‹ Amour de têteChapitre 14 sur 41 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Son amour de tête n’en avait pas moins :

‘accompli le progrès suprême, puisque l’hallucina- | tion sentimentale s'était produite en la présence … même de Suzanne. Mais ensuite, l'affaire de partir …

pour Trouville lui procura la même diversion que, précédemment, l'affaire d'assister à la garden-party

de la princesse. Puis il traita avec sa conscience

une sorte d’armistice, pour que l'évolution de son amour fût suspendue, jusqu'au jour où il pourrait ÿ rêver à son aise, son installation étant terminée.

es Dehaynin possédaient à Trouville, sur la falaise, une de ces constructions à pignons aigus, à toits surplombants, hérissés d’aiguilles en faïence

luisante, et que les Parisiens appellent des mai- :

sons normandes. Le salon au rez-de-chaussée, la chambre de Mme Dehaynin, qui était au-dessus,

et au-dessus encore la chambre de Marcel, avec

des pans coupés largement troués de fenêtres, dominaient à la fois la mer vers le Havre — une mer vivante et mystérieuse où le commerce dés

deux mondes circule dans le rêve des brumes, et

la vallée de la Touques d’une luxuriance folle, où les pommiers et les bœufs qui paissent, baignent

| également: jusqu’à nine dns Verdure toute | des herbages. | | Un matin que ses regards erraient nonchalamment tour à tour sur ces deux immensités familières, Marcel reconnut enfin, à l'indifférence de sâ contemplation, qu’il était dûment réinstallé dans ses habitudes annuelles. Alors il s’abandonna aux sollicitations de sa conscience, et il entreprit de s'interroger.

Il s’aperçut qu'avant le départ, à l’insu de luimême, il avait pris la ferme résolution de mener à outrance la vie mondaine des villes d’eaux, d’avoir toutes ses heures prises par le bain, l’équitation, le tennis, les trois ou quatre déshabillages et rhabillages obligatoires. Mais il s’aperçut en même temps que depuis, et toujours à son insu, il se trouvait avoir du tout au tout modifié chaque détail de ce programme : qu'il avait maintenant le parti pris de rester sédentaire, de renoncer même au bain, de passer toutes ses journées à lire, les jalousies baïssées, demi-nu sur sa chaise longue japonaise à tiroir, de ne paraître sur les planches qu’une demi-heure avant le dîner ; qu’il ne goûterait enfin, de la mer et de la campagne, que ces R merveilleuses vues. Il se flatta de pouvoir, sans crainte d’énervements, risquer cette vie de voluptueuse mollesse : car il s'était rarement senti dans un pareil état de sécurité nerveuse.

L'image de Mlle Gaïldraud survint et ne fomenta dans son âme aucun trouble. Il se mit à rêver d'elle doucement, avec une sorte de ten-

dresse détachée, La cause de cette nouveauté, qui,

en logique, ne se justifiait point, c’est que Marcel ne pouvait plus penser à Suzanne qu'avec une idée de séparation et d'absence. Le fait même de leur éloignement n'apportait à leurs relations aucun changement réel : mais qu'importe au cœur la matérialité des faits? Seules les impressions, qu’elles répondent ou non à un LOEr ont le pouvoir d’ d'agir sur lui.

Marcel reconnut qu'il devait son calme à l’absence, et ils’en réjouit : c'était à ses yeux le signe que celle-ci avait inauguré son œuvre, et il la savait bienfaisante, surtout dans la première période des affections encore incertaines, qu’elle consolide à la faveur d’un apparent oubli et sans que le cœur le plus méfiant y prenne garde, en les soumettant exclusivement à l'influence à peine

. appréciable, mais pourtant irrésistible, de l’an-

cienneté. Cette cure par l'absence lui semblait surtout indiquée dans le cas particulier d’un amour où chaque rencontre de l’aimée, au lieu

-d’exalter le sentiment, le paralysait.

Mais pour en éprouver les effets, il fallait pa-

tienter jusqu'au retour et à l'expérience d’une nouvelle rencontre. En attendant, l'absence avait

des avantages immédiats. Comme elle dépouillait Suzanne du peu de réalité qui lui restait encore, Marcel Dehaynin se trouvait réduit à l’état d’un homme qui a élu de sang-froid quelque beauté, pour être l’objet de ses hommages et de son amour

conventionnel.

