Lettre
de ne plus l'appeler « Monsieur », de lui écrire longuement pour que son âme se repose sur la sienne « comme un voyageur sur un gazon frais » , de chercher une chaumière où son « cœur resserré s'épanouira », et cela suffit pour la transporter de plaisir et lui faire écrire à la fin de la missive : « Reçu le 22 août. Jour heureux pour Félicité ». Elle pleure de joie en lisant les lettres de Bernardin et lui demande des conseils, elle voudrait être toujours à ses côtés et déplore les absences, elle consent à vivre à la campagne et pour plaire se met à la lecture, elle écrit longuement et se révèle, toute, telle qu'elle est, simplement et sans affectation, ne craignant pas de dire son amour, doutant seulement de ne point employer des termes en rapport avec les sentiments qu'elle éprouve : c'est une amoureuse qui a foi en l'avenir et qui croit au bonheur — n'avaitelle point l'âge des illusions?
A l'approche du jour de son mariage, la jeune fille — nous nous en doutons seulement, ses dernières lettres n'étant pas parvenues jusqu'à nous — dul crier très haut sa joie, tout heureuse de voir se réaliser ses vœux les plus chers, tandis
que le sauvage que nous connaissons, qui s'était vu refuser par son beau-père la promesse de tenir cette union secrète, envoyait une lettre de faire part, unique, au citoyen Didot-Autran, lettre d'un fantasque et d'un extravagant : « Je m'adresse à vous, Citoyen, comme à l'aîné des enfants du citoyen Didot, pour vous annoncer l'alliance que je contracte avec votre famille, en épousant dimanche prochain votre aimable sœur Félicité Didot. Comme je n'ai ni le temps ni les moyens d'envoyer suivant l'usage des lettres imprimées pour prévenir les parents et amis de mon mariage^ je vous prie de vouloir bien en faire part, ainsi que de la satisfaction que j'éprouve à resserrer avec eux lès liens de l'amitié par ceux de la parenté. Je m'en félicite en particulier par raport à A'^ous. Je vous présente ainsi qu'à eux les assurances de mon amitié fraternelle'. »
]. J'ai trouvé celte lettre citée (p. 198) dans la thèse de M. Maury, qui écrit, en note : « Lettre inédite de Bernardin de Saint-Pierre au Citoyen Didot-Autran. 25 octobre 1792, l'an II de la République. C'est évidemment {1^3 qu'il faut lire. Cette lettre est en possession do la petite-fille de Bernardin de Saint-Pierre, Mme Destiker, qui a eu lagrarieu.'e obligeance de me la communiquer. ■■
Telle est, en quelques mots, l'histoire sentimentale d'un homme âgé et d'une amoureuse, qui écrivirent, avant leur mariar/e, les lettres que nous présentons aujourd'hui au public dans la première partie de cet ouvrage. Quelques-unes d'entre elles, écrites par Bernardin, ont été publiées par Aimé Martin, en 182G, dans le troisième volume de la Correspondance de Bernardin de Saint-Pierre (Paris, Ladvocat, in-8); d'autres ont été citées', par fragments, dans une plaquette d'un M, Meaume-, dans la thèse de M. Maury et dans un article de M. Largemain"; nous les publions, toutes, en entier, avec les nombreuses lettres de Bernardin et de Félicité qui étaient encore inédites avant les publications que nous en avons faites dans la Revue des Deux Mondes du 15 mai 1904 et dans la Revue Hebdomadaire du 15 octobre 1904'.