Lettre
pourrait-on rejeter l'hypothèse d'une correspondance en partie cachée? et ce qui vient la fortifier, c'est que parmi les lettres de Bernardin, qui ne sont du reste jamais signées, beaucoup ne portent aucune adresse. Celles qui sont dues à Aille Didot sont toujours signées : Félicité ou Félicité Didot. Les lettres, écrites après le mariage, au contraire, celles de Bernardin comme celles de Félicité, portent presque toujours une adresse et sont généralement signées'.
Parmi les lettres antérieures et postérieures au mariage que nous imprimons, certaines, de Bernardin, ont été, comme nous l'avons dit, publiées, soit en entier, soit par fragments, par Aimé Martin; plus tard MM. Meaume, Maury et Largemain ont reproduit des fragments de lettres de Bernardin et de Félicité; nous-même, dans la Revue des Deux Mondes et dans la Revue Hebdomadaire, nous avons publié les lettres des deux fiancés ou des deux époux qui étaient encore inédites; nous reprenons aujourd'hui, dans leur
1. C'est pour cela que nous avons signalé dans les notes qui accompagnent chaque lettre, si celle-ci était signée, portail une adresse et était oblitérée.
ensemble, toutes ces missives, en y joignant celles qui n'ont pas encore connu la publicité.
Ce qui a rendu le classement de toutes ces lettres assez difficile, c'est que la majorité d'entre elles ne sont pas datées ; il a donc fallu, pour établir l'ordre dans lequel nous les publions aujourd'hui, faire des rapprochements et tirer parti des indications, assez nombreuses, des lieux d'où elles sont envoyées : Paris, Essonnes et Chantilly.
L'écriture de Bernardin n'est pas toujours facile à lire; le papier qu'il employait généralement est blanc, d'un très petit format, rugueux, buvant un peu l'encre, qui, elle, a fortement rougi. Les caractères sont moyens et serrés, les mots souvent liés et rapprochés ; les lignes ne sont pas toujours régulières et vont en montant de gauche à droite; les fautes d'orthographe abondent. Bernardin employait presque toujours de petites lettres, même au début d'une phrase ou au commencement d'un alinéa, et, de plus, très pressé, estropiait beaucoup de mots, supprimant des jambages et écrivant ainsi : un honne, une fenne, un connissionaire. Les lettres de Félicité
sont d'une calligraphie plus lisible, mais plus difficiles peut-être à déchiffrer, car elle emploie une orthographe qui déroute, parlant d'une prérie, ou s'apitoyant sur le sort de sa fille qui souffre de cest dents; elle abuse des majuscules et accompagne souvent les lettres de fioritures et d'ornements ; elle aimait le papier Aert clair, d'un grand format, sur lequel son écriture, assez grosse, court largement avec agilité.
Les épîtres antérieures au mariage sont, comme on le verra, toutes emplies de sentimentalité, et abondent en petits détails sur la vie journalière et les ennuis quotidiens. Il est à remarquer que pendant la période où elles étaient envoyées, d'août 1792 à octobre 1793, des événements qui troublaient profondément l'ordre social se déroulaient en France ; la chute de la Royauté, les massacres de Septembre, la réunion de la Convention, la proclamation de la République, la mort de Louis XV^I, la Terreur enfin avec ses levées d'hommes en masses pour lutter contre l'étranger, sa loi des suspects, et les promenades sanglantes de sa guillotine. Eh bien! de tout cela Bernardin semble ne pas s'être aperçu, il n'en dit mot dans
les lettres qu'il écrivait avant son mariage, et ce serait à croire que les historiens ont rêvé les troubles qu'ils nous racontent, puisque la vie en France était si paisible à cette époque que les gens n'en parlaient même point! De-ci, de-là, quelques phrases seulement font allusion à ces grands faits historiques*, mais aucun de ces actes populaires, aucun de ces mouvements de foule, aucun de ces « tumultes » ne nous est décrit, et nous ne pouvons juger par ces lettres de l'importance sociale de ces événements, qu'en lisant les récriminations — les seules — que Bernardin formula, afrès son inariage, sur la plus-value qu'ils donnèrent au pain quotidien ! Et pourtant de Saint-Pierre n'était pas étranger à tous les événements de cette époque : il était l'ami des Conventionnels les plus en vue , recevait des approvisionnements du Comité de Salut public, se voyait offrir et refusait la place de bibliothécaire en chef à la Bibliothèque nationale, était chargé d'un cours à l'Ecole normale et touchait jusqu'à 2 700 livres de pension du gouvernement".
i. Voir lettres 12, 13, 19, 23.