livre pas à ce petit jeu de patience, à cette lente x
marqueterie. C'est le fait même d’aimer qui nous impose de voir en celui que nous aimons la per- . sonnification vivante de toutes nos idéés et repré- | sentations de l’amour. C’est en une fois et du premier coup que nous le transfigurons. Et lorsque nous nous extasions par la suite de retrouver en lui une à une justement les qualités
que nous souhaïtions, notre naïveté est pareille à celle des peuples qui interpolent dans la vie des
personnages légendaires des actes conformes aux : prédictions antérieures, non par mauvaise foi mais par logique : ils ne peuvent raisonnablement admettre qu’un personnage élu pour accomplir les prédictions ne les ait point accomplies, et ils . s’étonnent ensuite de les trouver accomplies Si exactement. | Mais alors, si Suzanne n'était point ge pour lui l’être légendaire, si avec une fidélité de disciple et comme dans l'unique vue de se con-
| AA raies Boat il ne reconnaissait ue ji Ja légitimité, c'était donc qu’il était victime d’une illusion et qu’il ne l’aimait pas. Jamais il ne fut si proche de reconnaître son erreur; mais par un mouveau passe-passe, cette doctrine même qui avait failli la supprimer, la renouvela.
Marcel avait établi dûment l'identité du travail 4
imaginatif chez un individu épris d'amour, et de la . légende chez un peuple que domine une prophétie.
Mais il arrive parfois chez les peuples, du moins aux époques archaïques, quelque chose de plus artificiel encore que la confection d’une légende, c’est la création d’un mythe : tandis que la légende déforme comme il convient les souvenirs d’un
personnage qui vécut, le mythe invente un être pour incarner une idée.
Or Suzanne Gaïldraud, qui était insaisissable, indéterminée, autrement dit irréelle au regard de Marcel Dehaynin, ne pouvait devenir pour lui la substance d’une légende. Mais d’autre part il avait à son occasion remué, coordonné durant des | semaines, toutes ses idées et représentations de l'amour, et ne les pouvant concevoir qu’incarnées en une personne vivante, il en avait peu à peu éliminé ou fondu toutes les antinomies, amalgamé
tous les contrastes, de manière à intégrer un être
viable. Cette genèse était maintenant arrivée à
terme : il lui parut qu'il assistait à l'ascension
de sa créature dans une atmosphère et une lumière
vague. L’incolore figure n'avait aucune ressem-
Jui n'était rien? Il prit donc le mythe pour la
légende, et il ne put dès lors douter qu'il aimât. . Mais par un curieux renversement des fonc-.
tions de l'intelligence, tandis que ses facultés …
Vince avec Share | : mais, S Done duant | à.
à présent s'en apercevoir, puisque Suzanne pour
esthétiques se laissaient bercer par l'impression \ Ë ‘4
assez douce d’une harmonie entre la pâleur de l'amante mythique et l’indétermination de la réelle Suzanne, tandis que la conscience parfaitement
abusée ne soupçonnait point qu’elles fussent deux
êtres distincts et incompatibles, c'est dans l’inconscient que le soupçon s'éveillait. L'illusion
d'aimer était donc plus que jamais sans joie. L'’abattement et la fatigue de Marcel s'agpra à
vaient, associant de plus en plus toutes les pé-
nibles émotions à l’idée de Suzanne; et son anti-
pathie pour elle grandissait encore, en raison
directe du progrès nouveau que venait de réaliser
son amour de tête.
Une fois déjà, cette inconcevable UpOR
avait surpris Marcel : mais son attention s'était trouvée alors déviée vers l’inhabituel aspect de réalité vivante que prenait l'image de Suzanne, par le seul fait de devenir antipathique. Cette
fois la surprise renouvelée amena une révolte, il
refusa d'admettre que la même femme fût à la . fois odieuse et chérie, mais il ne sut trouver pour se tirer d’embarras que la plus misérable solu.
tion : il attribua son antipathie ApPAIERe à la vulgaire timidité.
gnit de prendre au sérieux une aussi puérile dé- faite : dès que la conscience a cessé une fois d’être un spectateur impassible pour devenir un acteur intéressé, elle est capable de tous les machiavé- «lismes. Marcel savait bien qu'il nourrissait en
124 secret un désir indécis et lâche de revoir Suzanne,
quin ’avait qu’à s’accuser lui-même d’être timide pour soulever en lui l’orgueil de l’ homme de cœur
ét les énormes prétentions de l’homme du monde,
et qu’à la permière insinuation il ferait un coup
de tête, il retournerait chez Suzanne.
