‹ Amour de jeune filleChapitre 3 sur 3 · ARTHUR · texte numérisé non relu

ARTHUR

Lise resta longtemps immobile, sans paroles, presque sans pensée. Tout, elle élait prête à tout pour secourir Arthur, sauf à retourner près de lui. Cette seule pensée la soulevait de dégoût... Elle écrivit à M. Werner pour le prier de prendre des informations et de subvenir, s'il y avait lieu, en son nom, au plus pressé. Ce que voulait Arthur sans aucun doute, c'était de l'argent; si réellement il était malade et avait besoin de soins, elle proposait de mettre près de lui une garde expérimentée et s'engageait à subvenir à tous les frais. Le devoir, pensait-elle, n'exigeait rien de plus.

Elle attendit donc sans trop d'anxiété la réponse de M. Werner, qui ne tarda pas à arriver : elle confirmait entièrement la lettre d'Arthur; tout était déplorablement vrai. Atteint d'une maladie de la moelle épinière que devait rendre inexorable le mauvais état général de la santé, il était paralysé d'une moitié du corps et ne gardait libres que la tète et les mains.

Infirme, ruiné, les compagnons de ses misérables plaisirs l'avaient abandonné. Arsène Lassagne avait dû s'enfuir à la suite d'une rixe où il avait frappé d'un coup de couteau un agent de police; l'agent était mort, Arsène ne pouvait songer à rentrer en France.

<k J'ai trouvé ton frère plus aigre, plus arrogant

que jamais, écrivait M. Werner, livré aux seuls soins d'un ancien garçon de café, sans place, un détestable sujet sous tous les rapports, qui l'exploite, le brutalise et le flatte tour à tour... Je lui ai fait part de tes intentions généreuses et du désir que tu avais de placer près de lui une sœur garde-malade. Il s'est aussitôt emporté, a tempêté, juré; il ne veut autour de lui ni « béguine, ni patenôtres, ni môœeries religieuses d'aucune sorte... Que si ton dévouement et ta conscience ne t'inspirent rien de mieux pour ton frère, il te prie de le laisser tranquille et assure qu'il crèvera bien sans tant de cérémonies. » J'ai essayé de le raisonner; impossible I Il m'a répondu par des paroles rageuses, folles, impies, que je ne puis transcrire; après quoi, il est retombé sur son lit, exténué, presque sans mouvement. Hier, il était plus calme. J'en ai profité pour lui proposer un infirmier, un brave homme que je connais, ancien soldat, employé aux ambulances pendant la guerre et qui me semblait convenir admirablement... Il a refusé, sans violences, mais avec un entêtement froid et amer.

« — Je comprends à merveille, m'a-t-il dit, que mademoiselle Dauny, ma sœur, désire s'acquitter de ses devoirs envers moi par procuration, sans rien sacrifier de ses aises et de ses plaisirs; elle a de l'argent, elle peut, sans beaucoup se gêner, payer

des mercenaires qui feront de moi ce qu'il leur plaira ; elle se donnera ainsi une belle altitude et se glorifiera devant Dieu et devant les hommes. Le malheur est que je ne veux pas de ses aumônes et que je lui retourne son mépris; j'ai besoin d'encouragements, d'affection, pour m'aidera souffrir; elle m'offre de l'argoit : qu'en ferais -je dans l'état où je suis? Tout décidément, je n'ai besoin ni d'elle ni de personne pour ce qui me reste à faire... Danreau me suffit. >>

» Danreau, c'est ce vagabond, ce mauvais drôle qui s'est installé chez lui sous prétexte de le soigner. Je ne puis te cacher, ma pauvre enfant, que j'ai emporté de cette entrevue une impression sinistre ; il y avait une menace dans ses dernières paroles; la mcttra-t-il à exécution?... J'en doute... D'ailleurs, j'ai vu ce Danreau, j'ai intéressé sa responsabilité par des menaces et des promesses. Plusieurs fois par jour, j'envoie un de mes domestiques surveiller ce qui se passe ; on tient hors de la portée de ton frère tout ce qui pourrait être nuisible. Pourtant, la situation est dangereuse, car cet homme est capable de tout, et s'il voyait quelque intérêt à favoriser les mauvais desseins de ton frère, il n'hésiterait pas. »

