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AMOUR DE TÊTE au
jusqy' au epuecle do e état déjà dans les campagnes. Des brouillards palpables comme des étoffes miraculeusement soutenues par des vivants invisibles, couraient sur les herbages au gré des souffles : c'était à droite, à gauche de la route, comme une assomption d'innombrables figures rêvées, tout aussi réelles que la figure dont Marcel entretenait en lui l’adoration ; et il était heureux, et amoureux de la nature, comme tous ceux qui veulent lui attribuer des sympathies parce qu'ils découvrent en elle une transcription allégorique de leurs sentiments.
, Mais comme il gravissait, à pas assez pénibles, le raïidillon qui va plus directement à la maison - normande, comme il faisait halte et se retournait à mi-côte pour découvrir la mer satinée, grise, sous un ciel rose, comme cet arrangement en gris -et rose le ravisssait, et plus encore l’induisait aux
___ Aendresses indéfinies, il eut, par une antithèse qui :
est fréquente, toute l’âme envahie soudain de positivisme. L'idée du flirt avec Suzanne ne se séparait plus en lui d’une idée d’ostentation. Il
sentait qu'il ne saurait jamais se défendre de s'afficher en admirateur de cette beauté, de faire comprendre aux premiers venus qu'il l’aimait, par des mots à double entente ou par des attitudes. Il
parisiens : ne compromettrait-il point Suzanne? Eh bien! il-la compromettrait. On le sommerait de se déclarer, et il en serait quitte pour demander . sa main.
se représenta la difficulté de ce rôle dans les salons
biere d'une situation sans issue! Mais il
“4 ‘éprouvait aucun besoin de concilier ses pressen- .
‘timents pratiques avec ses rêves. Les uns comme les autres le ravissaient tour à tour, et pour ne point les opposer sous la forme d’une antinomie, il n'avait qu'à s'abstenir de les envisager simultanément. | |
Il eut, lui si désintéressé, un accès de dlete
tisme calculateur, et il prit plaisir à supputer les convenances d'argent, qui devaient être parfaites, vu sa propre dot, et la fortune considérable laissée par le docteur Gaïildraud. Il n’avait donc point lieu d'admettre qu'aucune difficulté pût surgir,
et il lisait déjà par la pensée l’histoire de son .
mariage, écrite en petites phrases nettes de roman |
naturaliste, qui le reposaient, après ce roman
tiré.
Cette crise de positivisme s’aggrava lorsque
Marcel fut assis à la table où ses trois ascendants
avaient déjà commencé de dîner sans l'attendre. Elle n'était pas encore close lorsqu'il remonta dans sa chambre. Pourtant son intelligence, qu'il croyait si bien opprimée, reprenait le dessus peu
à peu, et ce n'était plus aux convenances d’ar-
gent que maintenant il s’attachait, mais à d’autres
convenances, pour ainsi dire esthétiques. Ainsi, oublieux à dessein des réflexions très justes qu’il
CEA
d’abstruse psychologie d'où 1l se voyait enfin
duire par une alliance dans celui-ci. Il se représentait que le docteur Clément Gaïldraud, le confident de toutes les névroses du siècle, avait été … de son vivant une sorte de directeur de consciences bien moderne, et il lui plaisait de devenir son gendre posthume. Enfin, sans aucunement s’attendrir d’avoir son meilleur ami pour beau-frère, il était de nouveau hanté par cette pensée qu'il y avait quelque symbolisme dans la fraternité de Suzanne et de François.
Ainsi modifiées, ses idées positives ne déparaient plus son amour platonique et pétrarquiste. Marcel les y ajouta sans discussion; et après avoir, durant les derniers jours, ressassé en lui les
ormules de tous ces éléments hétérogènes, il revint
: Paris, impatient d'ouvrir les hostilités du flirt.
k Cette fois les hasards le favorisèrent, car il apprit dès son retour qu'en dépit de l’époque impropre, il y aurait, à peu de jours de là, pour quelque anniversaire de famille, un bal chez des gens liés avec les Gaildraud. Il songea d’abord à
‘y faire amener par François, comme plusieurs
fois l'an dernier, sans invitation. Puis il réfléchit qu’il avait l’occasion là d’une démarche significative, et que mieux valait prier par lettre Mme Gaïil-
draud de solliciter une carte pour lui.
