! Sans doute, Dolly n'aurait pas échappé à son .destin; tôt ou tard, elle achevait son évolution logique,

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dans les cafés de nuit qui abritent tant d'abandonnées. Mais elle avait encore quelques mois d'insouciance ; à vous le remords de les lui avoir abrégés. » Je n'osai rien répliquer. Il s'adoucit et seconda mes recherches.

— Avez-vous réussi?

— Je n'ai pu retrouver DoUy. S'est-elle sauvée à l'étranger ? A-t-elIe changé de nom ? On ne l'a signalée en aucun endroit, de ce Montmartre, dont elle était la petite fée sautillante. Il est probable qu'elle a suivi un amant ; celui-ci la repassera vraisemblablement à un autre ; elle hantera les cabarets d'étudiants au Quartier Latin, les bouchons de sculpteurs à Montparnasse. D'après Fonsec, il y a une gradation, ou si vous voulez une dégradation rigoureuse dans la déchéance. Ici encore je tâche de m'opposer une excuse, la moindre atténuation à ma faute ; je n'en découvre point...

Manonlesco ne répliquait pas. Au fond de luimême,, malgré qu'il eût pour l'humanité une inépuisable indulgence, il condamnait le baron, et plutôt que d'émettre des consolations maladroites, il préférait se taire ; le blâme de ce silence équivalait aux pires réquisitoires.

M. de Sembach reprit :

— Je viens prendre congé de vous, Manonlesco.

— Vous partez en voyage ?

— J'entreprends un grand voyage, en effet.

— Combien de temps resterez-vous absent ?

— Très longtemps .

— Vous retournez dans votre pays?

— Non, ce n'est pas dans mon pays que je retourne...

Le Valaque hésita ; il faillit, par discrétion, ne pas insister. Pourtant, son amitié l'emporta ; il questionna :

— Vous allez vous tuer ?

— Oui, dit le baron.

Après un nouveau silence, Manonlesco déclara :

— Vous avez tort de vous tuer

— Pourquoi ?

— Parce que c'est la seule bêtise qui ne se répare pas ; en ce moment, vous n'admettez que ce moyen de vous soustraire au remords. Moi, qui ne crois pas à l'immortalité de l'âme, je réprouve le suicide ; ce n'est pas une solution élégante. Réfléchissez à tout ce que vous réserve le futur, et que vous renoncez ainsi à expérimenter ! Ayez la curiosité de votre sort, et, comme on dit au jeu, « tenez le coup » jusqu'à la fin ! Obstinezvous à vivre, d'autant plus qu'à votre insu votre persor:aalité s'est certainement améliorée, dans cette crise. Vous contemplerez désormais les événements à travers ce passé douloureux et vous goûterez le charme de cette tristesse latente. Le suicide est l'unique recours des ambitieux déçus ou des imbéciles.

— Vous ne me dissuaderez pas. Aucun raisonnement ne tient contre ma fatigue de moimême ; je suis à bout de forces. Si c'est une lâclieté que de ne pouvoir supporter le remords, j'avoue ma lâcheté. Manonlesco, seul à Paris, vous m'avez montré de l'affection; je vous annonce donc mon dessein, et j "j vous prie de ne pas le discuter.

— Ce serait, du reste, le meilleur moyen de vous y faire persévérer. Non, vous êtes libre de disposer de vous ; peut-être vous sera-t-il agréable d'apprendre que votre mort affligera quelqu'un.

Ils eurent tous les deux une minute de véritable émotion ; le baron craignant de se laisser fléchir, brusqua les adieux. Manonlesco le vit partir, écouta son pas qui s'éloignait, le long des corridors multiples de l'hôtel ; il médita, sans prendre souci de la fuite des heures, et ses pensées étaient lugubres. Il déplora le précaire de notre condition, et la folie du baron qui avait si mal organisé son existence ; il s'attendrit sur le départ de cet ami, plus cher que les autres disparus.

Et puis, le fatalisme atavique reprenant le dessus, il finit par penser à autre chose.

M. de Sembach entra dans la boutique d'un armurier, et, de son ton le plus naturel, demanda un bon revolver : « J'habite un quartier infesté de rôdeurs ; hier encore, je fus attaqué au coin du Pont de Flandres ; j'ai eu la chance de m'échapper , c'est un avertissement. Le commissaire m'a recommandé de porter une arme.

