CHAPITRE II
Le soir même, avant dormir, Marcel ressaisissait un fil pour la continuation possible de l’aventure, il formulait cette chicane subtile : « J'ai. préjugé les résultats de l’entrevue en m’obstinant | à la définir comme un dénouement, alors qu’elle devait être une mise en train. » Maïs 1l mâchonnait
ces paroles avec dépit, ne se doutant guère que, par une intervention et une fausse manœuvre de
son intellectualité, la rencontre d’aujourd’hui, ce prétendu épilogue, allait se poser, en effet, en premier chapitre de roman. s
Après la violence, après surtout linoublia IE étrangeté des troubles nerveux provoqués en Marcel Dehaynin par Suzanne Gaïldraud, il n’était point possible, malgré les fâcheuses conclusions
de cette rencontre, que toutes relations imagina- tives fussent aussitôt et absolument rompues entre elle et lui. Et si l’image de Suzanne conti- nuait à lui être quelquefois présente, bien que … plus rare et plus effacée, elle ne pouvait lui apparaître dépouillée de toutes les qualités accessoires, qui, par le dépôt de ses associations précédentes, se trouvaient à présent incrustées en elle. Elle. devait garder certaine allure d'inage obsédante,
| certaine Il re dire aimée; elle devait enfin, pour‘ quelque temps encore, subir, par une force pousse VA ji les transfigurations de la légende. JE Ces bizarreries n'auraient eu aucune -consé- . | quence pour un médiocre à conscience trouble, qui les eût à peine remarquées, et qui les eût classées, au cabinet de débarras du cœur, sous quelque dénomination vague, comme « mélancolie Pie illusion perdue ». Elles n'auraient pas affecté davantage un connaisseur d'âme transcendant, qui n’eût point manqué, tout en les ‘relevant avec curiosité, de les apprécier à leur valeur juste. Elles devaient être fatales à Marcel, trop clairvoyant pour ne pas les observer avec une minutie exacte, trop expert aux choses du cœur et trop agile aux comparaisons pour n'être pas frappé de leur ressemblance avec les épisodes les mieux connus du procès amoureux, mais trop jeune initié pour ne pas s’y laisser prendre. Ce fut l'embryon d’une illusion d’amour qui allait, prolongée, compliquée par les ingérences d’une intellectualité inopportune et d’une science incomplète, le perdre parmi les plus inextricables | labyrinthes de l'amour de tête. Il était au seuil de cette pseudo-passion, dont les phénomènes cérébraux et imaginatifs, au lieu de résulter direc- tement, suivant la commune règle, d’une émotion première, sont les artificiels produits de causes inaccoutumées : et cependant ils atteignent parfois à une telle intensité qu'ils peuvent susciter
ments du cœur, pris alors par le ee pour de
ei retour et par voie d’ alone to “he mouve-
émotions véritables. ; Jr Par un amusant tour de passe-passe, régle dans le jeu des associations, cette idée persistante G de dénouement servit de point de départ au tra vail imaginatif qui l'annulait, Elle suggérait a. Marcel, outre cette opinion qu "il était un homme raisonnable, rassis et ayant su reconquérir là paix de l’âme, l’idée d’un nouveau départ, d’une fi période nouvelle à inaugurer : d'où une tendance aux calculs pratiques, aux sages projets d'avenir, impliquant tous, comme un postulat, son mariage avec Mile Gaildraud. À l’idée que son adolescence : était close et qu'il entrait enfin dans la maturité, | les souvenirs frais encore de sa seconde puberté l’assaillaient. Marcel rêvait l'amour de la tren- … taine, qui est moins fou mais plus solide, plus ardent peut-être en sa retenue que l’amour des dix-huit ans ; et en fin de compte le pressentiment d’une passion profonde et calme s’accrochait : à de l’image de Suzanne Gaildraud. :
Puisque l’idée d’une émotion n’est que l'émotion … même, répétée et amoindrie, le cerveau ne pouvait subir, sans le contre-coup de réelles émotions … au cœur, ce défilé de représentations amoureuses. Mais, dès que ces représentations venaient én contact avec l’image de Mlle Gaïldraud, le rapprochement donnait lieu aux effets les plus inattendus : si l’idée d'amour appelait celle de Suzanne, celle-ci, au lieu de raviver l'émotion que le non
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l’idée d'amour, celle-ci ne s’en accompagnait pas moins de l'émotion qui lui était pour ainsi dire
l’idée abstraite de l'amour et non l’image de Süzanne qui avait provoqué cette émotion. Il y avait, entre Suzanne et le battement du cœur, la notion d’une pénible discontinuité, d’un abîme
\ bler.