I s’y résolut en effet : mais, au lieu de faire une
| visite, simplement, au jour de Mme Gaildraud,
il ourdit une combinaison ingénieuse, qui satis-
faisait tout ensemble aux exigences de sa vanité
Chatouillée comme à celles de sa lâcheté inquiète, et qui ménageait traîtreusement toutes les possi-
bilités d’un insuccès où les apparences seraient
sauves. Il décida qu'il irait voir François, car vrai- ment il lui devait une visite ; mais il irait à l'heure du jour où il était le plus sûr de ne le point trouver,
environ trois quarts d'heure avant le dîner. Il
dirait au domestique : « J’attendrai. » Et il pres- sentait que Mme Gaïldraud enverrait Suzanne pour lui tenir compagnie.
Contrairement aux vraisemblances, toutes ces | prévisions gratuites se réalisèrent; et à peine
s’était-il installé pour attendre dis la chambre de son ami que le domestique y rentra, le pria de passer au salon où Mademoiselle le recevrait.
aient réussi : es il se sentait aujc jourd’ hui si aisé d’allures et si peu contraint, en comparaison des deux précédentes entrevues, qu’il en fut ragail- lardi et qu'il oublia de se dire : «Serai-je émuenla . voyant? » RUMEUR Ÿ : Un petit incident acheva de l’enhardir. Vi. qi moment où il entrait dans le salon par une porte,
l’autre porte se referma : Suzanne s’éclipsait,
chassée par un accès brusque de timidité. Il sourit.
Lorsqu'elle rentra, un peu rose, il sourit encore
et lui tendit la main avec quelque paternité. Elle
était gênée visiblement. Ils articulèrent leurs
bonjours sans tout de suite entamer une con- versation. Puis il fallut s'asseoir. Ils se firent des cérémonies silencieuses. Et enfin ils furent assis | 1 vis-à-vis l’un de l’autre, loin, dans ce grand salon vide. ra
Marcel ne se cacha point qu'il avait lui-même établi cette distance. Aucune timidité ne lui était revenue à l'entrée de Suzanne, il n'avait littéralement rien senti et rien pensé : et pourtant son Gorps avait fait un instinctif mouvement de recul. Contrairement à la loi d’attraction selon laquelle, en À dehors même du sexe et du désir, les corps de ceux qui s’aiment se rapprochent invinciblement pour la possession rudimentaire des frôlements et des caresses chastes, l'électricité qui émanait de Suzanne repoussait Marcel. C'était bien le plus caractéristique fait d’antipathie que la conscience | eût encore relevé. Marcel, un peu déconcerté,
es SA NE de A PI
allait y rêver à son aise, lorsqu'il eut comme un réveil en sursaut : la prolongation du silence était inadmissible. Il leva les yeux vers Suzanne et la remercia d'être venue, doucement, en une phrase traînante qu’il faillit laisser inachevée : car toute son attention s’employait à observer la jeune fille qui, dans son trouble ou son inexpérience, avait choisi sa place au plein jour, laissant à contre- | jour le visiteur.
