LISE
Quand Lise eut fini son douloureux récit, le jour
commençait à paraître. Elle s'approcha de sa mère, étendue tout habillée sur son lit et qui, maintenant réveillée, recommençait à gémir et à se lamenter. Son teint, toujours d'une pâleur jaune, était ce matin-là de couleur bistre. Lise se hâta de lui préparer une infusion et presque aussitôt, madame Dauny fut prise de spasmes et de vomissements. Le médecin, arrivé aussitôt, pronostiqua une fièvre bilieuse. Lise ne quitta le chevet de sa mère que pour recevoir un instant Bertrand, qui ne soupçonnait rien des événements de la veille. Arthur pendant son rapide passage, n'avait été rencontré par personne et dans ce quartier solitaire, son arrestation avait pu se faire sans attirer l'attention. Lise était si pâle pourtant qu'il s'en préoccupa, mais la maladie de madame Dauny expliquait cette pâleur et son trouble.
Quand il fut parti, Lise respira plus librement; il ignorait tout; qui sait? Peut-ôtre l'ignorerai Wl toujours? Peut-être Arthur serait-il rendu à la liberté avant que rien eût transpiré... N'avait-elle pas écrit à M. Werner, qui précisément était à Paris ? Peutêtre qu'il enverrait des nouvelles rassurantes !
Elle réussit à se calmer, et put revoir Bertrand, sans se trahir.
Au bout de quelques jours, leurs habitudes d'intimité étaient renouées entièrement. Madame Dauny
se remettait lentement; elle se levait et avait repris dans la salle basse sa place accoutumée. Son activité, cependant, gardait quelque chose d'incohérent et de fébrile qui révélait le désordre de son esprit. Elle bouleversait ses armoires, substituait à Tordre autrefois immuable des améliorations imaginaires; ou bien, au contraire, elle demeurait inerte, absorbée, marmottant des paroles à voix basse, comme si elle soutenait une discussion, avec une gesticulation nerveuse, saccadée. Jamais, même avec sa fille, elle ne prononçait le nom d'Arthur ni ne faisait allusion à ses cruelles préoccupations; «elles se lisaient sur sa longue face amaigrie, dans les profondes rides qui coupaient maintenant son grand front bombé, autrefois lisse et poli comme une
bille de billard, danô Texpression de stupéfaction navrée et d'attente. Parfois, elle arrêtait sur Lise un long regard fixe, craintif et implorant. Lise aurait donné des années de sa vie pour pouvoir répondre :
— Il est innocent, je le sais.
Elle prenait alors sa mère entre ses bras, baisait ses joues creuses, la berçait avec des mots tendres et câlins.
Cependant, M. Wemer prolongeait son séjour à Paris pour s'occuper, de TafTaire; il écrivait peu et ne parlait guère du résultat de ses démarches et de
ses informations^ rien même de ses pronostics personnels.
Un matin, tout en rangeant le ménago, Françoise dit à Lise :
— Savez- vous comme le monde est méchant?
Y en a qui disent que M. Arthur... Je ne devrais pas seulement vous parler de ça, bien sûr.
— Que dit-on? demanda Lise devenue toute blanche...
— Des bêtises I... que M. Arthur est venu ici, qu'il a été pris par les gendarmes et mené en prison à Paris»
Lise ne bougea pas, ses paupières seulement tremblèrent.
— C'est des menteries que j'ai dit. Il est à Paris où il gagne beaucoup d'argent, c'est donc qu'il n'est pas en prison I Et puis, il n'est pas de ce gibier-là 1
— Qui a parlé de cela? demanda Lise avec efifort.
— Des gens... au marché. Ds contaient que c'est écrit dans le journal, le Petit Patriote, je crois. Eh bien! que j'ai dit, l'imprimé a menti... Voilà.
Lise balbutia quelques mots inintelligibles et se sauva dans sa chambre; elle se laissa tomber sur une chaise, les yeux ouverts, fixes, sans larmes; incapable de prévoir ni de penser, elle serrait l'une dans l'autre ses mains froides :
— Mon Dieu ! mon Dieu I...
Et Dieu seul savait ce que conlenait de supplications et de désespoir cette vague prière.
Ce fut dans une véritable agonie qu'elle attendit •la venue de Bertrand; il arriva la main tendue, avec le même bon sourire, joyeux et tendre :
— Qu'est-ce cela? Nous avons pleuré!... Ohl la méchante 1111e qui me gâte son cher visage... Madame Dauny est-elle plus souffrante ?
Il ne savait rien encore ! Subitement réconfortée; Lise s'excusa sur un malaise nerveux, un instant de dépression passagère. En elle-même elle pensait :
— Encore aujourd'hui, je vais le voir content 1 Encore un jour, sans que j'aie à rougir devant lui, sous son regard d'honnête homme I
Elle avait pris sa main et la serrait fortement dans les siennes; elle le contemplait comme si elle avait dû ne le revoir jamais.
— Encore aujourd'hui!... Encore aujourd'hui ! Toute son âme se précipitait dans cet instant de
joie fragile, si précaire.
• Lui, sans en soupçonner les causes, était remué
par cette ardente et douloureuse pression.
— Si vous pleurez encore, je serai forcé de vous gronder, disait-il tendrement. Je suis très méchant.
Il riait et relevait sa moustache avec un air terrible pour amener un sourire sur ses lèvres. 11 était très gai ; on avait manœuvré autour d'un fort, ses
hommes s'étaient fait remarquer par leur belle tenue, il avait reçu des éloges et serait porté au tableau d'avancement :
— Tout me réussit, depuis que vous m'aimez... Vous me portez bonheur 1
Elle eut un frisson et posa la main avec un geste douloureux sur sa poitrine :
— S'il savait l'affreux secret que je cache là!... Et il peut l'apprendre, aujourd'hui, demain!
Il lui semblait qu'elle allait mourir de cette peur, de cette honte.
Puis, elle se raccrochait à l'idée que cette feuille locale infime, le Petit Patriote, était peu lue sans doute et que les journaux de Paris devaient avoir tant d'autres sujets plus intéressants qu'un chétifet médiocre personnage comme son frère.
Dans la décevante, délicieuse sais(»n de la jeunesse, on a cette croyance intrépide que le bonheur est la loi, que les peines, les tourments n'y apportent qu'un trouble passager, que chaque souffrance a sa revanche assurée dans une profusion d'événements heureux. Tout dans un être jeune tend vers l'espérance.
Malgré les présages, Lise espérait encore ; chaque secousse l'attachait plus fortement aux fragiles dé- 'lices de son amour menacé.
II était environ neuf heures, le lendemain malin, et L'se, dans la chambre de sa mère, à genoux devant les tiroirs béants d'une commode, s'occupait d'y replacer patiemment les objets, mouchoirs, linge, camisoles, que madame Dauny en avait retirés dans une de ces crises d'agitation maladive et qu'elle contemplait maintenant avec découragement. Françoise entra :
— M. le capitaine désire voir ces dames !
D'un bond Lise fut debout, au seul nom de Bertrand, troublée par ce qu'avait d'insolite une visite si matinale, elle descendit rapidement l'escalier tournant et se dirigeait vers la salle basse où elle
pensait trouver M. d'Esparvis, lorsqu'elle sentit sa main se poser sur son bras, au moment "où elle touchait la dernière marche. L'obscurité de la sombre allée Tavait empêchée de le voir; maintenant encore, elle ne distinguait pas ses traits.
— Vous m'avez presque fait peur, dit-elle en serrant sa main.
— Pardonnez-moi de venir ainsi, à cette heure. Sa voix était changée et Lise ressentit un grand
coup au cœur. Il reprit très bas :
— Est-ce vrai, Lise, ce que l'on dit?... ce qu'annonce le journal?
Elle s'appuya au mur, avec un grand soupir, et machinalement, elle demanda :
— Quel journal?...
— Tous les journaux... On assure qu'un jeune homme de cette ville, Arthur Dauny... ce ne peut être que votre frère... faisait partie d'une bande de malfaiteurs, qu'il a été arrêté... et qu'il est en prison... Que veut dire cela? Qu'y a-t-il de vrai?
Elle ne put répondre, elle ne se soutenait plus et se laissa glisser, s'affaissa sur les marches hu* mides. Son cœur défaillait et en elle-même elle pensait :
— Tout est fini... maintenant, je vais mourir. Bertrand reprit :
— C'est donc vrai ? Ainsi, c'est vrai, et vous me
Tavez caché !... J'ignorais tout, comme les étrangers, les indifférents. Et c'est quand le malheur est public... après tout le monde, que j*apprends, par hasard, ce qui m'intéresse plus que personne.
Il parlait avec émotion, avec emportement et une amère tristesse.
Péniblement, d'une voix éteinte, sans vie, elle répondit :
— Je n'osais pas... On n'a pas de mots pour raconter ces choses-là... Et puis, j'espérais...
Elle ne savait ce qu'elle disait, elle parlait comme en rêve. Toutes ses facultés étaient concentrées et tendues en une seule poignante anxiété :
— Que va-t-il arriver maintenant?
Ils restèrent quelques instants ainsi immobiles et muets dans l'humide corridor noir. Au fond de la cuisine, on entendait la voix usée de Françoise :
Chante, rossignol, chante,
Ma dondé.
Puisque ton cœur est gai,
Ma dondé.
Je ne suis pas de même...
Était ce l'accent mélancolique de celte naïve chanson qui détendit les nerfs de Lise. Elle cacha sa tète dans ses mains avec un gémissement et fondit en larmes. Bertrand la regarda tristement quelques ins-
i94 AMOUR DE JEUNE FILLE
tants sans parler, puis il détacha une de ses petites mains moites de pleurs et la porta à ses lèvres.
— Ne restons pas ici; venez.
Soutenue par lui, elle se souleva péniblement; ils allèrent s'asseoir l'un près de Taulre dans la salle. Lise, la tête baissée, les joues baignées de larmes, semblait une accusée devant son juge. Le visage sévère de M. d'Esparvis alors s'adoucit, son indignation se fondit en une tendre, infinie pitié.
— Vous n'auriez pas dû me cacher cela, ma pauvre enfant; j'ai le droit de tout savoir. Ne devons-nous pas être unis pour la bonne et la mauvaise fortune ?
Âh ! qu'il soit béni à jamais pour ces paroles ! Quelques épreuves que lui réservât l'avenir, elle ne pourrait pas oublier ce premier, ce noble mouvement de Bertrand; il ne la répudiait pas, ne la rejetait pas seule avec sa honte, il s'associait à sa détresse et prenait généreusement la moitié de son fardeau. Comme en ce moment elle eût volontiers versé son sang pour lui, goutte à goutte, et dit encore : « C'est trop peu I »
Elle se pencha, se laissa glisser à genoux, appuya ses lèvres sur la main du jeune capitaine et les y tint collées, malgré ses efforts, avec une humble et fervente adoration... — Pauvre, pauvre Lise! Mais que savait-elle?
AMOUR DE JEUNE FILLE i95
— Presque rien.
Elle raconta ce qui s'était passé; puis, à son tour, il lui donna les détails transmis par les journaux. C'était une triste et vulgaire affaire comme il s'en présente à chaque session des assises : une rafle de police dans une maison mal famée, l'arrestation d'une bande de malfaiteurs, escrocs, souteneurs, vagabonds de la pire espèce et femmes de mauvaise vie. Quelques-uns réussissent à s'échapper, puis sont dénoncés par des complices et pris quelques jours plus tard; de ce nombre, Arthur arrêté, disait le journal, au moment où il allait franchir la frontière et s'embarquer à Anvers pour l'Amérique. Il était accusé de complicité dans les vols et autres méfaits de la bande.
— C'est tout ce qu'on sait, ajouta Bertrand. Ma dame Werner n'a aucun détail; son mari revient aujourd'hui et nous renseignera plus certainement.
Ils s'entretinrent quelques instants encore, jusqu'à ce que Bertrand fût obligé de partir; il contempla quelques instants l'innocent et doux visage de Lise, meurtri si profondément par les larmes :
— Nous étions si heureux I Elle répondit, les mains jointes :
— Nous pouvons l'être encore... Nous le serons si, comme je l'espère, il est innocent.
— Plaise à Dieu! ma pauvre Lise...
Le lendemain, M. Werner était de retour. Dès qu'elle aperçut son chapeau à larges bords et la neige mousseuse de ses cheveux blancs débordant tout autour, Lise courut à sa rencontre :
— Quelles nouvelles?
— Pas aussi bonnes que je le souhaiterais... Rien de désespéré pourtant... Ne me regarde pas conmie si j'étais le bourreau... La complicité dans les crimes...
Elle eut un cri d'horreur :
— Des crimes?
— Hélas l oui... il y a vols, faux, violences, meurtres, rien n'y manque... mais, je te le répète, la complicité de ce malheureux Arthur n'est pas clairement établie; jusqu'à présent, U n'y a pas d'autres preuves formelles que la dénonciation d'un des inculpés.
— Alors, il peut être acquitté...
— Il peut l'être... Mais ne te hâte pas d'espérer... L'instruction est à peine commencée... et il y a contre lui des coïncidences fâcheuses, de graves probabilités, sans parler de ses antécédents désastreux.
— Quels antécédents ?
— Eh mais, chassé du lycée il y a quelques années, tout récemment encore chassé de la pension Wautreley ppur sa détestable conduite. U ne vous
Ta pas dit?... Non! il ne s'en est pas vanté... Je ne puis entrer dans les détails, ma pauvre enfant, n suffit que tu ne te livres pas trop à Tillusion... C'est, en tous les cas, un fier gredin que monsieur ton frère... Allons! pauvre petite, prie le bon Dieu qu'il échappe cette fois encore au châtiment qu'il n'a, je le crains, que trop mérité. Tout dépendra des témoins, des incidents d'audience. Jusque-là ne désespérons pas.
— Mon bon parrain, vous qui connaissez Arthur* sa nonchalance... sa poltronnerie... comment admettez-vous qu'il ait pu participer en quelque chose à des actes de violence... à...
— H n'est pas accusé d'y avoir pris une part directe... mais d'avoir été l'indicateur et le complice... Des jeunes gens qu'il avait connus à la pension Wautreley, attirés dans des guets-apens, ont été obligés par la violence à signer des reconnaissances pour des sommes considérables... On l'accuse d'avoir joué un rôle dans les préliminaires de ce vol... Une vieille dame, cliente de M. Lévy-Nash, a été récemment assaillie dans la maison qu'elle occupe, seule avec une servante à Rosny-sous-Bois, et sommée de livrer la clef de son coffre-fort. Cette vieille dame a succombé aux suites de la frayeur et des mauvais traitements; Arthur est dénoncé comme ayant fourni les renseignements pour cette affaire.
^ Oh! mon Dieu... Et Lassagne?
— Lassagne?.. Mais, il n'est pas question de lui, son nom même n'a pas été prononcé... Je ne doute pas qu'il ne soit de la bande, seulement, il y est connu sans aucun doute sous quelque sobriquet, dont ses complices ont gardé le secret...
Plusieurs jours passèrent, jours de fièvre, de torture, d'attente, suivis d'insomnies hantées par ces noires pensées de nuit qui rongent, comme des vautours.
Enfin, la date fixée pour la comparution d'Arthur devant ses juges arriva. Dès le matin. Lise et madame Dauny étaient à l'église, implorant la clémence du ciel, elles n'osaient dire sa justice. Dès le matin, elles attendaient, fiévreuses, frissonnantes, les nouvelles qu'elles savaient bien ne pouvoir arriver si tôt.
— Peut-être une dépêche ce soir ? soupirait madame Dauny.
Bertrand secouait la tête :
— Il y a beaucoup d'accusés et beaucoup de délits, les débats dureront plusieurs jours.
— Quel supplice I
Le lendemain, longtemps avant le moment habituel de sa venue, on guettait le facteur : à l'heure dite, il passa devant la maison de son pas affairé, indifférent, fans s'arrêter, sans se douter que deux
malheureuses femmes derrière la fenêtre étouffaient d'angoisse, et qu'il faisait ce jour-là office de bourreau.
Toute semblable s'écoula la journée suivante dans l'attente, l'anxiété croissante, sans nouvelles.
Le soir, très tard, Bertrand arriva, soucieux et défait. Lise se prit à trembler.
— Vous savez ?demanda-t-elle suffoquée d'émotion.
— Quoi donc?... que pensez-vous que je sache?
— Quelque fâcheux renseignement peut-être...
Nous n'avons aucune nouvelle, nous, rien encore !..
Il prit ses mains et l'attira à lui sans répondre. Et combien tendre, douloureusement compatissant était son regard ! Et comme le frémissement de ses lèvres et de sa longue moustache trahissait une poignante émotion.
— Ah ! vous me cachez un malheur... Bertrand.., dites ? dites la vérité. ,.
— Je ne sais rien de positif... je vous le jure... Seulement.., M. Wemer revient...
— Seul?...
— Seul...
— Et alors?...
Il lui tenait toujours les mains et la rapprochait de lui par un mouvement doux de protection et de pitié. Lise était pâle, comme morte. Elle répéta :
— Et. . . alors ?
— Ma pauvre Lise aimée... je crains que...
Elle retira ses mains subitement froides, les passa sur son front dans un geste égaré, et s'assit lourdement avec un long soupir... Ses jambes se dérobaient ; elle mit son coude sur la table, appuya sa tête sur sa main, et les paupières fermées, elle balbutia :
— C'est donc fini ?. . .
— Qu'ont-ils fait d'Arthur ? s'écria madame Dauny se dressant toute droite dans l'ombre où elle- se .tenait. Mon fils!... Qu'ont-ils fait démon fils?
. — Je ne le sais pas, ma pauvre madame... Tout ce que je sais.., c'est qu'il n'est pas acquitté...
Il se pencha vers Lise et l'attira contre lui... Elle eut un tressaillement, ses lèvres remuèrent, mais n'émirent aucun son. Madame Dauny pleurait sans larmes, avec des cris.
— Chère, chère Lise... ma bien-aîmée... regardez-moi... parlez-moi!... Vous savez que j'aurais donné ma vie pour vous épargner cette douleur! Vous savez combien je vous aime!... Vous savez que nous sommes deux pour porter le fardeau!..
Il continua de la consoler doucement, si touché d'amour, si ému de pitié, qu'aucun retour personnel en ce moment ne le distrayait d'elle. Lise, à la fin, souleva ses paupières lourdes ; il lut dans son r^ard éperdu un tel déchirement de son cœur qu'aucun
sacrifice ne lui eût coûté à celte heure pour la sauver du désespoir. Avec d'infiuies précautions, une lente, délicate insistance, il s'efforçait d'écarter les dernières illusions, et de la préparer au verdict qu'elles ignoraient encore, car, si cruelle que fût la certitude d'une condamnation, il se rendait compte que la matérialité de la peine y ajouterait une horreur nouvelle.
Toutes ces précautions furent rendues vaines par l'effroyable rigueur du jugement. Arthur était condamné à huit années de travaux forcés.
Les prévisions les plus pessimistes étaient dépassées.
Quand M. d*Esparyis quitta la maison de douleurs, il emportait dans sa mémoire obsédée la plainte rauque, continue de madame Dauny, pareille à un mugissement de bête, sans larmes, sans paroles, et l'image désolée de Lise. Cette double impression sinistre et déchirante le poursuivait. Il marcha quelque temps comme un homme ivre. Tout lui semblait changé dans ces lieux si familiers, il ne reconnaissait rien et allait, au hasard, par les rues sombres, d'un pas inégal, tantôt s'arrêtant, tantôt pressant sa marche. Une confusion de sentiments incohérents le fatiguait, parmi lesquels dominaient l'humiliation et le dégoût. La prison, le bagne! une
odieuse, pesante et injuste solidarité avec un être dégradé, déshonorant. Il étouffait, et monta sur le rempart pour trouver un peu d'air; son front brûlait* La prison, Tinfamie!... ces mots le poursuivaient. Il cria presque haut :
— C'est horrible 1... je ne puis supporter cela!... Le misérable!...
II. serra le poing et fit craquer ses doigts comme s'il écrasait un reptile. La nuit était claire et fraîche ; un mince croissant de lune pâlissait parmi les étoiles presque effacées ; une sérénité mystérieuse semblait tomber du ciel comme une bénédiction sur la terre et les hommes. Mais le jeune capitaine y restait insensible; ni son front n'était moins brûlant, ni son âme moins bouleversée; une lourde, intolérable souifrance l'oppressait. Que faire pour s'en délivrer? Des noms, des figures flottaient devant lui pêle-mêle, foule ironique ou indignée, ses camarades, ses chefs, les amis, les soldats mêmes... son père! ah! celui-là, il en mourrait!... une telle alliance pour son fils, jamais il ne pourrait y consentir... Mais alors, que faire? Une voix qu'il ne voulait pas entendre lui criait tout au plus profond du cœur que de telles catastrophes délient; qu'il pouvait, sans manquer à l'honneur, reprendre sa liberté, rejeter ce cauchemar, sortir de cette boue, so retrouver comme autrefois insouciant et fier, mar-
cher lâ tête haute, regarder en face... II allait à grands pas, il courait presque sous Taiguillon de sa pensée, le visage balayé par le vent du large... Mais, Lise, sa pauvre Lise!... comment lui dire?... comment se séparer d'elle? renoncer à elle? Un sanglot le jeta sans force sur un banc; il suffoquait. Il cacha sa tête dans ses mains et pleura... Il y avait des années... depuis la mort de sa mère, qu'il n'avait pleuré, et les larmes qu'il avait alors versées lui avaient paru moins cuisantes que celles qui coulaient en ce moment de ses yeux. Abandonner Lise, son cher, unique amour! Et l'abandonner dans ce comble d'infortune, cette absolue détresse morale, quand ce jour même encore il lui avait dit : Nous serons deux pour souffrir!
Il lui semblait la voir flotter devant lui comme une ombre impalpable, languissante dans les blancheurs de laubc, et son doux visage en pleurs disparaître, s'effacer à jamais...
La fatigue le ramena chez lui au lever du jour; dans le déchirement de sa conscience, l'incertitude de sa volonté, il tomba en un lourd sommeil, anéanti...
Son ordonnance le réveilla après une heure à peine de ce repos chèrement conquis, et son premier mot fut :
— C'est impossible!
