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s'empêcher d'admirer l'obstination de cette enfant^ qui ne voulait pas être troublée au mili^eu de sa douleur. La figure expressive de Mariannette^ soudainement animée par la surexcitation , aidait encore à développer en lui ce sentiment admiratif. Le $ang qui était monté au visage de la jeune fille avait rosé ses joues et allumé ses prunelles; elle étale en ce moment très jolie, malgré ses traits tuméfiés et ses paupières rougles par les larmes. — Philippe essaya une dernière objection :
— Je respecte votre chagrin, mademoiselle; mais^ si vous aimiez votre père, il me semble que la meilleure marque daflfeccion que vous puissiez lui donner, c'est de respecter les volontés qu'il a clairement exprimées.
Elle secoua obstinément la tête :
— Mon père a rempli . le devoir d'un bon père en s'occupant de mon avenir; moi, je fais mon devoir de fille aimante en le pkurant et en ne pensant au'à lui... N msistez plus!
Philippe comprit que, dans un pareil moment, toutes ses objurgations viendraient échouer devant cet entêtement de la tendresse filiale. Il pensa qu'il fallait laisser au temps le soin de modifier les idées de cette jeune montagnarde. Il s'inclina de nouveau respectueusement :
— Permettez-moi en ce cas, mademoiselle, de
prendre congé de vous... Je souhaite que votre pieuse obstination n'ait pas de résultats fâcheux pour votre repos 5 mais je crains . bien que votre famille^ moins scrupuleuse, ne vienne vous arracher à ces douloureuses pensées que je respecte. Toutefois, comme j'ai, moi aussi, un devoir impérieux et respectable à remplir, je vous demande la permission de me représenter devant vous dans un mois... D'ici là, peut-être la force des choses vous aura inclinée à changer de manière de voir.
Elle secoua les épaules d'un air tristement incrédule :
— A quelque moment que vous vous présentiez, monsieur Desgranges, vous serez toujours le bienvenu dans la maison de votre ami.
— Au revoir, mademoiselle !
Il était déjà sur la galerie, quand elle le rappela :
— Monsieur, balbutia-t-elle, si j'ai été un peu brusque avec vous, ne m'en veuillez pas... Je me sens si malheureuse !
— Je ne vous en veux pas, mademoiselle, je vous comprends...
— Eh bien! ajouta-t-elle avec un accent de prière, si vous ne me gardez pas rancuAie, confiez-moi pour quelque temps la lettre que vous a écrite mon père... Je voudrais la relire...
AMOUR d'automne 4f |
Songez!... c'est mon seul bonheur maintenant de vivre avec tout ce qui reste de lui!....
Philippe hésita tout d'abord; puis, espérant que peut-être cette lecture amènerait l'orpheline à des résolutions plus raisonnables, il lui donna la lettre.
— Je viendrai vous la redemander dans un mois, dit-iL
Elle arrêta un moment sur lui de grands yeux reconnaissants 5 ils se serrèrent la main et il s'éloigna.
OUK D AUTOH
^E résultat négatif de son entrevue avec M"* Diosaz désorientait Philippe. Il s'était arranp^e pour rester absent de Paris jusqu'à la fin de l'automne, et il ne se souciait guère d'y retourner. D'un autre côté, il trouvait peu récréatif d'attendre pendant des semaines, à Talloires, le moment où se modifieraient les résolutions de l'orpheline. Il décida d'occuper son loisir forcé en visitant la Savoie, qu'il ne connaissait pas. Parlecol d'Entrevernes, il gagna les Bauges, et s'enfonça dans les solitudes de ce pays de grands pâturages et de hautes forêts. [1 atteignit Chambéry, remonta la vallés de l'Isère jusqu'à Albertville, et, par d'étroite» gorges boisées, franchit les montagnes qui le sépa-
raient de Chamonix. Les aspects^ tantôt grandioses et tantôt intimes, du paysage savoyard le charmèrent : les aiguilles neigeuses, toutes blanches sur le ciel bleu, avec de noires sapinières à leurs pieds ; les pâturages élevés ou fument çà et là des feux de pâtres et où chantent les clarines des troupeaux ; la vivacité fraîche des verdures , mêlée aux colorations et aux mirages d'une lumière déjà méridiopale. .— Philippe se plongeait dans cette nature virginale et robuste comme en un bain de renouveau. Il y retrouvait les merveilleux aspects de la Suisse, mais avec plus de simplicité et de calme, — une Suisse baignée de couleurs plus chaudes, plus italiennes, sans le tapage agaçant des touristes, sans la banalité des gîtes et Tapprêt théâtral du décor.
Au bout de quatre semaines, la pensée des tracasseries procédurières au milieu desquelles M"® Diosaz, livrée à elle-même, se débattait * peut-être, lui donna comme un remords du plaisir qu'il prenait, et il se remit en route pour Talloii:çs, Il y revenait plus gaillard, plus allègre et mieux portant. Pendant ces excursions à travers le pays de Marcelin Diosaz, le souvenir de son ami mort ne l'avait pas quitté. A chaque surprise nouvelle du paysage, il se remémorait l'enthousiasme avec lequel l'étudiant savoyard parlait des beautés de sa terre natale. Les gla-
ciers, les forêts et les cascades lui rappelaient telle o"i2 telle conversation de leur jeunesse, et il lui semblait entendre la voix du défunt résonner derrière lui. Aussi, en retraversant le lac, s'était-il juré, quoi qu'il advînt et quelque difficulté qu'il rencontrât, de remplir fidèlement près de Mariannette la mission posthume dont il était chargé.
Quand, un jeudi du commencement de juillet, le bateau de l'après-midi déposa Philippe sur le ponton de Talloires, le village était, comme en juin, enveloppé du même calme recueilli, bercé dans» son sommeil par la même mélopée assourdie des sauterelles des vignes; seulement le ciel était tendu d'un transparent voile de minces nuages blancs, dont la surface, pareille à de la neige foulée, laissait filtrer une lumière plus tendre sur le lac d'un vert cendré. Après s'être installé à l'Abbaye et avoir secoué la poussière du voyage. Desgranges résolut daller immédiatement informer M"® Diosaz de son retour. Au lieu de remonter vers le bourg, il suivit, à l'ombre des peupliers, un chemin de halage qui serpentait entre les vignes et la berge, et passait au bas du clos du Vivier. Tout en longeant le talus sinueux, fleuri de reines-des-prés, il se demandait dans quelles dispositions il retrouverait Mariannette, et quels nouveaux arguments il em-
ploierait pour la convaincre. Il aperçu i^bientôt la façade méridionale du logis Diosaz. Les platanes étendaient leur ombre sur les pelouses fraîchement tondues 5 les rosiers piquaient çà et là d'une note rouge la verdure des vignes, et la loggia aux volets verts entre-bâillés semblait dormir à l'abri des glycines qui festonnaient ses piliers. Philippe contourna lentement le clos de vignes, longea un sentier caillouteux aboutissant à la route, et, tout à coup, arrivé à l'angle de la maison, s'arrêta, intrigué par un spectacle très inattendu.
La route était grouillante d'enfants, fillettes et garçons, se bousculant bruyamment pour approcher plus près du mur, au-dessus duquel régnait la terrasse du premier étage. Toutes les conditions et tous les âges étaient représentés. .11 y avait des marmots en robe et des ado- Jescents aux vêtements devenus trop courts pour leurs membres allongés par une brusque croissance; des bambins de sept à huit ans et de grandes filles qui allaient en avoir seize. Tout ce jeune monde aux cheveux embroussaillés, aux yeux agrandis par une mystérieuse convoitise, était couvert de haillons d un arrangement pittoresque et curieux. Les robes déteintes ec effilochées laissaient voir des jambes nues enfoncées dans des souliers ferrés^ des cous hâlés et des
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bras grêles. Des filles étaient coiffées de feutres d'iiomme, à Tabri desquels étincelaient Isaors yeux bleus. Des garçonnets n'avaient pour tout vênement quune cheniire sans bouton et une^ 4:uk)tte en lambeaux. De joyeux rires illuminai ..nt ces yeux d'enfants, découvraient des dents blanches et égayaient toutes ces mines épaiiouie$. Çà et là, quelques filles, plus correctement vécues, tricotaient un bas d*un air sage et ^ourmandaient l'impatience de la troupe.
Dominant tout ce grouillement enfantin, M"® Mariannette Diosaz en personne était accoudée au parapet de la terrasse, entre un grand sac de gâteaux secs, une sébile remplie de gros &QUS et un paquet de hardes neuves. Très affai- .rée, nu'tête, la taille serrée dans sa robe de deuil>les cheveux frisottant autour de son visage animé^ elle s'égosillait à établir un peu d'ordre dans ce fouillis de têtes remuantes et de bras tendus vers elle.
— Allons, disait-elle d'une voix impérative, très nette, musicalement timbrée, les filles d'abord!... Que les garçons se reculent!... Ceux qui n'obéiront pas n'auront rien... J'ai apporté des gâteaux pour les tout petits... Marie Brogny, toi qui es la plus sage, tu vas les prendre dans un coin et leur distribuer cela. . .
En même temps, elle jetait le sac à l'aînée dc%
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fillettes^ tranquillement occupée à tricoter son bas.
— Maintenante reprit-elle^ lesb grandes auront des fichus^ des tabliers et des chapeaux de paille, •• Qu'on se place par rang dage, et que celles auxquelles j'aurai donné sortent des rangs au fur et à mesure... Étiennette Villaz,. ton feutre ne. dent plus sur ta tête 5 tiens, voici un chapeau neuf... Toi^ Joséphine^ tu donneras ce châle. à ta mère, qui a un mauvais rhume....
Ainsi, à tour de rôle^ son bras, sans cesse en mouvement, envoyait par-dessus le parapet, à celle-ci un mouchoir, à celle-là un col, à une autre un tablier d'indienne. La distribution allait être terminée, quand M}^^ Diosaz poussa une exclamation en avisant soudain une nouvelle venue qui se présentait au pied de la terrasse.
— Comment Philomène Malfroy, toi aussi!. . .
Une grande £lleJ... Tu nas pas honte de venir quémander avec des bambines ? Quel âge asrtu ?
La grande fille ainsi interpellée portait encore des vêtements de fillette où elle paraissait ibrt.à l'étroit, bien qu'elle fût mince et élancée comme une asperge sauvage. Sa jupe trop courte montrait unq paire de jambes nues, brunes et nerveuses^ sa poitrine déjà formée menaçait de faire éclater son corsage à TétofFe usée 3 sous son chapeau de paille, on apercevait une figure
maigre, allongée, avec des yeux brillanrs ec des lèvres de chèvre gourmande. — Elle répondit en baissant sournoisement les yeux, tandis qu'un sourire futé élargissait sa bouche :
— J'aurai dix-sept ans à la Saint-Maurice, mademoiselle.
— C'est l'âge où une fille doit travailler chez elle au lieu de vagabonder par les champs, comme tu en as Fhabitude.,. Je vais te donner de quoi te confectionner un casaquin, mais à condition que tu le coudras toi-inême... Le tien a grand besoin d'un remplaçant... Maintenant, au tour des garçons!... J'ai des sous pour les plus petits et des livres pour les plus sages.
Les garçons se poussaient en tendant leur chapeau. Mariannette accompagnait chacun de ses menus cadeaux tantôt d'un conseil et tantôt d'une réprimande, le tout lancé d'une voix nette et ferme, avec un mélange de vivacité et de bonté. Elle souriait rarement, et dans le son même de ses paroles on sentait percer un accent de tristesse; toutefois, il semblait à Philippe que la douleur de la jeune fille n'avait* plus l'amertume et l'exaltation du premier jour. Au moment où la distribution allait être terminée, il franchit brusquement la foule des bambins et, planté au bas de la terrasse, le chapeau à la main, il die d'un ton moitié grave, moitié plaisant s
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— Moi aussi, mademoiselle, j'aurais une grâce à vous demander.
En reconnaissant Philippe, Mariannette ébaubie ne put s empêcher de rougir. Elle abandonna vivement la terrasse et descendit elle-même ouvrir la porte au voyageur,
— Entrez, monsieur Desgranges! murmurat-elle... Excusez-moi; vous me surprenez au milieu de ma distribution du jeudi... Je l'avais suspendue depuis un mois, et il m'en a coûté de la reprendre... Mais les enfants trouvaient le temps long, et j'ai eu pitié d'eux.
Tout en parlant, elle avait conduit Philippe sous les platanes, à l'ombre desquels s'arrondissait une table de pierre, entourée de sièges rustiques. Elle avait présenté une chaise au visiteur et s'était assise elle-même. Accoudée sur la table, les deux mains jointes sous son menton, elle tenait son visage tourné vers Desgranges et semblait attendre qu'il parlât le premier. Au frémissement des lèvres de M^^* Diosaz, à l'humide éclat de ses yeux, celui-ci devinait qu'elle était en ce moment très émue, et il hésitait à aborder de nouveau un sujet nécessairement pénible.
Il y eut entre eux une minute de silence, interrompue seulement par le gazouillis d'un chardonneret qui avait niché dans les platanes 3 puis Philippe commença doucement *
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— Vous le voyez, mademoiselle, je suis homme de parole... Un mois s'est passé depuis que j'ai eu l'honneur de me présenter devant vous, et voici que je viens de nouveau vous tourmenter. Pardonnez mon insistance indiscrète et permettez-moi d'espérer que, cette fois, je réussirai à vous convaincre.
Elle eut un mouvement de la gorge, comme pour renfoncer un sanglot, puis d'une voix raffermie :
— Oui, monsieur, répliqua-t-elle, je suis prête à obéir aux recommandations de mon père... Ne me croyez pas l'esprit versatile, cependant... J'ai, au contraire, le défaut d'être très entêtée... Mais, ajouta-t-elle avec un accentindigné, ainsi que vous l'aviez prévu, d'autres personnes se sont chargées de troubler le silence dans lequel je voulais me renfermer... C'est odieux I... Mes tantes n'ont pas même attendu la fin de mon premier mois de deuil pour entrer en discussion avec moi... Venez, monsieur^ vous trouverez là-haut les citations que j'ai reçues par huissier, et vous les examinerez, ainsi que les papiers laissés par mon père !
Elle s'était levée et précédait Philippe sur les marches de l'escalier. Sous l'auvent de la galerie du premier étage,unevieilleservante,coifréed*un bonnet de linge à longs tuyaux, tricotait activement:
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— Penronne, dit W^^ Diosaz^ tu vas ouvrir et aérer la chambre i^ene.
Là paysanne savoyarde releva vivement la tête et montra, un visage bruni^ durci comme un vtettx.'boâascu]ftté^ elle -piqua une aiguille dafis ses DQjèçbes ^ises, puis, fegardant akemative* ment sa jâuae laaîtresfle et le visiteui* étranger :
^*-..Le. cabinec de travail de défunt monsieur ! s'écria«t-eUe^ eb l bon Dieu I pauvre demoiselle, allez-vous eocore vous y calfeutrer comme Fautre matin^ pour en sortir avec le sang oôurné et les yeux brûlés à force de pleurer?... Il faudrait pourtant voir à vous faire une raison 1 . . .
— Obéis-<moi, Perronne, répliqua Mariannette... Voici jmonsieur qui était le meilleur ami de mon père..* Il aura besoin de travailler dans la chambre verte, cav il veut bien s'occuper de mettre de l'ordre à nos affaires... Va donc vitement ouvrir les. volets.
La servante s'achemina lourdement vers la chambre verte, où ils la suivirent. Quand les volets furent entre-bâillés, Philippe aperçut dans un coin le bureau de Marcelin Diosaz, encore couvert de lettres et de liasses de papiers, le cartonnier surmonté d'un buste de Saussure, la bibliothèque vitrée et l'armoire contenant les préparations pharmaceutiques nécessaires à un médecin de campagne. Sur la tablette de la
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cheminée, U reconnut sa photographie, qu'il avait jadis envoyée à Diosaz et que celui-ci avait soigneusen^ent encadrée.
— Mon père, dit Marîannette, après un moment de silence, se tenait presque constamment ici dans les derniers moments de sa vie, et c'est ici que vous me permettrez, monsieur, de vous installer... Vous trouverez là, sur le bureau, les papiers timbrés dont je vous al parlé, et dans ce tiroir, la clé du cartonnier... J'espère que vous voudrez bien {M'endre vos repas chez nous. Vous y serez un peu mieux qu'à l'Abbaye et vous pourrez travailler plus à votre aise. — Tu entends, Perronne, ajouta-t-elle en se tournant vers la servante occupée à épousseter les meubles, M.. Desgranges mangera avec moi... Dès ce soir, tu mettras un second couvert et tu organiseras ton dîner en conséquence.
Philippe essaya de protester en déclarant qu'il ne voulait d'aucune façon être une cause de dérangement pour M"* Diosaz. Elle le regarda d'un air étonné :
— Ne me refusez pas, insista-t-elle, vous me chagrineriez... Mon père se réjouissait tant de vous faire les honneurs du Vivier!... Laissezmoi au moins la consolation de le remplacer,... autant que me le permet mon isolement. Dans nos campagnes savoyardes, on ne sait pas faire
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de cérémonies^ et ce qu*on offre est toujours offert à plein cœur.,. C'est convenu, n'est-ce pas?
Philippe s'inclina en signe d'assentiment.
— ^ Je désirerais, demanda-t-il, jeter, sur-lechamp, un coup d œil sur le vilain grimoire de l'huissier de vos tantes... Me le permettez-vous?
— Je vous en prie, monsieur, ne vous préoccupez pas de moi... Perronne veillera à ce que rien ne manque à votre installation. Nous soupons ici à sept heures, mais quand vous serez las de votre lecture, si vous voulez descendre au jardin, je serai heureuse de vous tenir compagnie... Au revoir, monsieur Desgranges, et merci d'avance.
Resté seul, Philippe prit d abord connaissance des actes d'huissier dont lui avait parlé Mariannette. Il s'agissait d'une demande en partage des immeubles restés indivis encre Marcelin Diosaz et ses tantes, suivie d'une assignation en restitudon de certains fruits indûment perçus, prétendait-on, par le défunt. Ainsi que lavait prévu Diosaz, sous les expressions entortillées du jargon Juridique, on devinait une intention bien arrêtée de harceler impitoyablement l'orpheline. Philippe était arrivé à temps, et il n'y avait çlus une minute à perdre. Aussi, séance tenante, commença-t-il à fouiller le cartonnier et à trier
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les papiers qui y étaient contenus. Il s'absorba si bien dans cette besogne que deux heures s'écoulèrent sans qu'il s'en doutât, et qu'il entendit tout à coup denière la porte la voix de Maiiannetts :
— Mionsienr Desgranges, di^it la jeune fille, le souper est prêt, et Perronne déclare que, si Cil tarde encore^ son rôti ne sera plus mangeable !
Il s'excusa, mit les paperasses sous clé^ lava ses mains poudreuses errse rendit dans la salle à manger, où la jeune fiJle l'attendait. Elle lui indiqua sa place, en face de la fenêtre, dont la baie encadrait tout un pan de la montagne de Saint- Germain, magnifiquement éclairée par le soleil couchant. Le regard s'y reposait gaîment sur une perspective de prés et de taillis, avec un premier plan où des peupliers d'Italie élançaient leurs sveltes fuseaux de feuillées frémissantes.
En dépliant sa serviette, Philippe surprit dans les yeux de M^^® Diosaz, tournés vers lui, une inquiète expression interrogatrice.
— Tout marchera bi«n, je l'espère, afîîrmat-il pour la rassurer... Demain, j'irai à Annecy voir votre notaire^ et je tâcherai, en même temps, de confesser l'avoué de vos tantes. Elles me paraissent mettre dans cette affaire un acharnement ridicule et odieux
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Les yeux de Mariannette redevinrent hi|mides.
— Je ne sais pourquoi elles m'en veulent, soupira-t-elle, à moins qu'elles ne me fassent un crime d'avoir été bien aimée par mon père et de l'avoir bien aimé I
Ils cessèrent de parler du procès, et la conversation roula uniquement sur Marcelin Diosaz. On a toujours prétendu qu'un bon repas pris en commun est le meilleur moyen de rapprocher intimement des personnes étrangères Tune à l'autre; mais, indépendamment de la familiarité qui s'établit plus facilement entre* deux convives, le cher souvenir de Diosaz était un puissant trait d'union entre Philippe et Mariannette, bien que les différences d'âge, d'habitudes -et de milieux semblassent . creuser pour tout le reste un fossé profond entre eux. — A l'exception de deux années passées dans un couvent, à Chaml^éry, la jeune fille n'avait jamais quitté son père.
— Nous nous aimions tant ! dirait-elle à Philippe, nous ne nous séparions presque jamais. J'accompagnais mon père dans ses tournées à travers les villages; il m'apprenait à panser les malades et me donnait mes premières leçons de botanique. De temps à autre, nous faisions des ascensions sur les montagnes voisines. Une fois, nous sommes montés sur la Tournette. Dans les
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endroits difiiciles, mon père me portait dans ses bras. Quand nous sommes arrivés au Fauteuil y nous nous sentions si heureux d*être tous les deux seuls, là-haut, en face de ce grand spectacle, que nous nous sommes embrassés en pleurant... Lorsqu'il fera un temps bien clair, il faudra que vous montiez à la Tournette, Vous verrez comme c'est beau, le Mont-Blanc et ces soixante lieues de montagnes neigeuses qui fuient devant vous !...
Dans l'animation que Mariannette mettait à vanter les beautés alpestres, Philippe retrouvait un écho des descriptions colorées de Marcelin Diosaz. Cette jeune Savoyarde, si enthousiaste et si simple, si sincère à la fois et si digne dans sa douleur, si tendre et si énergique, l'étonnait autant que le pays lui-même. Dans le milieu mondain et artificiel où il avait vécu, il n'avait jamais rencontré de jeunes filles semblables. Celles qu'il avait connues étaient maniérées et poseuses, ou hardies comme des garçons. Aucune n'avait cette fraîcheur d'âme unie à cette maturité de caractère. Tandis quelle le servait, il la regardait attentivement. Il admirait ces yeux purs que jamais n'avait teints un crayon noir, ces joues et ces lèvres saines dont jamais un cosmétique n'avait terni la fleur ni empâté le modelé. Assurément, elle avait les attaches
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des poignets trop fortes, et une Parisienne eût dédaigné la robustesse de ses mains que rougissait un sang trop riche. On devinait en elle un peu du tempérament de la paysanne^ sa mère; mais tout cela était salubre, franc et bien équilibré. Cela sentait bon, comme la terre fraîchement remuée et Thef be récemment coupée.
— Et à part vos excursions dans la montagne, demanda-t-il, n êtes-vous jamais sortie ?
— Je nai pas été plus loin qu'Annecy et Cbambéry.
— Jamais vous n'avez été au théâtre?
— Oh! Dieu non!
— Ni au bal?
— Au bal?... Si, une fois, dit-elle en souriant... J'avais reçu la visite d'une amie, et mon père avait été appelé dans la soirée auprès d'un malade ç alors nous résolûmes de nous donner au moins une fois dans notre vie l'illusion d'un bal. Toute la provision de bougies fut employée à illuminer l'appartement. Nous avions bouleversé les commodes et les armoires pour nous confectionner des toilettes, et quand le salon fut éclairé a giorno, nous y entrâmes solennellement toutes deux en robes décolletées. Nous valsions dans la grande pièce vide, n'ayant que nos voix comme orchestre. De temps à
antre, Perronne apparaissait avec des sinops sur un plateau et nous offrait des rafraîchissements. Lorsque xaoii père rentra^ il s amusa beaucoup de cotre idée, et, se mettant de la partie, il nous fit danser à tour de rôle, tandis que l'une de nous jouait des valses au piano. •• Voilà Tunique bal auquel J aie assiscé, et jamais je n'ai ri de si bon cœur... Ah! voyez-vous, nous étions trop heureux «t cela ne . pouvait durer !
En lentendant, Philippe se trouvait transporté à mille lieues de son monde de polinciens affairés, d'artistes fiévreux et de femmes nerveuses. Ce que Marîannette lui racontait ressemblait si peu à la vie que ce Parisien parisiennant avait menée depuis qu'il était sorti de Tadolescence ! Et Mariannette elle-même, dans sa simplicité de rose paysanne, était si différence de ces créatures compliquées et facdces, étrangement et délicieusement perverses, dont il avait fait jusqu'alors sa société préférée!... Ce caractère tout d'une pièce le désorientait et en même temps exerçait sur lui une action calmante et reverdissante. — Lorsque, vers neuf heures, il prit congé de TorpheUne^ il se sendt moralement réconforté et rajeuni. Au dedans de lui, une source vive semblait avoir soudain jailli; — une de ces fontaines printanières et vierges comme nous en sentions parfois sourdre dans nos cœurs, à l'aube
de la prime jeunesse^ au fond du collège, quand nous venions de lire de beaux vers, ou qu'à travers les fenêtres du dortoir, nous voyions au loin les collines empourprées par un clair soleil de mai^*»
E ciel de la Savoie et le voisinage de Marîannette eurent encore une autre influence sur Philippe : ils lui rendirent le goût du travail. Après un examen sommaire des titres de propriété de Torpheline, il s'était d'abord imaginé qu'une seule conférence avec les gens d'affaires d'Annecy suffirait à aplanir toutes les diflicultés. Mais il connaissait mal la province, où la lenteur tatillonne des esprits formalistes, les inimitiés locales, les querelles politiques, compliquent les questions les plus simples en apparence. A près des pourparlers diffus avec un notaire bavard et un avoué retors, il pressentit que les adversaires de M"* Ciosaz emploieraient le vert et le sec pour
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embrouiller les choses. Il se remit donc bravement à l'étude de la procédure, et du droit civil, qu ilavait un peu perdusdevue. Pendantdes aprèsmidi entières, enfermé dans la chambre verte, il compulsait des dossiers, feuilletait le code, analysait des pièces, et il était étonné de ne pas trouver le temps aussi long qu'il l'aurait cru.
A la vérité, cette besogne aride était variée d*agréables intermèdes. Lorsque Philippe, fari- ' gué de déchiffrer des actes ou de minuter des projets d'exploits, descendait au jardin pour respirer, il y trouvait Mariannette occupée à ébourgeonner sa treille ou à étendre du linge sur la haie. Le grand sourire clair du lac, joint à la vue de cette jeunesse en train de s'épanouir, suffisait pour lui rafraîchir le cerveau. D'ailleurs la monotonie des heures d'étude était coupée par le dîner et le souper qu'on prenait pour ainsi dire en plein air, pendant les jours de grande chaleur. On dressait la table sur la galerie, entre les vignes grimpantes des piliers, et il semblait qu'on fût de plain-pied avec le jardin et la montagne. Fatigué de la cuisine trop raffinée et des vins savamment frelatés des dîners parisiens, Philippe savourait avec volupté les simples menus des repas ordonnés par Perronne. — Le vin rose qui pétillait dans son verre était le produit des vignes voisines 3 le poisson sortait du lac; les
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oôtelectes et les gigots provenaient de petits mou? tons de montagne à la chair succuknoset fine:, les vaches de la maison avaient fourni la crème et le beurre; les légumes et les; fruits avaient été cueillis le matin même dans le potager; les; fleurs du jardin égayaient la nappe blanche, et le tout était servi par les mains adroicas de Mariannence, qui, assise en face de Desgranges et. le regardant avec ses yeux limpides, semblait. une. éooar nation de tout ce qu'il y avait de fraîcheuiietds beauté aux entours : — la transparence àxi lac^ le parfum des fraises, la saine beauté des roses, la lumière colorée des montagnes aux lignes harmonieuses, un peu de tout cela se retr&uvait en elle. Avec cette cordialité bonne enfant qui c?.ractérise les mœurs savoyardes,, elle était vice arrivée à traiter son hôte d'une façon respectueusement Êmiilière^ et lui-même,, mis à lîatse par la franchise de cet accueil, avait pcisi avec elle les façons quasi, paternelles d'uni vieilv ami.
Parfois, au milieu de ses élucubrations juridiques, Philippe, penché sur un. dossier,, enteadaic s'entr'ouvrir la porte de la chambre vence» C'était Mariannette qui entrait discrètement et qui apportait comme un rayon de soleil dans le poudreux refrognement noir des livres et des paperasses de la chambre d étude. Elle reprochait doucement à son conseil de mener une vie tiop
casanière et le poussait^ à prendre quelques disr tractions au dehors.
Un soir, elle lui dit: « Monsieur Desgrange*, si vous voulez m'en croire, vous quitterez votre besogne une heure plus tôt, nous avancerons le souper, je vous montresài le plus joli des hameaux de Talloires, — Angon, où j'ai une course à faire... C'est à un quart d'heure d'ici, et je suis certaime que vous serez content de vocœ promenade. ••
Après le souper, ils gagnèrent Angon en Icmgéant les bords du lac. Mariaimette n'avait, neû exagéré et le site était d'une intimidé charmante; — En face du hameau, un torrent jaillissar d'une fissure de la montagne. Il tombait d'uk seul jet à travers les hêtres, faisait tourner un moulin accroché à la paroi rocheuse, puis so creHsait ua lit. dans les pierres jusqu'à Textrémicé d'une verte presqu'île^ plantée de- vignea et. d'acbres. fruitiers, autour de laquelle le lac étendait sa. nappe soyeuse. Un chemin caillouteux et rapide suivait la pente du ruisseau et, çà et là, sur les berges, une vingtaine de maisons isolées les unes des autres par d'étroits jardinet; et de grands arbres s'éparpillaient irrégulièrement. Chaque habitation avait son escalier extérieur de pierre ou de bois, conduisant à l'étage élevé au-dessus des celliers 3 sa galerie à claire- voie.
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protégée par le large auvent de la toiture savoyarde; son fenil libéralement aéré, d'où s exhalait une salubre odeur de foin. Aux balustrades fuselées des galeries, des vignes montaient et retombaient en désordre; des pots de fuchsias etde géraniums égayaient d'une note rouge la verdure des pampres et le brun foncé des charpentes. Parfois une cage, où chantait un chardonneret, y pendait à côté de la claie où séchaient les fromages De robustes noyers, poussés à l'angle des façades, croisaient leurs branches au-dessus du chemin, et enveloppaient te hameau tout entier d'une obscure et aromatique fraîcheur. Cette voûte feuillue où se perdaient les toits moussus courait ainsi jusqu'au lac, et, à l'extrémité de la coulée de verdure, on voyait fuir tout au loin, sur l'eau bleue, une barque dont la voile blanche se gonflait, ou dont les rames scintillaient au soleil.
A Angon, tout le monde connaissait Mariannette. La ménagère occupée à écosser des haricots sous l'auvent de sa galerie, le paysan en bras de chemise, qui rebattait sa faux sous le cintre d'un cellier, lu» envoyaient un respectueux bonjour. Elle avait pour tous un sourire et un mot aimables, s'arrêtant près de chaque seuil, interrogeant sur sa santé une fillette assise près de sa Vache dans un bout de pré; demandant des nou-
velles de son mari à une femme qui gravissait les degrés de pierre, droite sur ses hanches, les bras levés et arrondis pour soutenir un paquet d'herbes qu'elle portait sur la tête» Philippe admirait la façon naturelle et affable avec laquelle elle s'intéressait aux détails de la vie nis^ tique. Elle savak causer avec les paysans dans une langue aisée, simple, familière et digne à la fois. — Quand elle se fut entendue avec l'un d'euic sur certains travaux urgents à effectuer dans ses vignes, elle conduisit son hôte jusqu'à l'extrémité delà presqu'île. Là, plusieurs de ces bateaux plats en usage au bord du lac étaient amarrés à des pieux. Mariannette regardait silencieusement la surface tranquille de leau limpide, que le couchant commençait à empourprer. Tout à coup, elle demanda à Philippe :
— Savez-vous ramer, monsieur Desgranges ?
Il répondit affirmativement.
— En ce cas, si vous le voulez, nous reviendrons au Vivier par eau... La soirée est si belle que ce serait dommage de ne pas vous montrer le fond du lac au soleil couchant... Je vais prier notre vigneron de nous prêter ses rames et son bateau.
. Elle rebroussa chemin et alla parler au vigneron, qui émergea bientôt de l'obscurité du sentier, avec une paire de rames sur l'épaule. —
Quelques xoitnufes après ^ le bateau s^éloignaic len temeac du talusi.
Matiannecte s'était assise à. L'arrière et Des^ granges ramait à lavant. Pour êtze plus à Taiseï» il avait jeté son feutre à ses, pieds. Lorsque^daas Ia.manœuvre> son corps se. renversait en arrièr^^ les rougeurs du soleil déclinant éclairaient à plein son buste élégant^ sa barbe ea pointe^ son teint hâiédé>à et son front lafge surmonté de cheveux coupés en brosse. Lemiouvemeai; quiL se.don>nait, et aussi liliumination du soir^ rosaient. son visage et allumaient ses yeux aux paupières alloar gées. Il s'était opéré ea lui un soudain rajeunis* semeat. Tout à rheuce encore, Maciannetfie l'avait surpris courbé sur les paperasses du cartonnier, le dos rond et le front plissé^ ayant dans son attitude quelque chose d'alourdi et de fatigué; maintenant elle était émerveillée de lui voir tant de lueurs dans la physionomie, tant de vigueur et de souplesse dans le jeu des articulations, et elle ne put s'empêcher d'eaÊiire naïvement la remarque :
— Oh ! s'écria-t-elle, mais vous ramez comme Ma jeune k>mme!
— Le compliment parut médiocrement flatter Philipp^^ quL répliqua d'un ton piqué. :
— C'est, en effet une habitude de jeunesse... J'ai beaucoup canoté jadis;.*. car> nous, autres
PamietiSj noos ne sommes pas aussi inhabiles a«x exerdces du corps qu'on le croit en province.
— Vraiment?
Vetis voiw imaginiez, je suis sut, que nous
étions tous défetés ec lamollis par une vie d'oisiveté et de plaisir?
— Oh ! non. . . Seulement. . . Elle s'arrêta Court et reprit : — Pardonnez- moi, j'ai sur l'existence qu'on mène là-bas des^idées très vagues et 'sans doute très fausses... Ici, en général, j'en conviens, on a de Paris une assez mauvaise opinion, et les mères de famille craignent d'y envoyer leurs enfants.
— Hum!... Elles n'ont pas tout à fait tort.
— Penseîrvous?.,. Moi, je crois que, lorsqu'on doit se gâter, on se gâte tout aussi bien en province... Voyez mon père, il est revenu de Paris avec le cœur intact et l'esprit encore mieux trempé.
— Oh! ma chère enfant, Diosaz était un diamant, lui; rien ne pouvait l'entamer. . . Mais il y a des caractères faibles, et, là-bas, les tentations sont si fortes !
-*^ Oui, je sais, repartit-elle ingénument.
— Comment ? s'exclama-t-il, stupéfait d'une affirmation* aussi catégorique.
— * Je m'explique mal. . . J'ai entendu . dire que les jeunes gens s'y perdent dans de mau-
72 AMOUR d'aUTOMNB
vaises compagnies ^ seulement j'imagine que ces choses-là ne se passent que dans des milieux inférieurs et très corrompus... tandis que dans la bonne société, chez les gens bien élevés...
— Les gens bien élevés se perdent avec les femmes de leur monde, voilà toute la différence! riposta ironiquement Philippe.
— Quoi! il y a des femmes et des jeun<;s filles du monde qui se respectent auisi peu.^
— Des jeunes filles, je ne dis pas, mais des femmes, assurément.
— C est une honte ! murmura-t-elle.
Philippe se mordit les lèvres. Il se repentait
maintenant d'avoir laissé échapper cette boutade sceptique et quasi inconvenante. De quoi allaitil parler à cette jeune fille.'* Le regard droit et honnêtement ébahi de Mariannette le décontenançait. Il rompit brusquement les chiens.
— Je m en veux, reprit-il, de vous entretenir d'aussi laides choses en face d'un spectacle pareil... Je n'ai pas encore vu votre pays aussi absolument beau que ce soir !
Ils étaient arrivés au milieu du petit lac. Du côté d'Annecy, le reflet du ciel orange répandait sur l'eau très calme une éblouissante coulée d'or à chatoiements vermeils. Barrant cette nappe incandescente, la presqu'île de Duingt y découpait avec vigueur son château et ses feuillages
presque noirs. Puis Teau se décolorant insensiblement prenait une teinte verte toujours plus tendre^ jusqu'au Bout-du-Lac^ où elle se fondait dans les vapeurs gris bleu qui fumaient à la base des montagnes^ tandis que les crêtes les plus élevées^ encore effleurées par le soleil, semblaient lavées d'une suave couleur mauve. — Philippe ni Mariannette ne parlaient plus. Ils étaient uniquement occupés à jouir de la calme beauté de cette radieuse tombée du jour. Tout en ramant^ Desgranges regardait M^^*^ Diosaz, assise à Tautre bout de la barque et se profilant dans ses vêtements noirs sur leau frissonnante et dorée. Sous une fanchon de crêpe, ses cheveux châtains, délissés par Tair humide^ frisottaient en fines crêpelures sur ses tempes, et les vermeils reflets du couchant y mettaient comme une auréole.
Le dernier empourprement du soir éclairait d'une virginale lueur ses grands yeux bruns et l'ovale de son visage, allongé et fin comme celui des figures de femmes du Vinci.
Peu à peu, le soleil disparut tout à fait derrière le Semnoz, et la vivacité des colorations s'assourdit. Le lac était devenu d'un vert foncé ; sur toute sa surface, on n'entendait d'autres bruits qu'un frais clapotement d'eau contre les berges et le rythme des rames maniées par Philippe. Le bateau se rapprochait de la rive, et on
débarqua au bas des vignes, dans le petit port du Vivier.
Au moment où Desgranges prenait congé de Mariannette, elle lui dit :
— Ah! cette fois, il ne faut pas que j'oublie... Monsieur Desgranges, j'ai une restitution à vous faire.
Elle tira de sa poche un petit carnet, et de ce carnet une lettre que Philippe reconnut.
— Voici, ajouta-t-elle en la lui tendant, la lettre que vous avez bien voulu me confier... Je l'ai gardée peut-être trop longtemps, excusezmoi;... mais, en la relisant, il me semblait que j'entendais encore mon père... Merci de me l'avoir laissée lire, bien qu'elle contînt... des choses qui n'étaient écrites que pour vous.
En regagnant l'Abbaye, Philippe rumina longuement ces derniers mots. — Qu'avait-elle voulu dire en parlant de ces choses écrites pour lui seul.^... Il se souvint tout à coup du passage où Diosaz faisait allusion à « ses expéditions galantes, » et il éprouva une sorte de malaise moral en songeant que ce passage avait dû attirer Fattention de Mariannette. Bien qu'il eût plus du double de l'âge de M'^* Diosaz, cela le gênait*. — Ces quelques mots jetés au courant de la plume avaient dû ouvrir à la jeune fille (^e smgulières échappées sur les mœurs de l'homme
AMOUK D*AUTpMNI Jf
qui était devenu son conseil, et Philippe en était quelque peu confus. Pour se rasséréner, il se répéta l'adage : Omnia sana sanîs, M}^^ Diosaz était si ignorante du mal que cette plaisanterie avait dû glisser sur son esprit sans y laisser d'im* pression fâcheuse. — Elle lavait remarquée cependant, sans quoi sa réflexion, en rendant la lettre, n'aurait eu aucun sens. Et de nouveau il sentait une piqûre d'ennui^ à l'idée que cette phrase avait pu le peindre à l'esprit de la jeune fille sous des couleurs équivoques.
Lorsqu'il fut rentré dans sa chambre d'auberge, un autre incident acheva de troubler sa quiétude morale. Il trouva sur sa table une lettre de M"® Archambault. Cette longue épître, écrite à la hâte sur un papier anglais épais, fort à la mode à ce moment, était décousue, eflFçrvescente et évaporée : l'image même de la personne qui l'avait rédigée. Il y avait de tout dans ces quatre pages serrées entrecroisées de lignes griffonnées en travers : des effusions passionnées, des papotages mondains et des reproches.
Camille disait son ennui de se trouver si éloignée de Philippe 5 puis, brusquement, elle passait au récit d'une reprise de la !Belle Hélène^ k laquelle elle avait assisté la veille. — La pièce itti avait paru fi-oide en comparaison de l'enthousiasmée des représentations d'autrefois. Judic fai-
sait d'Hélène une petite bourgeoise 5 elle n'avait pas le diable au corps et la lyrique extravagance de Schneider." Du reste, dans la société parisienne, tout se rapetissait et se vulgarisait; M™* dç Trois-Fontaines venait de senfuir avec son maître d'hôtel; le banquier Akar^ en rentrant du cercle, avait surpris sa femme en conversation criminelle avec un petit employé de ministère et s'était ridiculement colleté avec ce gratte-papier. Paris s'ennuyait, et Camille subissait l'influence du milieu. Puisque Philippe était encore retenu en Savoie pour plusieurs mois, elle comptait se faire envoyer à Aix, où il pourrait la rejoindre. Son mari ne voulait pas entendre parler de ce voyage, mais elle saurait lui forcer la main. Il lui était impossible de vivre loin de Philippe, et, coûte que coûte, dût-elle faire un éclat, elle irait le retrouver... Elle était trop lasse de la vie qu'elle menait! — Suivait une litanie de plaintes contre la destinée en général et contre Desgranges en particulier...
Après cette soirée si intime et si recueillie, passée sur le lac en compagnie de Mariannette^ la lettre de M""* Archambault, fiévreuse et mondaine, toute résonnante de l'écho des commérages parisiens, toute pleine d'orageuses récriminations, fit à Philippe l'effet d'une note discor dante. Elle l'impressionnait désagréablement^
i^T'Ptr
comme une violente odeur 4e musc et de patchouli qu'on respirerait tout à coup parmi les salubres émanations d'une forêt. Il résolut d'y répondre immédiatement pour exhorter son amie à la patience et à la sagesse^ et .pour la supplier de ne pas exciter les soupçons de son mari en mettant à exécution ses projets de voyage. — Tandis qu'il s'ingéniait à chercher des mots tendres^ discrètement persuasifs pour formuler des conseils de prudence^ il était étonné de la difEculté qu'il éprouvait à remplir les pages de sa lettre. Involontairement^ il repensait à sa conversation avec M"* Diosaz^ et l'image de Mariannette s'interposait entre lui et la personne à laquelle il écrivait. — Assurément M"® Archambault lui était chère. Depuis quinze ans^ Is étaient étroitement liés l'un à l'autre, et il lui devait les plus vives, les plus délicates émotions d'amour qu'il eût ressenties. Mais quelle différence entre cette femme maladivement nerveuse, se décidant toujours par à-coups violents, passant brusquement de l'exaltation au desespoir, et cette franche, droite et saine nature de jeune fille !... Philippe, suivant insensiblement la pente où l'entraînait cette comparaison, ne pouvait s'empêcher d'imaginer quelle eût été sa destinée, si, à vingt-cinq ans, il avait rencontré une fille semblable à Mariannecte et s'il l'eût épousée?...
