‹ Amour de têteChapitre 28 sur 41 · LA Î · texte numérisé non relu

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parallèlement à la maison, par un petit mur de soutènement que surmontait un parapet à balustres, sorte de balcon préparé pour de classiques et traditionnelles scènes d’amour. Marcel et Suzanne avaient encore le droit d'y monter; et les palissades qui, tout de suite derrière, sépa- ‘ raient ce jardinet du parc de la duchesse, étaient si basses et si dissimulées qu’elles ne troublaient

même pas l'illusion d’avoir à soi seul ces vastes pelouses, ces fourrés, ces antiques arbres. Or cette illusion, inévitablement renouvelée en Marcel comme chaque fois qu'il entrait là, s’accompagna d’une grave tristesse.

Ces impressions fâcheuses. s’accusèrent plus encore lorsqu'il eut monté. Car 1l ne s'arrêta point d’abord au rez-de-chaussée; dans la salle à manger

ni dans le salon; il marcha droit au boudoir du premier étage, qui attenait à la chambre; et, dès

la porte, il fut saisi : cette pièce avait été, depuis la veille, transformée comme par un coup de baguette. Jusqu'à hier, le manque de rideaux, d’une draperie à la glace, lui enlevait toute apparence de‘pièce habitable. Vingt fois Marcel l’avait

traversée sans y pressentir sa prochaine installa-

tion. Aujourd’hui, cela était prêt, subitement. Cela vous avait un air intime et chez soi, et Marcel, par contraste, se refusait à se sentir chez lui.

Un instant ses pensées furent vagues, flottèrent. Alors 1l remarqua indifféremment que la porte de

la chambre à coucher était ouverte, il fit cette

observation puérile et sentencieuse : « Les domes-

(tiques sont tous les mêmes, ils ne peuvent pas s’accoutumer à fermer leurs portes. » Mais il prit garde enfin à un bruit qui venait par cette porte ouverte : la femme de chambre rangeait du linge dans les armoires. La loi d'association qui depuis des mois rivait à l’idée de Suzanne les images du

collège, s’appliqua, et Marcel éprouva les senti- . ments d’un interne à qui on prépare son trousseau pour la rentrée du lendemain. Un coup d'œil aux

- grands arbres raviva la tristesse de tout à l’heure,

qui s'expliqua par une comparaison du parc avec

| les parcs de collège. L’anglomanie intervenant,

Marcel Dehaynin songea aux belles campagnes

d'Oxford, qu'il ne connaissait pas. Puis ce linge

qu'on rangeait n’était.pas à lui vraiment, c’est

Mme Gaildraud qui l'avait acheté : l'impression

première de collège se modifia, Marcel se vit à la veille d'entrer en pension chez des étrangers. Alors le déplaisir déjà senti quand ïl avait introduit

sa clef dans la serrure, se répéta, expliqué par cette

impression d’un chez-soi où il ne serait pas chez lui. Et l’idée de la cohabitation prochaine avec

Suzanne surgissant enfin, l’ancienne muraille de

glace apparut soudain reconstruite par enchante-

ment, avec une désespérante, une définitive soli-

RCE CLS me

n dite.

Oh! si la jeune fille alors avait paru, et retrouvé son cri de l’autre soir, et mimé cette souffrance de l’amour de tête qui avait arraché à

Marcel sa première émotion vraie! Mais tout à coup elle sortit de cette chambre où Marcel ne

S upçonnait. point qu ’elle fût, et il entendit en même temps qu’on donnait des tapes au matelas, qu'on mettait des draps au lit pour la nuit de demain. Il comprit qu’elle avait fui la chambre, afin de ne pas voir ce lit qu’on faisait. Ileut l’intuition immédiate que rien ne subsistait plus en elle. de ce qui la lui avait fait aimer quelques jours, et qu’elle n’avait plus que de la peur et de la curiosité vulgaires : rien que cela, même pas de la . pudeur, elle était trop distraite par l’idée fixe pour être gênée d'entendre ce bruit lui étant là, et c'est lui qui rougissait. Il alla fermer la porte. Il revint à elle. Leurs yeux se rencontrèrent. Tous | deux eurent le cœur serré; mais, comme leurs souffrances ne se comprenaient plus, c'était une cause nouvelle d’antipathie. Sans parler, Marcel la regardait. Elle était femme, en toilette de femme, avec un chapeau fermé. À la fin, pour justifier son trop long silence, pour faire croire à Suzanne et pour se persuader a à lui-même que c'était l'émotion de l’irréparable qui venait de les étreindre tous les deux, il lui dit, : après l'avoir baisée au front, il lui dit, de cette. voix trop vibrante, un peu théâtrale, que l’on prend quand on a peur que la voix ne tombe, et quand, alors, on la force : « Eh bien! Suzanne, dans une heure. » Absente, elle murmura :.

