DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
Vous n'aimez pas, mon amie. S'il est vrai que vous m'ayez donné votre cœur, pourquoi, quand j'arrive le soir, fatigué des affaires du jour, n'avez-vous pas un petit mot de lettres qui renferme les pensées du jour ou celles de la nuit? Souvent la société ou vos affaires m'empêchent de vous parler en particulier. Peut-être n'avez-vous plus rien à me dire. C'est vraiment là ce que je crois. Mais si votre cœur se tait, ne pouvez-vous faire parler votre esprit? Pourquoi par exemple ne me dites vous rien de Thompson '. Je voudrais savoir quels sont les endroits de ce poète de la nature qui vous ont fait le plus de plaisir ^ Vous attendez pour
1. Sans indication de lieu, ni de date, mais probablement d'octobre 1792; — pas signée; — sans adresse; — pas oblitérée.
— Aimé Martin en a publié la plus grande partie, et M.Maury le reste, c'est-à-dire la troisième page du manuscrit; — plusieurs phrases néanmoins ont été omises par les deux auteurs.
— Cette lettre porte le n° 7 dans la Correspondance imprimée et dans la collection Gélis-Didot.
2. En marge de ce passage il y a, écrit au crayon, le mot : bon.
3. C'est de Jacques Thompson, le poète anglais, auteur des Saisons, qu'il est ici question.
m'écrire que je vous écrive moi-même, quoique vous sachiez bien que je me trouve dans un tourbillon d'affaires qui m'en ôte le loisir; quand je vous écris, vous laissez de trop longs intervalles entre vos réponses. Avez-vous besoin de chercher ce que vous avez à me dire, et votre cœur ne doit-il pas être intarissable, si vous aimez?
Je voudrais bien aussi que vous prissiez du goût pour la campagne en toute saison. Vous ne voyez pas les orages qui s'élèvent sur notre horizon et qui rempliront longtemps la capitale de troubles. S'il y a quelque repos à espérer ce n'est qu'aux champs. Pour moi, je l'avoue, je ne peux, même dans des temps calmes, me * promettre de bonheur ailleurs. C'est là que je désire, fatigué des agitations de la vie, mettre en ordre quantité de matériaux, et^ ne m'occuper que de ce que la nature a de plus doux, en me reposant au sein d'une compagne chérie. C'est là où, si l'auteur de la nature bénit notre union, je veux élever les fruits de nos amours. Dites-moi, Félicité, ne comptez-vous pas les élever vous-même? C'est le premier de vos devoirs de mère, et ce doit être le plus doux de vos plaisirs. Si vous ne concentrez pas, dès^ à présent, toutes vos vues dans le bonheur domestique, quel sera le vôtre, quand cette flamme légère et volage que