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Amour de tête

; Marcel Dehaynin, en habit rouge, avec la bou- tonnière d’œillets blancs, jeta un bref, un furtif, mais minutieux regard dans la psyché du vestibule, où il s’apparut plus svelte encore que de. coutume, grandi par les culottes courtes, rajeuni par les reflets de son éclatant costume sur le teint clair de son visage, dont la fraîcheur diaphane à colorations soudaines et intermittentes suscitait toujours, à sa première vue, des hypothèses de récente adolescence, bien qu’il eût vingt-cinq ans | passés.

La courbe de son profil, d’une hardiesse et d’une continuité aujourd'hui insolites, l'esprit de ses lèvres, que la moustache invisible ne voi- - lait pas, évoquaient les portraits d’époques où les hommes se rasèrent complètement, ne durent l’individualité de leurs physionomies qu’au dessin si

réel de leurs traits, non aux effets de coupe et . d'ombre de leurs poils ; et cette comparaison s'accommodait à certains détails surannés du costume, comme le haut col de la chemise, comme la coupe lourde du collet d’habit, qui engonçaïit le cou, cependant long, mince.

La prédilection convenue des mondains qui n’ont pas le crâne vide, pour quelques-uns des penseurs qui furent au seuil de ce siècle, semble avoir imposé à leur figure même, par une conséquence indirecte de l'appropriation des idées, une adaptation rudimentaire à la ressemblance de leurs maîtres. Aïnsi, rien que cette ressemblance lointaine, aperçue en Marcel, révélait un homme du monde que tout souci d’intellectualité ne déserte point : malgré l’enfantillage d’une anglomanie que trahissait la coiffure plate et compliquée des cheveux pâles, l’écartement des coudes, certaine grimace élégante de la bouche, qui semblait, avant même d'émettre aucun son, présager une accentuation étrangère. On sentait en ses beaux yeux tendres des permanences de pensée diffuse ; mais l’absence du vouloir et de la virilité intellectuelle était également sensible dans ces yeux d’un bleu fané, pareils à des bluets près de mourir et qui pâlissent.

Ces yeux, après l’étincelle, éteinte si vite, du regard sur la psyché, s'étaient noyés de nouveau en leur plus inexpressive douceur, maintenant qu'avec une aisance lente Marcel gravissait les premières marches de l’escalier monumental. Puis

ils se levèrent nonchalamment vers la galerie du

premier étage : là, dans la cohue des costumes qui se penchaient pour voir, rien n’était discernable que des couleurs, qui par leur chaos même et leur incohérence s’harmoniaient d’une façon barbare et superbe, comme dans un tapis d'Orient.

Tout le reste, musiques, odeurs, clartés, se composa pour Marcel en une sensation unique : ce fut l’aflux en lui des tiédeurs qu'émettaient les personnes comme les lumières, dans un parfum pulvérisé de mimosas, parmi les ondulations d’une

foule, dont les bourdonnements se modulaient

en mélodies.

Une voix discrète lui demanda son nom; une voix officielle le jeta au maître de la maison, l'honorable Simmonds, Américain, économiste et collectionneur d’antiquités mexicaines. Et il fut mêlé dans la foule, au niveau commun, perdant toute vision d'ensemble, dispersé parmi les détails, notant que Simmonds ressemblait d'une manière frappante ‘au vieillard à cheveux bouclés sous un chapeau à larges bords, dont le portrait sert de marque aux petits sacs de tabac californien.

Puis un lambeau de phrase fut murmuré à ses oreilles, qui ayant dominé pour lui le grand bruit de la foule et des instruments, lui parut crié d’un ton intentionnel, avec un fracas significatif :

« … La fille du docteur Gaildraud?.… Elle a quitté le deuil de son père... Mais il paraît qu'elle est souffrante... Son frère est venu seul... »

Le cœur de Marcel battit, une fois, plus fort,

aimé avec passion, et, depuis six ans, oublié. Mais ce fut littéralement une pure sensation au cœur, et qui n’évoqua même pas l’image du jeune homme . dont le nom seul avait ému l'organe directement. D'autre part, des idées s’associaient, échappant, malgré leur bizarrerie, à toute réflexion : elle est * souffrante suggérait la phrase banale. « Espérons que cela ne sera rien », d’où raissait mécaniquement une sympathie rudimentaire ; puis, comme Marcel ignorait jusqu'ici l'existence de Mile Gaïldraud, grâce à la fantaisiste humeur du frère, qui durant des années avait presque vécu chez son ami, sans jamais lui ouvrir sa maison ni son intimité, il souhaita inconsciemment qu’elle fût en âge de se marier, et qu'elle portât un joli prénom.