OR D'aUTOH
Il avait passé les plus belles années de sa jeunesse en quête de plaisirs raiBnés, de subtiles et rares émonons amoureuses; maintenant, arrivé à la pleine macuricé, il se demandait s'il n'avait pas, comme dans la fable de La Fontaine, joué le rôle de « l'homme qui court après la fortune, » tandis que celle-ci va s'asseoir à la porte de « l'homme qui l'attend dans son Ui. » — La volupté la plus exquise et la plus rare n'était-elle pas, tout bonnement, l'amour d'une vierge qu'on épouse, dont on découvre seul les beautés non encore épanouies, et dont on fait la compagne des bons et des mauvais jours, des peines et des toies de toute sa vie?...
vrt
ITES-Moi, mon brave homme, suis-je bien sur le chemin qui descend à Talloires?...
Philippe Desgranges venait de parcourir le plateau montueux qui sépare Saint-Germain de Menthon-Saint-Bernard, et d*où on a toute la perspective du lac. S étant arrêté au bord d'une clairière où plusieurs sentiers se croisaient, il interrogeait un vieux paysan occupé à faire paître deux chèvres dans les broussailles.
Ce pasteur de chèvres était âgé d'au moins soixante-dix ans. Coiffé d'un chapeau haut de forme cassé, graisseux et roussi 5 vêtu d'un habitveste en loques, il se tenait très droit sous ces haillons décolores. Son corps sec^ sa barbe
bUnche^ ses yeux viis éclairant une maigre figure., lui donnûent une tournure et une physionomie étranges.
— Oui, monsieur, répondit-il en soulevant son chapeau cabossé, vous êtes sur le propre chemin qui mène à la route de Talloires... 11 est bien mauvais en cet endroit-ci, mais il s'améliore quand on a passé Perroir.
Philippe regardaiicurieusementle bonhomme, ses chèvres et le paysage rocailleux, où des genêts mettaient çà et là une tache d'or. — A un jet de pierre, une source s'était creusé un réservoir au pied d'un noyer; et, dans une cassure de roche, une masure en ruine montrait son toit de chaume elTondré et ses murs crolilants.
— Vous habitez près d'ici? demanda-t-U.
— Moi et mes chèvres, répliqua le vieux, nous demeurons dans cette maisonnette que vous voyez là, sous ce noyer.
Desgranges jeta un coup d'œil sur la masure et fut pris de compassion. Cette ruine ne devait guère mieux abriter le bonhomme que ses vêtements en haillons.
— Comment pouvez-vous loger là pendant les mauvais temps? s'écria-t-il.
— Ah! dame, reprit l'autre philosophiquement, on vit comme on peut... 11 y a des nuits, quand il pleut, où je suis obligé de tenir mon
parapluie ouvert au-dessus de mon lit, et ça n esc guère commode, à mon âge... Je nai pas coujours écé aussi mal loti, monsieur. •• J'étais entrepreneur de mon métier et j'avais du crédit dans toute la contrée. Mais un maudit pont que j'avais soumissionné et que le torrent a emporté ma mis sur la paille... Aujourd'hui, je ne trouverais pas seulement à emprunter de la braise sur une pelle ! . . .
Desgranges fouilla dans sa poche et donna une pièce blanche au vieux, qui parut ravi.
— Merci, monsieur, continua-t-îl, vous êtes bien offrant; merci de tout mon cœurl...
Puis, le regardant attentivement, il ajouta :
— Vous netes pas du pays, et cependant je crois bien vous avoir déjà vu au Vivier... N'estce point vous qui êtes venu pour épouser M»« Diosaz?
— Hein? s'exclama Philippe stupéfait.
— Dame, ça se dit dans la paroisse ; et, entre nous, vous n'auriez point tort... C'est une bien parfaite demoiselle et richement pourvue. •• Grand merci encore, monsieur, et grand bonheur je vous souhaice en mariage I...
Philippe quitta brusquement le gardeur de chèvres et descendit d'un air soucieux les dernières pentes de la montagne. — Que signifiait cette ridicule histoire de mariage? Il fallait
qu'elle fût déjà bien accréditée dans L" village )ouT que ce vieux mendiant la connût! Desjranges était d'autant plus vexé, qu'au fond il se reconnaissait coupable d'imprudence. En devenant l'hôte assidu de Mariannette, il avait luimême contribué à donner quelque vraisemblance à cette supposition. L'innocente familiarité de M"* Diosaz, leurs promenades en tête-à-tête»
aux environs, avaient pu le faire considérer* comme un épouseur par les gens qui ignoraient les rapports d'étroite amitié existant entre lui et Marcelin Diosaz. — Il y avait là un danger auquel ils n'avaient songé ni l'un ni l'autre. Ces commérages absurdes pouvaient compromettre la tranquillité et l'avenir de Mariannette. Maintenant qu'il était averti, son devoir exigeait qu'il agit avec plus de réserve.
Il songeait à ces choses en débouchant sur la route et se disait qu'il était urgent de chercher à remédier au mal. Les affaires de la sucession Diosaz seraient encore longues à débrouiller, et Philippe était tenu en conscience de faire cesser une situation préjudiciable à la jeune fille. Mariannette avait Tâge où Ion songe à se marier, et les assiduités équivoques de Desgranges risquaient d'éloigner les partis honorables qui eussent été tentés de se présenter. — Pourquoi, en mikissant cette dernière réflexion, Philippe, dans
rarrière-fond de son cœur, se sentait-il piqué par une pointe de mélancolie? L'idée que l'un de ces prétendants éventuels viendrait, fier de sa jeisnesse, courtiser Mariannette au Vivier et réussirait à se faire aimer, avait lentement déterminé en lui un obscur et insidieux mouvement de jalousie dont il osait à peine constater Téclosion. «Quelle raison avait-il de s'émouvoir de la sorte? 11 était tout naturel qu'un jeune homme devînt amoureux de M^^* Diosaz ou qu'elle-même fît choix d'un fiancé. En quoi cela pouvait-il le fi-oisser, lui, Philippe, — quadragénaire aux cheveux déjà gris, et de plus attaché, quasi marié moralement à une femme du monde par une liaison de quinze années? — Eh bien! si fait, cela le froissait. A quoi bon se mentir à soiiDCme?... Il se sentait entraîné vers Mariannette par un courant d'attraction composé d'éléments assez compliqués, mais parmi lesquels une admir ratiofi très tendre l'emportait de beaucoup sur b simple et paternelle amitié du commencement.
L'orpheline du Vivier le séduisait par la grâce virginale de ses vingt ans, par son caractère loyal et franc, par la santé de son âme et la beauté de son corps. Ce sentiment très vif n'était peut-être pas encore de "amour, mais à coup sûr c'était plus qu'une traivquille amirié.
Le résultat de cet examen de conscience l'ef-
fraya. Si Técac de son cœur était déjà tel après trois semaines d'intimité, Philippe s'avouait qu'il y avait urgence à se mettre en garde contre une si rapide séduction. La constatation de cette affection naissante était une raison de plus pour couper court aux propos des commères du village. Il lui fallait apporter plus de discrétion dans ses rapports avec Mariannette, espacer davantage ses visites au Vivier. Pour cela, il était nécessaire de trouver un biais qui lui permît de rester à Talloires et de continuer à s occuper de la succession^ tout en se tenant prudemment à écart.
Tandis qu'il cherchait à voir clair dans son cœur et à découvrir Aine solution, Philippe était parvenu au point culminant de la route qui domine Talloires et le fetit lac. Il longeait le clos du Toron, et il allait prendre un raccourci pour descendre au bourg, quand, sous les arbres de bordure, il aperçut, fixé à l'un des peupliers de l'entrée, un écriteau avec ces mots : appartement meublé à louer. -^ C'était là une coïncidence singulière et comme une réponse aux interrogations qu'il se posait mentalement. Il résolut de visiter ce logement, et s'engagea sous les arbres verts qui formaient une sorte de vestibule ombreux au seuU du domaine.
Il suivit une avenue montante^ qui s'enfbnÇoii;
AMOUR d'automne 8f
encre un talus de vignes, à droite, et une banquette gazonneuse plantée de pommiers, à gau« che. Elle aboutissait à un antique mur ombragé de sapins, percé d'un porche que surmontait un loit de tuiles à dos d'âne et d'où retombait la draperie d'une vigne vierge. La maison faisait lace à cette ouverture, au fond d'une cour déserte, où des graminées et des coquelicots pous* saient à foison. Le logis était spacieux, bâti au commencement du xviii^ siècle, ainsi que l'indiquait une date gravée au-dessus de la porte principale. La galerie du premier étage s'abritait sous k saillie très large d'un toit de tuiles noircies, qui dessinait haut sur le ciel ses pans coupés, terminés par d'élégants épis faitiers. Vers la gauche, en contre-bas, verdoyait un potager aux allées moussues, bordées de quenouilles rabougries. — Philippe traversa ce clos, où les légumes poussaient tant bien que mal en compagnie du chiendent et des séneçons, et atteignit la façade postérieure qui avait vue sur le lac. De ce côté, les portes-fenêtres se trouvaient de plainpied avec un parterre où une table de pierre et des bancs |b s tiques étaient disposés à l'ombre d'un poirief. Là aussi, la vigne vierge tapissait un pan de mur et retombait en longues traînes sur un vieux prunier effondré au-dessus du potager. Tout cela avait un air d'abandon et de retour
à la Vie sauvage. Il s'en exhalait une senteur humide et automnale, particulière aux antiques demeures, où Ton semble respirer encore l'intime poésie d'un siècle défunt. La physionopiie originale de cette maison contemporaine de Jean-Jacques et de M""* de Warens, le pittoresque fouillis des jardins, la solitude du site, plurent à l'imagination et aux instincts artistes de Philippe Desgranges. Ce qui acheva de le charmer fut un promenoir herbeux qui partait de la maison, coupait en écharpe la pente du vignoble et s'allongeait jusqu'au promontoire du Rocde-Chère. De là, on dominait l'Abbaye et son avenue de marronniers, la petite anse de Talloires avec ses barques amarrées à la berge, la pointe des peupliers où le ponton mirait dans l'eau profonde son étroite estacade, l'unique rue du bourg et l'entière surface dupent lac, dont la nappe bleue caressait les molles découpures de la presqu'île de Duingt et de la pointe d'Angon. Tout autour s'arrondissait le cirque majestueuy aes montagnes aux élancements superbes et aux formes élégantes. Ce magnifique décor nageait dans une limpide lumière, laissant voir les moindres détails des cimes bleuâtres ou dorées, et cela gagna le cœur de Philippe.
Il décida de se cloîtrer au Toron pendant le reste de son séjour à Talloires, et se mit knmé-
diacementonquêcedumaicre du logis. Ce propriétaire n'habitait pas le pays^ mais il avait donne pleins pouvoirs au granger, qui occupait une dépendance du domaine. Ce fut ce dernier qui fit visiter la maison à Desgranges. On s'entendir lapidemer^t sur le prix de la location. Il fui convenu qu^. la grangèrey qui avait été en condition à Annecy, soignerait le ménage et cuisinerait les repas du nouveau locataire, et Philippe s'arrangea pour coucher au Toron dès le lendemain.
Il redescendit à Talloires, satisfait de la résolution qu'il avait prise, mais en même temps un peu embarrassé de la façon dont il l'expliquerait à M"* Diosaz. D'une part, il ne voulait pas que cette explication fut trop précise et de nature à troubler l'innocente sécurité de Mariannette; mais, d'un autre côté, il craignait que Tétrangeté de sa brusque détermination ne chagrinât la jeune fille. Aussi fut-ce avec une mine perplexe et soucieuse qu'il aborda l'orpheline. Il la trouva en conférence avec Perronne, la cuisinière.
— Vous nous surprenez en train d*agiter une grave question, dit-elle gaîment à PI ilippe ; on a apporté une truite à Perronne, et nous discutions à quelle sauce nous vous la ferions manger demain. . . La préférez- vous au court-bouillon^ ou
bl%nc?
C'était roccâsion pour Desgranges de décla* rer que le lendemain il ne serait plus le commensal de M^^ Diosaz ; mais il lui répugnait de s'expliquer devant Perronne, Il se contenta de murmurer une réponse évasive. Vers la fin du dîner, Mariannette elle-même lui facilita une entrée en matière. Elle avait remarqué la préoccupation de son hôte^ et elle lui demanda timidement :
— Qu'avez-vous, monsieur Desgranges?...
Votre promenade de tantôt vous a-t-elle faûgué?
— Non pas, ma chère enfant, elle m'a fort intéressé,au contraire... Et puis, tout en flânant, j'ai découvert une maison où je serai mieux logé qu'à mon auberge.
Elle ouvrit de grands yeux étonnés :
— Vous voulez quitter l'Abbaye ?
— Oui, je travaillerai plus tranquillement dans mon nouveau gîte.
— Où allez-vous demeurer?
— Au Toron.
— Au Toron ? se récria- t-elle, y pensezvous?.., La maison n'a pas été restaurée depuis cinquante ans ; elle est d'ailleurs située loin du bourg, et ce sera bien incommode pour venir prendre vos repas au Vivier.
— Aussi^ repartit Philippe^ ai-je l'intention
AMOUR d'aUTOMNB Sç
de manger désormais chez moi ; je vous demande la permission de n être plus votre liôce que de loin en loin... La grangêre du Toron me cuisinera mes repas.
M"* Diosaz releva vivement la tête ; puis, regardant son interlocuteur d*un air attristé :
— Vraiment, est-ce sérieux, ce que vous m'annoncez là ?
— Très sérieux. •• Demain, je ferai transporter au Toron les papiers et les livres qui me sont nécessaires.. •
— Monsieur Desgranges, interrompit-elle d'une voix un peu altérée, votre résoludon inattendue m'inquiète. . . Répondez-moi franchement : quelqu'un ici vous a-t-il manqué d'égards? Perronne est parfois un peu grognon; moi-même je suis une maîtresse de maison très inexpérimentée... Vous ai-je involontairement froissé?
— Non, mon enfant, repliqua-t-il d'un ton affectueux, vous êtes la meilleure et la plus charmante des hôtesses ; Perronne s'est montrée pour moi pleine de prévenances, et je n'ai de ma vie été plus choyé et gâté qu'au Vivier.
— Alors pourquoi nous quittez-vous ?
— Je vous le répète, parce que je veux presser plus activement mon travail, et qu'en prenant mes repas au Toron, je perdrai moins de
AHOUÏ. D AUTOMNE
— Vous en perdriez moins encore en mangeant au Vivier, où vous avez une bibliothèque sous la main et un cabinet de travail bien outillé. . . Non, reprit-elle avec des yeux humides, vous ne me dites pas la vérité, et votre manque de confiance me morri£e... Avouez que vous avez un autre motif de vous reléguer au Toron !
En voyant les yeux mouillés et la figure chagrine de Manannene, Philippe eut un remords, et, ne voulant pas peiner davantage M"' Diosaz :
— Je vous l'avoue, dit-il, oui, il y a un autre motif... Mats, bien qu'il soit sérieux, il a des apparences si invraisemblables que j'ai un peu honte à vous le conférer... Je me suis décidé à cesser d'être votre hôte, parce que mes assiduités au Vivier donnent Heu dans le bourg à des interprétarions compromettantes...
— Compromettante» !
Elle réfléchit un moment, — Pour qui?
— Pour vous, naturellement.
Les joues de Mariannette rougissaient et ses yeux s'assombrissaient.
— Mais enfin, que dit-on? demanda-t-elle.
— On dit que je suis venu ici pour vous épouser ec que nous devons nous marier prochainement.
La physionomie de la jeune fîlle s'éclaircitî
elle frappa ses mains Tune contre Taucre et éclata de rire.
— Perronne, cria-t-elle à la vieille servante qui entrait pour desservir, écoute la nouvelle ! . . . Sais-tu ce qu'on dit dans le bourg ? On prétend que je vais me marier avec M . Desgranges ! . . .
La bouche prudente de Perronne se plissa un moment et grimaça un vague sourire.
— Ce nesF pas une nouvelle pour moi, répondit-elle,. . Il y a déjà plusieurs jours que je la savais... Si je ne vous en ai pas parlé, mademoiselle, c'est que je craignais de vous tourmenter et de vexer M. Desgranges.
— Mais c'est absurde ! s'exclama Mariannette.
— Oui, reprit Philippe, piqué de la brusque vivacité de cette exclamation, c'est absurde, en effet... J'ai plus du double de votre âge, et je pourrais être votre père. Mais enfin, dans les villages aussi bien que dans les villes, on est peu enclin à la charité... Quoique ceç commérages n'aient pas le sens commun, j'ai cru agir sagement en mettant plus de distance entre mes visites au Vivier.
— M. Desgranges va loger au Toron et il y prendra ses repas, Perronne, murmura Mariannette avec humeur 5 il ne mangera pas ta truite ei tu peux la donner à ton chat !
—-Eh ! ma pauvre demoiselle, riposta Per-
roniie en fronçant son tablier, M. Desgranges a peut-être laîson... L'autre tantôt, au four banal, les femmes jacassaient sur ce prétendu mariage comme des poulaiUes dans un courtit... Il n'est que temps de leur clore le bec !.,.
— Vous voyez que cette brave femme est de mon avis, reprit Philippe, quand il se retrouva seul avec Mariannette ; si risibles que soient ces propos en l'air, ils peuvent avoir des conséquences regrettables, et votre père, mon enfant, s'il eût vécu, eût été le premier, malgré l'amitié qui nous liait, à approuver la réserve que je m'impose... J'espère que vous me donnerez aussi votre approbation.
Mariannette l'écoutait, très émue, — Assurément, il devait avoir raison : ces commérages villageois, propagés sans doute par la malveillance de ses tantes, étaient fort désagréables pour elle. — Puis une autre pensée lui vint. Elle se demanda si Philippe n'était pas lui-même ennuyé tout autant et plus qu'elle de défrayer la curiosité locale. Qui sait s'il n'avait pas quelque seaet motif de se blesser du rôle que k sotte imagination des gens du bourg lui faisait jouer?.,. — Après avoir réHéchi un moment, elle secoua la tête :
— Je comprends, murmura-t-elle, et je n'inlisie plus.
AMOOR D AUTOMNE gj
Philippe prie congé de la jeune fîUe^ et ils se serrèrent la main sur le seuil de la porte.
— Au revoir. M, Desgranges, et merci, ditelle d'une voix attristée ; je regrette que vous ne puissiez plus, être mon hôte... J'espère, du moins, que vous n'oublierez pas trop le chemin du Vivier, et que vous m'aiderez de vos conseils, malgré tout...
Elle n'acheva pas. Elle éprouvait un embarras, mêlé d'un peu de fâcherie, à revenir sur l'incident qui avait motivé la résolution de Philippe. — Longtemps après son départ, elle se tint accoudée à l'appui de la galerie. Des rougeurs lui montaient au front, tandis qu'elle se répétait les dernières paroles de Desgranges, et elle restait pensive, en face du lac sur lequel la nuit azurée descendait doucement.
'installation de Philippe Desgrange$ au Toron ne fut ni longue ni compliquée. Dès le lendemain, l'aménagement était terminé et tout se trouvait en ordre. Il avait choisi la partie la plus habitable de la vieille maison, c'est-à-dire l'appartement dont les portes-fenêtres donnant de plain-pied sur le petit parterre sauvage étaient exposées au midi. Grâce à cette orientation, le soleil, dès qu'on ouvrait la croisée, dissipait l'humidité dont les chambres longtemps closes se trouvaient imprégnées; en outre, de ce côté, on jouissait de la vue du lac. L'appartement était composé d'une salle à manger contiguë à la cuisine, d'une vaste dîdmbre à coucher et d'un salon également spacieux, que
AMOUR d'automne Çf
Philippe avait transformé en cabinet de travail. Il aimait cette haute pièce nue^ avec ses poutres en saillie^ ses murs et ses battants de porte peints à fresque, à la mode italienne. Les meubles en bois incrusté et les fauteuils en tapisserie dataient du XVI II® siècle 5 de massifs candélabres de cuivre doré ornaient la tablette de la cheminée de pierre, des lambrequins de cretonne fanée pendaient aux fenêtres, dont les petits carreaux verdis étaient voilés par le rideau naturel d'un jasmin. On respirait là-dedans les mélancoliques odeurs du temps passé ; il y régnait un recueillement propice à la méditation et au travail.
Mais ce que Philippe appréciait le plus encore dans l'antique solitude du Toron, c'était le promenoir qui courait le long des vignes jusqu*au Roc-de-Chère, et d'où Ton pouvait apercevoir l'une des blanches façades du Vivier. Desgranges y venait chaque matin assister au réveil du bourg, et muni d'une bonne lorgnette, il cherchait à épier ce qui se passait dans le logis de Mariannette. Cette hospitalière maison du Vivier, dont il s'était volontairement exilé, occupait une grande place dans ses contemplations matinales. Il regardait la fumée s'élever au-dessus de/^ toits rouges, les platanes verdoyer entre les pelovises, et parfois il croyait distinguer, entre les glycines de la loggia, une vague silhouette féminine qui
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ne pouvait être que celle de Mariannette. 11 suivait le va-et-vient de cette forme indécise avec une application enfantine dont il finissait par être honteux. Il s'en voulait de cet indiscret espionnage, et il était choqué de voir combien la jeune fille lui manquait depuis qu'il avait cessé d'être rhôte du logis Diosaz. — Cette possession de lui-même, prise si pleinement par une petite provinciale, l'irritait et le mortifiait. — Il cherchait parfois à s'abuser, en attribuant le désarroi qu'il éprouvait à un brusque changement d'habitudes. Il voulait se persuader que ce qui lui manquait, c'était moins Mariannette que la distraction des repas pris en commun et des promenades partagées chaque jour. Mais cette explication l'humiliait etl'irritait encore davantage. — Etait-il donc déjà si mûr qu'il devînt, comme un vieillard, l'esclave d'une habitude? — Non, personne, au contraire, ne s'accommodait mieux des changements de visages, de régime et de milieux. Le vide qu'il sentait au dedans et autour de lui tenait à une autre cause, et cette cause, il n'y avait plus à se le dissimuler, était un penchant très vif pour Mariannette.
La réalité de cette inclination, qu'il avait d'abord traitée légèrement, se représentait chaque jour à son esprit sous une forme de moins en moins ondoyante j. — c'était comme une lumière
aperçue la nuit^ en voyage^ au fond d'un brouillard, lueur tout d'abord vague et fuyante, puis plus fixe, plus précise, et enfin perçant la brume, illuminant nettement toute la plaine enténébrée. — Amoureux d'une fille de vingt-deux ans, lui, Philippe Desgranges, dont la quarantecinquième année venait de sonner!... Lui qui se sentait déjà fané et vieilli, moins encore par l'approche de la maturité que par le nombre et Faculté des sensations dont il avait saturé sa jeunesse!... Parfois il se faisait l'efiet d'avoir vécu deux vies, tant sa sève lui semblait desséchée et ses nerfs fatigués. Et c'était dans cet état d'appauvrissement moral qu'il s'avisait d'aimer une jeune fille? A de certains moments, il voyait dans cette passion .naissante une monstruosité, quelque chose comme la maladie d'un cerveau détraqué ou d'une imagination dépravée, et il se révoltait contre lui-même. Mais il y avait d'autres quarts d'heure où il se jugeait avec plus d'indulgence et où il plaidait les circonstances atténuantes, — C'était justement la tristesse d'un cœur précocement mûri, le pressentiment de l'arrière-saison, qui le poussaient vers cette verdissante jeunesse. N est-ce pas pendant les déclins d'automne, à l'heure où les arbres s'effeuillent et où le givre craque sous les pieds, qu'on éprouve une joie plus rare à la vue d'une touffe
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de fleurs printanières miraculeusement épanouies ?. . . Pour lut, Mariannette représentait une nouvelle éclosion de printemps; en respirant près d'elle une rafraîchissante odeur d'avril, il sentait la jeunesse remonter dans ses veines ; il croyait assister à la résurrection des enthousiasmes de la vingtième année.
Mais alors, protestait intérieurement une voix honnêtement indignée : Si tu n'aperçois dans la tendresse de cette jeune fille qu'une sorte de fontaine de Jouvence pour ton esprit, tu n'es qu'un égoïste féroce. Qu'espères-m en te laissant aller à cette tardive passion? Veuif-ni jouer les don Juan et essayer de séduire Mariannette?... Non, ce serait trop odieux, et tu as des visées plus correctes... Tu l'épouserais sans doute? Mais il faut écre deux pour se marier, et n'as-tu pas vu avec quel ironique sourire elle accueillait l'autre soir cette ridicule hypothèse d'un mariage? D'ailleurs, en supposant que, prise de compassion, elle consentît à t'épouser, n'y aurait-il pas une criminelle cruauté à sacrifier à ton caprice une adorable créature qui ne sait rien de la vie et qui en attend des merveilles?... Dans ton intérêt même, serait-ce bien prudent d'associer à ton âge mûr ces vingt ans en pleine floraison?... Ta es un rêveur, Philippe Desgranges, et un rêveur dangereux I
Ill"l% .
En proie à ces sentiments contradictoires^ Philippe promenait ses agitations à travers le Roc-de-Chère, dont il était le plus proche voisin. Il cherchait^ en ^tiguant son corps par de longues courses, à endormir cette préoccupation dominante qui Tenfiévrait. — Ce Roc-de-Chère avec ses prés humides enclavés dans les bois et ses blocs cyclopéens élevant au-dessus des bruyères leur rondeur blanche, est une sorte de forêt enchantée. Vu du lac, où il plonge à pic ses falaises crevassées que hantent les couleuvres et les hérons, il a Taspect d'un énorme massif calcaire. Rien, à l'extérieur, ne laisse deviner les paysages curieux et variés qu'il cache dans ses replis mystérieux. Il est coupé à l'intérieur par d'étroites gorges en partie boisées. Le labyrinthe de Crète n'était rien auprès de l'inextricable lacis de sentiers qui s'y enchevêtrent; on a beau y revenir, chaque fois on y découvre des solitudes cachées et chaque fois on s'y égare.
Philippe éprouvait un plaisir enfantin à se perdre dans les abrupts sentiers, à moidé recouverts de bruyères, qui se croisaient, couraient sous bois, escaladaient les rochers, s'effaçaient dans l'herbe d'un pré ou s'enfonçaient sous les arcades feuillues des châtaigniers. Cette nature sauvage lui réservait à tout instant des surprises.
lOO AMOUR d'automne
Elle se révélait à lui pour la première fois par ses côtés intimes et imprévus; il croyait découvrir un monde nouveau^ un monde vierge et ignoré^ brusquement émergé du sein du lac comme une île merveilleuse. Autour de lui^ tout avait un air d'antique jeunesse, comme la Belleau-bols-dormant à son réveil : la terre noire où^ sous Tabri des sapins^ les cyclamens ouvraient leurs corolles roses coquettement retroussées; les prés spongieux étoiles de parnassies; les taillis clairs se reflétant dans Teau verte d'une mare; les montueuses futaies de hêtres, d'où Ton entrevoyait à travers les branches les découpures aériennes des montagnes. Et toutes ces choses jeunes et fraîches ramenaient constamment sa pensée vers Mariannette. Il se prenait à envier à la nature ce rajeunissement après chaque hiver.
— Pourquoi, songeait-il une après-midi en errant sous bois, pourquoi l'homme n'est-il pas semblable aux plantes? Pourquoi, chaque année, ne peut-il, après les déclins d'octobre, retrouver la verdeur d'avril?... Au contraire, chaque printemps nouveau le pousse vers la vieillesse et lui apporte un germe de dépérissement. Au chagrin de voir les années, l'une après l'autre, répandre sur sa tête leurs jonchées de feuilles mortes, vient s'ajouter pour lui le crève-cœur d*assister
AMOUR D AUTOMNE lOl
périodiquement aux fêtes des renouveaux toujours en fieurs. Oh! la jeunesse!... Quels beaux jours que ceux où je dépensais sans souci les heures de ma vingtième année! Je ne trouvais jamais la marche du temps assez rapide. Avec la fougue impatiente d'un cheval sauvage, j'aurais voulu franchir d'un bond l'intervalle qui me séparait d'une soirée de plaisir. Je comptais pour rien les minutes qui n'étaient pas marquées par une sensation nouvelle. Les journées s'enfuyaient sans me laisser de regret; je saluais avec un sourire chaque aube qui se levait, pleine de promesses et toute mélodieuse du chant des cloches matinales... Ah! ces heures inemployées, ces belles heures perdues, je voudrais les recueillir maintenant avec le soin minutieux d'un batteur d'or qui ramasse les miettes du précieux métal, éparses sur son établi. Je voudrais les souder bout à bout et m'en refaire une vingtième année. Mes dernières après-midi de verdeur, mes derniers enthousiasmes de jeune homme, se sont enfuis au loin, pareils à ces barques qui filent là-bas sur le lac et qui semblent emporter mes illusions défuntes... O jeunesse, toi qui donnes la vigueur, la santé et l'audace ; toi qui mets des flammes dans le regard et dans le sang; toi qui embaumes et enchantes la vie, ô jeunesse^ où es-tu?...
I03 AMOUR d'automne
Tandis qu'il exhalait ainsi ses regrets en gravissant la pente des futaies^ il était arrivé à un large plateau rocheux où les arbres cessaient et d'où Ton voyait, par-dessus les bois, l'éblouissant azur du lac. Il entendit des pas derrière lui et se retourna. — La jeunesse qu'il invoquait était là -y die lui apparaissait dans la personne de Mariannette surgissant à l'autre extrémité du plateau. — ^ La jeune fille s'avançait vers lui, le teint rosé par la marche, les yeux étincelants, les cheveux légèrement ébouriffés sous les rebords de son chapeau de paille. Sa silhouette se détachait finement sur le bleu de l'eau et le bleu du ciel. A sa suite venait, plus lentement et un peu essoujfflée, la vieille Perronne portant un panier plein de mousse et de plantes sau^ vages.
Philippe sentit son cœur battre comme yil avait encore ses vingt ans, qu'il venait de regretter avec tant d amertume.
— Bonjour, monsieur Desgranges, dit Mariannette avec un sourire malicieux; je vois avec plaisir que mes bois du Roc-de-Chère sont plus privilégiés que le Vivier... Vous êtes ici chez moi, le saviez-vous?
Philippe se rappelait en effet que les bois de Chère étaient compris parmi les biens indivis entre Mariannette et ses tantes. Il balbutia un
compliment confus ec serra la main que la jeune fille lui tendait.
— Je suis venue avec Perronne, continuât-elle, chercher des bulbes de cyclamens. C'étaient les fleurs favorites de mon père, et je vais essayer d'en faire pousser autour de sa tombe... Notre récolte est terminée, et, ajouta-t-elle avec une pointe d'ironie, si vous ne craignez pas de vous compromettre en nous accompagnant, je vous montrerai des coins de paysage que vous ne connaissez pas, sans doute.
Il la regardait avec un mélange d'embarras et de plaisir. Il commençait à craindre de s'être tendu ridicule, aux yeux de cette jeune fille si firanche et si peu poseuse; il se demandait s'il n'avait pas obéi à un dernier mouvement de fatuité en exagérant l'importance des commérages villageois et en se croyant un compagnon dangereux pour Mariannette. Il la suivit donc docilement, et s'efforça de causer d'un air enjoué et bon enfant, afin de détruire, à force de bonhomie aimable, la mauvaise impression qu'il s'imaginait avoir produite. — Perronne, fatiguée de la course, s'était assise au pied d'un châtaignier. M"^ Diosaz tira du panier un morceau de pain et des cerises; elle enveloppa le tout dans un journal, et, relevant vers Desgranges ses yeux bruns souriants :
— Venez, dit-elle, je vous montrerai la fontaine de Pierre- Fitte, et, si vous avez faim, je partagerai avec vous mon goûter.
Elle lui fît prendre un sentier à peine visible, taillé à pic dans les flancs du rocher qu'il contournait. En deux minutes, ils atteignirent une fissure de la roche, d où un filet deau tombait presque goutte à goutte au fond d'un réservoir de mousse. A quelques pas de la source, une dépression du sol formait une sorte de fauteuil naturel, tapissé de bruyères, dans lequel deux personnes pouvaient se reposer. On voyait de là, à travers les hêtres, par-dessus des étages de verdure, le lac et les flancs du Semnoz, tout ruisselants de lumière. Mariannette rompit son morceau de pain, fit deux parts des cerises et s assit en invitant Desgranges à l'imiter.
La course Tavait mise en appétit; elle mordait à belles dents !son croûton de pain et croquait lestement les cerises noires, dont le jus- violet lui empourprait les lèvres. Philippe, au contraire, touchait à peine aux fruits et au pain. — Ils étaient là, jambes pendantes, si rapprochés par lexiguïté du siège, qu'une frange de bruyères séparait à peine les genoux de Desgranges de la jupe de M"** Diosaz, Jamais il ne s'était trouvé si près d'elle, et jamais il ne l'avait si bien admirée. Sa beauté saine et savoureuse était d'ail-
AMOUR d'aUTOMNB lOf
leurs de celles qui supportent victorieusement le plus minutieux examen. A l'ombre des hêtres, le tissu serré de la peau mate avait la délicatesse satinée d'une fleur 5 les prunelle* brunes prenaient un éclat qu'avivait encore le blanc des yeux, presque bleu; la bouche avait des sourires radieux, et les coins des lèvres, en se relevant, dessinaient de mignonnes fossettes dans le ferme modelé des joues. — Philippe, captivé par cet harmonieux accord de la grâce et de la vigueur juvéniles, sentait monter en lui des bouffées de désir en même temps que des soupirs de regret. Parfois, trop enivré par le parfum de cette fleur de jeunesse, il était tenté d'oublier son âge, son caractère, son rôle de tuteur moral, et de s'agenouiller devant Mariannette en lui couvrant les mains de baisers. Soudain, M"® Diosaz se mettait à parler, et le son de cette voix tranquille, l'innocente sérénité de ce regard de vierge, lui faisaient honte de ses profanes désirs. Il comprimait violemment cette poussée de sensualité qui lui aflSuait au cerveau, et se contraignait pour répondre à la jeune flUe sur le même ton placidement enjoué avec lequel elle lui adressait la parole. La contrainte qu'il s'imposait pour paraître calme lui causait une souffrance aiguë; mais Mariannette ne semblait nullement se douter du trouble de son compagnon de promenade.
S06 AMOUR d'automne
I — ^«— ^^«^1 II -Il
Quand les cerises furent toutes croquées^ elle se leva, secoua les miettes de pain éparses sur sa robe, et dit :
— Il ne faut pas trop faire languir Perronne. .. Si vous voulez, nous irons la rejoindre.
Et il la suivit silencieusement.
Quand ils furent dans le petit raidillon qui descend vers l'anse de Talloires, Philippe prit congé de Mariannette.
— A propos, demanda-t-elle, avez-vous beaucoup travaillé, au Toron? Je n'entends plus parler de rien.
Philippe lui répondit qu'il était prêt, quand elle le désirerait, à lui rendre compte du résultat de ses démarches.
— Eh bien ! reprit-elle, venez demain en causer avec moi, et restez à souper... Voulezvous ?
Il hésitait et cherchait mollement une excuse.
— Venez, insista-t-elie; dans l'intérêt même du succès de mon procès, il le faut, n'est-ce pas, Perronne?
— Sûr que oui, affirma la servante; les bavards du bourg prétendent à présent que vous êtes brouillé avec mademoiselle, et cette chanson-là est encore pire que l'autre.
— Naturellement, ajouta Mariannette, si mes tantes croient que vous m'abandonnez, elles
deviendront plus exigeantes, et il importe que vous montriez aux gens que nous sommes restés bons amis... Promettez-moi de venir demain I
Il lui serra la main en signe d'acquiescement, et ils se quittèrent sur cette promesse.
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lob AMCUR d'automne
H I LIPPE attendit, le lendemain, l'heure de se présenter au Vivier avec Timpatience d'un collégien au matin d'un jour de sortie. Sa rencontre de la veille lui avait laissé dans l'âme une joie confuse, comme celle qu'on éprouve en s'éveillant après un songe heureux. Cette lumineuse après-midi dans le sentier de la fontaine, ce goûter de cerises et de pain en tête-à-tête, avaient une agreste saveur d'idylh' qui lui rappelait de lointaines et poétiques impressions reçues dans sa première jeunesse, à la lecture du début de Werther ou de répisode du cerisier de Thounes dans les Confessions. Il transcrivit vivement les notejt qui lui étaient nécessaires pour donnera M^^® Diosazles
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AMOUR d'automne IÔ9
éclaircissements promis^ et s'achemina d'un pied leste vers le Vivier, où il arriva vers une heure.
Mariannette sortait de table. Elle le reçut avec sa bonne grâce coutumière, et insista tout d'abord pour qu'il reprît du café avec elle. — Celui du Toron ne doit rien valoir, lui dit-elle, tandis que le café de Perronne est excellent, si vous vous en souvenez!... Du reste, vous allez faire la comparaison.
Elle le lui servit elle-même sous la galerie, avec accompagnement d'une crème fraîche qui sentait la marjolaine. Quand Philippe eut vidé sa tasse, il tira son carnet et voulut mettre Mariannette au courant des affaires de la succession.
— Non, interrompit-elle, pas ici... Allons dans la chambre verte, nous y serons moins dérangés.
Il obéit, et dès qu'ils furent installés dans le cabinet de travail de Diosaz, près de la fenêtre ouverte sur la route et les vignes, Philippe entra en matière. Il s'efforça d'expliquer le plus clairement possible à Mariannette l'importance des réclamations de ses tantes et les moyens dont il s'était servi pour les repousser. L'orpheline, accoudée à l'angle du bureau, l'écoutait attentivement, dans sa pose familière, les mains jointes sous le menton et la tête penchée en avant.
— Voici donc où en sont les choses, conti-
IIO AMOUR D AUTOMNE
nua Desgranges; dès mon retour^ j'ai répondu à l'assignation de vos tantes par un exploit les sommant de comparaître en l'étude de M* Amoudruz, votre notaire, pour y prendre communication d'actes établissant l'injustice de leurs récriminations. En outre, nous les avons, à notre tour, assignées devant le tribunal afin de se voir débouter de leur demande mal fondée et d'entendre ordonner le partage des biens indivis. Après force dits et contre-dits, les juges, sur ma plaidoirie, nous ont donné gain de cause; ils ont reconnu la nécessité du partage, et ont commis M® Amoudruz pour procéder au lotissement. . . C'est une belle et bonne victoire que nous avons remportée, car il était important qu'on choisît pour surveiller l'établissement des lots un notaire intègre et dévoué à vos intérêts... Ce lotissement sera loyalement fait. On rédige en ce moment le projet de partage, et il ne restera plus qu'à le faire homologuer par le tribunal... Je vous demande pardon de ces gros mots juridiques et de ces détails ennuyeux, mais je tenais à vous démontrer que nous n'avons prs perdu notre temps.
— Je vois, en effet, que vous avez beaucoup travaillé pour moi. Ainsi, dès que le partage sera... Comment dites -vous?... homologué, mes tantes me laisseront tranquille ?
|PHH.^|.lj>.^I^n7-
AMOUR d'automne III
— Oui, il n'y aura plus qu'à procéder au drage au sort des lots ; c'est une formalité dont je presserai Faccomplissement autant que possible. Ensuite vous pourrez jouir paisiblement de votre patrimoine^ et ma mission sera en grande partie terminée.
Les yeux de Mariannette se mouillèrent.
— Comme vous avez été bon pour moi, monsieur Desgranges ! dit-elle en lui tendant la main... Quand je songe à tout le mal que vous vous êtes donné, je me demande comment j ai mérité un pareil dévoûment; je suis encore confuse de vos bontés, et je ne puis vous exprimer combien je vous suis reconnaissante.
— Vous ne me devez aucune reconnaissance, répondit Philippe ; tout ce que j'ai pu faire, je lai fait en mémoire de mon brave ami Diosaz, et aussi...
Il s'arrêta brusquement, et Mariannette tourna vers lui de grands yeux questionneurs, avec Fair d'attendre qu'il complétât sa phrase.
— Et aussi, reprit-il, par attachement pour sa fille... A mesure que je vous ai connue, l'affection que j'avais pour votre père s'est doublée de celle que vous m'inspirie?... Oui, continuat-il en se levant et en marchant avec animation, je vous ai associés tous deux dans ma pensée, et cela me faisait du bien de vous être utile à
tous deux... En travaillant pour vous, je sentais la vieille amitié d'autrefois qui ressuscitait, et les heures que j'ai passées ici à m'occuper de vos intérêts compteront parmi les meilleures de ma vie... Ne me remerciez pas, c'est moi qui suis votre obligé.
Il allait et venait par la chambre, et ses paroles toutes chaudes d'affection semblaient jaiUir presque involontairement de ses lèvres, — La jeune fille, surprise et très émue, le suivait du regard dans sa promenade saccadée à travers la pièce. Elle ne l'avait jamais vu aussi agité. Tout en parlant, il s'arrêtait un moment devant la bibliothèque ou la cheminée, maniait distraitement et d'un geste nerveux un livre ou un bronze, puis reprenait sa marche, machinalement et les yeux baissés. Quand il se tut, un profond silence emplit la chambre, où l'on n'entendit plus que le tic-tac du balancier de la pendule. Dans ce silence, le souvenir de Marcelin Diosaz semblait planer religieusement sur eux. — Les larmes de Mariannette, qui, depuis un moment, tremblaient au bord de ses paupières, se mirent à couler sur ses jgués, et Philippe les aperçut tout à coup en relevant la tête.
— Ne pleurez pas, ma chère enfant, lui murmura-t-il avec une voix presque paternelle ; me
AMOUR d'automne II)
suis-je mal exprimé sans le vouloir et vous ai-je fait de la peine?,..
— Non, non, répondit-elle, ne vous tourmentez pas... Vos paroles m'ont touchée jusqu'au fond du cœur, et si je pleure, ce sont de bonnes larmes qui me font du bien. . .
Tandis qu'elle achevait, on entendit au dehors des voies bourdonnantes et des bruits de pas nombreux, comme si une procession passait.
Mariannecte essuya ses yeux et se dirigea vers la fenêtre.
— C'est une noce, dit-elle en se retournant vers Philippe, avec un sourire dans ses yeux humides... Elle descend à Angon... Venez vite la voir, monsieur Desgranges !
Il s'accouda à l'appui de la croisée et assista près de la jeune fille au défilé des noceuxy qui cheminaient deux à deux, lentement, au milieu de la route. La mariée, reconnaissable à la fleur d'oranger qui enguirlandait son bonnet, et le marié engoncé dans une redingote noire, tenaient la tête du cortège. La jeune femme, fraîche et accorte malgré son teint hâlé, pouvait avoir vingt-quatre bu vingt-cinq ans 5 le mari, lui, trapu et robuste, mais déjà mûr, en portait bien cinquante. Sa barbe mal taillée, son chapeau haut de forme, ses vêtements neufs où il était mal à l'aise, le vieillissaient encore. Derrière, les
parents et les invités, mâles et femelles, emboîtaient le pas et marchaient sérieux, raides et gauches dans leurs habits des dimanches, regardant droit devant eux et se parlant à peine, tant ils étaient gênés par la curiosité des femmes du voisinage, accourues au bruit de la noce et glosant avec des rires étouffés sur la différence d'âge des époux.
Quand ceux-ci arrivèrent à la hauteur de la fenêtre où M"* Diosaz était accoudée à côté de Philippe, le marié, raide et solennel, souleva son chapeau, tandis que la mariée intimidée baissait les yeux et rougissait.