Il s'habilla avec lenteur, découragement. Vivre lui était une tâche trop pesante! Le soleil rirritaît; il lui semblait hostile, à contresens, et toutes choses le blessaient. Non!... décidément, il ne pouvait supporter cela! Une intolérable morsure lui tiraillait le cœur! Paraître devant ses camarades, ses chefs qui tous savaient son prochain mariage et avaient lu ïaffaire, Timmonde, infamante affaire, et la condamnation I Et le nom intact de son vieux père, l'honneur immaculé, seul patrimoine de la famille, est-ce que cela lui appartenait? Non! il n'en pouvait disposer! Lise aurait dû le comprendre. Il faudrait bien qu'elle le comprit un jour ou l'autre, la malheureuse enfant! Car enfin, ce n'était pas possible, un pareil mariage. Et tout en s'habillant et courant au quartier, il entassait des arguments, des raisons, s'animait contre la contradiction de son propre cœur qui plaidait la cause de l'amour. Il arriva un peu en retard, et en entrant dans la cour de la caserne, il croisa un de ses amis ; le hasard voulut que celui-ci se détournât pour gourmander un sous-officier en faute, et ce futile incident qui, en un autre temps, eût passé inaperçu, frappa péniblement Bertrand.
— U m'évite... il m'a tourné le dos!
Le sang lui monta au visage; déjà il s'avançait, les lèvres serrées et la tête haute, vers son ami, quand il
le vit revenir à lui, Pair ouvert et cordial comme à Tordinaire, en lui tendant la main.
— Je deviens fou! pensa-t-il.
Il déjeuna seul, dans un café, roulant et ressassant les mêmes pensées, sans fin. Il décida de ne pas aller chez Lise ce jour-là, et de lui écrire seulement le soir une lettre de vague sympathie, afin de l'amener à comprendre, à entrevoir... Mais, quand l'heure fut venue où il se rendait chez elle tous les jours, une impulsion irrésistible le mena jusqu'à sa porte ; puis, subitement, il s'arrêta, la main déjà sur le marteau, et passa outre; il alla s'accouder au parapet du pont-levis, regardant sans voir leau bourbeuse des fossés. Un dégoût de vivre s'emparait de lui; ses indécisions le révoltaient. Avait-il perdu la direction de lui-même, tout empire sur sa volonté? Était-il tellement lié par sa passion, par les philtres innocents de la pauvre Lise, qu'il dût tout lui sacrifier, son avenir, sa dignité, son repos, le bonheur, la vie même de tous les siens?... C'était insensé, injuste, coupable. Mais comment reprendre sa parole à cette enfant si douce et si malheureuse, et qu'il adorait? — Tirez-vous de là comme vous pourrez, ce ne sont pas mes affaires! De quelque façon qu'il s'y prît pour les décorer de beaux semblants, toutes ses explications reviendraient à cela. C'était lâche de s'en aller ainsi, tranquille, en laissant se débattre seule, dans
la honte et dans l'abandon, ce jeune cœur qui était à lui... ce serait d'un monstrueux égoïsmel Eh bien! ils seraient heureux, malgré tout, si Lise Taimait assez. Ils se passeraient des sanctions humaines, braveraient les préjugés, et seraient Tun à l'autre à tout prix.
Sur cette vague résolution, qu'il se gardait d'approfondir de peur d'y découvrir un plus monstrueux égoïsme encore, il se crut permis de retourner chez Lise.
D la trouva bien pâle, les yeux meurtris, les joues marbrées. Dans le fond de la salle mal éclairée, madame Dauny geignait, non plus d'une façon continue et mécanique comme la veille, mais avec des alternatives de silence et de soupirs spasmodiques. Lise marcha au-devant de Bertrand.
— Je croyais que vous ne viendriez pas ; c'est si affreusement triste ici.
— Je n'osais venir, en effet, ma pauvre Lise; comment vous consoler?
— Rien ne console... sauf de sentir qu'on est innocent... C'est une grande force qu'une bonne conscience.
Bertrand ne répondit pas ; il pensait qu'il est dur, avec une bonne conscience, de porter la peine pour les autres.
Il s'assit, un peu gêné.
Lise reprit timidement :
— Avez-vous vu quelques persomies? Vous a-t^on parlé... de celaf Que vous a-t-on dit?
Avec un peu d'impatience, il répondit :
— Que voulez-vous qu'on dise? On vous plaindra beaucoup, sans nul doute... mais je n'ai vu personne.
Elle baissa la voix.
— Je comprends... Moi, non plus, je n'ai vu personne... Je n'ose sortir... me faire voir... Combien je souffre! Bertrand, je souffre si crueUement de penser que mon malheur rejaillit sur vous... sur vous... mon unique ami, si noble, si généreux!
Elle leva vers lui sa petite tête fatiguée avec une expression de reconnaissance passionnée.
Cette confiance candide le fit rougir. Il prit sa main, la baisa avec une nuance d'embarras.
— Chère Lise, pourquoi dites -vous que rien ne console?... N'est-ce rien que de s'aimer? que de souffrir ensemble? L'amour est tout pour vous, n'est-ce pas?... qu'importe le reste?
Elle leva vers lui son pur regard...
— C'est vrai!... qu'importe le reste?...
— Malgré tous les obstacles, les difficultés. Topposition même de la famille...
— Votre père, n'est-il pas vrai?... Je pense à lui avec terreur... 11 refusera son consentement... vous le croyez?
— i II faut le prévoir, hélas!...
— Alors, tout sera fini!...
— Non, si vous m'aimez, Lise, ma douce, chère Lise. Tout dépendra de vous, au contraire... de votre abnégalion... de votre force d'âme, de votre dévouement.
— Ehl que puis-je?... Tout le dévouement est de votre côté, mon ami... C'est vous qui faites tous les sacrifices... J'en suis presque jalouse...
Il baissa la voix, serrant sa main plus étroitement. . .
— Et si... à mon tour, je vous demandais un sacrifice... un grand... le plus grand?... chère Lise...
— Oh ! dites... dites, Bertrand, je suis prête... Mais il n'osait; devant sa divine innocence, il
n'osait lui laisser entrevoir une lâche, outrageante pensée, plus odieuse mille fois que l'abandon. Une honte le prit, un remords ; mieux valait la séparation, la mort même, tout plutôt que d'offenser cette enfant... Avec un long soupir, il dit:
— Il faudra nous exiler, quitter ce pays... la France même. Tout nous sera douleur...
— Avec vous, il n'y a pas d'exil, mon Bertrand... pas de douleur... Je voudrais seulement que votre père ne fût pas impitoyable...
— N'accusez pas mon père. Lise... songez..
— Ne dites rien.., ne diles rien... je sais.
Elle mit la main sur les lèvres de Bertrand.
— Je sais trop, ajouta-t-elle d'une voix brisée... Et ce soir-là, ils se quittèrent, plus étroitement
liés que la veille.
Quand il fut loin d'elle, tous les dégoûts lui revinrent à la fois, avec une colère contre lui-même qui n'épargnait pas non plus Lise. Victime innocente, assurément, elle Tétait ; mais, lui aussi était innocent et victime, et c'était à ses yeux une bien plus criante injustice; car enfin, se disait-il, ce n'est pas mon frère à moi, cet atroce galopin !
Des jours s'écoulèrent parmi ces énervantes fluctuations contre lesquelles il se sentait impuissant. Il avait écrit à son père et fait pressentir sa résolution de ne pas renoncer à son mariage. Fort de cet acte de décision, il voyait Lise tous les jours, remettant à Tavenir, au hasard, le soin de résoudre des difficultés qui lui semblaient insolubles.
— Après tout, se disait-il, un soir qu'il rentrait plus enivré et plus désespéré que jamais, il y a toujours un moyen d'en finir et de sortir de peine en sortant de la vie I ^
Cette pensée lui avait rendu une sorte de calme, bien qu'elle ne fût, en réalité, rien moins qu'une résolution arrêtée, mais plutôt un de ces leurres auxquels on s'attache pour reprendre haleine dans certains états d'âme si incertains, si harassés de
perplexités, si fatigués de raisonoements , qu'il faut à tout prix un temps de répit. « Il y a toujours moyen d'en sortir, » une de ces vaines et vagues pensées sur lesquelles on se repose sans les approfondir, et qui ont cela de dangereux qu'elles permettent de s'abandonner à la force du courant, sans lutter davantage. Chaque jour Bertrand cédait à l'attrait et retournait chez Lise, et dans ces fragiles et furtives délices, dans ces joies menacées, ils s'aimaient plus encore, avec un entraînement, une ardeur douloureuse, comme en un vertige.
Ainsi que le prévoyait Bertrand, son père répondit par un cri de douleur, de supplication, presque de menace:
« Tu as des devoirs envers moi, envers tes sœurs et toi-même, qui priment tes engagements avec cette jeune fille étrangère. Tu lui faisais déjà de dangereux sacrifices, il faut t'arrêter, ne pas la suivre dans la boue où son misérable frère l'entraîne et t'entraînerait avec elle. Je t'en prie... je le le commande avec l'autorité d'un chef de famille, gardien de l'honneur de sa maison. Ton mariage serait, songes-y, une rupture irréparable entre nous... Je ne recevrais jamais ta femme sous mon toit... Comment d'elle-même ne le comprend-elle pas? Si elle était digne de toi, elle t'aurait dès le premier jour rendu ta liberté. »
Bertrand fut blessé du ton de cette lettre; il trouva que son père faisait trop bon marché de son cœur
et ne se préoccupait que d'orgueil... Il lui écrivit de
nouveau, le suppliant de ne pas s'opposer à ce qu'il
considérait comme un devoir d'honnête homme.
« Notre honneur, disait-il, ne dépend que de nous-mêmes, mon cher père ; n est-ce pas là ce que vous m'avez enseigné? Le mien n'est à la merci de personne et ne serait en péril que si je manquais à la foi jurée, par intérêt ou par lâcheté. Je me suis fait aimer ; quand la plus atroce calamité s'abat sur celte innocente fille, doit-je l'abandonner?... Jugez vous-même, mon père? »
Il continua de plaider la cause de Lise avec toute la force de la passion, au fond effroyablement découragé.
Sa lettre envoyée, pour s'arracher au tourment de ses pensées, il alla s'asseoir au café et s'inslalla à une table de whist, afin d'échapper à toute conversation. Il était'gêné avec ses camarades maintenant et facilement ombrageux. I^ur discrétion lui déplaisait; leurs questions lui auraient déplu bien davantage.
Quelques jeunes gens de la ville jouaient au billard dans une pièce voisine avec des officiers ; la porte était restée ouverte.
A un moment, M. d'Esparvis entendit qu'on parlait d'Arthur.
— Il a, paraît-il, une sœur charmante, dit un gros garçon jovial allongé sur le billard pour un
carambolage délicat, ce qui l'empêchait de voir les
signes qu'on lui faisait de se taire; — elle était
- même sur le point de faire un brillant mariage.
Un chut imperceptible coupa la phrase.
— Dix au tableau, Antoine, cria une voix; à vous, Marty.
Bertrand, dont Toreille était affinée par une curiosité morbide, entendit les jeunes gens chuchoter entre eux, le bruit des billes l'empêchait de saisir le sens des paroles.
Puis, le capitaine GroUier éleva la voix :
— Allons doncl il y a des nécessités qui s'imposent... Dans ces cas-là, on prend un temps... comme au théâtre... et on se défile I
— Parbleu! dit un chœur de voix insouciantes.
— Ah çà ! à quoi diantre pensez-vous, mon cher? s'écria le partner de Bertrand, qui n'avait rien entendu... mes trèfles sont maîtres, et vous coupez !... nous perdons par votre faute...
Bertrand s'excusa sur un violent mal de tête et jeta les cartes...
Il sortit... Dans ses oreilles tintait la grosse voix du capitaine GroUier : « Dans ce cas-là, on prend un temps, et on se défile. » Un conseil indirect, bien sûr, et le a parbleu » qui l'avait accentué...
Il rentra et se jeta sur son lit, harassé de tristesse.
— Comme ils sont tous acharnés contre elle I se disait-il, songeant à Lise.
Et il cherchait dans sa mémoire des cas analogues où l'opinion s'était montrée moins sévère : un voisin de son père, un gentilhomme, n'avait-ii pas redoré son blason en épousant la fille d'un notaire condamné pour abus de confiance et manœuvres frauduleuses. On l'avait boudé quelque temps, et à cette heure tout était effacé ; il avait renoué ses relations l'une après l'autre, et faisait même partie du conseil général... Plus récemment, un de ses camarades de Saint-Cyr s'était épris de la fille d une certaine baronne de Roylis, fort suspecte de vivre de la reconnaissance d'un riche banquier; on avait commencé par s'indigner :
— On n'épouse pas mademoiselle de Roylis!
Et ceux-là mêmes qui avaient protesté s'étaient fait présenter chez elle des premiers; toutes les .portes étaient ouvertes à la Jeune et jolie fenune de son ami.
— Pourquoi serait-on plus sévère pour Lise?
Elle est aussi belle... Serait-ce que j'ai moins de courage ou moins d'amour ?
Il était triste, énervé, quand il arriva chez Lise. Madame Dauny, debout, allait et venait avec agitation. Je ne sais quoi d'inquiet vacillait dans son regard.
Elle vint au-devant de Bertrand, et lui saisit les mains avec effusion :
— Merci, ah 1 merci, sans qu'il pût savoir à quoi s'appliquait le remercîment, et presque aussitôt elle ajouta : Maintenant, mes enfants, à quand la noce?
Elle répéta plusieurs fois ces mots : « A quand la noce? » de plus en plus tristement, et finit par plemrer en cachant son visage dans son châle...
Un échange rapide de regards navrés fut toute la réponse, suivi d'un silence tragique...
— Mon père m'a écrit, dit enfin Bertrand d'une voix triste et basse.
— Il me repousse?...
— J'espère encore le fléchir... Vous savez combien je vous suis attaché, Lise I
— Je le sais... jamais je ne douterai de vous, Bertrand.
— Vous avez raison.., je n'ai qu'une parole.
A peine eut-il prononcé ces mots qu'il les regretta, tant fut vive la souffrance qui se refléta sur la figure de Lise...
— Si cependant, dit-elle d'une voix entrecoupée, vous veniez à regretter.., si le fardeau vous semblait trop lourd, il faudrait... oui.., il faut...
Un geste douloureux acheva ce qu'elle ne pou- ' vait dire : tous ses membres tremblaient, ses
216 AllOt'R DE JEUNE FILLE
lèvres aussi tremblaient... Il ne put supporter la vue de cette douleur :
— La vie est dure pour nous, ma bien chère... Mais ayez confiance... Je mérite, je vous le jure, que vous ayez confiance I
Les doigts entrelacés, ils s'attachaient l'un à l'autre comme des avares à leur trésor :
— A demain ! dit-elle, quand ils se séparèrent. Avec un ferme accent, il répondit :
A demain et à toujours !
Deux semaines s'étaient écoulées depuis le verdict qui les avait foudroyés, lorsqu'un matin Bertrand fut mandé chez le général; il s'y rendit aussitôt, agité de pressentiments.
Après quelques détours, quelques questions relatives au service, le général aborda directement la question :
— On m'assure, capitaine, que vous continuez à voir fréquemment mademoiselle Dauny chez sa mère; je vous sais trop galant homme pour compromettre une jeune fille si digne de compasssion et si peu défendue... Je dois conclure que vous persistez dans vos projets de mariage ?
— En effet, mon général, je persiste...
— Malgré le scandale de cet abominable malheur de famille?
— Malgré tout, mon général... J'en suis au dé-
sespoir... Mais cette jeune fille n'est coupable en rien... Elle n*a pas démérité... et j*ai donné ma parole...
— Permettez... Vous avez donné votre parole avant un événement qui change du tout au tout la face des choses... Votre scrupule me paraît excessif... Est-ce que votre famille, votre père, acceptent ce mariage?..
— Mon père n*a pas encore donné son consentement; mais...
— Mais, mon cher ami, il ne le donnera pas... Je vous l'affirme d'avance.
Bertrand, très pâle, répondit :
— Malgré mon respect pour mon père et la douleur que j'en ressentirais... dans ce cas-là, je serais forcé de passer outre... La responsabilité d'un homme de mon âge ne saurait s'abriter derrière une volonté étrangère... fût-elle la plus chère, la plus vénérée.
Il avait parlé d'un ton ferme ; pourtant, à l'altération de ses traits, le général Châtenay devina le drame de conscience où se débattait le jeune officier ; peut-être démêla-t-il mieux que lui le dernier mot d'un secret désir...
— 11 vous en coûterait plus que vous ne pensez d'infliger une telle douleur à votre père... Vous auriez, de plus, je dois vous en prévenir, à affronter
ropposition formelle de votre général... qui est, lui aussi; à sa manière, un chef de famille... Vous n'ignorez pas qu*il vous faut une permission du ministre de la guerre pour vous marier et que j'aurai à émettre un avis?... Je ne vous cache pas qu'il sera formellement contraire à vos intentions... J'ai regret de vous causer ce chagrin. Je crois devoir remplir un devoir strict envers l'armée et envers vous-même, mon cher ami...
Bertrand resta immobile quelques instants, en proie à cette violente et instinctive irritation que lui causait toute entreprise contre Lise.
— Mon général, dit-il enfin avec effort, comme si ses paroles lui étaient arrachées malgré lui, il ne me resterait plus qu'à briser monépée, si...
— Êtes-vous fou? s'écria le général en frappant violemment sur son bureau; c'est de la démence! Vous voulez donc vous mettre une pierre au cou?... Oui, ime pierre au cou... Cela vaudrait mieux que d'admettre un misérable comme cet Arthur Dauny dans votre famille ! Et vous allez pejjlre votre avenir pour une amourette! Réduire votre père au désespoir! Que lé diable vous emporte!... Comme s'il manquait de jolies filles et de braves femmes dans le monde!... Et elle-même... cette jeune personne... si elle a un peu de cœur, elle sera malheureuse, quand elle saura le prix qu'elle vous coûte...
Et puis, mon cher... des sacrifiœs comme ceux-là, tôt ou tard, on les fait payer... Il faudrait être un ange... et encore!...
Tout semblait conjuré contre Lise, et, par un instinct de générosité et de tendresse, à mesure que s'accumulaient les obstacles, Bertrand prenait plus vivement sa défense, et, de bonne foi, contre je ne sais quelle obscure espérance qu'il sentait tressaillir en son âme et qui lui faisait horreur.
Ce même jour, il se rendit chez le conseiller, qu'il avait évité de voir pendant cette période d'irrésolution et de doute. De leur côté, M. et madame Werner s'étaient tenus à l'écart, partagés entre 1 intérêt qu'ils portaient à Bertrand et leur tendre amitié pour Lise. Bertrand ne doutait pas que son père n'eût écrit au conseiller, et il désirait savoir en quels termes. M. Werner ne lui cacha pas le désespoir de M. d'Esparvis et son parti pris de résistance.
— Il vous prendra par la famine, et si vous êtes obligé de quitter l'armée, comment subviendrez-vous aux nécessités d'un ménage?... Réfléchissez, mon pauvre enfant... Vous savez combien cette charmante Lise nous est chère, combien nous souhaitons delà voir heureuse... Mais il ne suffit pas de faire un sacrifice héroïque... encore faut-il que ce sacrifice atteigne son butl N'agissez pas à la légère...
Peut être vaut-il mieux patienter. . . gagner du temps. . . Qui sait?...
La journée était avancée quand M. d'Ësparvis entra chez Lise. Elle était debout au fond de la salle, appuyée au grand fauteuil où s'asseyait autrefois son père ; elle ne fit aucun mouvement vers lui et il fut frappé de l'indéfinissable expression de douleur et de résolution empreinte sur ses traits.
— Qu'y a-t-il, Lise?
Elle resta muette, et il fit un pas vers elle. Alors elle l'arrêta d'un signe, et, lentement, péniblement, comme si elle éprouvait une difficulté à parler :
— Bertrand, dit-elle, j'ai reçu... aujourd'hui... la visite du général Châtenay.
— Il est venu ! s'écria Bertrand. Et... vous n'avez pas cru?... Vous savez, Lise, que j'ignorais cette démarche!... Vous savez que je l'aurais empêchée, si c'eût été en mon pouvoir?
— Je sais... oui... je sais... Bertrand, j'ai un poids trop lourd de chagrin sur le cœur pour y ajouter rien d'imaginaire. Dites-moi .. Est-ce vrai que notre mariage serait acheté au prix de votre avenir... de votre carrière... et que, pourtant, vous avez songé à me faire ce sacrifice?... Oh ! Bertrand... mon Bertrand I que je suis fière de vous... de votre cœur si tendre... si noble... de votre généreux dévouement!
— Ma chère Lise 1...
AMOUR DE JEUNE Fli.LE 221
Il fit un mouvement pour, se rapprocher d'elle ; elle larrêta encore du geste. Ils étaient debout, l'un devant l'autre, séparés par la largeur de la table, et elle s'appuyait toujours au fauteuil vide, où l'ombre seule de son père mort la défendait désormais, dans l'écroulement de tout autour d'elle. D'une voix toujours plus basse et plus douce, où se concentrait toute son infinie tendresse, elle reprit :
— Laissez-moi vous dire combien je vous sais gré, quelle reconnaissance je porte en mon cœur, et qui vivra autant que moi. Laissez-moi vous dire combien je vous aime!... Vous ne l'avez jamais su encore!... Il faut que vous connaissiez enfin, avant de la quitter, celle que vous aviez choisie.
— Vous quitter?... Non, Lise ! La famille, le monde peuvent vous repousser... Qui peut nous empêcher de nous aimer?...
— Oui, certes, nous nous aimerons, reprit-elle avec un accent de fervente passion... Seulement, mon ami, il nous faudra vivre séparés.
— Non, je ne puis !... je ne veux pas de »séparation, ma douce, ma chère bien-aimée.
Il s'avança, cherchant à saisir sa main; mais elle recula avec un geste suppliant.
— J'ai réfléchi, mon ami, j'ai compris, enfin!... Je fermais les yeux pour ne pas voir, les oreilles pour ne pas entendre... Je suis si faible ! Je voulais
ra'abuser : votre tristesse, votre abattement, la pitié de ftl. et de madame Werner auraient dû m'éclairer. Il a fallu qu'un étranger vînt me dire : a Vous Taimez, et il se perd pour vous I Votre amour lui est funeste!... Un jour, il se repentira!... Vous le verrez malheureux, et il sera trop tard ! » Ah ! mon ami, il ne faut pas que ce soit...
