Amour de philosophe
Depuis plusieurs années déjà, certains auteurs ont pris à tâche de mettre en relief les traits véritables du caractère de Bernardin de Saint-Pierre, et d'apprécier, comme elle doit l'être, la façon dont il se conduisit avec les femmes, surtout avec Mlle Félicité Didot qu'il devait épouser; en un mot, ils se sont efforcés à abattre un piédestal sur lequel, comme une idole, la légende, on ne sait pourquoi, avait installé le vicaire havrais! Les lettres que nous publions aujourd'hui — lettres écrites à une haucée et à une épouse —
contribueront, en une certaine mesure, à cette
œuvre : on ne connaît vraiment un homme que si l'on peut entendre ce qu'il dit aux femmes.
Ces lettres — que l'on est convenu d'appeler des lettres d'amour, alors même que ce sentiment n'est à leur auteur qu'un sentiment de second ordre, et cela parce qu'elles furent échangées entre deux êtres que devait unir, quelques mois plus tard, un mariage peut-être d'argent ou de raison — viennent éclairer d'un jour plus large deux âmes, qui, A^oici quelque temps encore, restaient dans l'ombre et n'étaient guère connues : l'une d'elles méritait pourtant qu'on la vît à la pleine lumière, je veux parler de celle de Félicité Didot.
Bernardin de Saint-Pierre avait cinquante-six ans lorsqu'il épousa Félicité Didot, qui en avait vingt'. ParFelTet de quelle étrange loi, cette gracieuse et « vivante » jeune fille aima-t-elle cet homme grincheux et âgé? c'est là un mystère qu'il ne faut point chercher à éclaircir, et ce qui vient encore le rendre plus impénétrable, c'est que
i. Félicilé Didol oUiit née le dimanche 7 mars 17"3, à quatre heures du soir. Elle fui baptisée le lendemain, en l'église Sainl- André-des-Arts; son parrain était M. Onfroy, marchand chapelier, et sa marraine Mme Didot Saint-Marc, sa tante.
l'être insociable et mécontent qu'il avait été durant sa jeunesse, alors qu'il voyageait, qu'il travaillait, qu'il écrivait, resta le même lorsqu'il fut amoureux.
Dès son enfance ' Bernardin avait eu le caractère aventureux. Il vagabondait à travers champs, s'arrêtant pour lire Robinson Crusoë ou les Vies des Pères du Désert, et, comme saint Augustin qui déroba des poires et Rousseau qui vola des pommes, il se laissait souvent aller à cueillir, pardessus les murs, les figues toutes dorées dans les jardins de ses voisins.
A neuf ans, il fuyait le monde, s'isolait et rêvait de devenir ermite ou missionnaire; ce fut un adolescent quinteux; il était étrange et maladif, hypocondriaque et fantasque, mais non pas fou, comme le furent son frère et son propre fils'.
1. Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre était né au Havre, le 19 janvier 113", rue de la Corderie. 47.
2. Il y a, du reste, dans l'œuvre même de Bernardin de Saint-Pierre, certains passages qui ne laissent point de doute sur l'état nerveux et maladif de leur auteur. Voici, à titre d'exemple, quelques lignes extraites du Préambule del'Arcadie; Bernardin y parle en ces termes de ses propres maux : ■ Je fus frappé d'un mal étrange; des feux semblables à ceux des éclairs sillonnaient ma vue. Tous les objets se présentaient à moi doubles et mouvants; comme Œdipe, je voyais deux ■Hjlcils. Mon cœur n'était pas moins troublé que ma tête;
Il ne pouvait vivre au même endroit, tant il était inquiet, agité : il avait douze ans lorsqu'il partit à la Martinique avec son oncle Godebout. Il revint à Caen pour se préparer et entrer à l'École des Ponts et Chaussées, et, en 1760, il était nommé officier d'artillerie. Mais cet insociable, ce sauvage, était-il capable de mener la vie en commun, de s'entendre avec ses collègues? il fut destitué parce qu'il était irascible et insubordonné.
dans le plus beau jour d'été, je ne pouvais traverser la Seine en bateau sans éprouver des anxiétés intolérables, moi qui avais conservé le calme de mon âme dans une tempête du cap de Bonne-Espérance, sur un vaisseau frappé de la foudre.
Si je passais seulement dans un jardin public, près d'un bassin plein d'eau, j'éprouvais des mouvements de spasme et d'horreur. Il y avait des moments où je croyais avoir été mordu, sans le savoir, par quelque chien enragé. Il m'était arrivé bien pis : je l'avais été par la calomnie.
Ce qu'il y a de certain, c'est que mon mal ne me prenait que dans la société des hommes; il m'était impossible de rester dans un appartement où il y avait du monde, surtout si les portes en étaient fermées. .le ne pouvais même traverser une allée de jardin public où se trouvaient plusieurs personnes rassemblées. Dès qu'elles jetaient les yeux sur moi, je les croyais occupées à en médire.... Lorsque j'étais seul, mon mal se dissipait; il se calmait encore dans les lieux où je ne voyais que des enfants.... Ce fut a Jean-Jacques Rousseau que je dus le retour do ma santé. J'avais lu dans ses immortels écrits, entre autres vérités naturelles, que l'homme est fait pour travailler, et non pour méditer. Jusqu'alors j'avais exercé mon âme et reposé mon corps; je changeai de régime : j'exerçai le corps et je reposai l'âme. »
Il quitte alors la France, voyage, parcourt l'Europe avec l'idée de fonder une colonie modèle, séjourne en Hollande en qualité de journaliste, en Russie comme capitaine d'artillerie, en Pologne comme amoureux, en Autriche, en Allemagne, s'embarque pour l'Ile de France ' avec une situation d'ingénieur qu'il ne peut conserver à cause de son caractère qui rend tout rapport impossible avec l'ingénieur en chef et le commissaire de la marine, et, en 1771, sans un sou dans sa poche, il revient dans son pays.
