‹ Amour d'automneChapitre 2 sur 3 · ÎI. PASSAGE CH0I8BUL, a · texte numérisé non relu

ÎI. PASSAGE CH0I8BUL, a

aiswovR^ Vt^urosnuxE

i dernier coup de sifflet; l'eau bouillonne le long des flancs de la Couronne ; de Savoie, qui fait trois fois par jour le tour du lac, et le bateau quitte lentement le chenal du petit port d'Annecy. Le timonier, juché sur la passerelle, commence à manœuvrer la roue du gouvernail; là-haut, sur un ciel d'un bleu très doux, sa silhouette précise semble découpée à l'emporte -pièce. Niché dans sa

cabine étroite, le capitaine distribue des billets aux passagers. — Le mois de juin s'ouvre à peine et Theure est matinale; néanmoins, les voyageurs sont assez nombreux. — A l'avant, des paysannes, coiffées du chapeau de paille savoyard à bords plats, reviennent du marché et encombrent les bancs de leurs paniers; des cultivateurs, la veste sur l'épaule, causent en patois du prix des bestiaux 3 cinq ou six bourgeois d'Annecy discutent entre eux bruyamment les dernières élections municipales ; et trois prêtres, assis à l'écart, la soutane retroussée, le bréviaire sur les genoux, s'entretiennent à mi-voix des affaires de l'évêché. — A l'arrière, une quinzaine de touristes, presque tous étrangers, occupent les bancs du pourtour et, tournés vers les montagnes, la lorgnette à la main, s'absorbent dans la contemplation du lac. Deux dames encore jeunes, droites et hautaines, au milieu d'un monceau de paquets, fument des cigarettes et dialoguent avec volubilité dans un idiome slave qu elles entrecoupent de mots français ; — une matrone mûre et obèse, voilée de gaze marron, lit à haute voix le guide Murray à deux longues young ladies au nez rouge, au chignon en colimaçon et à la poitrine indigente ^ debout devant elles, élancé, roux et blafard, un gentleman écoute cette lecture, en serrant frileusement ses

épaules dans un plaid à carreaux verts ec bleus. — Autour d'un guéridon, quatre jeunes Américains boivent des grogs à Teau de Seltzen fumant d'énormes cigares suisses, ce qui provoque les grimaces et les éternuements d'une dame française, assise sur un pliant près de son mari. La dame s'ennuie et admire médiocrement le paysage 5 elle se retourne vers son compagnon, plongé dans la lecture du Soleil^ et murmure entre deux bâillements : « C'est singulier, voilà cinq jours que nous sommes en Savoie et je n'ai pas encore vu un seul ^^rfr Savoyard!.,. »

A travers les groupes circule un grand gaillard en jaquette brune et en chapeau de paille, qui remplit sur le bateau les fonctions de cicérone et de photographe. Portant à la main ses albums reliés par une courroie, il vend des photographies et des plans du lac aux étrangers. On entend par intervalles sa voix insinuante se mêler aux conversations, et on saisit à travers le tapage de la chaudière des lambeaux de son boniment :

— Désirez-vous, madame, un souvenir de votre voyage?... Assurément le guide Joanne est excellent, mais il ne vous donne pas tous les détails que vous trouverez sur cette petite carte...

En ce moment, il s'approche de la dame

anglaise et de ses deux filles, et leur explique les avantages de son plan à vol d'oiseau :

— Vous avez, dit-il en étendant solennellement son bras vers la gauche, vous avez là-bas, dans ce massif d'arbres, la maison où est mort Eugène Sue, et plus loin, à mi-hauteur, uHv grange où venait se reposer Jean-Jacques Rousseau...

Les Anglaises restent impassibles $ alors, sans se décourager, il se tourne vers le gendeman qui grelotte dans son plaid, et continue :

— Cette carte, monsieur, est le seul souvenir emporté par la reine d'Angleterre, lors de son passage à bord de la Couronne de Savoie,

— Ohl indeedl. . . s'exclame l'homme au plaid, et chatouillé dans son amour-propre britannique, il met la main à son porte-monnaie.

Le cicérone, ayant étrenné, poursuit de groupe en groupe ses explications et ses offres de service. Il est arrivé tout à fait à l'extrémité de l'avant, près d'un voyageur solitairement appuyé à la balustrade :

— Monsieur l.,.unsouvenirdevotre voyage?...

Assurément le guide Joanne est excellent, mais...

Le voyageur l'interrompt par un merci bref et agacé, puis se replonge dans sa profonde méditation contemplative.

Vêtu d'un complet de drap gris, coiffé d'un

feutre rond à petits bords, qui laisse voir à plein sa figure, il est assez grand et bien découplé. 11 a le front large, la tournure élégante, l'air encore jeune, bien que quelques fils gris dans sa courte barbe brune, de petits plis autour des paupières, un teint mat et fatigué, indiquent qu'il a sûrement dépassé la quarantaine. Sa bouche, à demi voilée par la barbe et les moustaches, a de bonnes lèvres dont l'expression doit être charmante lorsqu'il daigne sourire ; ses yeux bruns couleur café sont lumineux et caressants, encore qu'on y lise la langueur un peu ennuyée d'un homme qui a beaucoup vécu. — Pour le moment, il paraît occupé à regarder le paysage grandiose à la fois et riant qu'on découvre devant soi dès que le bateau glisse sur le lac.

L'eau est d'un vert lustré et tendre. Des frissons tantôt argentés et tantôt mordorés la moirent à la moindre brise. Le soleil luit partout. A droite, il baigne Ténorme croupe allongée du Semnoz d'une blonde couleur, très claire à l'endroit où les roches se dénudent, plus foncée et plus chaude aux places où s'épaississent des forêts de sapins 5 à gauche, dans la verdure, il fait pétiller des pointes de clochers de village, des murs blancs et des toits de vendangeoirs disséminés dans les vignes. Vers le fond du lac, cinq plans de montagnes s'échelonnent et s'enchevê-