Marcel aggravait l'importance de ces taquineries d’une image à l'imagination en s’en irritant outre
mesure. Il s’exaspérait à la plus timide apparition
roles prononcées tout haut : « Puisque c’est fini. Puisqu’il est entendu que je ne l'aime pas.
Puisque, s’il y a particulièrement au monde une femme que je ne puisse aimer, c'est elle. » Et il nourrissait contre elle la rancune d’un savant contre le maudit petit fait qui infirme son hypo- thèse favorite.
Il avait un autre motif d’être agacé, plus subtil, mais plus réel : le jour où 1l avait rencontré
nément fouillée, il n’avait pu fixer en sa mémoire aucune expression de cette physionomie, aucun trait de cette figure ; et, vraiment, il la connaissait aussi peu après l'avoir vue, que durant les se-
y . serrement et de froid: si l’idée de 1e Suzanne était l’antécédent et appelait à sa suite
implicite, mais Marcel remarquaït alors que c était Ù k
très étroit, mais sans fond et impossible à com-
de la gêneuse, avec des gestes fous, avec des pa- -
Suzanne, bien que son attentif regard l’eût obsti-
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naître. Cette Te ON qui 1 avait fort géné le soir de la rencontre, lui était plus insupportable
encore, et chaque jour un peu plus, lorsque Suzanne
revenait à lui sous forme d'image, et d'image égale- . ment indéterminée. il Seulement, comme la loi de nôtre esprit est,
coûte que coûte, de déterminer les choses, fût-ce |
par leur indétermination même, il était ainsi
amehé à qualifier Suzanne d’énigmatique. Ce mot.
répondait au moins à une abstraction, qui d’ailleurs ne lui déplaisait pas ; et le caractère nouveau À alla rejoindre les deux ou trois autres, naguère “4 déduits à peu près aussi logiquement, dans les
tiroirs du souvenir, et au livret de caisse d'épargne ‘1 de l'amour futur. Fi Cette qualification Étienne était bien commode : elle facilitait le travail au moyen duquel mi Marcel continuait à défigurer l’image de Suzanne ÿ comme s’il l’eût aimée réellement. Cette image, en effet, n'étant rien de précis, se résignait pour ainsi dire, sans débat, à n'importe quelle association. Tout ce qui, à un titre quelconque, était du goût de Marcel, s’adaptait à elle tour à tour, au mépris des contradictions les plus grossières, comme le type de la brune aux yeux ‘bleus et celui de la blonde aux yeux noirs. Et Marcel avait beau s’effarer de cette cacophonie, il n’était plus en son . pouvoir de l'arrêter ni de la régler : car suivant la
et avec orne d'elles jusqu’à l'infini son nn ’ | de reparaître. 1 Alors sa conscience se ramassa en boule sur ; elle-même, hagarde comme le regard d’un fou. Il ir subit la fatalité. Ses gestes marquèrent des soup- à çons et des réticences, comme dans le délire de la À persécution. Son impression totale fut, sans plus | préciser, « qu’il ÿ avait quelque chose de louche ».. Il jugea prudent de reculer le plus possible la : « visite qu’il devait à Mme Gaïldraud. En réalité le motif de ce retard était la peur inavouée de voir Suzanne, d’avoir froid à sa vue, et que cette fois le mal fût irrémédiable : car une incorrigible espérance veillait en lui, et, si la conscience se faisait petite dans sa cachette, ne se parlait plus qu'à demi-voix et à mots couverts, c'était aussi pour ne pas faire de bruit, pour ne pas troubler le mystérieux enfantement d'amour auquel elle se figurait assister.
. Et pourtant Marcel voyait en lui-même si peu AL qu'il accusait ses facultés intellectuelles d’être hostiles au divin travail! Alors elles se mirent au contraire à le favoriser. L'image de Suzanne ne sollicita plus jamais la pensée, sans que l’atten- tion la retint et la”fixât ; lorsqu'elle attirait à elle indistinctement toutes les idées de joie et toutes les images de beauté, un choix intentionnel, bien. que non conscient, en éliminait tout ce qui n’eût
fait de cette accumulation ORARCNES qu'une parure lourde et monstrueuse; enfin la volonté : aida en sous-main le travail FORTS Spon- HEADÉ,
L'obsession de l'image parut alors intolérable! id .jusque-là pénible rien que pour n'être point commandée, suivant l'habitude séculaire des hommes, par le besoin de posséder toujours avec la pensée ceüx qui nous procurèrent une fois l'émotion de l’amour, elle n'aurait su désormais, sans un odieux surcroît de souffrance, devenir plus artificielle encore : et pouvait-elle être plus artificielle qu'étant voulue? Marcel Dehaynin souhaïta donc ‘plus impatiemment que jamais de la secouer ; et c'est ainsi qu'il se prit lui-même en flagrant délit | de l’entretenir.