— Ce n'est pas très efficace contre des malandrins avisés, dit l'armurier. Ils attendent paisiblement que vous ayez épuisé vos six cartouches, et ensuite, ils vous tombent sur le poil. Par contre, vous risquez de vous blesser en maniant l'arme, ou d'estropier par mégarde un voisin inoffensif. En général, on ne tue les gens que quand on ne le fait pas exprès.

Le marchand vanta les mérites d'un petit revolver bull-dog, nickelé, à crosse d'ébène ; M. de Sembach essaya le bull-dog, dont la balle transperçait une planche épaisse de trois pouces ; el satisfait, il en fit l'emplette.

— Vous en serez content, ajouta l'armurier.

— Je l'espère, fit doucement le baron.

— Mais s'il n'allait pas, vous pourriez Fechanger.

Claude-Michel regagna son domicile ; une lettre de madame Schwartzpflantz lui fut remise ; elle avertissait le baron que mademoiselle Hilda, tonifiée à point, saturée de notions ethnologiques, renonçait à la passion des déplacements balnéaires et se tenait à la disposition de son cousin.

M. de Sembach haussa les épaules, monta une dernière fois ses trois étages ; il ferma soigneusement sa porte à clef, afin qu'on ne le troublât pas ; il mit en ordre divers papiers, sur la table de sa chambre, écrivit trois ou quatre lettres ; il s'assit dans le grand fauteuil, pour penser à Lise. Mais il ne voulut pas que rien fût gâté ou brisé des objets qui meublaient ce coin préféré : il alla au salon, pièce banale, impersonnelle, où peu de souvenirs dormaient. Les fenêtres donnaient sur la rue Drouot. Le baron approcha une table, et s'installa ; un buvard garni de papier à lettres sollicitait ses ultimes confidences. Il plaça devant lui le joli joujou nickelé à crosse d'ébène et prit la plume.

Il se sentait une âme neuve et belle de l'action hautaine qu'il allait accomplir ; il était assez maître de lui pour se confesser publiquement, en toute franchise, en tout orgueil.

Au dehors, la pluie faisait rage ; des rafales fouettaient les vitres ; les chevaux de fiacre pataugeaient, accélérant la déroute lamentable des passants ; des nuées d'un noir sale, effilochées comme des jupes de pauvresse, couraient dans le ciel gris-plombé; jamais plus le soleil n'éclaircirait la désolation de cette lumière morte. Le temps seul eût conseillé le suicide, tant il accusait l'horreur de vivre au milieu de la boue, de l'humidité, de la misère ; vraiment, la perspective de la rue Drouot sous l'averse n'était qu'une trop réelle synthèse de la réalité. Le baron écrivit d'une main ferme :

« Ceci est mon testament.

» Je soussigné, Glaude-xMichel, dernier baron des Sembach de Durnstein, déclare que je me suis tué pour échapper au remords de mes fautes. Ce prétexte n'est pas des plus élevés ; je ne l'ai pas choisi, il s'impose à moi. Je sors de cet icibas, où je suis venu pour le malheur de quatre femmes qui m'ont aimé; si ce fut ma seule fonction, je m'en suis acquitté à merveille. Toutefois il me manquait une plus sérieuse indifférence, faute de laquelle je reste un bourreau incomplet ; le sentiment de mes responsabilités m'accable, je me retire après infortunes faites.

» On n'a pas coutume de classer les crimes de sentiment parmi les autres crimes ; ils bénéficient d'une exception flatteuse et injuste, dont je ne profiterai pas. J'estime que je suis coupable puisque j'ai volé de la tendresse, puisque j'ai trompé à l'aide de faux serments, puisque, de mon fait, des créatures innocentes ont souffert. Je m'exécute; que l'on n'exige rien de plus.

» Je lègue mon exemple aux jeunes gens de cette époque, féconde en erreurs ; que, par moi, ils apprennent à mieux guider leur sentimentalité ; qu'il se gardent, surtout, du romanesque, cette damnable poésie des péchés médiocres. Jo suis victime d'un état social qui place la Femme au premier rang de toutes les préoccupations; je suis victime de livres qui exaltent la conquête de cet adversaire, qui analysent les joies de l'intrigue; je suis victime des poètes qui ont chanté l'Amour parce que c'est plus facile à versifier que le Devoir ou le renoncement. Que mes héritiers connaissent par moi la valeur exacte de l'amour, ou plutôt qu'ils cessent de le confondre avec le triste cabotinage qui le parodie.

