RUE AUBER
J/ 2 ô'h'titT^
FrC 11 1R92
Sous un ciel du Nord, une maison étroite, avec un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée sous un haut pignon en maçonnerie compacte où s'ouvre, au milieu, une petite fenêtre carrée dont la jalousie verte claque au vent. La maison forme enclave dans les vastes bâtiments de Tarsenal et s'y appuie d un côté; elle est comme écrasée par cette massive construction, prolongée jusqu'au rempart, qu'on aperçoit au bout de la rue, avec la porte de ville voûtée sous laquelle glisse un jour de cave. De l'autre côté de la petite maison, une grille, enlacée de lierre et de plantes grimpantes, précède un jardin à la française avec plates-bandes fleuries et
carrés de gazon géométriques ; au milieu, une élégante villa : c'est la demeure du conseiller Archibald Werner. Entre ces deux puissants voisins, la petite maison au pignon pointu, grise, décrépite, vieillotte, f^iirerait assez bien par ses dimensions exiguës, son humble aspect, le logis d'un concierge, garde-consigne ou tout autre fonctionnaire subalterne. Elle appartient à un modeste employé à la mairie, M. Charles Dauny, qui l'habite avec sa femme et ses enfants.
Deux pièces seulement à chaque étage, diminuées encore au rez-de-chaussée par une étroite allée qui traverse la maison ; de la porte d'entrée, dont le bois fendillé, craquelé et le marteau de fer rouillé attestent la vétusté, comme aussi la négligence ou la pauvreté des maîtres du logis, on aperçoit les marches de grès usées de l'escalier en forme de vis qui s'enroule autour d'un pilier central noirci et lustré par le temps. De petites baies ouvertes dans la cage extérieure, sans vitres ni châssis, y versent un jour terne, et, selon la saison, la pluie et le givre, ou bien la poussière noire des charbonnages. La pièce principale, en bas, sert à la fois de salon, de salle h manger et de cabinet de travail ; une table ronde au milieu, des chaises de paille, un grand biu'eau à cylindre près de la cheminée et un fauteuil de cuir forment, avec une pendule à
coloQDes et des flambeaux désargentés, tout le mo- \
bilier. Au fond, une porte vitrée mène à la cuisine, ;
effroyablement noire, aveuglée par Timmense ]
muraille de l'arsenal, dont la sépare seulement un <
étroit boyau, large tout juste assez pour mouvoir le bras de la pompe qui en occupe un des angles ; cuisine et cour sont imprégnées de cette humidité épaisse, rancie, qu'on respire dans les cryptes. Cette odeur de moisissure gagne le corridor d'entrée où s'écoulent, dans un ruisselet à découvert, les eaux ménagères.
Le premier étage reproduit la même disposition que le rez-de-chaussée. Une belle chambre sur la rue est occupée par M. et madame Dauny ; une autre, sur la cour, n'est pas habitable ; l'unique fenêtre, en partie murée par les exigences militaires et réduite à l'état d'imposte, la condamne à n'être qu'un lieu de débarras, emcombré de porte-manteaux, de caisses et d'armoires.
Les enfants de la maison, un garçon et une fille, se partagent, au dernier étage, deux petites mansardes taillées dans les hautes déclivités du toit et qui se commandent l'une l'autre.
Dans la première, la moins jolie de ces mansardes, un soir de juillet, se tenait debout sur un escabeau, devant une lucarne en œil-de-bœuf percée dans la toiture, une jeune fille de quinze ans en-
viron ; elle était habillée pour la promenade, d'une fraîche robe de percale lilas fort simple et coiOTée d'un chapeau de paille qui laissait déborder la masse souple et frisante de ses cheveux châtains à reflets d'or bruni ; les rubans de satin blanc encadraient Tovale délicat de son visage teinté de rose pâle. La chaleur avait été extrême tout le jour ; Tair, encore brûlant, était alourdi par la poussière suspendue dans l'atmosphère. De temps en temps, un souffle court et brusque palpitait dans les feuillages du jardin voisin comme le coup d'une aile invisible aussitôt lassée. Lise Dauny tendait la tête au dehors pour aspirer ce souffle rare. Quelquefois, un roulement de tambour attirait ses yeux vers les vastes cours de Tarsenal, où circulaient quelques soldats parmi les rangées de canons et d'affûts et les entassements de boulets. En se penchant sur la gauche, elle pouvait apercevoir un coin du jardin du conseiller Wemer, d'où montait vers elle le parfum des résédas et des clématites. Tout au loin, en face, la hgne plate du rempart coupait l'horizon et lui cachait la grande plaine unie, la riche et monotone plaine de la Flandre française qu'elle aimait tant : sortir de la ville captive entre ses murailles, courir sur la pente gazonnée des glacis, cueillir les fleurettes champêtres, myosotis bleus, iris jaunes à cœur de velours, con-
templer les lourdes têtes brunes des roseaux pliants ou le frisson d'un saule sur le bord d'un fossé, respirer l'odeur acre du marécage, les saines senteurs de la terre labourée ; suivre le long du canal rigide, entre ses berges hautes, le glissemenf lourd des chalands remorqués par le pas cadencé des matelots, c'étaient là ses plus vifs plaisirs. Mais ce jour-là, ce jour de dimanche, il s'agissait de tout autre chose; on allait, en famille, à la place d'Armes, entendre la musique militaire et assister au défilé du beau monde. De temps en temps, de la chambre voisine, dont la porte était ouverte, une voix agitée, impérieuse, l'appelait :
— Lise!... Quelle cravate?... Claire ou foncée!... Et quel gilet?... Dis-moi donc, à quoi penses-tu?
Elle répondait avec une petite moue d'indulgente moquerie. Au bout d'une minute, la même voix reprenait :
— Lise!... Prôte-moi ton épingle... le petit trèfle à quatre feuilles que ta donné madame Werner.
— Si je te la prête, tu ne voudras plus me la rendre.
— Mais si... sois donc tranquille. Tiens, puisque tu n'as rien à faire, brosse mon chapeau. Est-il assez laid, assez hérissé et roussi I... Et ce pantalon, qui me vient à la cheville... Miséricorde! vais-je être fagoté avec cela I
Il allait, venait, affairé, maussade, et chaque fois qu'il entrait chez sa sœur, une forte odeur de pommade et d'eau de Cologne neutralisait pour un instant les fines émanations de fleurs qui montaient du dehors par la lucarne ouverte. Lise se prêtait complaisamment aux fantaisies de son frère, puis reprenait, patiente, son poste d'observation sur l'escabeau.
Un coup, frappé à la porte, lui fit tourner la tête, et presque aussitôt apparut une figure blême, tachée de rousseurs, sous des cheveux roux ébouriffés, avec un regard effronté, gouailleur, à la fois sournois et taquin; un bras s'allongea, maigre, suivi bientôt d'un corps chétif, bizarrement contourné. Le nouveau venu fit claquer ses doigts à la façon d'un écolier qui demande une permission.
— PsttI pstti mam'selle Lise, s'il vous plaît, permettre de passer?... Heinl mam'selle Lise?
Et, sans attendre la réponse, un garçon de seize à dix-sept ans, grêle, presque contrefait, entra sur la pointe des pieds, battant l'air de ses deux bras, comme pour garder un équilibre difficile ; on eût dit qu'il marchait sur du verglas. Il se dirigea vers la chambre d'Arthur avec toutes sortes de grimaces étranges, où un air de défi insolent se dissimulait mal sous une humilité hypocrite. Lise, debout sur son escabeau, n'avait pas dit un mot ni fait un
mouvement; mais sa figure se colora d'indignation quand le nouveau venu, arrêté brusquement devant le Christ suspendu près de son lit, au-dessus d'une petite vierge de plâtre et d'un rameau bénit, fléchit ironiquement le genou, se frappa la poitrine à grands coups en marmottant avec volubilité des syllabes grotesques. Puis, dans un éclat de rire, il se releva d'un bond et s'élança dans la chambre d'Arthur, où les deux garçons s'enfermèrent à clef aussitôt.
Rien de plus différent, en apparence, que ces deux jeunes gens : le contraste était absolu. Arthur, d'une taille mince, élégante, avec des traits réguliers dont la pâleur s'éclairait de deux grands yeux d'un bleu sans reflet et sans ombre, rendus plus saisissants par le large cercle bistré qui encadrait les paupières, était indolent, paresseux, sans initiative et sans énergie; il traînait sa vie comme un fardeau trop lourd, dont il aimait à se décharger sur les autres. Arsène Lassagne, fils d'un médecin intelligent, à qui ses opinions radicales avaient fermé la clientèle aristocratique du pays, et qui en avait conçu un ressentiment extrême, était laid et mal venu, obséquieux, insolent, indiscret, curieux, mais avisé, habile h mille expédients, mille industries et trafics singuliers à l'aide desquels il réussissait à se procurer quelque argent. 11 s'était fait le pourvoyeur général de ses camarades de classe, qu'il fournissait
de plumes, de crayons, de friandises, et de livres prohibés. Au courant de tous les bruits de la ville, du cours de la Bourse, des scandales du jour, des questions litigieuses, il connaissait les marchands, les revendeuses, les gens d'affaires, possédait Fart de s'insinuer, de se rendre utile ; dès son plus jeune âge il avait su le prix des denrées, les procédés nouveaux économiques et pouvait en remontrer aux meilleures ménagères. En revanche, le pire des écoliers, détesté des maîtres et justement suspect à Tadministration. 11 s'était constitué, depuis de longues années, le garde du corps, le défenseur d'Arthur, qui, par une sorte de fatalité, était toujours ou croyait ôlre en butte aux persécutions et à l'antipathie de ses camarades. Quand Arthur, humilié, craintif, fuyant les avanies et les bourrades, traînait sa haute taille nonchalante le long des murs sans oser une seule fois faire face à l'ennemi, Arsène, hargneux et rageur, tenait en respect, malgré sa petite taille, les plus audacieux. Ce dévouement de chien fidèle plaidait seul pour lui près de Lise, et probablement aussi près de M. et madame Dauny.
Cependant des sons cuivrés retentissaient au loin et arrivaient par bouffées, comme un appel. Lise s'étonnait de la lenteur de son frère à s'habiller ce jour-là. Elle se disposait à le presser un peu, lorsqu'il parut suivi d'Arsène.
— Allons donc, paresseux I dit- elle gaîment. Et, aussitôt, avec une admiration naïve ;
— Oh I que tu es beau !... lu as Tair d*un prince.
C'était vrai : ce mince visage efféminé, cette languissante pilleur, faisaient penser à de certains Valois; il ne manquait que la moustache en croc sur cette lèvre, à peine teintée encore d'un duvet blond. L'admiration de sa sœur le laissa insensible.
— M. Leroc est là, dit-il d'une voix basse, altérée, Lassagne l'a vu entrer.
Lise, subitement, devint inquiète :
— Le censeur !... Que vient-il faire ?
Et chagrine, elle ajouta :
• — Quelque plainte contre toi, bien sûr.
Avec un geste équivoque, il se dirigea vers l'escalier, dont il descendit quelques marches, la tête en avant, le cou tendu, écoutant. Lassagne le suivit avec lenteur, non sans renouveler à l'adresse de Lise ses singeries accoutumées : le menton allongé, avalant ses joues blêmes pour se donner un air ascétique, il portait à deux mains, avec solennité, son chapeau mou, comme un ostensoir, ainsi qu'il l'avait Ml faire aux processions, et, les yeux baissés, bénissait l'assistance. Cette comédie était perdue pour Lise, attentive seulement au trouble visible de son frère. Appuyée à ses côtés, contre le pilier de l'escalier, elle prêtait l'oreille à tous les bruits d'en bas.
De Tétroite spirale montait, malgré la chaleur du jour, une froide et fade haleine; et, dans la cour, une goutte d'eau lente qui tombait, de seconde en seconde, du robinet de la pompe, marquait vaguement, comme d'une larme, la fuite de Theure. Des paroles indistinctes s'élevaient; bientôt ce fut un bruit de pas, de chaises remuées, puis quelque chose d'étouffé; de plaintif, gémissement ou sanglot; la porte extérieure s'ouvrit et se referma avec un ébranlement sourd de toute la maison. Alors une voix impérieuse appela Arthur, une voix rauque, étranglée, qui fit passer un froid dans les veines. Arthur, instinctivement, avait fait le mouvement de fuir; mais un second appel, plus rude, le tira de force en avant; il obéit, descendit lentement, raidi, automatique, comme une bête peureuse. On entendait distinctement des sanglots, c'était la mère qui pleurait. Une exclamation de colère accueille Arthur, la porte se referme sur lui, et c'est alors un bruit sourd où se mêlent des menaces, des paroles confuses, éplorées, violentes, et je ne sais quelle trépidation continue, effrayante. Lise, toute pâle, restait suspendue, en quelque sorte, au pilier où sa main s'était attachée. Lassagne avait disparu...
Toujours des mots de colère, en bas, des supplications, puis, le fracas d'un meuble brusquement poussé, d'unechaise qui tombe, d'uneportequi s'ouvre;
maintenant, c'est une fuite éperdue, haletante.
— Arthur !... Mon pauvre Arthur I
11 la repousse d'un geste farouche et passe, les cheveux en désordre, les joues marbrées, la cravate dénouée, son ;îo1 arraché. Il se retourne un instant, pâle de peur et de rage, montre le poing avec une imprécation et disparaît. Lise, terrifiée, Tenlend verrouiller sa porte et descend lentement, toute tremblante.
Son père était seul. Par la porte vitrée, entrebâillée, on entendait, au fond de la cuisine, la mère gémir. Dans son grand fauteuil de cuir, à sa place habituelle, M. Dauny assis, le coude sur le bureau, tenait son front appuyé sur sa main; à terre, un livre gisait foulé aux pieds, avec des lambeaux de feuillets arrachés, épars, et tout à côté, une canne brisée... Lise, le cœur gros de larmes, s'assit sans bruit sur sa petite chaise près de la fenêtre.
Dans la rue, chaude encore des splendeurs d'un beau jour d'été, passaient rieurs, endimanchés, des groupes d'amis, des familles paisibles, des visages . contents, enfants, jeunes gens, jeunes filles parées qui jasaient et folâtraient, tandis que derrière la fenêtre close et le rideau baissé, comme d'une prison, elle regardait passer la joie des autres. Au loin, s'exhalaient les derniers accords de la musique mi^ litaire, et la sonnerie de la retraite circulait à travers
la ville, tantôt plus rapprochée, tantôt plus lointaine... Peu à peu, les promeneurs devinrent rares: Tombre envahit la salle basse. Les soupirs s'étaient lassés dans la pièce voisine, et le silence rcgnait- M. Dauny n'avait pas bougé; affaissé, le front courbé, il semblait figé dans une sombre méditation.
Lise à peine osait le regarder à la dérobée et ne respirait qu'avec gêne, de peur d'éveiller son attention. De tout temps, elle avait craint son père et ressenti en sa présence une timidité insurmontable. Sa grande taille voûtée, son teint bilieux, de sévères yeux gris enfoncés sous des sourcils en broussailles, un visage maladif et morose où le sourire n'apparaissait que par surprise et à regret ; une voix sùche, mordante, tout cet aspect triste et dur, et surtout la violence irritée de son caractère avaient terrifié son enfance. Elle s'était vite aperçue, pourtant, qu'elle était préférée à son frère, qu'elle trouvait grâce toujours quand Arthur était traité durement et parfois avec une rigueur extrême. Loin de lui plaire, cette partialité de son père la révoltai4 comme une injustice, et elle prenait en toute circonstance, autant que le respect le permettait, la défense de son frère.
Quelle que fût cependant la sévérité habituelle de M. Dauny, jamais le châtiment ne lui avait paru, comme ce soir de juillet, oppressif et brutal; les débris épars sur le sol, les tronçons de la canne
brisée disaient assez quel traitement avait subi Arthur; elle en avait le cœur ulcéré.
La nuit cependant était venue; dans Tobscurité noire de la salle M. Dauny n'avait pas fait un mouvement ni poussé un soupir.
Cette immobilité, ce silence, à la fin firent peur à sa fille; d'une voix basse, elle murmura:
— Père, cs-tu malade ?
Il souleva sa tête lourde et lui fit signe d'aj)procher. Elle devina plus qu'elle ne vit ce signe dans Tobscurité cclaircic seulement par la faible réverbération du gaz de la ruo à travers la blancheur des rideaux. Elle s'avança vers lui, se baissa pour l'em- Drasser et s'aperçut que son visage était baigné de larmes. Comme il fallait qu'il fût malheureux pour pleurer, cet homme sévère et fort I Quelle secrète, cuisante blessure saignait ainsi dans l'ombre? Quelle déception, quel désespoir? Elle n'osait l'interroger, mais sans qu'il parlât, il était justifié. Assise sur ses genoux, la têle sur son épaule, doucement elle le baisait, et cette lente, constante caresse, apaisait le malheureux père. Ils restèrent longtemps en celte étreinte ; pour la première fois peut-être une entente se faisait entre leurs âmes.
Ce fut seulement le soir que Lise apprit par sa mère qu'Arthur était chassé du lycée, ainsi que son ami Lassagne et deux autres élèves internes. Le
crime des coupables, elle ne put le démêler clairement à travers les larmes et les récriminations de madame Dauny; il lui parut qu'il s'agissait de livres défendus introduits en fraude et de correspondances illicites. Le fait certain, accablant, c'est que son frère, qui était boursier et instruit gratuitement au lycée, allait être expulsé et privé désormais de tout moyen de continuer ses études.
M. Dauny, au premier moment de sa colère, avait décidé que son fils serait mis en apprentissage, ou embarqué à son choix sur un vaisseau de TÉtat. Les larmes de Lise et de sa mère, la secrète révolte de son propre cœur, le fléchirent cependant. Arthur, atterré à la seule idée de manier Toutil ou de grimper dans les haubans, multiplia les signes de repentir et de soumission et s'engagea solennellement à cesser toute relation avec Arsène Lassagne, dont on accusait la pernicieuse iniluence. Celui-ci avait, du reste, quitté la ville, son père, à prix d'argent, ayant réussi à le faire admettre dans un pensionnat de Lille. M. Dauny n'avait pas le moyen de faire les mêmes sacrifices. Il fut décidé qu'Arthur entrerait comme petit clerc, saute-ruisseau, chez un avoué de médiocre renom, et le riche voisin des Dauny, le conseiller Archibald Werner, s'offrit obligeamment à le préparer au baccalauréat.
Peu à peu, la vie reprit son train accoutumé.
Chaque matin, M. Dauny se rendait à son bureau de l'hôtel de ville, péniblement appuyé sur sa canne, — une canne neuve qui n'avait eu aucun contact avec les épaules du fringant Arthur. M. Dauny souffrait depuis plusieurs années d'une affection des reins qui ajoutait à l'irritabilité de son humeur naturellement morose.
Madame Dauny, soumise dès longtemps à la domination de ce caractère impérieux et sombre, avait contracté l'habitude d'un gémissement continu et, même dans ses rares moments de satisfaction, elle gardait une attitude attristante de chien battu. Lorsqu'elle énumérait d'une voix pleureuse, à la femme de ménage qui la servait, les ingrédients du pot-au-feu, elle semblait toujours conter des catastrophes, et les carottes étaient séparées des navets par des soupirs à fendre l'âme. L'après-midi, on la voyait journellement près de la fenêtre de la salle basse entre une petite table chargée de ses modestes ustensiles de travail et une vaste corbeille d'où elle tirait, comme d'un réservoir inépuisable, du linge à repriser, des bas, des pelotes de laine ou du coton, et toujours geignant, elle maniait l'aiguille jusqu'au soir avec une inconcevable dextérité. Entre ce pèro malade, le gémissement ininterrompu de sa mère, le caractère équivoque et inquiétant de son frère, Lise grandissait, un peu frêle et délicate, comme
une douce fleur éclose dans lombre d'une cave pousse sans soleil et sans gaîté. Elle ne se trouvait pas malheureuse cependant, parce qu'elle ne faisait aucun retour sur clle-mcme et qu'elle accomplissait chaque jour sa tâche avec le seul souci de ne pas mériter de reproches. Cette obéissance zélée était Tunique intérêt qui animât la longue et monotone suite des heures.
Ses seuls chagrins lui venaient de son frère.
Une nuit qu'elle dormait plongée dans ce doux et profond anéantissement qui est le privilège de la première jeunesse, la perception confuse de quelque chose d'anormal autour d'elle pénétra lentement à travers l'engourdissement du sommeil : c'était une gêne, Un malaise, moins une sensation qu'un pressentiment de l'instinct. Elle ouvrit les yeux et chercha à se rendre compte : rêvait-elle? Qu'est-ce donc qui la troublait? Une peur la tenait, et, fans qu'elle sût pourquoi, son cœur battait très fort.
Bientôt une sorte de souffle léger, presque insaisissable, frappa ses sens, devenus singulièrement subtils ; il lui parut que l'air se modifiait insensi-
blement comme si les couches diverses en étaient faiblement agitées. Immobile, n'osant respirer, elle sonda lentement du regard les ténèbres nocturnes et demeura transie d'épouvante quand ses yeux, habitués à l'obscurilé, commencèrent à distinguer sur le fond uniformément noir une masse plus noire encore et qui se mouvait en silence.
Elle eût voulu crier que, suffoquée d'effroi, elle ne l'eût pas pu, mais elle se dressa brusquement par une impulsion des nerfs plus prompte que la pensée, et aussitôt elle eut la sensation de je ne sais quelle fuite autour d'elle dans les ténèbres ; la chose indistincte à peine entrevue sembla s'être divisée et dissoute avec des frôlements précipités et de furlifs craquements: en un instant, tout s'était évanoui... Elle resta longtemps, appuyée sur le coude, le front moite, le cœur battant, incapable de se rendre compte de ce qui avait eu lieu. Élait-ce un cauchemar? une hallucination? Ce ne pouvait être son frère, car elle mettait toujours le verrou à la porte qui séparait leurs chambres; il ne pouvait sortir sans sa permission ; et ne lui avait-il pas fait remarquer ce même soir qu'elle ressemblait à un geôlier bouclant son prisonnier?
Quand l'aube grise commença à poindre et que, dans l'obscurité devenue transparente, les objets familiers émergèrent l'un après l'autre, l'aspect hos-
tile qu'avait revêtu à ses yeux sa chambrette s'effaça graduellement. Sous la caresse du jour matinal qui riait à sa lucarne, elle reprit courage et finit presque par se persuader qu'elle avait été victime de son imagination.
Tant que dura le jour, elle parvint à se distraire; mais à mesure que baissait le soleil et que grandissait le crépuscule, une terreur la reprit qu'elle résolut de confier à sa mère.
Elle commençait le récit de son étrange vision, lorsqu'on levant les yeux elle rencontra ceux de son frère, chargés d'une telle intensité de crainte et de colère qu'elle resta muette. Ce fut comme un trait d'affreuse lumière : le mystère n'en était pas un pour lui. Quelqu'un, grâce à lui, avait réussi à s'introduire dans la maison, traversé sa chambre et gagné sans doute celle d'Arthur en ôtant le verrou et le remettant ensuite. Elle restait muette, n'osant dénoncer son frère, le cœur gros d'indignation, prête à pleurer à la pensée qu'un étranger, un inconnu^ Arsène Lassagne peut-être, avait pu pénétrer dans sa chambre pendant son sommeil et que son frère l'avait permis. Cependant, sa mère l'interpellait :
— Réponds donc; à quoi penses-tu?... Arthur t'offre de changer de chambre avec toi... Comme cela, il sera ton gardien et saura bien arrêter les revenants .
Le soir même elle s'installait dans la chambre
d'Arthur, tout heureuse d'avoir un coin bien à elle où nul n'entrerait sans sa permission et qu'elle pourrait disposer et orner à son gré. Dès l'aube, le lendemain, elle était accoudée à sa fenêtre, contemplant le lever du jour. Les rougeurs de l'Orient, en cette saison d été, inondaient sa chambre d'une jonchée de reflets roses ; sur les toits noircis par la fumée, sur les pierres grises, une profusion de rayons, des nappes d'or fluide s'épandaient, transfiguraient les laideurs, rendaient un éclat de jeunesse aux vieilles choses caduques. Dans la rue, en bas, où le soleil n'arrivait pas encore, une brume fraîche flottait comme un encens, et tout au bout, mouvante et rapide, apparaissait une masse sombre, compacte. C'étaient les chasseurs à pied qui se rendaient au champ de manœuvre ; ils accouraient au pas gymnastique; avec leur tunique foncée, la guêtre serrée au-dessus du pied, le cliquetis léger de leurs armes et ce pas furtif, cadencé, qui les entraînait d'un mouvement si rapide, on eût pu les prendre pour une légion d'êtres nocturnes s'évanouissant aux premiers rayons du jour. Lise, étonnée, amusée, les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils eussent disparu sous la sombre porte de ville où ils s'engouffrèrent avec un piétinement sonore au passage du pont-levis; elle était gaie et son pied battait la mesure que marquaient les notes grêles du clairon.
Autour d'elle recommençait la vie journalière; les volets s'ouvraient avec un claquement sec et le grincement des gonds rouilles ; les nez du voisinage apparaissaient successivement à la fenêtre, les maraîchers arrivaient avec leurs denrées, les petits marchands préparaient leur étalage et déjà quelques ménagères diligentes sortaient le panier au bras : c'était un spectacle vif, amusant pour elle, parce qu'il était nouveau. Au loin, le cri strident du chemin de fer perçait l'air, et les cloches des églises sonnaient la prière matinale en même temps que le beffroi lançait au vent les notes argentines de son carillon. Vu ainsi sous la caresse du jeune soleil, ce réveil de l'activité prenait un air de fête, et les fêtes étaient si rares qu'elle s'habitua à en chercher le spectacle presque chaque matin. Au premier appel du clairon, les chasseurs en rangs serrés, coude h coude, noirs, silencieux, si précis dans le rythme rapide de leurs mouvements qu'on eût pu les croire mus par un même ressort, passaient sous sa fenêtre avec le choc mat des pieds sur Je sol, et tous clairons en tête, officiers et soldats, tous à cette même allure leste et scandée allaient s'enfoncer dans le sombre arceau de la porte de ville. C'était court, fantastique comme une vision. Dans ce défilé journalier. Lise avait fini par distinguer quelques silhouette* et de loin les reconnaissait, les uns petits, rebondis,.
un peu essoufflés par le pas gymnastique, d autres alertes, sveltes, qui semblaient raser le sol. Parmi ceux-ci, il y en avait un qu'elle avait tout d abord remarqué pour sa haute taille et sa tournure dégagée ; elle ne pouvait voir ses traits, mais seulement une moustache blonde, fort longue, dont les pointes effilées dépassaient la visière du képi,
Or il arriva qu'un matin la moustache blonde se trouva dressée en Tair et que deux yeux hardis et brillants s'arrêtèrent sur Lise audacieusement. Cène l'ut qu'un instant ; elle s'était rejetée en arrière machinalement, et quand de nouveau elle pencha la lête vers la rue, les derniers chasseurs disparaissaient déjà sous la voûte basse. Elle ferma la fenêtre comme pour rompre avec ce regard insolent, et son trouble déjà grand s'accrut quand elle s'aperçut qu'elle n'était pas coiffée encore, que ses cheveux déroulés sur ses épaules avaient été emmêlés et éparpillés par la brise matinale, et que sans nul doute on avait dû prendre d'elle la plus fâcheuse impression. Le lendemain, elle n'osa pas se mettre à la fenêtre ; mais le jour d'après, derrière la jalousie baissée et se tenant prudemment en un coin, elle eut la satisfaction de voir le jeune officier lever en l'air inutilement ses yeux brillants et sa moustache blonde, qui prenait au soleil naissant des reflets d'or
fin; elle se divertit parfaitement de la déconvenue de cette impertinente curiosité.
Il en fut de même les jours suivants.
Le mois de septembre approchait : c'était pour Lise le mois par excellence, celui vers lequel tous les autres convergeaient et qu'ils étaient spécialement chargés d'amener; c'était le mois où arrivaient invariablement, depuis bien des années, les seuls amis qu'elle eût au monde, George et Nicole d'Aurevelle. Ils n'avaient plus de mère, et le général d'Aurevelle, leur père, alors attaché au ministère de la guerre, les envoyait chaque année passer les vacances chez leurs grands-parents maternels, M. et madame Werner : c'est alors que la jolie villa en pierres blanches, dans son jardin fleuri, ouvrait toutes grandes ses fenêtres et se parait de gaîté pour recevoir les jeunes hôtes désirés.