AMOUR d'aUTOMNIÎ

trent, noyés de brumes tranparentes qui veloutent les contours, arrondissent les arêtes, puis s'envolent en fumées blanches et vont former comme un chapeau de nuées autour des cimes les plus hautes. Déjà quelques-unes sont entièrement dégagées et découpent leurs crêtes hardies sur un azur éblouissant, qui semble les poudrer de sa lumière bleue : — le Parmelan s'allonge comme un rempart crénelé entre Annecy et Thônes ; la géante du lac, la Tournette, domine tout le paysage avec ses tours en ruine et ses formidables épaulements où scintillent des plaques de neige. — La lumière attendrie du matin harmonise toutes ces lignes et fond dans une tonalité sans cesse changeante le vert phosphorescent des vignes, l'or des blés, la verdure épaisse des noyers trapus et le velours presque noir des sapins. Une brise légère traverse la nappe céruléenne du lac, y fait des risées couleur d'aigue-marine et apporte jusque sur le bateau Todeur des vignobles qui commencent à fleurir. Cet air salubre et parfumé semble ragaillardir le méditatif voyageur en veston gris, penché à l'avant. Sa figure s'éclaire, ses yeux s'animent, ses narines mobiles se dilatent comme pour mieux aspirer cette brise d'est, qui arrive chargée de tonifiants parfums végétaux. Ce n'est plus le même homme. Tout à l'heure la fatigue accen-

tuait les rides de ses paupières et creusait ^ des ailes du nez au coin des lèvres^ deux plis qui le vieillissaient; maintenant sa taille se redresse^ ses épaules s efiacenc, son teint se colore : on dirait qu'il a retrouvé dans les eaux du lac un renouveau de jeunesse. Il allume un cigare et tire de la poche de son veston une lettre à l'enveloppe déchirée, qu'il se meta relire attentivement.

La lettre, timbrée d'Annecy, est adressée à M. Philippe Desgranges, square d'Orléans, rue Taitbout, et en voici le contenu :

« TaUoireSj 23 mai 1886.

« Mon bon Philippe, voilà bientôt vingt-six ans que nous nous connaissons, et notre amitié ne s'est jamais refroidie. Après quatre années de vie en commun, ni l'éloignement, ni lage, ni nos façons de vivre, si différentes, n'ont pu affaiblir les sympathies qui nous avaient solidement mariés l'un à l'autre au quartier latin. La vraie amitié est pareille aux plantes de nos montagnes; une fois qu'elles ont pris pied dans la terre qui leur convient, ni le vent, ni la neige, ni le soleil, ne peuvent compromettre leur vitalité persistante j elles accrochent vigoureusement leurs racines dans les fissures du roc. Ainsi avonsnous fait 5 quand je t'ai dit adieu à la gare de

Lyon, en septembre 1864, ^out nous sommes promis que l'herbe d'oubli ne pousserait jamais sur le chemin qui allait s'allonger e.Jtre nous, et nous nous sommes tenu parole. — Dans mon ermitage du Vivier, en face des montagnes qui m'y emmurent, j'éprouve en ce moment une mélancolique satisfaction à me rappeler nos premières lettres bourrées de détails et, de loin en loin, nos courtes entrevues à Lyon ou à Dijon, où nous nous donnions rendez-vous, afin, disaistu dans ton style d'avocat, « de ne point laisser courir la prescription. » Depuis lors, il n'est pas une circonstance intéressante de notre vie, pas un gros ennui ou un petit bonheur, qui n'ait donné lieu à un échange de correspondance.

Aujourd'hui, mon cher vieux, c'est encore pour te faire part d'une grave éventualité que je t'adresse cette lettre. Elle te trouvera, je l'espère, à Paris.

<c Tu te souviens de notre dernière réunion, à Dijon, dans l'étroit fumoir de fhôtel de la Cloche, par une pluvieuse journée d'août. Tu revena! de Tune de tes expéditions galantes, et j'avais cie conduire un malade aux eaux de Bourbonne. Si tu te le rappelles, tu t'étonnas de me voir, moi fumeur obstiné, refuser un cigare, et je t'avouai que, depuis quelque temps, une affection des voies respiratoires m'avait forcé de t^ ■

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noncer au tabac. Nous en plaisantâmes ensemble^ mais^ dès mon retour, la maladie s'est aggravée. Maintenant je suis fixé : je suis irrévocablement atteint de cette mystérieuse et perfide affection que, nous autres médecins, nous appelons Fangine de poitrine. Voici déjà trois ans que. je souffre; les crises deviennent de jour en jour plus violentes. Je suis déjà condamné à vivre emprisonné dans ma chambre, et je prévois qu'avant peu j'irai, comme disent nos Savoyards, garder les poules de éM. le cure\ c'est-à-dire dormir sous l'herbe du cimetière de Talloires. Je puis mourir dans un de ces étouffements qui m'angoissent; il faut donc que je prenne des mesures pour assurer Favenir et la tranquillité de ma fille Mariannette.

« Elle va avoir vingt-deux ans, mais, bien qu'elle soit majeure, la pauvre enfant sera exposée à de fâcheux ennuis lorsqu'il s'agira de liquider ma succession. Tu sais dans quelles conditions elle est née, et comment mon mariage avec la brave fille qui était sa mère m'a brouillé avec mes deux sœurs. Mariannette, après mon décès^ ne peut compter sur le bon vouloir de sa famille paternelle; quant aux parents éloignés de sa défunte mère, ce sont de pauvres paysans igtiorants, qui ne peuvent lui être d'aucun secours. — Ma fortune^ il est vrai^ est assez ronde et lui

donnera une confortable aisance, mais nos terres sont en partie indivises avec celles de mes sœurs; il faudra procéder à un partage, et ces dernières n'épargneront rien pour grossir leur part au détriment d'une orpheline qu'elles détestent. Elles ne reculeront même pas devant un procès, et Mariannette, peu au courant des affaires, laissera un bon morceau de son avoir entre les mains des avoués. Je voulais arranger tout cela de mon vivant, mais cette maladie qui m'a cloué au Vivier ne me l'a pas permis.

« En ces graves et pressantes conjonctures, j*ai pensé à toi, mon ami. Tu es avocat et, bien que tu n'aies pas beaucoup pratiqué, tu sais assez de droit et tu as assez d'expérience pour être le conseil et le protecteur de Mariannette. Je fais donc appel à ton dévoûment, à cette vivace amitié qui a poussé au soleil de notre jeunesse et qui embaume encore notre maturité. Si tu es libre, accours à Talloires. Hâte-toi, cai je sens, à certains prodromes qui ne trompent pas, l'approche d'une nouvelle crise, et je voudraif . te voir avant de quitter ce monde... Enfin, quoi qu'il arrive, je compte sur toi, Philippe ! Sois pour Mariannette un soutien éclairé, un second père. Ne la quitte que lorsque tous les obstacles seront aplanis. S'il se peut même, si plus tard tu trouves un brave garçon qui lui plaise, occupe-