Mariannette comprit le sentiment de gêne que devait éprouver ce couple dévisagé par des yeux plus ou moins bienveillants. Désireuse de se iâire pardonner sa propre curiosité, elle eut pour les nouveaux mariés une gentille inclination de tête et leur dit de sa voix nette et musicale :
— Bonne chance 1
— Merci, mademoiselle I murmura la jeune femme, toute reconnaissante de ce souhait cordial, qui la consolait un peu des rires malveillants recueillis au passage.
Fuis la noce s"éIoîgna, empesée et grave dans ses habits de gala aux couleurs crues, dont l'inélégance maussade jurait avec la grâce verdoyante du passage. — Ce défilé de gens enlai*
AMOUR d'automne Ilf
dis par leur endimanchement avait réveillé chex Philippe l'esprit gouailleur et boule vardier du Parisien, prompt à saisir les côtés ridicules des choses et à les faire ressortir à Faide d'une plaisanterie.
— Vous avez souhaité bonne chance à cette paysanne, dit-il à Mariannette, quand le dernier couple eut disparu au tournant de la route; savez-vous que cela sonne un peu comme une ironie ?
— Pourquoi ? répliqua la jeune fille en ouvrant de grands yeux, pourquoi prendrait-elle en mauvaise part une parole que je lui ai adressée de bon cœur ?
— Vrai ?. . . Vous pensiez sérieusement ce que vous lui avez dit?
— Je ne dis jamais que ce que je pense.
— Et vous êtes convaincue de la possibilité de ce bonheur que vous lui avez souhaité ?
— Qu'y a-t-il donc là de si impossible?
— Bonne chance? répéca-t-il avec une certaine âpreté sarcastique, eh I je vous le demande, quelle chance de bonheur en ménage peut attendre cette fille qui se marie avec un homme beaucoup plus âgé qu'elle? Elle paraît avoir vingt-cinq ans et son mari firise la cinquantaine. Vous me répondrez qu'à la campagne les femmes vieillissent vite ; mais si le travail mûrit préco-
AMOUR D AUTOHN
cément le beau sexe, je ne sache pas qu'il embellisse et rajeunisse le sexe laid. Dans dix ans, la diflërence d'âge sera encore plus visible et choquante.
— S'ils s'aiment bien, ils ne s'en apercevront
— En êtes-vous sûre?... Enfin, admettons ' que l'amour les aveugle un moment. Cela n'empêche que pour l'un d'eux la vieillesse approche avec ses décrépitudes et sa décadence Êitales. Il est impossible que la femme conserve
ses mêmes illusions, quand elle verra son mari cassé, ridé et blanc !
— Croyez-vous donc qu'on n'aime les gens que pour la beauté, la jeunesse et tous les avantages extérieurs?... Ce serait triste !...
— La réalité est toujours triste... Heureusement, ajouia-t-il avec un sourire, vous êtes encore trop inexpérimentée pour voir ces choseslà sous leur vrai jour.
— ■ Je sais bien que je n'ai pas beaucoup d'expérience, mais enfin, à mon avis, l'affccrion est tout; une femme de vingt-cinq ans peut être heureuse avec un homme de cinquante, H elle l'a choisi librement et si leurs cœurs s'accordent,
— Quand on est jeune, on croit tout possible, objecu Philippe ; pourtant je suppose que
AMOUR d'automne II7
VOUS changerez d'opinion lorsque votre tour viendra de vous marier.
— Oh ! moi, repartit-elle en secouant la tête, je ne me marierai jamais, je me retirerai dans un couvent.
— Dans un couvent? quelle idée! s'écria Desgranges 5 et pourquoi donc ne vous marieriez-vous pas ?
— Parce que... je serais plus difficile sur le choix d'un mari que je n*ai sans doute le droit de l'être.. . Si, à vingt-cinq ans, je n'ai pas rencontré mon idéal, je retournerai au couvent où j'ai été élevée... On n'y est point si mal et j'y ai passé deux années très agréables.
Philippe écoutait la jeune fille avec un mélange d'étonnement et de défiance. Elle abordait ces questions délicates avec une hardiesse si téméraire, que cette témérité même le rendait soupçonneux. Il était repris d'un accès de scepticisme. Il se demandait s'il ny avait pas là quelque piège malicieusement tendu ; si Mariannette, plus fine que lui, n'avait pas déjà pénétré ses sentiments intimes, et si elle ne cherchait pas à le mystifier. — Mais l'air convaincu et le limpide regard de M"® Diosaz plaidaient en faveur de sa sincérité. D'ailleurs, elle était incapable d'un pareil calcul. « Non, se répondait Philippe à lui-même, elle expose ingénume^nc sa pensée
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devant moi, comme elle l'eût fait devant son père. Elle n'a aucune coquetterie dans l'esprit, ec, d'ailleurs, si elle pouvait se douter de ce qui se passe en moi, elle se garderait bien de s'exprimer aussi franchement. Je lui suis fort indifférent. C'est même à son indifférence et à la conBance qu'inspire ma situation d'homme mûr et grisonnant que je dois, hélas ! cette expansive profession de foi. » Ces considcradons sensées rassuraient Desgranges sur la candeur de l'orpheline ; mais, en même temps, elles l'humiliaient et l'attristaient. « Je ne compte plus, songeait-il avec mélancolie, je suis passé à l'état d'un confident bonhomme et sans conséquence, devant lequel on peut tout dire I... »
Il était devenu morose et taciturne. Mariannette s'en aperçut, et s'imaginant qu'il était fatigué ou ennuyé, elle l'emmena dehors pour le distraire jusqu'à l'heure du souper. Elle le promena à travers le jardin, lui fît admirer la luxu* fiance épanouie de ses rosiers, les promesses de ses pêchers, ec le re*re de l'après-midi s'écoula doucement, familièrement, dans de lentes flâneries sous les arbres. A la tombée du jour, ils s'attablèrent, l'un en face de l'autre, devant un bon souper soigné et mijoté par Perronne, qui le servait elle-même et, gravement attentive, assistait avec une satisfaction d'artiste à la dé-
AMOUR d'automne i rç
gustation des plats qu'elle avait amoureusement cuisinés.
Mais ni la saveur du menu^ ni les prévenances de Mariannette, ne pouvaient dérider Philippe. Il restait toujours sous l'influence des maussades réflexions qu'il avait faites dans le cabinet de travail de Diosaz. Lorsque au sortir de table la jeune fille vint avec son hôte s'asseoir sous la loggia, la mélancolie de ce dernier n'avait pas diminué. Mariannette, découragée par le résultat négatif de ses efforts, s'en attristait elle-même. — Décidément, songeait-elle, il s'ennuie au Vivier, c'est sans doute pour cela qu'il a saisi le premier prétexte venu et s'est réfugié au Toron. — Assise à l'une des extrémités de la galerie, la tête enfoncée à demi dans les glycines, elle regardait Philippe aller et venir en fumant son cigare d'un air soucieux. « Il a la nostalgie de Paris^ se disait-elle, et peut-être m'en veut-il d'être obligé de vivre ici à cause de moi?... »
Le crépuscule tombait, les eaux du lac prenaient des tons de turquoise verdie, et, au fond du ciel encore clair, les premières étoiles perlaient dans l'or pâle du couchant. L'une après l'autre, les cloches des villages sonnèrent Xoingelus, et leurs tintements s'égrenèrent jusqu'au Bout-du- Lac. Les croupes des montagnes se noyaient dans un bleu sombre; les crêtes seules découoaient
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finement leurs lignes accidentées sur le ciel pur. Les oiseaux s'étaient tus, mais dans le silence de la nuit survenante, une musique plus discrète remplaçait maintenant les limpides sonneries de XoAngelus : — - trémolo en sourdine des grillons, trilles flûtes des rainettes, clapotement frais de l'eau contre les pierres du talus. — Tout à coup, au-dessus de l'échancrure de la Forclaz, la lune surgit à l'horizon et monta, faisant pâlir les feux tremblants des étoiles. Elle était presque ronde et avait la blancheur nacrée d'un lis. Une partie de la surface sombre du lac s'éclaira, traversée de part en part d'un frisson argenté et intermittent qui s'étendait d'une rive à l'autre, comme un immense Hlet aux mailles scintillantes. Dans cette lumière bleuâtre, le paysage avait pris un aspect de féerie. En face, les monts de Trélod, pareils à d'énormes vagues figées, confondaient leur double crête en une masse noire et mystérieuse, tandis que les lointaines montagnes du fond semblaient, avec leurs couloirs et leurs gradins baignés d'une claire vapeur opaline, conduire à de fuyantes contrées élyséennes. Et dans le mélodieux silence de cette nuit azurée, au fond de la gorge d'Entrevernes, très loin, une voix de paysan, une voix traînante, s'élevait lentement, comme un rustique chant d'adoration en l'honneur de la lune et des étoiles.
Philippe avait jeté son cigare et s'était accoudé à la balustrade. Le buste en avant^ le cou tendu^ il paraissait absorbé dans la contemplation du lac^ dont les masses noires des premiers plans faisaient encore ressortir Tidéale illumination. Brusquement un soupir entr'ouvrit ses lèvres closes et s'exhala plaintif dans la sérénité de cette nuit enchantée. — Mariannette dégagea sa tête des feuillages qui la masquaient. Inquiète de la taçiturnité persistante de son hôte^ prise elle-même par une sorte d'angoisse, elle voulut à tout prix rompre le silence :
— A quoi pensez-vous, monsieur Desgranges .^ lui demanda-t-ellej vous n'aviez pas encore vu notre lac au clair de lune... N'est-ce pas, qu'il est beau?
— Il l'est trop, murmura-t-il, et voilà justement à quoi je pensais.
— Comment une chose peut-elle être trop belle? se récria Mariannette surprise.
La figure maintenant complètement éclairée de la jeune Elle se détachait nettement du cadre des glycines lustrées par les rayons lunaires. Dans cette clarté douce, ses yeux avaient un éclat mouillé, ses cheveux paraissaient plus foncés et son teint plus mat. Philippe l'enveloppa un moment de ce même regard admirateur et avide avec lequel il avait contemplé le paysage du lac :
122 AMOUK d'automne
— Une chose peut être trop belle, répliquat-il, quand sa vue met des regrets au cœur de ceux qui ne peuvent en jouir pleinement. . . Tout à rheure, en admirant ces eaux lumineuses et ces adorables formes de montagnes, en écoutant cette chanson de paysan qui fuyait dans le val d'Entrevernes, je faisais un retour sur moi-même, je me disais qu'il aurait fallu venir ici à vingt ans, et je regrettais le temps passé... J'étais la proie d'une sorte d'hallucination. Il me semblait que cette rustique chanson, toujours plus lointaine et toujours plus mélancolique, était la propre voix de ma jeunesse qui me quittait pour ne plus revenir... Être jeune, continua-t-il avec exaltation, avoir devant soi un long avenir, amener dans cet admirable pays, par une nuit pareille, la jeune fille qu'on aimerait et dont on voudrait faire Tunique tendresse de sa vie; voilà quelles conditions il faudrait pour goûter la poésie de votre lac!... Mais, pour moi, qui m'achemine maussadement vers la vieillesse, il est trop beau !... Ses enchantements n'éveillent plus que des regrets et une sorte de jalousie amère !...
Il s était rapproché. Au clair de lune, Mariannette pouvait distinguer l'expression douloureuse de ses traits et aussi l'éclat de ses yeux, dont la flamme jeune et vivace semblait démentir cette maturité déclinante qui faisait l'objet de ses
re^
plaintes. Interdite, intimidée par ces aveux inattendus, troublée peut-être aussi par le pressentiment de quelque confession plus embarrassante encore, elle cherchait, sans les trouver, des paroles capables de calmer son interlocuteur:
— Monsieur Desgranges, balbutia-t-elle avec un faible sourire, vous vous calomniez !
— Oui, je sais, reprit-il, de sa voix chaude et sarcastique, ce sont là de ces formules polies que l'on dit aux gens pour les consoler ! .. . Je me les répète parfois à moi-même pour me faire illusion... Mais je n'en suis pas dupe, et, surtout en ce moment, je vois combien je serais ridicule de me croire encore jeune!...
— Mon Dieu ! repartit-elle de plus en plus troublée, et pourtant essayant de plaisanter pour se donner une contenance, à vous entendre, on vous prendrait pour un patriarche. . . Quel âge avez-vousdonc?
— J'ai l'âge où l'on ne compte plus, l'âge où on lit son déclin dans les yeux des jeunes gens qu'on ennuie ou qu'on effraie.
Mariannette fut profondément remuée par Faccent de tristesse qui accompagnait ces paroles désenchantées, et, dans un élan de sensibilité^ elle s'écria :
— Je vous assure que vous vous trompez !•.•
Moi, par exemple, je ne m'ennuie jamais avec vous, au concraire!...
11 lui saisit les mains et les serra dans les siennes :
— Vous êtes indulgencel...
Il ne pouvait plus décacher ses regards des yeux limpides de M"" Diosaz. On eût dit que le contact des mains fraîches de la jeune fille apaisait sa mélancolie et détendait ses nerfs. Ellemême en avait conscience et n'osait plus les reûrer. lli restèrent ainsi un moment, enveloppés d'un même rayon de lune. Philippe sentait sa tête tourner et son cœur battre très lentement.
— Pardonnez- moi, dit-it d'une voix tremblante, j'ai été un trouble-fête et je vous ai gâté cette soirée,.. Pourtant, croyez que j'en ai senri tout le charme et que je ne l'oublierai jamais... Ne faites pas attention à mes bizarreries, Mariannetie 1... Si je pouvais vous ouvrir mon coeur, vous verriez que le désordre de mes paroles n'est pas comparable au trouble de mes pensées. . . Vous sauriez... Mais non, je déraisonne ce soit; il est temps que je m'en aille !
Il n'avait pas quitté les mains de la jeune Bile; tout d'iln coup, il y posa rapidement ses lèvres : ' — Adieu ! Mariannette, murmura-t-il, et il s'enfuit.
ui, se disait Philippe, appuyé à la barre de Tune des fenêtres du Toron, je suis un fou, et ce qui est pis, j'ai conscience de ma folie, ce qui rend mon cas encore plus désespéré...
Il était revenu du Vivier passionnément épris de Mariannette, et en même temps très effrayé des progrès qu'avait faits sa passion depuis vingtquatre heures. Il ne se leurrait point; il était parfaitement convaincu que, dans l'innocente quiétude où se reposait sa jeunesse, Mariannette ne s'apercevait même pas de cet amour hors de saison, et, très sincèrement, il ne souhaitait pas qu'elle s'en doutât. Il avait trop peur que, le jour où M"® Diosaz connaîtrait cette passion
intempestive, tout ne fût irrémédiablement fini. Ou elle en rirait, et Desgranges n'aurait plus qu'à disparaître après un éclat ridicule, ou elle montrerait une douce pitié pour son amoureux quadragénaire, et ce serait une mortification plus cruelle encore. De toute façon, il était condamné à souffrir, soit que, résigné et silencieux, il cachât sa folie et comprimât ses désirs, soit qu'il s'exposât à la compassion, dédaigneusement ironique, d'une enfant pour qui un homme de quarante-cinq ans ne compte plus. Philippe se souvenait que, lorsqu'il avait l'âge de Mariannette, la quarantième année lui paraissait le seuil de la vieillesse. M"* Diosaz n'était pas pétrie d'une autre pâte que le commun des jeunes gens, et il était clair qu'à ses yeux Desgranges devait apparaître uniquement comme le contemporain de son père. — Cette considération, à elle seule, suffisait pour lui ôter tout espoir.
Parfois, pris d'un remords, il essayait de devenir raisonnable et de se sermonner. Il évoquait la simple et loyale figure de Marcelin Diosaz, il s'accusait de trahison envers son ancien camarade, il se demandait si sa conduite était bien celle d'un galant homme et d'un ami véritable. En supposant que cet amour d'arrière-saison n'apportât aucun trouble dans le cœur de Mariannette, Philippe ne risquait-il pas, tout au moins
de compromettre Torpheline confiée à sa garde? Quand Diosaz, dans sa dernière lettre, lui recommandait de trouver pour sa fille un brave garçon qu'elle aimerait et,qui l'épouserait, avaitil jamais eu l'idée que cet épouseur pût être Desgranges en personne ? Comprendre de la sorte la mission qui lui était confiée, était-ce correct ? était-ce moral? — Mais, de même que la raison, la morale est une digue trop peu solide pour résister au courant de la passion. Cette dernière a une force irrésistible pour renverser les raisonnements les plus sages, une adresse merveilleuse pour tourner les obstacles et faire paraître droit ce qui est oblique. « N ai-je pas agi honnêtement et correctement? se répondait Philippe; ne me suis-je pas éloigné aussitôt que j'ai jugé mes assiduités au Vivier nuisibles à la réputation de Marionnette? Si les nécessités mêmes de mon mandat, si le hasard d'une promenade m'ont ramené dans ce logis dont je m'étais loyalement interdit l'accès, n'est-ce po.nt là une fatalité dont je suis irresponsable et dont je deviens la première victime?... Je souffre silencieusement, et je me tiens à l'écart, la morale peut-elle exiger davantage? »
Le plus curieux, c'est que, parmi les raisons à l'aide desquelles Desgranges essayait de combattre sa passion, la persistance de sa liaison
AHOUR D AUTOMNE
avec M"" Archambaulc entrait à peine en ligne de compte. Son amour pour Mariannetce avait tellement envahi tout son être qu'il n'yavait plus de place dans son âme pour d'autres préoccupations. Depuis sa dernière lettre, c'est-à-dire depuis environ un mois, Camille avait d'ailleurs gardé le silence. Desgranges en avait conclu que, touchée de ses remontrances et de ses exhortations prudentes, elle avait renoncé à son voyage à Aix et était devenue plus raisonnable. On croit volontiers ce que l'on désire, et il souhaitait si ardemment d'être oublié qu'il allait aussi loin que possible dans le champ des hypothèses : il imaginait que M™' Archambault, assagie ou résignée, s'était peu à peu détachée de lui; et cette supposition, à l'aide de laquelle il endormait ses scrupules, repoussant dans la pénombre le souvenir de ses iirégulières amours, le laissait tout entier à sa nouvelle passion.
Il souffrait, mais cette souffrance lui était chère ; il y trouvait je ne sais quelle amertume fortifiante. Elle donnait aux choses une saveur et une physionomie nouvelles, et mettait au cœur de Philippe un appétit de vivre, une sensibilité plus vive, une fièvre d'activité. C'était comme un retour de cette jeunesse tant regrettée, et dont II reconnaissait, en les éprouvant de nouveau, les voluptueux frissons, les délideuy
AMOUR d'automne ISÇ
enfantillages et les faciles enthousiasmes. Dans ses solitaires promenades autour du Toron, l'image de Mariannecte semblait se refléter sur les moindres détails rustiques et teindre toutes choses d'une couleur plus attrayante. Philippe, qui pendant longtemps avait professé pour tout ce qui était en dehors de la vie parisienne une indifférence dédaigneuse, avait maintenant on face de la nature des attendrissements de paysagiste. — Un pan de mur à demi écroulé sur lequel grimpait une vigne sauvage 5 — une fleur inconnue s'épanouissant à la marge d'un chemin 5 — un chaume revêtu de mousse, un vol d'oiseaux sur le lac; — tous ces riens l'intéressaient, parce qu'ils lui rappelaient une excursion faite en compagnie de Mariannette.
De temps à autre, se sentant couler a pic dans les eaux profondes de cet impossible amour, il cherchait à se ressaisir en se raccrochant à quelque réalité solide. Il se disait: « A quoi bon te laisser aller ainsi à la dérive? Où cela te mènera-t-il? De pareils enfantillages sont excusables à vingt ans } à quarante, ils sont ridicules ; mieux vaudrait te guérir de ta sottise, et le meilleur remède, le seul, ce serait de fuir. » — Alors il prenait brusquement d'héroïques résolutions. Il projetait de partir par le premier bateau du matin qui correspondait avec un train
descendant sur Genève, et, une fois très loin de Talioires, d'écrire à M"* Diosaz pour s'excuser. Il mettait ses papiers en ordre, bouclait sa valise, — r et né partait pas. Au dernier moment, il était pris d'un insurmontable dégoût à l'idée de vivre ailleurs. Il était retenu à Talloires, plus que retenu, attiré par une séduction inefFablement douce et douloureuse. Le lac était pour lui tout résonnant d'une ensorcelante musique de sirènes. Il avait beau se répéter que cette musique était décevante et perfide, que ce courant auquel il s'abandonnait le conduirait à quelque folie dangereuse pour lui et pour d'autres, il se laissait entraîner. — D'ailleurs, à ce renouveau de tendresse qui le poussait vers Mariannette se mêlait un obscur et pervers désir d'émotions inconnues. On ne dépouille pas le vieil homme, et, au fond, Philippe restait ce qu'il avait été dès sa première jeunesse : — un délicat, curieux de sensations neuves et rares. — Or, pour ce dilettante de plaisir, pouvait-il y avoir volupté plus exquise et plus nouvelle que l'éveil de l'amour dans un cœur vierge.^ Pour cet homme de quarante-cinq aus, fatigué des joies factices et maladives de la vie mondaine, pouvait-il exister une joie plus reposante et plus vive que ce virginal amour, épuré et affiné par le mariage?...
A la vérité, il ne se rendait pas compte de ces mobiles peu avouables qui le retenaient au Toron 5 mais, s'il les ignorait, ils ne fermentaient pas moins inconsciemment dans le tréfonds de son cœur et ils contribuaient à y enraciner sa passion. — Philippe se piquait d'être honnête, et, pour rester en paix avec sa conscience, il s'était juré de ne plus retourner au Vivier. Il se tenait parole 5 mais, la nuit venue, il ne croyait pas manquer à son serment en prenant une barque au port de l'Abbaye et en ramant jusqu'en vue de la maison de Mariannette. Ces stations nocturnes sur le lac lui procuraient de silencieuses jouissances, d'une mélancolie exquise. — Derrière les escarpements de la Tournette, il voyait se lever cette même lune qui avait éclairé sa dernière entrevue avec M"* Diosaz. La lune était à demi rongée déjà, mais nacrée et limpide encore. Elle effleurait les sombres pentes de la montagne d'un pur rayon qui trouait comme une flèche les brumes des ravins. Ses reflets se jouaient autour de la barque, qu'elle enveloppait d'un métallique réseau bleuâtre.
Elle éclairait mollement les vignes frissonnantes, les toits de tuile rouge, la loggia aux piliers enguirlandés de glycine, et presque chaque soir, grâce à cette lumière amie, Philippe voyait errer sur la terrasse l'élégante silhouette de la jeune
fille. Mariannetce se promenait lentement^ sans se douter que cette petite barque, à peine visible là-bas, contenait un amoureux qui ne la quittait pas des yeux. Parfois elle s'accoudait rêveusement à la balustrade et semblait suivre curieusement les allées et venues de cette barque mystérieuse. La campagne assoupie était si calme, Fair était si sonore, que souvent la voix très nette de M"* Diosaz donnant un ordre à Perronne arrivait jusqu'à Philippe, avec l'accompagnement des notes flûtées des rainettes. Vers dix heures, la silhouette disparaissait; une lumière rougeoyait aux vitres d'une des chambres; puis Perronne fermait les volets, et toute la maison s'ensommeillait. Seule, la lune baignait encore de 3a clarté la loggia déserte, et Philippe ramait lentement vers TAbbaye.
Au bout de huit jours, le temps devint pluvieux. De lourdes brumes voilèrent le ciel et masquèrent les montagnes. Le lac, avec sa nappe grise et fumante, prit la physionomie d'une baie étroite aboutissant à une mer lointaine où planaient de pâles brouillards. Le mauvais temps rendait impossibles les promenades nocturnes sur leau. Philippe fut obligé de se confiner dans sa solitude du Toron, où les journées lui parurent cruellement longues. Il traînait pesanmient et languissamment son corps à demi engourdi à
AMOUR D AUTOMNE l'}')
travers le& pièces pauvrement meublées où le bruit de son pas faisait écho. Tandis que la pluie fouettait les vitres et que le vent d'ouest sifflait plaintivement sous les portes, son esprit n'était occupé que de Mariannette. Il se complaisait à recomposer traits par traits la virginale et franche beauté de la jeune fille 5 — il revoyait lare des sourcils longs et minces, le velouté lumineux des prunelles brunes dans la transparence bleuâtre du blanc de l'œil, le rire d'enfant de la bouche entr'ouverte sur de petites dents un peu écartées, la svelte rondeur du buste et le sobre modelé d'une poitrine jeunette, à peine accusée sous les fronces du corsage de deuil. — La Mariannette que recréait ainsi son imagination surexcitée, devenait si vivante que, par moments, Philippe en arrivait à être le jouet de surprenantes visions. Dans le jour, la lumière incertaine et verdâtre tamisée par les jasmins de la fenêtre, ou bien, à la nuit, la lueur tremblante d'une bougie^ éclairait les figures féminines peintes naïve-ment à fresque sur les panneaux des portes^ et Tune de ces peintures, qui semblait se décacher de la cloison, lui donnait l'illusion de Mariannette apparaissant discrètement dans la demi-obscurité de la pièce. Il croyait entendre le frou-frou de sa robe, le souffle de ses lèvres, et il se levait brusquement de son fauteuil, le
cœur palpitant, la bouche soudain léchée par l'émotion...
Pendant qu'au Toron Desgranges n'avaic d'autre compagnie que ses amoureuses hallucinations, Marianiiette, dans sa maison du Vivier, était également hantée par des préoccupations d'un ordre tout nouveau, et remuée sourdement par des émotions jusque-là insoupçonnées. — Après le départ de Philippe, le soir de leurcauserie au clair de lune, elle était restée longtemps seule, assise contre la balustrade de la loggia, la tête posée sur ses bras, les yeux vaguement perdus dans la vaporeuse illumination du lac. Elle se sentait à la fois agitée et heureuse, sans pouvoir se rendre nettement compte des causes de son contentement et de son trouble. La plainte sincère et communicative de Philippe, épanchant tout à coup ses regrets, l'avait touchée. Elle lui savait gré de s'être ainsi confessé devant elle. Jusque-là, elle avait cru qu'il la regardait comme une enfant sans conséquence, et voilà que soudain cet homme sérieux lui ouvrait son cœur et la prenait presque pour confidence. Le caractère réservé de ce Parisien élégant et cultivé, élevé dans un monde si diffL^renc de celui oïl elle vivait, lui avait toujours imposé. Elle lui était profondément reconnaissante de sa
AMOUR D AUTOMNE I)f
bonté, mais jusqu'alors, même lorsqu'ils se promenaient familièrement ensemble, elle avaitgardé avec lui une attitude craintivement respectueuse. Ce soir-là, il lui semblait quune glace s'était fondue, qu'une barrière était tombée et qu'il lui avait parlé, non plus comme un conseiller gravement paternel, mais comme un ami et un égal. Elle se sentait doucement émue de ce qu'il lui avait dit, plus émue encore des réticences mystérieuses dont il avait enveloppé ses dernières pensées. Il lui avait découvert un coin de son cœur, puis brusquement, jetant un voile sur ses sentiments intimes, il avait interrompu ses confidences. Pourquoi avait-elle été troublée, presque effrayée à la pensée qu'il allait poursuivre sa con^ fession? Et pourquoi maintenant était-elle si désireuse de connaître ce qu'il avait voulu lui cacher? — Tout cela s'agitait encore obscurément dans son âme, mais ce mystère même lui était doux. Elle sentait avec bonheur passer en elle un chaud courant de sympathie qui l'emportait vers Philippe et la haussait pour ainsi dire au niveau de cet homme -supérieur. Elle songeait avec un joyeux battement de cœur que, puisqu'il l'avait prise pour confidente de ses peines, il se départirait désormais de cette froide réserve qui l'avait tenu éloigné du Vivier. Assurément, il redeviendrait son hôte, comme au commencement de son
n^ AMOUR D AUTOMNE
séjour à Talloires 5 il reviendrait la voir le lendemain ou le surlendemain sans doute..* Mais^ le lendemain, aucun visiteur ne franchie le seuil du Vivier. Deux, trois, huit jours se passèrent, et Philippe ne revint pas. Mariannette ne savait plus que penser. Elle était chagrine, inquiète, nerveuse; elle tressaillait au moindre coup de sonnette et se précipitait vers la terrasse, croyant toujours que ce tintement annonçait Desgranges ; puis elle s*en retournait dépitée et confuse en voyant la porte s'ouvrir pour laisser passer un paysan ou un fournisseur.
Un matin, elle ne put cacher son agacement à Perronne, sur les lèvres de laquelle le nom de Philippe était venu par hasard :
— En vérité, murmura Mariannette, je ne sais ce que nous avons fait à M. Desgranges!...
Depuis qu'il a dîné ici, on ne Ta plus revu,,. Tu ne trouves pas cela singulier, Perronne?
La servante haussa ses épaules voûtées et hocha énigmatiquement sa tête de bois sculpté :
— Il est peut-être capricieux, cet homme, et puis possible qu'il ait des raisons de se tenir coi.
— Quelles raisons?
— Dame, il est peut-être comme notre chat, qui aimerait bien à se chauffer au feu de ma cuisine, mais qui se tient à l'écart de peur de se brûler.
ÂMCUR d'automne 1)7
— Que veux-tu dire avec tes paraboles?
s'écria Mariannette impatientée; — explique-toi nettement, si tu veux qu'on te comprenne !
— Eh bien ! pour parler franc, il y a du vrai dans les bruits qui ont couru par le bourg, et je crois, sauf votre respect, ma pauvre demoiselle, que M, Desgranges est amoureux de vous.
— Quelle sottise ! balbutia la jeune fille en devenant cramoisie.
— Sottise tant que vous voudrez, répliqua Perronne; il est sûr et certain que ce monsieur est un peu âgé pour se mettre l'amour en tête... C'est peut-être parce qu'il comprend sa sottise qu'il n ose plus venir ici.
— Ma fille, c'est toi qui te mets des lubies en tête... Ne t'avise pas surtout de les répéter !-
— Oh ! ça, non. . . Je garde ces choses-là pour moi; mais si je clos ma bouche, mes yeux restent ouverts, et j'ai bien vu que ce monsieur de Paris n'est pas aveugle non plus... Quand il dînait ici et que je vous servais à table, il vous mangeait du regard... Et, ma fine, il n'est pas tant mûr qu'il n'ait encore du goût pour les belles demoiselles... Il vient toujours un temps où de rherbe on fait du foin, et ce qui devait arriver est arrivé.
— Perronne!
— Laissez-moi finir, je n*ai pas tout dit. . • La
preuve qu'il en tient pour vous, c'est que, s il ne se montre plus ici pendant le jour, il se rattrape en venant soupirer la nuit autour dç chez nous...
— Quelle plaisanterie ! interrompit Mariannette; tu rêves, ma fille !.,.
Elle s'en voulait d'écouter Perronne, de ne pas lui fermer la bouche en la rabrouant sévèrement, et, malgré tout, elle la laissait continuer 5 elle demeurait près délie, attentive, inquiète et le cœur palpitant.
— Je rêve?... riposta la vieille servante vexée 3 demandez un peu à la femme du pas* seur!... Tous les soirs, M. Desgranges prend une barque et va se promener entre Duingt et le Vivier... Il reste là pendant des heures... On ne peut pas dire que c'est un conte : je Tai guetté et je Tai vu de mes yeux,
Mariannette se souvenait aussi d'avoir remarqué cette petite barque errante en face du Vivier, et son embarras redoublait.
— Depuis quand, objeçta-t-elle d'une voix mal assurée, est-il défendu de se promener le soir sur le lac?... Il n'y a là rien d'étonnant.
— Rien d'étonnant! se récria l'entêtée servante 3 un homme qui n'est plus de la première jeunesse et qui flâne sur l'eau jusqu'à des minuit, au risque d'attraper des rhumatismes 1... Il faut
qu'il ait quelque folie dans la tête ou au cœur... J'en reviens à ce que j'ai dit : M. Desgranges est amoureux de vous.
— Tais-toi, Perronne, tu n'as pas le sens commun et tu me fais honte !
Marianneite s'était enfuie sans vouloir en entendre davantage. Elle se réfugia sur la galerie du bord de l'eau. Là, seule, appuyant sa joue brûlante contre les feuilles de la glycine, elle restait accoudée, perdue dans une confuse méditation, en face du lac encore tout iiimeux de la dernière pluie,
M. Desgranges amoureux d'elle, était-ce possible? Comment elle, une provinciale ignorante et quasi sauvage, pouvait-elle occuper la pensée d'un homme habitué aux élégances et aux raffinements du monde parisien, ayant eu, prétendait-on, des succès nombreux parmi les femmes à la mode?... Cela semblait incroyable à Mariannette, et cependant, au fond, elle avait un secret pressentiment de la réalité de cet amour invraisemblable. Elle rapprochait les uns des autres certains incidents qui lui avaient paru extraordinaires et qui s'expliquaient d'eux-mêmes si réellement Philippe l'aimait : — leur dernier entretien sur la galerie, les mystérieuses tristesses de Desgranges, ces confidences commencées er brusquement interrompues, ce baiser sur les
mains^-et puis ces étranges stations nocturnes en barque, en face du Vivier... Évidemment, il y avait là autre chose qu'une simple amitié, et alors il était possible que ce fût de Tamourl Cette soudaine clarté jetée sur un obscur état d'âme étourdissait Mariannette ; elle en éprouvait un éblouissement violent, comme lorsqu'on tombe en plein soleil au sortir des ténèbres.
Mais si Desgranges Faimait, pourquoi l'avaitil quittée si brusquement et pourquoi ne reparaissait-il plus au Vivier?... Cet amour le rendait donc malheureux! Il le regrettait donc, puisqu'il essayait de s'en guérir?... Et la jeune fille recommençait à douter. Dans son idée et avec son esprit droit et honnête, elle ne voyait qu'une seule éventualité qui pût attrister Philippe et 1 obliger à fuir : — l'impossibilité d'un mariage entre Mariannette et lui. Or, cette impossibilité n'existait pas. Philippe était garçon et maître de disposer de son cœur, puisqu'il s'était épris d'elle. La question d'argent ne pouvait l'arrêter : Mariannette était riche et lui-même possédait une fortune indépendante. Si donc, au lieu de déclarer franchement son amour, il avait cessé ses visites au Vivier et se tenait confiné au Toron comme un homme qui a peur de se laisser entraîner, c'est qu'il jugeait cet amour dangereux, c'est qu'il y voyait de mystérieux obs-
tacles. — Lesquels? — Mariannettè se creusait la tête pour découvrir les motifs de cette réserve. D'où venait cette contrainte qui Téloignait du Vivier et arrêtait sur ses lèvres laveu d'une tendresse déjà devinée à demi?,,. Tout à coup, il se fit comme une éclaircie dans la pensée de la jeune fille. Elle se rappelait la conversadon de Desgranges au moment où la noce d'Angon passait devant le Vivier; elle se remémorait ses réflexions amères, sa tristesse soudaine, son regret de n'être plus jeune. — Plus de doute, ce qui eflrayait Philippe et lui donnait des scrupules, c'était la différence dage. — Cette découverte enlevait subitement du cœur de Mariannettè uù poids douloureux. Elle se sendt rassérénée et sourit silencieusement.
Tous les brouillards qui enveloppaient son esprit se dégageaient peu à peu, pareils à ces grises vapeurs qui flottaient en ce moment sur le lac et s'échevelaient en onduleuses fumées. — Le ciel s'éclaircissait. Sur Teau d'un vert laiteux, les buées reculaient du côté de Doussard et rampaient aux flancs des montagnes comme de blanches et fuyantes apparitions. — Une clarté intérieure dissipait de même le doute de Mariannettè et ensoleillait son âme. — Aimée! Elle était aimée!.. Pour elle, encore tout éblouie de cette inattendue illumination de Famour, la dis-
proportion d*âge n'était pas sérieuse. Comme elle l'avait déclaré franchement à Philippe en regardant passer la noce d'Angon^ elle était convaincue qu'on ne s'aperçoit pas de cette différence quand on aime et quand on est aimé. — Malheureusement, si cette conviction existait en elle, il était évident que Philippe ne la partageait pas. Il devenait, au contraire, de plus en plus certain pour l'orpheline que, si M. Desgranges souffirait et se tenait à l'écart, c'était par excès de loyauté et aussi par suite d'un manque de confiance en lui-même.
— Mais alors, se disait-elle ingénument, s'il se fait un point d'honneur de se taire et s'il souffre du silence auquel il se condamne, n'est-ce pas à moi de trouver un moyen de lui donner confiance et de l'encourager ?. • .
Elle s'était levée dans un élan soudain de tendresse hardie et chaste. Ses yeux avaient pris comme le ciel une profi^ndeur lumineui^. — Le grand sourire bleu du lac, les coups de soleil perçant les nuées, le fier élancement des cimes surgissant radieuses du sein de la brume, lui donnaient une énergie nouvelle et l'enhardissaient £;ncore dans ses mystérieuses rés. lutions.
AMOOR d'automne
L était environ quatre heures aprèsmidi. Depuis son déjeuner, Piiilippe avait travaillé fiévreusement à une volumineuse correspondance avec l'avoué, le notaire et le géomètre chargés de procéder au partage ordonné par le tribunal. Il cherchait dans cette occupation presque mécanique un dérivatif à son mal. Mais la nature de cette besogne, où il n'était question que de la succession Diosaz^ ramenait constamment son esprit vers Mariannette. Les conditions atmosphériques contribuaient encore à accroître Fintensité dt cette tendre obsession. — Il est des heures lourdes, chargées d'électricité, qui rendent nos nerfs plus irritables, notre sensibilité plus vive, notre vo-
loncé plus passive. — La chaleur humide d'une orageuse journée d^aoûc^ le ciel à chaque instant couvert de nuages pesants qui crevaient en tièdes averses^ mettaient dans tout l'être de Philippe un plus troublant désir de revoir Mariannette, en même temps qu'ils redoublaient en lui le dégoût de la solitude. — Il avait cessé d'écrire ; renversé sur le dossier de son fauteuil, les yeux mi-clos, il écoutait dans une langueur de rêve l'égouttement des chéneaux du toit et les derniers roulements du tonnerre au loin, dans la montagne.
Le clapotement de l'eau sur le gravier, le frisson mouillé des feuillages, un bourdonnement de mouche contre la vitre, l'hypnoùsaient doucement ; il n'avait conservé que juste assez de lucidité pour observer vaguement les phénomènes extérieurs et les transformer en de chimériques visions, sous l'influence de sa préoccupation dominante. — Les alternatives d'obscurité et de clarté, produites par le passage des nuées, se succédaient rapidement, tantôt plongeant le salon de travail dans une nuit bleuâtre, tantôt l'éclairant d'une flambée blonde où dansaient des atomes d'or. Et dans ces jeux de lumière, la fantaisie de Desgranges faisait flotter une image toujours la même : — Mariannette.
Tandis que l'ombre portée des nuages mettait dans la pièce une obscurité plus profonde, le
AMOUR d'automne l4f
demi-rêve de Philippe prit tout à coup une forme plus précise. Il lui sembla que Tune des ligures féminines peintes à fresque sur les panneaux des portes devenait étonnamment semblable à M"® Diosaz. On eût dit positivement que les yeux bruns de l'orpheline luisaient dans la pénombre et que son buste svelte se détachait du mur noir. Il y eut un instant où l'image parut se mouvoir dans l'ombre bleuâtre 5 Philippe avait eu déjà la même illusion, mais jamais encore aussi saisissante. Il n'osait plus bouger de peur de faire évanouir là forme fragile de cette vision. Il restait renversé en arrière, comme assoupi, et respirait à peine. — Peu à peu la nuée passa 5 un brusque coup de soleil jeta une gerbe de rayons à 'travers le jasmin qui masquait la fenêtre; le salon s'emplit d'une clarté jeune et réveillante 5 en même temps, une voix limpide résonna et fit sursauter Desgranges, qui se leva en se frottant les yeux. Ce n'était pas une vision. Mariannette en personne lui souriait dans l'encadrement de la porte restée ouverte, — car, dans ce Toron à demi abandonné, les portes n'étaient jamais closes et on entrait comme dans un moulin.
— Bonjour, monsieur Desgranges ! murmurait M"® Diosaz.
— Vous, mademoiselle!... Vous, au Toron?
répétait Philippe encore ébahi.
Il le faut bien... Comme disait mon père:
puisque la montagne ne veut pas venir à nous^ c'est à nous d aller à la montagne !
Elle avait commencé sa phrase avec assez d'assurance, mais à mesure qu elle parlait, sa voix devenait moins ferme, et on sentait qu'au fond elle était très intimidée.
Vous êtes venue... seule ?
Pas tout à fait... Nous montions à
Echarvines avec Perronne, et une averse nous a prises juste en face du Toron... Alors, comme nous étions en souci de vous, j'ai pensé à mabricer ici et à demander de vos nouvelles, tandis que ma vieille bonne continuerait sa route... Elle va venir me retrouver... Vous n'avez pas été malade au moins, monsieur Desgranges?
— Non, non...
Il allait et venait, à la fois inquiet et joyeux de cette visite inespérée. A travers sa propre émotion, Mariannette remarquait que Philippe paraissait plus troublé qu'elle. Sa main tremblait en pressant celle de la jeune fille. Il était devenu très pâle, et cette pâleur cendrée accentuait encore ses yeux cernés.
Asseyez-vous, dit-il en l'installant dans un
fauteuil 5 — puis il disparut dans la salle à manger, en revint avec une carafe, du vin blanc et
AMOUR d'automne I47
un sucrier. — Je vais, ajouta-t-il, préparer de quoi vous rafraîchir.
— Merci, je n'ai besoin que d'un verre d eau.
Tandis qu'il remplissait le verre, elle le regardait à la dérobée, et de nouveau était frappée de sa pâleur.
— Sûr, vous n'avez pas été souffrant? demanda-t-elle.
— Non, pourquoi?
— Vous paraissez Êitigué.
— Ge n'est rien... Cela rient au temps orageux... Un peu aussi sans doute à l'ennui d'être claquemuré par ces trois jours de pluie.
— Il me semble que vous ne sortez guère davantage quand le temps est beau.
— Si fait, je vous assure.
— Alors, dit-elle timidement, pourquoi ne venez-vous pa^ au Vivier?
Et lomme il tardait à répondre à cette question plus que jamais embarrassante, elle reprit :
— Nous n'avons pas de nombreuses distractions à vous offrir, mais enfin je pensais... j'espérais que vous vous ennuieriez encore moins chez nous qu'au Toron.
— ► Vous savez bien, répliqua-t-il tristement, que les journées passées au Vivier comptent pour moi parmi les meilleures... Je vous l'ai dit déjà et vous devez en être convaincue.
— Avouez cependant^ munnura-t-elle avec une pointe d'ironie^ que vous agissez de façon à me donner des douces.