Ds arrivèrent un samedi, tard dans la soirée, accompagnés par une Anglaise qui faisait fonctions d'institutrice près de Nicole d'Aurevelle les jours où elle sortait de son couvent. Lise entendit la voiture franchir la grille voisine, et de toute son âme souhaita la bienvenue aux voyageurs. Elle aurait voulu courir près de son amie le lendemain dès le matin, mais sa mère, cérémonieuse et timorée, opposa mille raisons de convenances supérieures et de délicatesses saugrenues. Il fallut attendre que le for-
malisme de madame Dauny consentît à désarmer. Lise put aller enfin embrasser sa chère Colette, c'est ainsi qu'on nommait familièrement Nicole d'Aurevelle. Les deux jeunes filles, bras dessus bras dessous , s'envolèrent aussitôt tout au fond du jardin; à l'extrémité des longues allées sablées, encadrées de larges bordures de fleurs, lisérées de buis bien taillé, une haute charmille alignait ses vertes murailles touffues , dans le coin le plus retiré, sur un banc de pierre, témoin habituel et discret de leurs grandes confidences, elles s'assirent enlacées et s'embrassèrent de nouveau :
— Chérie, va !
— Ma gentille Colette!
— Que je suis contente de te voir !
— Et moi donc !
— Comment me trouves- tu ?...
— Toujours aussi jolie I...
— Aussi jolie, seulement?... Ce n'est pas assez. Tu sais, la beauté, c'est comme la vertu; quand elle ne progresse pas, elle décline...
— Encore coquette, donc?...
— Ne m'en parle pas!... C'est effrayant. Je ne peux pas voir un habit sur un porte-manteau sans lui faire les yeux doux...
— Toujours la même 1
— Plus que jamais !
Colette d'Aurevelle était de petite taille, fine et ronde, avec de jolies épaules et une poitrine déjà développée; ses yeux noirs, incomparables, avaient sous ses longs cils frisants un éclat tour à tour et des langueurs irrésistibles. Son sourire éblouissait entre les lèvres un peu fortes, vermeilles, h la fois moqueuses et caressantes. De beaux cheveux noirs luisants, une grâce robuste, enfantine, agressive, une physionomie éveillée et ardente, formaient un contraste absolu avec la modestie un peu craintive de sa jeune compagne, son charme contenu et pénétrant, ses formes délicates, élancées, un peu grêles encore, la justesse instinctive et distinguée de ses attitudes et de son langage.
— Où donc est M. George ? demanda Lise...
— Monsieur George !... Il court la ville à la recherche d'une bouquetière qui sache fleurir une boutonnière... Que deviendrait-il s'il lui fallait se présenter ce soir sans un lin bouquet à son habit !... A propos, tu sais qu'il est bachelier ?
— Non... Que va-t-il faire maintenant ?
— Son droit d'abord..., puis il entrera dans la diplomatie... Et Arthur?... Monsieur Arthur?
— Il travaille chez un avoué, et...
— Un avoué?... qu'est-ce que c'est que ça?... Est-ce que ça sert à quelque chose, les avoués?...
— Peut-être autant que les diplomates...
— Oh çà!... pour sûr... Seulement, c'est moins fashionable... A-t-il toujours un air de beau ténébreux, ton frère?
— Tu le verras ce soir ; M. Werner Ta invité à dîner.
— Bon!... je m'en vais l'ensorceler, je t'en préviens... Ce sera un vrai quadrille, car tu sais que Geoi^e est toujours amoureux de toi...
— Encore? dit Lise gaîment.
— Toujours... depuis le berceau. « A peine au sortir de l'enfance, » comme dans Joseph. Tu connais Joseph... de Méhul? c'est gentil... Pourtant, j'aime mieux Chérubin... il est moins nigaud... Je ne te scandalise pas, au moins?
— Pas du tout... tu m'amuses...
— C'est que j'ai affaire, au couvent, à des consciences si timorées, à dos pudeurs si délicates, si fragiles. Et ce n'est rien encore à côté de miss Tomate!
— Comment dis-tu?... Miss...?
— MissEllenTownwatt, mon institutrice. Jel'appelle miss Tomate, parce que c'est plus appétissant...
— Petite folle!
— Oh! tu n'as pas idée de sa vertu... Elle a des rougeurs quand nous entrons au musée, c'est comme un incendie. Et dans les rues, je no peux pas m'arrêter devant les boutiques d'images... ni les librairies, à cause des titres... Et aux Tuileries! Ce qu'elle souffre! Elle n'est occupée qu'à me cou-
vrir de son ombrelle; tu crois peut-être que c'est contre le soleil... Ah bien! oui... contre les statues, ma chère. Le fait est qu'il y en a de décolletées... Eh bien! sais-tu, c'est elle qui me les a fait remarquer avec sa pruderie.
— Pauvre demoiselle... tu dois exercer sa vertu I
— Je t'en réponds... Avec son long nez timide et sa longue échine maigre, elle a Tair d'une belette qui a couvé une hirondelle...
— Les belettes ne couvent pas, Colette...
— Ni miss Ellen, non plus, Lise; c'est seulement une comparaison...
Au milieu de leurs folies, des rires et des confidences, l'heure du dîner arriva vite, et il fallut rentrer pour procéder à la toilette de Colette :
— Quelle robe vas-tu mettre? demanda Lise, qui regardait curieusement toutes les jupes et les corsages étalés que la femme de chambre n'avait pas eu le temps encore de ranger.
— Oh! je vais tout de suite frapper le grand coup: robe crème et nœuds ponceau... Si avec cela je manque mon effet... ce sera bien ta faute!...
— La faute de mon élégance, peut-être!
— Qui sait?... avec ta petite grisaille modeste, tu es bien capable de m'éclipser, toi...
— Ne te moque pas, Colette... Ce n'est pas généreux...
âS AMOUR DE JEUNE FILLE
— Je parle très sérieusement; lu ne te doutes pas comme tu es jolie!... Tu ressembles... à un lis rose...
— Il n'y en a pas, mignonne.
— Il y en a un, à ma connaissance, et le phénomène sera visible aujourd'hui chez M. le conseiller Archibald Werner, mon grand-papa.
— Est-ce qu'il y aura beaucoup de monde ce soir?
— M. et madame Sarlout et leur fille;... il paraît que c'est une beauté?...
— Je Tai vue à la promenade, grande et blanche, blonde, avec un regard bleu, étonné et placide.
— Ella doit être riche, cette fille de rafflneurs?
— On le dit.
— Bon!... je vais pousser George à lui faire la cour... Ce sera un premier pas dans la diplomatie... 11 y aura aussi un ou deux amis de grand-père... les plus jeunes de son répertoire, à ce qu'il m'a dit... Maintenant, descendons; je suis sûre qu'on nous attend.
On attendait, en effet, et l'arrivée des jeunes filles fut saluée par un murmure de satisfaction qui ressemblait un peu à un reproche:
— Allons, allons, mesdemoiselles, vous vous faites désirer... George, offre ton bras à Lise... Colette, je te présente le capitaine Bertrand d'Esparvis, le
fils d'un de mes amis de collège. Miss EUen, voici un jeune homme qui sera trop heureux d'être votre voisin de table...
Le trop heureux jeune homme n'était autre qu'Arthur, qui déjà se dirigeait vers mademoiselle Victoria Sarlout, mais il avait été devancé par un substitut en lunettes.
Parmi toutes ces personnes, dont un grand nombre lui étaient inconnues, Lise avait été très heureuse de se trouver placée près de son ami d enfance, George d'AurevelIe; il avait dix-huit ans; une moustache naissante donnait une expression virile à sa figure agréable, douce et ouverte. Assez timide, il était loin d'avoir l'aplomb de sa jeune sœur; mais, avec Lise, il se sentait en confiance et lui laissait voir sans détour combien il la trouvait gracieuse et séduisante dans son charme fin et candide. Elle riait naïvement sans attacher beaucoup d'importance à ses aveux, c'était un jeu qui durait depuis leur jeune âge.
— Que j'aime votre simple toilette et votre coiffure tout unie!... Est-ce que le costume de Nicole vous plaît?... Je le trouve prétentieux.
— Tout lui sied si bien 1
— Non pas ce gros nœud rouge dans ses cheveux; il est trop lourd pour sa petite tête... Ne trouvezvous pas?
Elle se pencha pour voir son amie, mais elle n'aperçut qu'un bout de moustache blonde qui faisait écran entre elles deux. Elle ne pouvait voir la figure, mais cette moustache, Tuniforme de chasseurs, un pressentiment aussi peut-être, lui firent deviner le jeune officier qui l'avait regardée si hardiment un jour à sa fenêtre.
— Qui donc cause avec Colette? demanda-t-elle,
— Bertrand d'Esparvis, le fils d'un vieil ami de mou grand-père. Il vient d'être tout récemment nommé capitaine au bataillon de chasseurs à pied .
— Pourvu qu'il ne me reconnaisse pas ! pensat-elle.
Elle eut un instant de trouble, bientôt calmé par la réflexion que le jeune officier n'avait pu l'entrevoir qu'une seule fois et si peu de temps !
Une pluie d'orage contraignit les convives à rester au salon après le dîner. M. Werner provoqua pour un duel au piquet son ami, M. Sarlout, un gros homme court, à ventre rebondi comme un coléoptère et dont la petite tête éveillée tournait et virait sans cesse d'une épaule à l'autre. Pendant cela, madame Sarlout, grande et robuste dame, embreloquée d'or de la tête aux pieds, entreprenait madame Werner sur des questions ardues d'économie domestique. Colette et ses deux jeunes compagnes, assises autour d'une table ronde, chuchotaient
et riaient en attendant que les jeunes gens eussent achevé de fumer sous la véranda. Miss EUen, ensommeillée, feuilletait un album sur lequel, de temps en temps, son nez était précipité par une brusque secousse. Elle se réveillait alors et jetait au hasard quelque remarque étrange pour montrer sa vigilance.
— Comment trouvez-vous le substitut, M. Dumil ? demandait Colette.
Victoria répondit :
— Mon père pense que c'est un homme éminent.
— Éminent! c'est possible... Mais quand il darde sur moi son binocle en renfonçant son menton rasé dans sa cravate blanche, j'ai envie de crier : « Finissons-en ! j'avoue... Je suis coupable! » Je n'aimerais pas un mari de cet air-là. Et toi, Lise?
— Je ne sais trop... son pince-nez m'empêche de voir sa figure.
Victoria reprit judicieusement :
— Il paraît qu'il sera très riche; il est fils unique, et son père est maître de forges,
— Vous m'en direz tant ! Et le capitaine d'Esparvis?
— Un bel homme... un beau nom et un titre...
Seulement, beaucoup de sœurs et pas de fortune ! affirma mademoiselle Sarlout, fort renseignée sur la valeur comparée des jeunes hommes à marier.
Colette hocha la tête :
— Mauvaise affaire! c'est dommage!... il a grande allure avec sa haute taille mince et son nez d'aigle.
— Oh ! un nez de corbeau... je trouvais, hasarda miss Ellen, qui venait de se réveiller en sursaut.
— Vous n'avez donc jamais vu un aigle, miss Ellen?... Cost tout le portrait du capitaine Bertrand... Tenez ! regardez...
Elle avait pris un crayon, et sur un bout de papier s'amusait à des profils d'oiseaux fantastiques qu'elle coiffait d'un képi ; aucun ne ressemblait à M. d'Esparvis. Lise, plus adroite, attrapa du premier coup la ressemblance, et Colette, ravie, s'emparant du dessin l'eut bientôt orné de longues oreilles, de cornes et d'une immense queue de serpent enroulée en mille replis; elle le compléta par une grosse pipe qui fumait comme un cratère. A travers ces embellissements, la ressemblance persistait et était réellement d'un effet comique; Colette, enchantée de son chef-d'œuvre, le montrait triomphalement aux grandes personnes groupées dans l'autre partie du salon :
— Admire?, messieurs et mesdames, cet animal merveilleux... le grand aigle royal du Béarn !
— Bravo ! charmant, en vérité 1 s'écria une voix railleuse.
Et d une main leste, M. d'Esparvis, qui venait de rentrer avec les autres jeunes gens, s'empara du dessin qu'elle s'efforçait vainement de cacher.
— Hélas I je me reconnais I C'est bien moi I Oserai- je demander quel est l'artiste!
— C'est Lise... J'avais essayé inutilement... Elle a réussi du premier coup.
Bertrand salua ironiquement Lise, dont les joues brûlaient.
— Tous mes compliments, mademoiselle, pour ce petit bijou... C'est parfait !... Mais...
Il prit un ton douloureux, tandis que sa moustache se retroussait dans une expression sarcastique.
— Pourquoi des oreilles d'âne, Seigneur? Pourquoi des cornes et cette queue de reptile?... Que vous ai-je fait, ô ciel 1
Horriblement décontenancée, elle répondit tristement :
— Les oreilles ne sont pas de moi, ni la queue, ni les cornes, c'est seulement le nez et la moustache.
— C'est bien dur ! qui m'eût dit quand je vous contemplais avec tant de plaisir à votre fenêtre, qui m'eût dit alors que ces beaux yeux cherchaient une victime ?
— Comment, comment?... Tu te mets à la fenêtre pour te faire regarder par le capitaine. J'en apprends de belles sur ton compte, s'écriait Colette très rieuse.
Impitoyable dans sa vengeance, M. d'Esparvîs reprit :
— Mademoiselle Dauny daigne nous passer en
revue chaque matin quand nous allons à la manœuvre ; c'est un honneur qui nous réjouit tous. Mais je ne croyais pas que ma chétive personne pût être Tobjet spécial de sa contemplation.
— Ahl tu regardes les militaires... Mademoiselle a du goût pour Tuniforme ! Fi I fi donc, Lisette 1
Mais Lise ne riait pas ; elle n'était pas éloignée de se croire à jamais perdue dans l'estime de M. et madame Sarlout et de leur fille, qui la connaissaient à peine et devaient la juger inconséquente et hardie. Elle détestait Bertrand pour son indiscrétion et sa cruauté ; elle se détestait elle-même pour sa sottise. Comment n'avait-elle pas réfléchi qu'on pouvait l'apercevoir d'en bas à travers les lames mobiles de la jalousie ? Ainsi, chaque matin, il l'avait vue épiant son passage, il l'avait surprise dans sa niaise curiosité, et sans doute s'était moqué d'elle avec ses camarades. Son jeune cœur était gonflé d'amertume, elle n'osait lever les yeux ; quand elle s'y hasarda, le capitaine d'Esparvis avait disparu ; les charmantes « petites filles », comme il le disait irrévérencieusement, et dont l'aînée, Victoria, avait à peine dixsept ans, n'étaient pas d'assez haut goût pour lui faire oublier certain souper chez une dame en renom où il avait rendez-vous avec quelques amis.
Lise rentra chez elle humiliée et mécontente. Arthur aussi était mécontent, selon sa coutume. Il
était de ceux que tout aigrit, que rien ne désarme, ni faveur, ni plaisir, ni bienfait. Ce soir-là, il était particulièrement amer; on Tavait placé à table à côté de rinstitutrice, et personne ne s'était occupé de lui. Aussi jugeait-il chacun avec rigueur; les manières de Nicole lui semblaient impertinentes, celles de George trop guindées, mademoiselle Sarlout n'était qu'une oie empanachée, le substitut un fat solennel. Quant à M. d'Esparvis, il faisait bien de l'embarras pour un gentillâtre de Gascogne sans sou ni maille, obligé de vivre de sa solde.
— Qu'en sais-tu ? demanda Lise agacée.
— Est-ce qu'on ne sait pas tout à l'étude?
Lise vit son amie chaque jour pendant le mois de septembre, qui passa pour elle comme un seul jour de fête. La plupart du temps, elle rencontrait George. Mais, bien qu'elle fût souvent retenue à diner chez ses voisins, elle ne revit pas le capitaine d'Esparvis. Chaque fois qu'elle arrivait, elle cherchait rapidement du regard sa hautaine et railleuse figure qu'elle redoutait d'apercevoir, et rassurée par son absence, elle ressentait pourtant un vague, indéfinissable sentiment de déception.
Dès les premiers jours d'octobre, le général d'Aurevelle vint rendre une visite de quelques jours à son beau-père et à sa belle-mère et remmena ses en-
fants. La triste Lise fit, le cœur gros, ses adieux à Colette et à George; c'était sa jeunesse qu'ils emportaient avec eux pour toute une année. Il lui fallut reprendre, dans le maussade logis paternel, la chaîne des occupations journalières entre son père malade et sa mère toujours gémissante et lassée.
Cette année s'annonçait plus triste encore que les précédentes. Le seul instant agréable de la journée, c'était l'heure qu'elle passait chez madame Wemer à étudier sur le piano, à feuilleter la musique de Colette, se bercer de souvenirs et du délice d'une lointaine attente. Le reste du temps, dans la sombre maison paternelle, elle travaillait assidûment aux côtés de sa mère jusqu'au moment redouté où rentraient muets, presque hostiles, son père et son frère. La santé de M. Dauny déclinait visiblement; c*était là encore un grand sujet d'inquiétude. Il se traînait à son bureau d'un pas de plus en plus trébuchant, et chaque jour alourdi ; sa haute taille oscillait péniblement sur les hanches comme une mâture trop chargée sous un coup de vent, et le soir il revenait s'asseoir en grelottant au coin du feu. Il restait là, tête basse, le regard éteint, morose, ne parlant pas, sauf par soubresauts irrités. Du reste, jamais une plainte sur son état dont il devait pressentir la gravité. Au moment du dîner, il roulait son fauteuil près de la table, mangeait languissamment ; les
repas s'écoulaient dans un silence gêné et une pénible contrainte. Malgré tout son désir de le distraire et de Tégayer, la pauvre Lise souvent ne trouvait rien à dire ; il arrivait aussi que ses tentatives étaient récompensées par quelque rebuffade, quelque propos désobligeant de son frère, suivi aussitôt d'une dure riposte de M. Dauny. Plus insolent à mesure que les forces déclinantes de son père lui donnaient plus d audace, Arthur mettait d'ordinaire une sorte d'affectation à se taire; c'était la forme, prudente encore, de son insubordination. Il ne sortait de ce silence que pour rabrouer ou taquiner sa sœur. Mais il n'osait pas encore braver en face l'autorité paternelle ; il résistait en dessous, systématiquement et, chaque jour, empiétait sur les libertés usurpées la veille.
Soit que M. Dauny fût engourdi par son mal, plus indifférent ou moins perspicace, ces empiétements et cette hostilité passaient quelquefois inaperçus; pourtant, ils tenaient madame Dauny et sa fille dans une anxiété continuelle. Arthur avait pris peu à peu l'habitude de sortir tous les soirs; souvent il rentrait tard et répondait de mauvaise humeur, avec une sécheresse provocante, aux questions, aux réprimandes de son père, qui tombait alors dans des impatiences, des colères funestes pour lui ; chacune de ces crises le laissait plus abattu, et les forces
dissipées en ces emportements ne revenaient plus. Quand Lise en faisait le reproche à son frère, il haussait les épaules, protestant que le « vieux bonze » avait toujours été ainsi et qu'il vivrait cent ans avec ces airs d'agonie.
Tout ce long hiver fut empoisonné, pour les deux malheureuses femmes, par l'inquiétude et le chagrin. C'était après le repas du soir que commençait leur supplice. Quand il avait jelé sa serviette et repoussé bruyamment sa chaise, Arthur prenait sa casquette et sortait. Quelquefois, le père relevait la tête:
— Où vas'tu?...
Mais l'autre feignait de ne pas entendre et s'éloignait sans mot dire.
— Où va-t-il donc ainsi tous les soirs? reprenait le père agité. Courir les rues, les mauvais lieux, avec des chenapans, des drôles de son espèce... apprendre le mal qu'il ne sait pas... s'il en est toutefois qu'il ignore.
Et le pauvre homme continuait de se lamenter, tandis que, sans oser répondre de peur de l'exciter, la jeune fille rangeait d'une main légère, avec un pas discret, les objets de verrerie que sa mère lui passait, bien lavés et essuyés.
Quand tout était remis en place, tout vestige du repas soigneusement enlevé, elle posait une petite
lampe sur ]a table et venait s'asseoir près du feu, à côté de son père, retombé dans son mutisme et qui suivait d'un vague regard les oscillations de la flamme. Quelquefois, il ouvrait son bureau, en tirait des papiers où il entassait des chiffres et des calculs : c'étaient les bons jours ; absorbé par son travail, il oubliait Theure et l'absence prolongée de son fils. M. Dauny tenait, en outre de sa place modeste à Thôtel de ville, une sorte de bureau d'affaires assez difficile à définir : sa clientèle se composait en grande partie de gens de la campagne qui venaient le consulter; il leur donnait des conseils qui n'étaient pas gratuits, apaisait leurs contestations, plaçait leur argent et leur prétait au besoin. C'était le matin de bonne heure et les jours fériés qu'il recevait ses clients. Le soir, il faisait ses comptes et mettait en ordre ses papiers. Très ferré sur le code usuel, il n'avait jamais donné prise à aucune plainte et parvenait, à force d'entente et de travail, à gagner pas mal d'argent sans mécontenter personne, apportant de l'exactitude et même de la probité dans un métier dangereux d'ordinaire pour la délicatesse.
Quand ses comptes étaient en règle, ou s'il se sentait trop las pour travailler. Lise s'offrait à lui faire la lecture. La mère alors, traînant la corbeille aux vastes flancs, commençait à ravauder, à repri-
ser. Peu importait à Lise le journal ou le livre choisi ; Tessentiel, c'était de distraire un instant le mélancolique malade, de lui donner la douce fôte d'entendre la voix de sa fille, de Tempêcher d'écouter Thorloge, dont le timbre grêle annonçait qu'une fois de plus Arthur était en retard. Et quelle tristesse quand, soulevant sa tête lourde, le père disait de sa voix sévère :
— Il n'est pas rentré?
— La pendule avance... gémissait la mère.
Et Lise reprenait en hâte sa lecture, pour couvrir le bruit accusateur du carillon du beffroi. Ou bien elle questionnait son père, s'efforçait de lui arracher quelque parole, de l'intéresser par des rappels du passé, le récit d'histoires qu'elle connaissait aussi bien que lui, mais qui écartaient pendant quelques instants la pensée fixe, obsédante. Elle s'ingéniait, s'animait, riait même, tandis que son regard anxieux suivait à la dérobée sur le cadran la marche égale et saccadée de l'aiguille. On gagnait ainsi des minutes, un quart d'heure, puis un autre ; furtivement, la mère et la fille échangeaient des coups d'œil d'espoir, quand un pas retentissait
dans le silence de la rue endormie, et de cruelle déception alors qu'il dépassait la maison et allait s'éteignant peu à peu . Le front moite d'impatience et de chagrin. Lise recommençait ses efforts, eau-
sant, lisant, jusqu'à ce qu'enfin, épuisée, à bout de forces, de ruses et d'idées, elle fût contrainte de s'arrêter, ou que le père irrité trahît enfin la brûlante préoccupation de tous par ces mots attendus et redoutés :
— Où peut-il être à pareille heure?
Souvent une partie de la nuit s'écoulait ainsi, entre ces trois êtres misérables, dans une décevante attente, avec des degrés divers d'inquiétude et d'impatience.
— Repose-toi, disait alors le père.
Et il retirait à sa fille le livre que ses mains tremblantes ne soutenaient plus qu'à peine. Le silence régnait ensuite, pénible, étouffant, de temps en temps interrompu par les mêmes mots :
— Mais où va-t-il ainsi ? Que peut-il faire?
Ou par quelques sinistres prévisions qui glaçaient d'effroi les deux femmes :
— J'ai peur de l'avenir... Ce garçon-là finira mal I Personne, pas môme la mère, n'osait protester.
11 y avait, en effet, quelque chose de redoutable dans ce jeune homme, presque un enfant, élevé près de sa sœur, enire son père et sa mère, quelque chose d'obscur, d'ignoré, de glacé; une partie de son âme profonde demeurait sourde, impénétrable... A quel moment cette âme d'enfant avait-elle échappé à ceux qui croyaient la connaître ? Comment s'était-
elle soustraite à raction pénétrante de la famille? Sous quel souffle desséchant s'était-elle refermée ? A quelles influences avait-elle obéi? Aucun de ceux qui étaient là n'aurait pu répondre. Les heures de la nuit passaient, lentes et lourdes, sur des fronts pâlis par Tattente.
— Va dormir, ma petite, disait le père, pris de pitié.
Mais elle secouait la tête ; elle ne voulait pas les quitter, ses pauvres parents dévorés de soucis, se reposer pendant qu'ils veillaient, jusqu'à ce qu'enfin le grincement d'une clef dans la serrure, le bruit de la porte extérieure prudemment refermée, un frôlement furtif dans le corridor, missent fin à cette veille douloureuse.
Quelquefois, exaspéré par une trop longue attente, M. Dauny appelait Arthur, l'obligeait à comparaître; il passait la tête dans lentre-bâillement de la porte, à la fois craintif et insolent, murmurait de vagues excuses, de fausses raisons qui exaltaient jusqu'à la fureur le mécontentement du père. Il y avait alors d'affreuses scènes, dont tous sortaient brisés.
Le lendemain, il fallait recommencer.
Tout gUssait sur Arthur : ni menaces, ni prières, ni promesses, ni sévérité, ni tendresse ne le touchaient. Aucun des ressorts humains n'agissait en lui pour le bien. Il s'enfonçait chaque jour davantage dans ses habitudes dissimulées et retournait
quai)d même à ses mystérieux plaisirs. On ne savait rien de ses relations, on ne lui connaissait pas un ami, depuis qu'Arsène Lassagne avait disparu. Où passait-il ses longues soirées ? Que pouvait-il faire sans argent ? Il ne gagnait rien encore et son père lui mesurait strictement sa dépense. Il lui arrivait bien d'arracher en cachette quelques sous à sa mère ou à sa sœur ; c'étaient des ressources insignifiantes, bonnes tout au plus à payer ses cigarettes. Quelles gens voyait-il, si misérables qu'ils échappaient, par leur bassesse, à toutes les investigations? Lorsqu'on pressait Arthur, il mentait, citait au hasard quelque nom d'ancien camarade de collège ou celui d'un des clercs de l'étude; on apprenait ensuite que le jeune homme nommé par lui n'habitait plus le pays, ou qu'il se trouvait, ce même jour, dans un lieu tout différent. Il fallait 'se résigner à cette existence clandestine, effrayante. Ce fut un terrible hiver, sous le calme apparent d'une vie retirée et paisible. Rien ne transpirait au dehors ; les victimes cachaient soigneusement leur blessure. De tous, ce fut le père encore qui souffrit le plus.
Lise allait chaque jour chez ses bons voisins, sous prétexte de musique; c*était le seul moment où son pauvre jeune cœur, contraint et meurtri, s'épanouissait un peu. Elle trouvait un plaisir sans fin à parler de Colette avec le grand-père et la grandmère, qui s'y prêtaient très volontiers, on lisait ses lettres, on s amusait de ses espiègleries, des plaisantes caricatures qu'elle envoyait de son couvent. Quelquefois, Lise aidait madame Werner dans ses grands rangements domestiques, ou bien elle recopiait, de sa fine et nette écriture, quelque pièce importante pour le conseiller.
Un jour qu'elle entrait tout épanouie et gaie
dans le salon, elle se trouva face à face avec M. d'Esparvis, debout devant la cheminée II était seul, et le premier mouvement de Lise fut de fuir; mais comme il s'avançait vers elle, elle s'arrêta hésitante :
— Madame Werner va descendre à l'instant, mademoiselle ; elle achève une lettre.
Aussitôt, il ajouta :
— 11 y a bien longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous apercevoir... Vous n'aimez donc plus à regarder courir les chasseurs?
Elle secoua la tête.
— Je suis corrigée.
— Et moi, je suis très justement puni.
Elle était restée debout près de la porte d'entrée, intimidée, retenue seulement par la crainte de se montrer sottement prude. Le jeune capitaine l'observait, la trouvait pâlie, plus touchante peutêtre, plus délicatement jolie.
— J'espérais vous rencontrer cet hiver dans quelques salons, reprit-il pour ne pas laisser le silence s'établir, car il Ja voyait toujours prête à se sauver.
— Je ne vais jamais dans le monde... nous vivons très retirés.
— C'est dommage ! Vous devez aimer la danse, pourtant, à votre âge et charmante comme vous Têtes...
Elle rougit violemment.
— Mon père est malade... très malade, j*en ai peur... et je ne songe guère au bal, je vous Tassure.
— Je sais que M. Dauny est malade... Mais il est ainsi depuis de longues années, n'est-ce pas?