Il eut alors un nouvel étonnement : voici
. qu'après tant de jours écoulés et après tant de
vains efforts de mémoire, il retrouvait nette, soudaine, l'impression de Suzanne au soir de la première entrevue, avec la taille courte et une robe
de style Empire ; seulement cette impression ne se …reproduisait enfin que pour être annulée par l'impression actuelle qui s’y opposait point par point. [1 lui semblait maintenant, en approfondissant ses souvenirs, avoir dû remarquer l’autre soir que la toilette Empire convenait merveilleusement à sa physionomie, qui rappelait, avec une charmante fantaisie d’inexactitude, le type de
l’époque. Ne l’avait-il point vue grande et mince,
décorative, avec je ne sais quelle fierté martiale
dans la coiffure et le profil? Plus il s’attachait à
restaurer son hypothétique souvenir en y ajouetant par déduction des caractères en harmonie
avec ceux-là, plus en effet 1l se représentait clairement, avec sa figuration nombreuse, avec son décor de fleurs et de lumières, la brève scène de l'entrevue. Pourquoi donc aujourd’hui la voyait-il
aussi peu’ décorative que possible, tenant si peu
de place en un fauteuil où elle était assise sans
attitude, comme rapetissée par la gêne et rajeunie par l’enfantillage de sa timidité? Était-ce la pleine
lumière qui compromettait ainsi la régularité de
‘son profil et qui noyait le dessin de ses traits? Était-ce le grand aïr de sa promenade récente qui avait ainsi affolé ses cheveux? Elle portait enfin une robe de tous les jours, sans style, qui n'était que chiffonnée coquettement, mais qui semblait, de même que le costume tout différent de l’autre soir, appropriée d’une façon particulière à sa frimousse de Parisienne chiffonnée." 1 Marcel, un instant, baissa les yeux, et se con-.
firma d’abord que la première image, à peine peme
reproduite, s'était brouillée par la superposition . de la seconde, puis que celle-ci, échappant aux e
lois ordinaires de la mémoire, n'avait aucune faculté de se reproduire : bien que la sensation
fût précise et frappante chaque fois qu'il envisa-
geait Suzanne, il ne conservait d'elle aucune représentation dès qu’il avait détourné la vue. Durant ces bizarres expériences, l'entretien se poursuivait. Marcel, pour avoir quelque chose à. dire, et aussi pour effleurer un sujet d’où les questions de tendresse ne fussent pas bannies, s'était mis à parler de François ; mais il parlait distraitement, sans prêter d'attention aux réponses de Suzanne, sauf pour y répliquer à peu près.
Lorsque le dialogue parut se ralentir, il se leva, fort satisfait de sa liberté d’allures. Familière-
Vlgÿ
U— Quoi? dit-il, touchant un cahier de musique.
| nerveuse... Et puis, franchement, la musique m'as- somme.
__ L'effet de ces innocentes paroles. sur Marcel fut
coup; il y sentit une brisure. Vainerment il s’ef- força d’expliquer des sensations dont l'énigme l’effrayait plus encore que la violence. Elles pro- venaient de ceci que toujours imprécise et ne pouvant être pensée qu’au moyen de symboles, de signes et d’analogies non point exactes mais harmoniques, l’image de Suzanne avait toujours affecté son âme d’une sorte d'impression musicale. Elle ne se retraçaït pas en lui par les procédés trop matériels qu’emploient les arts du dessin, puis- qu’elle avait pour caractère essentiel de n'être point dessinée : elle était une mélodie sans contours flottant à travers les méninges. De sorte que sa haine avouée de la musique devenait une ” contradiction intolérable, et bien que, faute de réflexions et de formules, cette contradiction de- . meurât latente, l'édifice de l’amour en parut d’abord ébranlé.
Et ce n’était pas tout. Elle disait : « Je suis si nerveuse. » Quoi? Nerveuse à ne point régler l’éga- » lité de ses doigts? Cette révélation de nervosité maladive contredisait les idées de santé, de na-
sent il he au piano, a 1 voyait 0 Dr Von.
«— Oh ! des danses. Je joue très mal, je suis trop
| prodigieux : jamais il n’avait reçu au cœur pareil
Ter RES PRE I RE NE Eh
ju en l’âme de Marcel ua . nom “e Suzanne.