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AMOUR d'automne II

toi de la marier, et ne te désintéresse de ma fille que lorsque son avenir sera solidement assuré. — J'aurais encore bien des choses à te dire, mais la fatigue me gagne. Viens vite, mon bon Philippe! J'espère durer assez pour.- te présenter moi-même à Mariannette... Mais si, par malheur, je ne devais plus te revoir, je t'embrasse bien fort et... je compte sur toi 1

« Ton vieux copain,

« Marcelin Diosaz. »

AR une fâcheuse coïncidence, Philippe n'était pas à Paris quand cette lettre lui fut adressée. Il ne la trouva qu'à son retour, et queloue iours se passèrent avant qu'il pût se mettre en route. Aussi était-ce avec une nerveuse anxiété qu'il regardait le bateau glisser sur le lac. On était arrivé déjà au ponton de Veyrier. — Sur la pente tapissée de vignes, parmi des massifs de verdure, les maisons de campagne à la toiture en auvent ouvraient au midi leurs galeries enguirlandées de pampres. Près du ponton, des paysannes, debout dans l'eau transparente, jambes nues et jupes retroussées, tordaient le linge de leur lessive dans un éclaboussement de gouttelettes diamantées. Des

AMOUR D^AUTOMNB I)

rires et des éclats de voix montaient sous les noyers de la rive. Le spectacle de cette activité matinale serrait brusquement le cœur de Philippe Desgranges. En écoutant le rire de ces laveuses si gaillardes et allègres, il se demandait si^ dans ce moment, son ami Diosaz n'agonisait point en vue du lac joyeusement animé et ensoleillé. Il regrettait de n'avoir pas mis à exécution le projet tant de fois discuté, tant de fois ajourné, d'une visite à Diôsaz dans sa maison du Vivier. Quel plaisir c'eût été de parcourir avec lui ce pays de Savoie si original et si peu connu, et d'y évoquer sur les cimes des montagnes les spectres toujours chers de leur jeunesse évanouie !...

Insensiblement, de même que, là-bas, les montagnes réfléchissaient dans le miroir du làc leurs pentes drapées de vignes ou de prairies, leurs croupes rocheuses ou boisées, Philippe voyait se refléter dans sa mémoire ces années de jeunesse, avec leurs impatients désirs, leurs espérances verdoyantes, leurs ambitions hautaines.

Il avait connu Marcelin Diosaz dans un hôtel d'étudiants, voisin du Panthéon. Bien que ce dernier achevât alors sa médecine et eût cinq ans de plus que Philippe, ils s'étaient peu à peu sentis attirés l'un vers l'autre par de secrètes et irrésistibles aflUnités. — Marcelin était un montagnard robuste et inélégant^ à l'œil bleu,.lim-

pide et fin. Sous des formes rudes, il cachait une exquise délicatesse dame, un sens très vif de tout ce qui est beau. — Philippe, fils de riches bourgeois des environs de Paris, était aussi un délicat, mais un délicat épris de plaisir, curieux de sensations neuves et rares. De bonne heure son esprit avait été aiguisé et affiné par la vie parisienne, et il affectait une répugnance dédaigneuse pour tout ce qui est trop simple, trop Êicile, trop clair. - — Le même goût pour les choses difl[îciles et les cimes inexplorées avait tout d'abord rapproché ces natures si différentes. La même foi philosophique et la même admiration pour certains hommes politiques avaient fortifié cette sympathie naissante et peu à peu établi un commerce d'aminé entre les deux étudiants.

L'esprit robuste et fin de Diosaz, pénétrant profondément l'esprit subtil et mobile de Philippe, l'avait rendu plus consistant et plus solide, de même que certains alliages donnent à l'or plus de cohésion et de résistance. Finalement, ces deux personnalités s'étaient si bien amalgamées, qu'en dehors des heures de cours, on les rencontrait presque toujours ensemble.

Ils vivaient dans une étroite intimité, partageant le même appartement à l'hôtel, la même table dans un restaurant du carrefour de FOdéon, le même cabinet de lecture^ les mêmes plaisirs

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de la journée ou de la soirée. Entre onze heures et minuit, on les voyait descendre, bras dessus bras dessous, des hauteurs de Bullier; on les rencontrait, les dimanches d'été, dans les bois de Chaville ou de Verrières, Diosaz herborisant et Philippe chevauchant quelque dada paradoxal.

Ils n avaient point de secret l'un pour l'autre et se confiaient leurs bonnes fortunes. La seule différence qui existât entre eux, c'est que Diosaz conservait longtemps la même maîtresse, tandis que Desgranges partait toujours en quête de nouvelles aventures d'amour, étrangement compliquées. Tous deux étaient ambitieux, mais avec des perspectives très opposées : Philippe rêvait de luttes politiques en pleine vie parisienne et visait à la députation ; — Diosaz aspirait au moment où il pourrait s'établir dans son pays récemment annexé, y acquérir de l'influence et contribuer au progrès économique et intellectuel de cette nouvelle province française.

Comme la date de ces rêves de jeunesse était déjà lointaine!... Et comme le temps avait amené des résultats tout autres que ceux auxquels les deux amis avaient rêvé!... Sur les hauteurs où leur fougue ambitieuse les poussait jadis, tous deux avaient cru voir l'avenir souhaité se dérouler harmonieusement et logiquement, comme du son^met d'une montagne on

l6 AMOUR d'automne

voit les bois succéder aux pâturages, les routes fuir dans la plaine, et les villages s'allonger au bord des rivières. Mais la vie vécue ressemble aussi peu que possible à la vie contemplée de loin à travers les illusions de la jeunesse. Peu d'hommes sont assez doués de volonté et de ténacité pour suivre sans gauchir la route qu'ils se sont d'avance »tracée 5 même lorsqu'ils ont la volonté persistante d'aller droit au but, ils doivent lutter avec d'autres hommes également doués d'une volonté opiniâtre; ils doivent compter avec les obstacles que la destinée jette au travers du chemin, avec les révolutions, les passions, la maladie, — et surtout avec la mort.

Diosaz, reçu docteur, était retourné à vingtneuf ans en Savoie 5 il s'était établi à Talloires, dans le domaine paternel du Vivier, et y avait mené la vie affairée d'un médecin et d'un propriétaire campagnard. Il y avait fait, à la vérité, beaucoup de bien et y avait acquis une légitime influence. Mais il s'y était heurté aussi à des pierres d'achoppement. Pris d'un amour très vif pour une simple fille de cAd/^^a/i*, qui était servante au Vivier, il l'avait épousée pour légitimer une enfant née de cette liaison. Cette niésalliance, dans un pays où les distance»

* Locataire d'an chalet dans la montagne.