— Ne doutez jamais du bonheur que j*ai à vous voir! secria-t-il avec vivacité,.. Seulement « vous connaissez les raisons qui m*ont obligé à cesser d'être votre hôte... Ces raisons^ si absurdes qu elles paraissent^ existent tou jours*. •
— Ces raisons, interrompit Mariannette, vous obligeaient à espacer vos visites, mais non à les supprimer tout à fait. . . D'ailleurs, à vous parler franchement, je crains qu'elles ne soient qu'un prétexte... et que vous n'ayez un autre motif de vous abstenir.
— Un autre motif?... balbutia- t-il, très troublé.
— Oui; pourquoi, après m'avoir témoigné tant de bonté et de dévoûment, vous êtes-vous peu à peu éloigné, pourquoi m'avez-vous retiré votre affection ?
— Moi : . . .
Il la regardait, fasciné par les yeux à la fois suppliants et tendres qu'elle tournait vers lui. — A travers les jasn^ins épanouis et mouillés, le soleil, maintenant clair et triomphant, dardait ses rayons, et Mariannetce se trouvant dans la trajectoire de ses flèches radieuses, était tout enveloppée d'une lumière dorée. Il semblait à
AMOUK D AUTOMNE I49
Philippe qu elle avait encore embelli depuis le dernier soir où il l'avait vue. Ses cheveux châtains^ soyeux et comme poudrés de soleil, frisottaient plus abondamment autour de son visage d'un blanc mat ; ses yeux avaient un éclat encore plus pur et plus pénétrant 5 la saine rougeur de ses lèvres, une plus naïve expression de candeur et d'honnêteté.
— Pourquoi ? répéta-t-elle 5 il y a une autre raison que vous ne dites pas...
— Eh bien ! répondit-il, entraîné par le charme qu'il subissait et ne mesurant plus ses paroles, vous avez deviné... Oui, il y a une autre raison.
— Ah ! murmura-t-elle en baissant les yeux.
— Mieux vaudrait vous la taire, continuat-il... Tout à l'heure vous m'en voudrez de vous l'avoir avouée.
— Je vous en voudrais bien davantage si vous la taisiez. . . comme si c était une chose offensante.
— Non, répliqua-t-il, il n'y a rien d'offensant, car ce n'est pas une offense que d'être adorée respectueusement... et je vous aime!
11 leva craintivement ses yeux sur Mariannette. Il s'attendait à quelque marque de réprobation ou d'effroi. Mais elle avait enfoui sa figure dans ses mains; accoudée à la table^ <;lle restait immobile et impénétrable.
IfO AMOUR d'automne
— Vous le voyez, c'est fou ! conrinua-t-il. • . Je pourrais être votre père, et me voilà passionnément amoureux de vous. Quand on a mon âge et qu'on aime éperdument une jeune fille, il faut renfoncer son secret dans son cœur et n'en jamais parler... C'est pourquoi je m'étais juré de me taire, c'est pourquoi je vous fuyais... Je craignais de ne plus être assez maître de moi, et je ne voulais pas, au chagrin d'un amour impossible, ajouter l'amertume du ridicule*.. Maintenant vous savez tout... Vous devez regretter de m'avoir forcé à parler. Vous pensez que j'ai perdu la raison, et je vous fais pitié, n'est-ce pas?
Il tourna de nouveau vers elle ses yeux inquiets. Elle demeurait silencieuse, seulement elle agitait en signe de dénégation sa tête toujours cachée dans ses mains.
— Mariannette, reprit-il d'une voix étouffée, est-ce que vraiment vous n'êtes par irritée contre moi?... ou bien est-ce par bonté d'âme que vous évitez de me répondre?... Je vous en prie, parlez!... ou laissez-moi au moins lire votre pensée dans vos yeux !
Il s'était approché et avait doucement écarté les mains, de Mariannette. Alors, dans le soleil qui enveloppait Torpheline, il eut la surprenante joie de voir une figure empourprée par l'émotion
AMOUK d'automne Ifl
et deux yeux purs qui le regardaient afTeccueusement.
— Mariannette, balburia-t-il, est-ce possible?... Vous ne me repoussez pas?... Vous n êtes pas fâchée ?. . .
Elle sourit faiblement, puis se sentit confuse, et baissant la tête :
— Non, soupira-t-elle, je ne vous en veux pas... Je ne sais si j'agis bien en vous répondant aussi franchement... Mais je pense que vous me connaissez assez pour ne pas mal interpréter mes paroles... Je ne me suis jamais inquiétée de cette différence d'âge qui vous effraie et... je... serai fière d*être choisie par un homme comme vous...
Tandis qu elle parlait, Philippe la considérait avec des yeux anxieux et charmés. La joie soudaine qu'il éprouvait était trop excessive pour ne pas amener après elle une sorte de réaction mélancolique. Il n'osait pas croire encore à une aussi heureuse conclusion. Sa délicatesse s'alarmait. Il se demandait si Mariannette n'obéissait pas, en acceptant son amour, à une exaltation généreuse, à une de ces illusions romanesques comme il en germe dans les têtes des jeunes filles.
— Chère enfant, répondit-il, réfléchissez encore... N'ête»-vous pas dupe d'une tendre com-
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passion dont vous vous repentirez plus tard?... Êtes-vous sûre de ne pas vous abuser?
Elle leva vers lui des yeux pleins de reproche :
— Pourquoi doutez-vous de moi ?
— Je ne doute pas, mais mon bonheur m'effraie... J'ai peur que vous ne vous trompiez.
— Comment pouvez-vous avoir de pareilles craintes^ quand je suis venue ici pour vous rassurer et vous dire... tout ce que je vous ai dit?
Et, honteuse, elle replongea sa figure dans ses mains. Lui, dans un élan d*adoraiion et de reconnaissance, écarta de nouveau ces mains collées au visage et les baisa longuement.
— Il est tard, murmura Mariannette troublée, et il faut que je rentre.
— Non, pas encore, s'exclama-t-il, pas avant que je ne vous aie fait voir ce Toron où j'ai tant pensé à vous !
Il mit le bras de la jeune fille sur le sien, et ils sortirent. — La pluie avait cessé, et un soleil déjà oblique diamantait les arbres aux feuilles ruisselantes. Du haut du promenoir du Toron, le lac, d'un bleu lisse, avait l'air de revêtir sa plus belle robe d'azur pour fêter le bonheur de Philippe. Sur l'eau tranquille, le bateau du soir, laissant derrière lui un double sillage argenté, quittait la presqu'île de Duingtet sifflait joyeu*
AMOUR D AUTOUNI Iff
sèment en glissant vers l'anse de l'Abbaye.
Desgranges prenait plaisir à conduire Mariannette au bord de cette terrasse où, pendant des semaines, il avait promené ses doutes et ses soutTrances. Pour lui, cette solitude était peuplée de pensées qui toutes se rapportaient à M"* Diosaz. Chaque arbre, chaque fleur sauvage, chaque banc rongé de mousse avait sa légende amoureuse, qu'il contait tendrement à Mariannette, et que celle-ci ne se lassait pas d'entendre.
— Tenez, disait Philippe, d'ici on aperçoit les tuiles rouges du Vivier... Que de fois je suis venu m' asseoir sur ce banc pour voir votre toit briller à la rosée du matin, ou s'envelopper le soir de fumées bleuesl... Chaque jour je le regardais comme si c'eût été pour la dernière fois, et je me faisais l'effet de contempler un paradis d'oii j'étais à jamais exilé...
— Votre exil cessera dès demain, répondait Mariannette en riant, car vous n'aurez plus de prétexte pour fuir le Vivier.
— Ohl maintenant, j'irai là-bas tous les jours... Je vous lasserai de mes visites.
— Je ne m'en lassais pas autrefois, je ne m'en lasserai jamais.
— Et vous ne songerez plus à retourner au couvent?.,.
Jf4 AMOUR d'automne
— Je n'y retournerai que si vou$ changez davk.
— Alors jamais ! puisque nous voilà fiancés. . . Fiancés! répéta-t-il avec un frisson de plaisir... Ainsi, c'est bien vrai, vous serez ma femme?... En ce moment, il me semble que je marche dans un rêve... Je me demande comment vous m* avez aimé, moi qui me suis montré si peu aimable ?
— Mon Dieu, répondit-elle avec une grâce naïve, cela est venu très simplement... Avant de vous voir, je ne connaissais et je n'aimais que mon père... Il m avait souvent parlé de vous... Vous êtes arrivé au Vivier quand j'étais dans la peine 5 vous avez été bon pour moi, et j'ai deviné que vous défendiez mes intérêts non par devoir, mais par amitié. Vous ne me traitiez pas en petite fille qu'on protège, mais en amie pour laquelle on se dévoue ; j'en ai été si touchée que mon cœur est allé tout naturellement vers vous. . . Après mon père, vous avez été ma première et ma seule affection.
— Chère mignonne Mariannette 1 s'écria-t-il en pressant le bras de l'orpheline... Et subitement^ tandis que tout son corps frémissait au contact de ce bras firais, ferme et rond fi'ôlant sa poitrine, il sentait passer dans son esprit comme un brouillard de tristesse, et son visage se rembrunissait.
AMOUR d'automne Iff
— Qu*av€^vous ? Pourquoi prenez-vous cette figure chagrine? demanda la jeune fille, inquiète de la brusque altération de ses traits.
— C'est, répliqua-t-il d'une voix grave, c'est que je me sens si peu digne de vous... qui me donnez tout et à qui j'apporte si peu !... Vous commencez la vie et moi je l'achève... J'ai comme un remords d'accepter votre cœur vierge et de ne pouvoir vous offrir en échange la même fi-aîcheur d'âme, la même jeunesse d'illusions...
Mariannette resta un moment rêveuse, comme si elle eût cherché à se rendre compte du sens de ces dernières paroles; tout à coup elle se rappela le passage de la lettre de son père faisant allusion aux « expéditions galantes » de Philippe 5 elle comprit la nature des scrupules de Desgranges et rougit très fort.
— Vous vous tourmentez inutilement, repritelle en secouant la tête;... je ne suis pas assez sotte pour regretter que vous n'ayez pas pensé à moi alors que vous ne me connaissiez point, et je ne serai pas jalouse du passé... M'aimez-vous aujourd'hui librement et exclusivement }
« Librement et exclusivement... » Ces deux mots auraient dû remuer de sérieux scrupules dans l'âme de Philippe. Mais en sentant contre sa poitrine le bras de cette belle jeune fille qui
If6 AMOUR d'automne
lui parlait d'amour, il n'avait plus la liberté d esprit nécessaire pour se livrer à un sévère examen de conscience. Devant lui s'ouvraient toutes grandes les portes du bojiheur, et il n'avait qu'un pas à faire pour pénétrer dans ce paradis inespéré. Il s'y élança d'un bond avec une impétuosité juvénile et irréfléchie :
— Librement et exclusivement, afl5rma-t-il, oui, je vous le jure !
Elle lui prit la main et la serra :
— C'est tout ce que je demande, dit-elle, la figure radieuse, et, je vous le répète : je suis fière d'être la femme de votre choix.
Comme elle achevait, ils entendirent derrière eux le pas inégal et la respiration bruyante d'une personne essoufflée. Ils se retournèrent et aperçurent Perronne qui accourait :
— Mademoiselle ! s'écria la servante, y pensezvous?... Voici qu'il est sept heures passées et notre souper sera brûlé... Il n'y a point de bon sens de vous attarder ainsi au Toron!
— Perronne a raison, dit Mariannette, et vous m'avez fait oublier l'heure. .. Bonsoir, ajouta-t-elle en retirant lentement la main qu'elle avait laissée dans celle de Philippe 5 il faut que je me sauve... Venez demain aussitôt que vous le pourrez... Vos visites au Vivier ne peuvent plus offusquer personne...
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Perronne les regardait avec des yeux grands ouverts et restait bouche béante.
— Au fait, reprit M"* Diosaz en souriant, elle ne sait rien et je veux qu elle soit la première à apprendre la nouvelle... Perronne, ma fille, tranquillise-toi, tu pourras dire aux gens qu'ils ne se sont pas trompés et que M. Desgranges est mon fiancé. ,, '
^ E lendemain, Philippe, en ouvrant sa fenêtre, éprouva pour la première fois peut-être, dans toute sa plénitude, la félicité de vivre. — Entre les montagnes, qui semblaient lavées par la rosée, le lac s'étendait, baigné d'une transparente fraîcheur. Dans cette eau verte et unie comme un miroir, les terrains, les arbres, les maisorïs, se reBétaîent avec la variété de leurs formes et de leurs couleurs. Des barques glissaient avec lenteur, et, à mesure que le soleil montait, la lumière poudrait de bleu la verdure des hauts pâturages. Un émouchet aux ailes éployées décrivait de grands cercles dans le ciel et semblait se complaire à y promener son vol horizontal,. De luniineux papillons fauves
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s'abattaient sur les valérianes rouges du parterre. Les pruniers du verger pliaient sous le poids des fruits, des bandes de moineaux pépiaient en picorant les figues mûres^ et un chœur d'abeilles bourdonnait autour des treilles. — Philippe emplissait ses yeux de lumière et ses oreilles de bruits mélodieux. Toutes ces joies du matin correspondaient harmonieusement à l'allégresse de son être. Il trouvait à tout le voisinage un air heureux : — les charretiers gravissaient joyeusement la montée à côté de leur char traîné par des bœufs ; joyeusement les paysans ramassaient les dernières gerbes, et là-bas, sous les peupliers, les baigneurs qui s'ébattaient dans le lac goûtaient avec une gaîcé tapageuse les délices de leur bain matinal.
Mariannette l'aimait ! Cette adorable fille consentait à unir ses vingt ans à son âge mûri Avant peu, elle serait sa femme, et une vie de bonheur calme et familial, une vie toute neuve commencerait pour lui dans ce pays enchanté qui semblait créé pour abriter des amours heureuses. Il se sentait maintenant vraiment métamorphosé et rajeuni. La limpidité de cette matinée d'août transfusait en lui une verdeur nouvelle. Le passé était aboli 5 il ne voyait plus que l'avenir se levant avec de suaves couleurs d'aurore. — Il lui tardait d'entendre sonner midi, afin de pouvoir
descendre au Vivier. Comme au temps passé, il crouvaic les heures crop- lentes; il aurait voulu supprimer d'un trait les minutes qui le séparaient du moment marqué pour sa visite au logis Dîosaz. — II occupa ses loisirs à parfaire minutieusement sa toilette. Depuis des années, il n'avait accordé tant de soin au choix d'une cravate. Il mettait d'enfantins raffinements de coquetterie à paraître élégant et jeune. — Après un déjeuner rapide, il prit son feutre et ses gants , et, une rose passée dans la boutonnière de son veston gris, il descendit l'avenue du Toron.
Fouettant gaîment de sa canne les sauges du talus, il foulait légèrement le gazon de l'allée. Il regardait le ciel entre les branches vertes, écoutait les pinsons gazouiller dans' les érables, et, la (îgure épanouie, les prunelles brillantes, il trouvait plus que jamais qu'il faisait bon vivre Tout à coup, au moment où il allait gagner la route, il s'arrêta et recula comme frappé en plein cœur.
Devant lui, dans l'arceau plus sombre formé ' par les arbres verts de l'entrée, venait de surgir une forme féminine. Les yeux de Philippe se fixaient avec stupeur sur cette visiteuse en costume de voyage, coiffée d'un chapeau rond dont les brides de gaze bleue encadraient un visage encore jeune aux grands yeux fauves, aux minces
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lèvres rouges entr'ouvenes par un sourire ironique , — et ils reconnaissaient M"*® Camille Archambault.
Dans Tenivremens de son bonheur nouveau, il lavait totalement oubliée. Il ne pensait plus à cette lettre, vieille de six semaines, où M"*® Archambault lui avait parlé d'un voyage à Aix.
Tant de choses s'étaient passées depuis lors, qu'il ne croyait plus à la possibilité de ce voyage invraisemblable. — Et brusquement, au seuil du Toron, cette amie de quinze ans se dressait à quelques pas de lui comme un spectre d'autrefois. — Il était devenu très pâle, et ses 'èvres alourdies n'avaient plus la force de s'eritr'ouvrir pouf articuler un mot.
M"** Archambault venait de fermer son parasol de soie écrue, et un rire aigu tinta douloureusement aux oreilles de Desgranges :
— Eh bienl Philippe, disait-elle de sa voix mordante, me prenez-vous pour une tête de Méduse ou pour une apparition?... Si vous voyiez votre figure, mon pauvre ami, vous en seriez vous-même choqué... Rassurez-vous, je ne suis pas un fantôme... C'est bien moi en chair et en os !
— Pardon, balbutia-t-il en pressant rapidement la main gantée qu'elle lui tendait, j'étais si loin de supposer... Vous n'aviez pas répondu k
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ma lettre, et je croyais que vous aviez renoncé à vos projets.
— Nenni, mais ayant horreur des discussions oiseuses, jai préféré vous faire une surprise... D'ailleurs, je m'imaginais que vous me connaissiez assez pour savoir que rien ne peut m empêcher d'exécuter ce que j'ai en tête... J'espérais trouver un mot de vous à Aix, poste restante 5 voyant que je m'étais trompée, j'ai pris le pard d'aller à la montagne, puisqu'elle ne venait pas à moi.
Ces derniers mots, presque pareils à ceux que Mariannette avait prononcés, la veille, en entrant au Tcwon, impressionnaient péniblement Philippe et achevaient de le troubler. Il se sentait glacé jusqu'aux moelles, et il songeait que M"® Archambault était trop perspicace pour ne pas s'apercevoir de la froideur de son accueil* Il frissonnait à la pensée d'un éclat, et, d'un autre côté, il regardait comme indigne de lui d'abuser Camille par d'hypocrites démonstrations.
— Et, murmura-t-il avec un regard vague, d'un air quasi stupide, comment êtes-vous arrivée ici?
— Comme on y arrive, par le bateau, répondit-elle en haussant les épaules... Hier, j'ai quitté Aix et j'ai couché à Annecy 5 ce matin, j'ai pris la Couronne de Savoie, je suis descendue à l'Ab-
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baye, et naturellement ma première visite a été pour vous... Ingrat, vous n'avez pas Tair de m'en savoir gré !
— Excusez-moi, je suis encore mal remis de ma surprise...
— En ce cas, remontons chez vous... Vous n avez pas l'intention de me recevoir sur la route, je suppose?...
Tout cela était dit sur un tonde reproche et de sarcasme qui mettait Philippe à la torture. Il avait docilement rebroussé chemin, et maintenant il guidait Camille Archambault à travers l'avenue du Toron. Encore anéanti par l'imprévu du coup qu'il venait de recevoir, il ne trouvait ni la force ni le sang-froid nécessaires pour prendre un parti. Il voyait déjà tout l'édifice de son bonheur s'écroulant autour de lui, et il ne savait qu'imaginer pour prévenir cet écroulement. Il avait honte de tromper M™® Archambault, et il lui semblait impossible d'éviter pour le moment l'ignominie d'un mensonge. — Que pouvait-il faire?... Il reconnaissait qu'il avait commis une faute lourde en ne prévenant pas Camille du changement qui s'était opéré en lui. Mais quoi? Tant qu'il avait aimé Mariannette sans espoir, il avait cru plus convenable de garder le silence et de laisser au temps le soin de dénouer des liens que Fabsence avait déjà singulièrement distendus. Il
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prévoyait si peu que M"* Diosaz con5entirait n l'aimer et a devenir sa femme!... Aujourd'hui, à la vérité, la loyauté exigeait qu'il s'expliquât nettement avec M"*^ Archambault. Mais encore, l'explication ne pouvait avoir lieu brutalement dans cette allée où il venait de se rencontrer avec son ancienne amie. Les plus simples convenances lui commandaient d'attendre une heure plus opportune, et jusque-là il fallait, coûte que coûte, user de ménagements.
Tandis que ces réflexions naissaient précipitamment dans son cerveau, il marchait, la tête basse et l'air soucieux, à côté de Camille, et ne répondait que par monosyllabes à ses questions. Elle-même, étonqée de sa tacicurnité, plissait le front et jetait à la dérobée sur Philippe des regards inquiets et soupçonneux.
— Est-ce dans Pintention de devenir ermite, demanda-t-elle en traversant le verger abandonné, que vous vous êtes niché dans ce désert?. . . On dirait le logis de la Belle-au-bois-dormant. . . Espérons que vous n'y ave*', pas trouvé de princesse!...
Sans desserrer les lèv/es, Philippe lui indiqua d'un signe la porte-fenêtre entr'ouverte sur le vestibule et l'introduisit dans son cabinet de
travail. Elle y entra lestement, jeta un regard circulaire sur les fresqr^s des murailles et Tan-
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dque mobilier^ puis recirant les longues épingles piquées dans son chignon, elle se décoiffa, accrocha son chapeau à l'un des candélabres de la cheminée, et rajusta devant la glace ternie les frisons de ses cheveux. L'une de ses bottines de peau de daim posée sur la barre de fer des landiers, le buste rejeté en arrière, elle se dégantait avec de légers mouvements saccadés. Elle prit ensuite une petite boîte d'ivoire, la dévissa et en tira une mignonne houppette de cygne, chargée de poudre de riz, quelle promena lentement sur son visage et son cou. — C'ét^ait pour Philippe un spectacle irritant de la voir s'installer cavalièrement dans cette même pièce où Mariannette lui avait ouvert son cœur. Cela lui faisait l'effet d'un odieux sacrilège. Une sourde colère le secouait, et il avait grand'peine à rester maître de ses nerfs. Au moment où Camille attirait à elle l'antique fauteuil où la jeune fille s'était assise, il l'arrêta et avançant brusquement un autre siège .
— Ce fauteuil n'est pas solide, s'écria-t-il, mettez-vous là !
M"® Archambault fronça ses minces sourcils noirs:
— En vérité, mon cher Philippe, murmurat-ellc, vous avez pris dans la solitude une brusquerie un peu bien sauvage. • . Tel qu'il est, ce
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fauteuil me plaît, et vous trouverez bon que je m'y repose, car je suis rompue.
Elle s'assit dans le grand fauteuil de tapisserie, et Desgranges réprima avec peine un geste d'humeur.
— Savez-vous, mon cher, continua-t-elle en déployant nerveusement un petit éventail de poche, que vous avez une singulière façon de recevoir vos amis?... Si je vous gêne, dites-le franchement...
La mauvaise humeur de Philippe était exaspérée par le ton sarcastique avec lequel M™® Archambault avait l'air de le narguer; sa réserve l'abandonnait, et il prit la résolution d'en finir en provoquant une explication immédiate :
— Pourquoi êtes-vous venue ici ? répondit-il durement 5 je vous avais suppliée de renoncer à ce voyage inutile et compromettant. . . Pourquoi n'avez-vous pas écouté mes conseils et patienté jusqu'à mon retour ?. . .
— Patienter! s'exclama-t-elle avec véhémence, vous me connaissez encore mal, si vous croyez que je puis être patiente!... Ce n'est pas ma vertu, pas plus que la résignation !.. . J'étais trop malheureuse là-bas, et vous comprendriez cela si vous aviez pour moi la centième partie de l'amour que j'ai pour vous. Au lieu de m'écrire une lettre firoide comme la sagesse dont vous
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êtes pétri, vous auriez dû songer que je soufTrai, mort et martyre loin de vous, . • Mais je sais sottes j'oublie toujours que vous pouvez très bien vous passer de moi. Je ne suis qu'un accident dans votre vie, tandis que vous, vous me tenez lieu de tout! — Et soudain, avec un élan passionné, elle se leva et se jeta au cou de Desgranges. — Voyons, poursuivit-elle, sois indulgent, aimemoi un peu... Tu me dois bien cela pour to'jt ce que j'ai supporté et pour le mal que j'ai eu à venir te rejoindre!...
En même temps, elle l'enveloppait de ses bras avec des mouvements câlins 5 ses lèvres allaient chercher celles de Philippe et s'y posaient dans un accès de tendresse farouche contre laquelle il n'osait plus se défendre. Il se sentit amolli et troublé par cette étreinte j il y retrouvait le parfum des anciens baisers, et, malgré lui, sa colère se fondait à la tiédeur des caresses d'autrefois.
— Tu sais bien, continuait-elle, que je t'aime comme une sauvage... Pardonne-moi donc si j'ai des impatiences et des emportements de sauvage. Tu ne te doutes pas des montagnes d'obstacles que j'ai eu à soulever. D'abord, quand j'ai parlé d'un voyage aux eaux, on m'a traitée de malade imaginaire. Avant de m'autoriser à partir, il a exigé que je l'accompagne en Autriche, où il a une entreprise de chemiûs de fer.
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Là, f ai dû subir toutes ses bizarreries d'humeur, voir un monde qui m'assommait. Enfin, j'ai trouvé un médecin qui m'a ordonné un traitement d'eaux miner af es. Mais je n'ai jamais pu obtenir qu'on me laissât aller à Aix. Je ne sais s'il avait quelque soupçon ou s'il agissait par esprit de taquinerie; il a mis comme condition à mon départ que je prendrais les eaux de Cauterets, et, pour plus de sûreté, il m'a conduite luimême dans les Pyrénées. Arrivé là-bas, il ne partait plus, et je me mourais d'impatience ; enfin, au bout de huit cruels jours, il s'est décidé à reprendre le chemin de Paris... Mes malles ont été vite faites, va!... Je me suis entendue avec une amie qui s'est chargée de recevoir à Cauterets et d'y réexpédier ma correspondance; puis, en hâte, j'ai traversé tout le Midi, et je suis arrivée brisée à Aix... Mais maintenant ennuis, désespoir, farigues, tout est oublié, maintenant que je t'ai de nouveau !...
Que répondre à cette explosion de tendresse.^ Comment reconnaître ces nouvelles preuves de sacrifice ei àe passion par un aveu brutal qui meurtrirait Camille plus sûrement qu'un coup de couteau ? Philippe ne se sentait pas le courage de déchirer le cœur de cette femme qui venait de traverser la France et de risquer sa réputation pour le rejoindre pendant quelques
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semaines. Il ajourna-couce explication à un moment où ils pourraient l'un et l'autre envisager et discuter avec plus de calme les nécessités d'une séparation définitive. S'il n aimait plus la maîtresse, il respectait l'amie et voulait adoucir, par de courtois procédés, la mortifiante peine qu'il allait lui causer. Il y a des conjonctures où un homme, si loyal et si délicat qu'on le suppose, se trouve contraint, par les lois mêmes de la délicatesse et de l'honneur, à biaiser et à dissimuler. Philippe se voyait réduit à cette dure extrémité. Ne pouvant se montrer amoureux, il s'efforça du moins de paraître touché et reconnaissant. Il eut des apitoiements tendres pour les fatigues et les agitations que M"* Archambault s'était imposées. Il la remercia de son dévoûment. Il l'assura que s'il s'était opposé à ce voyage, c'était surtout par sollicitude pour la réputation et la sécurité de son amie. — En l'encourageant à venir à Aix, il se fût montré par trop égoïste, sachant que les périls et les tracas du voyage ne seraient pas compensés par les quelques heures qu'il pourrait de loin en loin lui consacrer.
Camille, les sourcils froncés, les yeux fixés sur ceux de Desgranges, l'écoutait parler sans lui lâcher les mains. En le voyant détendu, attendri et plus affectueux, elle le crut recon-
quis^ et, par un revirement bien féminin, elle passa des caresses aux reproches.
— Quelques heures ! s'écria-t-elle. Ah ! je le disais bien, Philippe, je ne suis plus pour vous ce que jetais autrefois!... Il est loin, le temps où nous vivions quinze jours en tête-à-tête dans un coin de province, et où vous trouviez que je ne prenais jamais assez d'heures de votre vie!
La tension nerveuse et la surexcitation passionnée de tout à l'heure firent place à une crise de sensibilité; les yeux de Camille Archambault se mouillèrent, un sanglot entr'ouvrit ses lèvres brûlantes. Les larmes coulèrent, entremêlées de regrets rétrospectifs et de récriminations amèrement formulées. Philippe courbait la tête sous l'orage et en éprouvait une sorte de soulagement. Il redoutait moins de voir Camille irritée que trop aimante. Ces reproches excessifs et injustes^ cette colère pleine d'invectives, mettaient ses scrupules à l'aise et lui semblaient autant de pas faits vers une rupture devenue irrémissible.
— Quelques heures ! répéta-t-elle acrimonieusement, quand je viens pour vingt jours!...
C'est une dérision!... Qui vous empêche de m'accompagner à Aix?
— Je ne puis quitter Talloires... La mission
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qui m'a été confiée, et dont je vous ai parié, me retiendra ici encore un mois, au moins.
— Mais enfin vous n'êtes pas à l'attache, comme un écolier, je suppose; Aix est à deux pas, et vous pouvez vous absenter pendant une semaine.
— Nonj les affaires que j'ai à traiter exigent impérieusement ma présence ici... Je suis désolé de vous faire de la peine, mais je vous affirme que la chose est sérieuse... C'est un devoir que m'a légué un ami mort, et, pour m'en acquitter jusqu'au bout, je n'ai pas hésité, comme vous voyez, à m'installer dans cette maison isolée.
Il parlait d'une façon très ferme, et en comprenant qu'il était décidé à ne point fléchir^ M"® Archambault jugea inutile de heurter de front une résolution aussi arrêtée. D'ailleurs, elle venait d'entrevoir une autre combinaison possible, et, pour en assurer le succès, elle sentit la nécessité de ne point paraître trop exigeante. Elle changea brusquement le tour de la conversation :
— Au fait, dit-elle en essuyant ses yeux, savez-vous qu'elle est très originale, cette maison ?
Elle allait et venait curieusement à travers la grande pièce délabrée. Elle inventoriait le mobilier, lorgnait les fresques, traînait les fauteuils au jour pour en examiner les tapisseries. Son
esprit mobile semblait avoir sauté d'une fantaisie à l'autre, et le goût du bibelot, qui avait toujours été une de ses toquades, paraissait maintenant la distraire de ses préoccupations.
— Très amusantes, ces peintures ! murmuraitelle... Philippe, les figures de femmes sur les panneaux sont-elles des portraits?... Ces tapisseries au petit point, avec leurs couleurs fanées^ sont vraiment exquises, et les bois des fauteuils sont joliment sculptés... Croyez-vous que le propriétaire consentirait à les vendre?...
Elle s'approcha de la fenêtre ouverte, tandis que Desgranges était repris d'un accès d'humeur en la voyant agir en maîtresse du logis. — Elle cueillit des brins de jasmin, qu'elle piqua dans son corsage 5 puis, soulevant le manteau de verdure qui voilait une partie de la croisée, elle regarda le lac et les montagnes :
— Et la vue, s*exclama-t-elle, est adorable ! . . . Cette eau bleue, ces montagnes violettes...
Décidément le pays est merveilleux. Après tout, rien ne m'oblige à vivre à Aix, et je puis très bien m'installer à Talloires. — C'est une idée, concinua-t-elje en se retournant vers Philippe stupéfait. — Elle se rapprocha de lui câlinement et lui mit ses deux mains sur les épaules :
— Sais-tu ? insinua- t-elle, puisque tu ^s toute la maison à toi, tu devrais me loger ici ?
AMOUR d'aUTOMNB I7I
Desgranges sursauta, épouvanté des conséquences de cette dangereuse fantaisie. Il regrettait maintenant d'avoir poussé M"* Archambault à cette extrémité en refusant de l'accompagner à Âix.
— Y pensez-vous ? se récria-t-il, c'est imposa sible !
— Pourquoi donc ? La maison est située loin du village... Pas de voisins. On y vivrait dans une sécurité parfaite... Cela nous rappellerait le bon temps de la forêt de Compiègne, ajoutât-elle avec un soupir.
— Je vous répète que c'est impossible, affirma impérieusement Philippe 5 dans un petit endroit, tout se sait et tout prend une importance exagérée... Vous ne seriez pas ici depuis vingt-qua.re heures que le village entier en jaserait. On y est très prude, et je suis tenu à une grande circonspection à cause de cette jeune fille dont je suis en quelque sorte le tuteur moral...
— C'est donc une jeune fille? interrompit M"* Archambault en le dévisageant avec un singulier regard; d'après vos lettres, je croyais qu'il s'agissait d'une fillette sans conséquence. •• Et quel âge a-t-elle, votre... filleule?
— Vingt-deux ans, je crois.
— Oh!... alors, c'est une grande demoi-^ selle 1 s'exclama- t-elle avec un rire nerveux, et je
comprends qu'elle ait droit à tous vos égards... Est*elle jolie ?
— Peu importe! répliqua- t-il péniblement agacé, c'est la fille de mon meilleur, de mon seul ami, et vous êtes trop intelligente pour ne pas admettre*..
— J admets tout ce que vous voudrez et je Tenonce à être une pierre de scandale pour les .paysans de Talloires. Toutefois, je suppose que votre respect pour la .candeur de cette jeune Savoyarde ne va pas jusqu'à m'interdire le séjour de r Abbaye?
— Vous feriez mieux de retourner à Aix, objecta Philippe, j'irais vous y. conduire et je m'arrangerais pour y passer quelques jours.
— Non pas, je ne veux point vous détourner de vos occupations... D'ailleurs, ce pays-ci me plaît... Nous y ferons des excursions, vous me servirez de guide, et ce sera charmant !
Philippe devinait, au ton de Camille, et au tour ironique de ses paroles, un commencement de méfiance qu'il eût été imprudent d'exaspérer par une opposition persistante. Il était, du reste, à bout de force et dans un si misérable état d'esprit qu'il ne se sentait plus le sangfroid nécessaire pour détourner l'orage qui le menaçait. Il renonça à lutter pour le moment, et, ne cherchant plus qu'à gagner du cemps^
AMOUR d'automne IJf
il n'essaya même pas de dissuader M"* Archambault.
— Allons, c'est convenu, reprit-elle en se recoiffant, je m'installe à l'Abbaye... Et maintenant il faut que je redescende pour donner à ma femme de chambre des ordres en conséquence... Puisque vous sortiez tout à l'heure, ayez la bonté de m'accompagner jusqu'à l'hôtel. . •
Ils redescendirent ensemble cette avenue du Toron que Philippe avait longée si joyeusement une heure auparavant, et qui maintenant lui semblait lugubre. Ils suivirent lentement la route sinueuse, pleine de soleil, et le chemin parut à Desgranges d'une longueur interminable. Quand ils furent sous les marronniers de l'Abbaye :
— Je ne vous retiens plus, dit M"® Archambault en lui tendant la main; puis elle ajouta avec un regard impérieux : — Quand vous reverrai-je ?
— Mais bientôt... Ce soir, balbutia Philippe, qui avait la tête perdue.
— A ce soir donc. . . Je vous attendrai à cinq heures.
PRÈS s'être séparé de M°** Archambaulc dans la cour de TAbbaye, Philippe resta un moment indécis à Tombre des marronniers du petit port. II était travaillé par une sourde angoisse et ne se sentait plus le courage de se présenter au Vivier. Lentement, d'un pas incertain, il remonta le sentier qui côtoie les murs de l'ancien couvent et gagna à travers les vignes la route de Saint-Germain. Encore abasourdi du coup qu'il venait de recevoir, il avait peine à retrouver sa lucidité. — Ce qui lui arrivait était dans la logique des choses ; il aurait dû s'y attendre, et pourtant il n'y était nullement préparé. Jamais il n'avait prévu que M"* Archambault viendrait le surprendre à Tal-
loifes; au contraire, il avait espéré quelle renoncerait à toute idée de voyage. Lorsque rimage de son ancienne amie s*était dressée entre lui et Mariannette, il l'avait brusquement écartée comme une idole profane qu'on éloigne en hâte d'un temple dont elle compromettrait la sainteté. — Un souvenir qu'on chasse de sa mémoire chaque fois qu'il y apparaît, est comme un visiteur fâcheux auquel on refuse sa porte chaque fois qu'il y frappe 5 à la fin, il se lasse et ne revient plus. — Depuis un mois, le souvenir de Camille, sans cesse banni du cœur de Philippe, était devenu aussi confus et lointain qu'une pâle statue au fond d'une allée envahie par un brouillard d'automne. — Et voilà que tout à coup, au détour d'un chemin. Desgranges se retrouvait face à face, non plus avec une image impalpable et vague, mais avec une vivante et menaçante réalité. Impérieusement mis en demeure de se prononcer entre sa maîtresse d'autrefois et sa jeune fiancée, il lui fallait prendre immédiatement un parti ^ sa dignité autant que rintérêt de son amour exigeaient qu'il sortît au plus tôt d'une situation dangereuse et équivoque. . .
A force de marcher, il était arrivé à la plate^ forme où deux antiques tilleuls ombragent la petite église de Saint-Germain^ séparée du
vignoble de Talloires par cent mètres de murs rocheux tombant à pic. D'une brèche de cette muraille de pierre^ une cascade jaillissait bruyamment dans un fouillis de chênes et de hêtres^ et, tout au fond de cet entonnoir de feuillées, un peu à gauche, on apercevait à la marge des vignes la façade blanche et les toits rouges du Vivier. De cette hauteur, le regard de Philippe planait presque au-dessus de l'habitation de Mariannette ; il aurait pu compter les carrés du potager, à travers lesquels Perronne en ce moment allait et venait, point noir mouvant et affairé dans la verdure...
Philippe redoutait maintenant d*aborder M"® Diosaz, qui l'attendait et s'étonnait déjà sans doute de ne point le voir. Il lui semblait que le pur regard de sa fiancée lirait immédiatement sur son visage l'angoisse qui le torturait. Cette odieuse équivoque ne pouvait durer longtemps; le moindre hasard pouvait mettre en présence Mariannette et Camille, et le meilleur moyen de sortir honnêtement d'embarras, c'était encore de dire la vérité à l'une ou à l'autre. — Mais à laquelle? — A Mariannette? — Desgranges redoutait d'avouer à la jeune fille une de ces liaisons que le monde parisien tolère, mais que la province juge et condamne sévèrement. Comment, avec sa nature loyale et tout
d'une pièce, accueillerait-elle une pareille confession ? En supposant qu'elle aimât assez Philippe pour amnistier le passe, lui pardonnerait-elle le silence qu'il Kvait gardé la veille? Ne Taccuserait-elle pas de l'avoir cruellement trompée en lui affirmant qu'il était libre et qu'il l'aimait exclusivement? Avec son inexpérience des contradictions et des complications du cœur humain, M^^* Diosaz ne comprendrait pas l'enivrement passionné qui s'était emparé de Philippe et lui avait fait tout oublier. EÛe n'admettrait pas qu'il fût resté sincère tout en déguisant une partie de la vérité. Elle le soupçonnerait de mensonge, et son amour tendre et fragile comme une plante naissante ne résisterait pas à cette périlleuse épreuve. En confessant sa faute à Mariannette, Desgranges risquait de se perdre aux yeux de la jeune fille, et il l'aimait trop ardemment pour exposer son bonheur à un naufrage presque certain. Mieux valait encore tout dire à M™* Archambault.
Camille, en effet, connaissait mieux la vie et était plus capable de comprendre les étranges revirements, les soudains illogismes du cœur. Elle appartenait à un monde où ces mystérieuses évolutions de l'amour sont fréquentes et où on les accepte souvent avec une indulgence résignée <» EUe s'irriterait à coup sûr de cet abandon
t8o AMOUR d'automne
qu'elle pressentait déjà peut-être 5 elle en souffrirait sans doute sur le moment; mais Philippe, avec ce cruel égoïsme de la passion, préférait épargner un chagrin à la femme qu'il aimait, dût-il faire saigner le cœur de celle qu'il n'aimait plus» Et ainsi se rejetant vers l'autre alternative, il se décidait à avoir une explication catégorique avec M™® Archambault.
Néanmoins, là encore, si impatient qu'il fût de dénouer des liens qui lui pesaient, il était tenu à une certaine circonspection. Il était trop galant homme pour briser brutalement une liaison de quinze années, en renvoyant comme une vulgaire maîtresse la femme qui lui avait donné le meilleur de sa vie. L'eût-il voulu d'ailleurs, la plus simple prudence lui conseillait d'agir avec discrétion. Il connaissait le caractère emporté de Camille ,et savait que, dans un accès de jalousie, elle était capable de ne garder aucun ménagement. Philippe désirait éviter une scène i d'abord parce que la colère pouvait pousser M"* Archambault à de fâcheuses extrémités, ensuite parce qu'il avait déjà l'expérience de ces crises violentes, à la suite desquelles l'homme, affaibli par les larmes de la femme sacrifiée, finit par retomber sous le joug qu'il avait voulu secouer. Il fallait donc agir avec précaution, procéder avec adresse et épier un moment favorable... En
AMOUR d'automne i8i
résumé, malgré sa loyauté naturelle, Philippe Desgranges se trouvait conduit par la force des choses à user des deux moyens qui lui répugnaient le plus : la duplicité et la duperie. Il se £iisait honte à lui-même, et quand il eut pris enfin la résolution de redescendre à Talloires par le sentier le plus court, ce fut dans un état de malaise inexprimable qu'il sonna à la porte du Vivier.
Perronne vint lui ouvrir, et, dès les premières paroles de la vieille servante, Philippe comprit que Mariannette s'étonnait déjà de son peu d'empressement. Lorsqu'il entra dans le salon où les volets clos entretenaient une obscure fraîcheur, la jeune fille se leva précipitamment et s'avança vers lui avec la vivacité anxieuse de quelqu'un qui a supporté impatiemment l'attente et qui s'est forgé dans l'intervalle mille chimériques inquiétudes.
— Comme vous venez tard! s'écria-t-elle en lui tendant les mains. . . Je commençais à me tour« menter, et j'allais envoyer Perronne ^lu Toron ! - Un frisson passa dans tout le corps de Desgranges, à la pensée que Perronne aurait pu le rencontrer au bras de M"** Archambault et raconter la chose à Mariannette. Ainsi, dès la première heure, il pouvait pressentir à quelles fâcheuses alertes l'exposerait le double personnage qu'il voulait jouer. Cette réflexion aug-
mentait son trouble ; dans letat misérable où il se trouvait, il en était réduit à se féliciter de l'obscurité du salon, qui empêchait du moins la jeune fille de lire son embarras sur sa figure altérée. Il lui semblait que le son même de sa voix trahissait déjà ses préoccupations.
— Non, dit-il en serrant timidement lés mains de M"* Diosaz, non, il ne m'est rien arrivé... Rien de grave, du moins. . . Mais il ma été démontré ce matin que le monde n est pas si grand que nous l'imaginons, et que, même en habitant un village ignoré, on n'échappe pas à des rencontres parisiennes... J'ai eu tout à l'heure la visite d'un ménage de touristes, débarqués à l'Abbaye par le premier bateau... Ils ont appris par hasard ma présence à Talloires, et ce sont eux qui m'ont retardé.
Il avait débité cela péniblement et en cherchant ses mots. La possibilité d'une apparition de Perronne au Toron le rendait circonspect, et afin de prévenir tout incident malencontreux, il croyait sage d'avouer une partie de la vérité.
— Ah I reprit Mariannette avec une moue ennuyée, ce sont des amis à vous ?
— De simples relations, répondit-il rapide* ment; mais, vous savez, en voyage, les gens avec lesquels on a échangé quelques visites se croient le droit de vous traiter en amis.
AMOUR d'automne iS)
- — Resteront-ils longtemps à l'Abbaye?
— Je... ne le pense pas.