Elle s'étonna qu'un détail d'un si mince intérêt pour lui se fût fixé dans sa mémoire et lui en sut gré.
— Ne voulez-vous pas vous asseoir ? demanda Bertrand en lui avançant un siège. J'espère que je ne vous fais pas peur?
Il lui " faisait une peur extrême, au contraire, mais elle était trop timide pour ne pas chercher à le cacher; elle s'assit loin de lui, en murmurant quelques mots sur le retard de madame Werner. Bertrand sourit :
— Elle m'a demandé seulement deux minutes de patience... Je lui ferai crédit maintenant tant qu'elle voudra... J'ai tant à cœur de profiter de l'occasion qui m'est offerte pour effacer la mauvaise opinion que j'ai dû vous donner 'de mon caractère... et pour y substituer, si vous le voulez bien, un peu de... sympathie.
— De la sympathie?... A quel propos, monsieur? Malgré son inexpérience, Lise sentait vaguement
que les paroles et le ton du jeune officier étaient un
peu différents de ce qu'ils auraient été, s'il s'était adressé à Nicole d'Aurevelle ou à Victoria Sarlout. II y avait une nuance de familiarité et de hardiesse qui la froissait. Il reprit aussitôt :
— J'aurais dû dire de la bienveillance... Mais les sentiments qu'on éprouve avec force, on voudrait les inspirer aux autres, et... vous ne me défendez pas, j'espère... une sympathie respectueuse?
Lise eut un instant la tentation de quelque verte et mordante réplique, à la façon de sa brillante amie Nicole. Mais un secret conseil de son âme fière l'avertit que l'impertinence provoque et encourage plus qu'elle n'impose, et ce que Nicole d'Aurevelle, riche et bien posée par sa famille dans le monde, pouvait se permettre impunément, elle devait, elle, se l'interdire. Ce fut donc avec une dignité très douce qu'elle répondit :
— Je n'ai rien à prétendre sur vos sentiments, monsieur... Il suffit qu'ils ne s'écartent pas du respect dont vous voulez bien m'assurer. Je vais voir décidément ce que devient ma bonne amie.
Elle se leva avec une simplicité gracieuse et se dirigea vers la porte.
— Oh! la jolie enfant! pensa le capitaine, et fière!... Mais elle ne va pas me quitter ainsi... De grâce! mademoiselle, aurais-je eu le malheur...
Il n'acheva pas ; dans son impétuosité, il venait,
d'un brusque coup de coude, d'enfoncer le globe de la pendule, un beau globe de verre oblong qui recouvrait un cavalier en or, avec une lance d'or, sur un cheval également d'or qui bondissait par-dessus un monstre de bronze vert tortillé sous ses pieds, et dont la gueule ouverte attendait depuis des années la lance que saint George se préparait à y enfoncer. Bertrand et Lise restèrent muets d'horreur devant les mille éclats du globe qui jonchaient le tapis. Au même moment apparut madame Werner, empressée et s'excusant affectueusement de sa longue absence.
— Bonté céleste! qu'est-ce que cela? Mon beau globe!... ma belle pendule... Quelle affreuse catastrophe !
— Vous me voyez, madame, désespéré... Jetais devant la cheminée... Un mouvement irréfléchi...
— Ah ! c'est vous qui avez fait ce chef-d'œuvre !... Je vous fais mon compliment... Debout, le dos au feu, n'est-ce pas? Les hommes ont la rage de chauffer les basques de leurs habits... Cela vous apprendra à vous asseoir tranquillement dans un fauteuil... Ma pauvre pendule I Le premier objet d'art de notre ménage ! Cinquante-trois années de service sans une fêlure...
— J'espère, madame... que le modèle de ce beau globe n'est pas perdu... J'écrirai à Paris, et dans quelques jours...
— Je VOUS le défends bien!... Il ne manquerait que cela... pour vous brouiller avec moi définitivement.
-r Ne pourrait-on pas le raccommoder!... demanda timidement le capitaine, qui retenait avec peine une grande envie de rire devant toute cette désolation pour quelques tessons de verre...
— Ahl ahl-dhl... le raccommoder! Je voudrais vous y voir, avec vos grands bras et votre grand sabre...
Madame Werner était une toute petite femme maigre, à qui des yeux gris à fleur de tête, un petit nez aigu, la bouche et le menton fuyants, donnaient un profil assez analogue à celui d'une fouine. Elle avait une voix aigrelette qui mordait sur les nerfs, un regard fureteur qui ne laissait échapper ni un grain de poussière, ni une toile d*araignée; une humeur grondeuse, parfois revôche, le trait à l'emporte-pièce, et avec tous ces signes apparents de désagréable caractère, un cœur d'or, d'une générosité inouïe, d'une charité prodigue et discrète. Son mari l'aimait, ses domestiques lui étaient dévoués, bien qu'elle exerçât une surveillance minutieuse et môme taquine et qu'elle bousculât journellement le vieux ménage qui la servait depuis plus de trente ans. D lui arrivait même de mettre le mari ou la femme à la porte dans un moment de colère, ce qui n'em-
péchait pas l'expulsé de continuer tranquillement son service, comme si de rien n'était. La plupart du temps, elle ne le remarquait pas ; si cependant le mécontentement persistait et qu'elle s'écriât, à la vue du délinquant:
— Comment!... encore ici, Lotte?... Je ne suis donc plus maîtresse chez moi !
Lotte se contentait de répondre avec calme :
— Qu'est-ce que deviendrait madame, sans nous ? Madame croit-elle qu'on a si peu de cœur que de l'abandonner?...
Et la paix se faisait sur cette bonne parole. Dans les grandes circonstances, le coupable montait se cacher au grenier; c'était alors M» Werner qui se chargeait des négociations.
Ce fut lui, cette fois encore, qui dénoua le drame ; il vit d'un coup d'œil les débris épars, la figure courroucée de sa femme et la physionomie confuse du jeune ofiicier.
— Eh bien ! quoi? ma bonne... Il a donc enfin disparu, cet affreux globe qui déshonorait notre beau saint George I... Vois comme il brandit sa lance crânement, maintenant qu'il est débarrassé de son bocal!
— Un bocal! Monsieur Werner... voulez-vous ra'exaspérer?...
— Rien ne me ferait plus de peine, ma bonne amie... Bonjour, Lisette... Bonjour, capitaine!
— Monsieur... ma confusion est inexprimable, car je suis Fauteur de ce désastre...
— Eh bien! mais... il faut expier ce forfait... Vous n'en serez pas quitte à bon marché... Et d'abord... aux arrêts, capitaine... aux arrêts forcés... Désarmez-vous et prenez votre parti d'être notre prisonnier tout ce soir... Voici un fauteuil où vous serez à Taise pour méditer votre crime, pendant que madame Werner commandera le repas des prisonniers. . . un brouet noir qui fasse regretter la soupe de la cantine. . . et quelque oiseau de basse-cour. . . bien maigre, pour ajouter au repentir. Et aussi un petit plat sucré... très peu sucré... pour cette jeune criminelle...
— Moi, je suis innocente, mon parrain.
Lise donnait volontiers ce nom à M. Werner, bien qu'il ne lui appartînt pas.
— Innocente?... Est-ce bien sûr?... As-tu des témoins?...
— M. d'Esparvis.
— Témoin suspect, intéressé-.. En fourrière, mademoiselle, pour complicité involontaire... 11 y a comme cela une foule de crimes dont les jeunes personnes se rendent coupables sans le savoir, et qui méritent un châtiment exemplaire.
On fit prévenir madame Dauny que sa fille ne rentrerait pas pour dîner, et Lise, enchantée de cette petite fête improvisée, passa une demi-journée dé-
licieuse. Comme on n'était que quatre, la conversation resta générale. M. Werner raconta des souvenirs de son jeune temps, quand il était élève à Louis-le-Grand avec le père de Bertrand, et plus tard quand il faisait son droit, et que son ami était à Saint-Cyr, leur intimité joyeuse jusqu'au jour où la révolution de Juillet les avait jetés dans des camps opposés. M. d'Esparvis avait brisé son épée plutôt que de servir l'usurpateur ; lui, au contraire, avait sympathisé d'intention, sinon de fait avec les héros du moments.
Bertrand, à son tour, parla de son père, de sa vie austère, de ses soucis avec sa nombreuse famille et de modestes revenus; il parla de ses cinq sœurs confinées dans un fond de campagne, soumises à un vrai labeur d'ouvrières, sans autre joie que la consolation de le savoir bien portant et heureux, lui, l'héritier du nom et l'orgueil de tous. Deux d'entre elles avaient perdu courage et s'étaient réfugiées au couvent comme en un lieu de délices. Il disait tout cela simplement, avec ce ton sec, presque gouailleur, qui lui ét^it habituel ; mais la voix un peu altérée, comme étranglée, révélait l'émotion contenue. Lise écoutait, très intéressée, demandait des détails sur ces jeunes filles sans mère, plus à plaindre qu'elle encore. Quel dommage, pensait-elle, que le Béarn soit si loin du Nord ! Elles se seraient com -
bi AMOUR DE JEUNE FILLE
prises et aimées, bien sûr, les sœurs de Bertrand et elle*
Après le dîner, tandis que madame Werner serrait les flacons, les verres à liqueur et s'agitait dans roffice, M. Werner s'était assoupi dans son fauteuil ; Bertrand se pencha vers Lise :
— M*avez-vous pardonné? demanda-t-il d'une voix très basse.
— Quoi donc ?
— Mais tout ce qui vous a déplu en moi... N'ai-je pas vu tantôt sur votre front toujours si doux, un nuage de mécontentement?... Sans le vouloir, vous avais-je offensée?
— Je ne m'en souviens pas, répondit-elle avec un sourire naïf; l'affreuse catastrophe de la pendule m'a ôté la mémoire.
— Et vous a condamnée à partager ma captivité.
— Le châtiment ne m'a pas semblé cruel; j'aime tant cette maison...
— Moi aussi I... Je voudrais qu'il y eût ici autant de pendules à démolir qu'il y a de jours dans l'année... Vous ne sauriez croire comme c'est boa, un dîner de famille, tout simple, tout intime, pour nous autres, pauvres soldats de garnison, tristes oiseaux de passage à qui l'on ouvre seulement, — et avec quelles précau tions ! — la porte banale des réceptions de gala... Il me semblait être, tout à l'heure chez mon
père, — sous le toit branlant de la Calende... auprès de mes sœurs...
— Vous les aimez beaucoup?
— Sans doute... Tout ce pauvre monde me tient au cœur... 11 m^est doux et trisle en même temps d*y penser... A mon vieux père, que ronge son oisiveté forcée... et surtout à mes sœurs, ces chères filles, vieillies sans avoir été jeunes... fanées sans avoir été touchées un seul jour par cet avare rayon... qu'on appelle le bonheur. .
— Bien peu de gens sont heureux, je crois, soupira Lise.
— Peut-être... Mais il y a pour beaucoup des instants qui reposent... de courtes haltes entre la fatigue de la veille et la dure étape du lendemain... Ne croyez-vous pas qu'une soirée comme celle-ci rafrsdchit et renouvelle les forces ?
— C'est vrai I
— Alors, j*espère que cette seconde rencontre vous laissera un meilleur souvenir que la première... Avouez que vous m'aviez trouvé abominable...
Un ronflement retentissant du dormeur le réveilla en sursaut et sauva Lise de répondre .
— Ehl... j'ai failli m'endormir, je crois?
— Je le crois aussi, mon bon parrain.
— Eh bien! mes enfants, il est tard... Voici l'heure de s'aller coucher... Capitaine, je vous rends
votre épée... Et toi, petite, il me semble que ton frère t'oublie.
— C'est vrai... il est en retard.
En elle-même, elle pensa qu'elle aussi avait oublié l'heure, et elle sentit une grande indulgence pour Arthur.
On appela Baptiste, chargé de la reconduire; le conseiller la baisa au front tandis que madame Wemer croisait avec soin son châle et nouait les rubans de son chapeau.
— Prends garde d'avoir froid... Ne va pas t'en rhumer, on ne te laisserait pas revenir, disait-elle en ajoutant, par précaution, quelques épingles.
La courte éclaircie ouverte dans son ciel d'hiver venait de se refermer déjà, et ce fut le cœur douloureusement serré qu'elle rentra dans la salle basse où, près de la petite lampe fumeuse, à côté de leur feu de charbon éteint, se tenaient, silencieux et mornes, son père et sa mère. Il lui fallut bien répondre à la muelte interrogation de l'une, à la rude question de l'autre, qu'Arthur n'était pas venu la chercher. Mais aussitôt elle s'empressa de raconter les menus incidents de la journée, s'y arrêtant avec détail, essayant d'arracher un sourire à la bouche sévère de son père, et recommençant, sans reprendre haleine, pour ne pas entendre ce gémissement éternel, monotone :
— Que fait donc ce malheureux?
Et quand, enfin, la tête lasse de son père s'abattit sur sa poitrine et qu'il tomba dans une vague somnolence, les deux femmes restèrent en face Tune de l'autre sans oser remuer, retenant leur souffle, avec l'expression navrée de leurs visages tirés par la fatigue, jusqu'à ce que le grincement circonspect de la clef dans la serrure et le frôlement furtif d'un pas dans le corridor leur arrachassent un soupir de soulagement. M. Dauny releva la tête.
— Il n'est pas rentré?
— Mais si, mon père...
— Il n'y a pas longtemps, alors!... Et voici deux heures du matin. ••
— D est rentré depuis quelque temps^ mon ami ; nous ne voulions pas t'éveiller, répondit audacieusement la mère.
Un bougeoir à la main. Lise prit les devants, se tournant pour éclairer son père, dont les pieds lourds traînaient et buttaient à chaque pas. Un baiser, une caresse sur ses doux cheveux bruns, et Lise, enfin libre, arrivait à la chambre de son frère, qu'il lui fallait traverser pour gagner la sienne. Elle en éprouvait d'avance un malaise. Arthur était si maussade, si agressif quelquefois! Il s'était jeté sur son lit comme harassé de fatigue et semblait dormir; déjà, sur la pointe du pied, elle s'avançait sans bruit, de
peur de réveiller. Elle ne put s'empêcher de s'arrêter un instant, pourtant, devant ce visage pâle, dont les lignes pures, régulières, avaient, dans le sommeil, une expression plus douce qui Tattendrit.
— Il n*a cependant pas l'air méchant, pensaitelle.
C'étaient ses yeux, peut-être, d'un bleu si pâle et si froid, qui lui donnaient l'air dur; ils étaient fermés, et ses paupières meurtries, l'épaisse frange de ses cils noirs, faisaient comme un trou d'ombre dans cette figure de marbre.
— Pourquoi me regardes-tu? demanda-t-il en se dressant brusquement.
Et aussitôt apparut le regard glacial, éteint, qui s'opposait comnie un mur à toute tentative pour pénétrer en lui.
— Qu'est-ce que tu viens épier ainsi?
— Je ne songe pas à t'épier. Je craignais que tu ne fusses souffrant... Tu n'es pas venu me chercher, ce soir, chez nos voisins...
— Comme un laquais à tes ordres, n'estKîe pas? Non, je n'y suis pas allé. Après?
— Je suis bien aise qu'il ne te soit rien arrivé.
— Arrivé?... Qu'est-ce qui peut m'arriver, à moi? Je me suis amusé avec mes amis... Voilai
— Bonsoir, Arthur.
Elle s'approcha pour l'embrasser, mais il détourna
la tête de façon que les lèvres de Lise n'effleurèrent que ses cheveux pommadés et parfumés.
— Et qui y avait-il chez les Werner? demandat-il aigrement.
— Personne... que M. d'Esparvis.
— Ahl ce don Juan, M. le baron Bertrand d'Escarbagnas. Mazettel tu as de la chance d'être appelée à contempler un baron mangeant son potage.
— Ce n'est pas la première fois...
— Et que disait-il, M. le baron, des choses surprenantes, admirables et aristocratiques?...
— Il parlait de sa famille, de son père, de ses sœurs, qu'il aime tendrement...
— C'est fort édifiant... Cela fait bien dans la perspective, les beaux sentiments... Il vaudrait mieux peuirétre en dire moins long sur ses sœurs et ne pas entretenir des filles à leurs dépens... ni perdre leur argent au baccara...Tu en doutes? Tu te figures peut-être qu'il vit comme un chartreux, ce grand gaillard à moustache rousse I J'en sais long sur son compte, et, quand tu voudras, je te régalerai de ses petites histoires I
Ce fut le dernier mot de la journée.
— Que m'importe! après tout, pensait Lise en s*endormant.
La sombre vie étroite se referma sur elle comme un caveau ; jamais rien d^épanoui ni de libre dans ces heures lentes et ces jours disputés à Tennui par ranxiété. Une constilution, même robuste, eût à la longue fléchi. Lise, très délicate, mal affermie dans la première efflorescence de la jeunesse, commença de s'étioler. Il se glissa dans Téclat juvénile de son teint des pâleurs de cire alternant avec de soudaines rougeurs; elle s'alanguit dans des énervements silencieux, de longues songeries sans direction précise, dans un attendrissement doux qu'éveillaient en elle les muettes splendeurs du ciel nocturne ou le soupir sanglotant de la bise d'hiver. Elle rêvait de
solilude, de larges espaces inconnus où elle aimerait à s'enfoncer seule, dégagée de tout souci et de contrainte, vers rinconnu, vers Favenir, que ce fût le bonheur ou la tombe.
Lise, comme tous les êtres au cœur doux, ne se plaignait jamais; seulement son esprit se réfugiait dans le rêve, dans l'indéterminé, et s'y abandonnait avec une insouciance candide. La première jeunesse seule a cette intrépidité dans l'attente sans objet, dans Tespoir sans raison, d'autant plus enivrant que les réalités immédiates sont plus dures ; c'est le jet de la sève qui cherche sa voie parmi les obstacles.
Le corps et le sang ne se nourrissent pas de rêves, et dans cette captivité sans air, presque sans lumière, sans aucun des luxes innocents de la vie, ses forces déclinaient. Habitués à la voir, exacte et sereine, accomplir sans murmurer sa tâche quotidienne, le père et la mère remarquaient à peine ce déclin. Son vieil ami, M. Wemer, s'inquiéta le premier.
L'hiver était passé ; de joyeux rayons printanîers entraient dans la salle basse, à travers les rideaux jaunis, faisaient ressortir l'aspect fané de la tenture de papier vert déteint, l'usure des meubles, tout l'ensemble étriqué et banal; ils rendaient visibles aussi les ravages de cet interminable hiver sur le
visage de Lise, plus transparent, et comme illuminé du dedans par cette lente fièvre nerveuse, qu'allument des émotions vives souvent répétées. Ces ravages se voyaient plus clairement encore sur le front creusé du père, dans son attitude souffreteuse et grelottante, il lui avait fallu renoncer à aller à riiôlel de ville ; ses affaires personnelles, ses comptes, si bien tenus autrefois, le fatiguaient et le rebutaient. Le médecin, à bout de conseils, prescrivit un changement d*air, un séjour de plusieurs semaines à la campagne. M. Werner possédait, à quelques lieues de la ville, une petite ferme qu'il mit avec une simplicité cordiale à la disposition dé ses voisins, bien persuadé que Lise profiterait mieux encore que son père de cet arrangement. Contrairement à toute attente, M. Dauny accepta cette offre ; son caractère changeait, et ce n'était pas un des moindres symptômes de l'aggravation de son état.
Un jour fut choisi pour aller visiter la Berterie, s'assurer des dispositions du local, des objets qu'il conviendrait d'emporter, et prendre connaissance des ressources. Ce fut un clair matin de Pentecôte que Lise, de bonne heure éveillée par l'impatience, s'habilla lestement pour aller avec sa mère entendre une messe matinale avant le départ.
Depuis quelque temps, Arthur ne les accompagnait plus à l'église, il se refusait à toute pratique
religieuse, objectant insolemment l'exemple de son père. Indifférent ou incrédule, M» Dauny, comme bien d'autres, aurait souhaité que son fils restât soumis à la discipline catholique. Il l'avait longtemps exigé par un acte de volonté illogique, sans réfléchir que le jour où cette inconséquence frapperait son fils, l'autorité paternelle en serait à jamais ébranlée, et non pas seulement sur ce point spécial: le caprice et l'arbitraire n obtiennent pas le respect. Mécontent de lui-môme, M. Dauny supportait impatiemment la résistance d'Arthur. La journée commença donc par une aigre réprimande au sujet de la messe, à laquelle Arthur riposta avec insolence. Ce fut seulement lorsqu'elle se trouva assise sur un petit strapontin, en face de son père et de sa mère, dans la légère voiture de M. Werner, que la poitrine oppressée de Lise se dilata largement et que ses nerfs se détendirent sous la fraîche morsure de l'air matinal. Sur le siège, M. Werner, près d'Arthur, le laissait complaisamment conduire le docile Lindor, un petit bidet bien membre et solide qui trottait d'un bon pas. Tout le monde était content.
En quelques tours de roues on gagna la porte de la ville, le pont-levis résonna sous le sabot sec de Lindor; bientôt, les enceintes successives des fortifications furent franchies, et l'on entra dans la
vaste plaine. La route, poudreuse, et noire, s'étendait toute droite à travers les blés verts, les champs d'oeillettes et de betteraves. Une pluie d'étincelles semblait jaillir du soleil.
Lise, adossée au siège de la voiture, voyait à chaque lour de roue la ville s'abaisser et disparaître peu à peu; bientôt elle n'aperçut plus que la tour massive de l'église et les découpures légères du beffroi; puis ce ne fut plus qu'une ligne, puis un point, puis rien... Une sensation nouvelle et vive de liberté s'empara d'elle, et cette impression était si délicieuse qu'elle ressentait un déplaisir quand M. Werner attirait son attention sur quelque village dans la plaine. Les minces filets de fumée bleuâtre qui montaient tout droits dans la sérénité de l'air lui rappelaient les tracas, les soins du ménage; elle s'en détournait pour suivre d'un regard ravi le vol élancé des fines allouettes, perdues si haut dans Tair bleu où frémissaient leurs petites ailes étendues. Et les notes claires de leur hymne au printemps, qui tombaient du ciel comme des perles de cristal, et les joyeuses sonneries des cloches, balancées dans l'espace, lui étaient une jouissance infinie : « Que c'est grand ! que c'est beau ! » disait-elle avec de longs soupirs enivrés. Rien n'est moins beau pourtant, au sens pittoresque du mot, que ce riche pays de la Flandre française, avec ses grasses cultures se
succédant Tune à Tautre, uniformément; mais la pauvre Lise, qui n'avait jamais dépassé les glacis de sa ville natale, succombait sous un flot d'impressions neuves. Elle ne parlait pas, pensait à peine, tout entière livrée à la sensation puissante de la vie physique.
Le trajet fut trop court à son gré.
M. Wemer, appelé par une affaire litigieuse dans un bourg peu éloigné de la frontière, devait laisser la famille Dauny à la Berterie et ne la reprendre que le lendemain de bonne heure. Mais comme rien n'était prêt à la ferme pour héberger les voyageurs, il avait été convenu qu'on y passerait la journée, pour revenir dîner et coucher dans une auberge voisine, connue dans le pays sous le nom de la Ville aux-Merles, et où il était de mode de faire, pendant la belle saison, des parties de plaisir. Tout pour Lise était enchanteur dans ce projet, dans tous ces hasards courus à la fois d'un déjeuner campagnard, d'une journée en plein champ et d'un lit d'auberge. On jugea prudent de commander d'avance le dîner et de retenir des chambres, à la Ville-aux- Merles. La voiture s'arrêta h la lisière d'un petit bois de hêtres, plantés en quinconces, au milieu duquel s'abritait l'auberge; dans une large cour fermée d'un grillage en bois s'ébattaient des volailles, des nichées de petits poussins gloussants et piaillards;
de soies solenaelles se dandinaient en caquetant à grand bruit, et, par bandes, les canards, marchant à la file, s'en allaient, affairés, se baigner au dehors dans une mare ombragée de sureaux, où des ronces en fleurs trempaient lejrs longues traînes épineuses. Sur la lisière du bois, un jeu de boules et quelques berceaux, divisés en compartiments, comme des cabinets de bain, décorés de tables et de bancs de bois, invitaient le passant à de rustiques délices. Il y avait, à la vérité, un air de bienvenue et d'aisance dans ce lieu de plaisir champêtre. Sur le corps de logis principal, une glycine en fleurs jetait ses grappes odorantes, et, sous les fenêtres, deux plates-bandes, entourées d'une double bordure de thym et de lavande, offraient un fouillis de rosiers, de juUennas et de touffes de lis blanc, dont le parfum capiteux se mêlait aux émanations plus substantielles et chaudes de la cuisine •
Le bon conseiller avait lestement sauté à terre et s'était précipité dans Tauberge pour commander et prendre à sa charge le repas du soir pendant que Lise et sa mère aidaient M. Dauny à descendre et assuraient ses pieds chancelants. Arthur, resté sur le siège, maintenait Lindor et s'étudiait à des attitudes de gentleman. L'excellent conseiller ne tarda pas à revenir et reprit sa place sur le siège :
— J'emmène Arthur, si vous voulez bien me le
confier, dit-il ; nous avons comploté cela ensemble pendant la route. . . Cela lui fera voir du pays .
— Irez-vous jusqu'à la frontière ? demanda Lise, pour qui ce mot de frontière avait je ne sais quel sens magique, mystérieux ; il lui semblait qu'au delà de cette ligne idéale qui limite la France commençait réellement l'inconnu
— Un peu au delà.
— Quelles heureuses gens vous êtes I
— Ehl quelle idée te fais-tu, pauvrette?... De l'autre côté de la frontière comme de celui-ci, il y a des champs, des blés, des betteraves et du charbon... Le soleil n'y tient pas plus de place qu'ailleurs... ni le bonheur non plus... Allons 1 au revoir; à demain... de grand matin, vous savez !... Il faut que je sois à l'audience à dix heures. Bon appétit... On a bien vidé le coffre, je suppose... Je n'emporte rien ?
— Nos cœurs, dit-elle en appuyant le bout de ses doigts sur ses lèvres...
Arthur tenait les rênes ; renversé en arrière, avec une nonchalance satisfaite, il taquinait de la mèche du fouet le pacifique Lindor pour lui donner des airs de piaffe.
— Allons, mon garçon... en avant I...
Arthur fit claquer sa langue et, sans même tourner la tête vers ceux qui restaient, il partit avec M. Werner au grand trot du cheval . Lise fut frappée de la satisfaction orgueilleuse qui éclatait sur son visage :
— Pauvre Arthur I pensa-t-elle; il lui siérait d*être riche !
La même pensée était venue au père :
— Voilà ce qu'il faudrait à ce beau monsieur-là, grommela-t-il un peu amer et pourtant flatté, car au fond il lui trouvait un air distingué, Tair d*un grand seigneur; il lui faudrait des rentes, des chevaux... et le reste!...
— Que veux-tu! soupira la mère; pour être pauvre, on n'en est pas moins jeune!
On s'achemina lentement vers la Berterie, à travers le bois, sous la conduite d'un Jeune garçon qui portait les provisions. C'était une jolie ferme au bord d'un chemin planté de peupliers qui répandaient une odeur de baume, et dont le feuillage tremblant palpitait sans fin avec un bruit d'ailes. Tout autour, à perte de vue, la vaste plaine verdoyante, uniformément plate, sauf d'un côté où dans un pli de terrain coulait un ruisselet à travers les plantes d'eau et les cressons, sous un couvert de saules tordus et renversés qui entremêlaient leurs feuillages. Ce fut sur la pente de ce petit vallon qu'on déjeuna au bruit lointain de la ferme. Le meuglement des bestiaux, la voix chevrotante des moutons, le caquetage de la basse-cour, formaient, avec le modeste clapotis du ruisseau, les rumeurs chantantes des insectes et le chuchotement du vent
dans les feuilles, une harmonie d'un calme souverain.
Après avoir tiré du panier un pâté dans une belle croûte dorée et deux bouteilles de vin vieux, Lise courut à la ferme, d*où elle rapporta successivement des œufs, du laitage, sur Therbe molle où la menthe froissée et le serpolet exhalaient des senteurs capiteuses; elle les disposa de son mieux à la portée de son père ; pour la première fois depuis des années, le triste visage ravagé semblait s'éclairer et se détendre. Ces trois cœurs, douloureusement muets d'ordinaire, s'ouvrirent ce jour-là et se fondirent en confidences et en projets. Oh ! la belle journée et qu'elle passa vite ! Le soleil baissait; il fallut songer à gagner la Ville-aux-Merles ; la distance était courte, mais M. Dauny se sentait fatigué. Il s'était donné un mouvement inaccoutumé, avait visité la ferme, pris des mesures, ayant à cœur tout à coup sa prochaine installation qu'il désirait maintenant avec une impatience de malade. Cependant, il put revenir sans trop de peine par le sentier sous bois, dans le jour tombant, et la tiède fraîcheur qui montait de la terre.