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sociales sont encore rigoureusement marquées et maintenues, l'avait brouillé avec sa famille. Son prestige en avait souffert, et, à l'heure même de la maturité, quand il comptait récolter la moisson qu'il avait semée, la maladie le terrassait et c'était la mort qui allait peut-être le moissonner à son tour.

Philippe, lui, était resté à Paris, et avait eu, au barreau, des débuts brillants ; mais les vulgarités de la cuisine procédurière l'avaient vite dégoûté. Riche, céhbataire, indépendant, il n'avait pas le stimulant nécessaire d'un gagnepain quotidien, et ne prenait guère au sérieux sa profession. Il ne plaidait que de loin en loin, et, plus souvent qu'au Palais, on le rencontrait dans des sociétés d'artistes et de journalistes où son esprit dédaigneux de la banalité et son dilettantisme de mondam se trouvaient plus à Taise. Il n avait point renoncé cependant a se faire une situation politique; mais c'est surtout dans le monde des politiciens qu'il importe d être tenace et persévérant. Philippe Desgranges, sans cesse tenté par X éternel féminin^ sans cesse à la recherche de ce qu'il appelait « Tinconnue, » c'està-dire d'un amour qui pût lui donner des émotions rares et non encore goûtées, n'avait ni le zèle ardent, ni l'activité persistante, ni la souplesse nécessaires à un futur homme d'État.

D'ailleurs, au moment où il atteignait la trentame et où il commençait à faire sa trouée, une passion absorbante l'avait détourné de sa voie. Il était devenu l'ami très intime d'une femme mariée à un puissant manieur d'argent. Peu à peu les fils légers et soyeux qui l'attachaient à cette mondaine et séduisante amie s'étaient multipliés et entrecroisés avec une t^lle complication, qu'au bout de quelques années ils avaient formé un filet souple et résistant, dans lequel Desgranges s'était trouvé bel et bien emprisonné.. •

A pente de ces méditations rétrospectives avait insensiblement détourné Philippe Desgranges de la contemplation des aspects changeants du lac. Il entendait à peine, comme un accompagnement berceur de ses rêveries, le halètement de la machine et le clapotement frais des aubes du bateau. On avait stoppé à Menthon-Saint-Bernard, dont on voyait le château, à mi-hauteur, émerger d'un parc montueux avec ses grises façades nues et ses toits d'ardoises très aigus. Maintenant, on se dirigeait vers Saint-Jorioz. Cinq ou six voyageurs venaient de s'embarquer, et on entendait la voix insinuante du photographe crier à la famille anglaise :

— Menthon, patrie de saint Bernard!...

Nous traversons le lac dans sa plus grande largeur... Vous avez, à gauche, la muraille du Parmelan, et ici, vers la droite, la Tournette, 2,3^*4 mètres d'altitude. •.

Mais le bruit des voix, le va-et-vient des passagers, les fuyantes perspectives des montagnes, brusquement entrevues et disparues, ne parvenaient pas à attirer l'attention de Philippe. De plus en plus, sa pensée, repliée sur elle-même, était en train d'évoquer le passé, et, dans Teau bleuissante du lac, l'image de son amie, la belle madame Camille Archambault, se reflétait telle que la jeune femme lui était apparue quinze ans auparavant.

Il la revoyait, comme dans une hallucination, au fond d'un petit salon où une vingtaine de personnes étaient réunies et où l'on faisait de la musique. — Il avait la perception très nette de cette pièce haute de plafond, tendue d'une étoffe vieil or, avec un meuble dé velours de Gênes et une longue glace drapée, sur le tain de laquelle se détachait une étude de Diaz représentant des baigneuses sous bois. Cainille s'était assise devant un piano à queue, sur la table duquel il s'était luimême accoudé et d'où il apercevait le buste élégant, élancé et mince, de la jeune femme, avec le commencement de la iuoe bouffante. Elle por-

tait un corsage échancré en pointe, laissant voir le dos assez loin entre les épaules, et une poi-: trine plus développée que ne le faisait supposer la gracilité de sa taille. De ce corsage aux tons neutres se détachait un cou svelte aux inflexions délicates, supportant, comme une hampe fine supporte une belle fleur, une figure d'une originalité attirante. — Les cheveux d'un blond roux, retroussés sur le sommet de la tête, de façon à bien dégager la nuque, retombaient en boucles légères au-dessus d'un front étroit et haut, que ces frisons masquaient à demi; les yeux jetaient une flamme fauve sous de minces sourcils 5 Iç nez était long et eflîlé, la bouche, relevée aux coins et moqueuse. L'ensemble rappelait ces têtes de Prudhon qui enfoncent dans le souvenir leur regard chaste et hardi. L'une des fluettes mains blanches courait sur le clavier, et on entendait avec l'en volement des notes les pendeloques des bracelets cliqueter sur les touches. — Philippe, croyant la jeune femme occupée à déchiffrer un air, l'étudiait avec une curiosité croissante, quand brusquement elle releva la tête, rencontra les yeux du jeune homme fixés sur elle et soutint obstinément son regard. Ce fut elle qui l'obligea à baisser les yeux, tandis que du coin des lèvres elle ébauchait un ironique sourire.

Apres une heure de musique, on avait organisé une sauterie. Philippe, ayant invité M^® Archambault, était frappé, dès les premières paroles échangées, de Toriginale tournure d'esprit de cette jolie femme. Il y avait en elle un mélange de coquetterie piquante et de pudique retenue qui décontenançait. Elle passait sans aucune raison apparente d'une gaîté tapageuse et gamine à une soudaine mélancolie, de l'ironie gouailleuse à l'enthousiasme exubérant. Chez cette jeune femme de vingt ans, aux allures étourdies, on devinait une nervosité à fleur de peau, un maladif besoin de sensations aiguës; des mouvements d'âme désordonnés, comme ceux dune balance affolée et qui ne peut plus retrouver son équilibre. De toutes les catégories de l'espèce jfeminine, c'étaient ces natures névrosées et excessives que Philippe redoutait le plus, précisément parce qu'elles exerçaient sur lui un plus mystérieux attrait. Aussi son premier mouvement futil de se garer et de se tenir à l'écart. Mais il y a des rapprochements qui semblent d'avance combinés par une inflexible destinée. M*"® Archambault remarquait le trouble de Desgranges et pressentait déjà qu'elle en était la cause provocatrice. Elle s'attendait à ce qu'il vînt grossir le troupeau de ses cavaliers servants, et le soin que Philippe mettait à l'éviter la mortifiait. Bientôt,

irritée de cette agaçante réserve, c'était elle qui prenait les devants, — elle qui, jusqu'alors, avait la réputation de rester indifférente aux adorations qui bourdonnaient autour de sa beauté !