Lise fut atterrée: que ne lui avait-il pas coûté déjà, ce déplorable Arthur? Et voilà qu'il réclamait

le seul bien qui lui restât, sa liberté. Si encore elle eût pu croire qu'il désirait sa présence par un vrai besoin de tendresse, un désir d'aimer et d'être aimé? Elle connaissait trop la sécheresse, l'égoïsme de ce cœur usé, dépravé, avili. Il la voulait près de lui par instinct de tyrannie, pour obtenir plus sûrement la satisfaction de ses caprices, pour être mieux soigné, mieux obéi, et pour le barbare plaisir de la faire souffrir un peu des maux qu'il endurait lui-même. Lise savait cela et ne pouvait se faire illusion.

— Mais son âme?

Lise y pensait avec angoisse, à cette âme ténébreuse, cette âme depuis si longtemps perverse» Qui donc y ferait pénétrer quelque rayon de l'éternelle vérité? Qui s'efforcerait d'y ranimer une étincelle de foi, un repentir, une espérance? Faisaitelle tout son devoir en abandonnant ce malheureux à des mains étrangères, en laissant vivre dans la rage du désespoir, mourir dans une haine impie ce compagnon de son enfance, le fils de son père et de sa mère? Était-ce là ce qu'ils auraient attendu d'elle? La tâche pourtant lui apparaissait au-dessus de ses forces. Miss Ellen la suppliait de résister :

— Ne cédez pas, ma chère ; vous vous en repentiriez... Il y a une présomption condamnable à prendre un fardeau que nul ne pourrait porter...

Dear Lizzy, ne pensez plus à un sacrifice si extravagant... Venez déjeuner; il n'y a rien de meilleur qu'une tasse de thé pour faire voir clairement les choses.

Docile, Lise s'était levée et la suivait; mais, au moment de quitter la chambre, elle s'arrêta et se jeta, tout en pleurs, au cou de la vieille demoiselle.

— Vous savez bien que je vais partir! Adieu, adieu, chère miss EUen... Il m'appelle, ma place est près de lui.

— Dieu vous bénisse, enfant, s'écria miss Townwatt émue; vous êtes vraiment une trop bonne et chère créature I

Après trois années, Lise, étourdie, brisée par la précipitation du départ et la fatigue du voyage, moins encore que par le trouble de son âme, rentrait dans sa ville natale, sa ville noire, basse, étouffée entre ses remparts inflexibles. C'était l'heure de la promenade ; la musique jouait sur la place d'Armes, et les cuivres stridents évoquaient un monde de souvenirs, — souvenirs d'enfance, souvenirs d'adolescence, courtes joies, longues peines, bonheur entrevu, à jamais évanoui, deuils, catastrophes. Chaque coin de rue lui parlait; c'est l'hôtel de ville avec le léger clocheton de son beffroi, l'église Saint-Pierre et sa massive tour, l'eau noire

du canal d'un cours si lent qu'il semble immobile; puis, voici la rue de Paris, toute droite jusqu'au rempart, jusqu'au pont-levis défendant la porte voûtée, et voici maintenant la maison, la petite maison au lourd pignon massif. Lise leva les yeux vers la façade vieillotte et fripée, qu'elle s'étonna de trouver si étroite, si exiguë entre les hauts bâtiments de l'arsenal qui l'écrasent, et la large grille enguirlandée de lierre de la maison Werner. Sa mémoire la lui représentait plus grande, moins décrépite ; il semblait qu'elle se fût affaissée et racornie depuis son départ. En revanche, les arbres du jardin voisin avaient grandi et le lierre était si touffu qu'on apercevait à peine a travers le feuillage la façade blanche de la villa.

Lise descendit de la voiture; aussitôt la porte de la vieille maison cria sur ses gonds rouilles et s'ouvrit sans qu'elle eût sonné; on l'attendait, car elle avait d'avance annoncé son arrivée.