Et pour compenser ce double désastre, il ne restait à l’actif de la jeune fille que la franchise de son aveu, son manque total de pose et d’apprêt. + Cette impression favorable alla, sans être quant à : présent aperçue par la conscience, se tapir au fond de la mémoire, et s'inscrire au livret de l'amour futur, tandis que les deux autres, qui ne devaient pas avoir de conséquences lointaines, furent les seules que la conscience actuelle remarqua.
Suzanne à son tour s'était levée. Elle faitletate n le cahier de musique avec des gestes saccadés, tout près de Marcel. Instinctivement encore he s'écarta. Mais François entrait, bruyant et rieur. Elle s’effaça aussitôt avec un sourire. Par une persistante malchance, l'effet de cette retraite, qui n’indiquait que de la modestie et du tact, fut encore désastreux. Le jugement instinctif de. . Marcel, faussé par la manie des interprétations’symboliques, ne put s'empêcher d’y voir l’aveu d’infériorité d’une femme incapable de soutenir une conversation avec des hommes; et cela heurta “ rudement le préjugé qui s’était formé en lui à son A insu, de trouver en Suzanne une sorte d'intellectualité par alliance, à cause de sa pas avec François.
Chacune de ces désillusions successives établissait qu’il n’y avait rien de commun entre Suzanne et le mythe qui hantait Marcel : aussi avait-il le
révélation incomprise ci comme si le n 'était point, il sentait seulement qu'il avait le cœur déchiré, et son illusion d’aimer demeurait intacte.
Bien plus, de cette entrevue où chaque détail,
moins un seul, avait contribué à mettre en lumière l’incompatibilité du personnage mythique et du réel, il retint celui-là seul qui lui permettait de les confondre encore : cette indétermination de la figure de Suzanne, d’autant plus curieuse maintenant que, plus d’une demi-heure, il avait tenu la jeune fille sous son regard, dans la pleine | clarté. s' ., Comme il n'était pas mécontent avec cela de la façon dont il s'était comporté durant cette visite, l'impression générale restait bonne. Si peu ustifiées que fussent des conclusions optimistes,
M s'y tenait : d’abord parce qu’il en avait assez,
parce qu’il ne voulait plus se casser la tête à débrouiller la complexité de ses sentiments : optimisme de nonchalance et d’atonie, auquel se trouva tout particulièrement plaire la mine spectrale de l'être soi-disant aimé. Et puis, ce fantôme fit plus rares ses apparitions. Marcel fut dans cet état d’âme où l’on ne pense plus en détail. Les diverses contingences de la vie ne lui suggérèrent plus ces visions de Suzanne qui, chaque fois différentes, amenaient chaque fois une péripétie dans | sa passion. Il ne fit plus que se rappeler à l’occasion, et d’une façon générale, qu’il était amou-
a on: bientôt même ce ne fut Due un souvenir de temps en temps exprimé, mais une convention toujours sous-entendue, et qui lui faisait toutes choses très douces. Menteuse paix, traîtresse douceur : ce n’était bas même une trêve, à peine une transition, c'était le symptôme avant-coureur du dernier période où cette maladie du cerveau et du cœur était sur le point d’atteindre.'Si Marcel Dehaynin put se flatter durant quelques jours d’avoir reconquis cette liberté d’esprit dont ilétait privé depuistant de semaines, ce fut uniquement parce qu'il avait épuisé toutes les combinaisons et toutes les falsifications possibles de ce qui, dans le procès de l'amour, n’est que jeu d'idées et d'images. Le travail d’illusionisme ne s’arrêtait que parce qu'il “pr était en effet terminé, et que l'illusion du cerveau était parfaite. | 5 Il restait à compléter celle du cœur, qui, obsti- . “ nément en désaccord avec le cerveau, n’aväit pas encore éprouvé la plus rudimentaire émotion. IL ne fallait plus, pour que l’œuvre de mensonge fût achevée, qu’une hallucination du cœur, si les émotions sont bien de pures sensations organiques, et qui peuvent être, comme toutes les autres, artificiellement reproduites par voie hallucinatoire. 7 Et dès que la certitude d’aimer était moralement acquise, l’hallucination devenait inévitable, puisque l'émotion était préjugée. Marcel allait bientôt j pouvoir se démontrer à lui-même la réalité de son amour, comme les philosophes du bon sens vous
: Dent du bâton.