« Oui. » Il reprit, d’une voix autre, plus vite. « Voie mère est en retard... Je vais voir... » LL. Il descendit ;: maïs, au lieu d’aller guetter à la porte de la rue, il se promena dans l'allée unique

ie rdin. I Il se net) : € « Pourquoi donc est-ce ini? » Et Suzanne restait seule, là-haut, en sa. continuelle hypnose.

A la suite de cette scène discrète mais lamentable, le mariage civil parut à Marcel moins indifférent encore que ce matin. L'absence de tous . assistants, sauf les parents et les témoins, la nu- dité de la salle et cette pompe officielle, qui avait la propriété de réveiller en lui les images de sa vie militaire, par le souvenir des formalités légales … qui précèdent un départ pour le régiment, l’aspect de supérieur en grade que revêtit dès lors le maire, l’impression de tribunal et de procédure judiciaire suggérée par la table au tapis vert taché d'encre, confirmée par la présence d’un greffier nasillard et par la lecture à haute voix des ctes, tout ce que l'imagination prévenue de arcel avait d'avance caricaturé, lui composa, au bours de son attente, un spectacle imposant et.

L’angoisse de la M et du oui sans appel i sembla résumer, dans un frisson symbolique, caractère d’implacabilité froide et de classique

‘4 de Suzanne en quelques-unes de ses to lettes pastichées de cette époque.

ur

1 fut rappelé brutalement à l'actualité par ce que proféra un garçon de bureau mal tenu :

h ï IeUrs, C’ iné. » Cette façon ridicule

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\ de chasser les gens futile eut détai qui Sastifa.

une minute ses préjugés antérieurs contre la céré-

monie civile. Du même coup s’agitèrent en Marcel

. les questions puériles de costume que François

avait la spécialité de soulever. François, lui,

secouait très fort et avec une bonne cordialité ‘ la main de son ami, qui alors se rappela : « Ah! oui, on le félicitait maintenant, parce que c'était terminé. » Il regarda Suzanne, qui avait toujours

l’idée fixe dans les yeux, mais dont le visage im-

passible ne trahissait aucune émotion. Pourtant :

sa physionomie n’était plus la même que tout à l'heure : ses traits durcis indiquaient la conscience de l’irrévocable et la fermeté d’une résolution prise ; elle semblait moins effarouchée — plus farouche.

« Vous venez à la maison, Marcel? » interrogea |

Mme Gaildraud, et elle lui offrit une place dans

sa voiture : elle ne soupçonna point qu’elle l’exas-

pérait. Puisque « c'était terminé », il pouvait bien,

ne fût-ce que pour deux heures, se donner le plaisir de rentrer chez lus. Il prétexta des courses, monta

dans le coupé de sa mère, et s'irrita de n’y pas être seul, rentra, erra dans sa chambre avec ennui, ressortit, fâna, se promena sur le boulevard, et arriva chez les Gaïldraud à l'heure juste du dîner.

Aussitôt après la dernière bouchée, sur les instances de sa belle-mère, il se retira. La nuit était

fraîche et capiteuse. Par gaminerie et pour se

convaincre qu'il n’avait point aliéné encore sa. liberté, Marcel ne rentra pas chez lui directement. :

traversa la place de la Concorde et se dirigea enfin vers la maison paternelle. L'idée d’y rentrer couher comme un garçon et avec cela d’être un

lité au souvenir de son mariage. Cette bizarre

déduction sentimentale, sa virginité d'âme, et tous les pouvoirs dont le mariage impliquait l’abdication : de sorte que l'émotion vraie qu’elle avait provoquée avant-hier dans le cœur de Marcel put y renaître à l’improviste, bien qu'elle fût incom- patible avec les faits accomplis.

En ces excellentes dispositions, l’idée qu’il habitait pour la dernière fois sa chambre d’enfant, qu’il dormait pour la dernière fois dans ce lit,

‘ne Jui crispa point les nerfs, et ne lui rendit point

ER

. après-midi à l'hôtel d'Orsay. IL eut tout au plus

. Puis, avec une outrance qui était son défaut dans le dilettantisme, il s’exagéra beaucoup l’anti- D nomie purement imaginative de sa situation de garçon marié. Il évoqua les représentations d’un a mariage dix-huitième siècle, sans nulle intimité entre les époux.