Mais cet inquiet, ce vagabond, dont l'œuvre littéraire est en désaccord complet avec son caractère, était un sensitif et un sentimental, d'un mot un « féministe », en voulant dire ainsi celui qui si souvent fut un amant, voulut épouser toutes les héritières de la ville de Rennes et ne craignit point de se marier deux fois. Il aimait la nature, la mer, la forêt, les couchers de soleil, mais surtout les femmes, auxquelles il dédia Paul et Virginie, en les appelant « les fleurs de la vie ». Il fut — mais ce point n'est pas bien certain —
\. L'ile Maurice.
Tamant de la grande Catherine de Russie ; en Pologne, il eut une liaison, dont Aimé Martin fît un véritable roman, avec la princesse Marie Miesnik, qu'il quitta le 24 mai 1765 parce qu'elle ne voulait pas l'épouser; aussi ce dédaigneux tout gonflé d'ambition refusa-t-il — sans doute parce qu'elles étaient pour l'amant des reines et des princesses de trop petites demoiselles — de prendre les jolies mains que lui offrirent, à Saint-Pétersbourg, la nièce du général du Bosquet, à Amsterdam, la belle-sœur de Mustel le journaliste, à Berlin, la fille du conseiller Taubenheim.
Mais, en 1771, tandis qu'il songeait à son Voyage à Vile de France et qu'il fréquentait chez les philosophes auxquels d'Alembert l'avait présenté, comme il vivait, sans le sou, des libéralités que lui faisaient ses amis, cet égoïste qui n'avait jamais aimé que pour lui-même pensa que dans un mariage riche il trouverait peut-être de quoi satisfaire ses goûts et son ambition : il se mit alors à courir la dot. La sœur d'un de ses amis, Mlle Girault, et Mme DelavilleJehannin, qui habitait Rennes, voulurent l'aider à se marier; mais les jeunes provinciales étaient difficiles, le
prétendant trop exigeant, aussi ne trouva-t-il point la fiancée de ses rêves, et sa colère fut grande contre les Rennaises. Il parla même de « se rabattre » sur les veuves, et il fallut que Mlle Girault intervînt plusieurs fois pour l'en empêcher.
Sa tristesse cependant augmentait chaque jour. Il se brouilla avec les « philosophes », cessa de fréquenter chez Mlle de Lespinasse et chez Mme Geoffrin; et le baron de Breteuil, en qui il avait mis son dernier espoir, lui envoya ce billet qui le blessa profondément : « ... Vous n'êtes pas gentilhomme, je ne puis rien faire pour vous. » Il s'en fut alors dans sa sombre retraite de la rue Saint-Etienne-du-Mont, et composa les Etudes de la Nature. Elles furent publiées en 1784, et attirèrent aussitôt l'attention du public sur leur auteur. Trois ans après, en 1787, quand parut Paul et Virginie^ il fut célèbre et populaire; des jeunes filles alors offrirent de l'épouser, car le roman tournait bien des têtes ; je citerai Mlles Bauda de Talhouët, Lucette Chapelle, Audouin de Pompéry, de Constant, de Kéralio et Pinabcl; il préféra la fille de son éditeur, Mlle Félicité Didot.
Bernardin de Saint-Pierre devait beaucoup de reconnaissance à Pierre-François Didot. Ignoré du public, âgé déjà, il cherchait un éditeur pour ses Etudes et n'en trouvait point, lorsque le manuscrit tomba entre les mains d'un jeune homme, A. Didot, qui était attaché à la librairie de son père ; il parcourut l'œuvre et en parla à M. Bailly; celui-ci qui avait toute la confiance de son patron en dit quelques mots à ce dernier, et l'impression fut décidée. Bernardin vint alors souvent chez Pierre-François Didot ; et quand, après avoir publié Paul et Virginie, il fut un auteur à la mode, quoique beaucoup de salons lui ouvrissent des portes qui jusque-là s'étaient tenues fermées pour lui, il continua de fréquenter quai des Grands-Augustins, d'autant plus volontiers qu'il y rencontrait Mlle Félicité Didot.
Epouser la fille de l'éditeur connu, dont il avait reçu de fortes avances en argent, cette idée devait bientôt germer dans le cerveau de ce coureur de dot qui désirait toujours se marier riche-
ment, et qui, à la fin delà Chaumière Indienne \ faisait dire au Docteur répétant une des trois réponses du Paria sur la vérité : « On n'est heureux qu'avec une bonne femme. » Comment cet homme âgé de plus de cinquante ans sut-il se faire aimer d'une jeune fille qui avait à peine vingt ans, préféra-t-elle en lui, à d'autres prétendants, l'auteur de Paul et Virginie ou l'amoureux passionné d'elle dont il aimait à jouer le personnage, ce sont là des questions qui devaient plus tard faire couler bien de l'encre et donner naissance à des procès nombreux.
M. Fernand Maury, dans la thèse de doctorat qu'il a consacrée à Bernardin de Saint-Pierre', a dépeint en ces termes la jeune Félicité : « ... elle, la suave figure de châtaine timide et tendre. J'ai vu son portrait, une exquise miniature, qui me semble flatter, mais point mentir, dans la teinte d'une de ces roses d'automne qu'un peu de brume décolore. La voilà bien telle qu'elle a dû être, cette craintive Félicité, songeuse, un peu penchée