L’hallucination se produisit pour la première fois quelques jours à peine après la visite à Suzanne, et suivant le mécanisme connu. Marcel pensait avec insistance la formule générale et simple qui remplaçait à présent toutes les complexités senti- mentales de naguère : « J'aime Suzanne. » Ce juge- mentétait gratuit et ne répondait à aucune vérité; mais pour être accolé à tort au nom indifférent __ de Suzanne, le verbe « j'aime » ne perdait point sa valeur. Il restait pour cet homme au grand à cœur l’évocateur des souvenirs glorieux. Les ï . images de battements et de spasmes qu'il suscitait, acquirent une intensité anormale, parce que les À nerfs étaient ébranlés maladivement, parce que l'intelligence était déprimée. Comme l'intensité . seule distingue l’image de la sensation qu'elle re- produit, Marcel perdit le sens de cette distinction : 5e ce fut le vertige. Alors le cerveau, pour achever de s’abuser lui-même, transmit aux nerfs du cœur l'énergie nécessaire à l’exécution des battements qu’il croyait avoir perçus, et cette fois il les perçut en effet : ce fut l’hallucination. Marcel éprouva un
__ trouble extraordinaire. Le sang lui affluait à la
la région douloureuse du cœur.
Il s'était levé, il retomba les yeux dilatés, stupide, avec cette inquiétude naïve qui, une fois déjà, l'avait tourmenté, lors de sa première initiation aux plaisirs des sens : « Aï-je bien trouvé
face : et il fouillait des doigts ses vêtements vers |
a ou d'autres cas où, au lieu de l'épuiser : ainsi, l'émotion amoureuse lui apportait chaque fois un surcroît d’énergie pour être ému, et un. désir toujours grandissant d'émotions toujours plus violentes. Celle-ci l'avait tellement brisé, qu’un instant il la méconnut. Il se persuada qu'il avait simplement le cœur atteint, une maladie. Cependant, le premier ahurissement passé, il 5 souhaita en effet que l'émotion se renouvelât ; mais 1l le souhaïta en ayant peur, en se révoltant. Il délirait, il se tenait la poitrine à deux mains comme pour retenir le cœur, qui, enfin, de nouveau, se déclencha douloureusement. Il fit un cri sourd. Il s’habilla, sortit. I1 fuyait devant lui- | même. Il sentait rôder en lui l’idée vague de Suzanne, et il tremblait qu’elle ne se dressât encore, précise et menaçante, devant la cons- # cience, et qu'elle ne torturât le cœur de nouveau. Tout de même, il avait un désir fou que sa terreur se réalisât ; mais il sentait que c'était un désir malsain, comme celui d'éprouver une volupté ne verse et meurtrière. à Plusieurs fois, le lendemain et ee jours qui sui- : virent, l’hallucination sentimentale se reproduisit, surtout quand la pensée de Suzanne assaillait Marcel à l’improviste et sans qu’il eût le temps de s’étourdir, par exemple quand il s'éveillait. Le nom de Suzanne était crié à ses oreilles comme par. une voix. Puis il y avait une pause, l’action cérébrale ayant besoin d’un temps appréciable pour
clones instants avant d agir, et que le cœur
d’abord mine de résister. Enfin joue se sou- |
mettait, il donnait son effort, mais il s’y usait du Premier coup. Et cependant un faux désir s’éveil- lait alors en lui d’être sollicité à un nouvel effort ;
comme l'estomac, surmené par les excès, a de
fausses faims, qui ne peuvent être satisfaites que? par des excès nouveaux.