— Tant mieux!... Voyez -vous, poursuivit Alariannette en faisant asseoir Philippe près d'elle, j'ai longuement pensé à notre conversation dhis^,.. J'y ai pensé en bon, ajouta-t-elle en tournant vers Desgranges ses yeux limpides, car je n'ai emporté de ma soirée que des pensées heureuses... Je crois donc que, pour mettre un terme aux commérages du bourg aussi bien que pour fermer la bouche à mes tantes, il est nécessaire d'établir nettement notre nouvelle situation... N'êtes-vous pas de mon avis?
— Oui, certes, murmura Philippe.
— En. ce cas, ne croyez-vous pas, continuât-elle et* rougissant, qu'il serait convenable d'annoncer franchement que nous sommes fiancés?... Et comme, dans l'isolement où je me trouve, il me paraît impossible de prolonger beaucoup ce temps des fiançailles... peut-être serait-il à propos de s'occuper dès maintenant de... de l'avenir?...
La veille encore, Philippe eût accepté avec un élan de joie cette proposition qui hâtait le moment où Alariannette serait toute à lui 5 mais aujourd'hui qu'un mot, une démarche imprudente, un éclat de jalousie de M"® Archambaulc pouvaient tout compromettre, il jugeait
déloyal, presque criminel, d engager M"* Diosaz publiquement a\^ant d'avoir négocié une rupture définitive et obtenu Téloignement de Camille. Il était navré de refuser la prompte réalisation d'un bonheur qu'il avait si longtemps cru inaccessible, et cette mortification redoublait encore le désordre de son esprit.
— Assurément, répliqua-t-il, si je ne consultais que mon égoïsme, je vous dirais : hâtonsnous... Mais, chère Mariannette, je ne veux pas qu'on m'accuse d'avoir abusé de votre inexpérience... Je désire qu'avant de vous lier officiellement, vous preniez le temps de me mieux connaître, afin que vous n'ayez pas un jour à vous repentir d'une décision qui doit engager toute votre vie.
Mariannette le regardait avec étonnement et demeurait songeuse. Au fond, son amour-propre souffrait du peu d'empressement de Philippe.
Insensiblement elle était à son tour prise de scrupules, et une rougeur lui montait au front. Elle se demandait si elle ne s'était pas illusionnée; si Philippe, qui parlait maintenant de « repentir, » ne regrettait pas lui-même de s'être trop avancé la veille 5 — et, comme elle ne pouvait jamais cacher ce qui se passait dans son âme, elle résolut de s'en expliquer sur-lechamp avec lui :
AMOUR D AUTOMNE* l8f
— Pardonnez-moi, dit-elle, de vous parler ouvertement de choses sur lesquelles les jeunes filles n'ont pas l'habitude de raisonner ellesmêmes.,. Peut-être* ma franchise vous paraît-elle choquante?... Mais songez que je suis seule au monde et que je ne puis prendre conseil que de mon cœur... C'est à vous de m'éclairer, vous qui êtes un homme et qui avez l'expérience de la vie... Si tout ce que nous avons projeté depuis hier a pu aujourd'hui faire naître en vous une arrière-pensée ou un regret, avouez-le-moi, sans craindre de me chagriner.
Cette candeur et cet oubli de soi-même touchaient intimement Desgranges et le navraient encore davantage. Il avait honte de ses paroles embarrassées. Derechef, pour un moment, il oublia tout : la présence de M™® Archambault et le danger qui menaçait son nouvel amour. Il ne vit plus que la virginale beauté de Mariannette et ne songea plus qu'à se montrer digne de cette tendresse qu'elle lui offrait si ingénument :
— Chère bien-aimée, s'écria-t-il en l'attirant vers lui et en la pressant contre sa poitrine, je n'ai qu'une pensée, c'est de passer le reste de ma vie à vous rendre heureuse 5 qu'un regret, c'est de ne pas vous mériter assez... La seule cause ie mon hésitation est la conscience du peu que evaux, quand je me compare à vous !...
i86 AMOUR d'automne
Dans un mouvement d'adoration et de reconnaissance^ il fut sur le point de se jeter aux pfèds de Mariannette et de tout lui avouer. — C'eût été une bonne inspiration, l'honnêteté, suivant le dicton anglais, étant encore la meilleure des politiques. Mais en cette occasion, ce Parisien, qui avait passé sa jeunesse à déchiffrer les cœurs féminins les plus compliqués, manqua absolument de pénétration et de clairvoyance. Habitué à juger rame féminine d'après des natures exceptionnelles, faussées ou déséquilibrées par un excès de civilisation, il ne devina pas les trésors d'indulgence que peut renfermer le cœur naïf d'une jeune fille, et il se tut, craignant que cette confession ne lui aliénât irrémédiablement l'amour de Mariannette. Il se borna à rassurer tA^^ Diosaz par de tendres protestations, d'autant plus brûlantes et sincères qu'elles partaient d'un cœur agité par de cuisants remords.
Pourtant , à mesure que l'heure avançait , Philippe était repris du malaise et des transes qui s'étaient un moment dissipés auprès de Mariannette, mais qui reparaissaient avec plus d'acuité, maintenant qu'approchait le moment de retourner à l'Abbaye. La pensée de revoir j^me Archambault et d'être obligé de recommencer une série de mensonges glaçait l'expansion de Desgranges et arrêtait les mots d'amour
sur ses lèvres paralysées. Il y avait dans sa contenance une contrainte dont Mariannette finissait par s'apercevoir et qui la rendait elle-même inquiète et moins démonstrative. Tout à coup, cinq heures sonnèrent à la pendule. Philippe se leva et se promena un moment à travers la pièce.
— Il faut que je vous quitte, mon enfant, murmura-t-il d'une voix sourde.
— Comment, s'écria la jeune fille, vous partez?... J'avais compté que vous dîneriez ici.
— Pardonnez-moi... J'ai promis à ces amis dont je vous ai parié, de leur tenir compagnie ce soir... C'est une corvée dont je n'ai pu me dispenser. . . Mais demain je m'arrangerai pour venir au Vivier de bonne heure.
Mariannette restait silencieuse, et ses yeux devenaient humides.
— A demain, répéta Philippe en lui baisant tendrement le fi-ont, et dites-vous bien, Mariannette adorée, que, de loin comme de près, ma pensée et mon cœur sont tout entiers avec vous. ..
Elle se le disait, elle en était convaincue, et pourtant, quand il fiit parti, elle demeura oppressée et chagrine dans le salon désert, en songeant que cette visite trop brève ne lui avait déjà plus donné ni la joie franche ni la sereine tendresse des effusions de la veille.
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'ans reproche, mon cher, l'exactitude n'est pas votre vertu! dit M"* Archambault à Philippe, lorsqu'il entra dans la première des deux pièces qu'elle occupait à r Abbaye. — Elle consulta une montre de voyage accrochée à sa ceinture : — Cinq heures et demie! ajouta-t-elle avec un soupir rentré.
Touten s'excusant, Philippe examinait Camille du coin de Toeil et constatait qu'elle avait employé une bonne partie des heures de l'attente à parfaire une toilette savamment raffinée, sur laquelle elle comptait sans doute pour le reconquérir complètement. — Elle était vêtue d'une robe de cachemire blanc, dont l'étoffe souple et légère moulait son corps mignon sans le serrer
trop itroitement. Les manches, couttes et amples, laissaient à nu Tavant-bras potelé, aux attaches élégantes et minces. La jupe^ artistement drapée, tombant en plis moelleux sur les hanches, découvrait deux petits pieds chaussés de souliers mordorés et de bas de soie bleu pâle. Les cheveux, d'un blond roux, noués en torsades lâches, semblaient à chaque instant vouloir échapper au peigne d'écaillé et se répandre sur la nuque. Le visage avait été l'objet d'un maquillage adroit et sobre, destiné non pas à rajeunir une carnation encore fraîche, mais à rehausser, à l'aide d'une ombre noire autour des yeux et d'une note rouge sur les lèvres, l'expression originale de la physionomie. — Tout, dans ce voluptueux ajustement, disait la femme qui aime et qui veut être aimée, et ces visibles intentions d'amour augmentaient encore le supplice de Desgranges. Il était las déjà de la comédie qu'il jouait, et la seule pensée d'être de nouveau condamné à mentir pendant toute une soirée lui soulevait le cœur. Il considérait comme une action honteuse d'abuser Camille par de feintes caresses; après avoir, l'instant d'avant, baisé le front pur de Mariannette, il lui répugnait de poser ses lèvres sur les lèvres peintes de M™* Archambault. Il était bien décidé à résister froidement aux séductions de son ancienne maîtresse.
IÇO AMOUR D AUTOMNE
et si cette froideur la blessait, si elle amenait une scène de reproches, ce serait tant mieux! Cela lui donnerait l'occasion d'une explication qu'il était impossible de retarder. De cette façon, il mettrait plus vite fin à une situation comparable à celle d'un patient étendu sur un lit de torture. Dès le début, il se tint donc sur la réserve. Il se montra distrait, presque maussade, et affecta de répondre avec une dureté agressive aux coquettes avances de Camille. Il spéculait sur les violences de ce caractère emporté et impérieux, et il s'attendait à une brusque explosion 3 mais son attente fut trompée. Il croyait connaître le cœur de sa maîtresse, et il n'en avait jamais pénétré l'arrière-fond énigmatique. Il oubliait de quels subterfuges une femme qui aime est capable lorsqu'elle devient soupçonneuse. Chez les natures passionnées, l'exaltation s'allie très bien avec un singulier esprit de calcul et une apparente longanimité. On sait de quel art de dissimulation les fous sont doués, et dans la passion il entre toujours un grain de folie. — Camille ne sen^blait pas disposée à s'offusquer des inégalités d'humeur de Philippe; au contraire, mettant de côté tout amour-propre de jolie femme, elle se faisait douce et indulgente. Elle affectait de le traiter en enfant capricieux, avait pour lui des atténuons de sœur plutôt que des caresses
d'amante, n'exigeait rien et maintenait habilement la conversation dans les limites d'une affectueuse causerie à bâtons rompus, roulant sur les sujets les plus divers et les plus étrangers à l'amour.
Elle avait lu dans le jeu de Desgranges, et le voyant occupé à chercher un motif de fâcherie, elle s'évertuait à ne lui en fournir aucun. De fait, il se trouvait fort empêché, et le hasard se montrait fort peu soigneux de le servir. La mansuétude patiente de Camille le mettait dans l'impossibilité de faire naître la querelle sur laquelle il comptait pour sortir d'embarras. A moins d'user d'une brusquerie grossière et discourtoise qui répugnait à son caractère, il lui était difficile de provoquer à la lutte un adversaire qui se dérobait. D'ailleurs, comme on la vu déjà, s'il n'aimait plus M"** Archambault, il se souvenait qu'il l'avait aimée, et il ne voulait pas ajouter au chagrin qu'il allait lui causer l'inutile injure d'un procédé brutal. Il ajourna donc de nouveau l'aveu qu'il méditait, et l'entretien continua de rouler sur des sujets impersonnels.
Camille l'avait retenu à dîner, et on dressa le couvert dans la pièce où elle l'avait reçu. Pendant toute la durée de ce dîner, la femme de chambre qui les servait resta en tiers avec eux, et sa présence conserva naturellement à la eau* série son caractère banal et superficiel.
Quand on eue desservi et qu'ils se retrouvèrent seuls dans la pièce haute de plafond, éclairée faiblement par tes dernières lueurs du couchaiu, Desgranges se reprit à envisager avec une certaine angoisse tes conséquences possibles de ce têie-à-cêce, rendu encore plus périlleux par la tombée du crépuscule. Par bonheur, l'ameublement peu confortable de cette chambre d'auberge, composé uniquement de six chaises de crin et d'un fauteuil de paille, se prêtait mal aux causeries trop intimes. Philippe et Camille furent obligés de s'asseoir cérémonieusement à une certaine distance l'un de l'autre, ce qui éloigna pour le moment le péril redouté. D'ailleurs, M"" Ârchambault ne paraissait pas désireuse d'abandonner son atdtude expectante et réservée, car, au bout de quelques minutes, elle die à Desgranges :
— Je ne vous garderai pas longtemps ce soir, mon ami ; ces deux jours de voyage m'ont fatiguée et j'ai grand besoin de dormir... Vous verrai-je demain ?
— Non, répondit-il, ma journée de demain ne m'appartient pas... J'ai un rendez-vous à Annecy avec des hommes d'aSaîres et je ne rentrerai que fort tard... Mais après-demain, si vous le permettez, je viendrai passer avec vous l'après-midi.
Il se félicitait d'avoir» imaginé cette défaite 5 si Camille s'en formalisait, il était fermement décidé à profiter de ses récriminations pour lui dire toute la vérité; si au contraire elle n'insistait pas, c'était du moins un jour de gagné, et, dans l'intervalle, le hasard lui fournirait peut-être un moyen moins cruel de provoquer l'explication qu'il souhaitait et craignait tout ensemble. Mais j^me Archambault ne formula aucune objection. Un vague sourire courut sur ses lè^^es, puis elle répliqua :
— Décidément, mon cher, cette mission dont on vous a chargé n'est pas une sinécure, et cette jeune fille doit vous en savoir un gré particulier... La connaissiez-vous avant de venir en Savoie?
— Non, mais son père était mon meillei' ami;... un ami de vingt-cinq ans, un des plus beaux caractères que j'aie rencontrés, et j'aurais cru trahir notre vieille amitié en refusant de me dévouer aux intérêts de sa fille.
— C'est très bien, cela!... Et cette jeune personne est aussi un beau caractère, naturellement?...
— Ne Vous moquez pas... Elle est la franchise et la droiture même.
— Ho! ho!... ce sont des qualités rares chez une femme... Comment se fait-il qu'avec ces
194 AMOUK D AUTOMNE
vernis... mâles, cette Bile, qui est majeure, ne puisse surveiller elle-même ses intérêts ?
— Elle n'entend rien aux affaires.
— En vérité!,,. Je croyais qu'en province on avait l'espric plus pratique.
— Elle lait sans doute exception, car, sur ce chapitre, elle est ignorante et simple comme une plante sauvage.
Bien qu'il éprouvât une certaine gêne à parler de M"« Diosaz devant Camille, cette gêne était mêlée d'un secret plaisir... Inconsciemment, il était heureux de proclamer les qualités qui l'avaient surtout charmé; il y trouvait en quelque sorte la justification de son infidélité, et ainsi il se laissait entraîner à faire l'éloge de Mariannette, sans se douter que M"" Archambault épiait jusqu'à l'intonation de ses moindres réponses et conduisait cet interrogatoire avec la sagacité d'un juge d'instruction.
— Au moins, continua-t-elle, son père lui a-t-il laissé quelque argent?
— Elle a une fortune honorable.
— Elle vit seule ?
— Oui, elle habite seule le Vivier.
— Ahî... Etcomment se nomme-t-elle, votre plante sauvage?
— Elle se nomme Mariannette Diosaz.
— Mariannette... C'est gentil, un vrai nom
AMOUR I^'aUTOMKE IÇf
d'églogue 1 . . . Allons, mon ami, ajouta- t-elle en étouffant un bâillement, vous devez voyager demain, et moi je tombe de sommeil... Je ne vous retiens plus.
Elle sonna sa femme de chambre.
— Céline, reconduisez M. Desgranges!
En lui souhaitant le bonsoir et en le congédiant avec une poignée de main, elle ne se départit pas de son air calme et bon enfant; mais, quand la porte se fut refermée sur Philippe, le sourire disparut brusquement de ses lèvres. Sa figure prit une tragique expression de colère et de menace, et une lueur d'indignation flamba dans ses grands yeux aux paupières bistrées.
-^ Couchez-vous! cria-t-eile à Céline qui rentrait, je me déferai seule...
Une fois qu'elle eut clos la porte de sa chambre à coucher, Camille, avec des gestes d'une violence farouche, déboutonna sa robe et se dévêtit rageusement de cette toilette sur laquelle elle avait compté pour vaincre la froideur de Philippe. Elle suffoquait, il semblait que tout le sang de son corps lui montât à la gorge. Elle dégrafa son corset, le jeta loin d'elle et resta un moment debout, les épaules nues, la poitrine haletante. Ses tempes cuisaient, ses mains étaient glacées, et, sentant l'approche d'une crise de nerfs, elle serrait contre ses dents la batiste de son mou-
içé AMOUK d'auTOHNB
choir pour étouffer les cris qu'elle était tentée de pousser par manière de soulagement. Elle enveloppa à la hâte ses épaules frissonnantes dans un peignoir et s'affaissa sur un fauteuil, en proie à une sorte de spasme douloureux, tordant et détordant ses mains ciispées.
A travers ce trouble nerveux, par secousses intermittentes, une pensée, toujours la même, passait dans son cerveau et y produisait unébranlemenc pénible, comme ces lourds chariots qui roulent sur le pavé des rues en faisant trembler les maisons de la base au faîte : — Philippe ne l'aimait plus!.,. Philippe la trompait! — Ainsi, après avoir triomphé des méfiances d'un mari soupçonneux, déjoué sa surveillance, couru les routes pendant huit jours et risqué sa réputation, lorsqu'elle arrivait enfin près de l'homme dont elle avaitfait le seul intérêt desavie,cethomme était métamorphosé. Au lieu de lui donner ces consolations et cette tendresse dont elle avait besoin, il lui portait le coup le plus meurtrier et lui infligeait la plus sanglante injure, en k dédaignant et en la trahissant... Car il la trahissait t.. . Camille avait te pressentiment qu'une femme s'était interpesée entre elle et lui, et cette femme ne pouvait être que M"* Diosaz.
Peu à peu l'irritation nerveuse de M""» Archambault disait place à un morne abattement.
AMOUR d'automne I97
suivi d'une brusque explosion de larmes 5 — et ces larmes répandues amenaient une détente^ un calme relatif, qui permettaient à Camille de chercher avec plus de sang-froid à se rendre compte de l'étendue du désastre. — De quelle nature était l'affection de Philippe pour cette Mariannette?... S'agissait-il d'un de ces caprices, purement passagers, que le voisinage d'une jolie fille inspire à un homme déjà mûr? Ou bien y avait-il quelque chose de plus sérieux?... Desgranges, las du célibat, voulait-il épouser cette orpheline?... Ces premières questions, fiévreusement agitées et non résolues, en engendraient d'autres qui venaient à la file poser à son esprit de nouveaux points d'interrogation : — M"' Diosaz était-elle jolie? Appartenait-elle à la catégorie des filles avec lesquelles on peut flirter impunément, ou à celle des filles qu'on épouse?...
Enfin, en supposant que Philippe fut sérieusement épris, l'amour qu'il éprouvait était-il payé de retour?
Toutes ces hypothèses surgissaient tour à tour dans le cerveau de Camille et y enfonçaient successivement de douloureux coups de marteau.
Avant tout, il fallait les vérifier, puisque de leur réalité plus ou moins solide dépendait le succès de la lutte. — Car M"® Archambauli voulait combattre. Elle n'était pas de celles qui reculent
IÇS AMOUR d'automne
devant le premier obstacle. Elle entendait conserver ce cœur qui lui appartenait depuis quinze ans. Philippe était son bien^ sa chose; elle Taimait avec la tendresse exclusive d'une femme qui n'a eu que cette passion et qui sent venir Tâge où l'on ne peut plus honnêtement recommencer un roman d'amour. — Il fallait donc tout d'abord savoir ce que c'était que Mariannette, et Camille résolut de mettre à profit l'absence de Desgranges pour commencer le combat.
Elle s'endormit tard et eut un sommeil agité. Le lendemain, dès le matin, elle était debout 5 après une rapide toilette, elle sortit de l'Abbaye. Il lui fut facile d'obtenir les indications nécessaires pour trouver le logis Diosaz, et, vers neuf heures, elle longeait lentement la route sur laquelle donnaient l'une des façades et la grille du Vivier. Cette première inspection lui permit de se faire une idée de l'importance du domaine ; mais ce qu'elle désirait connaître surtout, c'était la maîtresse du logis, et la chose était moins aisée. Sans se lasser, elle contourna les clôtures, suivit le chemin de halage qui bordait le lac, put apercevoir les massifs du jardin, ainsi que les glycines de la loggia; puis elle remonta le chemin caillouteux qui va du petit port à la route et se retrouva à l'encoignure de la maison Diosaz. Là enfin, le hasard la servit à souhait. A l'extrémit/
de la terrasse, Mariannette, penchée sur le parapet, était précisément occupée à causer avec le vieux gardeur de chèvres de Perroir, auquel elle remettait son aiimône hebdomadaire. M"*® Archambault vit jusqu'à moitié du buste une personne svelte, livrant sans crainte du haie son cou et sa figure aux caresses du soleil, qui jouait dans les boucles de ses cheveux châtains et illuminait ses yeux bruns. La jeune fille paraissait heureuse 5 un clair sourire, entr'ouvrant ses lèvres firaîches, creusait des fi^ssettes dans ses joues; sa voix tintait musicalement dans l'air du matin.
— Grand merci, mademoiselle Diosaz, disait le vieux pasteur de chèvres en saluant, je vous remercie bien humblement et en toute gratitude, et que Dieu vous le rende !
Camille saisit au vol ces derniers mots, qui ne lui laissèrent plus de doute sur l'identité de Mariannette. Il lui avait du reste suflfî de la voir. Rien qu'à l'aspect de la jeune fille, une épine lui était entrée dans le cœur et elle avait deviné une rivale.
— Jolie, oui, elle l'était, et plus que jolie, — séduisante. — Malgré toute la haine qu'elle vouait déjà à l'orpheline. M*"® Archambault était douée d'un goût trop sûr pour ne pas reconnaître que Mariannette possédait ce qui constitue le charme. Elle avait de beaux yeux
SOO AMOUR DAUluMNB
expressifs, elle avait la grâce, le naturel, et par surcroît la jeunesse ! — De nouveau Camille sentit se rallumer en elle toutes les colères de la veille. Son cœur se mit à battre avec une telle violence qu il lui fut impossible de condnuer à marcher ; elle quitta la route et alla s'asseoir au bas d'un sentier qui escaladait la montagne et qu'ombrageaient d'énormes noyers. La jalousie lui enfiévrait le corps et l'âme 5 — non plus cette crainte enfannne dont elle était coutumière et qui ne reposait que sur de chimériques suspicions, mais une jalousie féroce, ayant pour objectif une créature vivante, un être de chair et de sang, qui respirait à quelques pas d'elle. Son imagination surexcitée se représentait Philippe auprès de M"* Diosaz, Philippe hôte assidu du Vivier et s'enivrant chaque jour du charme capiteux de cette jeunesse en plein épanouissement!... A cette pensée, ses extrémités se glaçaient, les battements de son cœur s'arrêtaient et des picotements aigus lui brûlaient les tempes. — Par cette claire matinée d'août, devant ce paysage heureux et reposé, son âme était pleine de rancunes et de tempêtes. Sa souffrance était intolérable, et cependant elle voulait souffrir plus encore. Elle n'était point satisfaite de ce qu'elle avait appris, elle brûlait d'en savoir davantage. Un irrésistible désir d'aller jusqu'au
bouc de sa douleur la possédait tout entière. Elle était impatiente de voir Mariannecte de plus près^ face à face, et de la faire parler. De cette façon^ elle jugerait mieux la situation, elle parviendrait à deviner si Tamour de Philippe était partagé par Torpheline^ et^ qui sait ? elle pour- , rait peut-être porter à cet amour, naissant un coup qui ne lui laisserait pas le temps de grandir...
Elle se leva^ décidée à mettre son projet à exécution. — Une source coulait à ses pieds, parmi les véroniques et les cressons; elle y trempa son mouchoir, bassina ses tempes et son front 3 puis, plus calme en apparence, comprimant énergiquement la colère qui grondait dans son cœur, elle se dirigea de nouveau vers la grille du Vivier.
HAQUE jour, Mariannette consacrait une partie de la matinée à soigner les massifs de son jardin. — Après plusieurs semaines de grand soleil et de sécheresse, les dernières pluies avaient rafraîchi la terre et déterminé un mouvement de sève dans les arbustes et les fleurs. Cette végétation remontante avait besoin d'être régularisée et aménagée à coups de sécateur. Les pelouses reverdies déversaient leurs hautes herbes sur les platesbandes 3 les résédas poussaient jusque dans le gravier des allées; sur les rosiers, les roses de rété, maintenant desséchées, encombraient les branches ^t demandaient à être coupées pour faire place à de jeunes boutons. M^^ Diosaz
était donc fort afiairée. Coiffée d'un grand chapeau de paille^ ayant relevé jusqu'au-dessus des chevilles la jupe de sa robe noire^ elle allait de la pelouse aux quinconces^ maniant alternativement le râteau ou le sarcloir, et faction mettait une teinte rose sur ses joues. — Le léger brouillard de mélancolie produit la veille par la trop brève visite de Philippe, s'était déjà dissipé vfcc f espoir certain de passer près de son fiancé une bonne partie de la journée. La mauvaise impression d'hier n'existait plus; elle était remplacée par une nouvelle disposition d'esprit, légère et souriante comme la lumière du matin. — Ceux qui croient aux pressentiments prétendent que nous sommes avertis des chagrins qui nous menacent par une sorte de mystérieuse angoisse intérieure... Il n'en était rien pour Mariannette, qui allait et venait, rassérénée, allègre, et ne se doutant pas que le malheur f attendait, tapi derrière la porte.
On sonna, et comme la jeune fille se trouvait à ce moment près de la grille, ce fut elle qui l'ouvrit. Le lourd battant de tôle grillée tourna sur ses gonds, et Mariannette aperçut sur le seuil une inconnue en élégante toilette de voyage. Elle crut d'abord à quelque méprise, et elle s'approchait pour renseigner charitablement cette étrangère, qui, sans doute, se trompait de porte.
quand la visiteuse dit d'une voix nettement articulée:
— Mademoiselle Diosaz?
— C'est moi, madame, répondit Mariannette étonnée.
— Pardonnez-moi, reprit M"* Archambault, de vous déranger si matin, mademoiselle, mais je suis pour peu de temps à Talloires, et je n'ai pu choisir une heure plus convenable...
— Veuillez entrer, madame, dit poliment la jeune fille très intriguée.
Et, précédant Camille, elle la conduisit sous les platanes, lui offrit un des sièges rustiques et s'assit en face de la visiteuse, sur un banc adossé à l'un des arbres.
Sous la feuillée épaisse des platanes, traversée par quelques rais de lumière blonde, le contraste de ces deux jeunes femmes s'examinant curieusement, et offrant chacune un type de beauté si divers, eût donné l'idée d'un joli tableau à un peintre de genre. — Mariannette s'était débarrassée de son chapeau de jardin, et ses cheveux un peu en désordre, s'échappant de tous côtés en mèches rebelles, encadraient capricieusement sa figure ouverte, aux yeux si limpides et à l'expression si franche qu'on lisait sur ses traits tout ce qui se passait dans son esprit. L'étoffe noire et mince de sa modeste robe du matin faisait
AMOUR D AUTOMNE 30f
ressortir sa taille bien prise, la grâce robuste de son cou, ses épaules d'un modelé ferme et pur, et aussi les attaches un peu trop fortes de ses mains. — Camille, plus mince, plus mignonne et plus onduleuse, montrait dans l'encadrement de son chapeau aux brides de gaze nouées sous le menton le charme étrange de sa figure mobile, la brûlante lueur fauve de ses yeux peints et le sourire sarcastique de ses lèvres rouges. Sa toilette de tussore, à la fois simple et raffinée, moulait admirablement les rondeurs délicates et les souples flexions de son corps serpentin. Chez l'une, ce que l'on admirait le plus, c'était l'éclat de la jeunesse saine et harmonieusement équilibrée, le naturel ^et une exquise fraîcheur; — chez l'autre, c'était une beauté rare et fine, mise en valeur avec un art savant et illuminée parla flamme intérieure d'une âme tragiquement passionnée.
— Elle est belle, conclut mentalement M™® Archambault, après quelques secondes d'un minutieux examen, mais d'une beauté trop rustique... Elle n'a aucun usage. •• Comment Philippe peut-il être sérieusement épris de cette grâce savoyarde?...
Mise un peu mal à Taise par le regard aigu et le silence de cette étrangère qui la dévisageait, Mariannette se décida à demander avec une certaine raideur :
— Pardon, madame, voulez-vous avoir l'obligeance de me faire connaître Tobjec de votre visite ?
— r Très volontiers, mademoiselle, répliqua j^mc Archambault avec son persistant sourire de sphinx; voici en deux mots ce qui m*amène...
Je suis étrangère, votre pays me plaît, et je désirerais acheter ou louer une maison de cam* pagne au bord du lac.
La figure de M"* Diosaz exprima sans doute une complète inintelligence du rapport qui pouvait exister entre ce désir et la visite de l'inconnue, car celle-ci se hâta d'ajouter :
— Votre habitation est merveilleusement située... On m'a dit dans le bourg que vous aviez l'intention de vous en défaire, et je viens vous demander si vous consentiriez à me la vendre.
— Mais, madame, on vous a trompée! s'écria ingénument Mariannette ébahie 5 le Vivier n'est ni à vendre ni a louer !
En même temps, elle s'était levée comme pour indiquer à la visiteuse qu'il n'y avait plus aucune raison de prolonger l'entretien 3 mais jyjme Archambault ne parut pas comprendre 5 elle resta posée sur sa chaise et continua avec son inquiétant sourire :
— Ah ! quel dommage ! • • • On m'avait affirmé
AMOl/R d'automne 307
que vous aviez le projet de quitter ce pays prochainement pour vous fixer à Paris.
Camille avait jeté ces mots au hasard, un peu comme l'araignée lance d'abord à Faventure ses premiers fils, espérant que l'un d'eux s'accrochera à quelque branche et lui servira de point d'appui pour ourdir sa toile. Elle lut sur la figure de la jeune fille moins d'étonnement que d'embarras. En effet, Mariannette se rendait compte de la façon dont le bruit de son départ avait pu s'accréditer dans l'esprit des gens du bourg. — On avait déjà parlé de ses fiançailles, on savait que Philippe était Parisien, et on avait dû en conclure qu'elle suivrait son futur à Paris. — A mesure qu'elle y réfléchissait, l'erreur qui avait motivé la démarche de M"® Archambault lui semblait très explicable, mais en même temps elle éprouvait une certaine gêne à l'idée que cette étrangère devinait, ou tout aii moins pressentait là-dessous une histoire d'amour. Elle ne put donc s'empêcher de rougir très fort en répondant à son interlocutrice :
— Je n'ai fait part de mes projets à personne; tout ce que je puis vous dire, madame, c'est que j'aime trop cette maison pour la quitter... Mon père y a vécu, j'y ai été heureuse, et je n'ai nullement i'inteqtion de la vendre.,. A présent, moins que jamais 1
3o8 AMOUR d'automne
Ces dernières paroles, prononcées d'une façon plus vibrante, donnaient comme une réplique aux insinuations de l'inconnue. Elles semblaient signifier : « Quoi qu'on ait pu vous dire de mes projets de mariage, je garde cette maison ; elle m'est plus chère encore maintenant, parce que j'y ai connu mon fiancé, et parce que j'y ai été aimée. » — Du moins, c'est dans ce sens que les interpréta la jalousie de M"* Archambault. La rougeur et l'animation de Mariannecte n avaient pas échappé à son regard perspicace. « Elle l'aime! pensa-t-elle, et j'ai touché juste... Elle compte se faire épouser par Philippe et le cloîtrer au Vivier pour le restant de ses jours ! » Et, bien qu'elle n'eût plus aucune raison de prolonger sa visite, bien qu'en dedans elle souffrît à crier, elle résolut de ne point quitter la place avant d'avoir infligé quelque meurtrière blessure à cette jeune fille, dont la beauté j^ien portante et la sécurité heureuse avaient l'air de la narguer.
— Je suis vraiment confuse, répondit-elle en se levant, d'avoir cru trop légèrement à des propos de village et je vous en demande pardon, mademoiselle 5 avant de vous déranger, j'aurais dû consulter une personne sérieuse et mieux informée, que j'ai eu le plaisir de rencontrer hier à Talloires... M. Philippe Desgranges.
AMOUR d'automne 2O9
A ce nom brusquement jeté en avant^ la rougeur de Mariannecte augmenta.
— M. Desgranges! répéta-t-elle.
— Parfaitement. . . Il est votre conseil, je crois ?
— Vous le connaissez, madame ?
— Oui, mademoiselle, et j'ai été agréablement surprise de le retrouver ici.
— Seriez-vous, demanda curieusement Mariannette, l'une des personnes avec lesquelles il a passé la soirée hier?
— Âh! fît Camille avec une intonation aiguë et sarcastique qui troubla singulièrement la jeune (ille, il vous a parlé de moi ?
— Non, madame; M. Desgranges m'a simplement dit qu'il avait rencontré un de ses amis, descehdu avec sa femme à l'Abbaye.
— Il est prudent, pensa M™* Archambault avec un frisson de colère ; il pousse la précaution jusqu'à me faire voyager en famille I
Elle haussa les épaules et eut un significatif hochement de tête qui pouvait se traduire par : 0. A la bonne heure ! j'aurais été étonnée qu'il songeât à vous entretenir de moi. » Puis elle reprit de sa voix mordante :
— Je suis très fâchée de n'avoir point vu M. Desgranges aujourd'hui... Quand je suis montée tout à l'heure au Toron, on m'a dit qu'il était absent.
— Mon Dieu, madame, repartit Mariannette qui commençait à être agacée, si vous étiez venue un peu plus tard au Vivier, vous y auriez trouvé M. Desgranges, car je l'attends cette après-midi.
Camille se mordit les lèvres: « Il mentait I songeait-elle avec une sourde ironie rageuse, et ce voyage à Annecy n'était qu'une défaite pour se débarrasser de moi ! )>
— C'est du guignon! murmura-t-elle en s'ef^ forçant de ramener sur ses lèvres un sourire pâle et menaçant comme un soleil d'orage 5 malheureusement mes moments sont comptés : nous partons ce soir ou demain matin... Je regrette vivement ce contre-temps et notre ami le regrettera comme moi... Nous avions encore tant de choses à nous dire !
Le sourire contraint, le regard acéré et scrutateur de M"® Archambault, l'accent sarcastique de ses paroles, déconcertaient de plus en plus M"* Diosaz. Elle en arrivait à douter de la réalité du prétexte invoqué par l'étrangère pour se présenter au Vivier, et à chercher quel pouvait être le véritable motif de cette mystérieuse visite.
— Vous* connaissez beaucoup M. Desgranges ? demanda-t-elle avec une gravité froide.
— Beaucoup, mademoiselle 3 nous sommes de très vieux amis...
AMOUP d'automne 311
Il y avait dans la façon perfide dont elle rythma et souligna ces mots « de très vieux amis » un tel accent d'âpreté amère et de tels ironic^ues sous-entendus, que Mariannette en reçut une blessure au cœur. Elle pâlit et devint toute tremblante.
— Oui, continuait Camille sur le même ton, de vieux amis de quinze ans... C'est une connaissance qui date déjà, comme vous voyez!... Philippe pourra vous dire, si vous lui parlez de moi, que nous avons dansé ensemble notre pre^ mière valse à une époque où vous étiez encore une enfant... Cela ne nous rajeunit ni l'un ni l'autre, hélas I...
En entendant cette femme, dans laquelle elle devinait instinctivement une ennemie, appeler familièrement Desgranges par son prénom, l'orpheline se sentit péniblement choquée, mais ce choc douloureux eut pour effet de lui rendre le sang-froid et l'assurance qu'elle perdait. Elle enfonça son regard clair et droit dans les yeux étincelants de son interlocutrice, et l'interrompit d'un air très digne et très ferme :
— Puisque vous connaissiez depuis si longtemps M. Desgranges, je regrette comme vous, madame, que vous ne lui ayez point parlé de vos projets dès hier. Il vous eût épargné une démarche inutile.
— Mon Dieu, je n'y ai plus pensé, répliqua M™® Archambault battant peu à peu en retraite et se rapprochant de la grille; nous avons causé de tant de choses, réveillé de si anciens souvenirs, en nous retrouvant ici, que j'ai oublié ce détail... D'ailleurs, je voulais ménager à M. Desgranges la surprise de mon installation à Talloires et ne lui rien dire avant d'avoir vu le Vivier... J'aime assez à juger des choses par moi-même... Maintenant, j'ai vu et je suis fixée... Adieu, mademoiselle!
Et, laissant Mariannette sous l'impression de ces dernières paroles énigmatiques^ Camille salua brièvement et disparut.
ETTE visite aussi étrange qu'inattendue avait brusquement troublé la sérénité de la jeune fille. Oubliant son jardinage, elle était revenue s'asseoir sous les pla^ tanes, et là, dans sa posture familière, — accoudée à la table, les mains nouées sous son menton, — elle se remémorait avec ennui les moindres détails de sa conversation avec cette inconnue qui était entrée si cavalièrement chez elle et qui ne s'était même pas nommée. — Quel avait été son véritable but en venant au Vivier? Avait-elle obéi à un vulgaire sentiment de curiosité? Mais cette curiosité, à propos de quoi était-elle née ? Philippe avait donc parlé d'elle à cette damt», et d'une façon assez particulière pour lui donner
AMOUR D AUTOH
l'envie de pénétrer au Vivier? Ea tout cas, ce qu'il en avai[ dit n'avait pas eu pour efTet de la rendre sympathique à cette étrangère, car Mariannette avait clairement démêlé dans les paroles et dans le regard de l'inconnue une secrète malveillance. Quel besoin avait cette femme de faire sonner si haut son amitié de vieille date avec M . Desgranges, qu'elle appelait « Philippe » tout court ? Etait-ce pure afTectacion, ou y avaitil là une intention blessante? Et pourquoi ce désir de blesser une personne qu'elle n'avait jamais vue?... Cette malveillance ne pouvait s'expliquer que par un sentiment de jalousie éveillé à la nouvelle du futur mariage de Philippe... Mais alors?... Une pareille supposition ouvrait à l'âme droite et honnête de Mariannene de troublantes perspectives. Cette inconnue aurait donc eu des droits sur le cœur de son fiancé?... Non, c'était impossible... Philippe lui avait affirmé n'avoir avec la voyageuse descendue à l'Abbaye que de simples relations mondaines, et elle le savait trop loyal pour recourir à un mensonge. Et, malgré cela, il y avait dans toute cette aventure quelque rhose de louche et d'obscur qui la tourmentait.
Par moments, pour se rassurer, elle se disait qu'elle s'alarmait à tort, que son imagination grossissait singulièrement les choses et qu'elle
AMOUR D^AUTOMNE 2!f
était sotte de s égarer ainsi sur une fausse piste. Comme toutes les natures candides^ elle avait peine à croire au calcul et à la dissimulation chez les autres. L'explication assez naturelle que lui avait donnée la visiteuse lui paraissait tout à coup fort vraisemblable. Cette dame n'était pas la première voyageuse que la beauté du site eût attirée et qui eût cherché à s'installer pour l'été à Talloires. Mais cette hypothèse, si acceptable qu'elle fût, ne tranquillisait pas Mariannette. Elle était prise d'une nouvelle inquiétude à l'idée d'avoir pour voisine de campagne cette Parisienne, qui prétendait connaître M. Desgranges depuis sa jeunesse et qui lui était instinctivement antipathique. De quelque façon qu'elle l'envisageât, cette visite lui paraissait un fâcheux présage et lui laissait le cœur tourmenté.
Mariannette était devenue triste : non pas, cependant, qu'elle doutât de l'amour de Philippe et qu'elle crût son bonheur sérieusement menacé. Elle était à l'âge heureux où l'on possède une imperturbable confiance dans sa force. Quand on a vingt ans, on est armé d'une foi si candide en soi et dans les autres, qu'à moins de certaines prédispositions maladives, on est presque invulnérable à la jalousie. La jeunesse a de ces grâces d'état, de ces aimables présomptions qui la livrent facilement aux sendments généreux, mais qui la
rendent impénétrable aux passions inférieures. M"' Diosaz se croyait si solidement aimée par Desgranges, qu'il ne lui venait pas à l'esprit de voir une rivale dangereuse en M"* Archambault. Elle n'était pas jalouse, mais elle avait peur. L'équivoque démarche de cette matinale visiteuse avait jeté de mystérieuses ténèbres dans son cceur. Elle sentait une ombre planer sur la sincérité de Desgranges, et pour cette âme limpide, si éprise de franchise et de netteté, cette obscurité même passagère était une souffrance. Pendant tout le reste de la madnée, elle demeur4 tourmentée et soucieuse, ec ce fut dans cette disposidon d'esprit que la trouva Philippe, lorsqu'il arriva au Vivier après déjeuner.
Il était, lui, sinon tout à fait tranquille, du moins plus à l'aise et moins énervé. Heureux de s'être assuré la liberté de sa journée, trompé aussi par l'apparente résignation de M™ Archambault, il avait ajourné au lendemain la solution des difficultés qui le torturaient; il accourait au Viner avec l'intention de faire oublier son humeur morose de la veille et de se consacrer tout enrier à sa fiancée.
Dès en entrant, il fut frappé de U figure anxieuse de la jeune fille. Le front si pur de Mariannette était plissé de rides transversales comme par le travail d'une pénible méditation.
et ses yeux si limpides étaient voilés d'une brume de tristesse. Comme tous les gens qui n ont pas la conscience en repos^ il eut immédiatement le pressentiment de quelque mésaventure :
— Qu'avez-vous, Mariannette chérie, demanda-t-il tendrement en lui prenant les mains^ êtes-vous souffrante ?
— Non, répondit-elle, je suis seulement encore préoccupée de ce qui m'est arrivé ce matin.
— Et que vous est-il arrivé? s'écria Desgranges en Fenveloppant tout entière d'un regard inquiet.
— Oh ! rien de fâcheux, rassurez-vous, mais rien d'agréable non plus... Asseyez-vous là, je vais tout vous conter... Nous ne devons avoir l'un pour l'autre rien de secret, aucune arrièrepensée!... Je me suis donc promis de tout vous dire... J'ai reçu une visite singulière, qui m'a laissée dans l'état de malaise où vous me voyez.
— Une visite? murmura Philippe dont tout le sang reflua au cœur.
Avant même que Mariannette achevât de s'expliquer, il pressentit quelque coup de tête de Camille et trembla intérieurement :
— Oui, continua-t-elle, la visite d'une dame étrangère qui vous connaît et qui est descendue à l'Abbaye.
Il trouva la force d'articuler : « M"** Archam-
iiS ' AuouR d'autohni
bault? » Mais ce fut tout ce qu'il put faire. Sa poitrine et sa gorge se serrèrent}, une flamme rouge lui passa devant les yeux et sel oreilles tintèrent. Il lui semblait entendre tout l'édiËce de son bonheur s'écrouler avec un craquement sinistre.
— Elle ne m'a pas dit son nom, tnais c'est certainementl'uae des personnes doiuvcws m'avez parlé hier.
— Et quel était le motif de cette visite ?
demanda-t'il en détournant les yeux. — 11 n'osait plus regarder en face la loyale figure de Mariannette; it avait trop peur de laisser voir les transes mortelles qui lui peignaient le cœur.