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| Cette profession de poète pétrarquiste satisfait absolument l’homme très jeune, dont le cœur possède assez d'énergie amoureuse pour trouver en lui-même ses excitants : car il ne réclame alors qu’un nom propre pour la dédicace de ses sonnets, et un vivant prétexte qui lui permette d’exécuter, sans rire de lui-même, toute sa gesticulation passionnée. L'âge de la franchise et de la simplicité est donc précisément celui des amours fictives et artificielles. Bien que cet âge fût peut-. 4 être déjà passé pour lui, Marcel accueillit cependant le pétrarquisme, parce que celui-ci répondait d’une façon providentielle à tous les vœux de l’amour de tête.

+ . Le plus violent mal dont il eût nee c'était le faux appétit d'émotions qu'avait le cœur, surmené par les émotions hallucinatoires. Ce faux appétit ne pouvait être satisfait, mais il fallait l’amuser et le tromper : et c’est à quoi le pétrarquisme réussissait, au moyen de quelques friandises. Le désir, l’idée même d’une émotion spontanée ne pouvait plus venir à Marcel : il s’en fût choqué comme d’une fausse note, mais il lui suffisait de se chatouiller le cœur pour le faire aimer, d'appeler, de retenir l’image de Suzanne à de certaines heures. Il se vantait les charmes de cette obsession voulue : et sans jamais s’oublier jusqu'aux transports de la passion, il s’animait ainsi jusqu'à une ivresse qui avait quelque chose de léger, de décent, comme la griserie du champagne.

confusément pressentie entre le mythe qu Al avait créé lui-même, et l'être réel de Suzanne : qu'était Suzanne pour lui? Un nom, une entité. Et puisle pétrarquiste est obligé de devenir platonicien | ce qu'il doit aimer en celle qu'il aime, ce n’est plus son essence individuelle, mais les qualités abstraites par où elle participe à l’Idée. Il sait d’ailleurs que tout en ressemblant à l’Idée, ou autrement dit, au mythe, elle n’est point l’Idée elle-même ou le mythe ; et son amour ne consiste pas à les confondre mais à les comparer : il admet des réflexions, des raisonnements, des appréciations de la beauté physique ou morale, qui ainsi n'agit plus sur la sensibilité, mais sur le jugement,

L'intelligence entre en jeu à la place du cœur, et c'est pour l'amour de tête une dernière satisfaction. |

“ Marcel ne connaissait donc plus les déchirements et les orages : il poursuivait paisiblement son rêve, dans cette jolie cellule qui dominait la mer comme un phare. Il s’égarait aussi volontiers dans cette campagne, dont il aimait les nombreux ruisseaux. Il errait le long de leurs rives comme auprès de je ne sais quelle fontaine de Vaucluse. Mais il ne lui déplaisait point d'y être importuné de temps à autre par le joyeux passage de quelque * voiture très bien attelée, conduite par une femme très bien mise. Il retournait aussi dans le monde et il s’abandonnait sans scrupule à ses instincts d'élégance, contre lesquels son intellectualité jate 9

ouse n'osait plus élever la voix : c

tive et affublés d’une signification transcendante,

ils devenaient le complément nécessaire de sa

passion distinguée.

L'idée même qu’il n’y avait point au pétrar-

quisme de dénouement possible, le charmait, … parce que l’amour de tête était lui-même sans

issue. Toutefois il s’inquiéta : ne devait-il. pas craindre que la suppression de l’absence ne marquât la fin du pétrarquisme et n’amenât un dénouement? Septembre était entamé déjà : Marcel

pouvait penser au jour où il reverrait Suzanne, comme à un jour prochain. Maïs non, vraiment,

il n'était point trop inquiet : car, après ce repos de deux mois, il se sentait en forme pour un firt, dont les savantes manœuvres ne ressembleraient guère aux deux ou trois escarmouches mal calcu-

lées et mal réglées de cette fin de saison. Oh! le

flirt serait à coup sûr beaucoup moins doux que cet amour dans la retraite, cet amour tête à tête avec soi-même, qui savait pour la paix de la conscience usurper l'état civil d’une affection

réelle, et qui pour la satisfaction du cœur n’était

qu'un déguisement de l'amour de soi. Oui, le flirt serait moins doux, mais il serait très doux aussi. Voici même qu'en insistant avec complaisance sur la pensée de cette douceur, Marcel arrivait à se procurer une impatience de retour. Ce fut un soir, sur la route de Pont-l'Évêque, où il s'était attardé

ar ils lui paraissaient si bien accommodés avec son pétrarquisme que, dépouillés à ce contact de leur puérilité posi-

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