Ces fausses faims du cœur exigeant, comme les
vraies, que l'émotion renaisse toujours d’elle-
même, ravivée par la vue et par l’approche de celle qui en est l’évocatrice, il fallut bien que Marcel se mît en quête de Suzanne. Avec la mort
dans l’âme, avec une fiévreuse envie de la voir - qui, au prix d'une contradiction cynique, coexis-
tait en lui avec la terreur d’y réussir, il chercha les occasions de la rencontrer. Elles étaient rares,
car juillet finissait, on ne recevait plus, et où la
trouver, sinon dans le monde? Il ne pouvait cependant pas aller lui faire des visites à tout
bout de champ.
Il fut, toute la semaine, presque tranquille, par l’impossibilité de la voir. Puis il eut quelques heures de total apaisement — de ces heures où la revie d’un passé qui fut heureux laisse croire à l’imagination que le bonheur retrouvé ne s'était jamais perdu, que les souffrances intermédiaires,
dont le souvenir pourtant ne saurait être nié, n’ont pu en altérer la continuité plus que le rêve
d’une nuit : il y avait garden-party ce jour-là,
chez Li princesse de Saber Débat et Marcel, ÿ bien qu'il affectât FOUJOUrS d’aller dans le monde
| avec indifférence, n’essaya point de se dissimuler
qu'il se faisait une affaire d'assister à cette réu-
nion. La princesse, qui avait une fille mariée au neveu de la vieille baronne Dehaynin, touchait un peu à sa famille, et 1l était singulièrement fier de cette alliance.
Il savourait donc son plaisir avec un certain dilettantisme d’aristocratie, allant, venant par les allées, par les pelouses du parc seigneurial que de hautes, de grises murailles séparent de la rue et de Paris comme un jardin de couvent,
mais où Paris avait fait irruption cette après-midi, en robes de foulard, de batiste, qui rompaient l’uniformité des verdures avec leurs blancs, avec leurs roses, avec leurs mauves, avec leurs bleu-porcelaine. Et loin, au bout d’un vaste tapis de gazon roulé, des tables champêtres étaient dressées, avec … des cristaux, avec des argenteries, avec des linges blancs pleins de soleil. :
Comme ïl fallait, pour arriver jusque-là, traverser toute la pelouse sans ombre, Marcel ne s’y décida que lorsqu'il eut grand soif; étant las et accablé par la chaleur, il marchait péniblement, sans élégance, un peu voüté. Il ne°se redressa que. tout près d’une table, vis-à-vis d’une jeune fille qui était là debout, en toilette blanche comme les nappes, avec la ceinture noire, le grand chapeau de tulle noir coulissé, les mains, dont l’une
était posée sur le couvert, gantées de noir, C'était
Mile Gaildraud, si différente d’elle-même, par une de ces métamorphoses dont elle paraissait coutu- mière, que Marcel d’abord ne la reconnut point en cette tenue de miss.
Il se ressouvint alors que le docteur Gaildraud avait soigné la princesse. Donc il aurait dû prévoir que Suzanne viendrait 1ci. Il lui parut que s’il y avait songé d'avance, lui-même n’y serait pas venu. Son plaisir de mondain était gâté; la pré- . sence de Suzanne le choquait et le dérangeait, il avait autre chose à faire ici que l'aimer. Mais elle
poussa un cri d’aimable surprise et ils se donnèrent
Ja main. | .
Pour qu’elle ne s’avisât pas de croire qu’il l'avait a ‘aperçue de loin et qu’il avait tout de suite couru + vers elle, il parla de la chaleur, se plaignit de la soif. Elle répondit par une phrase sur les beautés. » du parc. | ee Alors, tout en poursuivant machinalement ce banal entretien, qui lui laissait la pensée libre, Marcel s’efforça, sans y prendre garde, de renou-
veler l’hallucination ; et d’abord, par instinct, il
sollicita l’aide de tout ce qui pouvait prédisposer - son cœur à être ému * l'éclat du jour, l’ardeur des brises, la gaieté des toilettes claires et le chucho- __ tement des flirts. :
: Mais son cœur, qui ces jours derniers se mouvait si aisément, lui parut cette fois lourd à remuer. comme une lourde pierre: À la fin, pourtant, il bougea un peu, il battit : ce fut avec une telle impression d'effort personnel, voulu, délibéré, que