— Comment va mon frère?

— Toujours doucement, mademoiselle. Un peu mieux pourtant.

C'était le domestique de M. Werner qui lui répondait. Pendant qu'on déchargeait la voiture, Lise n^onta lentement l'escalier aux marches ébréchées, humides, mais son pied les reconnaissait d'instinct ; elle ouvrit l'antichambre obscure et entra chez son

a36 AMOUR DE JEUNE FILLE

frère. Couché dans ce même lit où elle avait vu expirer successivement son père et sa mère, il toussait avec irritation.

— C'est toi?... enfin I... Comme tu arrives tard! gémit-il.

— Je n'ai pas perdu de temps... J'avais bien des choses à régler. Comment te trouves-tu ?

— Est-ce que cela se demande?... C'est écrit sur ma figure, répliqua-t-il avec aigreur. N'ai-je pas une belle mine?

— Tues bien pâle... amaigri... Tu as beaucoup souffert ?. . .

— Le martyre... C'est monstrueux ce que j'endure... On dirait que des chiens rongent mes os depuis le dos jusqu'aux talons... Et l'on me dit que cela peut durer des années... Agréable perspective !

C'était un spectre hâve, creusé, livide; les joues flasques, comme une draperie détendue, formaient autour de la bouche des plis qui grimaçaient, et les lèvres tirées découvraient sous la moustache les dents jusqu'aux gencives. Il releva la manche de sa chemise et tendit son bras de squelette, avec sa longue main décolorée, dont les ongles trop longs ressemblaient à des griffes.

— Est-ce un homme cela?... Un bras d'homme?,.. Voilà où j'en suis,

— Quand a commencé ta maladie?

— Est-ce que je sais?... C'est venu peu à peu... J'ai fait une chute de cheval Tannée dernière, et depuis cela j'ai toujours souffert... J'espérais aller mieux... Ah ! bien, oui... quand le diable vous tient, il ne lâche pas sa proie... Et puis, seul, sans soins...

— Tu aurais dû m'avertir plus tôt, murmura Lise timidement.

Elle ne savait trop si elle pensait ce qu'elle disait, mais elle avait le cœur touché de compassion et elle sentait qu'elle devait répondre quelque chose.

Arthur eut un rire amer :

— Allons donc!... Tu as eu déjà assez de peine à te décider... Tu aurais bien voulu m'affubler d'une bonne sœur... et te débarrasser de moi ainsi... Je ne me paie pas de cette monnaie d'Escobar...

Lise rougit,

— Tu aurais été mieux soigné... Je suis partie dès que j'ai connu ton refus... Il n'y a pas huit jours que tu m'as écrit ta maladie...

— Huit jours ! s'écria-tr-il avec colère; cela te semble peu de chose, huit jours... à toi qui te portes bien, qui vas et viens à ton gré, qui bois, qui manges, qui dors... Tu ne sais pas ce que c'est que huit jours pour un malheureux étendu comme moi sur un chevalet de torture et qui compte chaque minute par une souffrance, par une rage, une impuissance, une malédiction...

Lise, effrayée de sa violence, essaya doucement de le calmer ; mais il s'exaltait encore plus :

— Non, tiens, ne viens pas me prêcher la patience, . . la résignation... J'ai horreur des bons conseils, des béates consolations de ceux qui ont toutes leurs aises dans la vie... — Et surtout (il se dressa sur son lit dont les draps défraîchis et fripés pendaient de tous côtés), surtout, vois -tu, ne va pas me dire jamais que c'est ma faute si je souffre... que je ne serais pas où j*en suis si j'avais mené une autre vie!... Je devine ta pensée... c'est cela que tu te dis en toi-même : « Tant pis pour lui... c'est sa faute I » Eh bien ! c'est horrible d'insulter sur son grabat un misérable qui agonise : — « Voyez comme je me porte bien, moi!... Mais aussi je suis vertueuse I » Ne me dis rien de pareil, je ne le supporterais pas...