Philippe entendait encore sa voix aux intonations à la fois mélodieuses et coupantes lui murmurer un soir, dans un coin du salon vieil or : « Monsieur Desgranges, pourquoi ne m'avezvous jamais rendu visite? » — Et, comme il s'excusait en alléguant qu'il ignorait quel était son jour : — « Oh! avait-elle repris en ouvrant et en refermant son éventail, ne venez pas à mon jour, vous vous ennuieriez trop... Je suis toujours chez moi de cinq à sept... Venez-y demain! » — Il y était allé, l'avait trouvée seule, en était reparti déjà à demi ensorcelé, et y était retourné assidûment. Puis, un soir de janvier, tandis qu'elle était pelotonnée frileusement dans la pénombre d'une large chauffeuse de peluche, il s'était penché vers elle 5 lentement, silencieusement, il lui avait baisé les yeux, et, avec une brusquerie farouche, elle s'était jetée dans ses bras...

Il se rappelait avec un frisson mélancolique combien, dans les premières années, avaient été exquises ces furtives heures de tendresse, arrachées aux devoirs domestiques, aux importunités mondaines, soigneusement enveloppées de mys-

cère, espacées sagement à de longs intervalles. N'ayant poiot d'enfants. M"' A rchambault, pendant les fréquentes absences de son mari appelé à l'étranger par ses spéculations, jouissait d'une grande libené. Ayant tous deux la même répugnance pour les ridicules trivialités de l'amour clandestin à Paris, ils s'arrangeaient de façon à passer ensemble une semaine entière dans quelque coin de ta province, bien obscur, où ils savouraient comme deux jeunes mariés une trop courte, mais paradisiaque lune de miel. Philippe retrouvait dans sa mémoire les détails précis de ces brèves et mystérieuses stations d'amour, pleines d'imprévu, où le charme d'un pays nouveau s'ajoutait aux délices attendries d'un plaisir goûté avec sécurité : — une auberge dans un village de Touraine, où ils avaient vécu huit jours enfermés, tandis que les giboulées d'avril tintaient aux fenêtres et qu'à travers les vitres humides ils apercevaient les voiles carrées des bateaux qui descendaient la Loire; — un vieil hôtel silencieux à Angoulêmc, entre cour et jardin, à peine fréquenté par quelques officiers de la garnison, et où ils dînaient en tête-àtête, sous de grands tilleuls, en vue de la vallée de la Charente verdoyante et touffue; — une maison de garde, dans la forêt de Laigue, où ils occupaient une petite chambre aux cloisons

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de sapin et où ils ne rentraient qu'à la nuit close, avec des brassées de fleurs et de fruits sauvages...

Puis étaient venus des jours plus orageux et plus diflîciles. Malgré toutes ces prudentes précautions, leur amour avait transpiré au dehors ; le mari, devenu soupçonneux, avait été pris d'une tardive inquiétude. Il avait exigé de sa femme qu'elle le suivît dans ses voyages, et, avec les diflicultés accrues, une certaine amertume s'était mêlée à la douceur de là commune tendresse des deux amants. L'absence avait irrité la nervosité de Camille. Le moindre retard dans la correspondance éveillait sa jalousie, er Desgranges recevait des lettres pleines de reproches tempétueux. Pour le voir librement. M"* Archambault était obligée d'inventer des combinaisons laborieuses qui ne réussissaient pas toujours. Alors la fièvre la prenait, et quand ils se revoyaient enfin, après mille traverses, elle reprochait à Philippe de ne pas lui savoir assez gré des efforts qu'elle avait dû faire pour ménager une rencontre.

Ces réunions, bien des fois ajournées ou contremandées, ne pouvaient plus guère avoir lieu qu'aux bains de mer ou dans quelque station thermale. Camille s'y faisait envoyer par un médecin à sa dévotion. Au reçu d'un télégramme impératif, Philippe devait tout quitter pour courir

les chemins, car la jeune femme ne comprenait pas que Desgranges ne fût point immédiatement prêta partir. Ayant bravé plus d'un danger pour préparer cette entrevue, elle exigeait qu'il laissât tout pour accourir auprès d'elle. A ce régime de brusques et fantasques assignations^ il était impossible que Philippe pût travailler avec suite et mener à bien ses projets ambitieux. Aussi y avait-il renoncé; mais ce renoncement pénible, cette absolue abdication de son indépendance, cette conscience qu'il avait d'une carrière désormais fermée, d'une vie manquée irrémédiablement, aigrissaient son humeur et irritaient ses nerfs. Plus d'une fois il avait protesté contre des exigences qu'il troiivait déraisonnables, et ses essais de révolte s'étaient toujours apaisés à la suite d'une crise de larmes, suivie de tendres supplications. D'ailleurs, la vue seule de Camille suffisait à triompher de ces velléités de rébellion. Le caractère entier et passionné, l'étrange et séduisante tournure d'esprit de cette originale créature, agissaient comme un charme sur Philippe, et le ramenaient subjugué et repentant à son ancien servage...

Tandis que Desgranges se livrait à ce rétrospectif examen de conscience, le bateau longeait un haut promontoire boisé qui semblait, ainsi

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quun mur à pic, fermer brusquement le lac. En face, sur une presqu'île bordée de peupliers et de marronniers, le château de Duingt, avec ses tourelles pointues et sa façade blanche, s'avançait dans la verdure comme pour achever de barrer l'entrée du feiit lac. La machine siffla, et ce déchirement aigu interrompit la méditation de Philippe. Au même moment, il entendit le guide-photographe haranguer la famille anglaise à laquelle il s'était attaché :

— Voici Talloires, l'un des plus beaux sites du lac et l'endroit préféré des touristes !

Le bateau doublait la pointe du promontoire et décrivait une courbe lente dans une anse bordée de vignes, au fond de laquelle les anciens bâtiments d'une abbaye de bénédictins, transformée en hôtel, dressent leurs toits bruns audessus de l'épaisse verdure d'un massif de marronniers. Entre les vignobles et les arbres des vergers, l'unique rue du village apparaissait, chauffant au soleil ses auvents hospitaliers, ses galeries de vieux bois fusé et ses toitures moussues. — Au delà du village et des vignes, des pentes boisées et ravinées montaient en muraille verdoyante jusqu'aux roches en encorbellement, où l'église de Saint- Germain est suspendue comme un nid de mouettes à une falaise; puis des forêts résineuses succédaient aux cultures.

des pâturages dorés de lumière se découpaient dans le velours sombre des sapins et se continuaient presque à pic, jusqu'aux assises rocheuses où les bastions de la Tournette contemplaient le fond du lac bleuissant et son cirque de montagnes harmonieusement groupées.