— Elle désire acheter une maison de campagne à Talloires; elle croyait que le Vivier était à vendre, et elle venait me prier de lui donner la préférence,
— Maudite fourberie fémininel s'exclamait intérieurement Philippe. — 11 comprenait qu'il avait été joué, que Camille avait tout deviné, et que son indifférence apparente- n'avait eu d'autre but que de l'endormir dans une fausse quiétude et de tromper sa surveillance. 11 avait donné dans le piège comme un enfant et, tandis qu'il la croyait devenue plus raisonnable, elle méditait félinement le coup perfide qu'elle lui avait porté ce matin... Une flambée de colère
lui montait au cerveau. Si une malédiction avait pu tuer M™* Archambault, la malheureuse femme eût été sur-le-champ immolée. — Qu'avaitelle dit à Mariannette? Quelles insinuations empoisonnées avait-elle versées dans le cœur de la jeune fille, et jusqu'où s'était étendue son œuvre de destruction ? Comment le savoir sans questionner trop ouvertement Mariannette? — Toutes ces réflexions se succédaient en lui avec une rapidité électrîcjue, tandis qu'après une courte pause méditative. M"* Diosaz reprenait timidement :
— C'est parce désir d'acheter le Vivier qu'elle a expliqué sa visite... Mais, je vous l'avoue, la raison qu'elle m'a donnée m'a eu l'air d'un prétexte et m'a rendue défiante... Comment, en effet, cette dame qui vous connaît et qui vous avait vu la veille, ne s'est-elle pas avisée de vous interroger, vous, qui êtes mon conseil et qui vous êtes occupé de la succession de mon père ?
— Elle l'ignorait peut-être, murmura péniblement Philippe.
— Si fait, elle le savait, et c'est elle qui m'a parlé de vous la première... Elle m'a appris d'autres détails encore qui m'ont causé une impression désagréable... Pardonnez - moi de vous entretenir de ces choses qui vous sembleront peut-être des enfandllages, mais la meil-
220 AMOUR bAUloMNE
leure manière de vous prouver mon affection, c'est de vous ouvrir entièrement mon cœur et de vous confesser tout ce que j'éprouve, tout ce que j'espère et tout ce que je crains... Eh bienl depuis que j'ai reçu cette visite, je me sens triste... Volontairement ou non, cette dame a exercé sur moi une maligne influence... Elle a jeté je ne sais quel trouble dans mon esprit, elle m'a inspiré des doutes...
— Des doutes.^... Sur quoi? interrompit vivement Desgranges.
— Sur votre sincérité... Oh! pardonnez-lemoi, j'en suis honteuse... Mais enfin, hier, en m'annonçantl'arrivée de ces Parisiens à T Abbaye vous m'en avez parlé comme de simples relations... Et pourtant cette dame m'a laissé entendre, à plusieurs reprises, que vous étiez de vieux amis, liés depuis quinze ans... Je sais bien qu'elle a pu se vanter... Mais dans quelle intendon, et pourquoi une pareille insistance .«^
Dans nos pays de l'Est, on dit que « les garçons ont trois fois le droit dessayer leur chance. » Pour la troisième fois en deux jours, la destinée offrait à Philippe l'occasion de dire la vérité à Mariannette et d'obtenir l'absolution du passé au moyen d'un aveu complet de ses hésitations et de ses erreurs. — S'il eût été plus jeuncj il eût risqué hardiment cette entière con-
fëssion^ et il eût été sauvé. La jeunesse a de ces audaces heureuses qui changent en victoires les batailles les plus compromises. Un jeune homme n hésite pas à avouer à la femme qu'il aime les infidélités les plus graves, parce qu'il possède en lui-même un vert talisman qui lui conquerra indulgence et pardon. — Mais rhomme déjà mûr n'a plus de ces vaillantes témérités. Il ne marche plus d'un pied sûr dans le sentier de l'amour. Il est plein de timidités, de scrupules et de tergiversations déjà séniles. Etant moins indulgent pour lui-même, il ne croit pas à l'indulgence des autres. Il arrive à l'heure douteuse du crépuscule et perd les belles audaces que donne la pleine clarté du soleil. Il voit se poser devant lui pour la dernière fois l'amour comme un oiseau aux ailes frémissantes, et il se dit : « Si je l'effarouche, il prendra son vol et ne reviendra plus ! » A l'aspect de la figure soucieuse et déjà effrayée de Mariannette, Philippe Desgranges crut son bonheur menacé, et trembla de le perdre à tout jamais en exposant à la jeune fille la misérable situation où il était réduit. Il manqua de décision et de confiance; il réfléchit au lieu d'agir; il calcula que la perfide manœuvre de M"® Archambault lui fournissait du moins le prétexte qu'il cherchait depuis la veille, et il résolut d'en profiter pour
provoqua le jour même cette rupture qu'il avait eu la faiblesse de retarder. — Il se borna donc à répondre d'une manière évasive et embarrassée :
— Mon Dieu, je la connais, il est vrai, depuis • longtemps... Mais, à Paris, on prodigue le titre d'ami comme on prodigue les poignées de main. . . et, vous savez, cela ne tire pas à conséquence...
— Pourtant, objecta Mariannette en hochant la tête, elle vous appelle Philippe tout court, ce qui indique un certain degré d'intimité?
Philippe ne put s'empêcher de rougir.
— Je vois, dit-il, que mes paroles ne réussissent pas à vous convaincre. • . Pourquoi doutezvous de moi, qui vous aime profondément?
— Je ne doute pas de votre affection; si j'en doutais, vous me verriezautrementmalheureuse. . . Non, mais, depuis cette visite, je ne puis me défendre d'une mystérieuse appréhension!.,. Je sens entre nous quelque chose d'obscur qui m'effraie... Certes, je n'ai pas l'enfantillage d'être jalouse de votre passé, mais c'est pour notre bonheur présent que je tremble, depuis que cette méchante femme est venue me jeter du noir dans l'âme... Elle part demain, m'a-t-elle dit? Ah! je voudrais déjà qu'elle fût loin du Vivier!
— Oui, elle partira demain! s'écria Philippe, plus décidé que jamais à courir à l'Abbaye et à exiger le départ immédiat de M"* Archambault. •.
AMOUR ^'automne >2'\
Vous n'entendrez plus parler d'elle, et demain nous serons rendus à nous-mêmes... Jusque-là, chère enfant, ayez conBance en moi. Aujourd'hui comme avant-hier, je vous jure que vous avez tout mon cœur, toutes mes pensées, toute ma tendresse, et que je n'ai qu'un rêve : vous donner dans l'avenir tout le bonheur que vous méritez...
Elle vit qu'il se levait et se préparait à sortir :
— Vous me quittez? murmura-t-elle avec un son de voix si triste que Desgranges en eut un frisson.
— Oui, je vais prendre congé de ces gens de l'Abbaye... Je veux savoir ce que signifie cette indiscrète visite et leur dire un adieu définitif...
Il s'était rapproché de Marianne tte, lui avait saisi les mains et voulait lui baiser le front ; mais, d'un mouvement de tête, elle évita ce baiser, qui effleura seulement ses cheveux.
— Vous me gardez rancune, Mariannette?
Elle lui fit signe que non, mais sur son visage
sérieux persistait une expression de fâcherie qui
le désola. Elle restait immobile au milieu de la
pièce, tandis qu'il s'éloignait lentement :
. — Je vous en supplie, lui cria-t-il encore, sur
le pas de la porte, ne doutez pas de moi... A
demain!
ADAME Archambault était à sa fenêtre quand Philippe entra dans la cour de l'Abbaye. A la façon dont il précipitait le pas en baissant la tête et dont sa canne martelait les cailloux du chemin^ elle comprit qu'il revenait du Vivier et qu'il en revenait furieux. Cette colère ne Tétonnait pas; elle s'y attendait. Aussi, tandis que Desgranges escaladait rapidement les degrés de pierre, elle eut le temps de se préparer à rendre coup pour coup.
Bien qu'elle fût encore secouée par les émotions qui avaient déterminé sa visite madnale^ la satisfaction d'avoir infligé une première blessure à Mariannette avait un peu soulagé son cœur et détendu ses nerfs. Elle était plus maîtresse d'elle-
même et résolue à disputer à sa rivale le terrain pied à pied. — Si M^^ Diosaz avait Tavantage de la jeunesse et le charme de la nouveauté, elle avait, elle, la puissance que donne une longue possession 5 elle connaissait Philippe à fond, elle savait par quels raffinements d'esprit et de voluptueuse coquetterie elle pourrait le ressaisir, et elle se croyait d'ailleurs trop supérieure à cette naïve petite provinciale pour nen pas venir à bout. Assurément, Desgranges, hypnotisé par l'ennui et la monotonie de la vie campagnarde, avait pu s'amouracher de cette beauté paysanne, mais ce ne devait être qu'une passade, et elle espérait bien l'en guérir.
A ce moment, la porte de sa chambre fut impétueusement ouverte, et Philippe parut, encore tout essoufflé.
— Bonjour! lui dit-elle d'un ton très calme; comment, vous voilà!... Je vous croyais à Annecy. . . Vous vous êtes donc ravisai ?
Desgranges s'attendait à une explosion de colère, et le calme de cet accueil le déconcerta.
— Oui, répondit-il en jetant à Camille un regard assombri et méfiant, j'ai changé d'avis.
— De quel air vous dites cela I . . . Vous avez la mine piteuse d'un écolier qui vient de recevoir sur les doigts... Est-ce que votre filleule vous a prêché un sermon et reproché vos manquements
à là messe paroissiale ^ . . A propos, je l'ai vue cemacin, votre fleur sauvage!...
Philippe, avec un geste irrité et violent, ouvrait la bouche pour protester, mais elle ne lui laissa pas le temps de l'interrompre :
— Oui, poursuivit-elle, après le portrait que vous m'en aviez fait, j'ai voulu juger par moimême s'il n'était pas trop flatté... Eh bien! non,... elle n'est vraiment pas mal; elle a d'assez beaux yeux, pour des yeux de Savoyarde. . . Par exemple, les extrémités laissent à désirer : des mains de servante et des pieds de guide ascensionniste.,. C'est fâcheux!
— Assez de sarcasmes!. .. s'écria durement Desgranges; je vous défends de vous moquer de cette jeune fiHe!
— Mais je ne me moque pas, réphqua-t-elle de sa voix mordante, je constate tout simplement... Je me plais au contraire à rendre justice aux qualités de votre protégée. Elle a la naïveté d'une idylte, et si elle était un peu moins mal fagotée, elle ne manquerait pas d'un certain charme... agreste... Je suis sûre qu'elle a un tas de vertus domestiques ! Elle doit rraire ses vaches elle-même et laver son linge à la fontaine, comme Nausicaa. Dites-moi, c'est peut-être pour cela qu'elle a les mains rouges?...
— Taisez-vous! répéia Philippe impérieuse-
ment; je ne supporterai pas davantage que vous loutragiez devant moi. . . C'est assez de vous être permis de vous introduire chez elle^ malgré ma défense.
— Votre défense?... repartit Camille en haussant les épaules ; je ne sache pas que vous m'ayez interdit de circuler dans les rues de Talloires, et d'ailleurs je ne croyais pas vous désobliger en rendant visite à une personne à laquelle vous vous intéressez.. « Les amis de nos amis ne sont-ils pas un peu nos amis.'^
— Je vous avais recommandé d*être très circonspecte dans ce pays, où la moindre démarche est commentée, et votre visite était à la fois indiscrète et imprudente.
— OhJ rassurez- vous, j'y ai mis des formes. .. Je me suis présentée à cette jeune Savoyarde conmie une de vos amies, et je lui ai simplement demandé si sa maison était à vendre...
Ma conduite a été très correcte.
— Elle a été malveillante et impertinente!
s'exclama Desgranges hors de lui.
— Permettez, mon cher, riposta M°* Archambault avec hauteur, il n'y a ici d'impertinent que vous-même. Vous vous fâchez,... donc vous avez tort! > — Et la jalousie lui faisant perdre un peu de son sang-froid, elle ajouta avec aigreur : — Soyez donc plus franc et avouez
que vous vous êtes amouraché <Je cette petite fille!... Mon Dieu! dans ce pays perdu, la chose est excusable. .. Vous vous ennuyiez et vous avez cherché des distractions I... Seulement, prenez garde, mon pauvre ami, vous baissez !
Il faut maintenant des fruits verts à vos goûts d'homme mûr... C'est un signe de décrépitude, cela!
— Soit! s'écria-t-il, saisissant avidement l'occasion enfin offerte de trancher dans le vif 5 oui, j'aime M"® Diosaz, et je vous ordonne de la respecter !
— Vous m'ordonnez ! . . . Voilà de bien gros mots à propos d'une amourette de village !
Elle était devenue nerveuse : ses doigts déchiraient machinalement le papier d'un éventail japonais qu'elle avait pris sur la table, et ses grands yeux fauves cherchaient ceux de Philippe, comme pour y plonger avidement et y ressaisir le charme qu'ils exerçaient autrefois 5 mais il soutint bravement ce regard enflammé et répéta (;l'un air de défi :
— Oui, je l'aime !
— A la bonne heure, dit-ellê avec un éclat de rire forcé, voilà au moins de la franchise ! . . . Je préfère cela, et vous auriez dû vous confesser nettement dès le jour de mon arrivée, au lieu d'essayer de jouer au plus fin... Peine perdue.
mon cher!... Je n'étais pas depuis un quart d'heure chez vous que j'avais deviné votre infidélité. . . Vous savez mal mentir pour un homme qui cherche à tromper deux femmes ! Vous , eussiez été plus adroit en m' avouant tout de suite votre faiblesse 5 je vous jure que je n'aurais pas été jalouse! Je connais ces caprices-là; ils ne poussent qu'à la campagne et ne prennent pas racine ailleurs. Après avoir pendant deux jours respiré l'air de Paris, vous ne penserez plus à votre idylle savoyarde... Vrai, je vous aurais pardonné de grand cœur cette peccadille, si vous aviez été plus franc avec moi 1
Desgranges avait reçu d'abord cette grêle de sarcasmes avec l'ahurissement d'un taureau dans la peau duquel on pique les premières handerillas; puis, ..brusquement, il se rebella et, regardant Camille bien en face :
— Eh bien! répondit-il gravement, je serai plus franc ce soir... Oui, j'ai eu tort de ne pas vous instruire tout de suite de ce qui est arrivé... J'ai eu tort, en vous revoyant, de chercher à vous tromper... Cette supercherie était indigne de vous et de moi, et j'en ai été cruellement puni par ce que j'ai souffert depuis deux jours... La vérité est que j'aime cette jeune fille et que j'ai l'intention de l'épouser.
Elle tressaillit, et son visage devint aussi blanc
AHOUn D AUTOMNE
que les jasmins donc elle avait fleuri son corsage Elle sentait cette fbit que c'étair séiieux, qu'i ne a'agistait plus d'un caprice comme elle l'avait etpéré, et que le ton ferme et résolu de Desgranges n'admettait pas de réplique. Elle articula ■eulement d'une voix sourde : — Ah ! — et •'assit, le front baissé, les mains glacées.
Il y eut un moment de silence profond, interrompu seulement par le bruit léger du store que le vent faisait mouvoir dans l'embrasure de la fenêtre ouverte; et tout à coup, dans ce grand silence, on entendit monter du fond de la cour la voix d'un jeune garçon occupé à nettoyer une fàiaille vide; il chantait à pleine voix, et les paroles de sa chanson paysanne se détachaient très distinctes sur un rythme tantôt traînant et tantôt lestem>^nc scandé :
Prètt-moi ton moaàioir Pour issuytr Us tarmes Qjii couUnI de mon visage.
Les larmts ie mis yeax Sont -pour te dirt adieu.
Philippe, effrayé de l'aveu qu'il venait de £ùre, se promenait lentement à travers la ptèo;, sans oser tourner la tête vers Camille.
— La vie que nous menons^ reprit-il, est
misérable, convenez-en!... Elle le serait plus encore dans l'avenir... Vous m'avez déclaré déjà que vous en étiez lasse... Elle me pèse plus qu'à vous, car, ainsi que vous me l'avez insinué tout à l'heure, je suis arrivé à la maturité... Quand on est jeune, on accepte aisément une existence agitée et décousue 5 mais, à mon âge, il n'est plus permis d'errer à travers le monde comme un bohème, et on a besoin de se reposer dans une affection paisible... Ce repos, je Tai trouvé au Vivier, près d'une enfant à laquelle je me suis peu à peu attaché, et... Bref, j'ai résolu de me créer ici une famille... Je sais bien que vous m'accuserez de ne songer qu'à moi... Mais en brisant une liaison qui nous donne à l'un et à l'autre plus d'amertume que de contentement, vous reconnaîtrez vous-même, plus tard, que j'agis autant dans votre intérêt que dans le mien. . . 11 s'interrompit, s'attendant à quelque réplique violente, mais M™* Archambault gardait sa taciturne immobilité 5 — et dans ce silence morne, la voix du chanteur résonna de nouveau :
Marguerite, ma mie.
Prête-moi tes ciseaux
Pout couper l'alliance
Q}ie nous avons ensemble^
Alliance d'amour.
Adieu, belle, et pour toujours.,^
2p AMOUR D AUTOMNE
— ■ rf* I I ■ ■ I 1
Philippe était de plus en plus gêné et irrité par ce persistant mutisme, qui semblait le mettre dans son tort. Aussi, ce fut avec des intonations plus froides et plus dures qu'il continua, en s*arfêtant à quelques pas de Camille :
— Dans la situation pénible où nous sommes, vous comprendrez sans doute que, pour vous comme pour moi, il convient d éviter le bruit et le scandale... C'est déjà trop de la fâcheuse visite de ce matin.,. Entre nous, tout doit se dénouer silencieusement. J'espère donc que vous serez raisonnable et que vous jugerez à propos de retourner à Aix. . .
Cette fois, tout l'orgueil de M"*® Archambault se révolta; une rougeur lui monta aux joues, sa dignité offensée fit flamber un éclair dans ses yeux sombres, et relevant la tête :
— C'est un congé! dit-elle sèchement; tranquillisez-vous, je partirai demain matin. — Puis elle reprit sa farouche immobilité marmoréenne.
Desgranges était déjà près de la porte. Au moment de faire le dernier pas qui devait les séparer à jamais, il se reprocha sa dureté; il fut touché d'une soudaine compassion, en voyant le muet désespoir de cette femme qu'il avait aimée pendant quinze ans. Au risque de tout compromettre dans un accès de sensibilité, il revint vers M"*® Archambault.
— Camille ! tnurtnura-t-il sourdement, pardon... et... adieu !
Sans tourner les yeux vers lui, sans faire un geste, elle rinterrompit d'une voix rauque :
— Assez ! . . . Laissez-moi !
Et il sordt en baissant la tête.
AMOUR D'AUTOMNP.
ONGTEMPS après le départ de Philippe, Mariannette était restée sous l'impression pénible des événements de la journée. Son imagination était offusquée et comme noircie par les obscures insinuations de j^me Archambault, et elle en voulait à Desgranges de n'avoir pas su dissiper cette obscurité inquiétante. Ainsi qu'elle le lui avait déclaré, elle ne doutait pas de son affection, mais il lui semblait qu'il aurait pu trouver des affirmations plus nettes et plus rassurantes pour effacer le mauvais effet produit par la visite suspecte, de cette étrangère. Elle lui gardait rancune de ses réponses trop évasives et de son trop brusque départ. Elle ne lui pardonnait pas surtout d'être
AMOUR D AUTOMNE 2)f
parti, la sachant triste et angoissée, et de Favoir quittée pour aller prendre congé de cette inconnue, cause de tout le mal. — Pourtant, lorsque iprès souper elle revint sur la galerie, la tombée Ju jour apaisa insensiblement son humeur chagrine. — Du hautdes cimes violettes une sérénité descendait sur le lac où flottait encore ça et là un lambeau de pourpre dorée, et peu à peu cette sérénité entrait dans l'âme de Mariannette. A mesure que des étoiles apparaissaient dans le bleu verdi du ciel, ses appréhensions s'envolaient une à une. Il y avait un souffle de tendresse épandu dans l'air tiède et calme de la soirée, et cette tendres^ se communiquant au cœur de la jeune fille l'emplissait de mansuétude.
Elle se reprochait maintenant ses craintes enfantines de la journée, et surtout cet accès de bouderie qui lui avait fait refuser son front au baiser de son fiancé. Dans la candeur de son âme, elle se disait que Philippe avait dû croire à un mouvement de sotte jalousie, et qu'il avait sans doute emporté une triste opinion de son caractère. Une réaction se produisait dans son esprit et, à son tour, elle s'en voulait d'avoir laissé partir Desgranges sur cette mauvaise impression. Il lui en coûtait de penser que Philippe allait s'endormir avec cette bouderie sur le cœur; elle regrettait de n'avoir pas dissipé sur-le-champ ce
2i6 AMOUR d'automne
léger nuage qui ailaic persister entre eux jusqu'au lendemain. — Elle avait toutes les adorables superstitions de l'amour qui commence, et il lui était insupportable qu'une longue nuit se passât sans qu'ils eussent fait la paix. — Et brusquement elle était prise d'un véhément désir d aller lui serrer la main avant que la soirée fut plus avancée. Aussi quand, après avoir mis son ménage en ordre, Perronne vint la rejoindre sur la galerie, elle lui dit :
— Ma bonne, la nuit est si belle que ce serait dommage de rester enfermée... Mets ton châle, nous irons jusqu'au Toron souhaiter le bonsoir à M. Desgranges, et nous nous en reviendrons tranquillement, après avoir respiré le grand air...
Perronne avait l'habitude de ces promenades du soir, pendant lesquelles elle servait de chaperon à sa jeune maîtresse. La chose lui parut donc fort naturelle, et elle ne formula aucune objection. Dès que la vieille servante se fut enveloppée dans son tartan, elles traversèrent le bourg côte à côte et s'engagèrent sur la route qui décrit ses zigzags entre les prés et les vignobles.
La nuit était d'une transparence et d'une beauté incomparables. Les étoiles qui fourmillaient dans le ciel paraissaient plus grosses et
plus rapprochées; elles semblaient danser des rondes radieuses au-dessus des montagnes, et leur lumière accrue éclairait mollement la route blanche entre les pampres obscurs où, ça et là, des mûriers dressaient leur feuillée épaisse. De tous côtés, sur la pente des vignes, le chant grêle, flûte et tremblotant des rainettes traversait le silence de la campagne. Les notes claires et multipliées coulaient avec douceur dans l'atmosphère tiède, comme un terrestre accompagnement du scintillement des étoiles. Ce susurrement cristallin, qui charme les nuits du lac d'Annecy pendant toute la belle saison, était bien la musique qui convenait à cette heureuse soirée de la fin d'août, qui semblait caressée par des soufiîes amoureux. Il y avait de l'amour dans l'air. Mariannette le respirait en marchant et se sentait intimement rassérénée. Avec un tremblement intérieur, doux comme les trilles flûtes des rainettes, elle songeait : « Je ne resterai près de Philippe qu'une minute... Le temps de lui souhaiter le bonsoir, de lui dire que j'ai foi en lui et que je ne veux pas m'endormir sans que nous ayons fait la paix... Puis nous nous séparerons plus contents l'un de lautre... » . Et tout d'un coup une crainte pénétrait en elle : « S'il était sorti?... Il a peut-être eu, comme moi, le désir de marcher à travers champs, ou .,
2^8 AMOUR d'aUTQMNE
bien... peut-être est-il resté à l'Abbaye?... Qui sait si je le trouverai là-haut?... »
Philippe était au Toron. Il se promenait en fumant autour du parterre qui avoisinait son cabinet de travail. Par la fenêtre éclairée, on apercevait l'intérieur de la grande pièce, où la flamme vacillante des bougies projetait l'ombre démesurée des meubles sur les fresques des murs. Philippe parcourait du regard le lac endormi sous le ciel constellé; il entendait la chanson des rainettes 5 mais ni la beauté de la nuit, ni les susurrements cristallins épars dans les vignes, ne lui donnaient la même sensation de rassérènement qu'à Mariannette. Quand nous sentons ce malaise moral que nous appelons la voix de la conscience, le silence même de la nuit, au lieu de nous calmer, augmente le tumulte de cette troublante voix intérieure. Desgrangës se répétait en vain que le sacrifice était maintenant consommé, et que sa rupture avec M*"* Archambault allait enfin lui permettre de chérir Mariannette sans appréhension et sans réserve ; il se sentait envahi par une indéfinissable tristesse
On a beau ne plus aimer, on ne rompt pas sans déchirement une liaison qui dure depuis des années. On arrache difficilement ces hens résistants et frêles qui composent ce qu'on est
AMOUR D AUTOMNE a^Ç,
convenu d'appeler « une chaîne, » — liens que rhabitude a solidifiés et qui se rattachent par mille imperceptibles racines aux émotions de notre jeunesse. En nous détachant d'une femme jadis aimée, nous nous séparons aussi d'une partie de nous-mêmes, et nous regrettons dans l'abandonnée un fragment de notre vie qui s'en va avec elle. Ce regret amèrement mélancolique. Desgranges l'éprouvait en ce moment» Il songeait que sa rupture avec Camille creusait un fossé profond entre deux périodes de sa vie, et, à la veille d'entrer dans cette seconde phase d'existence, il sentait dans tout son être moral un ébranlement qui l'effrayait... A l'heure même oïl il allait pouvoir se consacrer tout entier à Mariannette, il était tourmenté de nouveaux scrupules et de nouvelles craintes. Il avait beau se dire : « Tu es libre, réjouis-toi ! » il demeurait triste, anxieux, et, en creusant ce douloureux état d'âme, il découvrait peu à peu que la cause de son anxiété gisait surtout dans l'appréhension de quelque retour offensif de M"* Archambault. — Libre I l'était-il réellement?... N'avait-il rien à redouter de l'avenir?... Il savait Camille exaltée, despotique et violente, capable des plus dangereux coups de tête, et il avait été étonné de la hautaine résignation avec laquelle elle avait accepté l'idée d'une séparadon. Dans
un mouvement d orgueil blessé, elle avait promis de s'éloigner, mais elle n'était point partie encore. Toute une nuit devait s'écouler avant l'heure du départ 5 une réaction pouvait se produire et changer les résolutions de son esprit mobile. . .
Tandis qu'il ruminait ces choses, un léger frôlement sur l'herbe de l'allée le fît se retourner, et il se trouva face à face avec Camille.
Enveloppée dans un ample manteau, elle se profilait en noir sur le ciel étoile. On ne voyait de sa figure que le scintillement de ses yeux sous -x les bords de son chapeau de voyage. Mais il n'y avait pas à se tromper : c'était bien elle. En ' la reconnaissant. Desgranges eut un serrement de cœur et un mouvement d'irritation :
— Vous? murmura-t-il entre ses dents.
Ayant marché très vite, elle était essoufflée et
avait peine à retrouver sa voix :
— Oui, articula-t-elle péniblement, je suis lâche, n'est-ce pas.^^... Mais d'abord, je vous en supplie, laissez-moi entrer et m'asseoir ! . . .
Il poussa brusquement la porte-fenêtre qui ouvrait sur son cabinet, et d'un geste résigné :
— Venez ! dit-il froidement.
A peine entrée, elle se jeta dans un fauteuil. Il y avait sur la table une carafe et un verre; elle se versa de l'eau et but avec avidité. Tandis qu'elle essuyait machinalement ses lèvres^
AMOUR d'automne 34I
Desgranges, encore ébahi, regardait son visage d'une pâleur verdâtre, pleine de menaces.
— Vous m'avez fait un mal atroce, commençât-elle d'une voix sourde et saccadée; après que vous avez été parti, j'ai douté de ce que j'avais entendu,.. J'ai cru que c'était un mauvais rêve... Je ne pouvais pas y croire. .. J'ai pensé que vousmême, vous ne vous édez pas rendu compte de la portée de vos paroles, et que vous aviez cédé à un coup de colère. . . fl y a des choses qu'on dit dans un moment d'inritation et qu'on regrette après... Aussi j'ai mis de côté tout amourpropre... Je suis venue ici pour que vous me répétiez de sang-froid, bien en face, que vous ne voulez plus de moi, et que nous devons nous quitter pour toujours.
Dans la haute pièce où les bougies promenaient leur lueur vacillante, il y eut un instant de profond silence. On n'entendit plus que le léger bourdonnement des phalènes entrées par la fenêtre ouverte; elles tourbillonnaient autour des lumières, et parfois leurs ailes laineuses s'y griL laient avec un crépitement sec. — Puis, du coin d'ombre où il se tenait debout, Philippe répondit d'une voix morne, mais ferme :
— Oui,... il le fautl
Le pâle visage de Camille se contracta, ses lèvres tremblèrent un moment.
— C'est bien, reprit-elle... En ce cas, et puisque tout est fini, je vous rapporte les lettres que vous m'écriviez... Je veux les brûler devant vous, afin que plus rien de votre passé ne subsiste et ne vous gêne...
D'un geste nerveux, elle rejeta son manteau, fouilla dans le corsage croisé de son peignoir et en tira un paquet noué d*une faveur bleue. Elle dénoua violemment le ruban de soie, et les lettres s'éparpillèrent sur la table.
— Les voici toutes, continua-t-elle avec un sourire navrant, du moins toutes celles que j'ai gardées, parce qu'elles m'étaient les plus chères^ celles que j'aimais à relire quand j'étais loin de vous... Elles ne mentaient pas, celles-là f... et vous étiez sincère, alors ! . . .
Elle en avait saisi une au hasard et la dépliait d'un air égaré; puis elle en lut h&tivement quelques lignes à voix haute : — « •. . Je ne vous ai pas vue hier, ô vous qui êtes ma chère et constante pensée, aurai-je plus de bonheur aujourd'hui?... » Elle date de notre première année, celle-là; c'était au temps où un jour passé sans me voir vous semblait trop long!...
— Camille, interrompit précipitamment Desgranges, qui redoi^tait la prolongation de cette pénible scène, je vous en prie, arrêtez-vous 1 .. .
AMOUK D'AUTOMNE 34^
 quoi bon ajouter une souffrance nouvelle aux autres?... Vous vous faites mal! ♦
— Laissez donc ! répliqua-t-elle avec un ricanement douloureux^ cela me fait du bien, au contraire !.. • Je suis comme ces misérables aâà- ^és qui apaisent leur estomac en se rappelant les bons dîners d'autrefois. . . Moi aussi, je trompe ma faim!...
A ce même moment, Mariannette et Perronne, après avpir cheminé presque à tâtons sous la voûte obscure des arbres verts, et franchi le porche drapé de vigne vierge, débouchaient dans le potager du Toron. Pendant cette lente traversée parmi les opaques ténèbres des sapins, la jeune fille s'était répété intérieurement ; « Pourvu qu'il soit chez lui ! y> Ec maintenant, en apercevant sur les verdures du jardin le reflet des fenêtres éclairées, elle murmurait joyeusement à 1 oreille de Perronne: — Il y est!.*. Marchons tout doucement...
Oui, il y était, mais, — qui eût pu prévoir pareille chose? — il n'était pas seul. Dans le recueillement silencieux de la nuit d'août, une voix montait par intervalles. — Oh! cette voix saccadée, coupante, sarcastique, Mariannette l'avait trop longtemps entendue, ce matin même, pour ne pas la reconnaître!... Un cruel pressen
ciment secoua Forpheline de la tête aux pieds; le cœur sx^rré comme dans un étau^ elle recula dans l'ombre et entraîna avec elle la servante interdite. Quand elles furent à l'autre extrémité du jardin :
— Perronne, chuchota Marîannette, va m*attendre à l'entrée de l'avenue... Laisse-moi seule un moment 5 je te rejoindrai bientôt... Va!
Elle parlait avec un accent à la fois si suppliant et si impérieux que Perronne, malgré son ébahissement inquiet, obéit sans demander d'explicadons. Quand la vieille servante eut disparu, Mariannette, avec précaution, se dirigea vers l'une des fenêtres ouvertes. Dans l'allée négligée, l'herbe avait poussé si dru qu'elle formait un tapis sur lequel on pouvait marcher sans bruic. En outre, le jasmin, qui avait envahi la baie de la croisée, formait un rideau protecteur, derrière lequel on pouvait voir sans être vu. M"® Diosaz s'avança aussi près que possible, — tellement près, que les dernières fleurs des jasmins frôlaient son visage et lui envoyaient leur pénétrant parfum. — Elle se disait que là, derrière ce voile de feuillage, la femme qui, depuis deux jours, troublait son bonheur, était installée chez Philippe et semblait y parler en maîtresse; elle pressentait qu'en l'écoutant elle allait avoir l'explication de ce mystère qui l'angoissait, et elle vou-
AMOUR d'automne 2d{f
lait tout savoir, — dût-elle en soufFrir atrocemeiit après !
Comprimant les battements de son cœur, retenant son souffle, elle penchait sa tête en avant et distinguait à travers le jasmin la silhouette de j^^me Archambault, assise dans le vieux fauteuil de tapisserie où elle-même s'était reposée l'avantveille. Elle voyait les lettres éparses sur la table et entendait le froissement du papier qu'on déplie...
— Oui, poursuivait Camille avec une sarcasûque âpreté, vous m'aimiez à cette époque et vous trouviez, pour me le dire, de ces mots qui me déchirent le cœur, maintenant que je les relis et que je compare ! — Elle avait repris la lettre commencée et la lisait de sa voix mordante :
« Quand, après vous avoir vue, je rentre dans mon isolement, j'emporte avec moi le son de vos paroles, l'enchantement de votre regard et jusqu'à cette grisante odeur de mimosa qui embaume votre salon. Tous ces souvenirs où un peu de vous reste imprégné m'aident à remplir les heures que je passe sans vous voir... » — Ha! ha! s'exclamait-elle, ce sont d'autres souvenirs maintenant qui vous aident à charmer votre solitude du Toron!... Ceux-ci ne sont plus bons qu'à être brûlés... Au feu! au feu!
S4<S AMOUK d'automne
Elle avait tortillé le papier dans ses doigts, elle l'allumait à la bougie et le lançait tout H^-bant dans la cheminée vide. Puis set mains remuaient les lettres éparses et elle en dépliait une autre :
— Tenez, vous souvenez-vous de ce billet?..
Vous me l'écriviez d'AngouIéme, après notre fugue... Vous aviez obtenu ce que vous désiriez; je m'étais donnée à vous corps et âme, mais vous n'ériez pas encore las de moi... Ah! quel concert d'actions de grâces ! . . , Quel lyrisme !... Vous me prometties des tendresses sans fin... Ecoutez plutôt 1... « Chère mienne adorée, te voilà loin, mais je veux t'écrire ma première lettre ici, dans ce vieil hôtel où nous avons passé huit jours de paradis en pleine solitude... Je suis resté dans notre chambre, d'où l'on voit, par-dessus les tilleuls de la terrasse, la vallée très verte où la Charente miroite entre les peupliers... Cette grande pièce a gardé quelque chose de toi, une odeur d'amour qui me grise tandis que je t'écris... N'est-ce pas, que nous y avons été bien heureux et que nous nous aimerons toujours ainsi?... Quand nous serons très vieux, mais toujours amoureux l'un de l'autre, nous nous rappellerons avec délices cette chambre au papier à ramages, avec ses lithographies sendmentales qui nous ont tant amusés, et ce
canapé de velours d'U crèche où, blottis Tun contre l'autre, nous regardions la rivière rougir au soleil couchant... »
— Hein ! comme on se vante 1 s'écriait-elle en s'interrompant; nous ne sommes encore décrépits ni l'un ni lautre, et il n y a pas apparence que nous reparlions davantage du vieil hôtel d'Angoulêmel... Allons, allons, au feu!...
Philippe, toujours rencogné dans Tombre, la regardait d'un air effaré et quasi stupide tordre et déchirer ces lambeaux du passé; il n'osait bouger et se sentait impuissant à faire cesser cette scène cruelle. Mais le malaise qu'il éprouvait n'était pas comparable à la souffrance de Mariannette, immobile de l'autre côté de la fenêtre et assistant à ce lamentable dénoûment. — Enfin le voile était déchiré; elle avait la révélation complète de toute cène mystérieuse tragédie, et elle apprenait en même temps jusqu'où va la folie de l'amour défendu. — Que valait sa timide tendresse de jeune fille à côté de cette dévorante passion, et combien l'eau pure de son honnête amour devait paraître fade à Philippe, après le vin capiteux que cette femme lui avait versé I D'ailleurs, quelle confiance pouvait-elle avoir en lui, à présent qu'elle connaissait tout ce qu'il lin avait caché ? — Elle se sentait navrée, découragée et désenchantée; elle voulait s'enfuir^
et pourtant une impitoyable curiosité la retenait près de la fenêtre. — Pendant ce temps, la voix de M"* Archambault montait, toujours plus aiguë et plus véhémente :
— Vous avez raison, disait-elle, cette lecture me fait mal... A quoi bon remuer ce passé qui m'humilie et me tue?... Au feu, tous ces décombres !
Elle s'était levée, prenait les lettres à poignées et les lançait avec rage dans Tâtre où les deux premières achevaient de brûler. Bientôt une flamme plus vive s'alluma dans la cheminée, et à cette soudaine clarté qui illuminait toute la pièce, Mariannette vit distinctement la pâle figure tirée de Camille et ses yeux sombres tournés vers Philippe.
— Maintenant, vous pouvez vous rassurer, poursuivait-elle, tout brûle, et il ne restera plus bientôt une ligne de votre écriture... O Dieu, est-ce ainsi que cela devait finir?... Après m'avoir répété à satiété toutes ces tendresses, après m'avoir adorée, vous me quittez, vous me jetez brutalement dehors... Peu ^/ous importe ce que sera ma vie, ce que je vais souffrir et ce que je souffre déjà!...
La dépense nerveuse qu'elle venait de faire avait épuisé ses forces. Elle retomba dans le fauteuil, exténuée, à demi évanouie, — ne pou-
vant pas pleurer, mais ayant le gosier plein de sanglots qui TétoufFaient et soulevaient douloureusement sa poitrine. — Elle était vraiment misérable, et Philippe en eut pitié.
Il s'était approché d'elle, très effrayé; il lui parlait doucement, comme à un enfant malade dont on veut apaiser les cris :
— Camille ! murmurait-il, pardonnez-moi ! . . . J'ai été stupidement cruel, je le reconnais et j'en suis au désespoir... Vous me voyez désolé de la rudesse de mes paroles... Elles ont été plus loin que ma pensée. — Je serais le dernier des ingrats si je ne vous gardais une place dans mon cœur...
Il soulevait affectueusement la tête chancelante de la malheureuse femme et il lui avait pris les mains :
— Comment pourrais-je vous oublier, vous qui m'avez donné le meilleur de votre jeunesse?... Quoi qu'il arrive, je serai toujours votre ami, un ami sûr. . . et tendrement dévoué....
La tête renversée sur le dossier du -fauteuil, elle plongeait dans les yeux de Desgranges ses sombres regards fauves et elle lui serrait convulsivement les mains.
— Bien vrai, balbutiait-elle, tu ne m'abandonneras pas?... Tu ne me jetteras pas dehors comme un vieux vêtement usé?,..
afo AM^UR d'automne
Impétueusement elle se leva^ lui passa les bras autour du cou et se tint pressée contre sa poitrine.
— Oh! continua-t-elle dune voix passionnée, dis que tu m'aimes encore, que je suis toujours ta denncy et que tu n as pas oublié tout ce qu^il y avait de bon dans mes baisers!...
En même temps, — d'abord humblement^ puis avec plus de hardiesse, les lèvres de Camille se posaient sur le cou, sur les yeux de Philippe^ et son étreinte se resserrait. — Elle était venue au Toron en peignoir; la résolution de courir chez Desgranges l'avait prise brusquement, au moment où elle était déjà à demi dévêtue. — Philippe sentait contre lui l'ondulation de la taille souple et libre, la tiède élasticité de la chair palpitante. Une émotion uniquement due à la surprise des sens, mais singulièrement oppressive, le secouait tout entier. Soudain les lèvres humides de M"* Archambault se collèrent aux siennes en lui arrachant un baiser...
Là, à la place même où il avait promis à Mariannette de laimer exclusivement ! . . . La jeune fille n'en put supporter davantage; surmontant l'indignation qui la paralysait presque, elle s'enfuit à travers le verger et accourut haletante à l'extrémité de l'allée où Perronne l'attendait dans l'ombre.
AMOUR d'automne 2fl
— Est-ce toi, Perronne ? demanda-t-elle d une VOIX à peine distincte.
— Oui, mademoiselle... Bon Dieu, quy a-t-ii ?
La servante ne pouvait voir dans la nuit la figure bouleversée de M"® Diosaz, mais elle devinait, à l'altération de sa voix, que quelque chose de douloureux s'était passé. — Sans répondre à cette question, Mariannette posa sa main tremblante sur le bras de la vieille femme^ et l'entraînant :
— Viens, Perronne, vite!... Bien vite!...
Allons- nous-en! murmura-t-elle entre deux sanglots.
af2 AMOUR D'AUTOMNE
ENDANT quelques secondes, Philippe avait involontairement subi Tensorcellement des caresses de M"*® Archambault. Elle lui prodiguait, avec un redoublement de tendresse farouche, ses baisers humides de larmes, et il commençait à sentir que la tête lui tournait, lorsqu'il entendit dans le jardin un craquement et un frisson de branches. — C'était comme le bruit d'une fuite précipitée à travers des feuillages froissés. — Brusquement dégrisé, il se débarrassa de l'étreinte de Camille et courut à la fenêtre.
— Quoi?... Qu'y a-t-il? balbutia M""* Archambault en remarquant la pâleur subite de Oesgranges.
AMOUR D AUTOMNF 2f ^
— r II m'a semblé entendre marcher là^ dehors^ murmura-t-il.
En même temps, ils se regardaient tous deux fixement, et une même pensée leur traversait le cerveau : — Si par hasard Mariannette s était trouvée là et avait tout entendu ?. .. Cette invraisemblable supposition serrait le cœur de Philippe, tandis qu elle mettait une secrète satisfaction dans celui de M°*® Archambault.
Desgranges avait soulevé le rideau de jasmins, et ses yeux cherchaient à percer l'obscurité. Camille, derrière lui, s'était penchée à la fenêtre.
— Rien : tout était retombé dans un absolu silence.
— C'est un coup de vent qui aura remué les feuilles, dit M°** Archambault, ou peut-être âvez-vous eu tout bonnement une hallucination...
— En même temps, elle renouait ses bras autour du cou de Philippe et l'entraînait loin de la croisée. — Viens, ajouta-t-elle en se câlinant sur son épaule 3 promets- moi que tu m'aimeras toujours !
Mais cette alerte avait rendu à Desgranges son sang-froid et sa volonté. Il détacha les deux mains qui s'étaient jointes pour l'enlacer de nouveau, prit les poignets de Camille, l'écarta vivement et, se reculant lui-même :
— Non, répondit-il, je ne veux pas vous
3f4 AKOUK D AUTOMNE
tromper... Je ne peux plus vous aimer comme VOUE voulez être aimée.
Elle reçut avec une impassibilité apparente cette impitoyable déclaration qui abattait ses espérances dernières ; seule, une imperceptible crispation des lèvres trahit sa souffrance.
— Ainsi, reprit-elle avec un tremblement dans la voix, vous épouserez M"* Diosaz ?
— Oui.
— Et vous l'aimez ?
— Je l'aime.
