‹ Amour de philosopheChapitre 23 sur 194 · Lettre · texte numérisé non relu

Lettre

Saint-Léger n'avait point quelques raisons de dire ce qu'il avançait — ainsi que celles qui rappellent les discussions entre les frères ou qui traitent de questions d'argent, sont accompagnées du mot twn ou inutile : Aimé Martin ne voulait point les montrer.

Mais les juges de la police correctionnelle ne se laissèrent point influencer, et, « considérant qu'il n'y avait pas lieu d'admettre la preuve des faits imputés, puisqu'il ne s'agissait pas dun fonctionnaire public, et que le fait de diffamation et d'injure résultait d'un passage cité de la notice... ». ils condamnèrent Aimé Martin à 300 francs d'amende, à 1 000 francs de dommagesintérêts, et à la suppression du passage incriminé. Le perdant fit aussitôt appel, et, le 31 mai, la Cour, « écartant le fait de diffamation », réduisait l'amende à 16 francs, les dommages et intérêts à 25, mais ordonnait la suppression du passage, qui, dans les éditions postérieures du volume, fut remplacé par des lignes de points. Didot Saint- Léger, peu satisfait de cet arrêt, alla en cassation, mais la Cour suprême rejeta son pourvoi et confirma purement et simplement l'arrêt des juges d'appel.

Le rôle de défenseur que s'était tracé Aimé Martin n'était pas terminé. En effet, la Biographie Universelle publia un article sur Bernardin de Saint- Pierre, où sa conduite était, là encore, sévèrement critiquée : les biographes décidément étaient durs pour Fauteur défunt. Aussi l'apologiste ordinaire de Bernardin prit-il de nouveau la plume pour présenter sa défense, et composa, en 1826, un Supplément à l'Essai sur la vie et les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre renfermant Vhistoire de sa conduite pendant la Révolution, et de ses relations particulières avec Louis, Joseph et Napoléon Bonaparte (Paris, imprimerie de Taistu, in-8). Il s'éleva vigoureusement contre les imposteurs qui se plaisaient à diffamer et à calomnier un homme dont la vie — disait-il — était irréprochable; il parla avec un courage et un... partipris qu'il ne faut point méconnaître et que l'on devrait presque louer : le second mari est généralement moins tendre à la mémoire de son prédécesseur!

Bernardin ne pouvait sortir indemne de toutes ces attaques; aussi ses admirateurs et ses amis jugèrent-ils qu'ils avaient pendant longtemps

encore à défendre sa mémoire, et jusque vers 1860 ce fut une floraison de plaidoyers en sa faveur. En 1856 M, Meaume, qui fut avocat et qui devait avoir la monomanie de la défense, a3'^ant entre les mains une partie des lettres que l'on va lire, trouva qu'en les tronquant et en en détachant certaines phrases, il pourrait écrire une apologie de celui qu'il croyait calomnié et méconnu. Il fît une plaquette d'une extraordinaire partialité. Il y déclare que ces lettres devraient être publiées, mais il se garde de le faire et se contente d'en accommoder certains passages à sa manière en les interpolant; il se rendait compte, en effet, que s'il les montrait toutes au grand jour il n'atteindrait point — au contraire — le but qu'il s'était proposé et qu'il ne pourrait plus écrire ce qu'il voulait conter : la Légende de Saint Bernardin. Toujours conforme à des sentiments naturels, spontanés, irréfléchis, et par cela même faite pour plaire aux simples, la légende n'est point facile à détruire; cela est vrai surtout de la légende littéraire, et davantage encore lorsque celle-ci concorde avec l'idée que nous donnent de lui les ouvrages d'un écrivain. Aussi n'avons-nous point

été surpris de voir, en 1902, dans des notes paléographiques publiées par la Revue d'Histoire littéraire de la France \ M. le lieutenant-colonel Largemain reprendre le thème ancien, et écrire des variations sur un air connu. Sa seule excuse est d'avoir obéi au sentiment, louable, mais exagéré, du culte de la famille : il a voulu faire de Bernardin, son parent, le modèle des amants, des maris et des pères, et il a voulu cela malgré la preuve évidente du contraire. Heureux d'avoir trouvé dans le Dictionnaire de la Conversation de Jules Sandeau une opinion conforme à la sienne -, M. Largemain, de derrière ce rempart, tiraille sur les biographes qui, prétend-il, ont calomnié Bernardin de Saint-Pierre, parce qu'ils se sont refusés à lui reconnaître des vertus que celui-là même, sans doute, n'avait jamais dû songer à acquérir; et la partialité de cet écrivain pourrait

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