Ces dernières images ne se conciliaient guère . avec les sentiments de sympathie qui venaient de se réveiller dans son cœur. Mais il ne s’apercevait point de cette incohérence, car ce n'étaient

homme marié, ajoutait une qualification d’irréa-

impression restituait à Suzanne, par une sorte de

les pénibles sensations d’internat éprouvées cette :

un joli attendrissement sans tristesse. IL fut lent . à se coucher, flâna, passa en revue des babioles.

k pas 1à des idées qui pa un accord logique, le ‘étaient de simples impressions à qui suffisait une harmonie émotionnelle : or toutes s’accompagnaient bien de la même émotion, joie légère, gracieuse, un peu vague ; toutes produisaient bien Sur la circulation des effets de même nature et qui pouvaient s’additionner. Elles procurèrent à Marcel une heureuse nuit, un sommeil calme, où rien ne subsista des sensations violentes et pénibles subies dans la journée, sauf un peu de latent malaise, comme d’une digestion bonne mais lente. dre Malheureusement, dès le réveil, ce fut le charme fugitif de la soirée qui s’évanouit et les sensations. atroces de l'après-midi qui ressurgirent. Mais elles ressurgirent curieusement compliquées : car en même temps qu’elles torturaient le cœur, la seule autorité des circonstances, par une sorte d’im-. personnel mécanisme, imposait à Marcel, tantôt inconscient et tantôt révolté, la série obligatoire des états d'âme qui sont de mise un matin de mariage ; et il ne pouvait s'empêcher d'aller, de venir avec un empressement ému et timide, avec. le visage radieux. pi Irrité par cet afflux de sentiments d’ OCR À empruntés au domaine commun, par ce viol de son originalité, il eut la conscience honteuse qu'il allait être le héros d’une fête de famille dont les attendrissements usuels font sourire les spectateurs indifférents. | . Mais une loi de la raison veut que deux faits toujours observés connexes nous apparaissent pé-

lateur, nous fees fatalement comme des spectacles, et il nous est impossible de concevoir

quait d’instinct ce jugement à toute idée de maage, fût-ce à l’idée du sien, mais que sollicitait n même temps la certitude de jouer dans celui-ci rôle actif, se débattait obscurément parmi ces ontradictions. Par intermittences, l’idée d’une . comédie de salon survenait, et semblait apte, sans : qu'il pût s’en expliquer le subterfuge, à résoudre ’antinomie.

La matinée fut courte, car il déjeuna de très bonne heure, dans sa chambre, sur un coin de table, où on lui servit à l’anglaise des œufs et du thé. Comme il déjeunait de même et à la même : D chaque fois qu'il assistait à un mariage, cette analogie nouvelle confirma son impression … d’être aujourd’hui comme les précédentes fois un pectateur désintéressé. Enfin l'étranglement et

des prochaïnes possessions, au lieu de troubler ses ens, les paralysaïit.

jue nous y remplissions un rôle. Marcel, qui appli-

Suzanne, à qui enfin il pensa, lui parut d’abord encore plus lointaine, plus étrangère ; la fiancée de cet autre, de cet inconnu au mariage de qui on allait assister, et dont Marcel n’enviait point les redoutables privilèges. Mais, dès que la pensée de Suzanne intervint, Marcel eut besoin de chasser toutes ces idées générales sur le mariage et de les. remplacer par des tableaux d’une actualité particulière : ce fut une souffrance de plus, car il ne put satisfaire ce besoin, n’ayant pas vu, par suite d’on ne sait quelle convention, la toilette de mariée de Suzanne.

Alors toute son irritation nerveuse se résuma en cette énigme de Suzanne vêtue de blanc, et redevenue ainsi plus insaisissable que jadis, au temps où il ne parvenait pas à dessiner dans sa mémoire l’image de la jeune fille qu'il prétendait aimer.

Si ses inquiétudes fussent restées diverses et complexes, les distractions du départ en auraient eu facilement raison : cette réduction à l’unité fut une malchance. Car il est relativement aisé d’étouffer des préoccupations qui déjà se confondent et que leur multiplicité rend chacune moins intense; mais, dès que l'anxiété est une, les plus puissantes diversions n’aboutissent qu’à la transformer en un sourd malaise, qui signifie qu’elle persiste dans l'inconscient et qu'elle est prête à forcer de nouveau les portes de la conscience au premier prétexte.