Malgré les douces protestations de sa sœur, il continua :

— C'est que je les connais, moi, les gens de bien, dévots et dévotes, tous impitoyables.

— Je ne te ferai ni reproches ni morale, Arthur... Ce que j'ai à cœur, c'est de te bien soigner; tu m'aideras, n'est-ce pas? Et tu ne m'en voudras pas si je suis d'abord gauche et maladroite... J'ai tant d'envie de te soulager, mon pauvre frère I

D'un ton radouci, il répondit :

— C'est bien ; tu es une bonne fille, je le sais... Elle redressa ses oreillers :

— Il me semble que tu es bien mal couché.

— Horriblement !... C'est toujours ainsi ! Une fois jeté là comme un paquet, il faut que j'y reste, fussé-je assis sur des rasoirs.

En peu d'instants, le lit fut réparé. Arthur rafraîchi, le front baigné d'eau de Cologne, se laissa retomber sur les oreillers avec un soupir de bien-être. Alors, Lise lui servit son souper, auquel elle assista sans 'y prendre part, car elle avait le cœur trop étouffé. Le soir venu, la tête d'Arthur s'inclinait pour le sommeil.

— Bonsoir ; je n'ai plus besoin de toi, tu es peut-être fatiguée.

— Un peu... Dors bien, Arthur !

— Bonsoir !

Elle allait sortir, il la rappela.

— Embrasse-moi, si je ne te dégoûte pas...

— Mais non, grand baby... pas du tout. Tâchons de nous aimer, Arthur, afin que nos peines nous semblent plus légères.

Il grommela avec un embarras bourru :

— Oui, oui... pourvu que je dorme!... J'aurai tous les beaux sentiments du monde, si seulement je passe une bonne nuit.

Lise, assurée que son frère avait tout ce qui était

nécessaire, avertit le domestique qui devait coucher près de lui la nuit, et se retirait quand Arthur la rappela encore,

— Lise I... Je... te remercie d'être venue... quoique ce n'ait pas été de très bonne grâce.

Elle lui sourit, puis dans un épuisement de l'esprit et du corps, elle gagna sa mansarde, suffoquée dès Iqb premiers pas par une odeur écœurante de tabac et de musc concentrée dans cette pièce qu'on n'avait pas aérée depuis longtemps. Elle s'empressa d'ouvrir la fenêtre toute grande et se pencha au dehors sur la rue sombre, où de rares becs de gaz jetaient une insuffisante clarté. Ses souvenirs de nouveau l'assaillirent ; c'est de là qu'elle voyait autrefois, aux premières lueurs du matin, accourir, clairons en tête, le bataillon de chasseurs et la moustache blonde du capitaine d'Esparvis.

Son cœur se gonflait de tristesse; elle s'éloigna, prit le bougeoir et fit avec défiance le tour de la petite chambre. Rien, au premier aspect, n'était changé, pourtant un air de flétrissure, de délabrement était épandu partout; un coin de rideau pendait, arraché des anneaux, une chaise était boiteuse, des taches maculaient le plancher, si soigneusement frotté autrefois; une couche de poussière coagulée par diverses substances gluantes souillait les tables. Quels hôtes suspects avait abrités cette chambre?

Lise retourna s'appuyer à la fenêtre pour y attendre le jour. Un invincible dégoût Téloignait de ces objets salis par d odieux contacts ; jusqu'à ce que tout eût été remis à neuf, nettoyé, renouvelé, elle ne voulait pas en approcher.

Triste, mais forte, avec une confiance de pouvoir être utile à ce pauvre être dégradé à la face cadavéreuse qui était son frère, elle songea aux moyens de le soulager, aux améliorations à introduire dans l'organisation intérieure. Tout serait tenté pour amener la guérison, on appellerait les meilleurs médecins, on l'entourerait de soins. Et elle l'aimerait!.,. Oui!... elle l'aimait déjà, une infinie pitié avait vaincu toutes ses répugnances. Elle ne se souvenait plus des offenses, toute à cette miséricorde qui attire les âmes tendres vers ce qui souffre.