— . Oh ! comme je la haïs, mcn 1 s'eCTia-t-eUe en tordant ses mains, comme je la hais, cette lîlle à laquelle vous me sacriBez 1
Philippe fût effrayé de l'expression menaçante de ses yeux et de l'accent de rancune qui envenimait ses paroles. Il trembla que, dans un accès de colère, elle ne cherchât à se revancher sur Mariannette, et crut agir sagement en détournant !out l'orage sur lui :
— Détrompez-vous, continua-t-il avec une gravité froide qui n'eut d'autre effet que d'exaspérer Camille, ne rendez pas cette jeune fille responsable de ce qui est arrivé... Nous en devions venir fatalement à cette séparation, et, depuis des mois, j'avais sur les lèvres les paroles que je vous ai dites aujourd'hui. — Il faut nous quitter, parce que cette vie d** dissimulation.
AMOUK D AUTOMNE aff
d'agitations et de suspicions continuelles nous, devient intolérable à l'un et à Tautre. Cette lassitude que j'éprouve, vous la ressentez inconsciemment comme moi, et si à présent, dans un accèf de sensibilité, nous cherchions à nous faire en*» core illusion, c'est vous peut-être, dans quelques mois^ qui demanderiez d'en finir... Plus nous prolongerions cette situation équivoque et plus nous en sendrions le poids insupportable ; nous en arriverions sûrement à nous haïr et à nous mépriser. •• Soyons donc raisonnables, Camille, et quittons-nous pendant que nous avons encore l'un pour l'autre ces sentiments d'estime et d'amitié qui sont souvent plus durables que l'amour, et que, pour ma part, je vous garderai fidèlement.
— Assez ! interrompit-elle impérieusement, assez d'humiliadonsl... Tuez-moi tout de suite plutôt que de m'assassiner en détail avec vos phrases mesurées et vos raisonnements à la glace !... Qu'ai-je besoin de votre estime et de votre afTecdon, du moment que vous ne m'aimez plus?*.. Je ne vivais que de votre amour, je mourrai de votre abandon... Voilà, en deux mots^ la vérité brutale I... Quant à vos hypocrites protestanons et à vos condoléances, /e vous en fais grâce. . . Pour un homme qui se pique de ne jamais agir comme les autres, vous n'êtes
3{6 AMOUK D AUTOMNE
pas invemif!... Vous n'avez rien su trouver de mieux que les banales formules de consolacion qui ont traîné partout... Vrai, il eût été plus original et plus charitable de me dire crûment : « J'ai assez de vous, a[lez-vous-en! » Vous n'avez pas été adroit, mais enBn j'ai compris et je pars... C'est tout ce que vous désiriez, n'est-ce pas? Adieu, vous ailes commencer une nouvelle jeunesse, moi je vais achever la mienne n'importe où et n'importe comment... Je n'attends plus rien de la vie et j'espère que la mort ne me fera pas trop languir I...
Tout en parlant, elle le regardait (ùcement, comptant peut-être encore surprendre dans les yeux de Philippe une lueur de regret, de repentir ou de sensibilité, dont elle profiterait pour le ramener à elle ; mais il demeurait impassible et tenait opiniâcrement ses paupières baissées. Elle comprit sans doute qu'il était fermement décidé à se montrer inébranlable, car elle saisit le manteau qu'elle avait rejeté sur le dossier du fauteuil, s'en enveloppa précipitamment et fît quelques pas vers la porte :
— Adieu ! répéta*t-elle... Ainsi que je vous l'ai dit, je parûrai demain par le premier bateau... Demain, je ne vous gênerai plus, vous pourrez user de votre liberté à votre aise.l. Et quant à cette 611e...
AM04JR d'automne 2^7
A ces derniers mots, Philippe tressaillit. Il crut deviner dans le ton de M"** Archambault une intention menaçante, et, Finterrompant avec impétuosité :
— Vous n'avez pas le droit de mêler le nom de M"® Diosaz à tout ceci... Je vous ai déjà priée et je vous prie de nouveau de la laisser en dehors de vos rancunes !
Elle ne se méprit pas sur le sens de cette interruption, et elle répondit en haussant les épaules :
— Rassurez- vous!.,. La précieuse personne de votre fiancée n'a rien à craindre de moi... Au contraire, c'est sur elle que je compte pour me venger de vous... — Oui, reprit-elle de sa voix saccadée et coupante, cette petite fille sera ma vengeance;... car, en vous mariant, vous ferez tous deux un marché de dupes... Vous croirez, vous, trouver dans ce mariage un repos et un rajeunissement 3 elle croira y trouver lamour, et vous vous tromperez mutuellement... Vous n'avez point ses goûts, ni son âge, ni ses désirs; vous ne pourrez lui donner le bonheur qu'elle attend; et, de son côté, n'ayant pas été élevée dans votre milieu, elle ne saura ni vous comprendre ni vous aimer... Vous en arriverez peu à peu à établir entre elle et moi des comparaisons qui ne seront pas à son avan-
3f8 AHOUR d'automne
tage... Et vous me regretterez 1... Oui, vous me regretterez, et, comme je vous l'ai dit, ce sera ma vengeance... Adieu, il ne sortira de tout ceci rien de bon, ni pour Vous, ni pour elle, ni pour moi I
Elle s'était élancée vers la pone et gagnait déjà le vestibule. Pris d'un scrupule, Philippe l'y avait suivie.
— Vous ne pouvez, murmura-t-il en lui posant la main sur le bras, vous en retourner seule, par celte obscurité, dans des chemins que vous connaissez mal... Permettez-moi de vous accompagner jusqu'à l'Abbaye?
— Laissez donc, répliqua-i-elle d'un ton hautain, que peut-il m'arrîver de pis que ce que j'ai eu à supporter ce soir?... Et d'ailleurs, que vous importe?... Iln'y a plus rien entre vous et moi !
Dégageant son bras, elle s'échappa vivement et senfonça dans les ténèbres du verger. Elle courait comme affolée à travers les massifs de l'avenue, et lorsque Desgranges, qui l'avait néanmoins suivie, atteignit lencrée du Toron, il aperçut déjà au loin sa noire silhouette fuyante sur la route blafarde. Dans le silence nocturne, il entendait distinctement le gravier crier sous les pas précipités de M"* Archambault, et chacun de ces pas retentissait en lui comme un
douloureux écho du passé. Il se sentait pris d'une nouvelle angoisse : cette fuite haletante avait quelque chose de désespéré et lui donnait te pressentiment d'une catastrophe inconnue.
Après s'être décidé à suivre à distance la malheureuse femtne qui s'éloignait dans la nuit, il ne fiit un peu tranquillisé que lorsqu'il eut vu Camille entrer dans la cour de l'Abbaye et qu'il eut entendu retomber sur elle la porte de rhôtel.
Il revint très agité au Toron, -et naturellement passa la plus grande partie de la nuit sans dormir. Il avait beau, pour distraire sa pensée, évoquer la virginale image de Mariannette; celle-ci semblait reculer dans une brume confuse, comme si elle eût été chassée par Tobsédant souvenir de Camille. Toujours Philippe avait devant les yeux la pâle figure contractée de M"* Archambault; toujours il entendait tinter à ses oreilles sa voix âpre et ironique, et toujours résonnait au fond de son cerveau l'écho de cette fuite désespérée dans les ténèbres. — Aux premières lueurs de l'aube, il sauta hors dû lit et s'habilla. Il avait sur tout le corps cette sensation de courbature et de froid que produit la fièvre 5 il souffrait d'un curieux dédoublement de tout son être, et s écoutait agir et marcher, comme si ses gestes et ses pas eussent été produits par un9
personnalité étrangère. Quand approcha l'heure matinale où le bateau ^ revenant du Bout-du- Lac^ devait stopper à Talloires, son état de malaise empira^ et il fut saisi d'un irrésistible désir d'assister à l'arrivée et au départ de la Couronne de Savoie, Il descendit, à travers les vignes, jusqu'au talus qui vient aboutir à la base du Roc-de-Chère, et d'où un sentier de chèvre monte à l'assaut du roc parmi d'épais taillis d'érables et de chênes. — De là, le regard embrasse le fond du lac, la presqu'île de Duingt, l'anse de l'Abbaye et le ponton de Talloires.-:- Philippe se tapit dans l'ombre d'un figuier sauvage, qui masquait de sa feuillée épaisse lentrée du sentier, et il attendit...
La fraîcheur de la nuit précédente avait étendu sur le ciel un rideau de nuées grises, derrière lesquelles le soleil se cachait, tout en se laissant vaguement deviner. Le lac, très calme, couleur ardoise, reflétait, avec la netteté d une chambre noire, les formes et les teintes des montagnes, la verdure des arbres, la blancheur des maisons éparses sur les berges. Çà et là, sur les pics d'un bleu vert, des buées s'envolaient lentement comme des flocons de fumée. La paix matinale n'était interrompue que par des pépiements de moineaux dans les vignes et des chants de coqs au fond des cours de l'Abbaye. — Philippe
AMOUR D*AUTOMNl 261
aperçut au loji le bateau, qui côtoyait la Maladière, et dont les dimensions grandissaient de minute en minute. Bientôt il siffla à Duingt, et le pontonnier de Talloires arbora son drapeau à l'extrémité du ponton qui mirait dans le lac sa légère estacade. Desgranges vit surgir des marronniers de l'Abbaye un homme en blouse qui brouettait des bagages, et deux formes féminines qui le suivaient à peu de distance. L'homme à la brouette déposa ses colis sous Fauvent du ponton ; les deux femmes, s avançant vers lestacade, se détachèrent en silhouettes noires sur le bleu foncé de l'eau, et Philippe fût repris d'un frisson en reconnaissant M""^ Archambault dans l'une • des deux voyageuses. — Le bateau avait traversé le lac et sifflait de nouveau en stoppant à la stadon de Talloires; on entendait les brefs commandements du dmonier, et, tandis que Teau bouillonnait autour de la coque du bâtiment, on transbordait les bagages, les deux femmes montaient sur le pont, et la Couronne repartait en décrivant sa courbe coutumière au fond de lanse de l'Abbaye.
Desgranges, pâle et le cœur serré, se rejeta derrière les premiers buissons du sentier, et vit le bateau glisser sur l'eau bleue où le mouvement des aubes soulevait des remous blanchissants. Debout à l'arrière. M™* Archambault, enve-
loppée dans son manteau, se tenait droite et hautaine, les lèvres serrées, les traits contractés, tandis que ses sombres yeux creux jetaient un dernier regard farouche sur le Toron, le village et les montagnes. La Couronne passa à quelques toises des broussailles où Philippe était caché, et il lui sembla que le tragique regard de l'abandonnée l'atteignait en plein cœur; — puis, la distance grandit peu à peu, lés formes de la noire silhouette devinrent moins distinctes, et brusquement le bateau disparut derrière la pointe du Roc-de-Chère.
Philippe resta longtemps immobile au pied du figuier. Il n'avait pas la force de bouger. Il écoutait comcne dans un rêve le bruit décroissant de la machine; il paraissait douter encore de ce qui venait de se passer, et, les yeux perdus dans le vide, il notait successivement les coups de sifflet qui indiquaient les stations de la Couronne devant chaque ponton. — Le bateau avait déjà quitté Saint-Jorioz; le voilà qui sifflait à Menthon; maintenant il stationnait à Veyrier, et dans vingt minutes il débarquerait à Annecy. . .
Avant une heure, M"*« Archambault roulerait sur le chemin de fer, et Philippe serait libre... Oui, définitivement libre cette fois!... Car il avait lu, au passage, sur le visage hau-
AMOUR D'AuVoiiNC 26)
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tain de Camille la résolution bien arrêtée de s'éloigner sans esprit de retour. — Ainsi aucun obstacle ne s'interposait plus entre lui et Mariannette; Torage, un moment si menaçant, s'était dissipé; il n'avait plus rien à craindre de ce passé qui, la veille encore, lui apparaissait semblable à la statue du Commandeur venant empoigner don Juan au milieu d'une fête. — Et pourtant ce dénoûment mespéré ne soulageait pas le cœur de Desgranges. Il se sentait lourd et transi, comme s'il eût porté en lui un des blocs de marbre du Roc-de-Chère. Il restait assis au pied du figuier^ incapable de se lever et regardant mélancoliquement les légers remous du lac.
Neuf heures sonnèrent à l'église. Entre deux nuées, un rayon de soleil envoya un faisceau de lumière blonde sur le bourg et fit briller dans la verdure les toits rouges du Vivier. Alors, pour dégourdir son corps frissonnant^ Philippe se leva, regarda cette toiture qui souriait dans un nimbe de clarté, et se disant que là-bas seulement il retrouverait la joie qui l'avait abandonné^ il se dirigea vers le logis de Mariannette.
E fut Perronne qui vînt ouvrir au coup de sonnette de Desgranges. La tête de bois sculpté de la vieille servante avait quelque chose de plus rigide et de plus dur que de coutume. Loin de se détendre à Taspect de Philippe, les muscles de sa physionomie prirent une expression plus sévère et plus renfrognée. Sans répondre au bonjour du visiteur qui s'avançait délibérément vers le couvert des platanes, elle l'arrêta d'un geste peu accueillant :
— Mademoiselle n'est pas au jardin, grommela-t-elle; mademoiselle est malade.
— Malade 1 Est-ce possible? s'exclama Philippe effaré 3 je lai quittée hier si bien portante I
AMOUR d'automne 26f
-— Il y a beaucoup de choses comme cela, qui arrivent au moment où on les attend le moins, dit sentencieusement Perronne... Mademoiselle n esc pas malade au lit, mais elle a passé une méchante nuit; elle est fatiguée, et je ne sais si elle peut vous recevoir.
— Voulez-vous aller le lui demander ? insista anxieusement Desgranges.
Perronne lui tourna le dos et remonta Fescalier en grognant, tandis que son interlocuteur, très inquiet, arpentait* avec agitation les allées du jardin. Il se sentait la conscience chargée, et cette subite indisposition de Mariannette, rapprochée des dernières menaces de Camille, augmentait encore son trouble.
Au bout d'un mortel quart d'heure d'attente, Perronne reparut au bas de l'escalier.
— Venez! cria-t-elle d'un ton bourru.
Il la suivit docilement, et elle l'introduisit dans le salon, dont les volets entre-bâillés laissaient entrevoir leau bleuissante du lac, que le soleil commençait à illuminer. Le désordre et la demi-obscurité de cette pièce rappelèrent à Philippe sa première visite à M"® Diosaz, au mois de juin. — Qui lui eût dit alors que cette demeure du Vivier lui deviendrait si chère et qu'il y éprouverait de si poignantes émodons.^... Au moment où il faisait cette réflexion, une porte
ri
jatérale s'ouvrit, et Mariannecte apparut dans la pénombre.
Du premier coup d'oeil. Desgranges comprit que quelque chose de désastreux avait dû se produire depuis la veille. Les yeux bruns de la jeune fille avaient un fiévreux éclat ; ses cheveux, rassemblés à la hâte, retombaient en mèches folles autour de son cou, et sa simple robe noire du matin faisadt encore ressortir la pâleur cendrée de son visage.
— Chère enfant, s'écria-t-il, êtes-vous sérieusement malade?
En même temps, il s'avançait et cherchait à lui prendre les mains. Lentement, elle les lui retira et se recula :
— Non, non!... murmura-t-elle en détournant la tête.
Bien qu'elle fut révoltée de ce qu'elle avait vu et entendu la veille au Toron, elle osait à peine manifester son indignation. Elle était retenue par un sentiment de pudeur et de timidité, par une sorte de crainte respectueuse. Si graves que fussent ses torts. Desgranges restait pour elle rhomme supérieur, le conseiller dévoué pour lequel . Ue avait eu un culte. Sa noblesse et sa candeur d'âme étaient si grandes qu'elle se considérait elle-même comme coupable d'avoir écouté à la fenêtre du Toron. Elle ne se sentait
pas la force de reprocher à Philippe ses mensongeSy \ irce qu'elle rougissait de lui avouer en même temps de quelle façon elle avait tout appris. Le mouvement de répulsion provoqué par rapproche de Desgranges n avait pas échappé à ce dernier :
— Mariannettei... reprit-il très alarmé.
Elle rinterrompit en secouant tristement la tête.
— Non! répéca-t-elle d'une voix étouffée, il n'y a plus de Mariannette 1
— Je vous en prie, insista-t-il, parlez 1... Vous souffrez?
— Oh 1 oui, fit-elle du regard et du geste, et ses épaules frissonnèrent.
— Qu avez- vous?
Alors elle éclata : — Jai du chagrin, •.. beaucoup de chagrin ! balbutia-t-elle en sanglotant.
Il redoublait d'instances pour obtenir une explication. Il était enfin parvenu à lui saisir les mains; il les serrait dans les siennes; mais il les sentait glacées, flasques et comme mortes. Il essayait en vain de les réchauffer dans une caressante étreinte; elles restaient froides comme la neige; elles se dérobaient, elles le fuyaient. — De plus en plus effrayé et déconcerté, il cherchait à les ressaisir et répétait d'une façon décousue les mêmes mots, les mêmes supplications :
a68 AMOUR d'automne
— Ayez confiance en moi!... Parlez I... Qui vous a fait du chagrin?
— Vous, répondit-elle à travers des larmes.
— Moi! se récria-t-il, moi qui vous aime pardessus tout!
— Non! interrompit-elle de nouveau avec énergie, ne mentez plus... C'est inutile!
Eue s'aperçut qu'il lui avait repris les mains et elle les lui arracha.
— Tenez, continua-t-elle en s'essuyant brusquement les yeux, je préfère tout vous avouer... J'ai commis une indiscrétion... Vous pouvez me la pardonner, car j'en ai été durement punie ! . . . J'étais au Toron hier soir, près de votre fenêtre, quand cette dame vous parlait;... et j'ai tout entendu.
Il fut si atterré par cette révélation qu'il ne put articuler un mot; il demeurait en face d'elle, abasourdi, consterné, avec un nuage devant les yeux et de douloureux tintements dans les oreilles.
— Oui, poursuivit-elle, toute la soirée j'avais été tourmentée de l'idée que nous nous étions quittés fâchés... Alors j'ai voulu faire ma paix avec vous avant de m'endormir, et je suis montée au Toron avec Perronne; je l'ai laissée à l'entrée de f avenue, j'ai pénétré seule dans le jardin, et tout à coup j'ai entendu cette voix que je n'ou-
blierai jamais!... Je n'ai pu prendre sur moi de repartir, et j'ai écouté... Je sais que c'est mal, mais, je vous le répète, j'en ai été assez punie... J'avais beaucoup souffert lors de la more de mon père 5 hier, j'ai appris qu'on pouvait souffrir encore plus... J'ai entendu jusqu'au bout les «plaintes de cette femme... Oh! la malheureuse, bien que je ne sois pas payée pour l'aimer, je la prenais presque en pitié!... Par ce que j'éprouvais moi-même, je comprenais toute la peine que vous lui faisiez... Enfin, ajouta-t-elle avec une âpreté ironique, j'ai vu que vous vous laissiez attendrir et que vous la preniez dans vos bras,... à l'endroit même où vous m'aviez juré que votre cœur était libre et que vous n'aimiez que moi ! ., . Jw souffrais trop, je n'ai pu en supporter davantage .. Je me suis enfuie, et... c'est tout.
A mesure que Mariannette parlait, la confusion et le désespoir de Philippe s'accroissaient au point de lui donner une sorte de vertige. Il se sentait submergé comme par une houle sans cesse grossissante. Tout se soulevait contre lui pour l'accabler. La fatalité même voulait qu'après avoir assisté à la première partie de son explication avec Camille, Mariannette se fut enfuie sans entendre les seules paroles qui eussent pu le justifier ou tout au moins le disculper dans une certaine mesure. Il restait muet, pétri-
iîé^ devant la jeune fille qui venait de s'asseoir et qui, accoudée à l'un des bras du fauteuil, le front dans les mains, pleurait silencieusement. Après quelques minutes, elle reprit d'une voix faible comme une plainte d'enfant :
— Oh! oui, j'ai du chagrin!... beaucoup de chagrin!... Ce qui me peine plus que tout, c^est d'avoir perdu les illusions que je m'étais Eûtes sur votre compte... Quel besoin aviez-vous de me déguiser la vérité? Pourquoi Vous êtes-vous obstiné à me tromper avec une persistance si offensante?... Je vous croyais si honnête, sisincèrel... Je vous plaçais si haut!... Après mon père, vous étiez le premier dans mon cœur... Et maintenant!... Voyez-vous, ce n'est pas tant d'être revenu à votre amour pour cette femme que je vous en veux... C'est de vous être moqué de moi pendant deux jours entiers... Vous faisiez donc bien peu de cas de ma personne, vous aviez de moi une bien misérable opinion pour me traiter de la sorte?... Vrai, je ne le méritais pas, et votre mépris me navre plus que tout... Oui, plus que tout le reste!
Tandis qu'elle articulait ces derniers reproches, sa tendresse blessée, sa fierté humiliée, saignaient plus à vif, et les larmes la suffoquaient de nouveau. Philippe ne pouvait voir sa figure, qu'elle tenait cachée dans ses mains et qu elle inclinait
vers le dossier du fauteuil; mais il devinait la violence de ses sanglots ae mouvement convukif de ses épaules secouées. Le spectacle de ce chagrin, dont il était Tunique cause, lui déchirait le cœur. Il se pencha humblement vers elle, et avec un accent de profonde désolation :
— Mariannette! implora-t-il, Mariannette!
Elle écarta les mains et tourna la tête à demi.
— Ecoutez-moi, je vous en supplie !. . murmurait- il... Si impardonnables que soient mes torts, ne leur donnez point un caractère qu'ils n'ont pas... Moi, vous mépriser!... O mon enfant, si vous aviez pu lire dans mon cœur, pendant ces deux horribles journées, vous auriez vu tout ce qu'il renfermait pour vous de tendresse respectueuse... Si je vous ai déguisé la vérité, c'était pour ne pas froisser la candeur de votre âme, et c'était aussi par crainte d'effaroucher votre amour et de le perdre. . . A mon âge, on est si peu sûr du bonheur, qu'on a des peurs d'avare pour celui qu'on tient dans sa main... Quand je vous ai juré que j'étais libre, je parlais sincèrement; j'étais si heureux, si ébloui de votre amour, que j'avais oublié le passé... Je le croyais aboli... Lorsque j'ai vu qu'il se redressait contre moi, j'ai pris peur et j'ai perdu la tête... Oui, j'ai eu le tort grave de vous tromper, mais les apparences aussi vous ont trompée... Une
fatale malchance m'a rendu plus coupable à vos yeux que je ne le suis réellement...
Il vit passer une morne incrédulité dans les prunelles humides de Mariannette^ et il reprit avec plus de force :
— Vous ne me croyez pas?.,. C'est le juste châtiment de mon manque de franchise 3 mais je vous affirme, sur la mémoire de votre père, qu'entre cette femme et moi tout est fini désormais. .. Si vous aviez assisté jusqu'au bout à cette scène dont le hasard vous a rendue témoin, vous auriez vu que, malgré ce dernier baiser d'adieu, notre entretien s'était terminé par une rupture définitive... Je lui ai déclaré que nous devions nous quitter., , Elle est partie par le bateau de ce matin, et nous ne nous reverrons plus...
Mariannette s'était retournée brusquement vers Desgranges et elle le regardait avec une gravité triste :
— Vous ave^ eu tort de la laisser partir, répondit-elle d'une voix brève, elle vous aime, et elle a sur vous des droits que je n'ai pas... Il faut aller la rejoindre... Ne me considérez pas comme un obstacle; je ne compte plus, je vous rends votre parole et vous êtes libre...
— Mariannette ! s'écria-t-il, épouvanté par l'accent sévère et résolu de ses paroles, ne dites
■ * - Mil I -I
AMOUR d'automne 2J^
pas cela... C'est impossible !•• • Je ne l'aime plus... C'est vous que j'aime uniquement et passionnément !
Un navrant sourire sceptique courut sur les lèvres de la jeune fille.
— Vous le croyez... Vous êtes sincère peutêtre en ce moment comme vous Tétiez au Toron^ quand vous me juriez que vous étiez libre... Mai? espérez-vous me faire partager maintenant votre conviction ? Pouvez-vous me rendre la confiance que j'avais et que j'ai perdue ?..« Non, pas plus qu il ne m'est possible d'oublier ce que j'ai entendu... Ah I Dieu m'est témoin que je ne demandais qu'à ignorer votre passé ! Mais maintenant que je connais toute cette désolante histoire, comment voulez-vous que je n'y pense plus?... Si je me laissais persuader aujourd'hui, qui me prouve que demain je ne m'en repentirais pas? Chacune de vos marques d'affection me rappellerait que vous en avez donné de pareilles à une autre; à chaque instant, ce passé que je connais trop mettrait une ombre entre vous et moi; je vivrais dans la crainte continuelle d'un retour de votre ancien amour; je vous fatiguerais de mes transes et de mes soupçons, car, — : vous ne le savez pas, — je suis horriblement jalouse. . . Non, non, nous ne pouvons plus songer aux projets que nous avions formés.. . Allez retrouver
celle qui vous aime et que vous n'auriez pas dâ abandonner...
Philippe, le visage défait, la airppliait du regard, et s'accrochant à la même idée, comme un homme en tram de se noyer s'accfoche à une branche de saule, répétait obstinément :
— Je naime que vous,... je naime que voas> Mariannette I
— Que moi ! répliqua-t-elle avec amenume, en êtes-vûus bien sûr?.,. Et, en admettant que vous m*aimiez, croyez-vous que ce soit une affection solide ? Vous vous êtes trouvé à la campagne, au fond d'un village où toutes vos distractions ordinaires vous manquaient... Vous y avez rencontré une petite provinciale qui n'était ni trop sotte ni trop laide, et vous avez eu pour elle un caprice... une amourette, — n'est-ce pas ainsi que cela se nomme?... Vous avez pris cela pour un passe-temps, pour un jeu d'enfants... Seulement, quelquefois le jouet se brise quand on le manie trop rudement, et le vôtr^ est en morceaux..» Adieu, monsieur!
Elle s'était levée, et Philippe, ne pouvant la croire inébranlable^ essayait encore de la fléchir :
— Ne raillez pas ainsi, reprenait-il d'une voix tremblante, ne me condamnez pas sans rémission !.•• Si vous saviez comme je souffre de ma
AMOUR D AUTOMNE 27f
faute, vous ne seriez pas aussi impitoyable, vous ne vous montreriez pas aussi irritée!...
— Irritée l repartit-elle en secouant la tête, je ne le suis plus... Je suis triste et j'ai froid au cœur^ voilà tout, et vous ne pouvez rien contre cela. . . Je ne vous en veux déjà plus, car je me rappelle combien vous avez été bon pour moi avant...
avant cette folie, et cela m'aide à vous pardonner le mal que vous m'avez fait depuis... Je ne demande qu'à oublier et à être oubliée... N'insistez donc pas, vous ne me ferez point revenir sur la décision que j'ai prise ce matin... Je vous l'ai dit un jour, je crois, je suis très entêtée... Séparons-nous I... Les affaires pour lesquelles vous avez eu la bonté de me prêter votre secours sont terminées ou à peu près... Mon notaire fera le reste, et vous pourrez vous entendre à ce sujet avec lui...
— Oh ! Mariannette, interrompit-il, ne me fermez pas votre porte, laissez-moi au moins la consolation de vous revoir encore 1
— A quoi bon ? répondit-elle avec une âpre fermeté, nous n'avons plus rien à nous dire, et, après ce qui s'est passé, j'ai plus besoin que jamais d'isolement et de silence... Songez que maintenant tout le bourg a les yeux sur moi, et ne me compromettez pas davantage... Adieumonsieur Desgranges.
Elle s'était dirigée vers la porte par laquelle elle était entrée.
— Mariamiette 1 supplia-t-il en se précipitant vers elle. '
— Adieu t balbutia-t-elle en étouffant un sanglot.
La porte s'était refermée. Philippe se retrouva seul dans le salon désert où la lumière azurée du lac mettait une dansante réverbération. — Et, après avoir contemplé un instant cette porte implacablement close, il s éloigna lentement et quitta le Vivier,
E nouveau la bourrasque et Taverse se lamentaient autour du Toron. Les pluies de septembre étaient arrivées prématurément^ elles tombaient du del gris comme d'une écluse soudainement ouverte, et semblaient voiler pour toujours les montagnes, de la dme à la base. Le lac avait disparu sous les rafales de l'ondée. On le distinguait à peine, mais on entendait le choc de ses eaux troublées monter dans Tair brumeux, comme une plainte continue. — Enfermé dans son logis mal clos, Philippe écoutait avec une sauvage satisfaction ce déchaînement de l'onde et du vent, si bien en harmonie avec Tétat de son âme. Il ne songeait point à partir. Encore qu'il eût conscience de
son désastre, et bien que, lors de sa dernière visite à Mariannette, les paroles désenchantées de la jeune Bile ne lui eussent guère laissé d'illusions, il voulait espérer contre toute espérance. Il se disait que M"* Diosaz, en apprenant qu'il persistait à demeurer au Toron, serait touchée de sa persévérance et reviendrait sur une résolution prise dans un premier mouvement d'indignation. — Certainement sa colère était légitime, mais Philippe la jugeait excessive 3 il savait que tout ce qui e^st violent dure peu, surtout chez les jeunes gens, et il pensait qu'après quelques jours de réflexion, les rancunes de Mariannette se dissiperaient, de même que passeraient ces bourrasques et ces averses qui, en ce moment, faisaient rage dans le cieL
Il ne voulait pas croire que tout fût irrémé* diablement fini* Ce bonheur qu'il avait presque couché de la main ne pouvait s'évanouir, comme une feuille sèche qui tombe en poussière dès qu'on la serre entre ses doigts. L'amour de Mariannette lui était apparu comme le dernier port de salut pour son âme fatiguée. S'il le manquait, il pressentait que le reste de son voyage serait employé à errer sans but, d'agitations en agitations, sur une mer désolée et grise. Il ne pouvait s'habituer à l'idée de ne plus revoir la loyale et charmante figure de M^^ Dio-
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saz ; maintenant qu'il était sérieusement menacé de la perdre, il l'atman avec pins de force; Fattrait qui Tavaic séduit lentraînait vers elle avec une magie plus puissante encore. — Au bout d'une semaine^ il n'y put tenir et résolut de faire une nouvelle tentative pour être reçu au Vivier Entre deux averses, il se dirigea vers le logis Diosa^, et, avec de lourds battements de cœur^ il agita nerveusement la sonnette. Comme on tardait à ouvrir, il allait sonner de nouveau, quand la figure rébarbative de Perronne parut au-dessus du mur de la terrasse :
— MoMsieur, j'en suis bien fâchée, lui criat-elle, mais mademoiselle ne veut voir personne.
— Dites que c'est moi, insista Desgranges; j'ai absolument besoin de lui parler.
— Personne ! répéta l'impitoyable servante, et elle disparut.
Philippe contempla un moment d'un air stupide cette grille doublée de tôle qu'on refusait de lui ouvrir, puis, comme la pluie recommexH çait à tomber, il remonta au Toron.
Sa solitude lui parut plus affreuse. Il ne rentrait qu'avec répugnance dans le salon imprégné d'humidité, dont les boiseries avaient des craquements funèbres, et où il était hanté par le souvenir des deux femmes qu'il avait trompées tour à tour. Tout lui devenait insupportable : —
aSo AMOUR D^'AUTOMNf
le passée donc le séparait désormais un fossé pro* fond qu il avait creusé de ses propres mains ; — le présent, vide et silencieux, où il entendait fuir sa dernière espérance; — l'avenir enfin, qu'il n'envisageait qu'avec épouvante. — Les espoirs avortés, les remords tardifs, les regrets stériles, fermentaient dans son isolement comme (in tas de pommes pourries dans un cellier abandonné. « Les voilà, songeait-il, les fruits de la maturité I... Leur odeur moisie corrompt l'air tout à l'en tour 3 un sentiment sain et honnête ne peut plus vivre dans cette atmosphère viciée. Ah ! on a beau vouloir dépouiller le vieil homme, on ne se soustrait pas aux influences funestes des fautes et des faiblesses antérieures. Même quand on croit avoir arraché le passé de son cœur, on s'aperçoit qu'il y a laissé des semences; elles y germent, elles y poussent de vilaines tiges qui , dans leurs ' enlacements , étouffent les efforts les plus généreux et paralysent la volonté. •• Mariannette a eu raison; malgré sa jeunesse et son inexpérience, elle a eu plus de clairvoyance que moi, elle a compris qu'il n'y a pas d'union possible entre un cœur neuf, pur, entier, et un cœur usé où les vieux restes d'anciennes amours agitent leurs tronçons de reptiles mal tués... Et pourtant je Faim^ plus que jamais 1... Je suis attaché à elle par une de
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ces tenaces passions d'homme mûr qui adhèrent à la peau comme une robe de Nessus^ et qui durent jusqu'à la mort.. • »
Son amour, en effet, l'obsédai:^ et le brûlait plus violemment à mesure qu'il devenait plus désespéré. La beauté pleinement épanouie de M^® Diosaz lui semblait plus attirante et plus désirable, depuis qu'il avait perdu la certitude de la posséder. Il aurait donné le reste de sa vie pour pouvoir serrer encore une fois dans ses mains les mains fraîches de Mariannette, pour presser contre son sein sa jeune poitrine frémissante, pour baiser ses yeux purs et respirer la douce odeur de ses cheveux châtains. Il avait une joie amère à retrouver le souvenir de certains gestes familiers de la jeune fille, à se répéter certaines de ses intonations. N'osant plus retourner au Vivier, dont Perronne défendait l'accès avec la mine farouche d'un dragon des Hespérides, il s'ingéniait à trouver des gens qui avaient approché M"® Diosaz, et il attirait au Toron le vieux gardeur de chèvres de Perroir, auquel il faisait libéralement l'aumône, afin d'avoir la satisfaction de lui entendre parler de Mariannette. Ainsi, lentement, les journées se passaient, sombres, pluvieuses, maussades, et il ne pouvait se résoudre à quitter Talloires.
Les pluies cessèrent enfin. Après une dernière nuit orageuse, le ciel s'éclaircit. En s'éveillant^ Philippe fut tout étonné de voir les hautes cimes se découper entièrement blanches sur le ciel bleu. Pendant la nuit, la neige était tombée sut les montagnes, et cette blancheur éblouissante formait un contraste singulier avec le vert des pâturages, l'azur foncé du lac et les coloratic^n automnales des bois. Le rouge aurore des ceorisiers sauvages, le roux violacé des hêtres, IW pâle des trembles, éclataient en notes vives sar cet arrière-fond neigeux. Les reliefs des som*mets s'accusaient davantage en même temps qne les contours paraissaient plus veloutés. Sur la pente des pâturages élevés où la neige demeurait encore immaculée, les sapins épars prenaient des attitudes fantastiques; se détachant en noir sur le blanc, ils semblaient à chaque instant se mouvoir comme s'ils montaient à Fassaut des cimes les plus aériennes. — Las de sa vie cloîtrée, avide de mouvement, Philippe s'était empressé de quitter son logis, et comme la vue du village et de la route du Vivier lui causait un trop douloureux serrement de cœur, il s'enfonçait chaque jour phis avant dans les solitudes du Roc-de-Chère.
Ces bois silencieux et magnifiquement, nuaaces par l'automne plaisaient à sa tjristesse. N'étaiece pas là d'ailleurs qu'il avait promené ses pre-
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mières agitations, lorsqu'il commençait à aimer Màriannette? là qu'il avait goâté ses plus pures émotions? Il y était attiré par le désir d*y Tetrouver les traces de ses joies évanouies et aussi par un Êiible espoir d y rencontrer -M^* Diosaz. Ah! s'il avait pu, comme aux jours de Tété, la voir siffgir au détour d'un chemin, avec quelle humilité repentante il se fût précipité à ses pieds, en la suppliant de le prendre en pitié et de consentir à renouer la chaîne brisée de leur déli-* cieuse intimité I Là, certainement, au milieu de cette native apaisante, parmi tous ces souvenirs de la cbire après-midi passée près de la source de Pierre-Fitte, elle se serait attendrie et elle Itri eût accordé sa grâce. — A chaque bruit des branches froissées, à chaque rumeur dans les sentiers, Desgranges tressaillait et se retournait avec un battement de cœur. Mais chaque fois son espérance était déçue. Il ne rencontrait dans les chemins que des enfants occupés à ramasser des champignons, ou quelque pauvresse courbée sous un fagxot de bois mort.
Les taillis avaient déjà une mourante odeur d'automne; le sol était jonché de feuillages, détachés des arbres par les derniers orages. On n'entendait plus que le léger tournoiement des feuilles tombantes et la discrète chanson des rouges-gorges, ces oiseaux de l'arrière-saisoa.
Philippe ne retrouvait nulle part la gaité et la réveillante verdeur qui^ autrefois, lui avaient fait apparaître le Roc-de-Chère comme une solitude enchantée. Autour de lui, tout avait un air dalanguissement, de déclin et de décrépitude, et lui-même sentait intérieurement les atteintes de l'automne et les froides approches de la mortesaison. Comme^ cette pauvresse qu'il venait de rencontrer sur la pente d'une châtaigneraie, il descendait, lui aussi, le versant de la montagne et pliait sous le fagot de bois mort dont la vie l'avait chargé. — Au début de Tété, quand son nouvel amour lui avait mis une remontée de sève au cœur, c'étaient de vastes brassées de fleurs qu'il rapportait en imagination à son logis, et alors il lui semblait entendre des chants joyeux éclater dans tous les coins de la forêt. Aujourd'hui, son découragement intérieur lui montrait un paysage morne et dépouillé. Il n'avait plus d'autre perspective que de traîner jusqu'au bout son fardeau de branches desséchées, en pleurant sa félicité perdue. A quoi bon vouloir remédier à ce qui était irréparable? On ne remonte pas le courant et on ne rêve pas deux fois le même rêve. Il fallait laisser les jeunes s'apparier aux jeunes. N'était-ce pas la loi de nature?.,. La jeunesse ne retourne plus vers ceux à qui elle a chanté une fois son Cantique
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des cantiques. Les printemps refleurissent, les rossignols reviennent murmurer leur sérénade dans les vergers; mais d'autres générations jouissent de la fête et s'enivrent de la liqueur du Vin de mai. C'est la même musique et la même fermentation de la sève dans la forêt, mais ce ne sont plus les mêmes convives...
A mesure qu'il renouvelait ses pèlerinages mélancoliques au Roc-de-Chère, Philippe se convainquait davantage de cette dure vérité, et reconnaissait qu'il n'avait plus rien à faire à Talloires. — Les dernières opérations du partage étaient terminées; Mariannette s'obstinait dans son silence et sa réclusion ; l'indiscrète persistance de Desgranges ne pouvait que l'embarrasser et la compromettre. Déjà il lisait dans les regards des gens du bourg une narquoise et peu bienveillante curiosité; il comprenait que l'honnêteté et le souci même de sa dignité lui commandaient de partir.
Un soir, revenant plus las et plus découragé d'une de ses courses à travers bois, il prit soudain la résolution de faire ses préparatifs de départ. Quand la nuit fut venue, il procéda lentement à la confection de sa valise. Dans le désordre des livres et des vêtements épars* à la lueur vacillante des bougies, ce cabinet de travail, confident de tant d'émotions poignantes^
avait pris une physionomie funèbre. Cette dernière soirée était comme une navrante veillée dejs mort^, et Philippe^ en entassant ses habits dans une malle, éprouvait les afifres douloureuses d'un homme qui préparerait son propre ensevelissement. A la lumière tremblotante des candélabres, les figures peintes sur les portes semblaient se mouvoir conmie de lugubres apparitions, et, dans la pénombre, les phalènes entrées par la fenêtre ouverte cognaient leurs ailes au plafond avec un bruit sourd. Quand malle et valise furent bouclées. Desgranges rassembla les titres et les papiers relatifs à la succession Diosaz, les enferma dans une enveloppe, et, s'asseyant à son bureau, il écrivit à Mariannette la lettre d'adieu suivante :
« Vous trouverez sous cette enveloppe toutes les pièces qui intéressent la succession de votre père. Le partage a été homologué et les opérations du lotissement sont terminées. Le hasard vous a favorisée : votre lot comprend les vignes et les prés qui avoisinent le Vivier, ainsi qu'un tiers des bois de Chère, et, de plus, vos tantes doivent vous payer à titre de soulte une somme de vingt mUle francs, qui a été déposée chez votre notaire et que celui-ci emploiera en achat de rentes sur TÉtat. J'ai assisté moi-même à Tarpentage et au bornage des bois du Roc-de-
'fT-T
Chère. Ainsi toiy: est en ordre, et le mandat quie m'avait confié mon ami Diosaz se trouve entièrement rempli. Il ne me reste plus, en prenant congé de vous, mon enfant, qu'à vous demander pardon du mal que je vous ai fait. — Vous serez obéie; je vais partir, bien que mon cœur se déchire à la pensée de quitter le pays où vous vivez, et oh j'ai cru un moment trouver le bonheur que j'avais eu le tort de chercher jusqu'ici dans des chemins oà il n'est pas. Pourquoi ne peut-on retourner en arrière et recommencer sa vie?.. Si j'étais jeune, je ne m'éloignerais pas si docilement ^ je resterais ici, pour essayer, à forcé de tendresse, de regagner votre aflTection perdue et pour vous prouver que je suis encore digne de vous aimer* Mais j'ai fait mon examen de conscience, et j'ai perdu mes dernières illusions. Une partie de ma vie plonge déjà trop profondément dans le passé, et ce passé, plein d'erreurs et de Êdblesses, vous ne l'ignorez plus 5 une maudite fatalité vous l'a révélé et, je le sens bien maintenant, tous mes efforts ne parviendraient pas à effiicer l'impression mauvaise qu'il a laissée dans votre esprit. Comme vous me l'avez avoué avec une cruelle franchise, la confiance que vous mettiez en moi est morte; quand même vous essaieriez d'oublier, vos soupçons renaîtraient involontairement à chaque marque de tendresse
iS8 AMOUR d'automne
que je vous prodiguerais. Vous chercheriez à surprendre dans chacune de mes paroles d amour l'ombre de Tancienne passion éteinte, et vous souffririez inévitablement. J'ai pensé à toutes ces choses pendant les tristes semaines qui viennent de s'écouler; je me suis dit que même lorsque vous y consentiriez, je n'aurais pas Tégoïsme de vous condamner à un pareil supplice, et j'ai pris le parti de m'éloigner.
m Mais je m'en vais vous aimant plus que ja~ mais, ne pensant qu'à vous, n'ayant pour viatique que la mémoire des heures que j'ai vécues au Vivier. Si mon passé existe malheureusement encore pour d'autres, il n'existe plus pour moi. L'amour, le véritable amour que j'ai connu près de vous, remplira et adoucira seul le reste de ma vie. L'avenir pour moi se présente désolé et aride comme une forêt défrichée. L'unique plante verte qui y poussera encore sera votre adoré souvenir. — Adieu, chère Mariannette ! (laissez-moi une dernière fois vous appeler ainsi.) Vous êtes jeune, vous avez une longue suite d'années devant vous ; le chagrin que je vous ai causé s'évanouira comme ces nuages qui passent sur votre beau lac, et vous trouverez, ainsi que le souhaitait Diosaz, un jeune et brave cœur qui vous apportera la félicité à laquelle vous avez droit. Quand vous serez heureuse comme vous méritez de l'être^
donnez parfois une pensée à celui qui a été l'ami de votre père et le vôtre. Effacez de votre esprit la misérable soirée où notre amour s'est brisé, et si plus tard vous me revoyez dans vos souvenirs^ que ce soit comme aux premiers jours où nous nous sommes connus, quand nous revenions d' Angon par le lac, au soleil couchant, ou quand nous causions au clair de lune près des glycines de votre galerie. Pensez à moi en bon y ainsi que vous disiez au temps où vous m'aimiez encore... Moi, j'emporte votre chère image 5 je Taurai toujours au cœur et devant les yeux.... Elle réchauffera l'isolement où je vais m'enfermer en vous adorant toujours.