— Lise! mon enfant aimée!...
Elle reprit doucement :
— Tout ce que j'ai connu de bonheur dans ma vie, je vous le dois... J'ai eu ma part... Maintenant, tout est fini; il faut nous séparer... Je ne sais si jamais...
La voix lui manqua.
— Vous me déchirez le cœur ! s'écria Bertrand, dont les yeux étaient humides. Pourquoi nous torturer ainsi?... Espérez -vous m'empêcher de vous revoir?
— Nous ne devons pas nous revoir, mon ami, parce que... parce que je suis faible... et je vous aime trop...
Et comme il s'efforçait encore de la rejoindre, elle recula lentement à mesure qu'il avançait.
— Ne me touchez même pas la main... reprit-elle d'une voix tremblante... Je vous en prie, partez!... Que ce soit là le dernier effort de votre amour...
Non ! s'écria-t-il, vous êtes à moi, mon trésor.
ma femme, tout ce que j'aime en ce monde... Je reste 1
— Ce sera donc moi qui partirai... reprit-elle avec douceur.
Et, avant qu'il eût prévu son dessein, elle ouvrit la porte et la referma sur elle. M. d'Esparvis s'élança sur ses traces; mais elle avait disparu... Il l'appela vainement à plusieurs reprises...
11 était seul désormais, et libre!... Il contempla une fois encore, d'un regard navré, les objets familiers, médiocres et vulgaires, qui avaient fini par revêtir une sorte de charme à ses yeux, reflet de la beauté et de l'exquise douceur de Lise. Il ne pouvait s'en arracher. Et pourtant quand, les yeux en pleurs, il sortit de la triste maison noire où il laissait derrière lui cet amas d'infortunes, il lui parut que l'air avait une pureté inaccoutumée et qu'un vent plus léger chassait les nuages au ciel avec un souffle de printemps...
Lise, réfugiée dans l'étroite spirale de l'escalier, écoutait, frémissante, oppressée, tous les bruits d'en bas ; elle entendit Bertrand l'appeler, suppliant ; elle Tentendlt sortir, et, quand la porte se referma lourdement derrière lui, il lui sembla qu'on scellait sur elle la pierre de son tombeau. Elle gravit, en trébuchant, les dernières marches; elle courut dans sa chambre, et, sans souci d'être vue dans le désordre
2â4 AMOUR DE JEUNE FILLE
de son désespoir, elle ouvrit la fenêtre et se pencha pour l'apercevoir une fois encore... Il avait déjà disparu. Alors, sa force l'abandonna; elle s'abattit sur les genoux et, les bras tendus dans le vide, eUe appela Bertrand.
— Reviens!... Je t'aime... Je ne puis vivre sans toi... Ohl mon ami, mon seul, unique amil... C'est trop, mon Dieu I je ne puis supporter cela, c'est trop!
Une violente crise nerveuse tordait ses membres ; elle roula, sans conscience d'elle-même, sur le plancher, meurtrissant son front et ses mains avec des cris étouffés, des sanglots sans larmes, des adjurations passionnées...
Puis le sentiment lui revint; elle se releva lentement, humiliée, brisée, rattacha ses cheveux dénoués et ses regards, comme éblouis de douleur, erraient autour d'elle sans voir. Ils s'arrêtèrent sur la petite Vierge de plâtre, sur ses mains abaissées vers elle... Elle chercha dans sa mémoire une prière, dans son cœur raidi un bon mouvement de soumission ou de piété. Tout n'était que révolte et ténèbres et torture. Elle secoua la tête en répétant : « C'est trop ! » et elle leva les yeux vers le Christ suspendu en face d'elle et dit encore : « C'est trop 1 Je ne peux pas le supporter. »
Une contraction de la poitrine l'étouffait ; elle eut
peur d'une nouvelle crise nerveuse dans cette maison funeste, dans ce désert horrible; elle eut peur d'elle-même, de ses pensées, et, jetant sur sa tête un chapeau, elle descendit. Devant la chambre où depuis le malin, sa mère, sous la garde de Françoise, tantôt gémissait, tantôt riait sans cause, elle détourna la tête, prise d'une sorte d'horreur ; elle était saturée de souffrances. S'élançant dans la rue, elle sortit de la ville, courant plutôt qu'elle ne marchait avec une hâte de fuir... Jamais elle n'était sortie sans être accompagnée, et l'idée de se trouver seule en pleine campagne eût autrefois épouvanté sa timidité.
Tout lui était, à cette heure, indifférent; elle n'était plus cette Lise craintive qu'un souffle déconcertait. Elle portait en elle une insensibilité dure pour tout ce qui n'était pas la blessure saignante de son cœur... Qu'avait-elle de plus à redouter? Cependant la rapidité du mouvement, la vive fraîcheur de l'air apaisaient ses nerfs; la fièvre du cerveau lentement tombait. Elle promena autour d'elle un regard étonné, comme si elle se fût trouvée transportée en un monde nouveau, et tout était nouveau pour elle en effet: pendant ses longs jours dangoisse et de misères, le printemps était venu ; il éclatait de toutes parts en fleurs et en parfums. Dans les jardins maraîchers autour de la ville, les arbres frui-
tiers disparaissaient sous la profusion des toufifes épanouies, roses et blanches, et sur les larges palmes dentelées les marronniers élançaient leurs sveltes girandoles fleuries. A travers la frondaison mousseuse apparaissaient, légères et enchevêtrées, les fines ramures des peupliers; leurs petites feuilles, encore froissées par la dure pression du bourgeon, se dépliaient en répandant une odeur de baume qui se mêlait dans Tair à la senteur plus suave des chatons du saule. Une multitude de fleurettes dressaient la tête au bord des fossés; jusque sur la poussière charbonneuse du chemin, sur toutes les nudités du sol, les dilformités des branches. Tintarissable splendeur du jeune printemps jetait sa frissonnante parure. Cette renaissance prodigue et cette allégresse caressaient les regards souffrants de la triste abandonnée. De tous les buissons sortait un intarissable gazouillis d'oiseaux agités dans une mêlée joyeuse. La nature menait son inexorable fête, insouciante de la peine des êtres, éternelle par-dessus tout ce qui tombe et périt.
Lise s'aperçut qu'elle se trouvait sur ce chemin de halage où elle avait fait sa dernière promenade avec Bertrand, si sûrs d'eux-mêmes alors et de l'avenir... Cette fête du printemps, cette fête d'avril fleuri, devait encadrer celle de leur mariage. Elle aussi devait porter sa gerbe de fleurs blanches, sa
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couronne immaculée; cette image de parure nuptiale fondit subitement ce qu'il y avait en son âme de tendu et d'aride; la dureté révoltée de son cœur se rompit en un torrent de pleurs. Assise sur une pierre, le front dans ses mains, elle épuisa longuement l'amer bienfait des larmes. Sa pauvre jeune âme, épuisée par une suite d'émotions extrêmes, surexcitée par un déploiement d'excessive énergie, par Teifort surhumain de son immolation volontaire, s'abandonna en une douleur enfantine avec des balbutiements et des plaintes.
— Hé!... la belle affligée I... Voulez- vous pas qu'on vous console ?
Elle se redressa eflfrayée ; c'étaient, arrêtés devant elle, trois soldats de la garnison qui rentraient au quartier. L'aspect de ce jeune visage noyé, portant les stigmates des grandes douleurs, arrêta sur leurs lèvres les propos insolents. Ils s'écarlèrent avec de gauches excuses; l'un d'eux, un petit blond, trapu, se rapprocha d'un pas pour lui dire :
— Faut pas se désoler tout de même... Voyezvous, la mort et le chagrin, c'est pour tout le monde; chacun son tour !...
Puis, après une minute d'embarras, ne trouvant rien à ajouter, il rejoignit ses compagnons.
— La mort et le chagrin pour tous?... pensait Lise en le suivant du regard. Consolation farouche !
Est-ce vrai que, chacun à son heure, tous doivent souffrir ? Pourquoi ?... Pourquoi dans ce cadre éblouissant et doux où la joie de vivre éclate jusque dans le moindre brin d'herbe, pourquoi la souffrance des êtres?... Pourquoi le juste et l'innocent frappés aussi bien que le coupable? Pourquoi sa mère, Bertrand, elle-même punis autant qu'Arthur ? Comme un trait fugitif de lumière à travers les ténèbres douloureuses de son âme, se dressa l'image du juste par excellence, du ipodèle divin expirant dans les tourments pour racheter les pécheurs... Confusément, elle entrevit un mystère dans la souffrance humaine, mystère de grâce où l'innocent expie pour le coupable, afin que tous un jour soient justifiés... Mais elle avait le cœur trop jeune, trop déchiré, le mal était trop récent, la blessure saignait trop au vif pour qu'elle pût accepter sans murmures un sublime renoncement :
— Jésus était Dieu, pensait-elle; moi, je suis faible, sans forces, ni volonté, ni courage... souffrir ainsi est horrible 1
Elle reprit lentement le chemin de la ville où l'attendaient, dans le vide de toute joie humaine, la raison vacillante de sa mère, la solitude, et la honte.
On croit volontiers qu'après les grandes catastrophes, après les irrémédiables écroulements, toute lutte a cessé et qu'une sorte de repos funèbre enveloppe les victimes. Il n'en est rien; ce qu'il y a de plus rare, — plus rare même que le bonheur, — c'est la paix ; le bonheur lui-môme suppose l'effort, il en faut pour le garder presque autant que pour le conquérir. Quand on a souflfert, chaque jour renouvelle l'amertume des regrets, l'intarissable épreuve du souvenir, la renaissance d'espérances insensées. Tant que la vie subsiste, le labeur est sans fin; chaque peine en engendre une multitude d'autres qui s'en déduisent fatalement comme les rejets d'une
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souche empoisonnée. Il n'y a pas de terre si aride qui ne porte encore sa moisson fatale de ronces et d'épines.
Pendant bien des jours, Lise attendit, ne pouvant croire que tout fût fini entre deux cœurs qui s'étaient si étroitement liés l'un à l'autre, et que Bertrand pût accepter sa sentence sans tenter de la revoir. Elle l'attendait avec un mélange de désir, de passion, en même temps que de crainte. Elle avait le sens trop juste et trop ferme pour ne pas comprendre que l'avenir, tel qu'ils l'avaient rêvé, était muré devant eux; elle ne pouvait en imaginer un autre, et pourtant se résigner à admettre que tout fût fini et qu'ils ne dussent plus se revoir, elle le pouvait encore moins. Jamais la présence de Bertrand ne lui avait causé autant d'émotion que le faisait son souvenir; à l'idée de le revoir, tout son être moral défaillait; s'il s'était présenté subitement à ses yeux, elle avait peur de ne pouvoir se retenir de tomber à ses pieds. Elle ignorait, dans son inexpérience, qu'il y a pour les êtres purs un profond abîme entre les entraînements de l'imagination et le consentement de la volonté, et que celle-ci ressaisit, aux prises avec le péril, l'empire facilement livré parfois aux égarements du rêve.
Peu à peu, cependant, jour par jour, le sentiment de l'irréparable s'enfonçait en son âme. La tendre
compassion de ses amis en était un des signes : elle sentait que M. et madame Wernor avaient approuvé son renoncement, parce que tout autre dénoûment leur paraissait impossible. Mais combien lui était incompréhensible et barbare la résignation de M. d'Esparvisl Quoi! pas une tentative pour la revoir, pas un mot de regret! pas un souvenir!...
Ce qu'elle ignorait, c'est que le jour où ils s'étaient séparés, il avait reçu un ordre de départ qui ne souffrait pas de délai. On s'était défié de son courage; et le jeune capitaine avait dû le soir même rejoindre un détachement qui tenait garnison dans une petite place voisine de la frontière, et exécuter une série de marches et de manœuvres qui l'avaient forcément distrait, en même temps qu'elles l'arrachaient à la tentation de revoir Lise.
Dès qu'il fut assez calme pour le faire, il lui écrivit, protestant de son invincible tendresse et la suppliant de ne pas fermer irrévocablement l'avenir, de ne pas tuer l'espérance. Lise baisa cette lettre en pleurant; pourtant, elle eut le courage de ne pas répondre.
Le temps, l'avenir, que pouvaient-ils? Le poids de honte ne pèserait-il pas toujours sur elle désormais?
Trois mois s'écoulèrent; M. d'Esparvis écrivit plusieurs fois encore des lettres, qui toujours restèrent sans réponse.
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Un jour, madame Werner dit à Lise :
— J'ai vu tantôt le capitaine d'Esparvis.
Lise changea de couleur.
— 11 est ici?...
— Non!... il n'a fait que traverser, et est reparli... Il voulait te revoir... J'y ai mis bon ordre...
— Oh ! madame ! s'écria la pauvre enfant avec un gémissement.
— Voyons, mon cœur, sois raisonnable... Qu'aurait-il pu résulter de bon d'une entrevue, je te le demande?... Je lui ai dit: êtes-vous libre? Avezvous le consentement de votre père, celui de votre général, ou bien des moyens d'existence assurés?... Non, n'est-ce pas? Alors laissez-la tranquille... laissez-la souffrir en paix... vous oublier, si elle peut.
— L'oublier?... Ah! madame, si vous saviez combien je l'aime!
— Eh ! c'est justement pour cela que je l'ai fait partir... On l'envoie en garnison à Versailles...
Lise songea que Versailles est bien près de Paris, que Bertrand irait chez le général d'Aurevelle, et qu'elle aurait la consolation d'entendre parler de lui. Peu de temps après, en effet, elle sut, par Nicole, qu'il s'était présenté chez son père.
a II est triste, et je fais de mon mieux pour le consoler; nous parlons de toi, cela seul l'intéresse. L'autre soir, au ministère de la guerre où Ton
donnait une petite sauterie, il avait une figure de telle désolation que je n'ai pu m'empêcher de le faire asseoir près de moi, et j'ai entamé Tintarissable chapitre de tes perfections. Nous nous entendions à merveille; il s'est laissé distraire petit à petit et a fini même par danser avec moi une valse que j'avais promise à M. de Feugrix. Double bénéfice: faire plaisir à ton ami et mortifier un peu M. de Feugrix, qui m'accable maintenant de ses attentions. 11 est bon de lui apprendre à choisir ses moments et le rôle qui lui convient : comme paratonnerre, un jour d'orage, il peut avoir son prix ; comme valseur, il est ridicule... à son âge. »
Lise relut deux fois cette lettre.
— Elle consolera si bien Bertrand, qu'il m'aura vite oubliée, pensa-t-elle amèrement.
Et comme rien ne lui semblait au monde plus ravissant ni plus joli que Nicole d'Aurevelle, elle arriva vite à cette conclusion que Bertrand l'aimerait, qu'il saurait lui plaire et qu'ils seraient heureux, tandis qu'elle... Eh bien ! elle n'aurait plus qu'à mourir alors, oubliée, trahie par deux des êtres qu'elle aimait le plus au monde.
Une nouvelle lettre de Nicole la délivra, du moins, de cette cruelle chimère.
« Écoute mon histoire, ma Lisette, et tâche de
234 AHOIR DE JEUNE FILLà
me comprendre. Je t'ai dit, n'est-ce pas? que, depuis le fameux coup de tonnerre qui me précipita dans les bras de M. de Feugrix et lui dessilla les yeux, cet ami de papa m'honorait d'une attention très particulière, à tel point que j'en étais parfois embarrassée moi qui ne m'embarrasse de rien. Si loin qu'il fût dans un salon, du coin de droite ou du coin de gauche, je sentais toujours son monocle braqué sur moi ; il m'observait, m'étudiait, il se disait : « Qu'est- » ce que c'est que cette petite femme-là? qu'est-ce » qu'il y a là-dedans? » Moi, cela m'amusait et je prenais des airs variés pour le dérouter, tantôt d'une exubérante gaîté, tantôt d'humeur rêveuse, contemplant, à regard perdu, un angle du plafond comme si j'y cherchais l'énigme de ma destinée; ou bien je m'exerçais à marcher à petits pas comptés, les paupières baissées avec une modestie à ravir les séraphins; enfin, j'usais de toutes les petites féeries à ma portée pour qu'il arrivât à se dire : « Elle est unique ! » Et tu vas voir comment j'ai réussi I
» Le 9 juin, c'est mon jour de naissance, et je savais qu'il viendrait m'apporter, selon l'usage, son petit cadeau, autrefois des poupées, maintenant quelques menus objets à l'usage des jeunes personnes ; une année, c'était une corbeille à ouvrage, avec tous les petits outils pour filet, crochet, tricot, coulure, etc. ; une autre fois, une petite pochette de
moire ou une table à ouvrage, et toujours les inévitables ustensiles pour ouvrages de demoiselle. Je m'étais dit : Cette fois, ce sera un nécessaire de poche, et j'attendais sans impatience, je te le jure. A l'heure dite, — il y avait un dîner en mon honneur, ce jour-1^, chez mon père, et j'avais obtenu une sortie de faveur, — M. de Feugrix arrive, me baise la main et m'offre « le joujou traditionnel » dans un joli écrin. Le nécessaire^ j'en étais bien sûre 1 et je suis prise d'une envie de rire, qui me faisait trembler les doigts et embrouiller les faveurs bleues, au lieu de les dénouer. Enfin, j'y arrive, j'ouvre Fécrin, et que vois-je? une ravissante petite agrafe en brillants, d'une forme exquise et d'un goût parfait. J'étais si surprise et si contente de ce joli bijou, au lieu des insipides emblèmes de la « jeune personne » laborieuse », que je ne pensais pas à le remercier... Mon père avait mis son lorgnon; il examine l'objet, fronce le sourcil et commence à gronder et à dire qu'une demoiselle de mon âge ne doit accepter que des fleurs ou des bonbons, et je ne sais quoi encore. M. de Feugrix s'excuse sur le privilège dû aux vieux amis et entortille une phrase où il me priait de garder cette épingle en souvenir de lui, d'un ton et dans des termes à faire croire qu'il nous disait un éternel adieu... Moi, je n'y avais pas pris garde, mais mon père s'inquiète. « Ah çà! mon
» cher... Vous dites cela d'un air!... Comme si vous » faisiez votre testament... Ce n'est pas quelque nou- » velle histoire, j'espère... Il n'y a rien sous roche?... » hein?... » Il avait baissé la voix, et lui faisait des signes d'intelligence que je comprenais parfaitement; cela voulait dire : Vous ne vous êtes pas mis quelque mauvaise affaire sur les bras?... Quelque nouvelle aventure, un duel, peut-être?
» Jl répondit avec un soupir :
» — On est fou à tout âge... je songe à quitter Paris... à faire un long voyage.
» Mon père stupéfait :
» — Un long voyage?... pourquoi?... A quel propos?... Où irez-vous?
» ~ Très loin... n'importe où.
» — Autour du monde, alors? reprit mon père.
» — Ou du demi-monde, hasardai-je à demi-voix.
» Mon père me foudroya du regard, mais j'avais bien vu qu'il mordait sa moustache pour ne pas rire. M. de Feugrix se tourna vers moi.
» — Un voyage de mortification, mademoiselle... pour expier une fohe impardonnable à mon âge...
» Moi, je me mis à rire.
» — Si c'est cela qu'il vous faut, des mortifications, cela se trouve partout... Si vous voulez, je m'en charge...
iD — Celles qui me viendraient de vous me seraient
trop sensibles, mademoiselle... Je ne pourrais pas les supporter.
» A ce moment, on annonça diverses personnes, entre autres, M. Perrolly, le président, Tami de papa qui s'avança pour me complimenter et m'offrit... un nécessaire de poche... C'était fatal ! je ne pouvais pas y échapper... Le lendemain, il fallait réintégrer le couvent; ce n'était pas gai. Je me levai le plus tard que je pus et je passai languissamment dans la salle à manger. Mon père n'y était pas. George déjeune seul de bonne heure, à cause de ses cours de droit. 11 n'y avait que miss Ellen qui tambourinait sur les vitres, en attendant sa côtelette et son thé; miss Ellen n'aime pas à attendre, moi non plus, et je me mis à tambouriner à côté d'elle. Mon père ne venait pas. J'appelai David, son domestique, et lui demandai si le général n'était pas, par hasard, sorti. Il m'assura qu'il était encore dans son cabinet de travail; impatientée, je prends sur moi d'aller le chercher. Je traverse le grand salon en courant et j'allais entrer chez mon père, quand j'entends sa voix tout près et en même temps le bouton tourne : de peur d'être surprise le nez contre la porte, je me jette d'un bond derrière un paravent, où je me tapis et me fais toute petite. Mon père passe sans me voir, avec une personne qu'il reconduisait, et j'entends qu'il dit : « Je ne demande pas mieux que
D dé prendre vos intérêts dans cette affaire, mon cher 3> ami. Vous savez ma grande estime pour vous et » toute mon amitié; mais, je vous le répète, prenez » garde; défiez- vous d'un entraînement irréfléchi... ï) Que diable! Tamour n'a qu'un temps... A votre » âge, je vous le dis sans détour, vous auriez plus de » chances de bonheur, en vous mariant avec une per- » sonne sensée, d'âge proportionné... une veuve?... » Non?.., V^ous ne voulez pas de veuve... Soit! je » n'insiste pas, les goûts sont libres... Mais j'ai peur » que vous ne compromettiez le repos de votre vie » dans une aventure... j'ose le dire... un peu hasar- » deuse. »
» Derrière mon paravent, je pousse un rugissement... silencieux; je venais de reconnaître M. de P'eugrix. Oh! monstre! pensais-je, toujours des aventures, alors?... Et cela ne vous empêche pas de me cribler de regards incendiaires ! ... Si papa le savait ! . . . Heureusement que je ne suis pas facile à incendier. M. de Feugrix serra la main de mon père, en le remerciant :
» — Je compte sur vous... Je suis bien fou, peutêtre.,. Mais que voulez-vous?... Je ladorc.
» Tu ne peux pas imaginer le ton dont il dit ce mot : « Je l'adore ! » C'était irrésistible I Et je m'ex pliquai, à ce moment, ses succès près des femmes... Us causèrent quelques instants dans l'antichambre,
à voix basse, à cause des domestiques : puis, mon père passa dans la salle à manger ; je me hâtai d'en faire autant. Il semblait d'assez mauvaise humeur et répondit brusquement au bonjour que je lui adressai. Il me regardait en dessous, de façon à me mettre fort mal à Taise ; je n'avais pas la conscience très nette, à Toccasion de la soirée de la veille, où nous avions fini par danser, et où j'avais fait un petit brouillamini intentionnel, suivi d'un léger conflit entre deux de mes danseurs. Je me disposais donc à retourner au couvent sans tambour ni trompette, aussitôt après le déjeuner, et j'eus un peu d'émotion quand mon père m'appela avec assez de rudesse :
» — J'ai à le parler! Miss EUen voudra bien attendre que tu m'aies expliqué ta conduite.