» Surtout qu'ils s'efforcent de se créer un caractère. Notre génération n'est pas sceptique, ni blasée ; elle est hésitante ; et cela la condamne. L'hésitation l'a conduite aux pires lâchetés. Je n'étais pas méchant, pourtant ; je n'ai même pas cette excuse. Mais j'étais tiraillé à hue et à dia par trop de contradictions ; la pitié, l'égoïsme,

le repentir, l'inertie, le snobisme, le désir^ l'ennui m'ont tour à tour mené ; je n'ai pas eu le courage d'être bon jusqu'au bout ; je n'ai pas eu aon plus le viourage d'être complètement cruel ; et ainsi, j'ai accumulé plus de mauvaises actions que si j'avais été méchant de parti pris. De l'énergie, de l'énergie à tout prix, ne fût-ce que pour le mal !

» Que les jeunes^ gens se déterminent selon leur cœur, et non selon les raisonnements qui m'ont égaré. Il ne faut pas croire à la vertu des formules claires ; il y a en nous un sens de la droiture que l'on doit suivre sans crainte ; ce sens se développe, si l'on a soin de ne pas l'oblitérer par les sophismes, les maximes spécieuses et trop logiques. Les aphorismes s'adaptent parfaitement à nos actes, après que nous avons agi, et de quelque façon que nous ayons agi. Mais c'est une erreur de croire qu'ils puissent ordonner ces actes. Il ne faut paLS compliquer sa vie, parce que tout se paie, et c'est ainsi qu'il faut comprendre que tout s'arrange. Il ne faut rien regretter, dès que l'on a de son côté la justice et la bonté. Néanmoins, il est une maxime que j'ai connue trop tard, au moment où je n'avais plus l'occasion de l'appliquer : Il ne faut faire de peine a personnel Là est la grande sagesse et la grande vérité. Il ne faut faire de peine à personne... »

Ici le baron s'arrêta et, le naturel l'emportant, il ajouta . « ... à personne, pas même à soi !

» Aujourd'hui, je me souviens de ce banquet, au

château du Prince de Thune, où le hasard avait rassemblé, comme en Fauberge de Candide w4es ratés qui sont eux aussi des rois déchus ! A ce banquet, ma place était marquée ; ne suis-je pas le Raté du sentiment ? Peut-être, mieux dirigé, aurais-je pu dégager une personnalité plus précise. Quel dommage! Il n'y a que moi au monde qui aie su m'apprécier !

» Je lègue à l'Académie Française mes biens meubles et immeubles, à charge de servir une pension viagère de dix mille francs à mon ami Gregory Manonlesco. Je veux que ma fortune» une fois liquidée, soit employée aune fondation qui portera mon nom et dont les revenus seront affectés à la protection des infortunes passionnelles ; je comble ainsi une lacune évidente dans la liste des prix annuels décernés par l'Institut.

» Je ne veux aucun monument funéraire, aucune cérémonie.

» Fait à Paris, ce 17 février 1900.

» G. -M. DE Sembagh. »

Le baron relut son testament, soupira, corrigea tin participe, vérifia la date. L'instant était venu.

Au moment où il saisissait le revolver, une grande clarté soudaine attira son attention ; il leva les yeux ; la pluie avaitcessé, le soleil se montrait^ et c'était tout à coup, dans la rue, la gaieté des choses après l'orage. Sous un ciel bleu, frais lavé.

les toits resplendissaient ; une allégresse chantait dans les mille reflets de Peau tombant en gouttes des corniches, dans le clair miroir de l'asphalte ; l'âme ingénue des badauds renaissait à la bonne humeur. Les rayons chauffaient le granit des trottoirs, chassant de fines vapeurs dorées le long des murailles. Le baron s'intéressa au va-etvient des piétons, à l'activité subite des voitures au brouhaha des cris et des interpellations ; ses nerfs se détendirent ; il sourit au bull-dog qu'il tenait, et, le rejetant dédaigneusement dans le tiroir de la table, il conclut :

« En vérité, ce ne serait pas une solution élégante ! »

Et il s'en alla demander la main de sa cousine, mademoiselle Hilda de Schwartzpflantz.

Ce fut ainsi que le baron de Sembach se résolut enfin à vivre, san-s phrase.

Saint-Prix. Maison de Sedaine, 1899.

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