« J'aime donc Suzanne? » $e dit-il. L'importance | de cette réflexion était nulle, puisque, s’il précisait ainsi pour la première fois sa pensée, l'illusion n'en avait pas moins existé, latente, du premier jour. Il s’interrogea donc sans stupeur et sans |
tremblement. I1 fut choqué de ne pas s'étonner ‘davantage. Puis il voulut, à la lettre, s’écrier très joyeusement : « J'aime Suzanne ! » Sa voix tomba. Il se rappela fugitivement le mensonge que tout enfant il se faisait, aux allées des Champs-Élysées, | pour se persuader qu'il attendait un ami. Il ne pouvait admettre que son cri passionné : « J’aiméê Suzanne ! » fût un mensonge pareil ; maisiln’arrivait pas à se réjouir : les amours de tête sont toujours tristes, parce qu’ils enferment l'impression
. Seulement, la ne conscience, que l'illusion d’aimer obscurcit, n’est Là plus capable de reconnaître cette significative impression ; et quant à la tristesse, qu'il savait incompatible avec l’amour et qu'il ne pouvait cependant se dissimuler, Marcel essayait de la justifier par des causes accidentelles, comme l’in- détermination de l’image qui le hantait. Alors cette indétermination recommençait à le trouue bler profondément, car voici à présent qu’il la considérait comme un symbole inintelligible.
Une inquiétude plus spéciale, plus. technique, tourmenta l’analyste qui veillait en lui, lucide encore par éclairs, malgré l’amas de ses erreurs et dé ses compromissions : comparant à une fantas- magorie le travail imaginatif de l’amour, il regar- … dait trop absolument l’inconscience comme néces- 00 saire pour être dupe de cette fantasmagorie ; il se flattait donc de n’en être point dupe; mais comme 1l ne pouvait, néanmoins, se débarrasser de sa prétendue passion, 1l s’effarait, se croyant incapable soit d'aimer tout à fait, soit de ne plus aimer. Et, par une généralisation qui lui était coutumière, il aboutissait de nouveau à ses chimériques inquiétudes touchant les destinées de l'amour dans une race où l’intellectualité prédominera de plus en plus. | Il ne s'arrêta pasà ces graves problèmes ; maïs, pour les avoir effleurés, son esprit de système et de doctrine se releva. Il changea aussitôt de politique et décida qu’il irait voir Suzanne. Cette
fi dure pour se Méndte a des faits.
Dès lors, le résultat était indiqué d'avance. Marcel fit une expérience, en effet, à peu près concluante et sincère comme celle que tentent les gens per-. suadés qu'ils auront le vertige, en faisant mine de . se pencher à un balcon : « Aï-je le vertige? Sn f je l'ai, je l'aurai toujours. » Dès le seuil du salon et au premier regard jeté sur Mme Gaildraud, : Marcel s'était dit : « Je ne suis pas ému, je ne le serai jamais. » | En On dès qu’il fut dehors, toutes ses opinions se retournèrent, et l'ingénieuse casuis- ï tique du cœur trouva moyen d’invoquer cette à froideur et cette impassibilité en présence de . Suzanne, comme preuves d'amour. Pour cela, d’abord il fallut faire bon marché des notes très justes prises naguère par la conscience au sujet de cette subtile distinction qui s'était établie pour le cœur, entre la réelle Suzanne que Marcel 4 fut prédisposé à aimer et la Suzanne inconnue qu'il aima de fait durant quelques heures ; il fallut oublier la ruine avérée de ce dernier sentiment, ‘admettre de nouveau que le travail imaginatif en cours datait non de la première entrevue avec . Suzanne, mais du jour où François Gaildraud, décrivant à son ami la convalescence de sa Sœur, avait suscité en lui une émotion. Dès lors, l’amour était un fait et ne se discutait plus : le procès en ! était normal ; et enfin, si deux fois depuis, la pré … sence de Suzanne n’avait point tiré Marcel de sa
1eu ralité, c'était bien une preuve de l'affection
cChements et des terreurs dont les effets organiques se trouvaient égaux et contraires à ceux
mathématique rigueur, les chasser en s’annulant eux-mêmes. Suivait un examen rapide et volon- tairement superficiel, qui faisait rentrer dans la même catégorie d'explication toutes les émotions négatives éprouvées précédemment.