» Je le suivis, fort penaude. H s'assit, prit un air de juge et me fit signe de m'asseoir en face de lui.
» — Voulez-vous m'expliquer, mademoiselle, ce que c'est que toute cette histoire?... Voilà de jolies manières pour une personne bien élevée .
» Je balbutiai :
» — Je vous assure, papa, que c'est tout à fait un malentendu... Réellement, je me suis embrouillée...
9 — Embrouillée?...
» — Oui, papa; j'ai confondu les nuuiéros, la cinquième avec la sixième... C'est très difficile, quand
tout le monde parle à la fois, de ne pas faire d'erreurs... J'ai confondu... Alors, M. de Montauzan...
» — Ta, ta, ta, ta !... Qu'est-ce que tu me chantes là?... Il s'agit bien de M. de Montauzan !... C'est de Feugrix que je te parle... Est-il vrai, oui ou non, que tu te sois jetée à son cou. . . comme une évaporée, une folle?... Hein?... Veux-tu me faire l'amitié de me répondre?...
» Mes joues étoient cuisantes à force d'être rouges, et tu juges comme je maudissais ce monstre de perfidie qui m'avait trahie et me valait celte algarade...
» — C'était l'orage, et... il tonnait^ et... j'ai, j'ai eu peur... très peur, je vous assure, papa...
» — Peur, toi!... Allons donc!... A d'autres... Tu as joué la comédie, et une comédie fort déplacée... fort inconvenante... Je voudrais bien savoir si c'est au couvent qu'on vous apprend ces façons-là... Je ne manquerai pas d'en faire mes compliments à madame la supérieure...
» — Oh! non, papa, je vous en prie... Je serais perdue de réputation et mise à l'index de la communauté... On est si prude, au contraire, là-bas.
» — Alors, vous avez trouvé cela toute seule, vous?... Joli naturel!... Je vous félicite... Je dois supposer que vous aimez M. de Feugrix, pour vous jeter ainsi à sa tête...
» — Moi!... Oh!... par exempl !
AMOUR DE JEUNE FILLE 2il
» — Comment, a par exemple ?» Il en est bien convaincu. Et comme c'est un galant homme, il vous fait l'honneur de vous demander en mariage...
» J'étais abasourdie :
» — Quoi I c'était moi cette personne « qu'il adore ! »
» J avais prononcé ces derniers mots exactement comme M. de Feugrix ; mon père ne put s'empêcher de sourire.
» — Ainsi, vous avez entendu?... Cela complète vos talents, d'écouter aux portes...
» — Oh ! pour cela, non, je vous jure, papa... C'est le hasard qui m'a fait entendre, et j'étais bien loin de croire... D'autant plus que vous ne l'encouragiez guère, mon cher papa.
» J'avais repris tout mon aplomb ; c'est étonnant ce que cela donne d'assurance la certitude d'être aimée 1
» — Certes, je ne l'ai pas encouragé! Et, sans cette aventure grotesque où il a cru voir une preuve de vos sentiments pour lui, je ne vous aurais pas parlé de ce projet de mariage... Mais, après une telle inconséquence... et Dieu sait si c'est la seule !
» — Absolument, mon cher papa...
» — Enfin, êtes-vous disposée à épouser M. de Feugrix?...
» — Je. . . je ne sais trop. . . cela demande réflexion. . .
» — A quoi diable réfléchissiez-vous quand vous vous pâmiez dans ses bras?... Écoutez-moi bien, ma
fille, reprit mon père d'un ton grave, je n'entends rien à vos simagrées et 5 vos manèges ; si vous n'aimez pas M. de Feugrix, s'il ne vous plaît pas de Fépouser, je n'ai nul désir de vous contraindre... Je dois avouer que la différence d'âge entre vous me semble très grande, — trop grande ! Vingt-trois ans, si je ne me trompe, c'est beaucoup. 11 sera vieui quand vous serez jeune encore, ce qui est un grand inconvénient pour tous les deux. Il est donc nécessaire que vous vous consultiez et ne donniez pas votre consentement à la légère... De Feugrix est un très galant homme, il a une grande fortune... Je crois qu'il peut rendre une femme heureuse, à la condition qu'elle soit sage et douce... Comme tous les hommes dont la jeunesse a été dissipée, il a une médiocre opinion de votre sexe, et n'a pas tout à fait tort... Si donc votre damnée coquetterie lui donnait quelque ombrage, je vous préviens qu'il serait jaloux et vous rendrait la vie dure, très probablement. Ne faites donc rien à la légère ; prenez votre temps !
» Cela m'allait parfaitement, ces atermoiements, que je me flattais de prolonger à mon gré...
» — Je réfléchirai, répcndis-je très délibérément, et je vous rendrai réponse quand je serai décidée.
» — Et combien vous faudra-t-il de temps pour vous décider?... Un mois?... Six semaines?...
» — Au moins trois ou quatre mois, je ne suis pas pressée...
» — Cela se peut, ma chère... Mais de Feugrix, qui n'a plus dix-sept ans, est plus que vous avare du temps; apprenez à penser un peu aux autres... Je crois qu'un délai de trois mois sera suffisant... Je vous répète que vous n'êtes nullement obligée de consentir à ce mariage ; et, si vous y sentez quelque répugnance, je vous conjure de ne pas hésiter à le dire. . Il y va du bonheur de toute votre vie... Mais, ma chère Colette, comme je ne me sens pas désormais la vocation de veiller sur une jeune princesse de votre acabit, vous trouverez bon que je vous laisse dans votre couvent jusqu'à votre mariage...
» Les trois mois sont écoulés, ma Lisette, et je vais aujourd'hui môme donner ma réponse... J'ai revu souvent M. de Feugrix au parloir; il est plein de bonté, d'indulgence, et il semble m'aimer si passionnément ! H y a des mots qu'il murmure d'une façon absolument délicieuse!... C'est peut-être la grande habitude qu'il en a... Mais je ne veux pas penser à cela... Figure-toi que je suis jalouse! Quand il me dit : « Je vous aime, » je lui fais jurer qu'il ne Ta jamais dit de la même manière h personne, et il le jure. Et quand il me baise la main, il faut que ce soit un baiser tout à fait inédit, — nouvelle ma-
nière. — Enfin, ma Lisette, pense à moi, prie pour moi ; c'est à toi, la première, que j'annonce mon consentement. Le sort en est jeté, et bientôt je signerai mes lettres d'AurevelIe de Feugrix; mais, pour toi, je suis et resterai toujours ta tendre et fidèle petite Colette. »
Le mariage eut lieu dans les premiers jours de septembre. M. et madame Werner firent à cette occasion un séjour prolongé à Paris, et les nouveaux époux partirent, après la noce, pour un voyage en Italie. George voyageait de son côté. Lise n'avait reçu de lui aucun autre témoignage de sympathie que de brefs billets de discrète condoléance.
Elle entra dans une période de vie absolument incolore, dévastée. Elle ne quittait guère la maison, la sombre maison où s'était nouée et dénouée la courte fête de ses fiançailles; elle s'y repaissait d'une lente et consumante douleur. Elle aurait eu besoin de toutes ses forces pourtant. L'intelligence de sa mère s'éteignait par degrés, avec de passagers réveils effrayants, des crises désespérées que la raison et la volonté ne modéraient plus. Lise tremblait qu'en un de ses paroxysmes elle n'attentât à sa vie; le médecin l'avait prévenue de redoubler de vigilance, et celte terreur troublait ses jours et ses nuits.
Les lettres de Nicole de Feugrix étaient son
unique distraction, encore se faisaient-elles plus rares; les préoccupations de son existence nouvelle, le monde, les voyages, le scrupule délicat de ne pas entretenir son amie de brillants plaisirs dont elle était privée ou d'impressions intimes qu'elle devait ignorer, apportaient une gène à ses épanchements. Lise, de son côté, avait au plus haut point cette fière pudeur de l'âme qui cache ses blessures sous un triple voile de silence. Dans cette vie sourde et muette, rien du dehors ne pénétrait. Lise soignait et surveillait sa mère ; en son cœur aimant se développait un sentiment passionné, nouveau, une sorte de tendresse protectrice, vigilante et anxieuse pour cette créature infortunée qui était sa mère et qui devenait son enfant par son infirmité et sa faiblesse. Elle ne la quittait ni jour ni nuit. Dans les beaux jours, elle emmenait la malheureuse insensée sur le rempart, où elles s'asseyaient et regardaient jouer les enfants du quartier et les jeunes recrues faire l'exercice sur l'esplanade. Pendant les jours d'été, elles allaient jusqu'aux glacis et passaient là de longues heures sur l'herbe rase, sous l'ombre molle de quelque sureau en fleurs ou contre le tronc d'un saule. Lise apportait son ouvrage, mais elle ne travaillait guère. La rareté de toute distraction donnait un prix infini au moindre brin d'herbe ; une touffe de roseaux balancés et pliants, une bardane en fleurs,
un roncier chargé de ses baies noires et lustrées, les fines colorations de Tair selon la saison et l'heure, le chant lointain des travailleurs alangui par l'espace, ou celui de Falouette tombant du ciel joyeux, tout était surprise et caresse apaisante. Elle jouissait aussi du bien-être de sa mère, du calme relatif que lui communiquait la pacifique nature ; son regard, alors, semblait perdre sa mobilité effarée, reflet d'une pensée hagarde qui cherche son point de repère dans les impressions extérieures et ne les associe plus ; ses mains, toujours agitées et tâtonnantes, se reposaient ; une coloration montait à ses joues. Lise, alors, souriait, et si le vent dérangeait le voile ou le châle de sa mère, elle les rajustait avec une sollicitude coquette. « Pauvre maman !... Maman jolie! » disait-elle câlinement en baisant cette morne figure jaune qui, même aux heures flatteuses de la jeunesse, n'avait jamais eu ni grâce ni beauté, mais la tendresse aveugle y mettait son charme.
Cependant les mois passaient, puis les années. Il y avait quatre ans déjà qu'un soir d'avril. Lise et Bertrand s'étaient séparés dans cette salle basse, plus sombre maintenant et plus fanée. D y avait plus longtemps encore que Lise n'avait revu ses amis d'enfance, George et Nicole. George était maintenant attaché à la légation française à Buenos-Ayres ; Nicole habitait, la plus grande partie de l'année, une
terre que M. de Feugrix possédait aux environs de Poitiers. Ils ne passaient qu'un mois ou deux à Paris. La naissance successive de deux garçons avait empêché Nicole de rendre visite à ses grands-parents Werner. Plus d'une fois, dans le secret de sa pensée, Lise s'était demandé si le hasard seul des circonstances tenait ses deux amis, le frère et la sœur, si obstinément éloignés d'elle ; elle en doutait, lorsqu'un jour elle vit entrer George. Avec un cri de joie, elle s'élança au-devant de lui. Il prit ses deux mains et la regarda avidement, ému de la trouver si changée.
— Ma pauvre petite amie!... que de choses accomplies... que de chagrins !
— Je pensais ne vous revoir jamais, George ?
— Comment aurais-je pu ne pas venir eu ce moment?... J'ai demandé un congé et je suis parti .. Et me voilà près de vous.
Elle le regardait étonnée :
— Pourquoi?... Pourquoi spécialement en ce moment?
— Se peut-il que vous ignoriez?... C'est impossible... Ma grand'mère assure que vous devez tout savoir, et que vous évitez d'en parler... par fierté... par force d'âme...
— En vérité, je ne vous comprends pas... que voulez- vous dire, George?...
Et tout à coup il se fit comme uoe trouée de lumière en son esprit.
— Il se marie?... Est-ce cela? demanda-t-elle d'une voix altérée.
George ne répondit que par un signe. Elle resta longtemps silencieuse, regardant devant elle, dans le vide...
— Cela devait être... Je me Tétais dit souvent, et pourtant!... quel mariage fait-il?
Elle parlait comme en rêve, inconsciemment, avec une voix éteinte, incolore.
— Il fait un riche, très riche mariage... Un mariage de raison, de convenance... voilà tout... Chère Lise, regardez-moi, je ne puis supporter cet air égaré; souffrant...
De la même voix morte, indifférente, elle demanda :
— Qui épouse-t-il ?
— Vous la connaissez... Se peut-il que vous ayez ignoré cela ?
— Je vis si loin de tout!... Qui est-ce?...
— C'est Victoria Sarlout.
— Ah!... elle est belle!... Et bonne aussi... Usera très heureux...
Puis avec une subite amertume, elle reprit :
— Ainsi, vous avez tenu à m'apprendre vousmême cette heureuse nouvelle, George?...
AMOUBi DE JEUNE FILLE 249
n rougit violemment.
— Je ne croyais pas vous rapprendre, Lise... Et je pensais que c'était le moment de me rapprocher de vous tendrement, ma pauvre amie, de vous rappeler que vous n'êtes pas seule au monde, que je vous appartiens... Aujourd'hui, comme autrefois, vous êtes ce que j'aime le plus au monde... C'est le moment de vous redire que vous pouvez disposer de moi à votre gré, que je vous suis tout dévoué...
Elle murmura :
— De quoi sert le dévouement?
Sans répondre, il continua :
— Si vous le vouliez... si vous aviez assez d'affection pour ne pas vous trouver malheureuse avec moi!... Ai- je besoin de vous rappeler mon seul grand et unique désir,., le même, toujours le même?
Les yeux de Lise étaient pleins de larmes :
— Mon bon cher George... je serais trop ingrate si j'acceptais ce que vous m'offrez... ce don de vous-même... Oui, je serais ingrate et méprisable... Laissez-moi parler... Je sais ce que je suis et ce que vous êtes... Je sais ce que penseraient ceux qui vous entourent, ceux qui vous aiment, qui ont le souci de votre bonheur et de votre honneur, qui est aussi le leur... Le malheur a cela de bon qu'il éclaire notre route d une lumière implacable... Je suis en dehors des conditions ordinaires... en marge de la vie...
dépossédée du droit d'aimer, de songer à un avenir.. Souvenez-vous qui est mon frère?... Il ne doit jamais être le vôtre...
— Lise, ma chère petite Lise, nous sommes jeunes... Qui sait? Ne fermez pas l'avenir ..
Elle secoua tristement la tête.
— Le poids de honte sera toujours là... Mon ami, mon plus cher ami, tâchez de m'oublier... C'est si facile à d'autres...
Elle s'arrêta, la gorge serrée; puis, d'une voix basse :
— Quand doit-il venir?
— Il ne viendra pas... Le mariage aura lieu à la campagne des Sarlout, dans l'Oise.
— Tant mieux !... je n'entendrai pas les cloches. Elle serra, en frissonnant, son châle autour de
ses épaules.
Cet élé-là, là chaleur fut extrême, et cette chaleur eut une fâcheuse influence sur madame Dauny, dont les rares instants lucides s*éclipsèrent définitivement; son excitabilité devint excessive. Lise n'osait plus la mener dans la ville, ni même le dimanche à la paroisse. Elle se réfugiait avec elle dans une chapelle voisine, celle des Petites-Sœursdes-Pauvres, où elles se cachaient en quelque coin obscur. Son âme était en harmonie avec toutes ces misères, ces infirmités, sans espoir, de la vieillesse. Souvent, elle priait dans Tombre du petit sanctuaire, grossièrement décoré de fleurs et de fanfreluches en papier doré. Le mauvais goût de cette décoration
Tavait rebutée d'abord, maintenant elle en était attendrie : c'était l'œuvre de tous ces misérables, de ces doigts tremblants, usés par le travail, de ces yeux ternis par l'âge et par les pleurs. Il lui semblait que le Seigneur Jésus en devait être réjoui plus que des broderies d'or et de soie et des fastueuses orfèvreries des cathédrales.
Vers le déclin du jour, elle emmenait sa mère au dehors, sur la pente des glacis, comme autrefois, et, si elle n'était pas trop agitée, elles s'enfonçaient dans la campagne solitaire où les enfances, les hébétements de la pauvre madame Dauny n avaient pas de témoins : elle pouvait à son gré courir ou s'arrêter, chanter, faire des extravagances. Lorsqu'elle s'était ainsi fatiguée en plein air, la malade avait un meilleur sommeil.
Un soir qu'elles se promenaient, madame Dauny avait ôté son chapeau, et, le tenant par les rubans, s'amusait à le faire tourner comme un moulin; ce jeu lui plaisait, et elle riait. Il arriva qu'ouvrant tout à coup les doigts, le chapeau violemment lancé s'envola dans un buisson, où il resta accroché à une branche d'aubépine. Lise se mit en devoir de l'atteindre, mais la branche était haute, les aubépines le retenaient, et elle dut pénétrer dans le fouillis des ronces et des houblons emmêlés, non sans essuyer plus d'une égratignure. Quand elle eut
réussi enQn à détacher le chapeau, elle s'aperçut que sa mère avait continué de marcher et se trouvait déjà fort loin d'elle. Elle l'appela sans parvenir à la faire s'arrêter et se mit h courir pour la rejoindre, mais soit frayeur, soit malice, madame Dauny prit également sa course à travers champs, avec des enjambées énormes, sautant et gesticulant; malgré ses efforts, Lise perdait du terrain; elle s'arrêta, appela, suppUa sa m^TC avec des mots tendres, mais celle-ci était surexcitée par cette course qui lui fouettait le sang et doublait sa folie. Elle commença à arracher lun après l'autre ses gants, ses chaussures, son châle, sans cesser de fuir. Lise espérait que les forces de sa mère s'épuiseraient et désirait presque qu'un faux pas la fit tomber, afin de la rejoindre; mais la pauvre insensée semblait infatigable, et Lise voyait avec désespoir la distance s'accroître entre elles : suffoquée, à bout d'haleine, elle fut obligée de s'arrêter. Madame Dauny aussi s'arrêta, mais quand sa fille hasarda un pas vers elle, elle repartit aussitôt en la menaçant et l'injuriant, avec des gestes inouis, grossiers même, qui pénétraient d'horreur sa malheureuse enfant : — Était-ce possible que es fût là sa mère, si décente d'habitudes et de cœur si modeste? était-ce elle, cette furie cchevcléc, hagarde, avec ses vêtements lacérés et ses attitudes révoltantes...
— Mère I mère I... Ma pauvre, pauvre maman !
Ses jambes fléchissaient; elle ne se soutenait plus. Que faire?... Où trouver de l'aide?... Elle jeta autour d'elle des regards éperdus; à quelque distance, au milieu du chemin, un homme, arrêté, tourné de leur côté, semblait s'amuser beaucoup de cette poursuite. Elle pensa que c'était un marinier, car dans cette course désordonnée, elles avaient décrit un demi-cercle et s'étaient rapprochées de la rivière que Lise évitait toujours soigneusement. Depuis un instant, la terreur même lui était venue que madame Dauny, dans son égarement, s'allât jeter dans l'eau. Elle fit des signes à l'homme pour qu'il arrêtât sa mère, il ne sembla pas comprendre et resta immobile, les mains dans les poches, piqué sur le chemin. Elle le héla à plusieurs reprises, en multipliant ses gestes; il ne bougea pas.
Madame Dauny, cependant, courait droit sur lui sans le voir; à quelques pas, elle l'aperçut, jeta un cri perçant et essaya de rebrousser chemin. Mais l'honmie avait enfin pris son parti de l'arrêter, il étendit les bras pour la saisir. Affolée, elle fit un crochet, lui échappa, et, comme une biche aux abois, sauta d'un bond dans le canal. Lise avait vu la scène de loin; demi-morte d'effroi, elle s'abattit sur les genoux, puis aussitôt se releva, et, ramassant toutes ses forces, elle arriva enfin sur la berge
OÙ sa mère gisait sans connaissance. Des gens étaient autour d'elle, des laboureurs, chargés de leurs instruments de travail et qui regagnaient la ville, leur journée faite. Parmi eux, tout ruisselant d'eau, rhomme se secouait :
— Elle n'est pas morte, n'ayez pas peur !... c'est le froid qui l'a saisie... Elle n'a pas eu seulement le temps de boire la valeur d'un verre.
A genoux près de sa mère. Lise lui soutenait la tête, frictionnait les membres, la poitrine, et faiblement le cœur commençait à battre.
— Que faire?... Comment la ramener? s'écria Lise avec angoisse.
Un des passants répondit :
— Dame!... 11 n'y a pas de maison par ici, proche.
Un autre ajouta :
— Nous pouvons bien la porter, quand le diable y serait... A trois que nous sommes... Il n'y a pas si loin d'ici à la ville.
— Tout de même ! répondit l'homme.
Avec les râteaux et le manche des faux, on fit une sorte de brancard, sur lequel on étendit quelques vêtements, et madame Dauny, incapable de remuer, y fut posée toute transie dans ses lambeaux mouillés ; Lise arracha de sa propre toilette tout ce qu'elle en put détacher et en enveloppa la poitrine
et le corps, et le lamentable cortège s'achemina vers la ville à travers les claires ombres du crépuscule d'été : les cigales chantaient dans Therbe, les rainettes dans les fossés; le vol bourdonnant de gros insectes en quête d'un gîte traversait Fair tranquille et, de bien loin, une chanson marinière descendait le cours de Teau, portée par un souffle léger. Et cette beauté des choses était cruelle pour Lise, qui, morne et brisée, marchait près de sa mère dont elle ne pouvait détourner les yeux. Les porteurs causaient de la catastrophe. L'homme qui avait retiré de l'eau madame Dauny contait son aventure.
— Je la voyais de loin, disait-il, dévalant à travers champs, avec la vitesse d'un lièvre, se démenant et gesticulant comme une damnée, et je pensais : en voilà une qui en a plus que son compte. Je croyais qu'elle sortait de quelque ribote... Et puis voilà que j'aperçois l'autre qui courait après elle et me faisait signe de l'arrêter. Je me dis : M a foi ! non, il faut que chacun s'amuse... Et ça m'amusait, cette chasse... Et puis les gens qu'on ne connaît pas, on ne se mêle pas de leurs affaires, n'est-il pas vrai?... C'est seulement quand la vieille dame a été tout près que j'ai vu que c'était la mère Dauny, alors...