L'aspect de la Ville-aux-Merles avait bien changé depuis le matin; la cour était encombrée de voitures, la plupart fort rustiques; une grande Victoria et un break rangés côte à côte en un coin avaient dû amener quelque société de la ville. Au fond des
écuries ouvertes, des palefreniers s'empressaient autour des chevaux ; un bruit de boules qui s'entrechoquent et de verres heurtés arrivait des tonnelles. Dans la maison, les servantes couraient rouges et agitées avec des assiettes, des verres, des piles de napperons et de serviettes en grosse toile qui exhalaient au passage une odeur de lessive. Au rez-dechaussée, une nombreuse société villageoise offrait à deux nouveaux époux un plantureux retour de noces. Ils menaient grand bruit et, par la porte ouverte, les fortes voix, montées à un diapason aigu, s'envolaient avec le fumet des ragoûts, des spiritueux et du tabac; la cuisine, où s'élaboraient les mystères odorants de tous les dîners, avait été envahie par des rouliers, des paysans, quelques colporteurs et les cochers des voitures stationnant dans la cour; ces braves gens mangeaient et trinquaient assis sur des bancs autour de la longue table de chêne et semblaient parfaitement satisfaits de leur sort malgré le grand feu qui les rôtissait en même temps que les gigots et les volailles.
Une servante conduisit les nouveaux venus au premier étage, dans l'appartement qui leur avait été préparé, composé d'une chambre et d'un petit cabinet avec un lit pour Lise. Le couvert était mis dans la grande chambre, une pièce longue, éclairée par deux fenêtres sur la cour; les murs en étaient
tapissés d'un papier grossier où, devant une pagode, un Chinois et une Chinoise s'éventaient en chassant des papillons; Chinois et pagodes se reproduisaient à rinfini et finissaient par obséder l'esprit. Un grand lit encadré par des rideaux de coton jaune, à cheval sur une lance dorée, une commode ornée d'une cuvelte et d'un pot à l'eau en faïence épaisse, des flambeaux de verre coulé et deux gros coquillages béants dans une sorte de rictus stupide sur la cheminée fermée d'un paravent de papier où s'étaient installés quatre pagodes et huit Chinois, tel était le mobilier; il y avait aussi un étroit miroir encadré de faux palissandre, dans lequel on se voyait en vert avec une figure démesurément longue. C'était là qu'allait s'achever dans la vulgarité la plus déplaisante ce jour passé dans la suave fraîcheur des champs et des bois.
— C'est triste d'être enfermée là dedans, disait Lise; j'aimais bien mieux la ferme.
Elle alla s'accouder à la fenêtre, pour se distraire de ces laideurs par la vue des choses extérieures.
Tout près d'elle, de l'autre côté de l'escalier, audessus de la salle où festoyait la noce, une autre société dînait, non moins joyeuse et guère moins bruyante, et, par les fenêtres ouvertes, des fusées de rires, des couplets ébauchés, des propos tapageurs où se distinguait le timbre clair de voix fémi-
nines, formaient comme une partie chantante sur l'accompagnement de la rude gaîté popu laire grondant au rez-de-chaussée. Le cliquetis des fourchettes maniées avec verve, Texplosion des flacons qu'on débouche, révélaient Tentrain des convives. Lise, appuyée à la fenêtre, s'amusait de toute cette gaîté. Dans la chambre, maigrement éclairée par deux bougies que le vent faisait trembloter, M. et madame Dauny, lassés, échangeaient de rares paroles, pendant que la servante, effarée, harcelée d'appels successifs et de coups de sonnette, mettait tant bien que mal le couvert.
Le dîner fut enfin servi. La première impression pénible dissipée. Lise avait retrouvé son plaisir. Elle riait de tout, des assiettes ébréchées, des fourchettes tordues qu'elle essuyait soigneusement avant de s'en servir, du trémoussement agité de la servante. Elle embrassait sa mère, l'obligeait à convenir qu'elle s'était amusée, taquinait son père, le défiait d'évaluer à vue d'œil le nombre fantastique des pagodes. Elle causait beaucoup, en proie à cette surexcitation légère qu'amènent le contentement intérieur et un changement subit d'habitudes, lorsqu'elle vit sa mère se lever brusquement, en même temps qu'elle s'écriait :
— Ton père !... Qu'a donc ton père?
M. Dauny était renversé sur sa chaise, les yeux
-fixes, le visage couleur de cendres, la bouche entr'ouverte pour une plainte qui n'avait pu arriver jusqu'aux lèvres. En un instant, il fut dans leurs bras, appuyé contre leurs poitrines, le gilet ouvert, la cravate dénouée... D'une main tremblante, Lise lui baignait le front et le visage. Madame Dauny se lamentait.
— Ahl mon Dieul... ahl mon Dieu! Qu'allonsnous devenir?
La tête inerte du malade ballottait lourdement. Trop faibles pour le soulever et l'étendre, les deux pauvres femmes, avec des efforts infinis, réussirent à pousser sa chaise jusqu'au lit et l'y appuyèrent. Elles avaient appelé, mais personne n'entendait : les chansons, les rires qui, de toutes parts, jaillissaient par tous les pores de la maison, étouffaient leurs voix qu'étranglait la terreur.
Cependant, sous leurs baisers, M. Dauny se ranimait; il avait en tr 'ou vert les yeux et demandé de l'air. Lise ouvrit tout au large les deux fenêtres. La nuit sereine couvrait Ja campagne de son grand silence, à peine troublé par les bruyants plaisirs de l'auberge; chants et sanglots s'éteignaient au dehors dans le solennel silence des choses impassibles.
Cependant, M. Dauny demandait avec instance à retourner chez lui.
— Je veux m'en aller I répétait-il avec l'entète-
ment tour à tour impérieux et suppliant des malades.
— n faut une voiture pour te remmener, et nous n'en avons pas, répondait madame Dauny; sois donc raisonnable: nous partirons demain matin.
— Partons tout de suite... balbutiait-il de ses lèvres lourdes et raidies. Je veux retourner chez moi.
— Nous ne pouvons pourtant pas nous en aller à pied... Quel malheur d'être venus ici, au lieu de rester tranquillement chez nous!... gémit madame Dauny. Ce n'est pas moi, toujours...
— Lise, je veux partir... reprit M. Dauny avec une sorte de tremblement du menton et des lèvres, comme s'il allait pleurer.
Elle n'y put résister.
— Pauvre, pauvre père... Je vais chercher une voiture... Nous partirons... Calme-toi !
Elle baisa ses cheveux, son front moite de sueur, et courut à la cuisine, sans écouter sa mère, qui entassait des raisonnements pour la retenir. Elle conta avec des pleurs leur malheur à la maîtresse de l'auberge, la conjurant de leur procurer une voiture pour rentrer chez eux avant la fermeture des portes de la ville. La maîtresse du logis ne demandait pas mieux que de se débarrasser au plus vite de cet hôte incommode, dont la présence pou-
vait attrister ses joyeux convives. Mais de voitures, elle n'en disposait pas; sauf les carrioles du pays, attelées de chevaux de labour qui ne pourraient arriver assez à temps à la ville, il n'y avait à Tauberge que la Victoria et le break amenés par la société du premier étage, et il n'était pas probable qu'ils pussent en céder une, car ils voulaient, eux aussi, rentrer le même soir. On attelait déjà. Cependant, les supplications passionnées de Lise décidèrent l'hôtesse à faire une tentative, et, suivie de la jeune fille, elle se dirigea vers la salle du premier étage. Un grand tumulte de chaises remuées, des appels bruyants, entre-croisés de refrains et de rires, annonçaient qu'on se préparait au départ.
L'hôtesse entra. Lise, restée sur le palier, aperçut par rentre-bâillement de la porte, dans un nuage de poussière et de fumée dé cigares, un groupe indistinct de femmes en toilettes claires et d'hommes au visage enluminé, tous debout et se mouvant dans une précipitation confuse. Ils se hâtaient, se trouvaient en retard, sans doute.
Derrière la porte refermée, un silence s'était fait subitement. Puis, il y eut des exclamations étonnées, des murmures; des voix interrogeaient, l'hôtesse répondait. On discutait. Le mot « impossible » était le seul qui arrivât distinct à la pauvre enfant.
toute frissonnante de tristesse et d'inquiétude, seule sur son palier noir.
— C'est impossible, que diable 1 grogna une grosse voix qui dominait les autres, nous ne pouvons pas coucher ici.
Il y eut des rires... de confuses plaisanteries.
— 11 est gentil, votre locataire, reprit une petite voix aiguë; quel gêneur !
— En voilà une plaisanterie de campagne ! ajouta une autre. Elle est forte celle-là! Quand on est moribond...
Un « chut » énergique coupa net la phrase; un pas rapide se rapprocha de la porte qui s'ouvrit, envoyant un jet vif de lumière dans Tescalier sombre. Un homme de haute taille apparut sur le seuil et s'arrêta interdit devant la pâle enfant toute en larmes dont les mains se joignaient dans un geste de muette prière.
— Vous I s'écria-t-il ; c'est vous, mademoiselle Lisel
n avait refermé la porte, et l'hôtesse, qui le sui" vait, voyant qu'ils se connaissaient, redescendait en hâte à ses affaires. Lise avait reconnu la voix de Bertrand d'Esparvis.
— Mon pauvre père 1 Oh ! monsieur d'Esparvis... il est malade... si malade !
— Ne pleurez pas... disait Bertrand, ému de pitié
et grandement embarrassé, je vais essayer... j'arrangerai cela. On s'entassera dans le treak... S'il n'y avait que mes camarades et moi, ce serait bien simple... Mais... il y a des dames...
— Si j'allais leur demander... les prier? Des femmes... je suis sûr qu'elles auront compassion.
Déjà sa main touchait la clef.
— N'allez pas! non.,, je vous en priel s'écriat-il vivement.
Il posa sa main sur celle de Lise, l'immobilisant avec douceur.
— Retournez près de votre père et préparez-le à partir... Je vais plaider votre cause... Fiez- vous à moi...
Quelques instants plus tard, le capitaine se présentait dans la triste chambre mal éclairée où le père de Lise, avec un air de spectre, s'efforçait en s'attachant à sa femme et à sa fille, de soulever ses jambes molles, pesantes. Le bras vigoureux du jeune oflBcier leur vint en aide. Il avait réussi dans sa mission et pouvait disposer de la Victoria, à la condition qu'on lui permît de prendre place près du cocher. Il était temps de partir; le malade, presque porté par Bertrand, fut installé dans le fond de la voiture, où il fallut le soutenir avec des coussins et l'envelopper de couvertures prêtées par l'hôtesse. Madame Dauny s'assit auprès de lui. Lise et le capi-
tai ne prirent place à côté du cocher. La nuit était fraiche et quand, au sortir du bois, la légère voiture roula dans la grande plaine découverte, l'air vif et les vapeurs frœSes qui s'élevaient des lourdes terres labourées faisaient frissonner Lise. Bertrand s'en aperçut et l'obligea à s'envelopper dans sa grande capote d'ordonnance.
— Vous avez l'air d'un petit conscrit, lui dit-il gatment, et comme les conscrits doivent obéir sans raisonner, vous allez me laisser vous recouvrir aussi les pieds.
— Que vous êtes bon I murmura-t-elle pendant qu'il se penchait pour entourer ses petits pieds dans les plis de l'épais tissu de laine. Vous pensez à tout, comme si, vraiment...
— Comme si vous étiez une de mes chères petites sœurs, ni plus ni moins ; justement, il y en a une, ma favorite, Mimi, je pense à elle chaque fois que je vous vois.
— Vous trouvez que je lui ressemble ?
— Oui, c'est-à-dire non, pas précisément, répondait le capitaine préoccupé de distraire Lise, pour ne pas la voir pleurer, se retourner à tout moment, anxieuse, vers le fond de la voiture où était son père. Mimi est toute petite, ronde comme une pomme, elle a des cheveux blonds, presque roux, pareils à la pointe de mes moustaches, ils sont tout
crépelés autour de sa figure et lui donnent la physionomie d'un jeune chat, des yeux gris, très malins et avec cela un air gamin à mourir de rire. Elle a douze ans et elle est charmante.
— Et je ne lui ressemble pas du tout, ajouta Lise naïvement.
— Pas du tout, c'est vrai, pourtant elle me fait pensera vous. Comment expliquez-vous cela?
— C'est sans doute que vous me trouvez très enfant, cela me rapproche d'elle.
— C'est plutôt que je l'aime beaucoup, que j'ai pour elle une prédilection particulière, et qu'alors tout naturellement...
Lise ne l'écoutait plus; un gémissement de M. Dauny l'avait fait se retourner vers lui, et sur sa joue pâle, que le reflet de la lune pâlissait encore, des larmes ruisselaient en silence* Bertrand d'Esparvis eut remords de la fade galanterie qu'il avait été sur le point d^offrir comme un banal encens à cette enfant affligée; il eut le sentiment qu'elle se trouvait dans un de ces moments où Tâme amollie, puissamment ébranlée est prête pour les empreintes ineffaçables.
— Quand j'irais troubler le cœur innocent de cette pauvre petite fille, pensa-t-il, le beau triomphe I la belle gloire, en vérité 1... Et qu'en ferais-je î
— Père, soufFres-tu ?
La mère répondit :
— Il dort.
— Ah I tant mieux, c'est bon signe qu'il dorme, n'eslHîe pas?
— Je ne sais pas, oui, j'espère.
M. Dauny, réveillé de sa lourde somnolence par la voix de sa fille, balbutiait quelques syllabes pâteuses; un peu rassurée, Lise jetait alors à la dérobée un coup d'œil sur le capitaine devenu tout à coup silencieux, sur son profil aquilin, sa longue moustache retroussée; elle lui trouvait l'air sévère, dur même, et n'osait plus parler.
— Il s'ennuie, il regrette ses gais compagnons, ces dames si belles, si élégantes. Comme c'est bon à lui et généreux de les avoir quittés pour nous I Qu'aurions-nous fait sans lui?
Tous les incidents de la journée repassaient devant son esprit, depuis le départ matinal et l'après-midi sereine, presque heureuse jusqu'au moment funeste où son père était tombé en syncope. Et ce retour près du jeune capitaine, sous sa garde, par cette nuit lumineuse, dans le silence assoupi de la campagne, comme elle l'eût trouvé doux, poétique, si son cœur n'eût pas été rongé d'inquiétude I
Elle rêvait ainsi, blottie dans la chaude capote, les yeux levés vers les étoiles. La voix de Bertrand la fit tressaillir; il gourmandait le conducteur :
— Marche donc, que diable I nous n'arriverons pas, fais trotter ta bête. Ce n'est pas un cheval, ça, c'est un veau !
Il avait de l'humeur, prit les rênes et le fouet des mains inexpérimentées du cocher, et activa le bidet. Lise demanda :
— Sommes-nous en retard?
— Nous n'avons pas une minute à perdre. Pourtant, soyez tranquille, nous arriverons.
La voiture, enlevée, filait rapidement. Bientôt dans l'air limpide arrivèrent les sons lointains du beffroi et la sonnerie argentine du carillon.
— C'est le couvre-feu, dit Bertrand; il était temps.
Les sabots du cheval déjà sonnaient sur le pontlevis, la voiture roula sous la voûte basse, et quelques instants plus tard elle s'arrêtait devant la petite maison au pignon pointu.
Bertrand sauta légèrement à terre et aida Lise à sortir des plis raides de la capote d'ordonnance où elle s'était un peu engourdie. Il fallut ensuite faire descendre le malade. Il se sentait mieux et put articuler quelques mots de remercîment, et se tenir sur ses jambes plus solidement qu'on ne l'aurait cru. M. d'Esparvis prit alors congé en annonçant qu'il viendrait le lendemain demander des nouvelles.
Lise, un bougeoir à la main, allait à reculons
devant son père qui, soutenu par madame Dauuy et s'appuyant au mur, marchait péniblement; elle était bien jolie ainsi éclairée de bas en haut par la lumière tremblante de la bougie; Bertrand s'arrêta un instant à la regarder avant de refermer la porte, au moment même où débouchait au bout de la rue le break qui depuis la Ville-aux-Merles avait toujours suivi à brève distance.
Le capitaine fut reconnu et bruyamment hélé :
— Allons, transfuge; que diantre fait-il là, le nez contre cette porte? Viens avec nous chez Dominique finir la soirée.
— Merci, non, je suis de service demain. Je vais dormir.
— Viens donc I nous avons des projets. Nous nous amuserons.
— Non, décidément, je rentre. Et toi, file avec ton animal, ajouta-t-il en congédiant le cocher qui toujours attendait.
— Monsieur se fait ermite? cria une voix flAtée du fond du break.
— Le capitaine a fait un vœu, ajouta une autre, tandis qu'une troisième fredonnait : ScUuty demeure chaste et pure.
— Allumons-lui un ciei^e pour le fléchir, dit une jeune femme en lui tendant une cigarette enflammée qu'elle retira de ses lèvres. Je le connais, il
AMOUR BE lEUNË FILLE 8S
viendra, je sais qu'il viendra, ajouta-t-elle d'une voix câline-
Et sans doute elle le connaissait bien, puisqu'il prit la cigarette, la petite main tendue el s'élança sur le marchepied. Lise Dauny venait d'ouvrir la fenêtre et se penchait au dehors pour attirer les volets; elle vit la voiture surchargée s'ébranler bruyamment, les pieds des chevaux faire jaillir des étincelles des pavés de la rue, et Bertrand debout sur le marchepied, tenant la main de l'élégante dame.
— C'est très heureux qu'il ait retrouvé ses amis, se dit^lle; j'en suis très contente.
Elle se répéta plusieurs fois qu'elle était bien aise, très contente, et pourtant une sorte de soudain ennui la rendait toute songeuse. C'était le contraste peutêtre de cette joyeuse et brillante compagnie qui entraînait Bertrand, avec la sombre chambre remplie par le gémissement du malade*
Son père, étendu dans le lit, se trouva mieux presque aussitôt et ne permit pas qu'on appelât un médecin. Il embrassa Lise avec tendresse et passa doucement sa main alourdie sur ses cheveux.
— Je me sens bien; n'aie pas peur, ma petite* Dors tranquille. C'est le grand air qui m'a grisé.
— Je disais bien que tu marchais trop, grommelait madame Dauny tout en allant et venant pour
ses préparatifs de nuit. Tu nous as fait une belle peur ! Ah I bien, si c'est cela une partie de plaisir 1 Lise monta à sa chambre Tesprit un peu allégé. A genoux, devant la petite statue de la Vierge, toujours chargée de ses plus précieux intérêts, elle pria ardemment pour son père, pour tous ceux qu'elle aimait, pour ceux aussi qui lui avaient fait quelque mal ou quelque bien, et aussitôt l'image de Bertrand s'offrit à sa pensée, et la distraction fut si longue qu'elle s'endormit ainsi prosternée, le front tombé, enfoui dans ses mains jointes, et ne s'éveilla que longtemps après, pour se déshabiller à la hâte et se glisser les yeux demi-clos au fond de son lit.
Le jour pointait à peine, quand Lise s'éveilla en sursaut avec la sensation vague qu'une voix Tavait appelée : le plus profond silence régnait pourtant, et elle s'efforça de se rendormir, mais en vain ; l'agitation causée par la diversité des événements de la veille lui tenait les yeux ouverts. Elle s'habilla et doucement descendit, se glissa sans bruit dans la chambre de ses parents ; elle avait hâte de savoir comment s'était passée la nuit. Une veilleuse crépitait, prête à s'éteindre, projetant, à intervalles inégaux, une lueur plus vive qui semblait rouge par opposition à l'aube grise et blême filtrant à travers les rideaux blancs. Au pied du lit, madame Dauny,
vaincue par la fatigue d'une longue veille, s'était assoupie ; un grelottement de froid la secouait dans son sommeil, car la fenêtre était restée entre-bâillée pour rafraîchir Tair de la chambre. Elle souleva la tête au faible bruit de la porte et fit signe à Lise d'avancer avec précaution :
— La nuit n'a pas été mauvaise, lui dit-elle; il ne s'est pas plaint. Pourtant il est bien oppressé*
On entendait, au fond de l'alcôve, une respiration sifflante qui lentement soulevait la poitrine comme une grande vague et retombait brusquement en un long silence. La jeune fille se pencha sur son père, car l'obscurité, à peine éclaircie par d'insufiisantes clartés, l'empêchait, au premier moment, de distinguer ses traits. Peu à peu ils lui apparurent dans leur pâleur sinistre.
Elle ne l'avait jamais vue, la pâle visiteuse; elle la devina, la reconnut ;
— Mère, c'est la mort... Mon père ! mon père se meurt I
Sa mère était près d'elle, debout aussi, frissonnant d'épouvante et d*angoisse. Elles le soulevaient, rappelaient, lui parlaient ; elles frottaient de vinaigre ses mains et son visage, essayant en vain de lui arracher un regard, un mot, un signe ; mais rien ! Rien que ces mornes et terribles soupirs qui s'échappaient d'instant en instant de ses lèvres entr'ouvertes.
Les paupières affaissées laissaient voir une ligne blanche sans regard ; sur le front et les tempes creu* sées, sur le nez aminci, une sueur épaisse roulait en gouttes lentes. A travers un voile de pleurs, Lise contemplait ce visage familier, devenu en quelques heures comme étranger, comme si une longueur infinie d'années s'était écoulée depuis qu'elle l'avait quitté. Madame Dauny pleurait à haute voix, avec des sanglots et se tordait les mains.
— Vite, descends, va chez madame Werner; demande de l'aide, un prêtre, un médecin, on ne peut le laisser mourir ainsi.
Lise s'élança follement, sans même songer à se couvrir la tête. La ville commençait à peine à se réveiller; quelques volets s'ouvraient avec un coup sec plaqué contre le mur. Les maraîchers entraient à la iile, dans un fracas de ferrailles et un roulement sourd au passage du ponWevis ; quelques voix d'enfants glapissaient . Ces premiers signes du réveil de la vie réconfortaient le cœur tremblant de Lise; elle ne se sentait plus si seule, si impuissante et si désespérée au milieu de la ville endormie. Avec la certitude d'être secourue, revenait l'espérance : « On le sauverait, bien sûr. »
Dès qu'elle eut réussi à se faire écouter des domestiques de M. Werner, encore à moitié endormis, elle se hâta de retourner près de son père. L'état était
le même. Madame Dauny avait cessé des soins inutiles, et, par habitude d'ordre, tout en sanglotant, rangeait et essuyait. Puis elle ouvrait ses armoires pour en tirer une nappe blanche, qu'elle étendait sur une table avec un crucifix, des bougies et de l'eau bénite :
— Tu as bien dit d'aller vite à la paroisse?
— Je l'ai dit.
Pourvu que le prêtre n'arrive pas trop tard, songeait Lise, dont l'âme tendre et fervente était torturée par cette crainte. Elle ne pouvait prier, mais tout son cœur se tendait en un seul désir ardemment élancé vers Dieu, en une supplication muette.
Le jour entrait, brillant, par les fenêtres ouvertes ; des souffles d'air légers balançaient les rideaux ; au dehors éclataient et se croisaient des cris d'écoliers et de marchands ambulants, les claquements de fouet et le roulement lourd des chariots de charbon, les appels de tambour ou de clairon, et toutes ces sonorités tapageuses qui s'élevaient, s'éteignaient, reprenaient, tantôt plus proches, tantôt plus lointaines, ne parvenaient pas à étouffer le bruit de ce râle monotone, infatigable, le soupir lugubre qui, sans fin ni trêve, secouait le moribond.
Le médecin arriva, un gros homme, replet, avec des yeux à fleur de tête et le teint bilieux. Il regarda le mourant, se fit raconter en détail l'événement,
puis il secoua la tête d'un air mécontent, comme s'il blâmait décidément le parti pris par le malade.
— Peut-on le sauver? demanda Lise, la poitrine étouffée d^angoisse.
D haussa deux fois Fépaule droite sans répondre, s'assit, prit du papier, une plume qu'il tint quelques instants suspendue. Lise, dans une sorte de crainte superstitieuse et d'attente passionnée, suivait, palpitante, chacun de ses mouvements. Enfin, d'un geste brusque, il jeta la plume, repoussa la table et se leva, grommelant entre ses dents :
— A quoi bon?... il mourra bien sans cela.
Il prit son chapeau, salua sans regarder personne, et s'élança dehors. C'était la suprême condamnation.
Le prêtre vint ensuite, un beau vieillard à cheveux blancs et mousseux comme une neige; son visage allongé, presque aussi blanc que ses cheveux, exprimait une pitié, une mansuétude infinie. Avec une sorte de respect attristé, il s'approcha de l'agonisant pour les onctions saintes et les dernières prières. Lise, prosternée près de sa mère, assistait à ces rites sacrés avec un tremblement de tout son être. Le drame de la mort la possédait tout entière. Elle ne pleurait plus, et ne pouvait prier; toute parole, même la plus sainte, lui eût semblé glacée, insuffisante en ce moment à rendre l'ardeur désolée de son élan vers Dieu et l'horreur de ce qui allait
s'accomplir là, devant elle. Oh ! si cela pouvait ne pas être... ou si, du moins, cela pouvait se faire sans souffrance pour son pauvre père. D lui semblait qu'elle serait consolée de le perdre, à la condition qu'elle le sût heureux. Et comment ne pas l'espérer? Devant cette figure décomposée, méconnaissable, devant le supplice de cette chair mourante, et l'effrayante faiblesse, toute cette misère et ces tortures, comment ne pas croire au pardon, à la miséricorde infinie du Père qui est aux cieux!... Le prêtre était parti, elle demeurait immobile, suspendue à ce souffle haletant, qui se faisait plus rare. Un moment vint où la poitrine ne se souleva plus. Elle écoutait toujours, étonnée de ce grand silence, et, quand on l'entraîna, elle pensa que la mort est facile ; cesser de vivre, voilà tout.
Un grand apaisement, un sentiment de délivrance, succédait à l'horrible anxiété des heures d'agonie.
Ce fut h ce moment qu'arrivèrent Arthur et M. Wemer. En passant à la Ville-aux-Merles, ils avaient appris l'événement de la veille et se hâtaient, inquiets, sans pressentir pourtant un dénoûment si tragique et si prompt. Lise descendit au-devant d'eux. M. Wemer la serra dans ses bras :
— Pauvre, pauvre enfant !
Elle ne sut que répondre, étonnée de ne pas souffrir davantage.
— Serait-ce que je n*ai pas de cœur ? se demandait-elle.
M. Weraer s'empressa démonter pour offrir ses condoléances et ses services à la veuve, et Lise se trouva seule en face de. son frère; il s'appuyait au mur, blême, tremblant :
— Comment est-ce arrivé?... A-t-il parlé de moi?
— Hélas I il n'a pas prononcé une parole... il s'est endormi, et, sans se réveiller... il est mort !
— A-t-on fait venir un notaire?
— Non... pourquoi faire? Nous avons appelé un prêtre, le médecin...
— 11 fallait appeler aussi le notaire... Mon père avait peut-être des affaires à régler...
— D était sans connaissance...
— A-t-il beaucoup souffert?...
— Hier, oui; il s'est évanoui!... il étouffait!... Quelle affreuse soirée !
— Je sais, oui, je sais...
— Viens près de lui, viens voir notre pauvre père. Il resta immobile.
— Et, dis-moi, au dernier moment?... Comment est-ce venu?... Est-il... très... très défiguré?
— Il semble dormir plus tranquille, plus content que je ne l'ai jamais vu... Viens I c'egt grand et c'est beau, la mort!
Il la suivit lentement avec répugnance ; il avait
peur de celte chose inconnue qui Tattendait en haut. Madame Dauny se jeta sur lui, quand elle le vit, avec une explosion de cris et de larmes :
— Arthur!... mon fils!.., nous n'avons plus que toi au monde...
Et elle ajouta avec une emphase involontaire :
— Contemple ton père pour la dernière fois.
Partagé entre une répugnance pusillanime et une
sorte de curiosité farouche, Arthur aurait voulu voir et n'osait regarder.