Cependant ses idées vacillaient et la fatigue physique triompha du dégoût. Son manteau de voyage étendu sur le lit, tout habillée, elle s'y jeta vaincue. Avant de se fermer, ses yeux à demi clos, s'arrêtèrent sur le Christ resté suspendu par un bras à la muraille, et sur la petite Vierge de plâtre, toujours debout sur son socle noir ; les deux poignets avaient été brisés; les mains avaient disparu, mais le geste encore bénissait, et Lise s'endormit sous cette bénédiction.

Ce que furent près d'Arthur les jours, les se-

maines, les mois qui lentement se succédèrent l'un à l'autre, on peut difficilement l'imaginer; à quel point elle dut faire le sacrifice d'elle-même, de ses goûts, de sa volonté aux fantaisies du misérable infirme, mal payée par de lâches gémissements, par d'injustes plaintes; combien elle dut s'armer de patience pour rester insensible à toutes les rebufiades et se rendre indispensable par sa ferme raison, par une douceur d'âme incomparable. Toute à sa tâche, elle vivait au jour le jour, soutenant à force de soins la chétive et précaire existence de son frère... Quelquefois, dans une chaise roulante, elle l'emmenait, quand la saison le permettait, respirer un air plus vif hors la ville. Une après-midi de février, elle revenait ainsi d'une de ces promenades et, arrêtée devant la maison, elle s'efforçait d'en faire franchir le seuil à la lourde chaise, aidée d'une robuste servante, qui l'accompagnait toujours. La porte était étroite et c'était une affaire difficile d'y introduire la chaise de l'infirme. Arthur s'impatientait :

— Dh*e que c'est chaque fois la même chose !... Vous êtes là, deux, devant cette porte, sans pouvoir enfiler le milieu, il me faut rester des heures en spectacle pour tous les badauds...

Les badauds en ce moment étaient représentés par un enfant de quatre ans, qui jouait dans le ruisseau avec un chien...

Lise essayait de Tapaiser :

— L'entrée est si étroite !... et la marche si haute.

— Qu'on les change ou qu'on me laisse moisir dans ma chambre!... C'est une honte d'exposer ainsi un infirme à la risée publique !

Lise, les muscles tendus par l'effort, les joues empourprées, la respiration un peu essoufflée, ne parvenait pas à soulever une des roues mal engagée, quand une main robuste dégagea la chaise et la poussa vigoureusement dans l'allée. Elle s'était retournée surprise, presque effrayée, elle jeta un cri. de joie :

— George I... Est-ce bien vous? Mon cher George!...

Elle lui tendit les deux mains qu'il prit et serra dans les siennes, pendant que la servante installait Arthur dans la salle basse où il attendait chaque jour l'arrivée du domestique de M. Werner qui aidait à le hisser dans sa chambre.

— Oh! Lise, qu'il y a longtemps... longtemps que je désirais vous revoir... C'était une fatalité, tout s'y opposait : maladies, incidents diplomatiques, missions, tous les éléments étaient conjurés contre moi... Et maintenant que me voici... je tremble de la crainte que vous n'ayez aucun plaisir à me voir!...

— Fi donc, George!... Avez-vous appris à mentir dans votre diplomatie ?... Ai-je tant d'amis pour me montrer ingrate envers le meilleur, le plus fidèle?...

— Lise, cria aigrement Arthur, veux-tu donc que j'étouffe en me laissant ainsi enveloppé de fourrures près de ce poêle?... On voit bien que tu es à ton aise, toi, avec ton léger manteau.

Bien léger, en effet, le vieux manteau usé de Lise qu'elle n'avait pas songé à remplacer pour pouvoir donner à son frère une chaude peUsse fourrée. Elle se hâta de l'en débarrasser en s' excusant :

— C'est George... George d'Aurevelle... qui est venu, dit-elle avec un air joyeux.

— Ce n'est pas une raison, je pense, pour que j'étouffe.

George s'était approché :

— Je suis fâché, Arthur, de vous trouver si souffrant.