— Vous connaissez ma mère ? demanda Lise, dont l'attention, absorbée dans les soins qu'elle
donnait à madame Dauny, fut subitement éveillée. Elle releva la tête et aussitôt reconnut celui qui venait de parler.
— Je le crois, que je sais votre nom, répondit-il d'un air gouailleur... Il faut que le bain que je viens de prendre à votre service m'ait bien changé pour que vous vous en étonniez, mademoiselle Lise.
C'était bien toujours le même être malingre, avec le dos rond, la tête dans les épaules et sa figure chafouine, futée. Les cheveux avaient bruni et, sur la lèvre qui tiraillait un tic intermittent, quelques poils de couleur rousse figuraient une moustache.
— C'est vous qui avez retiré ma mère de l'eau, monsieur Lassagne... J'étais si troublée... je ne vous ai même pas vu... Pardonnez -moi de ne vous avoir pas remercié... J'ai eu si peur, et je suis bien inquiète encore... Ma pauvre mère est glacée, ses dents claquent...
— Bon ! un verre de thé au rhum bien chaud la remettra sur ses pieds... Je savais bien que vous me reconnaîtriez, malgré le temps écoulé... Une figure comme la mienne, ça ne s'oublie pas, un vrai bijou d'homme, n'est-ce pas?...
Il avait une façon de la regarder, furtive et perçante, qui allait d'une rapidité étrange à droite et à gauche, en haut, en bas, ramassant tout en quelque sorte d'un seul coup.
Lise, gênée, avait repris sa place près de la civière. Arsène Lassagne continua :
— Vous ne m'aimiez guère autrefois, et c'est vrai que je vous ai joué plus d'un méchant tour... Mais il y a longtemps de cela et je pense que vous ne me gardez pas rancune, hein?...
— Ce ne serait pas le moment de m'en souvenir, quand vous venez de sauver ma mère. .
— Oui, ça efface bien des choses... Pourtant je ne veux pas me surfaire, l'eau n'était guère profonde et la pauvre bonne femme en eût été quitte pour barboter désagréablement. Quelle idée a-t-elle eue de faire ce plongeon ? C'est donc sûr qu'elle a l'esprit chaviré?...
Lise ne répondit pas. On arrivait à la ville; le pas lourd des porteurs martelait sourdement le pontlevis, et le sinistre cortège s'enfonça dans la rue assombrie où quelques passants s'arrêtèrent et des voisins se mirent aux fenêtres pour le voir passer ; on s'informait, on questionnait; Arsène, délibérément répondait : a C'est la mère Dauny, qui s'est fichée à l'eau. » Lise, d'une main mal assurée, se hâtait d'ouvrir la porte pour se soustraire à la curiosité, à la compassion maligne du public. Elle s'empressa ensuite de congédier les hommes avec une récompense. Devant Arsène, elle s'arrêta hésitante.
— Je n'ose vous rien offrir, monsieur Lassagne« dit-elle en levant vers lui ses grands yeux timides.
Il eut un petit ricanement:
— Pas d'argent, bien entendu... entre amis :
noni Mais je serais très récompensé par... un baiser. Ça va-t-U?
Elle se jeta brusquement en arrière :
— Excusez-moi, monsieur Lassagne... une fille doit garder ses baisers pour sa mère.
— Tous?... Vraiment!... Allons! je vois qu'on est encore dure pour ce pauvre Arsène... Il faudra bien pourtant faire la paix un jour ; j'y mettrai de la patience, car vous êtes devenue diantrement jolie, mademoiselle Lise.
n fit claquer sa langue contre sa joue avec cette gaminerie qu'elle connaissait de longue date, et compléta la pantomime par deux ou trois grimaces de son répertoire.
La vieille Françoise intervint à propos :
— Sans vous commander, m'sieur Arsène, si vous passiez en rentrant chez le médecin... M'est avis que la pauvre dame a besoin de ses soins...
— Boni boni... je file... A bientôt, mademoiselle Lise... Sans rancune, hé!
Il s'en alla avec ce mouvement de l'épaule et ce
déhanchement bizarre qui lui étaient particuliei*s.
Madame Dauny, débarrassée de ses vêtements
mouillés, enveloppée de linge sec et entourée de bouteilles d'eau chaude, commençait à se réchauffer. Pendant la nuit, elle fut prise d'une fièvre intense; les efforts réunis de Lise et de Françoise suffisaient à peine à la maintenir. Elle délirait ei le médecin se montra inquiet.
Le jour suivant fut mauvais, et, vers le soir, la toux et un redoublement de fièvre accusèrent les symptômes d'une fluxion de poitrine. Le délire était permanent, et ce terrible délire de la fièvre semblait à Lise moins cruel que les divagations accoutumées de sa démence ; c'était l'effet d'un mal connu, accidentel, qui ne rejetait pas sa pauvre mère hors des conditions ordinaires de l'humanité.
Vers le huitième jour, le mal, qui avait un instant paru céder, empira de nouveau et l'on désespéra. Sauf Lise, qui ne pouvait admettre un instant la possibilité de perdre sa mère, tous considéraient sa mort comme un bienfait. Vers le soir de ce huitième jour, après quelques instants d'une somnolence bruyante et oppressée, madame Dauny se dressa tout à coup et appela sa fille ; ses yeux avaient retrouvé leur expression d'autrefois :
— Suis-je malade?... qu'est-ce que j'ai?... demanda-t-elle d'une voix faible.
— Chère maman... tu as été bien^ bien malade... Mais tu te trouves mieux, n'est-ce pas?.,.
— Je vais très bien... Donne-moi un bouillon... Elle parlait d'une voix brève, haletante, et but
quelques gorgées. Lise la soutenait, essuyait son grand front dévasté que baignait la sueur.
La malade se laissa retomber sur ses oreillers, joignit les mains, et ses lèvres s'agitèrent sans bruit de paroles :
— Veux-tu que nous fassions ensemble une prière?...
— Je le veux bien... avec le curé aussi.
Lise tressaillit. Madame Dauny continua:
— Il y a longtemps... longtemps que je ne l'ai vu... J'ai été... absente peutrêtre?... en voyage quelque part...
Elle regarda sa fille avec un air de doute pénible :
— Où suis-je allée?... Là-bas !
Elle eut un sanglot I
— Avec lui, là-bas?... je ne me rappelle rien.
La force lui manquait, elle resta quelques instants silencieuse, puis elle fit plusieurs questions avec beaucoup de calme, et ayant aperçu madame Wemer, qui se dissimulait dans un coin, elle lui parla doucement avec la déférence d'autrefois. La raison était revenue, et son extrême faiblesse l'empéchait seule de relier ses souvenirs. Le prêtre, que Françoise était allé chercher, arriva; elle se con-
262 AMOUa DE JEUNE FILLE
fessa avec une pleine possession d'elle-même et une grande foi, cette foi des simples d'esprit qui n'ont jamais discuté ni douté et qui emportent intact leur héritage, tel qu'il leur fut transmis dans le berceau. Quand ce fut fini, elle appela Lise de nouveau, et prenant sa main tout humide de larmes entre ses doigts alourdis, elle la pressa sur ses lèvres et murmura:
— Ma bonne fille 1
Lise éclata en sanglots; il y avait des années que sa mère ne lui avait dit une douce parole ; ces trois mots furent sa récompense ; tout son cœur se fondit.
Madame Dauny était tombée dans un assoupissement, agité de rêvasseries, interrompu à tout instant par la toux qui lui déchirait la poitrine.
Lise épiait anxieusement le lever du jour dans l'espoir d'une accalmie après les heures toujours plus fatiguées de la nuit. Quand les premiers rayons filtrèrent entre les rideaux, la malade se souleva et promena autour d'elle un regard ennuyé, perplexe; ses traits avaient repris l'expression découragée qui avait été celle de toute sa vie :
— Il faudra tout ranger, dit-elle d'une voix embarrassée... tout mettre en ordre.
— Que dis-tu, mère ?
Madame Dauny continua en mots hachés, décousus :
— Tu auras soin... bien soin de lui, de ton frère... quand il reviendra.
— Nous serons deux pour le soigner, mère.
Elle ne sembla pas entendre et se laissa retomber en arrière, comme si elle voulait dormir; l'oppression augmentait; elle murmura des mots inintelligibles mêlés à des prières. Lise écoutait de toute son âme, cherchant à saisir ses dernières pensées, ses volontés suprêmes. Au bout de quelques instants, madame Dauny rouvrit les yeux et jeta à travers la chambre le même regard préoccupé, avec un plissement de front qui creusait deux grandes rides pitoyables. D'une voix éteinte, haletante, elle soupira :
— Que d'embarras ! Seigneur 1 que de tracas !
— Qu'est-ce, chère maman ? Quoi donc?
— Pour l'enterrement.
On l'entendait à peine; elle tourna la tête vers la ruelle et répéta : « Que d'embarras ! » avec un long soupir qui fut le dernier.
Quand toutes les affaires de la succession eurent été réglées par les soins de M. Werner, il se trouva que Lise et son frère possédaient chacun une somme de soixante mille francs environ, sans compter la petite maison au pignon pointu qui demeura indivise entre eux. Les valeurs constituant la part d'Arthur furent déposées chez un banquier, en attendant sa libération.
Lise se proposait de mener une vie si étroite et retirée que son mince revenu devait lui suffire, lorsque le décès de sa marraine, mademoiselle Dauterghem, la rendit propriétaire d'un legs de cent mille francs. C'était l'aisance assurée. Après la mort de sa
mère, elle avait repris sa petite chambre du pignon et Françoise, désormais établie à demeure, couchait la nuit près d'elle dans la première des mansardes. C'était un arrangement de convenances auquel Lise s'était prêtée à regret; elle avait besoin de solitude, de silence, et fuyait môme ses vieux amis. L'arrivée de madame de Feugrix vint faire violence à cette passion de solitude. II y avait cinq ans que Nicole d'Aurevelle était mariée et Lise ne l'avait pas, depuis cela, revue. Aussi, son cœur battait d'impatience, tandis qu'assise près de M. Werner sous la véranda, elle attendait la venue de la voyageuse. L'heure avait sonné lentement et le dernier tintement du carillon se balançait encore dans l'air paiisible lorsqu'un claquement de fouet sonore, un bruit de grelots annoncèrent l'omnibus du chemin de fer. Il franchit la grille, roula rapidement sur le sable grinçant jusqu'au perron. Un homme de haute taille saute vivement du siège où il était assis près du cocher et, jetant son cigare à demi consumé, s'avança vers madame Werner qui l'embrassa dans une effusion de joie empressée. Avec sa tournure élégante et sa fine moustache retroussée, on lui eût donné trente-huit ans au plus ; mais quand il se découvrit pour recevoir l'accolade de sa grand'mère, son front un peu dégarni et quelques cheveux argentés sur les tempes accusèrent plusieurs années de
plus. Après un rapide coup d'œil sur le nouveau venu, Lise s'était tournée vers Nicole qui, du fond de la voiture où elle était embastionnée au milieu des bonnes, des nourrices , des babies et d'une foule de menus bagages, souhaitait à tous la bienvenue :
— Bonjour, bonjour, que je suis heureuse de vous voir ! Grand-père, grand'maman, chère vieille maison... Et toi ?... C'est toi, ma Lise chérie, pourquoi te caches-tu comme une petite violette dans ce coin ? Que tu es gentille d'être venue !... Vite, qu'on me débarrasse de ces marmots et de ces paquets.
Aux premiers mots qu'elle avait prononcés, Lise avait éprouvé une indicible émotion ; tout un amas de jours désolés, des années de calamités, d'humiliations, de flétrissures secrètes et publiques s'étaient en quelque sorte anéantis au son de cette voix jeune, de cette voix gaie, moqueuse, tendre, coquette, colère et caressante, cette chère voix qui lui disait tant de choses sans avoir besoin de rien exprimer ; c'était elle, sa petite amie d'enfance, la même, encore la même ! Il lui semblait qu'elle allait redevenir la Lise d'autrefois. Des larmes coulaient sur ses joues jusqu'aux lèvres de Colette qui, sortie de ses entraves, l'embrassait sans se rassasier.
— Pauvre Lise 1 tendre chérie I disait-elle en sentant couler ces grosses larmes tièdes.
— Et tes enfants ? Où sont tes enfants ?
M. Werner s'était emparé de Taîné qui chevauchait sur ses genoux déjà; la grand'mère dodinait Tautre, pendant que la nourrice, rengorgée sous sa couronne de grosses coques en ruban cerise et balançant fastueusement ses longs rubans flottants, examinait dédaigneusement ce qui l'entourait, dans la persuasion commune à beaucoup de créatures de son espèce que changer de département, c'est aller en province.
— U faut aussi que je te présente mon mari, dit Colette avec son joli rire gai en tirant Lise par les deux mains, et que tu voies à quelle espèce de monstre je me suis donnée... Frederick, je vous prie de faire connaissance avec ma petite amie; et surtout n'allez pas en devenir amoureux I
M. de Feugrix s'inclina courtoisement: mais dans l'attention avec laquelle il l'observait, Lise devina tout autre chose que de la sympathie, une défiance mêlée de froideur.
— U cherche la tare, pensa-t-elle, la marque de famille.
Une rougeur monta à ses joues, elle ressentit un insurmontable malaise, et presque aussitôt saisit un prétexte pour se retirer.
Dès le matin, le lendemain, Colette était chez elle. Assises l'une près de l'autre dans la petite salle
basse, elles causaient les mains dans les mains.
— Que c'est bon de se retrouver et de s'aimer toujours!.. Mon mari te plaît-il?
— Il est parfaitement bien.
— Un peu marqué pour moi, avoue-le...
— Mais non, il me semble tel qu'on pouvait le souhaiter. Tu es heureuse, n'est-ce pas, ma Colette? Comment ne pas l'être avec un mari qu'on aime et des enfants beaux comme des anges.
— Oui, oui, sans doute. Pourtant, j'ai bien des soucis, va I
— Toi?., des soucis?
— Cela t'étonne? Si tu savais que de contrariétés, de tourments! Je... enfin, c'est incroyable et grotesque, je suis jalouse 1... jalouse de Frederick !
— Pour plaisanter, bien sûr ? C'est un jeu...
— Pas trop ! L'idée qu'il pourrait trouver une autre femme plus jolie ou plus aimable que moi me rend folle. Et je le surveille. Est-ce drôle d'être jalouse d'un vieux mari?..
— Peu^être y a-t-il beaucoup d'amour-propre dans ce sentiment là?
— Tout ce que tu voudras, chérie, mais j'entends être seule à lui plaire.
— Quelle femme est plus gentille que toi? je suis sûre qu'il t'adore!..
— Certainement, il devrait m'adorer, c'est ce que
je lui dis sans cesse : Appréciez votre bonheur !.. Sais-tu ce qu'il me répond?.. Qu'on l'apprécie mieux par comparaison... et il rit, et il se moque de moi. Alors, que veux-tu? Je lui fais des scènes.
— Des scènes? petite Colette !
— Oh ! des vraies. . . et après nous nous réconcilions. Rien de plus agréable, vois-tu, que les raccommodements. Une réconciliation bien faite vaut presque une lune de miel... Mais quelquefois j'en suis pour mes crises de nerfs, il s'en va en haussant les épaules... Ou bien, il sifflote avec agacement des choses désobligeantes. Depuis quelque temps, je ne réussis plus nos réconciliations.
— C'est peut-être que tu en as abusé.
— Que veux-tu ? Il faut pourtant bien mettre un peu de mouvement dans la monotonie des joies conjugales. Le mariage, c'est comme certaines médecines qu'il faut agiter quand on s'en sert... sous peine d'avaler de l'eau claire.
— La méthode me paraît dangereuse.
— Puisqu'il faut à monsieur du nouveau, je lui en sers de ma façon .
— Si tu essayais de la douceur.
— Il est cerlain que ce serait neuf. Mais, tu sais, ce n'est guère mon genre.
— Ah I Colette, chère mignonne, tu te donnes bien de la peine pour gâter ton bonheur. Ton mari t'aime.
— Je l'espère bien, ce serait un peu fort, par exemple, qu'à quarante-cinq ans, il n'aimât pas une petite femme de mon âge, vingt ans à peine, et tournée comme je suis. Mais il ne me suffit pas d'une place d'honneur dans le sérail... ni d'une bonne amitié à la papa. Je ne l'ai pas épousé pour qu'il se tranquillise à domicile, afin d'être mieux en verve près des autres. [Je suis jeune, moi, très jeune et je sors de mon couvent. M. de Feugrix s'est amusé longtemps, lui, il a fait les quatre cents coups, qu'il prenne garde à lui, M. de Feugrix !
— Fi, Colette... Tu ne penses pas un mot de ce que tu dis.
— Allons ! ne te scandalise pas. Nous n'en sommes pas là... Et je dis plus de folies que je n'en fais. Parions un peu de toi, ma chérie, de ton pauvre cœur tant de fois frappé.
— Rien à en dire, Nicole, tout est ruine en moi, autour de moi.
— Tu as vu George, cependant, et celui-là t'est bien dévoué... En voilà un qui t'adore...
— Moi aussi, je l'aime tendrement, répondit Lise simplement.
Avec un peu d'hésitation, madame de Feugrix reprit :
— Et qu'avez- vous dit ensemble? Je ne sais rien.
AMOUR DE JEi'NE FILLE 271
Il est toujours muet comme une oubliette, mon cher frère.
— Tu veux savoir s'il a pris envers moi quelques engagements? Rassure-toi, il est libre, plus libre que jamais.
Pour cacher son embarras, Nicole attira Lise sur son cœur et Vy retint pressée.
— Tu sais comme je t'aime, comme je serais heureuse de tout ce qui mettrait un lien de plus entre nous. Ce n'est donc pas de moi, tu peux en être sûre, que viendraient jamais des objections.
La tête haute, ses grands yeux tristes fièrement arrêtés sur madame de Feugrix, Lise répondit d'une voix ferme :
— Les objections sont venues de moi. C'est de moi toujours qu'elles viendront. Rassure-toi, rassure ta famille.
n y eut un court silence un peu gêné. Nicole reprit :
— Mon mari te trouve charmante, délicieuse, une vraie beauté patricienne.
Lise sourit faiblement sans répondre. En ellemême, elle pensait : de quoi sert la beauté ? Comme elle avait dit un jour : de quoi sert le dévoûment?
Nicole se leva :
— Onze heures déjà ! On va m'attendre pour le déjeuner.
27â AMOUR DE JEUNE FILLE
Elle tenait Lise embrassée et, de la main caressait doucement sa joue.
— J'ai bien pensé à toi, pauvre petite, quand Bertrand s'est marié. Ce moment a dû t'être si cruel!
— Oui, j'ai souffert. Je savais pourtant que cela arriverait, cela devait arriver.
— Tu ne Tas pas revu !
Lise tarda à répondre :
— Un soir, très tard, de ma fenêtre, j'ai aperçu, adossée au mur de l'autre côté de la rue, une ombre noire, immobile. 11 faisait nuit ; je ne distinguais qu'une haute masse confuse et, comme j'ignorais qu'il fût dans la ville, — je vis dans un tel silence, un tel oubli de tous, — je ne pensai pas que ce pût être lui. Je me retirai de la fenêtre.
— Alors il est parti !
— Non. Beaucoup plus tard, je m'approchai de nouveau : il était là encore. Cette fois, j'eus un pressentiment de sa présence. Je fermai la fenêtre, il s'éloigna. Je le reconnus alors à sa démarche.
— Est-il revenu ?
— Il n'est pas revenu, et je ne me mets plus à la fenêtre, car un autre vient maintenant se poster là, insolemment, sous mes yeux, devant ma maison, non pas dissimulé dans l'ombre discrètement, mais s'affichant, lui, s'élalant, s'efforçant par tous les moyens d'attirer mes regards. Celui-là dont le seul
nom me fait horreur, c'est un ancien ami d'Arthur, je t'en ai parlé autrefois.
— Arsène Lassagne?... tu le haïssais...
— Et maintenant, il me fait peur.
— Il faudrait te plaindre, s'il t'importune.
— A qui ? de quoi ? 11 a le droit de passer dans la rue et môme de s'y arrêter ; il a le droit de se trouver sur mon chemin, comme par hasard, quand je sors, et d'entrer dans l'église, si j'y vais. C'est un supplice pour moi, mais qu'y faire I
— Je ne sais pas. Consulte grand-père. Onze heures et demie ! Décidément je serai grondée. A bientôt, chérie, n'est-ce pas?...
Malgré l'amitié et les instances de Nicole, Lise apporta une extrême réserve dans ses relations avec son amie; son tact très sûr l'avertissait que M. de Feugrix ne pouvait voir sans quelque déplaisir une intimité entre elle et sa femme ; elle avait trop de fierté pour forcer les sympathies qui se refusaient.
Ce lui fut presque un allégement quand arriva pour Colette le moment du départ.
L'insolente importunité d'Arsène Lassagne, dont elle s'était plainte à son amie, n'était que trop réelle et avait fini par lui devenir une véritable obsession ; ce n'était pas sans peine qu'elle avait réussi jusqu'alors à le tenir à distance. Un jour qu'elle passait par une rue déserte assez loin de^ sa demeure,.
elle le vit tout à coup devant elle. D'où sortait-il? Elle ne put Timaginer. La rue était droite et longue ; un instant auparavant, il n'y avait personne. Par un mouvement instinctif, elle obliqua vers le côté opposé de la rue et, la tête baissée sous son voile, hâta le pas dans l'espoir de n'être pas reconnue. Il l'avait vue et suivit son mouvement.
— C est donc un parti pris de me fuir, mademoiselle Lise, dit-il après avoir salué légèrement. 11 me semble qu'un vieil ami, qui a eu la chance de vous rendre récemment un petit service, aurait le droit d'attendre un meilleur accueil ! Je me suis présenté chez vous dix fois sans être reçu.
Très troublée, Lise répondit :
— Je vous prie de m'excuser, monsieur Lassagne; seule comme je suis, sans famille ni protection, il m'est impossible de recevoir aucun jeune homme, il me semble que vous devez le comprendre.
Il la regardait un peu en dessous avec ses petits yeux phssés et moqueurs.
— Pourquoi donc ne pourriez-vous pas recevoir qui vous plaît, mademoiselle Lise ? Qui peut vous en empêcher?
— Les plus simples convenances.
