TOUT S ARRANGE
M. de Sembach élaborait des costumes de plage, des tenues de fiancé en campagne ; allégé de ses divers boulets, il marchait à travers les foules avec une joie toute neuve. Avant le dîner, il recevait une lettre d'Ella, pleine de variations sur ce thème ; « Je m'ennuie loin de vous ; venez vite ! » Il répondait par une autre lettre, analogue.
Puis, un soir, la lettre quotidienne manqua ; elle manqua le lendemain matin. Il télégraphia : « Pourquoi pas lettre ? Inquiet. » Pas de lettre, le lendemain soir ; il retélégraphia : « Toujours pas nouvelles ; suis sur charbons ardents. Arriverai demain soir Beuzeval. »
Le temps de donner des instructions définitives aux chemisiers et tailleurs, et il prit le train de
Normandie; le trajet fut d'autant plus long que les plus noirs pressentiments occupaient l'âme tourmentée du baron. L'incertitude l'énervait; il poussait à coups de pied le plancher du wagon, comme si cela eût pu hâter d'une seconde la marche du convoi ! Enfin, la gare de Beuzeval! Personne n'y guettait le débarquement de Claude- Michel ; aucune tète anxieuse ne se penchait audessus de la barrière. Il s'informa auprès du chef de gare :
— La villa des Tamaris ?
— Laquelle ? Il y en a trois.
— Celle deM. Whisler.
— Rue de la Mer, la première maison à droite sur la plage.
Il s'y rendit. Un domestique accourut à son coup de cloche. M. de Sembach demanda:
— Mademoiselle n'est pas souffrante ?
— Non, monsieur.
— Et madame, et monsieur?
Ils sont bien portants. Monsieur attend monsieur au salon.
Le baron se précipita sur M. Whisler père qui finissait le Temps.
— Comment va Ella ? Je n'ai pas de nouvelles depuis deux jours ! Je suis dans une inquiétude !
— La santé d'Ella est passable, repartit le tranquille M, Whisler ; grâce à cela, elle pourra se remettre du choc dont elle a failli mourir.
— Ah ! mon Dieu ! Et l'on ne m'a pas prévenu !
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— Bien entendu; si nous avons pensé perdre notre fille, c'est à vous, cher monsieur que nous le devons.
Je veux voir Ella, tout de suite.
Elle est sortie ; nous en reparlerons tout à
l'heure. Procédons méthodiquement : M. de Sembach, j'ai à vous dire que nous renonçons à l'honneur de votre alliance.
Claude-Michel involontairement s'assit sur le fauteuil le plus voisin, et bégaya un : « Pourquoi ? » de rigueur.
Parce que, continua M. Whisler, ce n'est
plus possible. Il y a quelques semaines, je vous ai posé une question nette : Avez-vous des mattresses à liquider ? Si vous m'aviez répondu : « J'ai une petite camarade à lâcher », je ne vous aurais pas refusé mon consentement à cause de cette bagatelle ; il convient que jeunesse se passe. Vous m'eussiez avoué deux camarades, l'hésitation aurait été permise; mais trois maîtresses, monsieur, trois, c'est de l'exagération!
Monsieur, commença le baron, je vous jure
que je suis libre, absolument libre !
Alors, c'est tout récent, car j'ai les preuves
du contraire; jetez les yeux, je vous prie, sur ce paquet de lettres; ce sont, comme vous le verrez, des let\!res anonymes.
— Quelle horreur !
— Oh! les snobs jettent cela au feu ; moi je les garde. Ça signifie toujours quelque chose ; il ne
faut rien perdre. La première date de deux mois, lors de la publication de vos fiançailles ; écrite sur un bout de papier quadrillé, elle est l'œuvre d'un bureaucrate apparemment.