Philippe Desgranges avait saisi sa valise et s'était joint aux passagers qui se préparaient à quitter le bateau. En examinant attentivement ces nombreux voyageurs qui se rendaient si matin à Talloires, il fut soudain frappé de leur attitude compassée et de l'unifofmité du costume qui les endimanchait : les hommes étaient pour la plupart vêtus de redingotes noires et les femmes portaient des toilettes de couleur sombre. En même temps il entendit le tintement monotone d'une cloche d'église, et un funèbre pressentiment le prit. Son cœur s'était anxieusement serré, et, à peine débarqué, il s'informa, près de Thomme du ponton, du chemin qui conduisait au Vivier.

— Vous n'avez qu'à suivre ces messieurs et ces dames, répondit le pontonnier; ils se rendent tous au Vivier pour la sépulture...

— La sépulture!... Est-ce que M. Marcelin Diosaz?...

— Oui, monsieur, il est mort avant-hier, et on l'enterre ce matin.

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AMODK D AUTOMNE iQ

ES gens débarqués du bateau avaient pris un chemin montant à travers les vignes. Philippe pénétra derrière eux dans l'unique et tortueuse rue' de Talloires, à laquelle des façades percées de rares fenêtres, et accidentées d*angles saillants ou rentrants, donnent un aspect de passage fortifié. Il arriva ainsi à l'extrémité du village, en face d'une habitation un peu isolée, dont la porte cochère large ouverte laissait voir librement la disposition intérieure, — Située entre cour et jardin, cette maison était bâtie dans le goût des confortables demeures savoyardes du commencement du siècle.

Élevée au-dessus d'un sous-sol, couverte de toits en auvent, elle était flanquée de deux pavillons

JO AMOUR d'aUTOMN£

aux toitures aiguës, que reliaient des loggie à Fitalienne. L'une de ces galeries, sur lesquelles prenaient jour les portes et les fenêtres de lappartement, était enguirlandée de glycines et de chèvrefeuilles, et regardait les flancs de la montagne; — l'autre, orientée au midi, faisait face au lac et au château de Duingt, bâti sur la rive opposée. Tout autour du corps de logis, des parterres en fleurs, ombragés de hauts platanes, des vergers plantés de noyers et des vignes bruissantes de sauterelles, descendaient mollement jusqu'au bord de l'eau. Du seuil du porche béant, rien qu'en embrassant cet ensemble d'un rapide coup d'œil, on devinait quelle fête du regard une habitation aussi heureusement située devait offrir à ses hôtes à toute heure du jour.

Mais, à ce moment, le contraste de la joie du dehors avec le funèbre appareil de l'intérieur avait quelque chose de cruellement poignant. — A gauche, sous les quinconces des platanes, les enfants du bourg stationnaient sur deux files : ks garçons conduits par le maître d*école ; les filles, par des sœurs en cornette noire. Devant la façade d'entrée^ les pompiers, en blouse et en képi, évoluaient gravement sous l'œil de leur capitaine, tandis qu'entre les feuillages luttants des grenadiers et des citronniers, on distinguait les voiles de mousseline et les cagoules bla^hes

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à cordelière, dont les femmes de la confrérie des pénitentes s'enveloppent par-dessus leur robe de deuil.

Guidé par un petit homme qui remplissait les fonctions de pleureur et que drapait jusqu'aux pieds un manteau d'escot noir, Philippe, la poitrine et la gorge serrées, gravit le massif escalier de marbre du pays qui accédait au premier étage, et se laissa conduire jusqu'à la chambre mortuaire. — Le cercueil y reposait sur des tréteaux, entre quatre cierges allumés et près d'un vase plein d-eau bénite. Desgranges secoua Faspersoir sur le poêle de velours qui recouvrait la dépouille de Marcelin Diosaz. Un sanglot se nouait dans^ son gosier, à la pensée qu'il était arrivé trop tard pour serrer la loyale main de son ami. Il revoyait en imagination Diosaz descendant des bois de Chaville, une chanson montagnarde aux lèvres; il se remémorait son aimable figure rosée, ses yeux fins et rieurs, et sa petite moustache châtaine. Il songeait que cette joie, ce sourire, cette exubérante vitalité, tout cela était enfermé maintenant dans cette boîte de chêne, et que jamais plus cette vivante personnalité ne reparaîtrait à la claire lumière du jour. Il lui semblait que tout ce qui lui restait d'activité, de verdeur et de sève disparaissait avec la dépouille de ce compagnon des jours heureux, et qu'en escortan; le corps

jusqu'au cimetière^ il mènerait aussi le deuil dt sa jeunesse.

— Monsieur veut-il mettre un crêpe? demanda le pleureur, qui remarqua Témotion de Philippe et devina un ami du défunt.

Il le conduisit vers une pièce contiguë à la chambre mortuaire, où une servante ornait de longs crêpes les chapeaux que les invités lui présentaient à tour de rôle. Ce cérémonial accompli, Philippe se glissa dans le salon plein de monde, dont les volets étaient clos et où lorpheline recevait les embrassades et les condoléances de chaque nouvel arrivant. Dans un groupe de femmes en deuil et sous les longs voiles noirs qui Tenveloppaient, il put à peine entrevoir le jeune visage altéré et les yeux gros de larmes de la pauvre enfant secouée par des sanglots mal étouffés. Il la salua, tandis que les regards curieux des assistants le dévisageaient; puis, honteux de son veston gris au milieu de ces vêtements de deuil, il se retira discrètement et alla s'appuyer à la balustrade de la galerie extérieure.

La cloche de l'église tintait toujours, et le clergé, crucifix en tête, entrait dans la cour sablée.

— Messieurs, dit à voix haute le pleureur p le mort quitte sa maison !

Les têtes se découvrirent^ pendant qu'au long des degrés fleuris de chèvrefeuille, le cercueil descendais, porté par quatre montagnards, en veste et en chapeau rond, ayant en bandoulière une large serviette blanche dont le nœud était fixé dans les bâtons placés sous la bière. — Le convoi se forma lentement à travers le jardin : d'abord les enfants, cierges en main, sur deux files, et les pompiers marquant lourdement le pas; puis, derrière le cercueil, la confrérie des pénitents ; enfin la famille, suivie des dames espacées sur deux rangs, et les hommes fermant le cortège dans le même ordre. — La longue procession se déroula dans la rue tortueuse jusqu'à l'église, entourée d'un modeste cimetière, où l'on voyait, près de l'entrée, une fosse béante attendant son hôte. Les assistants étaient si nombreux que l'église fut pleine avant que la queue du convoi y arrivât. Au fond de la nef bourrée de gens agenouillés, en face de l'autel étoile de cierges et à quelques pas de la bière, Philippe distinguait la forme noire et prosternée de la jeune fille, dont les épaules étaient secouées par une nouvelle explosion de douleur.