— Oh l oh ! les convenances ! Et qui en est juge, de ces hautes convenances ? Les badauds de la rue?... Ou l'épicier du coin?... A moins que ce ne soit la
AMOUR DE JEUXS FILLE z75
fruitière d'en £aice? Ce sont bîea les seals êtres, j'imagine, qui s'intéresseat à vos £adts et gestes... Ah ! il y a aussi M. le conseiller Wemer et sa 'pie-grièche de femme !
— Ce sont, en effet, mes meilleurs conseillers et mes seuls amis.
— Et moi donc, belle lise, ne suis-je pas votre ami ? Ah ! vous êtes un peu ingrate, mam'selle... Après cela, ça fait peut-être partie des hautes convenances, l'ingratitude?
Il ricanait en la regardant du coin de ]*œil et, dans le balancement de sa marche déhanchée, son coude par instants frôlait celui de Lise.
— Voyons ! pourquoi me fuyez-vous? Est-ce rancune éternelle pour quelque mauvaise farce de gamin? Vrai! cela n'en vaut pas la peine!
Elle le haïssait, le méprisait, en elle-même elle l'accusait d'avoir été le mauvais génie du faible et indolent Arthur, mais elle n'osait lui dire à quel point il lui était odieux. Il continua :
— Les hautes convenances, voyez-vous, mademoiselle Dauny, il y a des situations, des conditions de vie qui en dispensent et qui mettent à Taise; ce sont des balivernes... à l'usage des gens du monde. Quand on n'en est pas et que certaines raisons vous en ferment l'accès, il faut s'affranchir bravement et n'écouter que le mouvement de son cœur et la voix
de sa conscience. Voilà comme je suis, moi! Et vous voyez que je ne parle pas trop mal quand je veux m'en donner la peine.
Il se rengorgea avec une majesté comique, puisaussitôt éclata de rire :
— Qu'en pensez-vous, ma chère mademoiselle Lise?
Elle tenait les yeux baissés pour cacher les larmes qu'avaient fait monter à ses yeux ces brutales allusions à sa vie humiliée. Elle n'eût voulu, pour rien au monde lui laisser voir qu'il pouvait agir en quelque façon sur son âme. Elle raffermit sa voix pour répondre :
— Les conditions de ma vie, je ne les ai pas choisies, et...
Il se reprit à rire bruyamment :
— Parbleu! je le crois sans peine; ni vous ni moi n'avons choisi notre lot en cette vallée de misère. J'aurais mieux aimé naître sur les marches d'un trône, comme on dit dans les livres, ou dans la poche d'un Rothschild qu'au fond d'un sale cabinet de consultation. C'est bien clair!... Ah! à. propos, savcz-vous que mon père a renoncé à sa. clientèle pour se retirer à la campagne?... Cela vous est bien égal! pour moi, ça a son importance. Le bonhomme tombait en enfance, fini, ramolli. Il a. dû renoncer à tuer lui-même ses malades et les a.
passés à un camarade... Le meilleur, c'est que ma mère lient maintenant les cordons de la bourse. Avec elle, il y a moyen de s'entendre. Elle n'est pas si ladre que le vieux grippe-sou, ce qui me permet de vivre agréablement de mes rentes... Je tenais à vous dire cela, parce que... Enfin, j'y tenais... Mais vous aviez commencé à exprimer votre manière de voir sur votre situation spéciale.
— Je voulais dire que si je n'ai pas choisi les conditions de vie qui me sont faites, je reste juge du moins de ce qu'elles m'imposent. Vous parliez de conscience tout à l'heure, monsieur Lassagne; la mienne me défend d'ouvrir ma maison à un homme de votre âge, elle m'avertit aussi que cet entretien a déjà trop duré. Veuillez me quitter ici, je vous prie.
— Non pas, non pas!... Les occasions de vous voir sont trop rares, charmante Lise... et trop précieuses pour que je ne profite pas de ma bonne fortune jusqu'au bout. Le jour baisse, d'ailleurs, dans quelques instants, il fera nuit... Vous êtes fort loin de chez vous, permettez-moi de vous le faire observer. Vous êtes dans un quartier mal famé... si j'ose appeler sur ce détail l'attention d'une personne si soucieuse de sa bonne renommée. Vous avez tourné à droite tout à l'heure, dans votre empressement à me fuir, il aurait fallu tourner à
gauche. Eh! eh!... Cette petite erreur de jugement, eh! eh! eh!...
Il triomphait (levant la consternation de Lise et son effroi.
— Cette petite erreur, dont je suis loin de me plakidre, me fait un devoir de vous couvrir de ma protection quelque temps encore. J'oserai môme vous prier d'accepter mon bras... bien gentiment.
Il fit un mouvement pour s'emparer de la main de Lise; mais elle le repoussa si vivement qu'il perdit presque l'équilibre.
— Malepestel quelle vigueur, s'écria-t-il en riant. Un peu plus, je roulais dans le ruisseau... Vous avez un sentiment des convenances quelque peu épileptique, belle demoiselle! Et dire pourtant que si je me nommais d'Esparvis ou d'Escarbagnas, ou quelque chose dans ce goût-là, vous seriez souple comme un gant, de douce et tendre composition, quitte à être ensuite bel et bien plantée là, au jour de la déveine!
Lise s'arrêta brusquement, les yeux étincelants, les lèvres tremblantes:
— Monsieur Lassagne, dit-elle par mots entrecoupés, car les battements de son coeur l'empêchaient de respirer, ne dites pas une parole de plus, je vous défends d'outrager mes amis et moi-même. Laissez-moi... ou je sonne à cette porte, la premièiç
venue, et je demande protection contre vous... C'est lâche, vraiment, c'est indigne...
— Paix! paix donc!... je plaisante... Ne peut-on badiner un peu sans vous mettre dans ces étatslà?... Non... écoutez-moi quelques instants encore tenez! jusqu'à ce bec de gaz qu'on allume là-bas, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer...
Elle fit un geste incrédule :
— J'ai des nouvelles de là-bas, dit-il d'une voix plus basse avec un coup d'œil significatif.
Et il se rapprocha, sansqu'ellecherchâtàrempêcher.
— Il vous a écrit?
— Pas lui-même... Un autre!... J'ai quelques amis... Ahl dame! ajouta-t-il avec une ironie agressive, car son regard fureteur avait surpris sur le visage transparent de la jeune fille une involontaire expression de mépris, ce ne sont pas des comtes ni des barons... bien qu'il y en ait plus d'un là-bas... C'est une société fort bien composée, je vous assure, charmante Lise! Arthur reviendra de là, s'il le veut, avec de belles connaissances.
Lise reprit , sans s'arrêter aux méchancetés d'Arsène :
— Que vous apprend-on de lui?
— D'excellentes choses... Il s'est signalé par sa bonne conduite dans une circonstance... délicate... une révolte prête à éclater... Il a prévenu à temps l'administration et déjoué le complot.
— D a dénoncé, alors ?
— Averti... dénoncé... que vous êtes chatouilleuse, mademoiselle Lise!... Il a fort bien agi, en tout cas... au double point de vue de la morale qui vous est chère et de son intérêt... qui lui est fort cher à lui. Le sang allait couler... Au lieu que tout s'est bien passé... N'est-ce pas gentil?... Les meneurs seront punis, mais ne vous attendrissez pas sur leur sort : quoi qu'il arrive, ils ne l'auront pas volé... Enfin, on a fait un rapport au ministre et Ton espère pour Arthur un adoucissement de peine; qui sait?... peutr-être sera-t-il entièrement gracié?...
Lise resta quelques instants pensive, elle reprit :
— Il reviendrait alors?
— Le plus vite possible, naturellement... Mais nous voici arrivés au bec de gaz... Je n'ai qu'une parole et je vous quitte... Donnez-moi une poignée de main, que diable! pour la bonne nouvelle... Per-
onne ne vous verra, vous ne serez point compromise... Une poignée de main, s'il vous plaît!
Il la suivait, la main tendue, nasillant du ton dont les mendiants demandent un petit sou.
Elle avança avec répugnance le bout de ses doigts gantés, dont il s'empara avec un déploiement affecté de reconnaissance, courbant l'échiné et saluant jusqu'à terre.
— Ce n'est pas chaud, mais c'est un conmience-
ment... Grâces vous soient rendues, sévère beauté.
II tourna les talons et s'éloigna en riant.
Lise ne put fermer l'œil de la nuit; cette rencontre avec Arsène, ses insolences, ses galanteries plus révoltantes encore et, par-dessus tout, la libération possible d'Arthur, mettaient le comble à sa détresse intérieure. Elle avait pensé jusqu'alors au retour de son frère comme à une éventualité lointaine, quasi-fabuleuse, dont il n'y avait pas à se préoccuper à l'avance. Et maintenant, s'il revenait, que ferait-elle? Elle ne voyait d'autre alternative que de rester avec lui ou d'entrer au couvent ; l'un et l'autre partis l'épouvantaient.
Elle alla confier ses appréhensions à M. Werner qui la rassura quelque peu; la nouvelle transmise par Arsène était suspecte, ce n'était qu'un prétexte sans doute pour aborder Lise. Il convenait d'en attendre la confirmation avant de se tourmenter. Alors même qu'Arthur serait gracié, il était fort vraisemblable qu'il ne se soucierait aucunement de rentrer dans sa ville natale.
Lise, un peu réconfortée, reprit courage.
La pluie tombait depuis le matin, lente, obstinée, épaisse de toutes les scories suspendues dans Tatmosphère, salissante, noire de toutes les fumées que vomissaient les feux de charbon, une pluie de décembre glaciale, tournée vers le soir en givre et fouettée par une bise qui pleurait sans relâche dans les tôles des cheminées.
Assise sur une chaise basse, dans la chambre qui avait été celle de son père et de sa mère, où elle les avait vus mourir Tun après l'autre, un Uvre à la main» au coin de son feu, sous la clarté voilée de sa lampe. Lise écoutait, distraite, le râle d'une girouette dont le grincement lui disait des choses du
passé, — musique sans parole, impressions confuses d'une énervante mélancolie où la pointe aiguë de certains souvenirs apportait par instants une brusque secousse. « N'oublierai-je jamais?... » et elle ajoutait : « Voudrais-je oublier?... » Elle savait que non, que les pensées qui l'occupaient tenaient une trop large place au plus profond de son cœur pour qu'elle pût les en arracher sans cesser d'être elle-même, sans se devenir à elle-même une étrangère dont l'insignifiance lui ferait horreur. Que serait la paix achetée à ce prix? Mieux vaut souffrir et aimer.
Un coup de marteau à la porte extérieure coupa court à sa rêverie. « Qu'est-ce que ce peut être?... Une lettre?... l'heure du facteur est passée. Une dépêche?... » Elle écouta. Françoise se hâtait de descendre de sa mansarde en faisant claquer ses semelles contre les marches. La porte ouverte, la bise s'engouffra, apportant un bruit d'averse, et une voix parla du dehors. Lise ne pouvait entendre les paroles, mais une intuition vive, un pressentiment subit la saisirent au cœur, l'étouffèrent ; toute tremblante, elle se dressa et recula instinctivement au fond de la chambre, comme pour mettre plus grande la distance entre elle et le nouveau venu ; « C'est lui! oh! Seigneur, c'est lui! » Elle serra fortement l'une contre l'autre ses mains froides, et ses yeux, machinalement, cherchèrent autour d'elle un appui,
une issue... Déjà, par rentre-bâillement de la porte, dans la pénombre de Tescalier tournant, mal éclairé par le lumignon fumeux de Françoise, apparaissait lentement, degré par degré, une figure qu'elle n'osait regarder.
— C'est moi!... me voilà... Eh bieni c'est moi... tu ne me reconnais pas?
Elle voulut parler, un sourire convulsif et tremblant fut sa seule réponse. Il s'était avancé pour l'embrasser, puis s'arrêta.
— Drôle d'accueil I... Ah çàl suis-je de trop icidans ma maison?... D faut le dire!
Sa voix était basse, traînante, molle et rauque à la fois; c'était bien sa voix, mais transposée, faussée, une voix qui causait un malaise comme un instrument désaccordé, et tout, en sa personne, donnait l'impression de cette disparate, de ce déséquihbre. Lise avait fait un suprême effort, et, avec ce môme sourire frémissant, pareil à la contraction nerveuse qui précède les larmes, elle s'avança et Tembrassa.
— C'est cette longue barbe, balbutia-t-elle, et puis, la surprise... Tu aurais dû me prévenir.
— Bah!... pour le plaisir que je te cause!... Je suis parti dès que j'ai eu la clef des champs... C'est ce que j'avais de mieux à faire. Je suis glacé... transi... moulu... Donne-moi de l'eau-de-vie, s'il y en a!
Elle se bâta de sortir, empressée de se soustraire un instant au supplice de le voir. Qu'il était changé, le malheureux! non pas seulement par l'altération matérielle des traits, bien plus encore par une sorte d'expropriation, de substitution accomplie d'un être inconnu à l'être primitif. Que restait-il du petit frère d'autrefois, qu'elle se souvenait d'avoir entendu admirer si souvent, alors qu'on arrêtait l'heureuse mère à la promenade pour la complimenter sur ses deux enfants? Que restait-il de cet innocent aux yeux candides, qu'elle avait aimé servilement, si soumise à ses volontés de frère aîné, que l'idée d'une résistance ne lui venait même pas? Qu'y avait-il de commun entre cet Arthur du premier âge et l'homme dégradé, usé, épaissi sous une boursouflure blême, l'œil éteint, la lèvre flétrie, contractée, qu'elle voyait devant elle comme un ennemi? Il l'attendait dans la chambre, assis, le front penché, les mains tendues vers la flamme. Il tourna vers elle ses paupières rougies, par l'action subite de la chaleur sans doute, et saisit avidement le verre et le flacon de genièvre qu'elle apportait.
— Tu es bien las?
— Harassé... pris de vertiges comme si j'avais la fièvre; c'est l'air libre qui me monte à la tête... Et puis... après tout, c'est assez triste de ne pas retrouver ici la pauvre vieille... De loin, je me figurais
que ça ne me ferait rien du tout, car... c'est bien elle qui m'a perdu par sa stupide résistance et son avarice... Tonnerre l... quand j'y pense!... Elle s'est tant débattue pour quelques billets de mille francs, elle a disputé si longuement qu'elle m'a laissé prendre... Ah! je ne Tai pas pleurée, non !... Quand j'ai su sa mort, je me suis dit : « De quoi lui sert, à cette heure, l'argent qu'elle me refusait!... » Pourtant, j'aurais été bien aise de la trouver ici à mon arrivée...
— Elle a parlé de toi avant de mourir...
— Elle ne m'a pas déshérité, j'espère?
— Pas un instant elle n'en a eu la pensée... Elle a désiré que cette chambre devînt la tienne et qu'elle fût tenue prête toujours à te recevoir... Elle t'a toujours aimé plus que tout au monde...
— Pas tant que son argent!...
— Ne dis pas cela... c'est toi qui as manqué de confiance... Si tu avais avoué la vérité?...
Il se leva brusquement.
— Assez! Laissons cela... J'ai eu le temps de ressasser en moi-même mes griefs... Ne m'irrite pas !... Ainsi, ce sera là ma chambre?
Il marcha à droite et à gauche d'un pas traînant, et son dandinement lourd rappelait à Lise la démarche fatiguée de son père.
— En ai-je passé des jours d'ennui et des soirées
de misère dans cette baraque 1... II y en a qui se souviennent de leur enfance et qui la regrettent; pas moi, toujours!... D y en a qui se souviennent de leur père avec attendrissement; pas moi, toujours 1
— Arthur, je t'en prie, laisse en paix nos morts. Q se versa un verre de genièvre et le but d'un
rait.
— Ah ! dame 1 je viens d'un lieu où la sensiblerie n'a pas cours, où les vieux préjugés de famille ne pèsent pas lourd... La voix du sang? Bastl les beaux sentiments?... Ah! bien oui!... On se souvient des taloches, gifles, coups de pied et autres caresses paternelles.
— Mon père t'aimait, et ses duretés le rendaient plus malheureux que toi-même.
— Allons donc !
D haussa les épaules, marcha encore et but de nouveau.
— Tout de même cela fait plaisir d'être là, les mains dans les poches, devant un bon feu, tandis qu'il y en a qui reçoivent sur le dos la pluie et la grêle, ou qui vont grelotter toute la nuit, le ventre creux, sur une méchante paillasse, mal couverts, et qui se lèveront, rompus de tous les membres, avant le jour. C'est bon d'être libre!... Donne-moi à boire, je veux me griser... Il faut bien faire la fête pour mon premier soir de liberté... J'aurais voulu ame-
ner Lassagnc... Il n*a pas voulu... à cause de toi...
— Tu ras vu déjà?...
— Il est venu au-devant de moi à la gare... C'est là un ami comme il n'y en a pas deux... Pourtant tu le rebutes, à ce qu'il paraît... Il ne veut pas venir par peur de te déplaire...
Lise baissa la tête sans répondre. Arthur but encore, et d'une voix plus haute reprit :
— Tu ne prétends pas me priver de mon ami, pourtant... mon seul ami?... Quand j'arrive, après tant d'années d'injustes misères, tu ne vas pas faire la mijaurée et me gâter ma vie?
Il but encore coup sur coup plusieurs verres.
— Que j'ai soif... tonnerre 1... Il n'y a plus de scbiedam. Lise, donne autre chose... A boire ! Lise... je brûle, j'étouffe...
Elle approcha de ses lèvres un verre d'eau fraîche ; il le repoussa brutalement, le verre tomba et se brisa sur le plancher... Alors, sa tête s'abattit, pesante, inerte, entre ses bras croisés sur la table, et bientôt il s'endormit en répétant :
— A boire!
Navrée de dégoût, sa sœur enleva doucement les objets fragiles qui se trouvaient à sa portée et se retira. Un ronflement embarrassé, bruyant, l'accompagna jusqu'à sa chambre, où elle s'enferma, tremblant des pieds à la tête.
— cruelle vie!... cruelle, hideuse 1 murmuraitelle avec un désir désespéré de fuir, de disparaître...
Dans sa tête enfiévrée se heurtaient des légions de pensées noires, de projets désolés, sans qu'elle pût s'arrêter à aucim.«. Ainsi mise en demeure subitement de prendre un parti, elle ne savait à quoi se résoudre... La nuit passa sans repos, sans sommeil.
Le lendemain, quand elle aborda son frère, elle le trouva dégrisé et plus calme ; presque aussitôt, il lui annonça son intention d'aller se décarêmer à Paris. C'était la meilleure nouvelle qu'elle pût attendre.
Après avoir pris chez le notaire tout l'argent disponible sur sa part d'héritage, il partit le soir même avec son ami Lassagne.
Lise était présente quand celui-ci vint chercher Arthur pour le conduire à la gare; son premier mouvement avait été de se retirer, son frère la retint.
Arsène, à qui ce premier mouvement n'avait pas échappé, se confondit en salutations d'un respect ironique.
— Je vous ramènerai ce cher Arthur sain et sauf, mademoiselle Lise... Comptez sur moi pour le soigner comme une mère soigne son enfant... Je n'ai rien tant à cœur que de vous plaire.
Lise, sans le regarder, murmura quelques mots de vague remercîment.
11 reprit en la transperçant de ses yeux effrontés :
— N'emporterai-je pas un regard un peu doux, un seul regard, belle demoiselle?... Allons! levez les yeux, osez me contempler un instant... contempler le joli garçon qui vous adore... Plus d'une Ta fait sans en perdre la tête, je vous jure...
— Laisse-la tranquille, s'écria Arthur avec humeur. Si tu la persécutes ainsi, reprit-il quand ils furent seuls, elle ne pourra jamais te souffrir... Qu'y gagnerons-nous?
— Vieille habitude d'enfance... C'est plus fort que moi... J'aime sa colère, ses airs effarouchés, l'indignation de ses yeux si doux, le dédain de sa lèvre dont le coin se relève...
— Quel lyrisme!... Deviendrais-tu amoureux de
Lise?...
— Amoureux?... J'en ai l'encolure, vraiment... Je m'amuse, voilà! Pourtant, elle est gentille, c'est sûr... Et ce ne serait pas un mauvais calcul peutêtre de prendre quelque empire sur cette fillette...
— Tu comptes pour cela sur tes grimaces?
— Dame! chacun s'y prend comme il peut... Je n'ai pas la prétention de la séduire par mes agréments personnels, ni par l'éclat de mon génie, ni la bonne odeur de mes vertus... Je me rabats sur les.
grimaces... C'est plus habile que tu ne penses... Elle se révolte, s'indigne, elle me déteste... Je lui fais peur et j'occupe sa pensée, son imagination, je lui deviens une obsession, une idée fixe... Et qui ne sais la puissance d'une idée fixe? Si je le voulais, j'arriverais à me faire épouser.
Arthur éclata de rire.
— Travaille, beau ténébreux... Si tu réussis, je te promets ma bénédiction.
— Je te le répète, ce ne serait pas une mauvaise affaire... nous ferions une bonne maison à nous trois. Elle a des rentes par sa marraine... il me reviendra aussi quelque bien quand j'aurai liquidé papa et maman... Tu finirais tes jours entre nous^ bien tranquille... bien choyé...
Arthur ne répondit pas ; il songeait :
— Pourquoi pas, après tout?... Lise est douce et finirait par s'habituer à lui... Ce beau-frère -là, du moins, ne me mépriserait pas.
Des semaines, des mois passèrent et Ton n'entendit plus parler des voyageurs. Lise, rassurée, commença à espérer que son frère se fixerait définitivement au loin et ne ferait que de rares et passagères apparitions dans sa ville natale. Qu'y pouvaitil trouver en effet que l'isolement, la défiance, le mépris, le souvenir toujours présent de son ignominie? Ce retour de tranquillité, après la terrifiante secousse de l'arrivée d'Arthur, lui faisait paraître douce l'obscurité silencieuse où s'écoulaient ses lentes journées. Un billet de Nicole la tira de cet engourdissement.
« Si tu m'aimes, viens... Je suis à Paris chez
mon père, bien malheureuse... J'ai quitté sans retour M. de Feugrix.