Il prit avec indifférence d’abord la feuille de papier chiffré; mais, dès qu’il commença de discuter' avec lui-même s'il appellerait sa corres-
pondante « Madarre » OU € “ChErO Ma », 10 re-
Aussi ne voulut-il rien perdre de cette aubaïne : il édigea laborieusement ce simple billet, dissimulant sous chaque mot d’extraordinaires intentions. Il se livra même à un véritable machiavélisme de
en être examinés par un graphologue, faisant les lignes un peu montées vers l'angle droit du papier, qui trahissent les hautes aspirations, et les lettres
un cœur franc, affectueux et mélancolique. Il se représentait la scène suivante, Mme Gaildraud disant le soir, à dîner : « J'ai reçu une lettre de Marcel Dehaynin », et en résumant le contenu ; François bougonnant : « Tiens! il t’écrit, à toi? Quelle drôle d'idée! » puis un mot quelconque
la liberté, au post-scriptum, de retenir Suzanne pour le cotillon.
jusqu’à l’inélégance. Le soir, comme il venait de se mettre au lit, il eut tout d’un coup une envie folle de relire cette réponse, et il se releva pieds nus pour aller la prendre dans le tiroir où il l'avait cachée. Il mit aussi la carte d'invitation dans le cadre de sa glace, bien qu'il n’eût point cette habitude qu'il estimait de mauvais ton ; mais il espé-
connut que l'écriture de cette lettre était un très vif plaisir, et sur lequel il n'avait point compté.
calligraphie, comme si les caractères avaient dû
ouvertes au sommet, mais inclinées, qui indiquent "
de Suzanne. Pour être plus sûr que Mme Gaildraud parlerait de cette lettre à sa fille, il prenait
La réponse très aimable qu'il reçut lui causa un accès de joie dont l’enfantillage s’exagéra
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ue en passant, et qu'il serait bite d’ expli- A quer:: € C'est une soirée où je me suis fait inviter è par Mme Gaildraud. »
Lorsqu'il partit pour ce bal, il ne pensait plus du tout qu’il allait revoir Suzanne après une ” absence de trois mois, et que ses impressions en cette occurrence pouvaient offrir quelque intérêt ; il était tout au plaisir de se faire présenter dans une maison étrangère par Mme Gaïldraud comme un intime, presque un parent. Il s’agitait anxieux, nn. ainsi qu'un novice, de savoir s’il apercevrait tout __ de suite celle qui devait le nommer à ces maîtres | = de maison inconnus, s’il ne resterait pas à la porte, en détresse. Mais elle fut là, dès la porte, pour lui . prendre le bras. Après la présentation, 1l la reconduisit à sa place, et seulement alors il vit … Suzanne qui occupait la chaise voisine. Il lui , donna la main négligemment.
Suzanne se leva et disparut avec un danseur.
. Ilse dit : « Voici une occasion de m'asseoir là où elle s’est assise. » Il saisit l'éventail qu’elle avait déposé, prit sa place et se mit à parler avec . Mme Gaïldraud, tout en maniant l'éventail : il se persuadait qu’il ne pouvait en ouvrir et en fermer à. les lames sans d’exquises émotions. Toutefois :il fut vite distrait par la conversation très animée engagée tout de suite avec Mme Gaildraud. Sans la moindre transition, et même sans à-propos, il s'était empressé de la jeter sur le chapitre des mariages ; 1l la semait de remarques sur la toi-
étte de Suzanne , puis de mots À d ub le entente
7 qu " craignait jours quelque riposte A à ment franche de Mme Gaildraud, le sommant de parler sans détour s’il entendait lui demander Ka fille. Mais ces témérités lui faisaient battre le cœur délicieusement. Il lui semblait jouer avec le feu. NA
À chaque retour de Suzanne, Marcel se levait ct lui rendait sa chaise, qu'à chaque départ iPŸ reprenait. Il s'aperçut enfin que c'était une | étrange façon de flirter avec elle, et qu'il ne lui avait pas encore dit un mot. If lui réclama une valse, mais une seule, car il dut trois ou quatre fois danser avec d’autres, et ensuite ce due le cotillon. 2
Les joies en furent d'abord très minces. La à banalité de l'entretien désespérait Marcel, qui, à force de ne savoir que dire, redevenait gêné. Mais à la fin un tout jeune garçon, un petit Grec trop bien peigné, trop parfumé, l’irrita par son insistance à venir tout le temps déposer des
accessoires sur les genoux de Suzanne et la lui enlever. Il eut une petite pique de vanité, qu’il se ; hâta de prendre pour de la jalousie. « Je souffre, se dit-il, et il fut charmé de ce jeu d'esprit.
Il lui resta donc de cette soirée un souvenir excellent. Quelques jours plus tard, il fut invité à dîner chez les Gaïldraud : c'était la première fois qu'il y pénétrait dans l'intimité, il savoura
ce nouveau plaisir. Le soir, commodément assis
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dans un fauteuil, il causa peu. Il contemplait Suzanne, dont il se détaillait les séductions. Il put la contempler de même, très régulièrement, une ou deux fois par semaine, pendant les preiniers mois de l'hiver.