— Souffrant! c'est un euphémisme... Martyrisé, torturé, voilà ce qu'il faut dire... Vous voyez un bel échantillon des miséricordes de la bénigne Providence, qui châtie ceux qu'elle aime... C'est, du moins, ce que l'on s'efforce de me persuader... comme consolation... Je vois que vous avez, en ce qui vous concerne, échappé aux libéralités célestes... et je me permets de vous en féliciter.

Lise écoutait sans s'émouvoir, habituée à de pareils discours.

Elle offrit à son frère un verre de vin de Malaga et quelques biscuits. Il les prit d'un air soupçonneux.

— Qu'est-ce que ce vin?... Et ces biscuits, je suis sûr qu'ils ont plus de quinze jours !

— Veux-tu qu'on en aille chercher d'autres?...

— Mais non, mais non, s'écria-t-il avec agacement; je n'aime pas le gaspillage, tu le sais bien... Ne me fatigue pas exprès...

George essaya de lui dire quelques mots d'espoir, d'encouragement. Mais il ne réussit qu'à l'irriter ; il se répandit en plaintes détournées contre sa sœur et en violentes injures contre les médecins. Lise l'écoutait avec douceur.

— Arthur, je t'en prie, ne t'agite pas ainsi... tu auras la fièvre ce soir...

— Est-ce ma faute?... Tu sais bien que tout incident m'énerve, me surexcite... tout... tout!

Il se jeta en arrière d'un air excédé. La présence de George lui était désagréable; son amour-propre souffrait devant lui, et, de plus, il était jaloux de la joie de Lise... jaloux de la figure virile, de la forte carrure de George, de cet ensemble robuste et sain à côté de son propre délabrement. George devina sa malveillance*

— Je crains de vous fatiguer et d'ajouter ainsi à vos souffrances, dit-il en prenant congé.

— Excusez-moi, reprit Arthur un peu honteux de sa grossièreté; un malade est un personnage fâcheux, et...

— Un malade a tous les droits.

Et s'adressant à Lise :

— Nevous reverrai-je pas? demanda-t-il tout bas.

— Vous restez un peu de temps ?

— Quelques jours seulement.

— Venez demain, vers deux heures... C'est le moment de la sieste pour Arthur.

Elle Tavait reconduit jusqu'à la porte ; ils se serrèrent la main.

— Est-il parti, enfin? s'exclama Arthur. Que vient-il faire ici ? Se régaler de la vue de mes misères? Jouir de mon infirmité?... De pareilles visites sont odieuses... Est-ce qu'il compte revenir?

— Il va repartir prochainement ; tu ne seras pas longtemps importuné par sa présence...

— Je ne veux pas le revoir...

— Eh bien ! je te le promets, tu ne le verras plus. Le lendemain, à l'heure fixée, George était dans la

salle basse, attendant Lise. Elle ne tarda pas à arriver*

— Suis-je en retard?... Je faisais la lecture à Arthur et ne pouvais le quitter avant qu'il fût endormi.

— Quel esclavage !... Vous périrez à la tache, ils s'assirent l'un en face de lauire au coin de la

cheminée.

— J'ai peu de liberté, cela est vrai,.. Mais le temps passe plus vite ainsi... et la tâche a ses récompenses...

— Quelles récompenses, juste ciel !... Hier, je suis sorti navré. Si malade, si infirme que soit Arthur, on ne saurait supporter tant d'égoïsme et d'ingratitude... C'est révoltant!

— 11 souffre si terriblement... et sans relâche!... Personne ne pourrait, je crois, résister à une telle continuité de maux... Il n'exagère pas : c'est un martyre!...

— Il est sans doute fort à plaindre, mais par sa faute. Ce sont ses excès qui l'ont amené là.

— Quand cela serait 1... il n'en est que plus malheuruex. Il devine le peu de sympathie qu'inspirent ses souffrances. La compassion que mérite le moindre animal malade, c'est à peine si on lui en fait l'aumône.

— Les animaux sont reconnaissants...

— Lui aussi... Ne le jugez pas sur ce qu'il était hier... Son irritation était exceptionnelle...