Il avait fléchi le genou au pied du lit, et, tête basse, balbutiait tout bas des bribes de prières qui lui revenaient en mémoire; peu à peu, il leva les yeux lentement et rencontra devant lui la figure pâle du mort d'une sérénité sévère. Ses larmes aussitôt coulèrent ; il tira son mouchoir et se cacha le visage. Pourtant, il ne regrettait pas son père ; ses larmes, sans être feintes, provenaient d'un ébranlement tout physique, de la secousse d'une catastrophe imprévue, et puis cet appareil funèbre, le Christ posé sur la poitrine du défunt, entre ses doigts raidis, les cierges allumés en plein jour, agissaient sur seiiJpRfcv Tout en tamponnant ses yeux, il songeait qu'il lui faudrait un habit de deuil et un crêpe à son chapeaS.
Le jour s'écoula morne et agité par les apprêts de l'inhumation, par les misérables préoccupations
de détail qui troublent, qui avilissent en quelque sorte la douleur. C'étaient des renseignements dont on avait besoin, des pièces nécessaires, des décisions à prendre. Ces allées et venues de figures étrangères ne parvenaient pas à distraire Lise, qui, gardienne fidèle de son père, demeurait insensible aux choses extérieures ; assise près du lit, ses mains jointes tombées sur ses genoux, elle songeait dans un recueillement mélancolique, sans pensée bien précise, ni prière formelle, avec un acquiescement résigné et doux :
— Il se repose... c'est à nous de souffrir sans lui!
Vers le soir, sa mère exigea qu'elle descendît près d'Arthur. Lise obéit docilement. Elle trouva son frère dans la salle basse que les ombres du cré puscule emplissaient déjà ; il se tenait debout collé contre la fenêtre, et s'empressa vers sa sœur :
— Tu as bien fait de venir... C'est effrayant de tristesse, ici!... Il me semble le voir, là, dans son fauteuil, comme il était toujours... et si sévère... si dur... Ne restons pas dans cette salle...
— Monte dans ta chambre, je vais *lf'y*iji|4oindre tout à l'heure.
— Non... viens avec moi... Je ne puis supporter d'être seul.
Us montèrent silencieux. Arthur se détourna en
passant devant la chambre mortuaire, dont on entrevoyait, à travers Tobscurité de la première pièce, la porte toute grande ouverte. La faible lumière vacillante de deux cierges projetait au plafond de grandes ombres difformes ; une odeur de cire brîllée et d*éther était répandue dans Tescalier.
Arthur murmura :
— Je suis sûr que je ne fermerai pas Toeil de la nuit tant qu'il sera là ; on ne peut penser à autre chose.
Ils allèrent s'asseoir près de la fenêtre de Lise ; de pâles nuages rosés flottaient encore sur le ciel et s'éteignaient Tun après l'autre. Des voix rieuses d'enfants montaient de la rue et rendaient plus sensible le farouche silence de la maison :
— Parle-moi, dit Arthur, dont les mains s'agitaient nerveusement, se peut-il vraiment qu'il soit mort?
— Hélas I
— Dire que je l'ai quitté hier... vivant... à la Ville-aux-Merles et que je le retrouve sans vie... Tout fini en si peu de temps !
— Oui, soupira Lise tristement. Quand tu es parti, con uisant toi-même la voiture comme si tu n'avais jamais fait autre chose, il était content de voir que tu t'y prenais si bien, et, en même temps, il pensait avec chagrin combien, pauvre comme
nous sommes, lu serais toujours privé d'élégance et de luxe. Il en souffra.it pour toi...
— Il ne m'aimait guère pourtant et me traitait brutalement.
— Ce n'est pas le moment de t'en souvenir, reprit Lise émue, sauf pour lui demander pardon des chagrins que tu lui as faits... Quand je songe combien j'aurais pu l'aimer davantage, le rendre plus heureux, tout mon cœur se fond de repentir.
Elle éclata tout à coup en un torrent de pleurs :
— Tu vas te rendre malade ; ne pleure donc pas ainsi... Est-ce raisonnable? Le passé est passé... Qu'est-ce que ça peut lui faire maintenant tout ca ? Aie donc du courage !
— Je n'en ai pas! Je n'en ai pas !...
Tout son être surexcité et tendu s'abandonnait maintenant ; son esprit était déchiré par des regrets, des remords, les infinies et multiples tortures que s'infligent les âmes tendres devant la mort de ceux qu'ils ont aimes.
Arthur marchait à travers la chambre.
— Lise, allume une bougie ; c'est lugubre tout ce noir dont nous sommes enveloppés... On dirait un tombeau... Et puis, sais-tu?... il me semble que j'ai faim... On a beau avoir du chagrin, cela ne nourrit pas.
Lise releva son visage meurtri de larmes.
— C'est vrai, je t'oubliais... Descendons, nous trouverons bien quelque chose.*
— Non... Veux-tu être gentille? Va me chercher n'importe quoi... une croûte de pain et un verre de vin... J'aime mieux ne pas passer devant cette chambre...
Elle n'insista pas, étonnée de cette pusillanimité, trop douce pour en faire un reproche. Bientôt elle rapporta un bol de bouillon et quelque viande froide.
Arthur s'était mis au lit.
— Ne me quitte pas, petite sœur; quand tu n'es pas là, il me vient des idées affreuses... Et surtout laisse la bougie allumée.
Lise resta près de lui jusqu'à ce qu'il fût endormi ; elle descendit alors prendre part à la veillée funèbre avec sa mère et quelques voisines qui se succédaient, moitié par devoir pieux de charité, moitié par curiosité indiscrète.
Les funérailles réunirent un cortège relativement considérable. M. Dauny était un enfant du pays, il avait des relations d'affaires avec beaucoup de gens, et avait rempli pendant de longues années ses modestes fonctions avec une admirable exactitude ; les autorités jugèrent à propos de lui donner un témoignage public d'estime en assistant à ses obsèques; le maire et les adjoints s'y trouvaient ; le sous-préfet
même parut un instant. Arthur conduisait le deuil. Il se fit remarquer par la dignité élégante de sa tenue et la convenance de son attitude. Il eut tout le succès de la journée.
— Quel joli homme, ce fils Dauny ?
— jOù diable a-t-il pris ces manières du grand monde?
— Comme il est pâle... On voit qu'il a beaucoup pleuré, le pauvre !
— Que fait-il? Le père ne laisse pas de fortune. On s'inquiéta de sa personne pendant cette seule
matinée, plus qu'on ne l'avait fait depuis sa naissance. Il avait la sensation de cette bienveillance éparse autour de lui et en était fier. Les premiers rôles plaisaient à sa vanité ; il se trouvait à l'aise, en tête de ce cortège, et son importance momentanée lui causait un bien-être troublé seulement la crainte de quelque gaucherie, de quelque manque d'usage. Quand, la cérémonie religieuse achevée, il se trouva au bas de l'église en face de sa mère et de sa sœur défaillantes, brisées de sanglots, et qu'il dut assister au long défilé des assistants, recevoir la poignée de main des gros personnages, entendre de banales condoléances où il croyait voir les marques d'un intérêt tout personnel, il ressentit un chatouillement d amour-propre, qui ressemblait à de la satisfaction. Il en parlait
encore le soir dans la salle basse, à sa mère, à sa sœur, qui répondaient à peine, exténuées et tristes» seulement par phrases courtes, décousues. De temps en temps, un silence se faisait. Arthur alors devenait soucieux.
— Il y a des formalités indispensables qu'il faudra remplir, dit-il après un de ces silences, relativement au testament ?
— Quel testament ?
— Celui de mon père, naturellement. Il n'était pas homme à partir sans avoir mis ordre à ses affaires... Il faudra de toute nécessité un inventaire.
— Ne t'occupe pas de tout cela, reprit madame Dauny avec un peu d'impatience... Ton pauvre père avait, en effet, tout prévu, et depuis bien des années, nous nous sommes fait donation mutuelle de tout.
— Nous sommes déshérités alors?
— Qu'appelles-tu « déshérités » ! Tout notre bien vous appartiendra, à ta sœur et à toi, après ma mort.
— En attendant, nous n'avons rien 1 On nous a frustrés. Je reconnais là toute la sollicitude dont on m'a donné tant de preuves... et le parti pris de me tenir dans une misère honteuse et sordide»
— Te figureS'tu que nous soyons riches ?
— Riches ou non, s'écria-t-il avec emportement, il faudra pourtant bien qu'on s'arrange pour payer mes dettes.
— Quelles dettes?... Comment as-tu fait des dettes?...
— C'est vraiment difficile à imaginer... on ne me donnait jamais d'argent...
— Où l'aurait-on pris, l'argent ? Nous n'en avions pas.
— Eh bien ! quand on est pauvre, on n'a pas d'enfants!... Voilà I... C'est plus honnête...
— Malheureux !... Attends au moins que ton père soit refroidi dans sa tombe...
— Ah I du mélodrame... des phrases à effet... Cela ne pouvait manquer... Si vous croyez que je me paierai de cette monnaie-là !...
Il secoua la tête avec menace et se dirigea vers la porte.
— Arthur!... ne nous quitte pas ainsi, supplia Lise navrée.
— Laisse-moi tranquille, toi!... Qu'on me donne la paix... Ça ne coûte pas cher.
Il sortit, laissant sa mère et sa sœur atterrées. La révélation des dettes d'Arthur consternait madame Dauny presque à l'égal de sa cynique bruta lité. Contrainte depuis qu'elle existait à la plus pénible, la plus stricte économie,- elle avait conçu
une sorte de respect quasi-religieux pour l'argent, Tinstrument sacré de la vie.
— Des dettes I disait-elle à sa fille. Est-ce que ton père ou moi, nous en avons jamais eu pour un sou!... C'est pourtant bien simple de ne pas dépenser plus qu'on n'a...
— Cependant, quand on n'a rien, ou si peu que rien ?
— Ou se prive, alors... On s'impose une vie dure, comme nous l'avons fait, sans nous plaindre, le pauvre Charles et moi... afin que vous soyez plus heureux que nous, et non pas pour que le fruit de nos peines soit dissipé et jeté par les fenêtres en fantaisies ou en ribotes...
Finalement, les dettes, qui se montaient à quelques centaines.de francs, furent payées. Arthur n'en témoigna ni contentement ni reconnaissance. Il s'y attendait et accepta cette liquidation avec une hauteur indifférente, et n'épargna même pas quelques réflexions piquantes sur l'amer déplaisir que madame Dauny ne pouvait cacher.
Cependant, il s'était remis à travailler avec plus de zèle qu'il n'en avait jamais montré. Son patron se louait de lui, M. Werner aussi ; à la fin de Tété, il fut reçu bachelier et annonça aussitôt son intention de faire son droit à Paris. Madame Dauny jeta les hauts cris. Faire son droit I... une carrière
de rentier... de fils de famille... Et à Paris! Pourquoi pas à Lille, — une faculté toute voisine? Comment pensait il qu'on pût le soutenir à Paris, quand on avait à peine de quoi vivre en province? Arthur, sans s'émouvoir, exhiba une lettre où son ancien ami, Arsène Lassagne, lui annonçait qu'il avait trouvé pour lui une place de maître d'études dans un pensionnat du quartier Latin.
— Lassagne I... Tu es en correspondance avec ce mauvais drôle!...
— Fort heureusement pour moi. Ce « mauvais drôle », comme il vous plaît de l'appeler, a une bonne position à Paris dans une maison de commerce ; il se tire parfaitement d'aflFaire et je ferai comme lui.
Tous ces arrangements troublaient singulièrement madame Dauny et sa fille. On consulta M. Wemer, qui prit des renseignements. La pension Wautreley était bien connue, bien achalandée, et l'offre était sérieuse. On avait besoin d'un sous-maître parlant bien l'anglais et l'allemand. Arthur avait une rare aptitude pour les langues étrangères ; il était tout à fait en état de remplir le rôle qu'on lui destinait.
Il devait être défrayé de tout et gagner six cents francs par an ; on lui garantissait plusieurs heures de
liberté chaque jour pour suivre les cours de la Faculté de droit. Il dut même se rendre immédiatement à Paris, bien que Ton touchât aux vacances; la pension Wautreley gardait, en effet, un certain nombre d'élèves qui se . préparaient aux examens d'octobre, et Arthur devait faire son apprentissage sur cette petite phalange des refusés de juillet et de quelques pensionnaires exotiques dont les parents résidaient à l'étranger.
On prépara le trousseau à la hâte et, moins de quinze jours plus tard, Arthur Dauny quittait d'un cœur sec sa mère et sa sœur et se lançait dans la grande route libre qui mène à la fortune. C'était, du moins, sa conviction.
Pour commencer cette grande fortune, sa mère lui glissa dans la main, au dernier moment, avec une solennité émue, quatre pièces d'or, mises de côté à son intention, après de longs calculs et de sévères débats avec sa conscience, car cette modeste somme représentait une partie du nécessaire pour elle et pour sa fille. Arthur empocha avec l'indifférence dédaigneuse d*un grand seigneur à qui l'on rend quelque monnaie.
— Merci. Portez- vous bien... Je vous écrirai... Bah I ne pleurez pas, Paris n'est pas la Chine; on en revient!
— Tu nous donneras des détails.
— Naturellement.., Tâchez de ne pas trop vous ennuyer dans votre sale ville... les femmes, du reste, ne s'ennuient jamais, tout leur esprit tient dans leur ménage.
La mère cria :
— Prends garde aux voitures... et aux voleurs,
— Prends garde surtout à Lassagne... ajouta Lise tout bas.
— Comme c'est mon seul ami, naturellement, tu ne peux le souffrir!... Allons I voilà le train qui part. Embrassons-nous, et surtout ne vous montez pas la tête sur des dangers imaginaires... J'ai le pressentiment que je marcherai vite et loin : il y aura du changement quand nous nous reverrons.
Lise n'avait pas revu M. d'Esparvis, depuis le jour où Ton avait enterré son père, et où il était venu la saluer à Téglise, avec une respectueuse conapassion. Il s'était présenté deux fois chez madame Dauny, en des moments où Ion n'avait pu le recevoir. Lise avait recueilli avec une sorte de superstition enfantine les cartes qu'il avait laissées et les avait serrées dans son livre de messe ; elle trouvait une douceur à les y rencontrer quand elle priait.
Le départ d'Arthur avait comblé la mesure du vide autour d'elle ; en revanche, elle jouissait d'un grand calme. On n'avait plus à compter avec l'humeur impérieuse, l'égoïsme démesuré du jeune
homme, et l'inquiétude où la tenaient ses habitudes dissimulées, son caractère sournois, se trouvait un peu rejetée au loin par l'absence.
Comme il l'avait promis, il écrivait de temps à autre; ses lettres étaient satisfaisantes. Elles ne parlaient, il est vrai, que de lui, mais c'était justement ce qui intéressait sa mère et sa sœur. Il semblait assez content de son sort, de son patron, de ses élèves et manifestait toujours une confiance démesurée en son avenir. Cette confiance finissait par gagner madame Dauny et sa fille.
Un jour que Lise, assise devant la table de la salle basse, s'occupait à plier du linge rapporté le matin môme de la lessive, madame Dauny, avec de grandes révérences empressées, introduisit cérémonieusement M. d'Esparvis, qui s'était présenté chez elle au moment où elle se disposait à sortir. Lise, rouge comme une fraise, se leva, et repoussa vivement la table lourdement chargée. Les jeunes filles n'aiment guère à être surprises dans l'exercice des travaux de ménage : elles se figurent d'ordinaire que ces humbles occupations portent atteinte à leur prestige. Lise, encore très enfant, se trouva un instant humiliée, comme rabaissée aux yeux de Bertrand; pourtant, son bon esprit, son courageux jeune cœur réagirent bientôt contre cette fausse honte et ce fut avec beaucoup de simplicité et de bonne grâce qu'elle
s'excusa de sa tenue de ménagère et détacha les cordons du tablier destiné à protéger sa robe de laine noire contre les duvets du linge. Bertrand sourît.
— Je suis habitué à toutes ces petites pratiques ; dans une maison comme celle de mon père, avec un bataillon de filles de tout âge, il faut s'attendre à en trouver toujours une en tenue de combat. Mes sœurs ^entendent d'ordinaire pour être de semaine à tour de rôle, comme au régiment.
— Et moi qui suis ici tout le régiment, je suis de semaine toute l'année.
La conversation s'engagea sur un ton de familiarité simple, si encourageant, que Lise craignit un instant de voir sa mère entamer l'interminable chapitre de ses lamentations et la confidence même de ses soucis les plus matériels. Pour prévenir ce désagrément, elle s'ingénia à varier les sujets de conversation et déploya une animation qui lui donnait une grâce de plus. Bertrand, charmé, prolongeait la visite et, un coup de marteau à la porte extérieure ayant enlevé soudain madame Dauny de sa chaise, car c'était un tic chez elle de courir toujours audevant de l'événement, le jeune capitaine profita de sa courte absence pour demander à Lise s'il n'y avait plus aucun espoir de la rencontrer jamais chez les Wemer.
— J'y vais quelquefois... toujours en vain... disait-il avec chagrin.
— Nous étions si tristes icil Je n'aimais pas à laisser ma mère seule, même pour une heure.
— Et la musique?... le piano?...
— Abandonnés, comme le reste... Mais ma mère exige que je reprenne mes études...
— Comme elle a raison, madame votre mère!...
A-t-on ridée d'une jeune personne qui ne joue pas du piano? Ce serait contre nature... Ainsi, vous devez reprendre vos habitudes? C'est toujours entre cinq et six heures, n'est-ce pas, que vous allez chez madame Werner?
Sans défiance, elle répondit :
— Oui, généralement vers cinq heures.
Madame Dauny rentrait, une lettre à la main.
— C'est d'Arthur 1 Bertrand se leva et prit congé.
A partir de ce jour, Lise rencontra souvent M. d'Esparvis chez madame Werner ; il prit l'habitude aussi de lui faire presque chaque semaine une visite chez sa mère, à la grande satisfaction de madame Dauny, flattée dans sa vanité et distraite dans son ennui; si modeste que fût Lise, elle ne pouvait se dissimuler le goût vif de Bertrand pour elle et tout ignorante qu'elle était des usages du monde, son instinct l'avertissait que l'empressement
marqué d'un homme comme lui pouvait avoir des inconvénients, être compromettant; elle n'attachait, il est vrai, à ce mot qu'un sens tout extérieur, l'appréhension d'occuper l'attention du public, de se sentir observée,.commentée. Cette crainte offensait en elle cette prudente et pudique fierté qui tient lieu d'expérience aux cœurs innocents.
, Il y avait aussi dans l'apparition de Bertrand chez madame Wemer aux heures où elle s'y trouvait ellemême quelque chose de concerté, de romanesque qui inquiétait sa conscience; c'était presque un rendez- vous. Ne lui avait-elle pas elle-même fixé l'heure?... Sans intention, à la vérité, sans prévoir le profit qu'il tirerait de ce renseignement; mais, qu'elle l'eût ou non prémédité, elle n'en était pas moins un peu sa complice, et elle se demandait avec inquiétude si l'honnêteté et la droiture ne l'obligeaient pas à avertir sa mère. Elle n'aurait pas conçu ce scrupule peut-être, si elle ne s'était aperçue que tout l'intérêt de ses journées, maintenant, tenait dans le moment unique où Bertrand apparaissait. Cet épanouissement de joie à son approche, ce battement de cœur qui annonçait sa venue, ce trouble délicieux, inavoué, qu'elle cachait en elle ainsi qu'un trésor, était-ce permis ? N'y avait-il rien de répréhensible? Cela vint au point, qu'après bien des reculs, des hésitations, elle résolut d'interroger sa mère.
— M. d'Esparvis vient très souvent, n'est-ce pas, mère?
Madame Dauny leva la tête et regarda sa fille pardessus ses lunettes.
— Est-ce qu'il te gêne?... Je croyais que ses visites te faisaient plaisir; on ne sait jamais ce que tu penses.
— Ses visites me font plaisir... beaucoup môme, oui, beaucoup... Seulement, je ne savais pas si tu approuvais qu'il vînt si souvent.
— Est-ce que je me suis plainte? Veux-tu me faire entendre que j'ai l'air maussade et que je ne le reçois pas comme il convient ?
— Certes, non, chère maman.
— Dame ! je ne sais pas, moi !... Tu es si singulière... C'est un excellent jeune homme, très poli...
— Un peu plus que poh, même, je crois...
— Tu ne vas pas te figurer qu'il est amoureux de toi, par hasard?
— Quelle idée!... Je ne suis pas folle! s'écria Lise, humiliée et froissée par cette brusque attaque dans les profondeurs les plus voilées de son âme... Je craignais seulement que cela ne fût pas convenable. . .
— Convenable?... Est-ce que tout ne se passe pas d'une façon irréprochable?... Je suis là, je le reçois; il est très bien élevé, très respectueux. Y
iiO AMOUR DE JEUNE FILLE
a-t-il quelque chose à reprendre dans ses paroles ou son attitude?... Je m'étonne que tu t'imagines m'apprendrc les convenances...
— Oh I Je n'ai pas cette idée-là, bien sûr, et je suis très heureuse que tu sois contente, s'écria Lise, joyeuse d'avoir à si bon compte imposé silence aux taquines représentations de sa conscience.
— Oui, certainement, je suis contente... Cependant, dit madame Dauny, dont l'esprit nonchalant et étroit se mettait en branle peu à peu, et voyait apparaître confusément des objections, des doutes, il ne faudrait pas te monter la tête, toi !... Tu sais, un officier, c'est un oiseau de passage; ça arrive un beau matin, ça chante ses plus jolis airs, et ça décampe un beau soir... En voilà pour la vie ; on ne se revoit plus.
— Oui I je sais, murmura Lise.
— Et puis, un monsieur comme celui-là... un baron, je crois, il ne se mariera que dans laristocralie, et il lui faudra des mille et des cent, pour soutenir son rang... Ainsi ne va pas te figurer...
Lise, prête à pleurer, s'écria :
— Je ne me figure rien... sois tranquille, je sais trop ce qu'il est, et ce que nous sommes.
— Tu comprends, continua la mère sans se douter du martyre qu'elle infligeait à sa fille, des visites comme celles-là, c'est bon pour distraire; il
AMOUR DE JEUNE FILLE ill
est bien reçu ici, il t'apporte quelquefois des livres pour compléter ton éducation. Chacun a ce qu'il lui faut... mais, si tu n'étais pas raisonnable, si tu allais te faire des idées... des ambitions... (Sa tête se montait, à mesure qu'elle parlait.) Il serait peut-être plus sage, après tout, de ne plus le recevoir. Épouvantée de son ouvrage, la pauvre Lise s'écria :
— Mais je suis raisonnable I Ne plus le recevoir, ce serait de l'ingratitude après tant de bontés,., tant d'attentions qu'il a eues pour nous.
— Eh bienl qu'est-ce que tu me chantes depuis une heure, alors?... Enfin... ça te regarde... C'est ton afifaire... Si tu te montes l'imagination, ma pauvre enfant, le malheur sera pour toi.
Et les choses continuèrent comme auparavant; la mère etja fille, satisfaites d'une explication où chacune se félicitait d'avoir dégagé sa responsabilité, se livrèrent avec une sécurité plus grande au charme de cette intimité devenue indispensable.
De son côté, madame Wemer, avec sa perspicacité défiante et fureteuse, avait vite remarqué la coïncidence des visites de Bertrand avec les heures d'étude de Lise et elle aurait mis fin à ce qu'elle appelait le « manège » du capitaine, si son mari ne l'en eût dissuadée. Ce magistrat avait le goût des spéculations métaphysiques et lisait les philosophes plus que les légistes. Son esprit, perdu dans Tabs-
trait, rinfini, Tinconnaissable, avait peine à s'abaisser aux nécessités positives. Il était optimiste, non par système, mais par hauteur d'âme; il se tenait dans des régions si élevées que la sérénité de son esprit ne pouvait être troublée par les vulgaires accidents qui font le souci des hommes ; dans la pratique des affaires, dans les travaux du métier, dans les transactions et les combinaisons qu'exige le commerce du monde, il apportait une bonhomie souriante, une imperturbable et bienveillante confiance que n'avaient pu entamer ni les arguties de la procédure ni la fréquentation des avocats et des plaideurs, ni l'étude des grands crimes et des passions qui les engendrent. Il était un juge excellent, car il ne croyait pas au mal et présumait volontiers l'innocence; juste cependant, mais indulgent. S'il lui arrivait quelquefois d'être dupe, il ne s'étonnait ni ne se plaignait de ce léger désordre qui lui semblait dans la nature des choses, comme il est dans la nature des fleurs qu'elles se fanent et dans celle des êtres qu'ils périssent. Il supportait alors les épigrammes et les reproches de sa véhémente petite compagne avec une résignation souriante et continuait à promener sur le monde le regard de ses grands yeux bleus un peu saillants sous de longues paupières demi-baissées; ce regard lent, lumineux et doux, qui semblait tomber des hauteurs inaccessibles d'un
ciel inconnu, avait la sérénité apaisante, presque religieuse, d'un beau clair de lune.
— Tu dis donc, ma bonne, que Bertrand combine ses visites de façon à rencontrer Lili? Cela me semble très probable, en effet.
— Et il vient une fois, au moins, chaque semaine.
— Cinquante-deux fois en un an; cela ne me semble pas exorbitant. J*ai pour mon compte beaucoup de plaisir à le voir.
— Vous n'allez pas vous figurer qu'il vienne ici pour vos beaux yeux. Il se souciait bien de nous, avant d'avoir inventé de rencontrer ici la petite...
— Que veux-tu? chère amie; la jeunesse attire la jeunesse.
— Et si elle se met à l'aimer, ce joli garçon?
— Où serait le mal? Les jeunes filles sont faites pour plaire et pour aimer.
— Oui, oui; il fera le charmant, votre officier; il hii contera des douceurs, et quand il lui aura tourné la tête, il partira sans crier gare!
— Bertrand est un galant homme, un caractère loyal...
— Fiez-vous-yl... Il est comme les autres... Pendant que vous êtes dans les nuages à faire vos logogriphes, il s'amuse avec des demoiselles légères... Je le sais, moi!
— Et qu'y a-t-il de commun entre ces demoi-
selles-là et notre modeste petite Lili?...?)on, non, ma bonne, il faut laisser les jemies gens se rencontrer, se voir, se connsdtre librement. S'il arrive qu'ils s'aiment, tant mieux I Ils feront un heureux ménage... comme nous. La défiance engendre la supercherie et le vice. Il faut laisser faire la nature?
— Joli système!... Comme s'il suffisait de s'aimer en ce monde? Il faut vivre, monsieur Werner, et de quoi vivre 1
— Vieille sagesse I... ou plutôt, sagesse de vieillard, celle qui calcule; les jeunes gens ne pensent pas à tout cela. Est-ce que nous y pensions, nousmêmes autrefois, ma bonne?
— Ehl ehl.». Vous n'y pensiez peut-être pas, monsieur Werner, mais, un heureux hasard, ou plutôt la Providence eut la bonne idée de diriger votre cervelle éventée vers une fille bien dotée, qui n'y pensait pas non plus, la sotte, et qui trouva, comme vous, tout naturel de bien vivre sans y penser.
— Eh bien I ma chère femme, la Providence aura soin de fournir à nos jeunes gens ce qu'il leur faut, s'il est dans ses desseins qu'ils s'unissent. Pourquoi serions-nous les seuls à qui le désintéressement...
— Dites plutôt l'insouciance, l'imprudence, la folie I...
— Pourquoi, ma bonne amie, serions-nous les seuls à qui cette insouciance et cette folie auraient
réussi? Fions-nous à la jeunesse, à Tamour, aux bons instincts... Laissons faire la nature; n'entravons pas, par nos froids calculs, l'œuvre généreuse de la nature.
Madame Werner ne crut pas désobliger la nature ni traverser ses plans mystérieux en s'astreignant à rester près de Lise pendant les visites du jeune capitaine... Cette surveillance, à peine déguisée, ne déplaisait point à Lise, qui se sentait autorisée et soutenue par la présence de sa vieille amie et jouissait plus entièrement de son plaisir; c'était une âme délicate et craintive à qui il fallait absolument se sentir en paix avec les autres et avec elle-mêmb. En revanche, le capitaine enrageait et, tout en faisant l'empressé près de la vieille dame, il lançait sur elle, sur son petit nez pointu, ses yeux gris inquisiteurs, et son menton fuyant, des regards qui l'auraient fait frémir si elle avait su ce qu'ils contenaient de malédictions. Elle s'en doutait peut-être un peu, la fine dame, mais elle tenait bon, moitié taquinerie, moitié cas de conscience.