« Ta triste nicole. ï>
Que s'était-il passé? Était-ce possible que madame de Feugrix songeât sérieusement à se séparer de son mari? Ses fols enfantillages avaient-ils pu si tôt tourner au tragique? Elle tenait ce billet, le relisait, pesant chaque expression comme si la lumière, à force d'être sollicitée, pouvait en jaillir. L'instinct de son cœur la portait à courir à l'appel de son amie... Une timidité la retenait : de quel œil M. de Feugrix et le général d'Aurevelle verraient-ils près de Nicole la sœur d'Arthur Dauny? Et, bien qu'il fût absent, la passion de George, que tous connaissaient, l'obligeait à plus de réserve encore. Dans cette perplexité, elle se décida à prendre conseil de M. et de madame Werner, aussi intéressés qu'elle-même au bonheur de madame de Feugrix. La vieille dame était seule et parut moins surprise qu'elle ne le pensait de la fuite de Colette :
— Je ne sais ce que cette folle a dans l'esprit, s'écria l'irascible petite dame; elle m'a écrit, il y a quelques semaines, une diatribe contre son mari qu'elle accuse des sept péchés capitaux et de quelques autres encore ; elle aboutissait à une demande de la recevoir ici au cas où elle se trouverait forcée
de fuir le toit conjugal. Je l'ai chapitrée de la belle façon et lui ai déclaré que je n'entendais pas prendre parti dans ses querelles de ménage. M. Werner' aurait voulu que j'ouvrisse tout grands mes bras et ma maison, quitte à ménager plus tard un raccommodement; je n'ai pas entendu de cette oreille-là. Une femme doit vivre avec son mari, et la place des enfants est entre le père et la mère... Après tout, il ne m'est pas prouvé que ce Feugrix soit aussi noir qu'elle le peint.
Malgré sa mauvaise humeur, elle était tourmentée et pria vivement Lise de se rendre à l'appel de la jeune révoltée et d'user de son influence pour la ramener à son devoir et à son mari. M. Werner se chargea d'accompagner Lise et de lui ménager un bon accueil près de M. d'Aurevelle.
Quand ils arrivèrent, madame de Feugrix était dans le grand salon de la rue de Solférino, drapée de noir comme une veuve, avec des plis d'une majesté savante, pleine d'élégance et de bonne grâce. Auprès d'elle, ses deux petits garçons folâtraient sur le tapis, et par moments, leurs jeux lui arrachaient un bon rire enfantin aussitôt réprimé, et elle retombait dans l'attitude tragique qui lui semblait convenir à la circonstance. Elle se leva vivement à la vue de Lise et la serra dans ses bras. M. Werner avait jugé à propos de laisser les doux
amies seules en ce premier moment et s'était rendu près de M. d'Aurevelle, dont il tenait à connaître les sentiments.
— Merci d'être venue... Je suis si malheureuse.
— Qu'y a-t-il donc?... Qu*est-il arrivé?...
— Ce que Ton devait prévoir... avec un homme tel que M. de Feugrix... Il m'a rendu l'existence si amère que j'ai dû me retirer chez mon père..- qui m'a fort mal reçue par parenthèse!..- Mais on peut supporter d'un père ce que l'on ne supporte pas d'un mari...
— On peut tout supporter quand on aime, ma bonne chérie... Ton mari a consenti à ton départ?
— Il a bien fallu... au point où en étaient les choses. . .
— Tu m'effraies, dit Lise en attirant son amie près d'elle sur une causeuse.
— Que tu es heureuse de n'être pas mariée, toi! s'écria madame de Feugrix en secouant sa jolie tête d'un air navré. Tu ne te fais pas l'idée de cette galère... le mariage! On épouse un monsieur pour être chérie, adorée, respectée, n'est-ce pas?...
— Un peu aussi parce qu'on l'aime et qu'on le respecte soi-même.
— Oui... sans doute... Mais c'est surtout, voistu, pour avoir quelqu'un près de soi qui s'occupe de vous plaire,[de vous rendre la vie agréable ; qui
ait des attentions, des prévenances... pour être un peu gâtée même... Les femmes ont besoin d'être gâtées... Eh bieni ma petite, rien de tout cela... à peine pendant la lune de miel, et encore!... Ce miel-là est déjà mêlé d'amertume... Non... on n'est heureuse qu'avant... parce qu'alors on se figure des choses... miraculeuses... La vérité est bien pâle à côté du rêve.
Elle soupira, tamponna ses yeux avec son petit mouchoir parfumé, et, comme Fritz et Bob se chamaillaient trop bruyamment, elle appela l'Allemande et les fit enlever...
— Tu disais donc que M. de Feugrix manque d'attentions et de prévenances?... Les hommes ont des occupations, des affaires, des soucis.
— Dis donc des plaisirs plutôt, s'écria madame de Feugrix avec animation... Leurs prétendues afifaires ne sont que des prétextes à mauvaise humeur ou des occasions de s'amuser clandestinement. D'ailleurs, c'est fini, rompu! nous avons échangé les mots irréparables.
— Les mots irréparables? Lesquels? demanda Lise naïvement.
— Ce que Ton dit quand on joue son va-tout... quand on ne garde plus de mesure et qu'on se moque des conséquences. Nous avons eu une scène terrible.
— A quel propos?
— Je ne sais plus Irop... le point de départ n'était rien : une de ces discussions insignifiantes comme il y en a dans tous les ménages...
— S'il y en a dans tous les ménages, Colette, si c'est classique et absolument inévitable, alors..,
vraiment!...
— Oui, mais la nôtre... notre discussion a bientôt dégénéré... Je l'ai appelé vieux galantin et l'ai averti que s'il continuait^de ce train-là, il ne tarderait pas à devenir tout à fait gaga,.. Tu vois, c'était raide!... Il a répondu en me traitant de folle, il a dit que ma jalousie extravagante tournait à la monomanie... que pour être aimée il fallait d'abord être aimable, etc. J'ai répliqué... il a riposté, et nous avons échangé un las de vérités déplaisantes... et cela, coup pour coup, sans prendre le temps de respirer... Dire qu'on en arrive là, en si peu d'années, après s'être appelés ; « mon ange, mon cher amour, » avec des regards d'extase !
— C'est triste, ma pauvre amie... Pourtant, je ne vois là rien d'absolument irréparable; ce sont des propos désagréables échangés dans le feu de la colère... au fond, cela ne signifie pas grand 'chose,
— Mais cela a continué, ma chère... Je me suis montée, montée... Je lui ai déclaré que, si je n'avais plus l'avantage de lui plaire, je trouverais bien des
gens moins difficiles que lui... Il a ricané que c'était la prétention de certaines femmes de rendre tous les hommes éperdus d'amour, qu'il m'engageait à éviter ce ridicule... Ainsi provoquée, j'ai perdu la tête et je me suis mise à fredonner... Ohl j'ai eu tort, je sais bien que j'ai eu tort, mais j'étais exaspérée... J'ai fredonné, en tambourinant sur la table, le Sire de Framboisy.
— Tu dis?... le Sire.,.
— Le Sire de Framboisy... tu sais bien cette chan son : « la prit si jeune qu'il s'en est repenti. » Ma chère, l'effet a été foudroyant, il est devenu pâle, sa voix sifQait... Il a crié qu'une fille sans retenue (toujours l'histoire de l'orage, maudit orage I) qu'une fille sans retenue ne pouvait devenir qu'une femme sans honneur... J'ai voulu me rétracter, mais il ne m'écoutait plus, et a fini par me défendre de recevoir à l'avenir M. de Rébedens et même de danser avec lui!
— Qu'est-ce que c'est que M. de Rébedens ?
— Le plus joli garçon du Poitou... et l'un de mes flirts les plus élégants...
— Un de tes flirts 1... Je ne te comprends pas... Comment I tu es jalouse de ton mari et tu as des flirts!...
— Mais oui... pour le décor, ma chère... Il faut bien avoir quelques hommes agréables qui soient
empressés autour de moi dans le monde,., et assidus à mes jeudis... c'est indispensable... J'avais la chance d'en avoir un, Rébedens, que toutes les femmes s'arrachent... Aussi, tu comprends mon ennui!
— Pas beaucoup, chérie... Que t'importe après tout ce M. de Rébedens? Si tu ne danses pas avec lui, tu danseras avec un autre.
— Mais que lui dire?... Gomment expliquer à lui... et à tout le monde?... Non, vois-tu, c'eût été par trop humiliant... Et, si je cédais sur ce point, mon mari me tiendrait sous le talon de sa botte... Tout vaut mieux qu'une telle servitude... Jai déclaré à M. de Feugrix que j'étais bien résolue à agir à ma guise avec M. de Rébedens aussi bien qu'avec tout autre... Alors, il m'a donné le choix d'obéir ou de me retirer chez mon père. J'ai dit : Mon choix est fait I Et je suis partie avec les enfants.
— Il t'a permis de les enamener?... c'est très bon de sa part.
— Par exemple!... Est-ce que ce n'est pas moi qui les ai mis au monde?... Est-ce que je n'ai pas eu toute la peine, moi?... Oui, oui, je les ai emmenés et je suis arrivée chez papa... qui m'a fort mal reçue.
Et madame de Feugrix versa quelques larmes dans son mouchoir brodé.
— Que vas-tu faire mainlenanl?
— Apaiser papa d'abord... c'est le plus pressé... Il est de fort méchante humeur et m'a fait de vilains compliments... Grand'mère ne veut pas me recevoir... Je suis bien malheureuse I... quelle bêtise j'ai faite d'épouser un vieux maril...
— Écoute, ma Colette 1 je crois que tu as tort d'insister toujours sur l'âge de ton mari : tu le savais, son âge, quand tu l'as épousé, il ne te l'a pas caché... et je me souviens que ton père avait appelé ton attention sur ce point... Il n'est donc pas très juste de le lui reprocher,
— Oh! je sais bien... ce n'est pas fort délicat, ni fort généreux...
— C'est tout simplement odieux, ma petite Colette, et, de plus, cette insistance a le tort d'exagérer à tes yeux l'écart des âges... Voyons I tu aimes ton mari?
— Je n'en suis pas trop sûre...
— Moi, je le sais... je connais ton cœur... tu ne voudrais pas qu'il fût malheureux?
— Mais si... je t'assure I... On me dirait qu'il se morfond de tristesse en mon absence, cela ne me ferait pas de peine du tout... au contraire...
— Je te dis que tu l'aimes toujours... Lui as-tu écrit depuis ton départ?
— Jamais de la vie!...
— Pas même pour lui donner des nouvelles de ses enfants? Il me semble que, sans compromettre ta cause ni ta dignité...
— Ah! mauvaise! je te vois venir; tu veux entamer les préliminaires de la paix... De quoi cela servirait-il? J'ai le cœur ulcéré, lui aussi!!
Cependant, moins d'une semaine plus tard, la réconciliation était accomplie; il y avait eu échange de correspondances et d'aveux réciproques ; des conditions avaient été discutées, un modus vivendi provisoire accepté, et la jeune madame de Feugrix reprenait le chemin du domicile conjugal avec ses enfants, sous la conduite de son grand-père chargé d'amortir le premier choc entre les deux époux encore mal apaisés.
Lise, soigneusement installée dans un compartiment de dames, rentrait seule au logis, où l'attendait la plus pénible surprise : son frère était de retour.
A peine avait-elle mis la clef dans la serrure qu'une voix trop connue s'écria :
— C'est elle!... la beauté en personne... la beauté fugitive !
En môme temps apparaissait Arthur qui, d^un ton d'humeur, lui demanda:
— D'où viens-tu donc?... J'arrive avant-hier soir fatigué, comptant sur un bon accueil, un bon feu, un bon dîner... Rien... personne!... Tu aurais bien dû me prévenir de ton voyage...
— Comment l'aurais-je fait? Je ne savais où te trouver...
— Oh! tu n'es jamais à court de raisons, je le
sais... Allons I viens te réchauffer... Veux- tu du punch?... nous en avons allumé un pour nous consoler de ton absence.
— Merci... j'ai seulement besoin de repos... Permettez-moi de me retirer, ajouta-t-elle avec un petit salut qui s'adressait à Lassagne comme à Arthur,
— Vous n'allez pas vous envoler déjà, mademoiselle Lise. Il serait cruel qu'une si délicieuse vision s'évanouît, à peine entrevue, comme un rêve!...
Il allongea le bras avec le geste d'attraper des papillons, et fit claquer ses lèvres en signe d'admiration pour sa propre éloquence.
— Ne t'en va pas ainsi, dit Arthur avec humeur; ne dirait-on pas que nous portons la peste I
Il la poussa vers la cheminée, et Lise s'assit, malgré sa répugnance.
— Raconte-nous tes impressions de voyage, reprit son frère, si toutefois ce ne sont pas des mystères...
— En aucune façon... Je suis allée à Paris voir Nicole de Feugrix, qui s'y trouvait chez son père avec ses enfants...
— Et le charmant George, George l'incomparable, s'y trouvait sans doute aussi... tout à fait par hasard? demanda Lassagne en clignant de l'œil malignement.
Sans le regarder, elle répondit ;
— George d'Aurevelle est en ce moment à Riode-Janeiro.
Toute l'attention de Lise était concentrée sur son frère qui, de nouveau, avait subi une entière transformation; la mo]le bouffissure de ses traits avait disparu, et fait place à une maigreur qui creusait ses joues et allongeait son visage; un large cercle plombé encadrait les yeux alanguis, pâlis ; sa haute taille se voûtait un peu aux épaules et sa ressemblance avec son père devenait frappante.
— Tes impressions de voyage seraient probablement plus intéressantes que les miennes, dit-elle s'efTorçant de trouver un sujet de conversation.
— Trop intéressantes, mon enfant... beaucoup trop pour t'être contées.
— On n'en permet pas ]a lecture aux anges, ajouta Lassagne avec une emphase grotesque.
— Alors, reprit-elle souriant à demi... puisque nous n'avons rien à nous dire, je vais me reposer...
— S'il vous faut un bras pour vous soutenir, mademoiselle... je n'ose ajouter un cœur, murmura Arsène courbé dans une prosternation de respect...
Elle ne parut ni le voir ni l'entendre, et de la porte elle dit:
— Bonsoir... je suis vraiment très lasse...
Elle gagna tristement sa chambre; tout son espoir était qu'Arthur s'ennuyât et repartît bientôt. Il ne tarda pas à s'ennuyer en effet, mais ne partit pas. Pendant l'année qui s'était écoulée depuis sa
sortie de prison, il avait follement dépensé; son patrimoine était déjà sérieusement entamé, et pour refaire sa bourse aussi bien que sa santé, il ne voyait rien de mieux que de s'installer près de sa sœur qui, par haine des querelles et des discussions, faisait tous les frais de la vie commune. Arthur se rendait compte cependant que, dans cet état de choses, il devait prendre garde à ne pas se rendre trop insupportable, et il s'efforça de ménager Lise ; celle-ci, touchée de ses efforts lui en savait gré comme s'ils eussent été désintéressés. Cependant, avec le caractère d'Arthur, il était impossible que des conflits ne se produisissent pas â la longue. Un jour, au moment de sortir, il se retourna vers sa sœur :
— A propos, j'oubliais... j'ai invité Lassagne à dîner pour ce soir... je lui devais cette politesse... et j'ai pensé...
Lise rougit violemment; elle tolérait les allées et venues d'Arsène dans la maison, à la condition de ne pas le rencontrer, et elle y réussissait jusqu'alors. Elle n'avait pas pensé que son frère osât le lui imposer; avec un grand effort pour se contenir, elle répondit :
— C'est bien... je vais donner des ordres... J'irai dîner chez madame Wemer qui m'en a tant de fois priée; j'hésitais à te laisser seul, mais, puisque tu as ton ami, je ne vois plus d'empêchement.
Il répondit aigrement :
— Ce n'est guère poli de t'en aller quand j'invite un ami...
— M. Lassagne sait que je suis une fille mal élevée; et toi... tu sais que sa familiarité m'importune et que ses singeries me déplaisent...
— Il n'a pas d'assez belles manières pour toi ?...
— C'est vrai, dit-elle simplement.
— En revanche, il a du cœur, lui!... il n'abandonne pas les gens dans le malheur... comme quelqu'un que je connais, et toi aussi ?...
Lise sortit sans répondre.
Comme cela devait arriver, sa douceur tourna contre elle: Arthur, peu à peu, prit l'habitude d'inviter Arsène à dîner. Lise continua d'aller ces jourslà chez ses voisins. Jl arriva pourtant une fois ou deux qu'Arsène survint à l'improviste, soit qu'il y eût été secrètement encouragé par Arthur, soit qu'il trouvât en lui-même l'audace de cette indiscrétion. Lise, malgré elle, dût présider le repas. Elle s'en plaignit à son frère, qui s'excusa de mauvaise grâce, assurant que ces incidents ne se renouvelleraient plus.
Une circonstance fâcheuse privait Lise précisément alors de l'appui de ses bons voisins :
M. Werner, atteint d'une grave ophtalmie, avait dû se rendre à Paris pour y suivre un traitement ;
sa femme l'avait accompagné, laissant la pauvre Lise livrée à ses propres forces.
Malgré les promesses plusieurs fois renouvelées, Lassagne cependant s'insinuait progressivement, et, par un émoussement qu'amène l'habitude, lise se familiarisait avec le désagrément de le rencontrer; elle n'éprouvait plus à son aspect la même insurmontable révolte. Elle pouvait prendre sur elle de lui répondre avec calme, parfois même elle accordait un sourire de complaisance à ses pantalonnades. Un soir de Noël, au retour de la messe de minuit, elle trouva son frère et Arsène qui l'attendaient près de la table chargée d'un pâté de foies gras, de pâtisseries et de fruits. La petite salle était brillamment éclairée, décorée de bouquets et de guirlandes de verdure : jamais la triste maison n'avait eu un tel air de fête.
— C'est Arsène qui a tout apporté, tout dressé à ton intention, s'écria Arthur très joyeux ; détache ton chapeau et ton manteau, et viens faire réveillon avec nous... Ce sera bien gentil.
Elle murmura quelques remercîments pour Lassagne et essaya de s'excuser ; mais elle vit un si vif désappointement, une contrariété si marquée sur le visage asombride son frère, qu'elle eut peur de provoquer une scène et prit place à table. Arsène n'avait rien dit; il se montra reconnaissant de sa condescen-
dance, et tous les deux, Arthur et lui, semblèrent prendre à tâche de l'en récompenser par leur bonne tenue; ils lui portèrent des toasts aussi corrects que le permettait leur nature. A mesure cependant que se succédaient les verres de vin de Champagne, la gaîté devenait plus bruyante, les plaisanteries plus incompréhensibles pour Lise; un malaise s'emparait d'elle. Les regards incendiés, les joues enluminées d'Arsène, sa tendance à rapprocher sans cesse sa chaise de la sienne, finirent par lui causer un vif sentiment de crainte ; elle se leva pour se retirer. Ce fut un cri de protestation. S'en aller en plein souper, quand la fête commençait à peine ! Il fallait attendre au moins la messe de l'aurore. Lassagne lui proposa effrontément d'aller dire cette messe dans sa chambre, et, d'une voix avinée, il commença à psalmodier quelques fragments liturgiques accrochés au hasard dans sa mémoire. De plus en plus effrayée, elle se dégagea de la main de son frère qui voulait l'obliger à s'asseoir de nouveau et gagna la porte. Arthur, dont les mouvements étaient alourdis et incertains, ne put la retenir; mais Arsène, plus agile, la saisit par la taille. Au contact de ce bras insolent, Lise indignée le repoussa avec force ; il ne fit que rire et resserra l'étreinte qui rapprochait sa figure de celle de la jeune fille. Elle cria : — Défends-moi, Arthur... Arthur I
Et elle se mit à appeler Françoise, mais la vieille femme, assez sourde d'ailleurs, s'était allée coucher dans sa mansarde et ne pouvait lentendre. Arthur, qui d'abord avait ri, se fâcha et commanda à Arsène de laisser Lise tranquille :
— Lâjche-la ! entends-tu?... c'est assez... Je te dis de la lâcher!... C'est ma sœur... Je te défends de la toucher I
L'autre n'écoutait pas.
— Il me faut un baiser pour rançon... Je ne vous lâcherai pas sans un petit baiser ou deux, ma belle I 11 y a assez longtemps que je subis vos rebuffades... vos mépris... Aujourd'hui, c'est mon tour I... je vous tiens I
Et il s'efforçait de détacher les mains dont elle se couvrait la figure. Épouvantée, elle le frappa au visage et de nouveau appela son frère en sanglotant... Arthur voulut se lever et retomba. Lise, étouffée sous l'étreinte d'Arsène défaillait presque, lorsqu'un choc violent la délivra. Arthur avait réussi à se dresser sur ses pieds, et, saisissant une bouteille de vin de Champagne, il en avait asséné un coup de toute sa force d'ivrogne sur la tête d'Arsène. Aveuglé par le vin et par le sang, celui-ci lâcha prise et s'abattit par terre. Lise s'enfuit affolée, blessée elle-même au front par un éclat de verre. Elle n'y prit pas garde, non plus qu'à la
voix d'Arthur qui la rappelait avec ua rire hébété.
— Viens donc!... il ne te fera plus de mal... Il est maté, je te réponds... Allons! c'est fini, reviens!... Quand je te dis que c'est fini !
Lise passa en courant sans réveiller, près de Françoise, qui ronflait paisiblement, et s'enferma au verrou. Puis elle lava avec rage les mains et la joue qu'avaient effleurées les lèvres d'Arsène et seulement alors elle sentit quelque chose de tiède couler de son front. Elle alluma une bougie et se vit inondée de sang.
— Tant mieux, pensa-t-elle; ce n'est pas trop de mon sang pour effacer l'immonde baiser.
Elle tremblait de tous ses membres, la tête lui tournait ; elle se jeta sur son lit, essaya de recueillir sa pensée; la figure grimaçante d'Arsène, celle d'Arthur, hébétée par Tivresse, tournoyaient autour d'elle en un cauchemar éveillé. Elle avait envie de crier, de se débattre comme si encore elle était en leur pouvoir; la fièvre courait dans ses veines, hallucinait son regard. Cependant le sang qu'elle perdait, l'eau froide dont elle renouvelait les compresses finirent par calmer l'excitation cérébrale; peu à peu ses idées s'éclaircirent, se condensèrent en une seule très précise et très ferme : quitter cette maison. A peine cette pensée lui fut-elle venue que sa résolution fut prise. Elle se leva, tout étourdie
et chancelante, ouvrit ses tiroirs, réunit ce qu'elle avait d'argent, quelques souvenirs auxquels elle attachait du prix, les objets de première nécessité, et les rangea dans un sac de voyage, puis, enveloppée d'un manteau, la tête couverte d'un chapeau qui cachait son front ensanglanté, doucement, sur la pointe des pieds, elle traversa la chambre de Françoise, que le frôlement de la lumière sur ses paupières réveilla à demi.