Le clergé, lent et solennel, procédait avec pompe aux cérémonies du service religieux, La messe était chantée avec grand renfort de voix d'enfants de chœur. On devinait, à la façon

consciencieuse dont les ofliciants psalmodiaient le Vies irœ^ qu'il sagissait d'un mort d'importance. Dans cette nef resserrée et ^ans ba&-côtés, par cette matinée de juin, la chaleur était suffocante. On avait cependant laissé les portes grandes ouvertes ; dans le cadre du portail cintré, on voyait un coin bleu du lac, une croupe verte de montagne, et, tout au loin, des frissons de champs de blé mûrissant dans un poudroiement de soleil. Tandis que le curé, d'une voix bien timbrée, aux articulations nettes et sonores, chantait la préface : Vere dignum et Justum est, aquum et salutare, nos tihi semper et uhique graiias agere,.. une sauterelle, envolée des jardins du voisinage et encore éblouie de clarté, se posait sur la coiffe noire d'une paysanne occupée à égrener son chapelet. Des enfants la remarquaient et se la montraient du doigt avec un sourire, et Philippe, machinalement, suivait sur les bonnets des prieuses le sautillement effaré de cette buveuse de soleil, égarée au milieu de l'office des Morts.

Après l'absoute, on enleva le corps, les cierges s'allumèrent, et le cortège, se reformant dans le cimetière, fit le tour extérieur de l'église, au-dessus de laquelle les pâturages verts des hautes cimes avaient l'air de s'élever comme un mur inmiense. Le soleil de midi tombait d'aplomb

AMOUR D AUTOMNE 3f

sur les têtes nues, une pénétrante cdeur de foin coupé emplissait le petit cimetière. On eût dit qu'avant de l'enfermer sous la terre, on voulait montrer à Marcelin Diosaz, dans toute leur radieuse beauté, les montagnes et le lac qu'il avait tant aimés. — Le cercueil descendit dans la fosse. Le prêtre murmura le dernier 7{equiescat in pacey les cierges s'éteignirent, et Philippe se retrouva dans la rue, au milieu de la foule qui s'éparpillait.

Il ne crut pas convenable de se présenter surle-champ à M"® Diosaz pour Tinformer de l'objet de son voyage. Il remit sa visite à l'après-midi, et ^ncra dans l'auberge où il avait fait porter sa valise. Après avoir essayé vainement de manger, il alluma un cigare pour tuer le temps, et, accoudé à la fenêtre de sa chambre, il se remit à songer au mort qui reposait maintenant dans la terre pierreuse de l'étroit cimetière. — Le cirque des montagnes était à ce moment baigné de Soleil. Çà et là, quelques ombres seulement s'y marquaient en taches violettes. Une paix lumineuse, un sommeil d'enchantement prenait possession des villages riverains et de la luxu*riante marge de blés, ds prairies et de vignobles qui s'arrondissait autour du lac, L eau, d'un bleu soyeux au soleil et d'un bleu verdi à l'ombre, n'avait pas une ride. Ce silence d'assoupissement

)6 amouk d'automne

n'était troublé que par un chant de coq, un bruit de rames et un sourd bruissement d'insectes. Peu à peu, Philippe Desgranges se sentait enveloppé d'un calme bienfaisant. Ses nerfs se détendaient^ son cerveau se rassérénait. Cette tranquillité limpide et reposante était si différente de la fièvre parisienne qui lagitait encore la veille! Il se figurait être transporté dans un monde nouveau, — un monde aux sites intimes et aux larges horizons, a la lumière à la fois colorée et pacifique, dont il n'avait jamais eu aucune idée. — Dans la paix endormie du village, il entendit tout à coup deux heures sonner à l'horloge de l'église, et se dit qu'il était temps de^ retourner au Vivier. <-

Il redescendit l'unique rue déserte, pleine de soleil, et se retrouva devant la porte, maintenant close, du logis Diosaz. Les fenêtres donnant sur la route étaient ouvertes ; des tapis, des matelas pendaient au dehors 5 des femmes allaient et venaient à l'intérieur, et il comprit qu'on remettait en ordre l'appartement où son ami avait expiré. Il était peu au courant des usages campagnards, et la hâte avec laquelle on procédait le choqua. Il agita la sonnette, ayant l'esprit déjà prévenu contre Théricière de Marcelin Diosaz. Qu'étaitce que cette Mariannette, fîUe d'une paysanne et légitimée par un mariage subséquent .^^ Était-elle

AMOUR d'automne ^J

vraiment digne de la tendre sollicitude dont Diosaz l'avait entourée jusqu'au dernier jour? N'avait-elle pas trop maternisé peut-être 5 et Philippe allait-il se trouver en face d'une provinciale à l'esprit étroit et positif, ayant dans le sang un peu de la dureté et de la rapacité des gens de campagne?... N'importe! Diosaz l'avait aimée. C'était pour l'amour du défunt et non par intétêt pour elle-même que Philippe venait lui offrir ses services.

Une vieille servante en deuil avait ouvert la porte. Il lui expliqua qu'il désirait parler à M"* Diosaz, donna sa carte et attendit, devant les massifs du jardin, qu'on lui apportât la réponse de l'orpheline.

Après quelques minutes, la servante redescendit et lui fit signe de la suivre.

Il gravit de nouveau l'escalier où il avait vu passer le cercueil de Diosaz et fut introduit dans le salon, maintenant vide, oîi s était pressée la foule des invités en deuil. La pièce était restée obscure et close, à l'exceptiorl d'une portefenêtre entre-bâillée, et dans l'écartement de laquelle on apercevait les pampres enroulés autour des piliers de la galerie, un coin de jardin plein de rosiers, et un bout de la nappe bleue du lac. Ébloui par la lumière de l'extérieur, Philippe ne distinguait rien d'abord dans

ce salon enténébré. Un froissement d étoffe et un point blanc qui s'agitait dans J'ombre attirèrent brusquement son attention 5 il entrevit une personne vêtue de noir, affaissée dans un feuteuil et roulant dans ses doigts la carte que la servante avait apportée.