Bertrand, cependant, eût été embarrassé peut-être d'expliquer sa mauvaise humeur; il n'avait, en vérité, rien à dire en secret à Lise; quand parfois un heureux hasard lui ménageait quelques instants de têteà-tête, c'est à peine si la sévère surveillante eût pu saisir quelques inflexions de voix plus tendres, plus
voilées, une attitude plus intime, des regards plus prolongés qui amenaient une rougeur sur les joues de Lise, un peu de confusion et de trouble. Ces courts tête-à-tête pourtant étaient pour les deux jeunes gens des instants délicieux et regrettés. Ces jours-là, Bertrand d'Esparvis s'en allait avec cette sorte d'allégresse intime que donne la conviction de n'avoir pas perdu sa journée. De savoir s'il était amoureux et ce qu'il en pourrait advenir, il ne s'en inquiétait pas; il se livrait sans arrière-pensée ni prévision au charme d'une amitié si différente de ce que lui avait offert jusqu'alors la vie de garnison, n n'ignorait pas que Lise pouvait l'aimer, s'attacher à lui; à dire vrai, il se savait aimé; il avait lu sa tendresse naissante, ignorée d'elle-même, dans l'illumination soudaine de son visage lorsqu'il paraissait, dans sa docilité, sa confiance innocentes. Et cette tendresse involontaire, c'était encore à coup sûr l'attrait le plus puissant de la charmante Lise ; prendre possession d'un cœur, sans en savoir que faire, est une œuvre d'exquise cruauté devant laquelle ne recule guère la vanité humaine : hommes ou femmes, les meilleurs sont tentés. Aux importunités de sa conscience, parfois éveillée, Bertrand répondait qu'un peu de flirt ne tire pas à conséquence, qu'une amourette est un feu de paille, dont il ne reste pas même une pincée de cendre. Jamais,
d'ailleurs, un mot d'amour n'avait été prononcé entre eux, ni quoi que ce soit qui pût engager Tavenir, et il se promettait bien d'observer toujours la même réserve. Peut-être se fût-il tenu parole si l'arrivée de George d'Aurevelle n'était venue l'aiguillonner de jalousie.
Dès qu'ils se revirent, George et Bertrand sentirent Tun contre l'autre une vive antipathie. Il ne fallut pas longtemps à George pour constater quelle large place avait su prendre le jeune capitaine dans la maison de ses grands-parents et quelle place plus large encore il occupait dans la pensée de Lise; son nom venait à tout instant sur les lèvres de la jeune fille, par une sorte d'obsession inconsciente. Ainsi que la plupart des mélancoliques, George observait beaucoup. Il comprit vite que L'se aimait ou allait aimer, que cet étranger, ce passant, le premier venu, allait prendre la place qu'il convoitait dans le doux et tendre cœur de sa petite amie d'enfance.
Et qu'en pouvait-il résulter? Pour lui, la ruine de toutes ses espérances, le désespoir; pour elle, rien que de la peine, des chagrins. Il ne lui entrait pas dans Tesprit qu'il y eût en Bertrand d'Esparvis l'étoffe d'un mari pour la modeste Lise Dauny. Le jeune capitaine n était, selon lui, qu'un léger et brillant malfaiteur. Mais que faire?... Comment convaincre Lise, l'avertir même, sans l'offenser et se donner l'attitude d*un jaloux? Sa timidité s'accroissait du désordre de son propre cœur. Il aurait voulu s'ouvrir à elle, lui découvrir la profondeur et la force invincible de son amour. Mais, habituée depuis leur enfance à n'y voir qu'un jeu, elle l'écoutait en riant, plaisantait de ses aveux, et le désespérait innocemment; à ses reproches tremblants, elle répondait par les protestations de la plus tendre amitié et n'y pensait plus, le croyant consolé. Que n'eût-il pas .donné pour surprendre en elle quelque trace de ce trouble visible, de celle brûlante rougeur qu'elle ne pouvait cacher à l'approche de Bertrand 1
Celui-ci démêla aisément les sentiments de George, et bien que sa modestie n'eût rien d'excessif et qu'un si jeune rival ne lui parût pas très dangereux, sa familiarité cependant avec Lise, leur air d'entente, les menus privilèges qu'autorisait une longue intimité ne laissaient pas que de l'importuner. De quoi s'agissait-il pourtant? De prendre patience pendant
quelques semaines en évitant soigneusement tout conflit avec le petit-fils du conseiller. Pour conjurer jusqu'à Tapparence d'une rivalité et se ménager en même temps une alliée, il n'imagina rien de mieux que de faire sa cour à Nicole d'Aurevelle, dont la coquetterie instinctive se prêtait à ce divertissement.
Par malheur, Lise s'y laissa prendre et souffrit beaucoup; elle retint la confidence toute prête à s'échapper de ses lèvres et cacha son chagrin aussi bien que son naissant amour à son amie, trop étourdie et légère pour soupçonner chez les autres un sentiment profond. Ce mois de septembre, bien difiérent des précédents, s'écoula dans la contrainte et l'agitation de passions inavouées. Nicole s'en plaignait; elle était la seule qui n'eût rien à dissimuler.
— Que Lise soit triste, je le comprends, disaitelle à son frère; elle porte le deuil de son père... On lui pardonne de ne pas rire comme autrefois, mais toi, mais Bertrand !...
— Si tu disais M. Bertrand ou même encore M. d'Esparvis, ce serait peut-être plus convenable.
— Et toi, si tu mettais un rabat et un bonnet carré, tu serais mieux à ton aise pour prêcher... Mon pauvre ami, tu me fais de la peine... tu es de mauvaise humeur... Lise m'en faisait la remarque hier encore...
— Elle t'a parlé de moi ?
— Oh ! la chose extraordinaire !
— Elle t'a dit que j'étais maussade...
— A peu près... Je résume...
— Qu'en sait-elle?... Elle est trop occupée du brillant d'Esparvis pour perdre son temps à m'observer... Je n'ai pas la belle humeur, l'heureux entrain de ce paladin.
— Mon cher, cela se vaut... Lui aussi devient rêveur et sentimental... Tout le monde ici se concentre et médite. C'est d'une gaîtô folle... On se croirait au couvent, les soirs de retraite, quand chacun fait son examen de conscience et s'efforce de donner une tournure présentable à ses gros péchés.
— Il me semble pourtant que tu n'as pas trop à te plaindre, toi, de Bertrand.
— Ah 1 mon Dieu, ça a l'air de quelque chose, au fond, ce n'est rien du tout...
— Il est toujours auprès de toi, à te chuchoter à l'oreille... ce qui, par parenthèse, me semble un peu léger.
— Je t'en prie, mon cher enfant, ne me fais pas la leçon... J'ai assez de miss EUen spécialement attachée à ma personne pour me contrecarrer.
D'ailleurs, grand'mère ne dit rien, et tu sais si elle est à cheval sur les convenances, grand'mère ! Ainsi, laisse-moi tranquille... Au fond, tu es jaloux et
amoureux, et tu te prends à moi faute d'oser te prendre à Lise...
— Quand cela serait ?
— Je n'y vois rien de mal... Je comprends très bien qu'on soit amoureux, pourvu qu'on y trouve son plaisir. Mais un amour qu'on porte comme une migraine, c'est purement une bêtise...
— Comme si l'on était libre d'aimer ou de ne pas aimer!...
— Certes oui, on est libre... Je t'assure bien que, moi, je n'aimerai que lorsque je le voudrai bien...
— Alors, tu n'aimeras jamais...
— Qui sait?... Où cola te mènera-t-il, ta passion pour Lise?
— Où elle voudra.
— A la mairie, à l'autel, alors... Ces petites de province vont toujours à l'essentiel, au définitif, je t'en préviens...
— Soit, à la mairie, à l'autel!... au bout du monde et au delà... Pourvu qu'elle veuille de moi 1
— Quel innocent !... Te figures-tu que Lise ait des prétendants à revendre? Tends-lui la main, elle y mettra les deux siennes bien vite...
— Il me faut davantage... C'est son cœur que je veux 1
— Son cœur?... Mon pauvre garçon, tu parles comme un troubadour... C'est démodé, le cœur, cela
AMOUR DE JEUNE FILLE i23
ne se met plus dans la corbeille... C'est vieux jeu...
— Quel ton, Colette I
— Après tout, marie-toi avec Lise si cela te plaît, et si papa y consent I... dont je doute... Je l'aime de tout mon cœur, elle est si gentille!... Mais, dans ta position, avec ton nom, ta fortune... qui n'est pas immense, et ton avenir dans la diplomatie, tu feras une... une nigauderie... C'est mon humble avis I
A travers des difficultés devinées plutôt que senties, de légers tiraillements soigneusement dissimulés, les semaines de vacances s étaient écoulées sans heurt ni accroc. Le départ de George et de sa sœur était fixé au lendemain, et les quatre jeunes gens se trouvaient réunis le soir une dernière fois chez madame Werner. George s'était juré de parler ce soir-là à Lise, de la mettre en défiance contre Bertrand et aussi de lui avouer enfin son amour, non pas la tendresse enfantine qu'elle supposait, mais un amour vrai et profond qui engageait la vie entière.
On était au jardin; les jeunes filles enlacées marchaient à pas lents le long des larges allées sablées, entre deux plates-bandes où s'alanguissaient déjà les fleurs d'automne. Près de Colette se tenait Bertrand, très animé, ce soir-là, très empressé à lui plaire. George, assez loin en arrière, causait avec son grand père. Arrivé à l'extrémité de l'allée droite, le pre-
mier groupe revenait sur ses pas et George croirait alors au passage le regard tristement songeur de Lise qui semblait étrangère au duel de coquetterie engagé entre Colette et M. d'Esparvis :
— Elle souffre, pensait-il, déjà 1 que sera-ce plus tard?
Après quelques tours de jardin on revint s'asseoir près de la maison, dans un espace découvert où des sièges demeuraient en permanence. Lise avait pris place sur un banc au-dessous des fenêtres du salon, espérant peut-être que M. d'Esparvis y viendrait près d'elle, mais il avait suivi Colette, et tous deux se balançaient pendant ce temps sur des rocking^ chairs. M. Werner entretenait une conversation somnolente avec miss Townwalt, emmitouflée de capelines et de fourrures, tous les deux un peu appesantis par la digestion, tandis que madame Werner, selon sa coutume, était restée à l'intérieur. George se glissa près de Lise :
— Vous êtes triste ?
Elle répondit par un faible sourire :
— Quoi d'étonnant?... Vous partez demain... Et vous êtes mes seuls amis, Colette et vous. ;^
Il devina Tamcrlume cachée sous ces derniers înots :
— Qui pourrait, en cfl'et, vous aimer autant que nous?... Autant que je vous aime, Lise!... Personne... Vous le croyez bien, n'est-ce pas?
— Je le sais.
Ses yeux ne quittaient pas les doux rocking chaws qui se balançaient avec une émulation joyeuse :
— A qui songez-vous... si loin de moi? demanda George tristement.
Elle ne répondit pas, toute concentrée à écouter Bertrand, qui disait de ce ton demi-badin, demiattendri, qui lui était habituel :
— Qu'allons-nous devenir sans vous, Seigneur!... Que faire de nos soirées dont vous étiez Tâme et le sourire?
Et la coquette fille répondait en riant :
— Ce ne sera pas drôle, c'est vrai!... Je compte bien que vous me regretterez plus d'une fois.
Lise ne put entendre ce que Bertrand dit très bas ; mais aussitôt Colette répliqua :
— Alors venez nous rejoindre... Paris est assez grand pour vous et moi.
— Vous n'écoutez que lui! soupira George amèrement. Je vais partir dans quelques heures, et vous n'avez pas une pensée pour moi... Vous êtes toute à ce traîneur de sabre. Quel secret a-t-il donc pour se faire aimer de vous?
— Greorge, à quoi pensez-vous de me parler de ce ton? demanda Lise blessée.
Mais George souffrait trop pour pouvoir se contraindre.
— Vous êtes fâchée... Vous allez me détester... Que m'importe? Serai-je plus malheureux que je ne le suis?... Votre douceur, votre bonté ne sont faites que d'indifférence... Vous ne voyez môme pas combien je souffre... combien j'ai de chagrin!
— Et moi donc? répondit-elle en tournant vers lui ses grands yeux tout brillants de larmes.
Ils restèrent ainsi quelque temps sous le voile du crépuscule qui les enveloppait, se comprenant sans se parler. A la fin, George reprit d'une voix tremblante :
— Vous /'aimez donc ?
Elle ne répondit pas.
— Ainsi, c'est bien vrai, vous l'aimez... ô Lise... depuis si longtemps... j'espérais... Mais à quoi bon vous parler de moi?... Je crains que vous ne soyez pas heureuse, ma pauvre petite amie!... Si cela arrive, promettez de vous souvenir de moi... Où que je sois, près ou loin, vous serez toujours l'unique maîtresse de mon cœur et de ma vie... Ma chère Lise!
L'émotion de Lise et de George n'avait pas échappé à M. d'Esparvis, qui, tout en folâtrant avec Colette, ne cessait de les observer :
— Que peuvent-ils se conter ainsi à l'oreille? avait-il dit en désignant d'un sourire les deux jeunes gens.
— A peu près ce que nous disons nous-mêmes, je suppose... Seulement, c'est plus sérieux!
AMOUR DE JEUNE FILLE i27
— Le croyez-vous?
— J*en suis sûre... Tout est sérieux, d'abord, avec mon cher frère... Il n*est pas né plaisant, le pauvre!... Ce qu'il dit, il le pense... C'est une exception très curieuse.
Bertrand n'était plus d'humeur à riposter...
n s'était approché de Lise avec l'intention formelle de couper court à un entretien trop intime et qui lui semblait avoir une gravité exceptionnelle... Pour la première fois, il avait senti la secrète morsure de la jalousie : il avait supporté avec une profonde philosophie de voir Lise malheureuse à cause de lui ; il ne pouvait supporter qu'elle se consolât avec un autre. Heureusement son mouvement réveilla M. Wemer qui avait épuisé le charme de la conversation avec miss Ellon, et s'était endormi; il se dressa, se secoua, et s'adressant à Colette :
— Un peu de musique, mignonne, avec ton frère... pour notre dernier soir !
— A vos ordres, grand-père... Je trouvais, il faut l'avouer, qu'on tardait un peu à faire appel à mes petits talents.^ Viens -tu, George ?
Il n'était pas très empressé; son grand-père l'entraîna au salon où déjà Colette attendait. Lise se disposait à les suivre ; Bertrand la retint.
— Restez... je vous en prie!
Elle était debout, indécise.
— Que craignez-vous?Miss Ellen n'est-elle pas là? L'institutrice, en effet, s'était emparée d'un des
fauteuils à bascule et se balançait avec emportement. Dans le salon, George préludait, et Nicole^ penchée à la fenêtre, demandait :
— Qu'aimez-vous mieux, Schumann ou Gounod?
— Tous les deux, répondait Bertrand, qui s'était emparé de la main de Lise et la forçait à s'asseoir près de lui :
— Qu'avez-vous ce soir?... Je ne vous reconnais plus.
— Suis-je si changée?... C'est qu'il y a très long* temps peut-être que vous ne m'avez vue?
Elle s'efforçait, sous un air de plaisanterie,, de mettre un reproche dans ses paroles :
— Je veux alors réparer le temps perdu... Levez les yeux... voulez- vous?... Laissez-moi vous contempler longtemps... longtemps.
Une émotion la prenait, aussitôt refoulée; elle se détourna sans répondre :
— Que la voix de Colette est douce, n'est-ce pas?
— La vôtre est plus douce encore...
Elle eut un léger tremblement des lèvres.
— Moi, je n'ai ni talents, ni... ni rien!...
Avec une tendre raillerie, il reprit :
— Vraiment? rien!... Pauvre jeune fille!... Naturellement, vous aimeriez à recueillir des louanges.
des hommages... Le grand Salomon Ta dit: dans ie cœur de la plus innocente, tout n'est que vanité...
— Ce n*est pas le succès que je regrette... c'est le pouvoir d'exprimer des pensées, des sentiments, joies ou chagrins, pour lesquels on n'a pas de paroles... que Ton ne saurait formuler, même pour soi... et qui oppressent... qui étouffent...
Elle parlait d'une voix basse, un peu tremblante, et quoi qu'elle fit pour les retenir, deux larmes débordèrent sous ses longs cils baissés. Bertrand, dans la pâleur du crépuscule, les vit glisser lentement et fut touché.
— Quelle enfant!.,, quelle terrible enfant! Quoil vous pleurez? Croyez-vous donc qu'il soit besoin de talents, de trilles et de roulades pour s'emparer d'un cœur? Croyez-vous quïl suffise d'être jolie, spirituelle et coquette? Avouez-le ; vous l'avez cru... Peutrétre le croyez-vous encore?... Je lis vos pensées sur votre visage mieux que vous ne les lisez en vous-même... Et c'est cette transparence d'âme, cette sincérité divine que j'adore en vous...
— Monsieur d'Esparvis!
— Mais, oui, je vous adore... Vous le savez, n'est-ce pas? Depuis longtemps vous l'avez compris...
Elle s'était écartée de lui effarouchée.
— Vous ne devez pas... Je vous en prie, monsieur d'Esparvis.
i30 AMOUR DE JEUNE FILLE
Miss Townwatt contiDuait de se balancer avec frénésie et le grincement de la bascule sur le gravier couvrait le bruit de leurs paroles :
— Je ne dois pas vous parler ainsi... c'est vrail j'ai tort... Je suis coupable... Mais qu'y faire maintenant? Vous avez entendu... Je ne puis démentir ce qui est la vérité même. Chère, chère Lise... Laissez-moi goûter cet instant de pur délice où, pour la première fois, j'ose vous dire que je vous aime... Laissez... laissez cette main dans la mienne...
Un « chut l » énergique au-dessus de leurs têtes les réduisit au silence : M. Werner annonçait une mélodie absolument inédite, a paroles et musique d'auieurs inconnus ».
Et, du fond du salon, la rieuse Colette ajoutait:
— Les auteurs inconnus réclament l'indulgence du public.
Et aussitôt accompagnée par George, elle chanta :
L'heure tu 'a dit : Renonce à Tinstant de plaisir Que j^emporte en courant sur le bout de mon aile; Ta voix tremblante en vain me conjure et m^appelle, En vain, ta faible main voudrait me ressaisir!
Non!... toute joie
Devient ma proie :
Elle séduit Et fuit.
Lise n'entendait que la voix de Bertrand qui
bruissait encore à ses oreilles. Qu'avait-il dit? Qu*ii Tadorait, elle, pauvre, humble Lise! Était-ce possible? Était-ce bien pour elle qu'avaient vibré ces mots d'amour? Puis, un remords lui venait: elle n'aurait pas dû l'entendre. Est-ce que cela peut être permis d'écouter de si douces paroles qui insinuent jusqu'au fond de l'âme un trouble si enivrant? Et maintenant encore voilà que penché vers elle, si près qu'elle sentait sur ses cheveux et son cou le frisson de son haleine, il la suppliait tout bas :
— Ne soyez pas irritée. Je vous jure que je ne voulais pas vous parler ainsi... Et puis, je vous ai vue triste... quand je badinais avec votre amie... Alors, je me suis figuré... j'ai osé croire que j'étais la cause de votre tristesse, et, je m'en confesse... j'ai pris plaisir à votre peine... un plaisir méchant d'orgueil... un plaisir barbare d'amour... Plus votre chère figure s'assombrissait, plus je me sentais heureux... Disposer à mon gré de vos sentiments, de votre âme... j'en étais fou de joie insensée... Alors, malgré moi, je me suis trahi, les mots d'euxmêmes sont montés à mes lèvres.
Il avait repris la main de Lise et la retenait doucement... Elle, troublée, éperdue, ravie, écoutait cette musique d'amour qui, dans ce paisible soir d'automne, semblait se confondre avec le chucho-
tement des feuilles et le souiSe engourdi du vent. Ni Tun ni Tautre n'écoutait Nicole qui chantait :
La nature, à son tour, m'a dît : Renonce encore A la jeunesse en fleur qu'un seul matin dévore. Tout passe, tout finit: la grâce et la beauté, Comme ce jour qui tombe, en mourante dartè.
Naufragé sombre,
Dans les flots d'ombre
Où le poursuit La nuit.
— Pourquoi ne me parlez- vous pas, Lise... Seraitce que vous ne me croyez-pas?... que vous doutez de moi?... Je suis bien à vous, je vous le jure..* Ma vie, mon bonheur, sont entre vos mains.
— Silence donc sur la terrasse! cria M. Werner...
Et Nicole chanta :
La vie a dit : Renonce ! et s'il se peut, oublie D'un cœur déjà lassé la tendresse abolie.
Renonce à ton amour ! je te le dis, crois-moi, L'amour n'est que mensonge et souffrir est la loi...
Seule immortelle,
La mort, fidèle.
T'aime et te suit Sans bruit.
— Tout passe... Avez-vous entendu?
— Qui dit cela?... C'est un vrai De Profundis
que cette romance! Elle trahit son auteur... Il n'a pas le génie gai, notre jeune camarade.
— La mort, seule, fidèle...
— Qu'en sait-il de la vie et de la mort, le pauvre garçon? Il a lu cela dans les livres... Les aventures d'Ariane... Vous voilà toute rêveuse... Au diable! le maudit poète.
A ce moment, madame Werner, installée devant un vaste plateau chargé de sirops et de biscuits, appelait Lise.
— Où est-elle?... Comment! au jardin, si tard! Allons ! allons ! rentrez, fillette... j'aime à voir tout mon petit monde au clair...
Nicole, très gaie, demandait :
— Que dit-on de notre chef-d'œuvre?... Est-ce assez romantique?... et moral avec cela!... Quelle leçon pour la jeunesse !...
— La musique est digne de la poésie, répondait jésuitiquement le capitaine : l'une fait valoir l'autre.
— Ce n'est, disait George, qu'une mauvaise amplification de quelques beaux vers de Goethe.
M. Werner se frottait les mains, très joyeux :
— Ce n'est vraiment pas mal du tout... très gentil pour un divertissement de vacances... Mais il ne suffit pas de rimailler, mon garçon... ce n'est pas avec cela qu'on réussit dans la diplomatie...
— Si vraiment, grand-père, parler pour ne rien dire, c'est tout Fart des diplomates.
— Voyez-vous cette impertinente !
H pinça doucement la joue de Colette.
L'heure des adieux était venue. Bertrand partit le premier, puis ce fut Lise.
Sur le ciel assombri, la lune apparaissait et disparaissait tour à tour entre des nuées éparses que le vent chassait, et ces alternatives d'obscurité et de lumière donnaient, par leur brusque succession, le sentiment d'une fuite éperdue; la mélodie chantée par Colette lui revenait en mémoire tandis qu'elle traversait les allées du jardin : « Tout passe ! » Et elle songea à la mort, si récente encore, de son père, aux émotions cruelles qui l'avaient accompagnée, à la longue suite de jours mornes, sévères, qui avaient presque exclusivement fait la trame de sa vie, tout cela lui parut si lointain, si étranger, séparé d'elle par des espaces infinis, un abîme d'azur et de soleil... Une Lise nouvelle était née en ce soir d'automne au souffle d'une voix chère murmurant des paroles inoubliables :
— Oui, tout passe!... la douleur n'est pas éternelle... Les mauvais jours sont finis.
Elle ferma la porte ; et, dans le corridor obscur, prit la petite lampe fumeuse posée sur un escabeau. Madame Dauny s'était lassée d'attendre et couchée.
Lise monta légèrement, et, coulant sa tête dans Tentre-bâillement de la porte :
— Dors-tu, mère?
— Comment dormîrai-je, quand tu n'es pas rentrée, et que je me morfonds toute seule des heures et des heures... Pendant cela, tu t'amuses, toi!... Eh bien! qu'attends-tu, comme une statue, ta lampe à la main?
Depuis la mort de son mari, Thumeur^de madame Dauny s'aigrissait; tout ce qu'elle avait amassé de bile pendant sa longue servitude conjugale se déversait maintenant sur son innocente fille.
— Je voulais te raconter ma soirée... Je crains que tu ne sois fatiguée, et...
— Et tu trouves le prétexte bon pour t'en aller... comme si je n'avais pas été seule assez longtemps !.. Tu peux bien t' arrêter cinq minutes pour me dire quelles personnes il y avait et ce que l'on a fait...
— Oh! oui, certainement, je ne demande pas mieux.
Mais elle était subitement glacée par l'accueil maussade, par cette pauvre figure jaune encadrée d'un serre-téte sans garniture, ces longs bras maigres étendus sur les draps, tout cet ensemble de pauvreté revêche. Ses impressions si vives tout à l'heure, d'une si ravissante fraîcheur, étaient décolorées, subitement ternies... Elle cherchait, balbutiait
des mots languissants qui n'exprimaient plus rien. C'est à peine si elle trouva le courage de prononcer le nom de Bertrand.
— Ah!... il y était, naturellement... Que t'a-t-il dit?
— Mais, beaucoup de choses... Je crois qu'il m'est bien attaché...
— C'est fort naturel... depuis le temps qu'il nous connaît!...
— Je veux dire qu'il a... une affection... sérieuse... très sérieuse, je le crois...
— Tu crois, tu crois!... Qu'est-ce que tu veux dire?... Il ne t'a pas fait une déclaration, je suppose...
— Je ne... Mais, presque... Il me semble que c'en était bien une...
— Il te semble, tu crois... Qu'est-ce que c'est que ces manières de parler?... Ce n'est pas difficile de savoir ce qu'il t'a dit... T'a- 1- il demandée en mariage?...
— Oh! non... pas précisément... Cependant...
— Alors, s'il n'a pas parlé de mariage, cela ne veut rien dire, rien absolument... Ce sont des fadaises, des billevesées... Il s'est amusé de toi, de ta niaiserie...
— Oh! non, mère... Il parlait gravement, en honnête homme.
— Un honnête homme?... Ah bah!... un enjôleur, comme ils sont tous... Il t'a conté fleurette, pour passer le temps... pour s'amuser... Et toi, pauvre fille... tu prends cela au sérieux!... Je t'avais pourtant bien prévenue!...
Les yeux de Lise s'emplirent de larmes, sa poitrine se gonfla.
— Pourquoi voulez-vous me désespérer, maman ? s'écria-t-elle avec un brusque sanglot.
— Ah! des larmes à présent!... Comme si je n'étais pas assez triste déjà... Tu sais bien que je ne veux que ton bonheur, moi, gémit madame Dauny, subitement radoucie par l'explosion douloureuse de sa fille. — Tant mieux s'il t'aime en homme d'honneur. Nous verrons bien !... Ne te désole pas... U sera bien temps, si tu t'es trompée... Allons, embrasse-moi et tâche de dormir... Peut-être qu'il viendra demain faire sa demande... C'est à moi qu'il doit s'adresser, naturellement, et non pas à toi...
Lise, le cœur gros, les nerfs amollis, gagna lentement sa petite chambre. La façon positive qu'avait sa mère de traiter son bel amour, de le réduire en formule précise et en fait positif, lui causaij un malaise de désenchantement. Certes, l'idée de mariage était bien implicitement contenue pour elle dans le» aveux de Bertrand; aucun doute sur cela ne lui semblait possible, mais le mariage, c'était le
dénoûment naturel et non pas le but à poursuivre avant tout; c'était une façon d'éterniser et de consacrer Tamour; mais l'essentiel, le vrai, le beau, le bonheur enfin, c'était l'amour.
Quand elle fut seule, reposée sur son petit lit, la lampe éteinte, et que, la figure tournée vers la fenêtre, elle vit, dans le silence de la nuit sereine, les nuages changeants courir sur la face glorieuse des étoiles, cette espèce de dépression douloureuse se dissipa peu à peu. La foi, une foi enivrée et robuste, versa de nouveau dans son âme ime allégresse qui longtemps chassa le sommeil. Comment suspendre une vie si douce? Comment dormir? Comment se lasser d'entendre, dans un souvenir ravi, cette voix ardente de Bertrand, si humblement suppliante et si dominatrice pourtant, sur ce coin de terrasse, dans ce jardin frissonnant sous le vent nocturne. N'était-ce pas miraculeux qu'il l'aimât! Ce fut dans l'étonnement de ce prodige qu'elle s'assoupit enfin, un sourire sur les lèvres, à l'heure même où, dans l'aube pluvieuse, George, avant de partir, cueillait quelques fleurs tardives qu'il voulait lui faire remettre en signe d'adieu.