Mais cette petite comédie n'avait plus guère pour lui l'attrait de la nouveauté. Il ne faisait que la répéter en présence de Suzanne, qui d’ailleurs ne lui, donnait point la réplique, telle qu'il
se l'était jouée à Trouville ; et peut-être aurait-il fini par s'en lasser, mais le cerveau, à l'intention de qui le spectacle était donné, trouva un moyen nouveau de s’y plaire, en renonçant à l'illusion comique et en se laissant dévoiler tous les secrets de la mise en scène. Marcel, un jour, voulut bien s'ayouer qu'il n’était plus dupe ; il dut aussitôt reconnaître que depuis longtemps il ne l'était plus, si toutefois il ne devait pas dire qu'implici- | tement il ne l’avait jamais été. | Il crut d’abord que, par cette découverte, le charme était rompu, et il s'en désola. Il vit Suzanne le même jour, à une soirée. II la regarda tristement, l’admira, et se dit : « Tout est fini entre nous. » Cependant il ne fit guère danser qu'elle seule. Quelqu'un vint lui demander le nom de cette jeune fille, et la déclara exquise. « N'est-ce pas? » répondit-il avec amertume. Et par habitude il continuait à s’exagérer les joies qu'il aurait dû éprouver à la voir, à la tenir contre lui. pendant les valses, tout en murmurant : « Quel dommage que je ne sois pas sincère, et que des
plaisirs que je sais si bien apprécier ne soient nul- lement des plaisirs pour moi! » dr de Toutefois, comme cet état intermédiaire se prolongeait, Marcel fut bien obligé de reconnaître que ses regrets étaient trop absolus et qu'il n'avait aucunement tari la source de ses joies en s'avouant qu'elles manquaient de sincérité. Quelle fut sa surprise lorsqu'il observa que, bien au contraire, ce manque même de sincérité, dès que la conscience l'avait aperçu, devenait un ragoût et un assaisonnement ! Cette remarque l’emplit de fierté intellectuelle : il sentait bien qüe jamais un homme, d'esprit moins souple et moins complexe que le sien, n'aurait pu soupçonner de mauvaise foi l’amour dont il était le jouet, sansêtre aussitôt et- brutalement désabusé; tandis que lui-même, méprisant cette critique à la Voltaire de sa religion amoureuse, arrivait à la conserver sans y croire, ainsi que M. Renan, son maître d’autrefois. Il pressentit avec délice les piquantes variations d’ironie qu’il saurait exécuter sur le thème un peu banal de son amour ; et il s’exerçait à dire : « Ma chère bien-aimée, » comme celui qui a écrit la Vie de Jésus, dit : « Notre Père qui êtes aux CIEUX, » Fes Dès lors affranchi de tout scrupule, sa fantaisie ne connut plus de bornes. Il fit de la poésie amoureuse avec tout ce qui lui tombait sous la main, avec l'indifférence même de Suzanne, qui ne sem- 5 blait aucunement s’apercevoir de ses manèges. Sa manie s’exerçait le jour dans la solitude de sa
bibliothèque, où il méditait durant des heures, manœuvrant son cœur avec une sûreté merveilleuse, connaissant l'extase des hommes intérieurs en qui un fanatisme couve: et, le soir, dans le … monde, souvent dans les théâtres où il savait que Suzanne se trouverait, et où il se dissimulait | dans des coins, n'allant point la saluer aux entr’actes, ne voulant point qu’elle se doutât de sa présence, tenant à la voir sans être vu, bien que cela, très réellement, ne lui causât aucun plaisir. à Il était plus bai que jamais de souhaiter un dénouement. Il ne s’amusait même plus à lancer des pointes lorsqu'il s’entretenait avec Mme Gail draud, et à jouer avec le feu : à vrai dire ilny pensait plus. Aussi, lorsque ce dénouement arriva, . et justement tel qu’il l’avait prévu, préparé lui- . “même, ce fut une stupeur.
L'occasion de cette péripétie fut, bien entendu,
encore un bal, que rien ne distingua d’abord des
précédents, sauf que véritablement, ce soir-là, le renanisme amoureux de Marcel avait atteint la - perfection. Il était enchanté de lui-même. Il avait réussi à se procurer des sentiments d’une langueur et d'une mignardise ravissantes. Il avait eu des minutes ineffables de mélancolie maniérée. Son chef-d'œuvre fut de savoir calculer que mieux valait ne pas demander à Suzanne le cotillon, parce que cet interminable cotillon fournissait un plaisir trop continu, trop monotone : il préféra l’observer de loin, ne l’approcher que de