— Oui, ma présence le fâchait... il m'a toujours haï, et moi, je l'avoue, je ne l'ai jamais aimé. Pardonnez-moi de vous le dire... je suis encore sous

rimpression de sa dureté envers vous... que Ton devrait adorer à genoux.

— Oh ! George... comme vous êtes toujours exagéré l

— Au contraire, j'exprime bien gauchement une faible partie de mes sentiments pour vous... Lise, je reviens tel que je suis parti... toujours le même, incorrigible, entêté dans mon amour... Et tout aussi craintif, aussi maladroit qu'autrefois... Surtout, ne prenez pas l'air fâché, je perdrais tout à fait la tête...

— Mon pauvre George, pourquoi parler ainsi ?

— Parce qu'il me semble qu'à la fin vous serez touchée de ma constance. Vous vous laisserez aimer...

— A quoi bon?... Ne savez-vous pas tout ce qui nous sépare?

Très vivement, il répliqua :

— Non, Lise... il n'y a plus d'obstacles... ou du moins, il n'y en a qu'un... un seul»..

— Un seul? Celui-là suffit...

Après un instant de silence, George reprit :

— Dieu me garde d'attacher une espérance à ce qui serait pour vous une peine... mais. Lise, se peut-il que vous considériez comme un bien une existence misérable, pétrie de douleurs physiques et morales... un martyre! vous le dites vous-même!

Ne in*est-il pas permis de prévoir, sans blesser votre cœur, l'instant libérateur où ce malheureux cessera d'agoniser?...

— Non, non I s'écria- t-elle les yeux brillants de larmes. Il n'est pas prêt pour mourir. Dieu veuille, ohl oui, qu'il veuille attendre dans sa miséricorde que la lumière se fasse dans cette pauvre conscience aveuglée.

— L'espérez-vous vraiment?

— Je ne désespère pas... quelques signes déjà... ohl bien faibles... Un jour il m'a demandé de prier pour lui; cela m'a ravie d'espérance...

— Pauvre Lise!... ce que je voulais vous dire, ce qu'il faut que vous sachiez, c'est que si vous consentiez un jour à accueillir le don que je vous ai fait, il y a longtemps déjà, de tout ce que je suis, de tout ce que je possède, aucune opposition ne s'élèverait parmi les miens... Vous avez su désarmer les préventions et conquérir tous les cœurs. Mon bonheur dépend de vous seule.

— Vous n'y songez pas, mon pauvre George.

— J'y songe, au contraire, et n'ai songé qu'à cela depuis dix ans... Écoutez, chère Lise; je suis décidé à quitter la carrière diplomatique... Mon père m'a permis d'acheter des terrains en Tunisie avec ce qui me revient de la fortune de ma mère... Je compte m*y établir... Ce serait là, si vous vous

prêtiez à mon rêve... le nid solitaire et béni où je voudrais vous emporter... vivre à deux, oubliés et bienheureux... Si seulement vous vouliez?...

Un coup de sonnette impérieux, bientôt suivi d'un autre appela Lise près de son frère.

— Pauvre George I dit-elle en serrant la main qu'il lui tendait, avec un triste sourire.

George revint le lendemain, puis le jour d'après. Il ne pouvait se résoudre à quitter Lise sans emporter une promesse, ou du moins un mot d'espoir. Mais elle ne lui accordait ni encouragement ni espérance.

— C'est ce Bertrand d'Esparvis qui est entre nous toujours, lui dit-il un jour avec irritation : vous ne pouvez l'oublier!...

Elle devint pensive et tarda à répondre, puis, fixant sur lui le regard droit de ses grands yeux mélancoliques :

— Je ne puis oublier, George, que nous avons dû, lui et moi, être unis pour la vie, que j'ai vécu de sa pensée durant des mois et pendant des années souffert du regret de l'avoir perdu. Il y a dix ans..* oui, dix ans, il était là où vous êtes, et c'est en cette salle que nous nous sommes dit adieu le dernier jour... Je ne puis oublier tout cela...

— Comme vous l'aimez encore!