Maïs au battement du cœur succédait l’impression confuse et toute physique d’un éveil dans le cerveau : comme si le nom du docteur Gaildraud, le célèbre médecin des nerfs, ou plutôt comme si le nom de son fils, intelligence égale, supérieure à celle du père, possédait la magique vertu d’exciter ses facultés cérébrales, inutiles et atrophiées depuis six ans. La flamme de l'intelligence, qui ne s’évanouissait jamais complètement dans ses yeux trop pâles, se raviva. L’attitude se modifia. L'aisance et la sécurité disparurent. Marcel fut troublé, gauche, timide, comme un inférieur qui flaire l’approche du Maître; et ce trouble aboutit à une brève paralysie de la pensée, durant laquelle, avec cette fixité d'hypnose que procurent les

ce nom de Gaïldraud, celui d’un ami d'enfance

piérres précieuses, il contempla, sur la tête d’une grande femme belle, un bonnet persan où étaient cousus des rivières de brillants, des rubis taillés et cabochons, des émeraudes en pendeloques, avec des rangs de grosses perles rondes en festons.

Mais l’image de François Gaïldraud surgit enfin ; et du même coup, à cause de ce milieu mondain, de cette fête ambiante, le souvenir du mépris qu’il professa toujours jusqu’à l'excès, jusqu’à la pose, pour toute élégance mondaine. Et déjà,

comme s’il était avec lui face à face, Marcel est horripilé par cette rusticité de son ami, mais il est

honteux aussi, et au delà de toute mesure, de sa

propre correction. Il constate avec un bougonne-

ment muet, avec un haussement d’épaules initial,

que jamais dans le monde où il a ses habitudes

il n’a rencontré François Gaildraud, mais que la présence de son ancien ami est bien naturelle chez

cet homme d'outre-mer, d'opinions radicales, où

des politiciens d’un effroyable socialisme sont

reçus avec honneur, où les illustrations scienti-

fiques et littéraires ont des allures d’être chez

elles, de ne pas avoir été réunies à titre de curio-

sités.

Toutes ces pensées viennent, passent, tellement | vagues qu'elles ressemblent à des souvenirs ou à 4 des pressentiments. Cette apparence qui leur est oi . commune, suggère à Marcel l’idée abstraite de pressentiment qui s’allie à l’image de François : et maintenant il lui semble qu’il avait prévu cette rencontre : il s’en veut d’avoir endossé son habit

sr

rouge, alors qu'il était si facile, avec un costume quelconque, d'atténuer en cette réunion inévi-

table et devinée l'inégalité d'élégance qui le gêne

autant qu'elle le choque. Son irritation s’exaspère à se représenter d'avance la folie probable de l’accoutrement que François aura choisi; puis sa volonté réagit faiblement, et aussitôt il est gagné par l'enthousiasme un peu snob que lui inspira de tout temps ce dédain des conventions. * Il promène un regard circulaire, presque effaré, un regard aveugle sur les quatre idoles de granit gris qui meublent les quatre angles du hall, sur les douze soleils de gaz qui l’illuminent, sur les étagères en escaliers, aux marches étroites et raides, avec des gerbes de fleurs et des lampes électriques entre tous les bibelots exposés, sur la loggia de l’orchestre à mi-étage, d'où pend une étoffe rouge brodée de verroteries et de pierres barbares, vis-à-vis de la baie ouvrant sur le parc Monceau, et que bouche un rideau de plantes géantes, entrelacées en simulacre de forêt vierge. Tout à coup il aperçut François Gaiïldraud, si bien dans la note prévue, qu’il ne fit pas même un geste involontaire de surprise, malgré l’affublement prodigieux de son ami. Par calcul de blague et par instinct d'adaptation, François s'était composé pour le bal du collectionneur américain un costume hideux et magnifique de Peau-Rouge.

Son pantalon ample de lainage écarlate, serré à la taille et aux chevilles par une ceinture et des

| AMOUR DE TÊTE | ne bracelets de grelots, était recouvert d’une jupe faite de longues plumes ; et le haut du corps restait nu dans un maillot jaune simulant le tatouage, avec un serpent bleu enroulé autour du torse. - Son crâne massif, vaste sous ses courts cheveux rejetés comme si un chignon l’alourdissait, son masque napoléonien de penseur conquérant, rappelaient jusqu’à l'illusion, avec leur coiffure de plumes teintes, ces têtes lourdes et graves d’Indiens qu'une atmosphère de silence environne. Seuls dans la face naturellement rougeâtre et qui n'avait pas eu besoin de fard, les yeux trahissaient le déguisement : car c'étaient des yeux d'Orient, ardents, veloutés et demi-clos, d’où ruisselait sur le visage une lumière qui en noyaït les angles et les brutalités.

François vit Marcel ; et d’abord, ce regard qu'il espérait avec une anxieuse impatience, ce regard où il devina un reflet de son fashionable habit rouge, se posa sur lui avec une fixité ironique. Mais la langueur des yeux contredisait l'ironie du regard. Marcel crut y lire l'expression d’une bienveillante indulgence, puis celle d’une joie franche et juvénile. Et le doute ne fut plus permis : François Gaïldraud, avec le geste mystérieux des tribus indiennes, l’avertissait qu'il allait s’avancer vers lui et lui enjoignait de l’attendre.