Il s'inclina, et ses yeux s'accoutumant à l'obscurité, il parvint à distinguer plus nettement la figure de M^^* Diosaz. Elle s'était levée, avait indiqué un fauteuil au visiteur et restait debout sans parler.

Philippe vit devant lui une svelte silhouette de jeune fille, un visage aux traits à la fois fermes et délicats, éclairé par deux grands yeux bruns, où i^ reconnut l'expression des yeux de Diosaz. Elle était nu-tête, et ses épais cheveux châtains, plaqués sur les tempes, encadraient un ovale très pur, au teint mat, à la bouche fine. Ses lèvres pâlies étaient agitées par un frémissement douloureux.

— Mademoiselle, commença Desgranges en s'approchant, j'étais un vieil ami de votre père, et, bien que vous ne me connaissiez pas...

— Vous vous trompez, monsieur, interrompitelle d'une voix qui tremblait, je vous connais... Mon père parlait souvent de vous... Mon père ! reprit-elle avec un accent déchirant, mon Dieu, pourquoi faut-il qu'il ne soit plus là.^.. Je

ne peux pas m'accoutumer à l'idée qu'il a quitté sa maison I... ,

Des sanglots Imterrompirent, et Philippe, très ému lui-même, la laissa pleurer sans pouvoir trouver un mot. Elle essuya farouchement ses yeux, et tendant la mainà fami de son père :

— Il désirait tant vous voir!... Il y a trois jours, il faisait encore des projets pour le moment où vous arriveriez... Trois jours, et puis plus rien ... Ah ! c'est trop tôt, c'est trop cruel ! . . .

Philippe, navré lui-même, serrait affectueusement la main de la jeune fille.

— Ma pauvre enfant, reprit-il, je comprends tout votre chagrin... Pleurez, ne vous contraignez pas!... Les larmes font du bien... Si cest un soulagement que de savoir sa propre douleur partagée, dites-vous que vous êtes en présence d'un ami profondément affligé à la pensée qu'il ne reverra plus son ami. Il me semble que c'est un morceau de. ma vie qui s'en est allé, et je me reproche amèrement d'être arrivé trop tard. . .

M"® Diosaz avait relevé la tête, et ses yeux mouillés brillaient dans la pénombre.

— C'est injuste, murmura-t-elle, comme si elle se parlait à elle-même, de faire mourir ainsi un homme dans la force de Tâge... Dieu est cruel!.. . Il m'enlève un père, et il laisse vivre tant de choses qui me sont maintenant indifFé-

rentes l... Quand vous êtes entré, je me demandais pourquoi le jardin était encore là, comme si rien ne s'était passé, et comment ses rosiers pouvaient encore fleurir, maintenant qu'iZ est mort?...

Philippe jécoutait parler l'orpheline avec un étonnenient mêlé de sympathie. Il ne s'était pas attendu à trouver, au fond de ce coin perdu de la province, une nature si franche, si peu maniérée, exprimant sa douleur avec tant d'énergique simplicité.

— Oui, répliqua- t-il, la mort est cruelle; mais, si brutale qu'elle soit, elle ne détruit pas la personnalijté tout entière de ceux que nous avons aimés... Leur souvenir reste et converse encore avec nous... Voulez- vous, mademoiselle, que je vous lise la lettre que votre père m'écrivait il y a huit jours, et où il était question de vous ?

— Oh ! je vous en prie ! s'écria- t-elle ; il me semblera que je retrouve un peu de lui !

Elle s'était rassise, les mains nouées sur ses genoux, le buste penché en avant, et ses grands yeux fixés sur Desgranges, qui avait déplié la lettre de Diosaz. Il la lut lentement, presque en entier, «omettant seulement quelques réflexions qu'il jugeait inutile de faire connaître à la jeune fille. CcUe-ci, en entendant cette lecture où revivait toute Tàme aflectueuse et tendre de son

père, s'était remise à pleurer doucement, silencieusement. Philippe se sentait pénétré d'une émotion croissante, et quand il acheva les dernières ph/ases de la lettre, sa voix altérée était presque aussi mouillée de larmes que les yeux de Mariannette.

— Maintenant, mademoiselle, dit-il en repliant le papier où Diosaz avait écrit ses suprêmes recommandations, et sur les lignes duquel l'orpheline attachait des regards avides, presque jaloux, — maintenant vous êtes au courant de la mission toute particulière qui m'a été confiée, et j'attends vos instructions.

— Pourquoi faire? demanda-t-elle, comme brusquement réveillée d'un songe.

— Mais, reprit-il un peu étonné, pour me mettre à ipême de remplir le mandat assez délicat dont m'a chargé Diosaz... J'aurai besoin d'avoir le détail des immeubles pour lesquels un litige est à craindre... Il me faudra entrer en rapport avec votre notaire et avec celui de vos tantes ; enfin prendre les mesures conservatoires nécessaires à la sauvegarde de vos intérêts... Il est donc indispensable que nous examinions ensemble les papiers du défunt...

— Non, non! se récria-t-elle d'une voix suppliante, n'exigez pas cela!... Je ne peux pas... Jie ne veux pas!

42 AMOun d'automne

— Pourtant?.., objecta-t-il, éba/ii.

— Quoi ^ reprit-elle avec un accent prssque indigné, quand la terre sous laquelle on vient de mettre moa père est encore fraîchement remuée, vous croyezi que je vais discuter des» queâticas d'intérêt, fouiller des tiroirs pour chifl&er safort\me?... Et si, comme vous le craignez, pour m'assurer la possession de quelques lambeaux de terre, il faut plaider, vous vous imaginez que j'aurai le cœur .d'étaler en pubUc Isa secrets de famille de mon père et de traîner ses sœurs devant les tribunaux?... Non, monsieur, ne me parlez de rien de pareil... Je veux qu'on me laisse en paix avec mon chagrin et mes souvenirs... Je n'ai aimé qiu'une personne au monde : mon père... Je veux vivre en esprit avec lui, comme s'il était encore dans sa maison, et je n entends pas qu'aucune autre occupation vienne me distraire de mon. deuil I

Elle s'était levée, et dans son geste saccadé, impératif, il y avait comme un absolu commandement enjoignant à Desgranges de ne plus insister. Il s'était levé à son tour et la considérait avec étonnemem. Bien qu au fond de son esprit sceptique et raisonneur il taxât d'enfantillage romanesque l'indignation de Torphellne, et encore qu'il fût ennuyé de la résistance inattendue de la jeune Savoyarde^ il ne pouvait

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