Juillet 1902, p
2. Voici le passage écrit par Jules Sandeau : « On a accusé Bernardin de Saint-Pierre de n'avoir point aimé sa première femme et de l'avoir rendue malheureuse. Nous sommes tellement convaincus qu'un homme se met tout entier dans ses ouvrages et que toute œuvre de génie porte l'empreinte du cœur où elle a été moulée, que cette accusation nous semble une puérile calomnie, à laquelle Pawiei Virginie, les Ilannonies et les Études répondent assez hautement. »
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE ET FÉLICITÉ DIDOT. b3
être excusable — car elle serait celle d'un aveugle — s'il n'avait fort bien vu que, pour défendre la thèse insoutenable qu'il adoptait, et pour le faire, comme il le voulait, en publiant certaines lettres de Bernardin et de Félicité, il lui fallait pratiquer des coupures dans ces épîtres, en faire des extraits, en supprimer les passages gênants et grouper en un bouquet les phrases décisives afin de les offrir au lecteur inaverti*. « Aucune preuve n'a pu être apportée contre Bernardin calomnié. Les écrivains consciencieux et indépendants lui ont rendu justice », écrit M. Largemain, qui nous apprend ainsi, choses curieuses, que le critique consciencieux est celui qui laisse dans l'ombre tout ce qui pourrait gêner sa thèse, et que l'indépendance pour un homme de lettres consiste à être inféodé à une coterie et à être, de parti pris, de l'avis de ses prédécesseurs.
1. En outre, en reproduisant les lettres, dans son article, M. Largemain n'a nullement respecté le texte de Bernardin et de Félicité; il a même ajouté des mots, lorsque les phrases sont restées inachevées. 11 s'est de plus très souvent trompé, en voulant faire concorder les dates de notre calendrier avec celles du calendrier républicain, et n'a enfin cité aucun des n"' des dossiers de la Bibliothèque du Havre où se trouvent les lettres qu'il a publiées.
Telle n'est point notre opinion ; c'est pourquoi nous aA'ons publié ces lettres, toutes, en entier, telles qu'elles furent écrites : l'on pourra voir ainsi quel homme fut l'auteur de Paul et Virginie. Ne sommes-nous pas au temps des destructeurs de légendes?
LA FAMILLE IJIDOT
'ral)l('aii de ^larcliitis {^ipfarlieiit à la famille Gélis]
LETTRES ÉCRITES AVAiNT LE MARIAGE
(antérieures au 27 OCTOBRE 1793)
(trente-huit lettres)
L'ordre chronologique des lettres écrites avant Je mariage, tel que l'a établi Aimé Martin, dans le troisième volume de la Correspondance de Bernardin de Saint-Pierre, ne nous paraît pas exact. Pour nous, c'est Félicité qui, la première, écrivit à Bernardin; et cela n'est point pour surprendre, car nous savons que ce dernier demanda à Mme Didot mère qu'elle laissât sa fdle écrire à sa place'. A la seconde lettre de la jeune fille, Bernardin répondit par une lettre qu'Aimé Martin a classée la troisième de la correspondance im-
1. Voici du reste une lettre de Bernardin, adressée à Mme Didot, dans laquelle il exprime le désir de voir Félicité lui répondre. Cette lettre est datée, de Paris, du 2o septembre 1792 (c'était un mardi); — elle est signée, — oblitérée, — porte
primée, et qui est, selon nous, la première de l'auteur de Paul et Virginie.
une adresse; — elle se trouve à la Bibliothèque du Havre (dossier 195, p. 7 et 8); — inédite.
A Madame
Madajne Didol le jeune à la papeterie d'Essonnes
à Essonnes.
Madame
« J'ai trouvé Paris aussi tranquille que votre maison. M' Bailly m'a envoyé chercher 25 Paul et Virginie, papier vélin, quoique le commerce aille peu. J'ai été hier au soir causer une heure avec lui. J'ai été occupé depuis mon arrivée des affaires du Jardin des Plantes, et je pars, pour cet objet, jeudi matin, pour Versailles, conformément à la lettre d'avis qui a décidé mon départ et que je vous ai communiquée. J'ai invité deux de mes collègues JSr Thouin et Desfontaines à m'accompagner. Je serai de retour au plus tard dimanche matin, ayant un rendez-vous avec M' Moreau. Quoique cette petite vacance à la campagne me promette quelques jours de plaisir, je regrette ceux que j'ai passés dans le repos, dans votre société à Essonnes. Je me rapelle toujours, les roches du bord de la Seine, et cette habitation solitaire entourée de cerisiers et de vignes qui les domine. J'y passerais volontiers ma vie au sein de l'amitié, avec quelques livres.
« Je ne compte m'occuper de mes affaires personnelles qu'à mon retour. Je vais passer chez mon voisin que je n'ai pas encore eu le temps de voir; je vous prie de lui renvoyer son cheval par l'occasion la plus prochaine; je tiendrai compte des frais, ainsi que de sa dépense depuis plus de trois semaines, car il n'est pas juste qu'elle soit à votre charge, puisqu'il n'a rendu aucun service dans votre maison.
'■ M"' Didot, que je croyais trouver sur son départ pour Essonnes, est allé chez la belle mère future de son fils aîné. ISV Bailly devait partir ce matin pour voir son épouse et ses enfants à Montlhéry d'oii il doit être de retour ce soir.
« Rappelez-moi je vous prie aux souvenirs de M"' Real et Béquin, de M' et M" Garchéry. Je pense que leur pays ne tardera pas à se tranquilliser, si la promesse du g"' du Morier
BERNARDIN I>E SAINl-PIERRE ET FÉLICITÉ DIDOT. o7
Afin de ne point imposer au public une lecture difficile et fatigante, nous avons pensé, avec les éditeurs, qu'il était préférahle de corriger l'orthographe et la ponctuation employées par Bernardin et Félicité. Les fautes qu'ils commettaient sont si nombreuses, que le texte en est parfois tout embrouillé : Von s'en apercevra en lisant les deux lettres que nous reproduisons en fac-similé. Toutefois aucune modification n'a été apportée aux adresses des lettres.