— Est-ce vous, mam'selle Lise?
Doucement, elle murmura :
— C'est moi, n'ayez pas peur... J'ai oublié un livre en bas.
La vieille retourna la tête contre le mur et Lise passa. La maison muette était noire comme un caveau. Elle souffla la bougie et commença à descendre lentement, attentive à ne faire aucun bruit. Par les baies ouvertes de l'escalier, la blanche réverbération de la neige qui tombait molle el silencieuse l'éclairait seule; elle s'appuyait au mur par peur de tomber sur les marches que l'éclaboussement du givre venu du dehors rendait glissantes. Arrivée en bas, elle vit qu'une ligne lumineuse rayait le corridor noir; en même temps, par la porte entre-bâillée de la salle s'échappaient une lourde fumée de tabac et une capiteuse odeur d'alcool, et, par instants, une voix rauque, assourdie,
parlait, à laquelle répondait un grognement ou un gros rire épais coupé de hoquets. Us étaient là encore, buvant toujours... Un instant, elle fut tentée de renoncer... L'odeur du tabac la prenait à la gorge et en môme temps la peur de tousser, d'être entendue, de retomber dans leurs mains. L'horreur même de cette crainte lui rendit le courage: mieux vaut la rue, même déserte et nocturne, que cette maison où elle se sent prisonnière et menacée! Aussi pâle, aussi légère qu'une ombre, elle se glisse furtive le long de Tétroit corridor, devant la salle entr'ouverte, elle touche la porte, ses doigts se posent sur la serrure, sur la clef qu'elle tourne avec précaution. Elle a grincé!... Tout son sang reflue... Elle prête l'oreille, éperdue; le plus insaisissable bruit, celui même de son cœur qui bat et du sang dans ses artères lui semble un tocsin retentissant qui crie : c Prenez garde!... Elle se sauve! » Rien! ils n'ont point entendu... La porte roule sur ses gonds, sans bruit ; elle se glisse dehors où la neige couvre le sol d'une épaisse couche blanche sans tache. Lise referme doucement la porte et respire longuement l'air glacé de la nuit. Sa main s'est crispée nerveusement sur la poignée de fer; un instant, elle ne peut l'en détacher... Puis, la peur la reprend, la talonne... Elle a cru entendre des pas dans la salle basse... des chaises remuées... Elle court, haletante,
dans la neige, éperdument, devant elle, sans autre idée que de fuir... tourne à droite, puis à gauche, elle ne sait pourquoi, au hasard!... Sa fuite doit être découverte ; il lui semble entendre un pas précipité derrière elle... L'impression est si forte qu'elle ne peut la supporter; brusquement elle s'arrête, se retourne... Elle aime mieux savoir... Rien! personne!... Mais, à la lueur terne du gaz, elle distingue la trace de ses pas dans la neige et le long sillon marqué par le frottement de sa robe : on peut la suivre à la piste. Elle reprend sa course égarée... Elle pourrait frapper à la porte d'un hôtel, demander l'hospitalité. Mais elle est connue dans la ville; comment expliquer sa présence dans la rue, à cette heure de nuit, sans accuser son frère!... Elle marche encore, plus lentement, épuisée, et se trouve enfln devant la gare^ encore fermée à cette heure... A droite, une lanterne rouge indique un poste de police... un asile au besoin... Tout à côté, il y a une guérite abandonnée où elle se réfugie et s'affaisse dans un évanouissement de fatigue et de froid.
Un chififonnier et sa femme, qui rentraient en se querellant aux premières lueurs de l'aube hivernale, la réveillèrent. Ils passèrent près d'elle sans la voir. Au son de leurs voix crai liées, elle se dressa en un sursaut de peur, essaya de se reconnaître, de discerner ce qu'il y avait de réel dans les songes
effrayants qui avaientiravaillé son lourd sommeil : la réalité égalait le rêve... Elle souleva ses membres raidis, son corps brisé; la tête lui faisait mal, le sol, les objets dansaient à ses yeux comme en un vertige... Le jour grandissait, elle se dirigea vers la gare... S'ils étaient là à l'attendre?.. . Mais non, personne... Peu d'instants après, le train rapide remportait vers Paris...
Alors seulement, elle se demanda ce qu'elle ferait en arrivant. Aux dernières nouvelles, M. et madame Werner étaient à Poitiers, près de Nicole, dont le ménage marchait toujours médiocrement, fâse allait donc se trouver dans un délaissement absolu, seule dans la grande ville effrayante. Mais elle connaissait l'hôtel où descendaient habituellement M. et madame Werner, et résolut de s'y faire conduire, de les y attendre, et d'agir ensuite d'après leurs conseils... Un grand vide obscur où elle s'enfonçait à l'aventure, un délaissement absolu^ l'impuissance de la faiblesse, voilà ce que son imagination lui représentait avec une force terrifiante, lorsqu'elle descendit péniblement du wagon de seconde classe où elle s'était trouvée voyager tout le temps avec les femmes de chambre d'une dame étrangère. Aussi sa joie fut grande quand, en arrivant à l'hôtel, elle apprit que M. et madame Werner étaient arrivés depuis l'avant-veille. Ce fut un cri de délivrance qui
s'échappa de ses lèvres et de son cœur! Elle s'élança dans les escaliers, et, sans attendre d'être annoncée, au grand scandale du domestique chargé de la conduire, elle fit irruption dans la chambre et se jeta dans les bras de madame Werner. On connaîtrait mal l'humeur de la dame si l'on pensait qu'elle fut reçue avec des paroles d'amour :
— Qu'est-ce que cela?... s'écria-t-elle, quand le saisissement lui permit de parler. D'où sors-tu?... Esi-ce que tu cours les grands chemins comme une demoiselle d'aventure à présent?... As-tu fait uu héritage, pour jeter ton argent sur les routes?... Enfin, réponds ; Qu'es^ce que ça veut dire?... On n'arrive pas ainsi chez les gens... comme un coup de vent... sans les avertir.
Lise pleurait sur son épaule, sans répondre; elle s'était attendue à cet accueil et n'en était pas troublée... Elle savait que, malgré ces bourrades, un cœur vraiment maternel battait contre le sien; ses sanglots ressemblaient à des spasmes; tout son pauvre être nerveux et frêle, surexcité par des émotions trop violentes, se détendait maintenant sans pouvoir se reprendre. Madame Werner, effrayée, la fit étendre sur une chaise longue, et, à force de soins assidus, parvint à ramener un peu de calme. Mais toutes les angoisses, le chagrin, les fatigues de la dernière nuit avaient marqué leur empreinte, et
rallération des traits était inconcevable. M. et madame Werner n'osaient l'interroger, tant ils la sentaient ébranlée. Cependant, quand un sourire effleura ses lèvres pâlies, madame Werner n'y put tenir :
— A quelle heure es-tu partie? Voyons I... As-tu seulement déjeuné?... Non, n'est-ce pas? Quand on est folle, on ne l'est pas à demi.
Quelques cuillerées de bouillon et un peu de via d'Espagne ranimèrent Lise assez pour qu'elle pût raconter les incidents de la veille et les causes de sa subite arrivée.
— Et maintenant, ajouta Lise, il me reste à vous demander votre aide pour chercher un asile... une maison religieuse où je puisse me trouver en sûreté et vivre ignorée.
— Un couvent?... pour toi?... s'écria impétueusement madame Werner; y songes-tu? Tu n'as pas plus la vocation que moi, ma pauvre petite I
— Je le sais bien, répondit Lise avec un faible sourire... mais, du moins... je me reposerai... je suis si lasse.
— Voyons ! voyons ! Ne faisons pas de folies, reprit la vieille dame, toute chagrine... Prenons le temps de la réflexion... Tu vas commencer par rester ici avec nous, tant que nous y serons... Après cela... on verra.
Lise connut rineffable douceur d une vie sans secousses ni terreurs; elle put s'endormir le sori sans épouvante, se réveiller sans désespoir. Elle se sentait entourée, protégée, et ne voulait pas penser à Tavenir. Trois mois passèrent vite dans le délice de cette paix inaccoutumée, puis, M. et madame Werner, fatigués de Paris, de la table d'hôte et des installations d'hôtel, se préparèrent à retourner chez eux. Lise ne pouvait les suivre. Il fut décidé qu'elle prendrait pension chez miss EUen Townwatt, qui habitait avec sa mère un petit appartement, dans les combles d'une maison de la rue de Babylone.
« Me voici installée, chère Nicole, écrivait-elle à madame de Feugrix, dans une petite pièce toute en longueur, si étroite, qu'en ouvrant les bras j'atteins presque d'un mur à l'autre. Tout au bout, la fenêtre est encadrée entre deux pans coupés, la cheminée à droite; à gauche, un vaste placard qui me sert de cabinet de toilette. Une petite couchette en fer, un fauteuil, une table et deux chaises, voilà tout le mobilier. Ce n'est pas somptueux, mais je ne suis pas gâtée par l'opulence; et puis, j'ai sous les yeux, de l'autre côté de la rue, un jardin immense, un vrai parc, tout grelottant encore, il est vrai, avec ses arbres dépouillés, dont les ramures déliées se détachent sur le ciel gris en fines hachures noires. Des corbeaux tournoient devant ma fenêtre; deux par deux, ils construisent leurs nids dans les plus hautes branches et les entrelacent adroitement; et, pendant qu'ils travaillent, ils jettent dans l'air de rauques croassements : c'est l'hymne au printemps de ces noirs amants. Un seul arbre porte six nids... toute une tribu installée près de moi. Je verrai les petits éclore et grandir. — Comment je passe mon temps?... Je vais à un atelier de peinture; on me trouve des dispositions, et j'espère, en travaillant beaucoup, acquérir sinon du talent, du moins une de ces petites capacités modestes qui se puisse utiliser, au besoin, comme un métier. J'ai le pressentiment que
j'aurai, quelque jour, une lourde charge à laquelle suffiraient difficilement mes modestes revenus. »
Quelques jours plus tard, elle écrivait encore ;
« Mes voisins, les pauvres corbeaux, sont en pleine déroute : des hommes sont venus armés de gaules et d'échelles, ils ont détruit tous les nids. La tribu bohémienne s'est dispersée avec de grands cris et des malédictions discordantes. Quel mal faisaientils? Je suis navrée de la barbarie humaine. Tu ne peux savoir comme je souffre de tout ce qui souffre ; le gémissement d*un enfant, ces pleurs éphémères, si tôt consolés, me font mal jusque dans les dernières fibres de mon être. J'ai le cœur au vif. Mais je travaille, et les jours passent. »
Lise recevait de temps en temps, indirectement, des nouvelles de son frère. Il avait installé près de lui Arsène Lassagne, et la petite maison au pignon pointu retentissait souvent de bruyantes orgies. Vers la chute du jour, on y voyait entrer des personnages furtifs, à figures équivoques, hommes et femmes de mauvaise mine, et jusqu'au matin le quartier était troublé par leurs chants, leurs cris, leurs querelles. A l'aube, ils s'en allaient, trébuchants, débraillés, et reptiles humains, gagnaient leurs repaires,
que nul ne connaissait. Il arrivait aussi qu'Arthur et son inséparable ami disparaissaient pendant des semaines. Un silence morne succédait aux tapageuses fêtes nocturnes. Ces absences jetaient Lise dans des transes : où pouvait-il être, sinon à Paris? Elle n'osait plus sortir, par crainte de le rencontrer, jusqu'à ce que son retour dans la maison paternelle lui fût enfin signalé.
A plusieurs reprises, par l'intermédiaire du notaire, Arthur lui avait adressé des demandes d'argent, peu importantes d'abord, plus considérables à mesure qu'elle se montrait plus libérale. A la fin, les exigences devinrent telles qu'elle dut résister. Arthur aussitôt fit mettre en vente la maison paternelle restée indivise entre sa sœur et lui. Lise donna l'ordre de la racheter secrètement. Dès qu'il sut le nom de l'acquéreur, Arthur déclara qu'il n'en sortirait que par la force. Lise n'était pas disposée à la lutte, elle autorisa son frère à demeurer dans sa maison, sous la condition formelle quil y habiterait seul et qu'elle ne serait plus à l'avenir le théâtre de scandaleuses débauches .
Il n'en tint pas compte, et il resta.
Madame de Feugrix habitait chaque année, un mois ou deux, Paris. C'étaient des moments délicieux pour Lise, car son amie ne pouvait se passer d'elle, et comme le général d'Aurevelle avait constaté son
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heureuse influence sur Nicole, il favorisait, en Tabsence de George, cette intimité, se réservant d'intervenir le moment venu, si, contre toute vraisemblance^ la passion de son flls survivait à ses longs séjour* à l'étranger et à la multitude d'impressions nouvelles qu'il avait dû y recueillir. Il savait d'ailleurs que Lise ne lencourageait en rien, et il se fiait à sa délicate et fière réserve.
Les mois succédèrent aux mois ; pendant deux années, Lise mena cette existence paisible et labo rieuse. Vers la fin de la seconde année, il arriva qu'un soir, à l'Opéra où madame de Feugrix l'avait emmenée, elle aperçut en face d'elle, aux premières loges, M. d'Esparvis ; tout son sang reflua au cœur. Elle prit sa lorgnette et se donna l'acre plaisir de le contempler, du fond de la baignoire qu'elle occupait avec Nicole et le général d'Aurevelle. L'émotion faisait trembler sa main qui soutenait à peine la lorgnette.
— Ah! ah!., je t'y prends... à convoiter le bien d'autrui, lui souffla Nicole dans l'oreille.
Elle laissa retomber sa main sur ses genoux :
— Je le trouve changé... maigri... N'a-t-il pas quelques cheveux blancs sur les tempes ?
— Fort possible... Il tourne au patriarche, comme M. de Feugrix... Dame!., un enfant tous les ans... deux filles déjà, et un garçon en espérance...
— Je ne le savais pas à Paris.
— Ni moi.
Ëile se tourna vers son père qui lui apprit que M. d'Espar vis venait d'être nommé à Vinœnnes.
— Nous le verrons alors... il nous amènera sa femme.
— C'est elle qui est avec lui ce soir... je la reconnais.
— Elle-même, ainsi que sa majestueuse mère et le petit papa Sarlout... Il doit bien s'amuser Bertrand. Comme les hommes changent I
— Elle est toujours belle, Victoria...
— Énorme, ma chère, empâtée, alourdie...
— Toujours belle, aiQrma pensivement Lise.
— Un bel éléphant blanc, si tu veux... Elle pourrait figurer avec honneur au Jardin d'acclimatation.
Lise n'osa reprendre la lorgnette, mais, sans cesse, à la dérobée, ses yeux se tournaient vers cette loge par une involontaire attraction. Il y avait pour elle une joie cuisante à revoir Bertrand ainsi à l'improviste et en même temps elle éprouvait un étonnement singulier de retrouver si tranquille, si reposé, avec cet air indifférent et distrait, celui qu'elle avait quitté en de tragiques moments et dont l'image gravée au fond de sa mémoire était empreinte d'une si poétique et ardente mélancolie... M. d'Esparvis
ne se savait pas observé, il ne s'attendait nullement à rencontrer Lise ce soir-là, et tout dans son attitude, dans l'expression du visage, révélait le paisible bienêtre d'un homme qui compte, dans des conditions prévues et familières, passer quelques moments d'un plaisir modéré. Il n'avait rien d'un amant foudroyé, ni d'un époux tristement résigné, gardant au cœur en secret un immortel regret. Parmi les hommes les plus cruellement déçus dans leurs rêves, il en est peu qui pourraient, pendant plusieurs années, garder sans se relâcher un instant l'expression désespérée des grandes douleurs. Il n'y avait rien que de juste et de naturel dans la simplicité aisée de Bertrand d'Esparvis, dans le sourire de bonne humeur qui éclairait par moments ses traits accentués. Il était fort naturel aussi qu'il se penchât vers sa femme à plusieurs reprises et échangeât avec elle quelques mots d'un air d'intimité. C'était chose ordinaire, insignifiante, et qui n'attestait rien de plus qu'une entente suflDlsamment cordiale et des procédés d'homme bien élevé. Mais, pour Lise, l'heure néfaste de la séparation était toujours présente : c'était d'hier l'inoubUable déchirement, les protestations désolées, les appels passionnés; rien n'était venu l'en distraire. Le mariage même de Bertrand n'avait été qu'une souffrance abstraite, lointaine, évanouie dans le vague, et voilà que subitement ce mariage
revêtait à ses yeux une réalité : chaque sourire de Bertrand, chaque mot chuchoté à Foreilie de sa femme, lofleasaient comme une trahison envers le pauvre amour d'autrefois. Et quand, à un certain moment, M. d'Esparvis releva la mantille que Victoria avait laissée tomber et la lui mit doucement sur les épaules, elle ne put retenir un gémissement et se jeta en arrière en fermant les yeux. Nicole se pencha vers elle :
— Souffres-tu? Veux -tu partir ?
Elle ne répondit pas.
Comme elle se sentait oubliée, perdue dans la nuit des choses finies, disparue, morte ! Elle était là pourtant, près de lui, Taimant toujours et digne au moins d'un regret. Et cette Victoria, si placidement triomphante, avait-elle un seul jour songé au pauvre cœur déchiré quelle tenait écrasé sous ses pieds? Il lui venait des pensées de colère, de jalousie folle, presque de haine ! Comme elle aurait voulu les faire souffrir tous les deux, les troubler dans la béatitude de leur ingrate et égoïste félicité ! Mais que pouvaitelle ? Elle n'avait d'autre arme que sa douleur et sa beauté. Oui I sa beauté I Elle se souvint qu'elle était belle, et, subitement dressée par une impulsion irrésistible, elle apparut toute droite et pâle en sa toilette blanche sur le devant de la loge, avec ses grands yeux sombres, subitement creusés, agrandis
par rintensité d'un désir presque fou, insensible aux regards curieux comme à l'admiration du public, possédée de son unique pensée. Elle était si belle dans ce sombre rayonnement de la passion qu'en un instant toutes les lorgnettes se tournèrent vers elle : Bertrand avait suivi le mouvement et elle eut l'incomparable, la poignante joie de le voir s'arrêter, stupéfié par la surprise, de sentir son regard l'envelopper tout entière, la reconnaître, l'aimer. Oh I oui, c'était de l'amour,... cette morsure aiguë et délicieuse du long regard immobile, tenace, qui la tenait là, haletante, étouffée d*émotion, c'était de l'amour... Il l'avait vue, enfin ! enfin I II l'avait reconnue, et ill'aimait... Dieu merci, il l'aimait toujours I quel délice ! quel bonheur ! Elle se renversa avec un sourire éperdu, et, dans un long soupir, elle s'évanouit.
Quand elle revint à elle, elle était au foyer, appuyée contre la poitrine de Nicole. Le général d'Aurevelle lui faisait respirer des sels...
Durant le trajet de retour, dans la voiture, la voix de Nicole lui arrivait assourdie, comme atténuée par une incommensurable distance. Elle était si loin d'elle, si loin de tout, soulevée, emportée dans un ravissement ineffable, par la brûlante, dé-^ licieuse sensation de ce long regard extasié qui l'était venu frapper en plein cœur à travers la salle
banale, la foule indifférente ! Des fragments de mélodie flottaient dans sa mémoire, une surtout, une phrase de Torcliestre où les violoncelles sanglotants avaient accompagné le regard de Bertrand, l'avaient porté jusqu'à son cœur. Cette ivresse dura toute la nuit.
Le matin, le dégrisement se fit rapide. Qu'avaitelle fait ? quelle folie perverse d'aller troubler Bertrand dans la possession de son médiocre bonheur ? Que pouvait-elle être pour lui?... Il devait l'oublier. Elle ne devait plus le revoir.
Le soir, en rentrant chez elle, elle eut la confusion de trouver la carte du capitaine d'Espar vis. 11 était venu et reviendrait. Elle se promit bien de ne jamais le recevoir, et comme, sur ces entrefaites, madame de Feugrix se trouvait obligée d'avancer son départ pour le Poitou, et que chez elle seule^ ment elle aurait pu rencontrer Bertrand, elle se flatta de ne plus le revoh*.
Une après-midi de printemps où elle se promet nait aux Tuileries avec miss EUen, elle l'aperçut cependant tout à coup devant elle. 11 lui sembla que les arbres tournaient et que le sol tremblait. M. d'Esparvis s'approcha; elle n'aurait pu dire plus tard comment il se fit que leurs mains se trouvèrent unies par une impulsion irrésistible plus prompte que la pensée. La voix de Bertrand l'attendrissait
indiciblement ; il se plaignit de ses visites infructueuses, sollicita la permission de se présenter chez elle de nouveau... Elle bégaya des syllabes confuses qui n'étaient ni un assentiment ni un refus... mais ce trouble éperdu, cette brûlante rougeur qui incendiait ses joues, le frémissement de ses lèvres, parlaient assez; le fidèle amour transparaissait à son .insu...
Cependant miss Ellen s'extasiait :
— Oh I le joli baby ! c'est une fille à vous, capitaine, je suis sûre. Elle vous ressemble I
Seulement alors. Lise remarqua une blonde fillette de trois ou quatre ans qui se balançait sur un pied, la tête câlinement appuyée contre la main de son père :
— Elle a les yeux de sa mère ! dit-elle très bas. Et longtemps, pensivement, elle contempla l'enfant...
Puis, comme la fillette tendait vers elle ses lèvres roses, elle se baissa, la baisa doucement, et saluant Bertrand d'un faible sourire^ elle s'éloigna.
Un matin, miss Ellen entra chez Lise, une lettre à la main ; Lise reconnut récriture et Touvrit avec un soupir, pressentant quelque nouvelle demande d'ai^ent. Mais, dès les premiers mots, elle pâlit et le papier trembla dans sa main : « Ma sœur, je suis très malade, infirme, peut-être pour la vie. Mes amis m'ont abandonné... Le seul qui m'ait jamais aimé, Arsène, a quitté la France et n'y peut revenir... Je suis seul, sans soins, sans argent, et je souffre des tortures sans nom... Si tu ne viens pas me soigner, il ne me reste d'autre ressource que l'hôpital... J'aime mieux la mortl A toi de choisir.