Sans répondre directement, elle reprit :

— Je Tai revu un soir à FOpéra... Sa femme était près de lui... Leur vue me bouleversa... C'est une des fortes émotions de ma vie : regrets, indignation, jalousie, désir pervers ; j'ai connu tout un soir les pires sentiments... Je vous dis tout, George, j'aurais voulu me venger, leur faire du mal, à lui et à elle, qui tenait, sans remords ni souci de ma peine, la place que j'avais rêvé d'occuper... Je souhaitais d'être si belle qu'il fût à jamais torturé de regrets...

— Hélas I pourquoi me dire cela ? Vous me déchirez le cœur...

— Je vous dis la vérité, George. Il faut que vous me connaissiez telle que je suis... En un instant, sous l'aiguillon de la jalousie, je suis devenue mauvaise, détestable et coquette...

— Vous, coquette, Lise!

— Absolument, mon ami... Une autrefois, quelques jours plus tard, je l'ai rencontré de nouveau. Il tenait par la main une belle enfant blonde, une jolie fillette rose, avec des yeux bleus, — les yeux de sa mère. Je ne puis expliquer ce qui s'est passé en moi à la vue de ce petit être... qui est tout à la fois le père et la mère, qui les résume et les unit si fortement l'un à l'autre... qui ne fait en quelque sorte avec eux qu'un tout. C'est étrange!... Vous ne sauriez croire comme cette enfant en cheveux blonds

m'a rejetée loin, bien loin en arrière avec toutes les choses du passé... en un instant, plus irrévocablement que ne l'avaient pu faire la séparation, l'absence, le chagrin, les années, en une minute,... le temps d'un regard,... j'ai senti que Bertrand,... mon Bertrand, à moi,... n'existait plus, que la vie nous avait séparés, autant, aussi sûrement que Teût fait la mort... Il n'y a plus pour moi désormais que le mari d'une autre et le père de l'enfant.

— Mais alors?... alors, votre cœur est libre! et... Lise, m'aimez- vous assez pour me le donner?...

Il avait pris sa main qu'elle ne retirait pas; mais, muette, pensive, elle semblait prêter l'oreille à une voix intérieure ; elle- s'interrogeait : l'aimait-elle? Pouvait-elle aimer encore? A mesure qu'elle descendait en elle-même, qu'elle s'enfonçait dans l'abîme des jours finis, elle sentait en son cœur quelque chose de mort, d'à jamais anéanti... Certes, elle avait pour George la plus tendre affection, elle pouvait se dévouer, lui donner sa pensée, sa volonté, sa personne, sa vie, mais rien, tout son sang même versé pour lui goutte à goutte, ne ferait jamais refleurir la moisson fauchée, ce jardin d'amour et ces divines fleurs entrevues au premier matin de la jeunesse. On ne rentre pas dans les paradis perdus.

Cependant elle pouvait le rendre heureux. N'était-ce pas assez? Lui, tout pâle de crainte, atten-

daît, suppliant, penché vers elle, et tout bas il murmurait :

— Je vous en prie, parlez... dites seulement un mot qui me permette d'espérer.

A deux mains, elle prit sa tête qu'il inclinait presque jusqu'à ses genoux, et le contempla longuement.

— Qu'ai-je à vous dire, George?... Vous savez tout... Je vous aime tendrement, et je n'ai plus d'amour pour Bertrand... Je pourrais maintenant le revoir sans danger, je le jurel... Pourtant, la cicatrice du vieil amour est là, elle demeure, et vous méritez mieux, mon ami, que ce cœur mutilé.

— Donnez-le-moi pourtant,... ô Lise que j'adore!

— Qu'en feriez-vous, hélas I... Ne savez- vous pas que le devoir me retient ici ? Elle souriait.

Alors, tout éperdu, il la prit dans ses bras en un transport radieux:

— A moi, elle est à moi! Chère, chère bienaimée, j'ai attendu longtemps sans espoir, je puis attendre encore, maintenant que vous m'appartenez... Car, de ce moment, ô ma chère femme, vous êtes mienne. Que Dieu nous garde une longue vie!

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