Il l’attendit, sans bouger, dans une obéissance passive, heureux, allégé, les nerfs encore irrités mais uniquement d’impatience, l'esprit assez libre et assez enhardi pour remarquer, non sans une

LA

portement.

Alors toutes les impressions que le nom seul ’ de Gaildraud avait suscitées tout À l'heure se

présentèrent à lui de nouveau, plus claires, plus

complètes, mieux enchaînées, mais rapides, vertigineuses, comme s'il avait eu le devoir de les rappeler toutes avant la poignée de main attendue ; et parce qu'il était impossible de se renfermer abso-

lument en soi-même parmi cette agitation et ces

bruits, les pensées se caen chez Marcel, déterminées à la fois par le souci permanent de son ami retrouvé, et par les perceptions diverses auxquelles il ne pouvait se soustraire : c'était une série double et cependant harmonique, ainsi que dans les poèmes où l’idée est évoquée tout ensemble par les associations que la logique suggère, et par les consonances qu’impose la rime.

Recomposant avec le prisme de son imagination tous les rayons lumineux épars dans le coloris des costumes, et faisant de cette lumière, pour le décor de son théâtre intime, comme le rayonnement d'un grand soleil; accrochant à quelque profil de meuble la représentation de certaine masure jadis remarquée place Gerson ; induit par les quatre idoles à des pensées de religion qui reconstruisirent en lui la chapelle de la Sorbonne, par la foule à la pensée de n’importe quelle foule, par les odeurs du buffet au souvenir des victuailles qu'apportaient dans un filet les petits potaches

délégués par chaque lycée aux traditionnels con-

gaieté D nlciouce: que son ami dant avec. éme 0

cours généraux, il revivait un de ces débarque ments des champions dans le lointain quartier, par un matin ensoleillé de juillet. C’est là qu'il avait connu le petit Gaïldraud, car ils n'étaient point du même collège. Ils se rencontraient en Sorbonne cinq ou six fois par an, se regardaient sans un mot, s’intéressaient de loin aux quelques pouces dont l’un et l’autre grandissaient chaque année : Marcel tout de suite curieux de François, à cause de son nom illustre, et en respect devant lui, moins pour ses couronnes que pour le peu de cas qu’il en paraissait faire ; attaché aussi par ce . bizarre sentiment de dédain et de gêne, qui dès lors prit naissance, et que lui inspira d’abord la comparaison de ses provisions délicates avec les charcuteries de François, de ses élégants complets d’externe à Fontanes avec l'uniforme crasseux de Louis-le-Grand.

Un jour, ils abandonnaïent tous les deux une ‘ composition longtemps avant la fin, et par hasard à la même heure. Ils se parlaient à la porte pour la première fois, et ils sentaient qu’une amitié muette les unissait depuis des années. Ils s’accrochaient l’un à l’autre, traînaient leur oisiveté au Bois de Boulogne, échouaient au Jardin d’acclimatation, dont Marcel se rappela soudain les phoques, percevant une analogie entre leur aspect d’exotisme sauvage et le tatouage de François. Les éclats de l'orchestre, à la dernière figure du quadrille, et la bousculade d’une farandolke, jetèrent le désarroi parmi le cortège des images

qui se déroulaient en Marcel. Leur série pourtant

fut continuée, mais par des sensations sourdes : flux de sang au cerveau, frémissement des doigts qui, à la main droite, sont las comme s'ils avaient tenu la plume longtemps, qui, à la main gauche, sont crispés comme par une longue inoccupation, et veulent s'employer à quelque besogne mécanique ; inquiétude des jambes, comme si trop long-

temps elles étaient restées pliées pour une médi-

tation assise; meurtrissure aux muscles de la poitrine, comme opprimés par une ceinture de natation placée trop haut; et un double foyer de chatouillement aux aisselles, et une sueur légère au front.

Puis Marcel se ressaisit, et comme si cet imaginaire accès du sang au cerveau fortifiait son pouvoir d'analyse, il devint assez subtilement judicieux pour reconnaître que ces impressions organiques étaient bien la suite et la conséquence de ses précédentes réflexions : seulement, au lieu de penser les choses mêmes qui s’en déduisaient,

il avait pensé par signes. Car ces indications de.

bouillonnement à la tête, de caractéristiques énervements aux membres, étaient bien la notation précise des troubles qu’apporte à l’économie générale une mise en train plus active du cerveau. Et cela signifiait qu’à dater de cette école buissonnière au Jardin d’acclimatation, François Gaïldraud s'était manifesté dans la vie de Marcel comme l'instigateur et le génie tutélaire des rares jours où les facultés intellectuelles avaient dominé

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