Lettre
Hélène : « l'Empereur disait avoir été fort engoué de cet ouvrage (Paul et Virginie) dans sa jeunesse ; mais il estimait peu le personnel de son auteur; il ne lui pardonnait pas d'avoir mystifié sa générosité à son retour de l'armée d'Italie. « La sensibilité^ la délicatesse de Bernardin de Saint-Pierre, disait VEmpereur, ressemblait peu au charmant tableau de Paul et Virginie; c^ était tm méchant homme maltraitant fort sa femme, fille de l'imprimeur Didot, et toujours prêt et demander l'aumône, sans honte. A mon retour de l'armée d'Italie, Bernardin vint me trouver et me parla presque aussitôt de ses misères. Moi qui, dans mes premières années n'avais rêvé que Paul et Virginie, flatté d'ailleurs d'une confiance que je croyais exclusive et que j'attribuais à ma grande célébrité, je m'empressai de lui rendre sa visite et laissai sur un coin de la cheminée, sans qu'on eût pu s'en apercevoir, un petit rouleau de vingt-cinq louis. Mais quelle fut ma honte quand je vis chacun rire de la délicatesse que j'y avais mise, et qu'on m'apprit que de pareilles formes étaient inutiles avec M. Bernardin, qui faisait métier de demander à tout venant et de recevoir de toutes mains! Je lui ai toujours con-
serve un peu de rancune de m'avoir mystifié. Il n'en a pas été de même de ma famille : Joseph lui faisait une forte pension, et Louis lui donnait sans cesse \ » De Las Cases se rétracta, et, en 1824, dans la seconde édition de son Mémorial^ retrancha seulement les phrases citées en lettres italiques. La Biographie Universelle de Mi chaud dit que tout le passage n'a point été réimprimé dans les éditions postérieures.
Aimé Martin, qui s'occupait à écrire un ouvrage sur celui qui avait été son maître, devait critiquer violemment l'attitude de Didot Saint-Léger et hlâmer ses paroles qu'il jugeait mensongères. h' Essai sur la vie et les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre parut chez le libraire Méquignon- Marvis, en 1820. Didot Saint-Léger s'y trouva si vivement pris à partie qu'il n'hésita point à intenter à Aimé Martin un procès en diffamation, c'était en 1821 -.
Durant ce procès Saint-Léger fit paraître une
1. De Las Cases : Mémorial de Sainte-Hélène; V édition, 1823, in-12, t. II, p. 173.
2. Quérard fit donc une erreur dans la France littéraire en disant que ce procès avait été intenté par le père de la première femme de Bernardin. (Quérard, t. VIll, p. 367.)
petite brochure anonyme, de 23 pages, ayant pour titre : la Vérité, en réponse aux calomnies répandues dans un écrit intitulé : Essai sur la vie et les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre 'par L. A. Martin (Paris, 1821, imprimerie de Didot Jeune, in-8). Il reprend, discute et critique dans cette plaquette les divers passages de YEssai qui lui paraissent inexacts ou mensongers.
D'après Aimé Martin, de Saint-Pierre n'aurait dû avoir que peu de reconnaissance à la famille Didot pour la publication de ses Etudes; Saint- Léger montre au contraire tout ce que Pierre- François Didot avait fait pour éditer ce livre. Sur le mariage de Félicité, la Vérité contient cet intéressant passage : « M. A. Martin a parfaitement senti en cette occasion le besoin d'une réticence indispensable pour que la délicatesse de son héros ne fût pas compromise. L'attachement de Mlle Didot pour Bernardin de Saint-Pierre, qui avait plus de deux fois son âge (il avait cinquante-sept ans, et Mlle Didot n'en avait pas vingt), devait être présenté comme libre, spontané, dégagé de toute suggestion provocatrice. C'est ce qu'a fait M. A. Martin. S'il eût ajouté
que Bernardin de Saint-Pierre n'avait pas négligé les moyens de faire naître l'illusion dont il a su profiter; que le charme de son style épistolaire, que des attentions habilement combinées et d'un effet infaillible sur une jeune fille sans expérience avaient fixé dans le cœur de Mlle Didot le sentiment profond qui a décidé de son sort, M. A. Martin aurait été un historien rigoureusement exact : mais c'est ce qu'il ne voulait pas être. » Et, en note, Saint-Léger ajoute : « Dans une lettre adressée à Mme Didot mère, longtemps avant son mariage, M. de Saint-Pierre la dispensait assez adroitement du soin de lui répondre, en insinuant que Mlle Didot pourrait le faire à sa place ' ; et cette proposition est hasardée à travers force choses aimables et flatteuses pour l'amour propre de la jeune personne. »
Aimé Martin déclarait que Bernardin avait souffert des « passions haineuses qui divisaient sa famille ». Léger Didot lui répondait en visant directement son beau-frère : « La vie des écrivains célèbres est dans leurs ouvrages.... Il en