: Mais cet effort de jésuitisme ne procura pas à. Marcel une seule minute de paix. Le demi-mensonge de l'imagination était trop énorme et trop cynique pour ne pas révolter à la fin la conscience et la raison. C'était Le salut, si elles eussent agi résolument contre une folie qui ne pouvait ré- : sister à leur choc. Mais un supplice plus exquis était réservé à Marcel : elles firent contrepoids sans entraîner la balance. Toutes les fois que la fantaisie amoureuse se risqua à reprendre son œuvre interrompue, raison et conscience l’entra- vèrent sans l'arrêter, rien que pour retenir son essor, pour glacer ses enthousiasmes, pour lui interdire tout effet de pleine et heureuse illusion. Leur arme ne fut plus la critique, mais la blague ; et Marcel, dédoublé, devint une qube qui rit d’ellemême. \
Dans l’ordre des choses Dao due il eût trouvé peut-être quelque saveur à cette combinaison de la foi et du scepticisme. Mais le cœur
qu’il lui portait : parce qu’il était impossible que, ui l’aimant, il n’éprouvât point à sa vue des effarou- 4
de l'émotion amoureuse, et devaient, avec une
est | aussi Bt que le : sexe : il agit mécaniquement | et ne veut pas être | interrompu. Celui de Marcel souffrit donc, à tout propos, l’atroce souffrance de la douche glacée et soudaine à une minute a d'éréthisme furieux. |
Cette émotion, la plus fréquente et la plus'forté 408 qui jusqu'ici l’eût affecté à l’occasion de Mlle Gailte ( draud, ne se trouvait point en opposition avec la froideur des deux entrevues : elle s’accola indissolublement à l’image de Suzanne. Les syllabes mêmes de son nom ne pouvaient plus être prononcées ou pensées sans qu’elle suivît, inévitable comme l’épithète de nature après le nom propre chez un poète primitif. La prétendue aimée, qui naguère ne parvenait à ADP confusément les .
émotions amoureuses qu’à la suite de déductions et avec le secours d'idées intermédiaires, avait : enfin le pouvoir d’agir directement et par ellemême sur le cœur de celui qui croyait l’aimer ; mais l'émotion qu’elle y suscitait, c'était la caractéristique de la tristesse et de l’antipathie !
Si imprévue que fût la coexistence d'un pareil sentiment avec l'illusion d'aimer, la genèse s'en étant opérée de façon normale et simple, la première impression qui s’en dégagea pour Marcél fut celle d’une réalité solide : elle se reporta sur Mlle Gaiïldraud, qui pour la première fois lui fit . l'effet d'une personne vivante, et non plus d’un insaisissable spectre. Ce changement à vue sur-
prit la conscience, qui savait bien n'avoir recueilli aucune contribution nouvelle à la connaissance
A # R \* CAE SRE
de Suzanne. Elle supposa qu’elle devait cette impression de réalité vivante, entraînant celle de connaissance adéquate, à l'achèvement du travail imaginatif. Marcel fut ainsi induit à examiner en détail la créature façonnée par lui-même au moyen de ce travail, qu’à la mode classique il Adénommait encore la cristallisation.
L'examen fut rapide : car la plus vague apparià tion de Suzanne suffisait à éclairer un pan de cette cristallisation, et Marcel n'eut pas besoin . d'en étudier un grand nombre pour se rendre compte que la pratique de l’opération s'était conformée rigoureusement à la théorie. Avec une fidélité amusante, chaque fois qu’il avait eu l’idée d’une perfection ou d’une joie, il l’avait sura- Ne joutée à l’idée de Suzanne, sans imprévu, sans | accidents, sans naturel. À cause, sans doute, des perpétuelles ingérences de la science et de la volonté, il avait exécuté son travail imaginatif | d’une manière expérimentale et typique, ainsi que dans un laboratoire et non comme dans la vie.
| De plus, et outre les contradictions qui dès les. premiers jours l'avaient choqué dans ce plaquage de qualités hétérogènes, uné autre bizarrerie, plus essentielle, le frappa. Il avait aimé assez fréquemment, et subi, analysé des faits de conscience analogues, pour savoir que, dans l'ordinaire de l'amour, même lorsque la critique intervient ‘et cherche à trancher dans le vif, même lorsqu'elle : dissèque-après des années un amour défunt dont
ne se produit jamais : fût-ce aux yeux ut ol “a méfiant, fût-ce aux yeux de l'amant désabusé, à les pire que l'imagination a sura] joutées à l'être qu’on aime apparaissent à tout jamais comme des émanations de sa substance, dont on acquier! la précieuse connaissance par les voies naturelles de l’observation. :
Ce fut une lueur ; en quelques minutes, Marcel 4 eut réformé la théorie d'emprunt à laquelle il avait cru jusqu’à ce jour. Non, l’homme qui aime ne se il