M. Whisler tendit à Claude-Michel la missive que le caissier blond, Tamoureux ignoré d'Ella, avait rédigée de sa plus belle bâtarde :
« Monsieur, » Une personne digne de confiance qui vous porte, ainsi qu'à mademoiselle votre fille, le plus vif intérêt, croit de son devoir de vous avertir que votre futur gendre est le dernier des misérables. M. de Sembach (est-il aussi baron qu'il le prétend ?) a une maîtresse qui exerce l'état de sage-femme, 272, rue de Rome, au troisième ; il va la voir tous les soirs, et passe la nuit. Tout le monde vous le dira dans le quartier. Il s'affiche au théâtre avec cette madame Muserolle. Si vous êtes bon père, vous reprendrez votre fille à ce Don Juan de bas étage! »
Le baron examina l'écriture, n'y découvrit rien qui lui rappelât d'autres « graphismes». Il se borna cependant à murmurer :
— Quelle infamie !
— Je vous cède que ces moyens n'ont rien de très noble, approuva M. Whisler. Quelque temps après, le bureaucrate, surpris de mon inaction, me blâmait en ces termes ; lisez !
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Et il passa au baron, une seconde lettre :
« Monsieur,
» Vous avez dû recevoir mon honorée du 23 courant, où je vous signalais la conduite du sieur Sembach, soi-disant baron. Cet être, que vous avez élu pour gendre, est l'amant d'une sagefemme, la Muserolle, 272, rue de Rome. Agissez, ou bien on croira que vous êtes un mauvais père.
» Une personne qui veille sur votre famille. »
— Entre temps, je recevais ces autres épîtres, également anonymes. Instruisez-vous ! » Et le baron dut feuilleter une liasse de billets :
<( Monsieur,
» Votre gendre, M. de Sembach, est un sale monsieur. II abuse des femmes, et il les plante là, après. Je puis vous le dire, moi, qui ai connu sa façon d'être. En ce moment, il est l'amant d'une petite jeune fille qui va chez lui, rue Drouot, l'aprèsmidi. Je l'ai vu sortir avec elle, plus de dix fois. Ce n'est pas des choses à faire quand on est fiancé, n'est-ce pas ?
.(0 Femme de l'horloger de Goblet, vous aviez longtemps couvé votre vengeance !)
« Monsieur, » Ce n'est pas bien à vous de donner la main de votre fille à un homme qui est si peu sérieux que M. de Sembach. Allez à Montmartre ; on vous dira qu'il est toqué d'une petite personne, nommée Dolly ; qu'il ne peut se séparer d'elle. Il lui jure qu'il la reverra aussitôt après son mariage. La personne demeure rue des Trois-Frères,52. A bon entendeur, salut ! »
(Dolly n'avait pas écrit cette lettre elle-même ; mais il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'elle l'eût inspirée. Elle comptait presque rompre le mariage qui la privait de son amant.)
« Monsieur, » Le devoir m'oblige à vous révéler que M. de Sembach commet la plus basse des actions en quittant, pour se marier, une femme qui l'adore. Madame M... est à deux doigts de la mort parce qu'elle sait que M. de Sembach épouse votre fille. Vous ne voudrez pas être complice de ce crime, et vous renverrez M. de Sembach rue de Rome. »
(Madame Gerboise avait déguisé son écriture grasse et rondelette en une vague anglaise ; mais il n'y avait pas à douter qu'elle ne fût l'auteur de ce morceau de style.)
• — Vous avez lu les principales lettres ; j'en ai
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une trentaine dans ce goût ; toutes s'accordent à peu près à vous attribuer au moins trois maîtresses. Qu'auriez-vous fait à ma place ?
— Je me serais adressé à mon futur gendre, insinua le baron, et j'aurais provoqvxé de loyales explications.
— Gela ne m'avait guère réussi une première fois. Et puis, monsieur, j'ai Fhabitude des affaires; on ne s'y prend pas ainsi dans notre métier ; lorsqu'une maison donne des inquiétudes, on ouvre une enquête discrète, et l'on sait aussitôt à quoi s'en te*nir. J'ai chargé de mes intérêts un intermédiaire, un sieur de Bonneprise, ancien notaire ; il vous a filé, le mois dernier, et voici le rapport qu'il m'a remis, il y a juste trois jours :