Tout le lendemain, madame Dauny, sans en rien communiquer à sa fille, attendit la visite du capitaine d'Esparvis. A mesure, cependant, que s'écoulaient les heures, ses soupirs de plus en plus bruyants, sa précipitation à se lever au moindre bruit, trahirent son agitation et son impatience; après en avoir d'abord souri, puis s'en être irritée, Lise avait fini par se laisser gagner par la même impatience. Il lui semblait que H. d'Esparvis, après les graves paroles de la veille, aurait dû lui donner quelque marque de souvenir. Mais, sans doute, il n'avait pas été libre; il viendrait le lendemain. C'est à peine si, une fois ou deux dans la journée, elle
se souvint de George et de sa sœur à l'heure où elle avait l'habitude d'aller les rejoindre chez leurs grands-parents. Elle s'assit, après le dîner, dans l'embrasure de la fenêtre, de façon à apercevoir de loin les rares passants. Quelquefois Bertrand était venu ainsi, à la nuit tombée, lui apporter quelque livre promis. A chaque instant, à travers l'ombre croissante du rapide crépuscule d'automne, elle crut l'apercevoir ; un soubresaut de son cœur lui coupait la respiration. Depuis longtemps la nuit était venue, les becs de gaz allumés se reflétaient dans les flaques d'eau, car il avait plu tout le jour; Lise et sa mère attendaient encore.
— Il ne viendra plus, pensait la pauvre fille ; maintenant, il est trop tard.
Pourtant elle ne renonçait pas encore, ses oreilles écoutaient comme malgré elle, ses nerfs tressaillaient à chaque pas sonnant sur le pavé. En ellemême, la mère maugréait :
— Comme si un ofiicier d'avenir, avec un nom comme le sien, aurait jamais l'idée d'épouser cette pauvre Lise, qui n'a pas le soul... Allume la lampe, dit-elle tout haut; quand tu resteras là, le nez contre les vitres!... Vois-tu, ma fille, il ne faut pas se fier ainsi au premier venu. . . ni croire ce qu'il vous dit. . . Ce sera une leçon pour l'avenir... Quand on n'écoute pas les propos des jeunes gens, on n'a pas de déceptions ! . . .
ÀHOUR DE JEUNE FILLE l4i
— Je ne me plains pas; de quelle déception parles-tu?
— Comme si je ne voyais pas que depuis ce matin tu attends le capitaine d'Esparvis.
— Il est vrai que je Taime, répondit Lise avec une sincérité fière, et je n'ai nulle crainte... Que ce soit aujourd'hui ou plus tard, il viendra... Je suis sûre de lui.
Madame Dauny hocha la tête en exhalant un gémissement demi-ironique, demi-navré.
Le lendemain, Lise se rendit à l'heure accoutumée chez madame Wemer, où elle espérait entendre parler de Bertrand; elle la trouva seule, M. Werner ayant accompagné ses petits-enfants à Paris. La vieille dame semblait hors d'elle-même par l'arrivée d'une note de couturière. Ses yeux tigrés de jaune lui sortaient de la tête; elle brandissait, sous le nez de l'ouvrière chargée d'en recevoir le montant, le malencontreux mémoire, avec des gestes désespérés.
— Vingt-ckiq francs pour un méchant caraco retourné, comprends- tu cela? Cette Dumonin devient inabordable... Et cinquante-sept francs trente-cinq pour la façon de ma robe de foulard prune... tu sais?... Cette robe ruchottée, frisottée, qui me donne un air de caniche habillé I... Cinquante-sept francs trente-cinq pour me fagoter de la sorte I...
Merci de ma vie I... Je ne la paierai pas... Elle m'assignera si elle veut... Je m'en moque!... Elle dit qu'elle a besoin de gagner parce qu'elle a des enfants... Est-ce moi qui l'ai priée d'en avoir... des enfants?... Cinq ou six drôles qui mangent comme des requins...
Elle continua de déblatérer furieusement, tout en alignant le montant de la somme, et la remettant à la jeune fille chargée du recouvrement, qui assistait impassible à cette scène de récrimination aussi vaine qu'inévitable...
— Dites-lui bien que c'est la dernière fois que je la fais travailler... Je ne veux pas qu'on m'exploite... Il faut être bon, mais pas au point d'être bête... Comment va son mari?
— Toujours bien souffreteux.
— Bah!... bahl... un fainéant... Et puis, il ne sait pas se soigner... Ça court par tous les temps, et ça se nourrit mal... Je vais lui faire porter quelques bouteilles du vieux vin de M. Wemer... mais surtout qu'il n'en donne pas une goutte aux requins... Vous entendez? pas une goutte! C'est pour lui seul... Je ne veux pas abreuver toute une ménagerie, moi!
Lise s'était mise au piano pendant la bourrasque. Elle se réservait d'amener adroitement plus tard le seul sujet qui l'intéressât, mais l'humeur était déci-
AMOUR DE JEUNE FILLE d43
dément à Forage ; tout devenait prétexte à courroux, et Lise ayant eu la mauvaise idée, pour amorcer la conversation, de demander des nouvelles des voyageurs, donna lieu à un tel déchaînement contre rinconcevable égoïsme et la paresse de M, Weraer et des hommes en général, que, pour aucun prix, elle n'aurait voulu jeter le nom de Bertrand dans ce guêpier.
De guerre lasse, elle retourna chez elle. Peut-être y était-il à Fattendre? Dès que l'idée lui en fut venue, elle plia à la hâte sa musique, ferma le piano, et s'enfuit en écourtant ses adieux. Il lui suffit d'un coup d'œil à travers les vitres de la fenêtre sur le profil soucieux de madame Dauny et le pli tombant de sa bouche amère, pour savoir que rien d'heureux ne l'attendait au logis. Elle s'assit comme la veille, dans l'angle de la croisée, d'où son regard enfilait la longueur de la rue, et jusqu'à la dernière heure du jour, elle espéra. Un étonnement douloureux serrait sa poitrine, comment ne venait-il pas? Pourquoi? Elle se prenait à douter d'elle-même, de sa mémoire, de son intelligence : avait-elle mal compris, donné un sens illusoire à des propos en l'air, à de banales flatteries? Peut-être y avait-il aussi, dans les préliminaires d'un mariage, des formalités, des convenances qu'elle ignorait. Elle se promit d'être patiente, de tenir son
H4t AMOUR DE JEUNE FILLE
flme en paix. Mais ce qui la faisait souffrir plus que ses propres incerliludes, calait le désappointement de sa mère, dont les signes trop visibles éclataient dans son silence même, dans le plissement des lèvres et le reproche immobile de son grand front bombé qui prenait par relèvement des sourcils une expression générale de consternation.
Lise retourna comme la veille chez madame Werner, et la trouva sortie. Elle s'installa au piano pour l'attendre, et laissa courir ses doigts dans les exercices familiers où Tattention n'avait aucune part; la monotonie des gammes montantes et descendantes, mineures et majeures, berçait sa pensée qu'elle laissait errer doucement parmi ses plus chers et récents souvenirs : chaque objet de ce salon avait ou un rôle et parlait un langage, Colette, George, Bertrand passaient et repassaient devant elle, mêlés aux incidents de la dernière soirée. Oh! la douce soirée où elle avait un instant pensé que la vie était trop belle ! Bertrand ne lui avait-il pas dit : Je vous adore? Elle n'avait pas rêvé cela! Toute la scène se retraçait à ses yeux, le jardin, l'ombre grise du crépuscule, le regard de la lune pâle entre les nuages fugitifs et la voix bien-aimée qui frôlait soa oreille pendant que Colette chantait. La mélodie lui revenait maintenant sous les doigts: « Renonce!... renonce à l'amour!... tout passe! tout périt! » Elle
sentit comme un froid subit; était-ce un avertissement, ce chant cruel? Elle quitta le piano et descendit au jardin, où dans un clair soleil tombaient les feuilles empourprées; quelques oiseaux gazouillaient dans les massifs. Enveloppée de son châle, elle s'assit au-dessous de la fenêtre, sur ce banc où Bertrand était venu prendre place près d'elle. Ce fut là que madame Werner vint la rejoindre.
— J'ai été retenue longtemps près de cette sotte de Manette Train qui s'est foulé le pied. Une vraie dinde, cette fille: elle s'en va, le nez en l'air, butter contre le trottoir... Ça lui apprendra!... Tu vas bien, toi? As-tu fait ton goûter?
— Je n'y ai pas pensé...
— A quoi penses-tu donc?... Quand je ne suis pas là, tout va de travers... C'est comme ce grand maladroit de Bertrand qui vient justement me voir quand je suis sortie...
— Il est venu? s'écria Lise subitement rouge.
— Oui... tout à l'heure... Où vas-tu donc avec c<*tte figure renversée? Qu'est-ce qui te prend?...
— C'est que, il y a longtemps déjA... ma mère doit m'attendre.
— Reste donc; il n'est pas plus tard que les autres jours... Ta mère attendra quelques minutes... J'ai des nouvelles des voyageurs, ajouta-t-elle d'un ton
de triomphe : de M. Werner, de George, de Nicole... Un vrai manifeste signé de tous. Ils ont fait bon voyage. Comme de juste, le grand-père a mené tout la famille à TOpéra-Comique. M. d'Aurevelle y était aussi, chose extraordinaire!... Enfin, il avait daigné!...
Tandis que la bonne dame racontait longuement, entremêlait les parenthèses et les réflexions. Lise, énervée, écoutait à peine. Tout semblait conjuré contre elle. Bertrand était venu si près d'elle, et elle n'avait pas eu même la joie de Tentrevoir; la fatalité avait voulu qu'elle cessât de jouer du piano et qu'elle allât s'asseoir sur la terrasse derrière la maison, pendant qu'il se présentait à la porte. Et maintenant, sans doute, il était chez sa mère, prêt à partir peut-être du dépit de son absence; et qui sait comment madame Dauny allait le recevoir! A quelle imprudence, à quelle maladresse pouvait la pousser la mauvaise humeur? Un gros soupir qu'elle ne put retenir coupa court aux récits de madame Werner :
— Ah çàl... qu'est-ce tu as?... Es-tu malade?... Es-tu folle?... Voyons! qu'est-ce qui t'arrive?
Sous la brusquerie des paroles, on sentait une sincère et inquiète sympathie.
— C'est... c'est que... nous n'avons pas de nouvelles d'Arthur, et alors!... balbutiait Lise.
s'accrochant au hasard au premier prétexte venu.
— Et c'est pour cela que tu te mets dans cet état-là! Eh bien! je vais t'en donner de ses nouvelles ! Il est fringant et superbe, fleur à la boutonnière, et passe ses soirées à POpéra- Comique, comme un millionnaire... M. WernerTy a rencontré... Tu sais qu'il a quitté son maître de pension.
— Comment! il Ta quitté?
— Oui; le métier l'ennuyait... 11 est maintenant chez une manière d'hommes d'affaires... de courtier... dans un comptoir, je ne sais où... Le meilleur, c'est qu'il est bien payé! Il se propose, du reste, d'écrire à ta mère pour un cautionnement, je crois... Recommaude-lui de ne rien faire avant d'avoir vu M. Werner,
— Oui, madame.
— Attends donc I Tu lui diras qu'elle ne doit pas se dessaisir de son argent. Elle n'en a pas trop. Et ton frère est trop jeune.
— Oui, madame.
— Il offre trop peu de garanties.
— Oui, certainement... 11 offre trop peu de garanties.
— Tu as bien compris? As- tu compris, oui ou non ? Tu me regardes comme si je parlais hébreu. Où as-tu la tête, mignonne?
Enfin, Lise put s'échapper. Comme la veille, elle
aperçut le profil renfrogné de sa mère inclinée sur son ouvrage.
Elle y lut sa sentence.
Bertrand n'avait pas paru : il était venu tout près d'elle, à sa porte, et ne lui avait pas donné le moindre signe de souvenir... Un découragement, un effondrement intérieur, le vide, Tinsignifiancc de tout, voilà ce qu'elle sentit, et son âme plia sous un choc trop lourd.
Elle s'abandonna, sans plus chercher à comprendre l'inexplicable. Elle s'efforçait d'accomplir exactement les rites de la vie journalière, de peur de fournir à sa mère l'occasion de quelque remarque pénible. Colle-ci, du reste, évitait de parler de Bertrand, avertie par la souffrance visible de Lise chaque fois que son nom était prononcé. Mais son humeur plaignarde ne lui permettait pas de retenir certaines aigres allusions « aux gens qui n'ont pas de chance », au « désagrément de se lier avec des personnes sans délicatesse », ou des réflexions chagrines sur les inconvénients de la vanité, les déboires de l'ambition, et autres lieux communs sanglants dont elle suppliciait sa fille, tant était invétérée sa manie de geindre et de récriminer.
Lise se taisait. Deux semaines s'écoulèrent sans autre incident qu'une lettre d'Arthur annonçant avec emphase l'heureux changement survenu dans
sa situation. Il travaillait chez un banquier et gagnait cent trente francs par mois; c'était peu pour suffire au logement, à la nourriture, à son entretien ; mais il recevrait des gratifications et aurait d'ailleurs plus d'une occasion de gagner aisément de l'argent. Il ne lui manquait pour cela qu'une première mise de fonds. Si sa mère voulait lui confier une dizaine de mille francs seulement, dont il s'engageait à lui servir l'intérêt; il entrerait pour une pari dans les affaires de son patron, et pourrait considérer son avenir comme assuré. Bien qu'elle y fût préparée, c^tte demande jeta madame Dauny dans des déplaisirs et des contradictions sans fin, tantôt s'irritant de l'égoïsme impudent d'Arthur qui voulait lui retirer le « pain de la bouche », tantôt prenant son parti contre les avis de M. Werner. Lise acquiesçait avec la même docile indifférence à tout ce que voulait sa mère. Elle n'attendait, n'espérait plus rien. Comme par le passé, chaque jour elle allait chez madame Werner qui, soit hasard, soit préméditation, ne prononçait jamais le nom du jeune capitaine.
Au bout de quinze jours, M. Werner était de retour ; il trouva Lise pâlie :
— Qu'as- tu donc, petite mauviette?
— Rien, mon parrain... un peu de mal de tète seulement.
El elle s'empressa de détourner son attention par des questions sur son voyage, sur Colette, sur George.
— A propos, tu sais que j'ai rencontré ton frère à rOpéra-Comique, absolument superbe, mis à la dernière mode, stick sous le bras et fleur à la boutonnière... Un vrai genleman... Vraiment très bonne façon, fort beau même... avec sa figure pâle, efféminée... Et sûr de lui... Je crois qu'il m'a un peu méprisé... oh! très gentiment... du haut de ses futurs millions.
— Quelle idée !... il n'est point sot à ce point.
— Je plaisante... Ce qui est sûr, c'est qu'il se tire d'affaire, à en juger par sa tenue... Comment? Ceci est plus difficile à imaginer.
— Il a des appointements, vous savez ?
— Des appointements de cent trente francs par mois, ça ne va pas loin... Il est probable qu'il y ajoute quelque autre industrie, en collaboration avec son ami Lassagne, peut-être,
— Avec Lassagne ? Le croyez-vous ?
— Je n'en sais rien... J'ai cru seulement apercevoir le museau chafouin du sieur Arsène dans l'ombre d'un couloir. J'aurais juré qu'ils étaient ensemble... Tu sais quel tripoteur était, tout enfant, ce Lassagne?... Aussi, j'ai prévenu ta mère qu'elle tienne ferme les cordons de la bourse et qu'elle se garde d'aventurer quoi que ce soit sur la seule garantie
d'un garçon comme ton frère... qui n'a pas môme vingt ans.
— Travaillent-ils dans la même maison, Arsène et lui?
— Je ne crois pas... Le patron de ton frère, M. Lévy Nash, tient, rue Montmartre, un bureau d'affaires, il reçoit des ordres de bourse... J'ai pris quelques renseignements : c'est un homme jeune, intelligent, dont on dit du bien dans le quartier... En somme, un inconnu... Et je crois qu'Arthur va un peu vite quand il se voit déjà son associé et en passe de faire fortune... Avant tout, il faut attendre et ne rien hasarder qu'à bon escient...
Cette conversation éveilla de vagues appréhensions dans l'esprit de Lise ; mais elle les écarta avec lassitude. Elle ne se souciait plus de rien et se sentait en elle-même une sorte d'insensibilité dont elle se scandalisait par moments.
— 11 faut que je sois malade, pensait-elle.
Elle commençait à ne plus dormir et mangeait sans goût ; une sorte de petite fièvre fugace lui jetait dans les veines des frissons qui la tenaient par moments les épaules courbées, toute repliée et resserrée sur elle-même. Ses yeux, un peu creusés, avaient une langueur qui ajoutait à sa beauté; mais elle ne se regardait plus au miroir, et sa figure lui causait de l'ennui, comme une amie qui a trompé
notre espérance. Quand el'e sortait avec sa mère, elle ne trouvait plus de j>laisir à regarder les étalages. A quoi bon des bijoux ou des dentelles, une robe neuve ou un ruban? Cela ne valait plus, à son gré, ni un regard, ni un désir. Elle s'apercevait maintenant combien, depuis longtemps, la pensée de Bertrand avait prêté de la valeur à toule chose indifférente.
Elle grelottait assise au coin de la cheminée, dans le vieux fauteuil de cuir, à la place même où avait si longtemps langui son père, lorsqu'elle vit passer devant la fenêtre le chapeau à larges bords et les longs cheveux blancs de M. Werner, et aussitôt il frappa à la porle. Elle courut au-devant de lui. Il venait quelquefois ainsi lui proposer une promenade ou un concert ; quelquefois, il donnait à madame Dauny des conseils pour la direction de ses affaires.
— Bonjour, petite Lili, dit-il en lui tapotant amicalement les cheveux ; comment va cette mauvaise tête? Hein? Pas trop brillante encore, la mine... Où est ta mère?
— Je vais rappeler... Elle fait quelque rangement dans sa chambre.
— Va ranger à sa place et envoiç-la-moi ; j'ai à lui parler de choses graves... qui ne regardent pas les petites filles, ajouta-t-il en réponse au regard interrogateur de Lise.
— Un malheur, peut-être?
— Eh! non... non; cela ne peut pas s'appeler un malheur, petite folle I... La voilà toute tremblante! Quand je te dis qu'il n'y a pas de malheur... Il s'agit uniquement de questions... d'intérêt... d'affaires là! Allons! va vite, et reviens quand on t'appellera.
La conférence se prolongea entre madame Dauny et M. Wemer ; elle parut éternelle à Lise, assez troublée, malgré les assurances du conseiller. Pourquoi ce mystère, cet air préoccupé de M. Werner?Des questions d'intérêt, avait-il dit. Cela devait se rapporter à Arthur... Rien de bon ne pouvait venir de ce côté. Et d'ailleurs, est-ce qu'on s'enferme pour dire des choses heureuses ?... Le bonheur veut qu'on ouvre les portes toutes grandes et s'annonce à voix haute. C'est ainsi, du moins, qu'elle l'imaginait.
Le jour déclinait; l'ombre lourde envahissait la chambre, la grande chambre silencieuse où son père était mort. Assise dans un coin, le coude sur la table, elle tenait les yeux tlxés sur ce lit où elle l'avait contemplé pour la dernière fois. Comme elle eût trouvé doux, en ce moment, d'appuyer sa tête lassée sur l'épaule de son père et de lui confier une foule de choses tristes qu'elle ne disait à personne, et qu'elle ne lui aurait peut-être pas dites à lui-
même quand il était vivant ! Maintenant, il semblait que la mort avait arraché les barrières qui séparaient autrefois leurs âmes. Il Taurait comprise, consolée sans qu'elle eût besoin de parole. Tout bas, ses lèvres murmuraient :
— Père !... père !... pauvre père !...
Ses yeux s'emplirent de larmes et elle pleura quelque temps en se souvenant; puis son esprit se fatigua, s'attacha à des riens, aux objets voisins, insignifiants. Machinalement, elle comptait les rayures du paquet, s'embrouillait, distraite par un craquement de la boiserie ou le grignotement d'une souris... Il lui semblait entendre des allées et venues dans la salle basse. Qu'était-ce que ces affaires si longues à expliquer ?
Tout à coup on l'appela; c était la voix de M. Werner. A tâtons, elle descendit Tescalier sombre, dont les dv:;rnières marches étaient seules faiblement éclairées par le reflet des bougies allumées dans la salle qui était ouverte. Elle entra, et la brusque transition de l'obscurité à la lumière lui causa un éblouissement. Devant elle, sa mère se tenait debout avec un aspect solennel inaccoutumé,
— Lise, dit-elle, voici M. d'Esparvis qui nous fait l'honneur de te demander en mariage.
11 y eut un silence, pendant lequel il lui sembla que les murs tournaient autour d'elle et que le sol
remuait, et alors seulement elle le vit, lui, celui qu'elle aimait, avec sa haute taille inclinée, et, sur son orgueilleux visage, un sourire doux, presque craintif, et ses deux mains se trouvèrent emprisonnées dans celles de Bertrand, qui lui murmura quelques tendres paroles que, dans son trouble, elle n'entendit pas ; mais le seul son de sa voix lui causait des défaillances de joie... Elle ne pouvait parler et demeurait muette au milieu de tous. Quelqu'un alors — c'était assurément M, Werner — dit:
— Pourquoi pleures-tu ?
Elle s'aperçut que ses joues étaient baignées de larmes, et jamais rien ne lui avait semblé si doux que ces larmes... Cependant, le conseiller grommelait :
— C'est à n'y rien comprendre... La voilà tout en pleurs... On ne veut pas te marier de force, morbleu! Si cela ne te plaît pas, tu n'as qu'à le dire !
Et sa mère frappa ses mains l'une contre Tautre avec un soupir qui ressemblait à un mugissement, et les mains de Bertrand se détachèrent lentement des siennes, ses traits prirent une expression triste et sévère.
— Mais, je l'aime!... je l'aime!... s'écria-t-elle éperdue.
Et aussitôt elle se trouva pressée sur une large poitrine, étreinte par un bras robuste, tandis qu'une moustache parfumée effleurait sa joue et que des lèvres chaudes lui donnaient un premier, un long baiser.
Lise apprit alors que Bertrand ne Tavait point oubliée, qu'il n'avait cessé de l'aimer, de s'occuper d'elle pendant ces deux mortelles semaines où elle avait connu l'horreur de l'attente vaine, du doute, du découragement, de la désespérance.
La vérité est que le jeune officier était sorti de la maison Werner fort soucieux, après l'imprudente déclaration qu'il avait faite à Lise; il avait cédé, sans préméditation, à un soudain ravissement d'amour jeune et pur; — ce qu'il avait le moins connu jusqu'alors, soit pendant son temps d'école, soit depuis qu'il était au régiment, c'était l'innocence : il s'était trouvé sans défiance et sans armes
i58 AMOUR DE JEUNE FILLE
devant cette candeur d'une âme qui s'ignore et se trahit ingénument; il n'avait pu résister à Tattrait, à la fierté de posséder ce jeune cœur si absolument, si purement épris. Il se trouva singulièrement troublé quand, seul dans la rue déserte, loin de rinnocente magie des yeux de Lise, il se souvint de ce qui venait de se passer, et ce fut avec une véritable angoisse qu'il se rappela ses paroles, les examina, les scruta. Était-il, en conscience, engagé? Avait-il prononcé quelqu'un de ces mots qui lient l'honneur d'un galant homme ? Oui, assurément; il n'avait pas formellement parlé de mariage; mais Lise n'avait pu comprendre ses aveux dans aucun autre sens. Il se sentait engagé, et il se savait aimé. Bien qu'il ne se fît aucune illusion sur les inconvénients d'un mariage avec une fille sans fortune, sans parenté ni influence, ni appui d'aucune sorte, il n'eût pas hésité un instant, s'il n'avait eu à consulter que lui-même : ce qui le préoccupait, c'était son père, c'étaient ses sœurs, toute cette famille pauvre enfouie, faute d'argent, dans un fond de province, aux prises avec toutes les petitesses, les aridités, les dégoûts d'une gêne humiliante et cachée. La déception qu'allait apporter son mariage à ces êtres chers qui languissaient sans murmure, dans l'espoir qu'un riche établissement de l'unique héritier du nom relèverait l'éclat obscurci des
d'Esparvis ; le chagrin qu'il allait causer en échange de tant de sacrifices et d'une si longue patience, la crainte de peser plus lourdement encore que par le passé sur le mince budget paternel, voilà ce qui le rendait sombre et plissait son front. 11 marchait d'un pas inégal, en tortillant nerveusement sa moustache, et se gourmandait :
— J'avais bien besoin, vraiment, de m'amouracher ainsi ! Quand on n'a pas le sou, il faut renoncer aux mariages d'amour et faire du négoce matrimonial, calculer, marchander... On se met à prix, morbleu 1... On se vend très cher!... Voilà un beau réveil pour le vieux père, quand il saura la sottise que je fais... A-t-ellc seulement la dot réglementaire? La fille d'un employé de mairie... d'un bureaucrate infime!... C'est de la folie... de la pure folie... Et pourtant, comme je serais heureux si je pouvais oublier la nichée de là-bas et la vieille masure efflanquée, dont la carcasse s'éventre et menace ruine !
Il était arrivé à sa porte et frappa avec tant de brusquerie que la maîtresse du logis crut que le feu était à la maison. Pendant une partie de la nuit, elle entendit aller et venir avec agitation le jeune capitaine. 11 ne redoutait pas une opposition formelle de son père. Il était d'âge, d'ailleurs, à agir à son gré. Et puis, il connaissait le vieux
gentilhomme et le sentiment si délicat qu'il avait de l'honneur; certes, il ne résisterait pas dès qu'il saurait la parole de son fils donnée...
C'était le chagrin de son père qui lui faisait peur; il en avait le cœur étouffé. Il aurait bien voulu aussi connaître, si médiocre qu'il fût, le chiffre précis de la dot de Lise et de ses modestes espérances. M. Werner était à Paris; il fallait attendre son retour pour obtenir de lui des renseignements positifs, et ne pas avoir l'air de se marier comme un collégien qui épouse une grisette.
Quand il apprit la fâcheuse nouvelle, le vieux baron d'Esparvis ressentit une amère déconvenue. 11 avait tant espéré pour son fils une brillante destinée I II était absolument convaincu qu'il deviendrait le protecteur de ses sœurs, leur bienfaiteur. Au lieu de cela, il faudrait subvenir aux frais d'un nouveau ménage. C'était pour l'avenir une suite non interrompue de sacrifices et de privations pour ses malheureuses filles condamnées à un humiliant célibat. Sa réponse cependant fut telle que l'avait prévue Bertrand : « Avant tout, sois honnête homme quoi qu'il en puisse coûter. Pourtant, s'il n'est pas trop tard, si tu peux te retirer sans forfaire, sans tromper un cœur innocent, réfléchis et fais réfléchir la jeune fille que tu vas entraîner avec
toi dans une lutte mesquine, souvent poignante, contre les nécessités les plus basses et les plus impérieuses. » En terminant, il enjoignait à Bertrand de ne faire aucune démarche nouvelle qui pût Tenchaîner davantage et entretenir Lise dans des espérances peut-être prématurément conçues, avant qu'il eût pris lui-môme des renseignements sur la jeune fille et sa famille. « Je ne doute pas, écrivaiWl, que tu n'aies autant que moi souci de l'honneur de ton nom et de la dignité de ton foyer, mais tu es jeune, amoureux, mal préparé par conséquent à voir juste et à juger sainement. » La première personne à qui s'adressa M. d'Esparvis fut naturellement son vieil ami, M. Werner, qui ne put que donner une réponse favorable. Le commandant du bataillon de chasseurs, également consulté, envoya des renseignements conformes, et, la mort dans l'âme, le loyal vieux gentilhomme accorda son consentement.
Bertrand voulait courir immédiatement chez Lise ; M. Werner préféra traiter seul, auparavant, la question de dot avec madame Dauny, dont il connaissait la parcimonie et les habitudes de marchandage. Le chiffre de la dot fut fixé à trente mille francs, et madame Werner se chargea du trousseau. On décida aussi d'écrire à la marraine de Lise, une vieille demoiselle belge, mademoiselle
Dauterghem, fort riche, et qui avait toujours promis un cadeau de noces à sa filleule. On espérait que le nom et la qualité de Bertrand d'Esparvis stimuleraient la générosité de cette vieille personne, fort éprise d'aristocratie.
— Enfin, avec ou sans marraine, nous tâcherons que nos jeunes gens ne se trouvent pas malheureux, disait le conseiller.
Lise souriait; sûre d'être aimée, que pouvait-elle désirer de plus ? Son cœur débordait d'une joie parfaite. Tous les arrangements, les calculs, les tracas ou les espérances ne l'intéressaient que dans la mesure du plaisir ou de l'ennui qu'en devait ressentir Bertrand.
Tout,, du reste, tournait à souhait. L'astre languissant qui avait jusqu'alors présidé aux destinées de Lise semblait prendre un libre essor enfin.