« Philippe. »
Le lendemain, quand il eut joint cette lettre aux papiers appartenant à M"* Diosaz et qu'il eut scellé l'enveloppe. Desgranges donna des ordres à la grangère pour le transport de ses bagages. Il s'était promis de partir par le bateau d'une heure, après avoir porté lui-même au Vivier le paquet contenant sa lettre. Mais à mesure que la matinée avançait, il ne pouvait se décider à quitter le Toron. Il y était encore dans l'aprèsmidi, regardant du haut du promenoir herbeux s'éloigner le bateau qu'il aurait dû prendre. Il s'ingéniait à chercher des prétextes pour retarder
son déparc, et il vaguait comme une âme en peine à travers les pièces sonores de l'appartement, qui avait déjà repris la morne physionomie particulière aux logis abandonnés. Enfin, vers trois heures, faisant sur lui-même un violent effort, il s'arracha à la contemplation de cette demeure où il avait enseveli les dernières illusions et les derniers restes de sa jeunesse^ il dit adieu à la grangère, et, emportant le paquet destiné à Mariannette, il descendit lentement vers Talloires, En chemin, bien qu'il eût renoncé à tout espoir, il se berçait encore d'un rêve confus : — peut-être, cette fois, Mariannette consentirait-elle à le recevoir? Peut-être s'attendrirait-elle en apprenant qu'il était décidé à partir?... Et alors il aurait du moins la consolation de ne s eloigner qu'après l'avoir vue. Il emporterait avec lui un dernier regard, un serrement de main, une parole de pardon...
Hélas! le rêve ne se réalisa pas. Dès qu'il eut sonné, la porte fut encre-bâillée par l'impitoyable Perronne, qui prit sa mine la plus renfrognée pour accueillir le visiteur importun :
— Inutile de vous obstiner, monsieur, ditelle en maintenant la grille à demi fermée et en passant sa tête par l'entre -bâillement, j'ai des ordres formels, et vous n'entrerez pas, à moins que vous ne me passiez sur le corps.
AMOUR D'AUTOMNE IÇI
— Apaisez-vcus, Perronne, répondit-il avec un sourire résigné, je n'ai pas l'intention de pénétrer chez vous de vive force... Je vous apporte des papiers qui appartiennent à M^^* Diosaz... Veuillez les lui remettre, et... c'est tout.
La servante saisit le paquet, et la porte se referma précipitamment. — Ainsi c'était fini; il ne restait plus à Philippe qu'à songer au départ, et il gagna tristement le port de l'Abbaye, où, sous l'auvent du ponton, ses bagages empilés attendaient le passage du bateau. Il tira sa montre: — quatre heures! — il avait encore une heure de répit. Il alla s'asseoir sous les peupliers, en face de l'amphithéâtre de montagnes qui domine Talloires, et, avidement, il emplit ses yeux de la merveilleuse beauté de ce coin de terre qu'il ne devait plus revoir et où demeurerait Mariannette.
Le soleil descendait rapidement vers le sommet du Semnoz, dans une jonchée de minces nuages pareils à des roses rouges effeuillées 5 le lac reflétait dans son eau verte et lisse leurs couleurs empourprées. Sur le port, en avant de l'Abbaye, les massifs de marronniers prenaient déjà des teintes d'un roux orangé, et plus loin, une vigne vierge, tapissant tout un mur de la vieille maison abbatiale, coupait d'une large tache cramoisie la masse fauve de^ feuilles
roussies par les pluies de septembre. La riche diaprure de ces couleurs ardentes se continuait dans les vignes et sur les hauteurs boisées^ très loin, jusqu'aux contreforts au-dessus desquels la Tournette montait dans un ciel d*un bleu de turquoise. Aux lueurs du couchant, la cime neigeuse de la montagne géante se teignait d'une exquise nuance rose, et sur ce rose suave une vapeur blanche, en s'élevant vers le Fauteuily mettait une ombre portée d'azur très clair. — Tout en contemplant la coloration si harmonieusement et si délicatement variée de ce paysage d'automne, Philippe se souvint que, le soir de sa première causerie avec Mariannette, elle lui avait longuement parlé de la Tournette, où elle était allée avec son père. Elle lui avait vanté l'éclatante profusion des fleurs rares qui y éclosent presque dans la neige, et le grandiose spectacle qu'on a du Fauteuil, Elle l'avait plusieurs fois engagé à tenter l'ascension, et même au Toron, pendant l'effusion de leurs premiers épanchements amoureux, ils s'étaient promis d'y monter ensemble un beau jour. — Philippe regardait les blancs flocons de vapeur s'enrouler autour des hautes cimes et y flotter comme de diaphanes apparitions 5 insensiblement, le désir lui vint de faire seul, avant de partir, l'ascension de cette montagne dont la virginale blancheur
AMOUR D AUTOMNE IÇ)
rattirait. — De cette façon, au lieu Jetre emporté brusquement par le bateau et de perdre de vue Talloires au détour du Roc-de-Chère, il pourrait encore contempler le lendemain, au lever du soleil, le village, le lac et son cirque de montagnes. Ce serait comme un pieux pèlerinage où il retrouverait le souvenir de Mariannette^ puis, après avoir envoyé un suprême adieu au Vivier et au Toron, il redescendrait vers Thônes et gagnerait la Suisse. ••
Il se leva précipitamment, donna de nouvelles instructions au pontonnier pour la direction de ses bagages, prit seulement avec lui son sac et son bâton de touriste, et courut frapper à la porte d'un paysan qui servait de guide aux amateurs de courses de montagne.
— Père Bastian, lui dit-il, croyez-vous que l'ascension de la Tournette soit encore praticable ?
Le guide répondit affirmativement. — On trouverait peut-être de la neige au-dessus des chalets; mais, en passant par Montmin, lui et son garçon se faisaient fort de conduire Desgranges au sommet du Fauteuil. Le baromètre était au beau, et le dernier quartier de la lune les éclairerait pendant la seconde partie de 1^ montée
— Pouvez-vous m'y conduire ce soir?
— Parfaitement, monsieur, le temps d'appeler mon garçon et de nous chausser; dans vingt minutes, nous nous mettrons en route.
Et, en effet, vingt minutes après, ils s'engageaient cous trois dans le raidillon qui monte à Saint-Germain.
AMOUR d'automne JÇf
E message de Desgranges avait été sur-le-champ remis par Perronne à Mariannette, qui se trouvait à ce moment sous les platanes, occupée à un travail de couture. La jeune fille ouvrit le paquet d'une main tremblante, car elle avait reconnu la voix de celui qui l'apportait, et, bien qu'elle fût décidée à ne plus le revoir, elle ne pouvait se défendre d'une violente émotion en le sachant si près d'elle. Quand elle reconnut l'écriture de Philippe, le tremblement de ses doigts redoubla. Elle lut le commencement de la lettre avec un sentiment de défiance, puis, peu à peu, ses dispositions hostiles furent combattues par un mouvement d'intérêt croissant, et quand elle ii/riva
aux dernières lignes, elle se sentit prise d'une sourde compassion. Il y avait dans cette fin de lettre un accent de tristesse et de désespoir qui triomphait de sa rancune. Tout en persistant dans son obstination savoyarde, elle ne pouvait s'empêcher de plaindre Desgranges, qu elle devinait malheureux et sincère, cette fois. Ses yeux se mouillèrent, et pendant quelques minutes elle ne vit plus les fleurs du jardin et le scintillement du lac ensoleillé qu'à travers une brume de larmes.
Bientôt elle éprouva le besoin de se lever et de s'agiter; sa poitrine était oppressée, et une surexcitation dont elle n'osait pas se rendre compte la poussait à changer de place, à marcher au dehors, au grand air. — Perronne était revenue travailler près d'elle.
— Inutile de reprendre ta couture, lui ditelle; pendant que je monte serrer ces papiers, va mettre ton chapeau de paille; je veux sortir.
— Sortir ? répéta Perronne, étonnée de cette brusque détermination.
— Oui, nous irons jusqu'au clos de l'Abbaye... On a dû y faucher les regains, et je veux voir si la besogne a été bien faite.
Dès que Perronne fut prête, elles quittèrent ensemble le Vivier, et, descendant vers le port, elles arrivèrent sous les marronniers juste un
quart d'heure après que Philippe avait quitté le ponton pour se rendre chez le guide. Furtivement, Mariannette jeta un regard vers Testacade où le bateau de cinq heures abordait 5 elle n'y vit aucun voyageur, et son cœur en éprouva un indéfinissable allégement. Elle longea d'un pas plus tranquille les murs de l'Abbaye et entra dans le clos.
Ce clos, qui avait été jadis une dépendance abbatiale, étendait ses prés mamelonnés entre les vignobles du Toron et les murs en ruine des vieux bâtiments conventuels. Les regains étaient déjà fauchés et mis en tas, rien ne laissait à désirer, et il paraissait de plus en plus évident à Perronne que la nécessité de surveiller les faneurs n'avait été qu'un prétexte pour Mariannette.
Après avoir fait distraitement quelques tours dans la prairie, la jeune fille venait de dépasser une encoignure formée par une tourelle drapée de lierre, quand elle aperçut dans le fossé une jeune paysanne occupée à entasser sur un tablier bleu les feuilles mortes détachées par les dernières pluies; et, tandis qu'au bruit des pas la ramasseuse de feuilles relevait curieusement la tête, Mariannette reconnut une de ses anciennes clientes du jeudi, Philomène Malfroy. — La spirituelle figure de chèvre de cette fille de dixsept ans avait subi une visible altération : ses
traits s'étaient allongés, sa bouche s'était élargie, ses hanches avaient plus d'ampleur, et dans ses yeux, autrefois rieurs et insouciants, on surprenait une expression anxieuse et quasi farouche.
— Bonjour, Philomène, dit M^® Diosaz, voilà plus de deux mois que je ne t'ai vue... Qu'es-tu donc devenue tout ce temps-là ?
Philomène baissait les yeux, et une grimace piteuse tordait ses lèvres.
— Pas grand'chose de bon, allez, mademoiselle, répondit-elle enfin;.,, je n'ai pas eu de chance, et il m'est arrivé un gros malheur.
— Un malheur! Quoi donc?
— Vous ne voyez pas ? reprit-elle, les regards toujours baissés, ça saute pourtant aux yeux...
' maintenant t
Elle s'était levée. La maigreur de son buste faisait ressordr ses hanches épaissies et son ventre gonflé, qui soulevait sa misérable jupe devenue t '>p courte sur le devj?.nt. — Perronne, plus perspicace et déjà scandalisée, haussait les épaules avec un grognement de mépris. Mariannette avait compris enfin, et une rougeur lui était montée aux joues.
— Petite malheureuse! murmura-t-elle. Voilà ce que tu as gagné à tes vagabondages !... Quel mauvais sujet as-tu donc pris pour amoureux.^
— C'est le Pierre Serraval, un garçon de
iMenthon avec qui j'étais allée à Fherbe ce printemps.
— Qpelle honte I... T épousera- 1- il, au moins ?
— Lui? s'écria-t-elle avec un rire amer, ah ! bien oui; il m'a déjà trompée avec une autre!... une fille de Veyrier, et ils sont partis ensemble faire les vendanges dans le Chablais... Dieu sait quand il reviendra... Ah! si seulement il pouvait revenir ! . . .
Elle s'était assise au bord du fossé, et, les poings dans les yeux, elle pleurait à chaudes larmes.
— Et quand il reviendrait? objecta Mariannette, qu'y gagnerais-tu, pauvre fille, puisqu'il t'a abandonnée et qu'il en courtise une autre ?
— Mais je l'aime toujours, moi! sanglota Philomène, et s'il revenait seulement, voyezvous, je lui montrerais tant d'amitié, qu'il reprendrait du goût pour moi et que nous pourrions encore être ensemble. • .
— Comment ! s'exclama M"* Diosaz stupéfaite, après t'avoir trompée il t'a plantée là, il s'en est allé avec une autre, et tu l'aimes encore?
— Qu'est-ce que vous voulez? répondit Philomène en roulant autour de son doigt les cordons de son casaquin, c'est plus fort que moi 3 il na qu'à me regarder, c'est comme s'il me
jetait un son : je n'ai plus d'autre vouloir que le sien, et aujourd'hui encore, s'il me regardait de la même façon, je lui pardonnerais tout de même.
— Dévergondée! grommela Perronne entre ses dents.
— Ehl quoi, tu pardonnerais à cet homme qui s'est moqué de toi et qui probablement te tromperait de nouveau?... Tu n'as donc ni pudeur, ni dignité, ni amour-propre.^
— Je ne sais pas, balbutia-t-elle enlevant les épaules, je l'aime 5... et, s'il me reveut, tour le reste m'est égal.
Marionnette demeurait silencieuse et interdite en face de cette petite sauvage, qui recommençait à pleurer et qui la regardait du coin de l'œil à travers ses larmes. A la fin, elle tira son portemonnaie, et se penchant vers Philomène^ elle lui mit de l'argent dans la main.
— Je te plains, soupîra-t-elle doucement; mais, si tu es coupable, ce n'est pas une raison pour que ton enfant en pâtisse. •• Prends ceci pour lui préparer une layette, et, quand tu n'en auras plus, reviens me voir.
Elle s'était remise en marche, choisissant, comme au hasard, un sentier qui montait dans les vignes, et elle s'éloignait toute pensive, tandis que Perronne emboîtait le pas derrière elle en bougonnant :
— Une fille de dix-sept ans, si c'est permis ! • . . On devrait la fouetter devant l'église !... Vous croyez avoir fait une belle prouesse, mademoiselle, et vous avez tout bonnement encouragé le vice !
M}^^ Diosaz ne répondait pas et continuait de réfléchir sans tourner la tête.
— Voilà comme vous êtes, grognait la servante ; vous vous laissez entraîner par votre bon cœur, sans vous demander où il vous conduira..» C'est comme ce méchant chemin, pousuivaitelle en exhalant de nouveau sa mauvaise humeur. Dieu sait si nous en sortirons !.• . ^
— Ne t'en inquiète pas ! riposta Mariannette impatientée 3 il nous mènera toujours quelque parc, . .
Elle songeait à Philomène. Elle se demandait si cette malheureuse ne venait point de lui donner une leçon d'indulgence, et si, en somme, malgré son manque de sens moral, jcette fille à moitié sauvage ne possédait pas un cœur plus chaud et plus aimant que le sien?... Etait-ce donc vrai que la vertu dessèche la sensibilité et que le souci de notre propre dignité nous endurcit? Le véritable amour devaît-il être aveugle au point de faire bon marché de tout ce qui n'esc pas lui? — Cette petite vagabonde était prête à pardonner à l'amoureux qui l'avait indignel
ment trompée, et elle, Mariannette, avait été impitoyable pour Philippe. Il l'avait suppliée, et elle l'avait repoussé 5 il était revenu, et elle lui avait fermé sa porte. Elle mettait son orgueil offensé au-dessus de tout; était-ce là le fait d'un cœur tendre et exempt d'égoïsme? — Elle aurait dû songer que cet homme qu'elle traitait si durement avait été bon pour elle. Avant de le juger si sévèrement, elle aurait dû mettre dans la balance son dévoûment et la sincérité de son repentir... Lui, plus âgé qu'elle et si supérieur par tant de côtés, avait-il donc hésité à humilier son amour-propre devant elle?... Elle le savait triste, découragé, solitaire, et elle allait le laisser partir sans un regard, sans un mot d'amitié!... Et si plus tard il devenait désespérénient malheureux, n'aurait-elle pas toute sa vie le remords de ce désespoir, qu'elle aurait pu empêcher en montrant moins de rancune et plus de bonté?...
Le sentier venait de déboucher sur la route du Toron, et Mariannette, qui n'y était pas revenue depuis la terrible soirée où elle avait assisté à la scène de M°* Ardiambault, s'était arrêtée indécise et le cœur serré.
— Nous voici sur la grande route, insinua Perronne, qui commençait à dresser l'oreille; retournons-nous-en, mademoiselle.
AMOUR d'automne ^O)
— Non! non! répliqua la jeune fille 5 poussons jusqu'à Écharvines.
Elle n osait pas s'avouer à elle-même qu'elle désirait passer devant le Toron 5 mais en luttant encore intérieurement contre ce désir, elle commençait à se demander si elle n'agirait pas bien en allant trouver Philippe.
EUç continuait donc à marcher sur la route qui s'élevait insensiblement jusqu'au plateau, en décrivant de longs lacets blanchâtres entre les prés. Bientôt elles arrivèrent en face des peupliers qui se dressaient en sentinelles de chaque côté de l'avenue du Toron. Mariannette, dont le cœur battait jusque dans sa gorge, s'était de nouveau arrêtée, frissonnante et pleine d'hésitation.
— Je pense bien que vous n'allez pas entrer dans cette maudite maison ! se récria Perronne, qui devenait de plus en plus méfiante ; ce seiait lâche, et, quant à moi, je n'y mettrai pas les pieds, mademoiselle l
Et pour témoigner de son intention fortement enracinée, la vieille servante s'était assise, essoufflée, sur un tronc de noyer qui gisait au bord de la route.
Mariannette ne répondait pas. Songeuse et les sourcils froncés, elle regardait les deux peupliers aux feuilles jaunies et l'avenue montante où le soleil déclinant jetait un dernier rayon rose.
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— Perronnel s'exclama-t-elle tout à coup d'un ton décide j attends-moi îd, j'entrerai seule.
Mais au moment où elle allait franchir le seuil de l'avenue, elle se heurta contre quelqu'un qui en sortait, et elle reconnut le vieux mendiant ■4e Perroir.
— Ah ! mademoiselle Diosaz, dit-il en soulevant son chapeau cabossé, bien des bonjours I... C'est donc vraiment fini, et le voilà parti, ce pauvre brave monsieur Desgranges I...
— Parti? répéta Mariannette d'une voix à peine articulée.
— Ehl oui,' ne le saviez-vous point?... La maison est fermée ; la grangère a brouetté ses bagages au ponron, et il est sans doute à Annecy, maintenant.
— Vous devez vous tromper, balbutia- t-elle, je viens du port, et il n'y avait personne au départ.
— Alors il aura pris le bateau de quatre heures qui descend vers le Bout-du-Lac ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'est plus au Toron... Et c'est bien fâcheux pour moi, ajouta le bonhomme en rejetant son havre-sac sur son épaule, un monsieur de si bon accueil et si offrant, qui me parlait toujours de vous, mademoiselle I... Ah ! je perds beaucoup en le perdant 1... Heureuse-
ment qu'il me reste encore de bonnes âmes comme
M ariannette ne l écoutait plus ; elle état devenue très pâle et avait les mains glacées.
— Tu as raison, Perronne, murmura-l-elle, je me sens fatiguée;.., retournons-nous-en.
\CT"w!>andis que Marîannette rentrait au Vitrr^ r^ vier, Philippe, en compagnie des deux Bastian, suivait le chemin acci-
denté qui monte, à travers les praiiies de Saint- Germain et les bois de Rovagny, jusqu'au coi de la Forclaz. Pendant quelque temps encore, le soleil couchant leur envoya ses derniers rayons roses, puis le crépuscule arriva rapidement et leur déroba la vue du lac. L'air, devenu plus frais, allégeait les fatigues de la montée. En avant, le fils de Bastian, leste et agile comme un écureuil, gravissait les sentiers abrupts avec l'entrain et la bonne humeur de ses dix-neuf ans. Philippe enviait la souplesse, l'élasticité, la gaîté de ce jeune garçon, sur les épaules duquel les
AMOUR D^AUTOMNB 307
bagages ne semblaient pas peser, et qui escaladait les rochers la chanson aux lèvres. — Il marchait, lui, plus posément à côté dii père, avec lequel il s'entretenait de Marcelin Diosaz, que le vieux guide avait beaucoup connu. C'était précisément Bastian qui avait accompagné le docteur et M"® Diosaz lorsqu'ils avaient fait, l'année d'avant, l'ascension de la Tournette, Ils avaient suivi cette même route et étaient allés coucher aux chalets de Lars, en passant par Montmin. — Philippe éprouvait une mélancolique satisfaction à suivre les sentiers où avait cheminé Mariannette et à songer qu'il s'arrêterait aux mêmes stations. Il se félicitait d'avoir obéi à la voix mystérieuse qui l'avait poussé vers les escarpements de la Tournette. C'était comme un dernier répit avant la séparation suprême. Il avait la consolation de se dire que le lendemain, au lever du soleil, il verrait encore le lac, le village et la place où se dressaient les toitures rouges du Vivier...
Au bout de deux heures et demie, ils aperçurent dans l'obscurité les lumières tremblotantes de Montmin. Ils y soupèrent sommairement, puis se remirent en marche. Leurs bâtons ferrés résonnaient sur le chemin rocailleux qui mène aux pâturages. La nuit était complètement venues mais le ciel, très étoile, laissait transpa-
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taitre faiblement les détails du paysage. Çà et là^ quelques massifs de sapins plaquaient une ombre noire sur l'ondulation plus claire des prés ou sur la blancheur grise des rochers^ à travers lesquels des sources coulaient avec un glou-glou pareil à un sanglot d'enfant. On pénétrait dans un ravin par une sorte d'escalier de pierres roulantes péniblement gravi^ et lentement on s'élevait vers la région des pâturages. Après cette ascension d'une heure parmi les gravats. Desgranges jouissait du plaisir de fouler enfin une herbe molle et touffue, d'où s'exhalait une verte senteur aromatique. Tout à coup la prairie s'évasait, se creusait en forme d'entonnoir, et, dans le fond de cette combe ténébreuse, les yeux distinguaient vaguement les toitures basses des chalets de Lars, où une lueur dansait comme un feu-follet.
Ces chalets de Lars avaient un aspect misérable. — Une cabane de planches, coupée en deux par une cloison de sapin, contenait la cuisine et l'atelier pour la fabrication des fromages ; à côté, séparée par une mare de purin où se reflétaient les étoiles, se trouvait l'étable des vaches, surmontée d'un fenil qui servait de dortoir commun. — A l'arrivée des voyageurs, la chaléianney qui habitait ce triste gîte avec son garçon, avait jeté des branches de sapin sur le
AMOUR d'automne 3O9
brasier flambant Jans un âtre de pierres installé au milieu de la cuisine ; puis, quand Desgranges et ses guides se furent réchaufles à cette flamme fumeuse, elle les conduisit dans le fenil, afin qu'ils pussent s'y reposer pendant quelques heures.
A peine étendus sur le foin, les guides et les gens du chalet s'étaient endormis de ce facile et plein sommeil du paysan qui a peiné pendant une longue journée 5 mais il fut impossible à Philippe de fermer les yeux. Il songeait à Mariannette, qui avait dû coucher dans ce même fenil, et, durant la première heure, cette songerie lui aida à supporter l'immobilité à laquelle il était condamné au fond de cette soupente ; mais l'odeur et les bruits étranges qui montaient de rétable où ruminaient les vaches , lui rendirent bientôt le gîte intolérable, et il se glissa dehors à tâtons, préférant attendre le réveil des guides en se promenant enveloppé dans son plaid.
Le spectacle de la prairie solitaire, se creusant comme une large et profonde coupe dans la nuit, avait quelque chose de solennel : — tout à Fentour, un silence religieux, interrompu seulement parles clochettes des vaches; et là-haut, un ciel criblé de milliers d'étoiles, reposant sur les crêtes des pâturages et les cimes des montagnes. — Philippe contemplait ces astres agran-
dis qui veillaient paisiblement au-dessus de sa tête. Tristement il comparait leur immobile sérénité à l'inquiétude fiévreuse qui s'agitait en lui, et il était tenté de leur crier d'une voix jalouse : « O tranquilles étoiles, comme vous semblez heureuses ! » Insensiblement, une blancheur lactée s'était étendue vers l'orient, au-dessus des pâturages, et le dernier quartier de la lune, dressant discrètement sa corne à l'horizon, veloutait les prés d'une lueur bleuâtre. Alors Philippe se rappela le soir où il avait assisté au lever de la lune, appuyé au balcon du Vivier, et un sanglot se noua dans sa gorge.
Tandis qu'il s'enfonçait dans ces ressouvenîrs, une rumeur partait du chalet; les guides s'éveillaient, et, dans la cuisine, la chaléianne faisait bouillir du café pour réchauffer seis hôtes 5 — puis ce café avalé, on repartait en file indienne à nrâvers les prés montueux, et on atteignait une étroite crête gazonneuse, qui s'allongeait comme un mur verdoyant entre deux obscures profondeurs.
— Ici à droite, monsieur, dit le père Bastian, est le chemin de Thônes... Si vous voulez redescendre dans la vallée du Fier, c'est par là qu'il vous faudra prendre au retour...
Philippe ne répondit pas. La seule perspective du retour par un chemin opposé à celui de Tal-
AMOUR d'automne 3II
loires augmentait son angoisse, et il n'y voulait pas penser. — L'herbe avait cessé pour faire place aux pierres roulantes. Les ascensionnistes commençaient à s'essouffler, quand, après un effort énergique, ils se hissèrent enfin sur l'étroite terrasse, frangée de neige, qui s'étend à la base du dernier bastion de la Tournette. Les étoiles s'éteignaient une à une dans le ciel plus clair et la lune pâlissait. L'air vif et glacé annonçait l'approche du jour. Ils contournèrent les assises énormes d'un mur de roches et se trouvèrent au pied de la tour calcaire qu'on nomme le Fauteuil. Les guides avaient été chercher des branches sèches cachées dans une excavation et avaient allumé du feu. Ce fut en rechauffant son corps à cette flamme pétillante que Philippe attendit le lever du soleil.
Mariannette ne lui avait pas exagéré les merveilles du spectacle offert aux touristes qui tentent l'ascension. De ces hauteurs neigeuses, sur lesquelles régnait un absolu silence, un panorama inoubliable s'étendait devant ses yeux, à mesure que l'aube blanchissait : — d'abord un premier plan de montagives aux formes encore indécises, puis à l'horizon, toute une dentelure de cimes d'un bleu foncé se découpant à l'infini sur un ciel couleur de safran , et au milieu de cette chaîne circulaire qu'il dominait de sa masse im-
At;OUR I> AUTO
posante, le Monc-Bknc avec son énorme dôme, ses pointes, ses tours et sessveltes aiguilles, qui semblaient de loin les fortifications et les clochers d'une étrange làlle de Titans. — Tout ce paysage alpestre était encore revêtu d'une idéale teinte d'azur, qui donnait à cette colossale cité l'aspect féerique d'un monde élyséen. Audessus du Mont-Blanc, dans le ciel pur, un petit nuage Ulas planait comme un messager aérien chargé d'annoncer l'aube nouvelle aux habitants de cette ville fantasdque. 11 se colorait peu à peu, devenait orange, puis vermeil, à mesure que le lever du soleil approchait. Tout à coup, l'astre surgît, pareil à une grosse étoile d'or, entre deux aiguilles lointaines ; immédiatement la coupole du dôme se nuança de rose, les premiers rayons lumineux volèrent comme des flèches sur toutes les dentelures des sommets, et soixante lieues de glaciers firent resplendir l'éclatante blancheur de leurs neiges immaculées. — C'était comme une soudaine révélation de l'éternelle jeunesse, comme un A(7^j/ina de lumineuses espérances. — Philippe ne sentait plus la fatigue de l'ascension ; son angoisse s'était dissipée ; il lui semblait que le réveil du jour au milieu de ces blancheurs virginales avait ressuscité la verdeur de ses jeunes années; il était secoué par un màgiaue sursum corda, et dans l'exaltauon qui lui
FT^rn
AMOUR d'automne ^I^
montait au cerveau^ il associait en un même acte d'admiration et d'amour les formes éblouissantés des montagnes et Tadorable image de Mariannette.
S'élançant impétueusement vers la brèche qui conduit au Fauteuily il escalada avec la fougue d'un garçon de vingt ans les échelons de fer à l'aide desquels on parvient à la dernière plateforme de la Tournette. Il lui tardait de revoir de là-haut le lac d'Annecy et le paysage familier du vignoble de Talloires.
Une fois installé sur l'étroit plateau glacé que balayait un vent âpre, Philippe eut d'abord quelque peine à s'orienter devant cet océan de montagnes aux vagues brumeuses : — chaînes de la Maurienne et de la Tarentaise, massifs du Dauphiné, longues crêtes du Jura, cônes verdoyants des Bauges. — Enfin, immédiatement au-dessous de lui, à de vertigineuses profondeurs, il reconnut le cadre montueux où le lac d'Annecy étalait dans la verdure sa nappe d'un gris bleuté. Tout y était encore confus et noyé d'ombre. Le soleil n'avait pas pénétré jusque-là 5 il affleurait seulement la croupe allongée du Semnoz et les crénelures de la montagne de Trélod. Peu à peu la lumière rose glissa sur les flancs de la gorge d'Entrevernes et fit flamber
les vitres du château de Duingt. Le lac com-
mença de miroiter ; sa surface et ses rives s'accentuèrent avec plus de précision. Les yeux braqués sur sa lorgnette^ Philippe distingua le Roc-de-Chère et ses verdures jaunissantes, le Toron et son promenoir sinueux, Talloires dans sa bordure de vignes, le petit port de l'Abbaye, le ponton avec son estacade minuscule comme un jouet d'enfant, et tout là-bas, comme un point rouge, les toits du Vivier... A la pensée qu'il fallait dire adieu à toutes ces choses aimées, son cœur se serra et il ne vit plus rien... Les larmes de ses yeux avaient troublé les verres de la lorgnette.
Un sentiment de révolte entra en lui à l'idée de partir. De nouveau, le lac et Talloires l'attiraient; un regain d'espoir verdissait dans son cœur. — Non, ce départ n'était pas possible; il n'avait pas assez lutté et il s'était trop tôt découragé. Le spectacle contemplé du haut de la Tournette lui rendait de l'énergie, et il songeait à lutter encore pour reconquérir l'amour de Mariannette. — Elle était depuis la veille en possession de sa lettre, elle lavait lue et elle avait dû certainement en être touchée. Qui sait si maintenant elle n'attendait pas anxieusement son retour .î^... Et s'il redescendait à Talloires, s'il revenait frapper à la porte du Vivier, qui sait si cette porte ne s'ouvrirait pas, et si le bon-
AMOUR D AUTOMNE 3If
heur d'autrefois ne recommencerait pas?... Il s'était calomnié : il se sentait encore assez jeune pour aimer et être aimé ! — Et soudain il était pris d'un violent désir de revenir sur ses pas. Chaque minute passée loin de Mariannette lui paraissait diminuer les chances d'une réconciliation, et il lui tardait d'être au bas delà montagne.
La plate-forme venait d'être envahie par une bruyante troupe de jeunes touristes du club Alpin. Leurs éclats de voix, leurs rires, leurs plaisanteries en face de ce spectacle dont Phi-* lippe avait espéré jouir seul, lui devenaient insupportables. Il se hâta de regagner les échelons de fer du Fauteuil, et retrouva ses deux guides qui achevaient un frugal déjeuner dans l'encoignure d'un rocher.
— Je pars en avant, leur cria-t-il, vous me retrouverez au chalet et nous redescendrons ensemble à Talloires !
Puis il s'élança sur le sentier neigeux qui contournait la muraille du Fauteuil, et commença de dévaler le long de l'arête schisteuse, avec une vigueur juvénile qu'il ne se connaissait plus depuis longtemps. — Elle était pourtant rude, la descente! Un soleil cuisant tombait sur les roches nues et brûlait les épaules de Desgranges 5 mais il n'y prenait pas garde et doublait le pas avec une hâte fiévreuse. Néanmoins, au bout
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d'une heure^ les difficultés de la marche^ jointes aux &tigues d'un nuit sans sommeil^ commencèrent à réprouver. Il traînait la jambe, et ses pieds gonflés s'endolorissaient même au contact de Fherbe des pâturages. Il arriva au chalet de Lars assoiffé, fourbu, aveuglé de soleil, le dos courbé et les traits tirés. En le voyant revenir si vanné et démoli, la chalcianne joignit les mains d'un air de compassion. Il lui demanda de lui indiquer un coin où il pût se laver et réparer le désordre de sa toilette; il ne voulait pas se montrer dans cet état piteux aux yeux des gens de Talloires. La bonne femme le conduisit dans l'arrière-réduit où elle emmagasinait ses fromages, lui apporta de l'eau tiède et le laissa occupé à bouleverser son sac pour y prendre du linge frais.
Maintenant déjà sa nouvelle tentative lui semblait plus chanceuse. Son espoir avait diminué à mesure que se rengrégeait sa fatigue. Au bout d'un quart d'heure, il entendit les guides qui arrivaient, et il reconnut la voix du père Bastian qui questionnait la femme du chalet sur son voyageur.
— Cesî-y le vieux monsieur que vous demandez? répondait-elle; il n'en pouvait plus, le pauvre homme, et il est en train de se rechanger dans notre resserre !
AMOUR d'automne ^IJ
On prétend qu'il suffit d'une flaque d'huile pour apaiser la violence du flot; il suffit aussi d'un mot bien prosaïque pour refroidir les plus belles effervescences de notre cerveau. Cette réponse jeta une douche glacée sur le crâne de Philippe. « Le vieux monsieur, » c'était lui qu'on désignait ainsi. Pour cette paysanne, il était déjà un vieillard. L'impression de caducité qu'il avait laissée à cette femme, il la produisait aussi sur d'autres 5 seulement, les autres gardaient poliment leur opinion pour eux, tandis qu'avec sa brutale franchise la chaléianne avait dit la chose tout à, trac. — « Eh bien! oui, tu es vieux!
murmurait-il intérieurement ; à quoi sert de te mentir à toi-même? Tu ne peux pas t habituer à cette idée que le temps a marché et que la décrépitude a déjà mis sa griffe sur ton visage. Tu t'efforces de te croire toujours jeune, et cependant la réalité se charge de te donner de rudes démentis. Te voilà exténué et fourbu après une course de montagne qui n'aurait été pour toi qu'un jeu lorsque tu avais vingt ans. Ta démarche et ta mine annoncent si bien le déclin que lafemme du chalet t'a sur-le-champ classé dans /a catégorie de ceux qui n'ont plus rien à voir avec la jeunesse. Tu parais même plus vieux que ton âge ! Ta volonté flottante, tes projets de départ sans cesse traversés par des velléités de
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retour à Tailoires, toutes ces indécisions ne sontelles pas elles-mêmes des signes de sénilité?... Et c'est à ce moment critique, alors que tu as la certitude de ta décadence, c'est dans de semblables conditions que tu veux recommencer une expérience qui ne ta point réussi une première fois? Le beau cadeau à faire à une jeune fille que ta tête grisonnante et ton cœur plein de défaillances! Non, non, rentre en toi-même:
la jeunesse doit aller à la jeunesse, et l'âge mûr ne doit plus songer qu'à opérer sa retraite en bon ordre. En t éloignant de Mariannette, tu as pris le parti le plus sage et le plus généreux 5 maintenant que le sacrifice est consommé, tâche d'avoir au moins le bon sens de persévérer dans ta résolution. Contente-toi de conserver le souvenir des belles heures passées au Vivier, et d'en embaumer cette vieillesse qui te menace et que chacun lit déjà sur ton visage I . . . »
Il boucla son sac, saisit son bâton ferré et alla rejoindre les guides, qui fumaient assis au seuil du chalet.
— J'ai réfléchi, dit-il au père Bastian, je redescendrai par Thônes... Attendez-moi seulement ici un quart d'heure.
Il s'éloigna lentement dans la direction des pâturages. — Sur ces versants herbeux exposés en plein midi, l'humidité du sol et
l'ardeur du soleil développent, même en automne, une flore exceptionnellement vigoureuse et variée. Tout autour du chalet, les prés étaient fleuris comme un jardin : — myosotis et gentianes d'un azur intense, cirses gigantesques, lis empourprés, aconits, digitales, scabieuses, centaurées bleues, toutes les plantes de l'été é:alaienc dans l'herbe des couleurs d'une extraordinaire vivacité, — Avec de tendres précautions, Philippe cueillit les plus belles et en composa un merveilleux bouquet qu'il enveloppa délicatement de feuiUes et de mousses fraîches, puis il retourna vers les guides :
— Votre fils m'accompagnera jusqu'à Thônes, dit-il au vieux Bascian; quanta vous, redescendez directement à Talloires. — En passant devant le Vivier, vous demanderez à pàrici- à M'^'' Dîosaz et vous lui remettrez ces fleurs... Portez-les suspendues à un brin de jonc, et ayez soin de les mouiller de temps en temps pour qu'elles ne se iàneni point en route...
Il lui adressa encore quelques recommandations, le paya largement, ainsi que la femme du I chalet' leur donna une poignée de main, puis
' d'une voix un peu étrarglée :
— Allons, s'écria-t-il, voici le moment de se quitter... Adieu et bon voyagel
Le jeune guide grimpait déjà en avant. Phi-
lippe gravit derrière lui la pente gazonneuse des pâturages. Arrivé sur la crête, il se retourna encore une fois, puis, à travers reffeuillement des fayards et des vernes, dont les débris tourbillonnaient autour de lui au vent du matin, il disparut dans le chemin de Thônes,
L est mîdî. En sortant de table, Mariannette est venue s'asseoir près des glycines de la galerie. Accoudée à la balustrade, elle regarde machinalement les vignes où mûrissent les raisins blancs et noirs, et le jardin où des rouges-gorges gazouillent dans les noisetiers. Sur les pampres rougissants se découpe en plein soleil la blanche silhouette d'un vigneron en bras de chemise, portant sur ses épaules cette hotte à longs manches que les Savoyards appellent une bannette, et coiffé du chaperon de toile grise matelassée qui garantit la nuque et le cou contre les froissements de la charge. Un sifflement déchire Tair calme, et Thomme s'arrête un moment pour suivre la Couronne de Savoie qui
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vient de quitter Duingt et descend vers le Boutdu-Lac. Mariannette^ elle, reste inatcenrive. Que lui font maintenant les passages des bateaux?... Elle regarde sans voir. C'est à peine si elle a conscience du monde extérieur; elle laisse sa pensée endolorie s*engourdir dans la paix profonde qui enveloppe le paysage. — La Couronne est déjà loin. Le lac, un moment troublé^ reprend sa sérénité assoupie et reflète dans son eau tranquille les feuilles jaunies des peupliers de Duingt, les tons d'ocre de la montagne de Rougemont et Tempourprement des vignobles. Une chaude couleur d or teint par places sa nappe bleuissante, et tout au loin ses rives se noient dans une vapeur dorée. Le paysage entier a pris la magnifique livrée de l'automne, et ces riches colorations, qui vont du jaune orange au violet roux, se fondent harmonieusement sous la tiède lumière du soleil de septembre.
Un coup de sonnette tinte dans le silence du Vivier, mais cette sonnerie même laisse Mariannette indifférente; elle n'attend plus de visiteur et ne détourne pas la tête. Cependant un bruit de pas lourds résonne dans le salon, et Perronne, ouvrant les battants de la porte-fenêtre, introduit un paysan hâlé et poudreux.
— C'est vous, père Bastian! murmure la jeune fille; qu'y a-t-il pour votre service.^ — Sou-
dain elle aperçoit un bouquet dans la main du guide, et regarde, étonnée, l'homme et les fleurs : ^— Que m'apportez-vous là?
— Ce sont, comme vous voyez, des fleurs, mademoiselle, répond le père Bastian, des fleurs de la Tournette, que M. Desgranges a cueillies. . .
Au nom de Desgranges, elle ne peut réprimer un tressaillement douloureux, et un pli sévère rembrunit son front, tandis que le guide continue* . .
— Nous sonmies montés là-haut hier soir, et ce matin, M. Desgranges s'en est allé par la route de Thônes avec mon garçon; mais, avant de partir, il a fait un bouquet et il m'a dit : <( Père Bastian, comme je ne reviendrai plus à Talloires, portez ces fleurs à M^'® Diosaz; priezla de les accepter en mémoire de son père et en souvenir de" moi... Surtout prenez bien garde qu'elles ne se fanent.. • » Je les ai soignées, allez, mademoiselle!... Tout le long du chemin, je les trempais dans l'eau des sources; aussi les voilà fraîches comme à l'heure oh il les a cueillies.
Mariannette est violemment troublée, mais elle n'en veut rien laisser voir :
— C'est bien, merci ! réplique-t-elle en indiquant au guide le guéridon placé derrière elle; — posez-les là... Perronne, va faire boire un verre de vin à Bastian !..«
Maintenant le guide et la servante sont partis 5 mais la jeune fille évite encore de regarder le bouquet. Elle reste accoudée et pensive en face du lac où poudroie une lumière dorée. — A quoi songe-t-elle? Sa rancune contre Philippe est-elle donc restée aussi tenace? A-t-elle gardé toujours aussi amer, le souvenir de Toffense, bien que l'offenseur se soit fiiit justice en s'éloignant? Ou bien est-ce ce brusque départ même qui Tirrite et qu'elle ne peut pardonner?.,. Elle demeure immobile, les sourcils fi^oncés, le regard morne et perdu dans le vide. — Un nouveau coup de siiHec trouble la tranquillité du lac 3 l'agitation des aubes fait scintiller l'eau bleue et allonge de larges remous écumeux vers les berges endormies : c'est la Couronne de Savoie qui remonte vers Annecy avec ses passagers. — Mariannette regarde le bateau fuir vers le Roc-de-Chère en laissant derrière lui le bouillonnement de son sillage argenté, et elle songe aux voyageurs qui passent et ne reviendront plus.,. La Couronne s'est évanouie parmi les chaudes vapeurs qui mettent comme de l'or fluide dans l'atmosphère. Le paysage a repris sa physionomie ensommeillée. — Sous la loggia^ une pénétrante odeur de plantes alpestres se répand dans Tair attiédi. Mariannette tourne la tête, et ses yeux se fixent sur le bouquet de la Tournette 2 — les fleurs
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ont conservé leur fraîcheur matinale; les gentic^ nés et les myosotis des glaciers ouvrent leurs corolles bleues^ veloutées et tendres comme des regards amoureux. Lentement, la jeune fille prend le bouquet dans ses mains et le contemple avec mélancolie ; lentement elle se lève, va remplir deau un vase de grès, y plonge avec de délicates précautions les plantes montagnardes 5 puis, tout à coup, ses yeux se mouillent, son front se penche et ses lèvres se posent doucement sur le dernier souvenir de Philippe.