On reçut une réponse fort gracieuse de mademoiselle Dauterghem : elle comptait assister au mariage, et son notaire avait l'ordre de verser immédiatement quarante mille francs dans la corbeille. Elle s'engageait de plus à s'inscrire au contrat pour une somme égale à toucher après sa mort. C'était beaucoup plus qu'on n'eût jamais osé espérer.
— Nous finirons par avoir trop d'argent, disait en riant Bertrand.
Le seul nuage vint du côté où on devait l'atten-
dre ; il vint d'Arthur, qui profita de la circonstance pour réclamer une somme égale à la dot de sa sœur, et se montra fort irrité du refus catégorique que lui opposa sa mère. C'était le seul point, en effet, où madame Dauny fût capable de résistance envers son fils : elle connaissait trop le prix doulou-reux de l'argent ; elle avait trop travaillé, peiné et vécu de lésine pour se dessaisir imprudemment. A la seule idée de tirer une grosse somme de son escarcelle, sa longue figure jaune avait une expression d'angoisse, les coins de sa bouclie s'abaissaient, serrés par une contraction subite comme un fermoir de porte-monnaie et toute sa personne prenait un air buté et têtu. Il lui en coûtait beaucoup de doter Lise, mais la nécessité s'imposait. Elle écrivit à Arthur :
ft Quand tu te marieras, je verrai ce que j'aurai à faire ; et si d'ici là, il se présente une occasion sérieuse d'assurer ton avenir, je m'imposerai tous les sacrifices nécessaires. En ce moment, rien ne presse ; attends au moins ta majorité. L'association que tu rêves avec ton patron est une pure chimère, et une entreprise hasardeuse. »
Arthur insista, elle s*obstina duns son refuSj'et il y eut à ce sujet de pénibles tiraillements.
Le mariage fut fixé à Pâques, afin que l'adoucis-
sèment de la saison permît au père de Bertrand d'y assister sans danger pour sou grand âge. Les fiancés, du reste, se voyaient chaque jour, ils étaient heureux et ne hâtaient pas Tavenir de leurs vœux, Bertrand était chaque jour plus épris. Elle était vraiment charmante, sa Lise, avec son visage d'un ovale si élégant, ses admirables yeux bleu foncé, sérieux, presque graves, dont le contraste avec la bouche rieuse était enchanteur. N'avait-elle pas d'ailleurs la séduction souveraine d'un amour éperdu, qu elle laissait transparaître avec la plus candide sincérité? Elle ne touchait plus terre, portée haut, au-dessus des petites misères de la vie journalière par le doux orgueil d'êlre aimée. Une heure exquise entre toutes, c'était, pour Lise, le soir, quand seule, après le départ de Bertrand, elle passait en revue le butin de la journée, quelque impression nouvelle, délicieuse, un mot, un sourire, un de ces longs silences où les cœurs s'entendent si intimement. Souvent accoudée à la lucarne qui regardait vers la campagne, debout comme autrefois sur l'escabeau chancelant de vétusté, bien enveloppée dans un châle épais, elle tendait le front à l'air froid de la nuit. La neige couvrait les toits, les cours de l'Arsenal, et devant elle, sous le reflet iransi de la lune, les arbres dépouillés se dessinaient sur la ligne droite et blanche du rempart. Elle se rappelait combien de fois depuis
AMOUR DE JEUNE FILLE i6S
reofance elle avait rêvé ainsi, le regard perdu, désirant elle ne savait quoi, attendant... Et maintenant, cela était venu, Tobjet sans nom, indéterminé de son attente : c'était Tamour. Et cet amour débordait l'heure présente, remplissait Tavenir et même le plus lointain passé qui lui devenait cher et sacré; n'était-ce pas la route prédestinée par où le bonheur était venu ? L'appel indistinct de sa jeune âme était donc arrivé jusqu'à ce vaste ciel pâle, ce ciel si haut, en apparence inaccessible avec son armée silencieuse d'étoiles et ses nuages fuyants! Dieu était bon, la nature clémente, la vie, chose divine et sainte !
Comme elle plaignait ceux qui ne connaissent pas le bonheur d'aimer ! Quelle pitié pour son amie Colette, dont les lettres extravagantes l'amusaient et l'indignaient à la fois. Une vraie petite folle, cette Colette :
« Que tu es heureuse d'être fiancée, toi, écrivait-elle un jour. C'est un si joli mot : une fiancée ! Et bientôt tu seras émancipée par le mariage, tandis que moi je languis dans un couvent, levée, couchée au son de la cloche, avec la spontanéité d'une poupée à ressorts... J'ai pourtant dix-sept ans, comme toi ; personne ne semble s'en douter. Tout ce que j'ai pu obtenir, c'est de sortir le samedi,
après la dernière classe et de rentrer seulement le lundi matin. J'attrape ainsi de temps en temps d'aller au théâtre ou à quelque petite sauterie de jeunes filles, quand mon père veut bien m'y conduire. Tu apprendras avec plaisir que je m'y amuse parfaitement, et que j'y obtiens un fort joli succès ; si j'avais quelques pouces de plus, ce serait bien autre chose, il n'y a pas à dire, je suis un peu petite. Il faut savoir se contenter : on m'admire, on me fait danser et quand je traverse le salon, j'ai une escorte de jeunes messieurs empressés qui me suit et me donne des airs d'altesse; c'est fort agréable. Mais pas le moindre flirt! Tous d'une correction imperturbable I II est vrai que mon père ne me quitte guère, et il a une façon d'observer les gens, le général, qui ne donne pas envie de broncher. Je tiens mes paupières aussi modestement baissées qu'il est possible, sans faire trop de tort à mes yeux. Mon terrible papa m'intimide, tu ne peux te figurer à quel point? Il me semble toujours qu'il va m'apostropher tout haut ; et A qui en as-tu, toi, avec tes yeux en coulisse ? » Ce serait horrible.
(( T'ai-je dit qu'il y a chez nous, de temps immémorial, un dîner d'amis tous les samedis et que, cette année, je suis admise à le présider, en face de mon père? Ce n'est pas un divertissement bien folâtre.
mais j'aime la représentation et je trouve agréable de faire les honneurs en face du général d'Aurevelle. Deux inamovibles à ce dîner : un magistrat à la cour de cassation, le président Perroly et le vicomte Ardan de Feugrix. Du premier, pas grand'chose à te dire; il est vieux, Tâge de papal... Il aune figure pâlotte, chiffonnée, tourmentée par un tic dans la bouche, qui lui fait allonger et rentrer les lèvres comme s'il suçait un bonbon ; malin comme un singe, marié à une femme dévote, qu'on ne voit jamais, et dévot lui-même. 11 me taquine, critique mes manières, mes paroles, mes costumes, ma coiffure; je Texècre. Le second, Ardan de Feugrix, — quel nom incandescent! — est un bel homme, d'une superbe tournure et de grand air ; il a eu, il a encore même, beaucoup de succès près des dames. Sa figure est belle, régulière, seulement le front commence à se dégarnir ; il est passablement dédaigneux et content de lui, poli et indifférent; il me fait quelquefois un compliment, parce qu'il en a un stock à placer, mais ne se soucie pas plus de moi que des boulettes de mie de pain qu'il roule et pétrit entre ses doigts (c'est une de ses manies), et qu'il lance ensuite dans la gueule de Fidgi, le chien de la maison. Ajoute à cela quelques invités de passage et quelques amis de George; il n'y a pas de quoi perdre la tête. »
Quelques semaines plus tard, elle écrivait encore :
« Devine qui je trouve seul installé au salon, samedi, à mon arrivée du couvent? M. de Feugrix, tranquillement assis, lisant un jouraal. Je fais un petit « ah! » de surprise, il lève le nez, m'aperçoit, me salue courtoisement et m'explique qu'il attend mon père pour aller avec lui visiter un attelage; après quoi; il reprend son journal. Cela me fâche ; et, pour Tavertir de son inconvenance, je continue la conversation :
» — Où demeurent-ils, les chevaux?
» — Avenue de Neuilly, mademoiselle.
» — Eh bien I monsieur, j'ai le regret de vous avertir que vous n'y arriverez pas sans encombre... Il va y avoir un gros orage.
» — Vraiment !... un orage?... En cette saison, cela n'arrive guère.
» — Je vous annonce que cela arrivera, cependant... sans me charger de justifier la nature en ses inconséquences,
» Il passe la main sur sa moustache sans me faire l'honneur de lâcher son journal :
» — Ne vous inquiétez pas, nous prendrons une voiture...
» Tu conviendras que c'était agaçant. Juste, à ce moment, un roulement de tonnerre se fait entendre :
AMOUR DE JEUNE FILLE i69
» — Là ! quand je vous le disais ! Et papa qui ne rentre pas!
» Cette fois il se lève et s'approche de la fenêtre.
» — Votre père attendra, pour sortir du ministère, que Torage soit passé... Soyez tranquille pour lui, mademoiselle Nicole...
» — Oui!... mais moi... j'ai peur quand il n'est pas là.
» — Peur?... Oh! que non... Vous êtes trop grande fille pour cela...
» J'étais debout à côté de lui, dans Tembrasure de la fenêtre, contre laquelle il appuyait le front, comme s'il voulait compter les larges gouttes de pluie qui commençaient à tomber dans la rue, parfaitement déserte en ce moment; il ne se doutait seulement plus que je fusse près de lui. Cela m'impatienta, je pris un air rêveur et dis :
» — Comme les nuages vont vite!
1» Sans tourner la tête, il répondit :
» — Très vite.
» — Où vont-ils?
» — Qui donc?...
» — Les nuages?
» — Ah!... Eh bien! ils vont où le vent les pousse, naturellement.
» Un grand éclair blanc, accompagné d'un coup de tonnerre prolongé, me fit jeter un cri, — un faible
cri de chat qui s'étrangle, comme miss Eilen quand je la chatouille. Il se retourna avec un demi-sourire ironique :
» — Qu'est-ce qu'il y a?...
» — Il y a que j'ai peur... Je vous le disais bien, sans papa, j'ai toujours peur.
» Nouvel éclair, nouvelle détonation formidable avec une avalanche de grêle. Cette fois, je jette un cri perçant :
» — Ciel I monsieur I
» Et je me précipite dans ses bras en cachant ma tête contre sa poitrine. Il était diantrement embarrassé, monsieur l'homme à bonnes fortunes, avec la fille de son ami d'Aurevelle sur les bras. C'était fort drôle; il me soutenait avec des précautions infinies, comme si j'étais en verre filé, et m'encourageait par de petits monosyllabes caressants :
» — Mademoiyelle!... Nicole, ma chère enfant...
» Mais il tonnait toujours, et je m'obstinais à tenir mon nez enfoui dans son gilet avec de petits frissons, de petits cris pâmés, tout ce que j'imaginais de plus intéressant. Cela ne pouvait cependant pas durer éternellement; je relevai la tête languissamment. Il me contempla alors stupéfait, absolument abasourdi, comme s'il ne m'avait jamais vue auparavant; et je crois, en vérité, que c'était la première fois qu'il s'avisait de me regarder. L'orage avait emporté les
dernières lueurs du jour; un domestique entra avec une lampe, puis mon père arriva et je m'éclipsai pour m'habiller avant le dîner. Je te vois d'ici scandalisée. •• Ma chère, ce petit travail a été proprement exécuté, et les résultats sont excellents, M. de Feugrix ne me traite plus en quantité négligeable, il me prend au sérieux; c'est ce que je voulais, et rien de plus. Ainsi, ne me gronde pas. D'abord, M. de Feugrix est vieux, — quarante ans, je suis sûre I Et puis, im ami de papa, c'est presque un oncle, absolument respectable et inoffensif. »
— H est pourtant si facile d'être heureuse ! soupirait Lise, à la lecture de cette lettre et de quelques autres du même genre : « Pauvre petite folle de Colette I »
Le mois de mars touchait à sa fin; de tièdes rayons alternaient avec les froides giboulées. Les jours, plus longs, permettaient quelques promenades hors la ville, sur les glacis gazonnés qu'étoilaient déjà de hâtives fleurettes : perce-neige tremblants, violettes sans parfum. Les ramures noires des épines, encore défeuillées, se couvraient d'une floraison neigeuse. Quelques arbres fruitiers commençaient déjà à gonfler leurs bourgeons ; la terre exhalait une odeur forte qui pénétrait Tair d'une saine volupté. Lise et Bertrand aimaient à respirer ces arômes de sève montante, précurseurs de la renaissance prinlanière. Le nez au vent, l'œil brillant, le sourire aux
lèvres, ils s'en allaient droit devant eux; madame Dauny, vite hors d'haleine, se contentait de les suivre de loin, moitié contente, moitié fâchée. Elle s'était assise un jour, pour les attendre, sur une des bornes du chemin de halage où s'amarrent les lourds chalands ; les deux amoureux, la voyant à l'aise et reposée, s'étaient envolés le long de la chaussée, droite à perte de vue, entre le canal encaissé et la plaine brune, toute nue, sans ondulations jusqu'à l'extrémité de l'horizon. Le soleil, trop ardent, avait pompé toutes les vapeurs, qui se condensaient en nuages de plus en plus épais ; ses rayons obliques, à travers une file de peupliers dénudés alignés sur l'autre rive du canal, rayaient de leurs ombres grêles l'eau noire, lourdement miroitante. Lise s'émerveillait:
— Que penserez-vous donc, disait Bertrand, de mon pays là-bas, de ses cagnons inaccessibles, de ses hauts plateaux, véritables déserts de pierres... de ses gorges profondes, fendues net, comme d'un coup de hache, où tout en bas on voit courir, tapageuses et claires, vives comme la pensée, les eaux du Tarn!... Et, tout à côté, des vallons exquis, des coins recueillis d'une inconcevable fraîcheur : c'est dans une de ces vertes retraites, entre de hautes murailles rocheuses, qu'est blotti notre vieux logis, la Calende. Vous vous y plairez.
— Où ne me plairais-je pas avec vous?
— C'est donc vrai que vous m'aimez, ma chérie? « Ma chérie, » il ne l'avait jamais encore nommée
ainsi ; quelle caresse dans un mot, dans une inflexion de la voix ! Était-ce le souffle attiédi de la bise? le mouvement secret de la sève remuée en ses profondeurs? Était-ce leur isolement dans la grande plaine déserte, à cette heure trouble qui précède la fin du jour? Lise sentait, dans la plénitude heureuse de son âme, se glisser une vague souffrance de timide désir qui accompagne parfois le plus extrême bonheur comme pour faire sentir ce qu'il a d'incomplet ; un secret instinct la portait à renfermer en ellemême ce délicieux malaise, à n'en rien laisser transparaître, comme si la nature, qui réserve la femme pour des tâches mystérieuses, avait posé dès l'origine sur son âme un sceau de respect pour l'œuvre sacrée qu'elle ignore. Par un mouvement involontaire, elle s'écartait un peu de son ami, qui, sans le remarquer, continuait :
— Chère Lise.,, il faut m'aimer beaucoup, puisque bientôt vous allez m'appartenir... Encore quelques semaines, et vous serez mienne, enfin ! enfin !
D'un geste tendre et fou, il entourait sa taille, l'attirait, s'efforçait de baiser sa joue. Elle se défendait :
— Laissez donc!... Vous allez ameuter les passants !
Et ils riaient, car de passants il n'y en avait au-
cun, si loin que s'élendit le regard, sauf un grand vol de corbeaux qui s'abattait et se relevait, cherchant sa pâture dans la glèbe. Et Bertrand disait, tenant Lise par la main :
— Pour cet instant où nos cœurs s'aiment si fortement, nous marquerons ce jour parmi les plus beaux et nous en fêterons chaque année Fanniversaire, le voulez-vous? Et, pour ce seul jour, j'aimerai cette vilaine plaine noire comme une terre d'enchantement.
— Oh I moi, je les ai toujours aimés, ces grands espaces où le ciel se déploie si largement ; et ces lointains noyés dans un bleu si fin, si transparent!... D semble que tout ce qu'on rêve, tout ce qu'on attend, tout ce qu'on désire, soit caché là-bas dans ce lointain bleu et nous attire.
— Ce que vous trouvez beau, c'est votre rêve.
— Et vous, Bertrand, ce que vous appelez laid, c'est ce qui est uniforme... Nous avons ici comme ailleurs des nuages, de l'eau, du soleil, les alternatives du jour et de la nuit... et des étoiles.
— Oui... tout cela sans grâce, sans imprévu ni mystère. Ne pensez-vous pas que le mystère donne du prix à toute chose, qu'un peu d'inquiétude ne nuit pas ? On apprécie mieux les beautés qui se réservent et se voilent à demi... Mettre un pied devant l'autre sur un terrain plat, monotone, où chaque
jour découvre le même horizon que la veille...
— Mais c'est le bonheur, le vrai bonheur... C'est Fidéal de la vie : chaque jour répétant là veille dans un chemin bien droit, bien uni, où Ton marche avec assurance, sans crainte de piège ni de surprise... sans aventure, sans guerre surtout !...
— Ah ! peureuse ! — voilà qui n'est pas digne de la femme d'un soldat... 11 faut vous habituer à me voir courir partout où il y aura un danger...
— Le danger, pour aujourd'hui, c'est la colère de maman... Mon Dieu! comme nous sommes allés loin !... Et comme nous allons être grondés !
— Et, de plus, nous allons être mouillés...
Le soleil, presque au ras de l'horizon, était comme écrasé par une lourde nuée difforme couleur d'encre, et deux longues gerbes de rayons divergents à droite et à gauche semblaient loucher méchamment...
Dans une clarté jaune abattue en averse vers le sol, tout au loin, sur le chemin, pareille à un gros insecte, madame Dauny se démenait frénétiquement avec de grands gestes télégraphiques de son parapluie et de son mouchoir. Elle montrait alternativement l'horizon chargé de menaces et la ville encore éloignée:
— Oh ! nous allons être grondés, répéta Lise. Ils se mirent à courir en se tenant par la main.
et madame Dauny, qui les vit sur le chemin du retour, ne jugea pas nécessaire de les attendre et d'exposer à Tondée prochaine sa plus belle robe et ses bottines neuves. Elle prit très résolument les devants.
Lise et Bertrand n'étaient pas à moitié route quand s'abattit sur eux une terrible bourrasque de pluie et de grêle. Bertrand avait ouvert le parapluie de Lise et la protégeait de son mieux... Elle, suspendue à son bras, appuyée contre lui, battue du vent et de l'averse, se sentait délicieusement ravie sous ce mince abri que la bourrasque secouait et tordait dans la main robuste du jeune officier. Us ne se parlaient plus, à demi suffoqués par les rafales: C'était une vraie déroute. Ils arrivèrent trempés et glacés au logis où la mauvaise humeur de madame Dauny ne l'avait pas empêchée d'allumer à l'avance une claire flambée :
— Eh bien ! Lise, que dites vous des horizons plats et des chemins tout unis?... On devrait, au moins s'y promener à pied sec.
— Et vous, répondait Lise toute gaie, que pensez^ vous de l'imprévu et des surprises de la destinée?....
Madame Dauny se chargea de répondre :
— Il n'y avait ni imprévu ni surprise; la giboulée s'annonçait depuis longtemps... Mais quand on ne regarde ni à droite ni à gauche !
Us furent bientôt séchés et réchauffés. Madame Dauny, de complicité avec la femme de ménage, la vieille Françoise, cuisinait mystérieusement dans la pièce voisine, car Bertrand, par exception, était invité à dîner. Lise, pour rentrer en grâce avec sa mère, s'empressait à dresser le couvert, et M. d'Esparvis s'enchantait à la voir aller et venir de la table au buffet, atteindre les verres et les assiettes, les essuyer soigneusement de peur de quelque invisible poussière, et les disposer symétriquement sur la nappe bien blanche où s'étalait au milieu une corbeille artistement garnie de hoqx fleuri et de lierre :
— Vous ici !... maman là... et moi entre les deux. Et par un enfantillage naïf, elle baisait du bout des lèvres chacun des objets destinés à Bertrand en le regardant par-dessous ses paupières baissées, très rieuse ce soir-là. Lui n'avait jamais été plus épris d'elle, de la grâce élégante de ses jolis mouvements, de ses attitudes souples et si naturelles, de l'épanouissement de sa jeune beauté.
— Comment ne pas être heureux avec cette charmante créature près d'un foyer paisible, tandis qu'au dehors rôde la bise d'hiver... dans un petit logis bien clos !
— Bien clos ? dit Lise en riant, car il avait fini par rêver tout haut; écoutez claquer les volets et les portes sur leurs vieux gonds rouilles.
Le dîner fut charmant; le rôti était à point, la crème au kirsch fut proclamée parfaite, et madame Dauny avait recouvré sa sérénité.
Quand le couvert fut desservi et que chaque chose eut été remise en place, Lise et Bertrand s'assirent près du feu. Madame Dauny allait et venait. Sur les instances de Lise, M. d'Esparvis avait allumé une cigarette et la dégustait voluptueusement, les yeux demi-clos, dans cet état d aise délicieux où toute parole est superflue, où les cœurs s'entendent dans le silence, dans une plénitude de vie sereine qui suspend jusqu'à la pensée. Le grésillement de Fa verse au dehors le berçait doucement et son regard un peu voilé se reposait sur la jolie tête fine de Lise, assise en face de lui, le coude sur le genou, le menton dans la main. Il s'était placé sans y prendre garde dans le grand fauteuil de cuir où Lise tant de fois avait vu son père. Elle le remarqua et le souvenir lui vint de ces longues soirées de détresse où elle épiait, oppressée d'inquiétudes, sa courte somnolence quand tous attendaient le retour tardif d'Arthur, le bruit de ce pas furtif glissant dans l'ombre, de ce frôlement presque insensible contre les murs du corridor. Et elle frémissait encore à ce souvenir.
— Qu'avez-vous ? demanda Bertrand, qui la vit se dresser subitement l'œil fixe l'oreille tendue.
— Rien... Je me souvenais... Et Fillusion était si forte qu'un moment j'ai cru entendre marcher dans le corridor.
— C'est le vent qui rôde.
— Oh I sans doute... Pourtant on eût dit un pas à peine appuyé.
— Ce ne peut être Françoise, car elle appuie, elle. Vous avez rêvé, chère enfant !
— Heureusement I... Je ne sais pourquoi ces soirs d'autrefois me reviennent en ce moment.
— Et c'est votre crime, Lise chérie!... Vous ne devez penser qu'à moi...
— Si j 'allais vous perdre ?
— Me perdre ? Oh ! l'irréparable et fâcheuse aventure I Rassurez-vous: un capitaine de chasseurs ne se perd pas comme une aiguille... Je tiens à la vie, parbleu I... depuis que vous m'aimez.
Au moment de partir, Bertrand réclama la faveur d'embrasser sa fiancée.
— Songez, madame, que dans quelques semaines, je n'aurai plus besoin de votre permission.
Et, tandis que madame Dauny hésitait, s'embarrassait dans ses perplexités et ses scrupules, M. d*Esparvis posaitses lèvres sur la joue de Lise tout en maugréant en lui-même contre ces baisers d'apparat, solennels comme un acte de notaire.
— A demain! mumurait Lise.
— Demain?... Hélas I non : grande revue, réception le soir chez le général. Triste journée sans Lise, demain; il faudra Teffacer du calendrier.
Encore un dernier serrement de main et il s'en va dans la nuit, battue de rafales, dans la rue noire où sur les pavés ruisselants se reflète la lueur languissante des becs de gaz. Lise le suit des yeux et du cœur jusqu'à ce qu'il ait disparu, et, maintenant, c'est fini, ce beau jour! Et quand elle referme la porte avec un soupir, elle ne se doute pas à quel point c'est fini, et que déjà l'abîme des grandes douleurs s'est ouvert à ses pieds.
Lise Dauny à M. Wemer.
a Cher, bien cher et excellent ami,
» Un malheur terrible!... Arthur, arrivé hier soir à l'improviste, vient tout à l'heure devant nous, sous nos yeux, d'être arrêté et emmené prisonnier. Pourquoi?... qua-t-il fait? Nous ne savons rien.,^ Peut-être est-il accusé faussement... par erreur! cela arrive, n'est-ce pas?... II a protesté de son innocence... Et j'ai tant besoin d*espérerl Mon bon parrain, puisque vous êtes à Paris pour quelques jours encore, venez à notre aide ; tâchez de savoir au moins de quoi on laccuse. Nous n'avons per-
soDDe à qui nous puissions nous confier, personne que vous... Conseillez-nous: que faire?... que devenir? Ma mère, brisée de sanglots, vient de s*endor-^ mir, comme foudroyée, et je vous écris près d'elle à la clarté mourante de ma lampe qui s'éteint et que je nose ranimer de peur de l'éveiller; elle gémit encore et se débat dans son sommeil... Je ne sais si vous pourrez me lire, mes doigts tremblent si fort que je puis à peine tenir ma plume. Il faut bien pourtant vous dire ce qui s'est passé... Ça été comme un rêve abominable, une vision de l'enfer... et si rapide I quelques heures!... J'étais si heureuse I... Mon Dieul quelques heures ont suffi pour me mettre la mort dans l'âme... Mais ce n'est pas de moi que je dois parler... Arthur est arrivé hier soir; nous étions au salon avec Bertrand, gais et tous tranquilles. Il est entré dans la maison, sans bruit, sournoisement, comme autrefois... J'ai entendu le frôlement sinistre le long du corridor, je voulais douter... Et c'était lui pourtant I Dès que Bertrand a été parti, il s'est montré... J'ai eu à sa vue comme un coup dans la poitrine... Il y avait en son air quelque chose d'égaré, d'inquiet... Pourtant il a expliqué avec assez de calme son arrivée subite : M. Lévy-Nash l'envoyait à Bruxelles pour une mission secrète, importante, et qui ne souffrait pas de retard; il n'avait pas voulu traverser notre ville
sans nous voir.!. Tout cela d*une haleine, comme une chose apprise et récitée... Puis, tout à coup, il a parlé d'argent, réclamé sa part de Théritage de mon père, et, comme, forte de vos conseils, ma mère résistait, il s*est emporté, nous a injuriées et menacées; oui... il est allé jusqu'à menacer ma mère, qui, de guerre lasse, a fini par lui donner tout l'argent disponible qui était à la maison, — peu de chose en réaUtél Et puis il se contredisait; après avoir affirmé que sa mission ne souffrait pas die retard, il a laissé passer tous les trains de jour pour Bruxelles et a décidé de prendre celui du soir... le dernier... D semblait craindre d'être vu, reconnu... Tout cela était suspect. Vers le soir, je Tai décidé à sortir avec moi... Nous avons marché au hasard dans la campagne sans rien trouver à nous dire jusqu'à ce que, bientôt lassé, il ait demandé à rentrer... Il allait devant moi, courbé, rasant les murs .et moi, voyant l'heure s'avancer, je pensais qu'il .allait partir et que notre délivrance approchait, car ses violences nous avaient terrifiées. J'avais peur de lui. Arrivé devant la maison, il s'est retourné vers moi : « T\i es bien sûre qu'iZ n'est pas là? » Il voulait parler de Bertrand. Je l'ai rassuré et il a pris la clef et ouvert la porte... Alors... Mais ce qui «'est passé, je ne saurais le dire. C'a été comme la foudre!... Un cri étouffé, un tumulte, des gémisse-
AMOUR DE JEUNE FILLE l85
menls, avec la sensation de quelque chose d'effroyable, d'une catastrophe... d'une épouvante..* Je l'ai vu entre deux hommes qui, de chaque côte le tenaient, livide, défaillant... Ses yeux nageaient, à demi renversés!... Ah I ce visage convulsé, ce regard d'agonie, comment les oublier jamais!... Dans un coin, par terre, accroupie, ma mère se tordait les bras en sanglotant... Il a balbutié : « Je suis innocent!... » deux fois d'une voix sourde, étranglée, qui semblait sortir de dessous terre, et c'est tout. On Fa entraîné... il a disparu entre ses deux sinistres compagnons,... sans un mot, sans un adieu... Nous ne savons rien de plus. Ceux qui Font arrêté n'ont pas pu ou voulu nous rien dire. La crainte nous est venue qu'il ait abusé de la confiance de M. Lévy-Nash et pris de l'argent peutêtre... Si cela est, ne pourrait-on, en remboursant tout, arrêter les poursuites ? Rien ne nous coûterait pour le sauver. Il a dit : « Je suis innocent! » Mais, il n'a pas demandé: a De quoi maccuse-t-on?... » C'est donc qu'il le savait... vous, cher vieil ami, ne nous abandonnez pas dans notre détresse; venez à notre secours.
» Je baise en pleurant vos chères mains,