Aux distractions inutiles du départ succédèrent les émotions banales de l’arrivée. Marcel frappa

du doigt à à arte de la chambre où on habillait

| AMOUR DE NtE

Suzanne, et, bien qu’elle eût auprès d'elle sa mère et d’autres personnes, c’est elle qui lui permit

d'entrer. Et elle fut vis-à-vis de lui, debout, parmi

son voile, pareille à la Suzanne d'autrefois pareillement enveloppée du tulle d’un brouillard, image

de l'imagination, fantôme d'image insaisissable. Telle il l'avait prévue, telle il la voyait ; mais, en dépit du préjugé qui aurait dû en escompter les effets, la surprise de la sensation actuelle restait

foudroyante. Marcel était même si étonné de trouver intangible à ce point celle qui lui appartenait, qu’il eut une fugitive impression de comique en saisissant l’antithèse de cette intangibilité avec les choses que cette toilette, en somme, lui promettait pour ce soir.

Suzanne lui tendit sa main gantée sous le voile, que le coiffeur un instant souleva ; et le toucher:

de cette main qui n'était pas nue fit plus nettes,

plus poignantes les précédentes sensations, puis provoqua un mélancolique souvenir de la scène dernière du pétrarquisme et du vers que Marcel

alors avait murmuré :

© belle main qui me déchires le cœur!

Mais, comme ils s'étaient abordés l’un l’autre avec trop de froideur à cause de tous ces gens, l'instinct de ce qu’ils se devaient leur suggéra simultanément à tous les deux de compléter la

banale poignée de main par un regard tendre et pénétrant.

Marcel Dehaynin eut aussitôt le rappel, avec ‘un coup au cœur, de la brève scène muette, toute ‘en regards et en gestes, qui avait précédé hier le … mariage à la mairie; et recouvrant ces facultés de mind reader, qui plusieurs fois déjà s'étaient révélées en lui aux heures d’excessive irritation, il vit, de ce coup d'œil unique, jusqu’au fond de ps Suzanne. FA Les pensées de la jeune femme lui Serbie Ÿ dépourvues de tout intérêt ; il se les définit très. bien en les comparant à certains des états d'âme par où il avait lui-même passé la veille et ce matin, ï et qu'il groupait sous cette commune dénomination : états d'âme de circonstance et à l’usage de … tous, sans relation aucune avec le tempérament individuel de celui qui les traverse. Et parmi ces pensées de Suzanne, il y en avait de puériles | comme celle-ci : « Je vais être madame » ; il y en avait de religieuses, bien qu’elle eût depuis longtemps perdu toute croyance ; il y avait le plaisir de la première robe à traîne, et certaines préoccu-. pations d’étiquetté et d’apparat : tout cela joli de naïveté vive dans un enveloppement de timidité, mais impersonnel. Il y avait aussi, latente sous toute les autres émotions de tristesse ou de joie, l’idée fixe et fascinatrice du mystère : mais cette idée même ne présentait aucune modalité particulière qui fût déterminée par les caractères … personnels de celle qui la pensait, ou par la per- .: sonnalité de celui qui en était l’instigateur ; Fue restait abstraite et généralisée,

reader, que Marcel avait pris la peine de dénomrer les pensées de Suzanne : car il n’en voulait

retenir que cette impression commune de plati-

de, d’où il déduisait que Suzanne ‘était « déchue

e son originalité ».

Cette formule, immédiatement, le satisfit comme notablement lucide et adéquate. Mais il n’eut pas le loisir de la discuter : la mariée quittait sa chambre et il dut la suivre. On retourna au salon, où les parents des deux familles, qui figuraient dans le COHCErS étaient réunis. Suzanne fut

rop impérieusement l'attention de Marcel pour D er Le cet instant même, à d'autres ne

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idée initiale de la série qui allait suivre. Elle occa-

Sionna un rappel des crispations qu’il avait souffertes, au jour déjà ancien de son premier entretien sérieux avec Suzanne, lorsque, par des ‘paroles inopportunes, elle avait démenti les fausses légendes qu’un instinct de Marcel accréditait touchant ses aptitudes musicales et son intellectualité par alliance. Mais à cette crispation douloureuse succéda un rappel de la sympathie d'il y a trois jours : ce ne fut d’abord qu'une impression fugitivement restituée, puis cette impression s’érigea en idée pour les besoins de la recherche, et cette idée du sentiment sur qui la curiosité de l'esprit s’exerçait, apparut cette fois escortée de l’idée de sa cause. Marcel comprit d'où résultait l'harmonie qui lui avait procuré une sincère émotion, la première et la seule. Un enchaînement rapide de jugéments, avec ces indications en deux mots sans liaison grammaticale, mais suffisantes pour la raison qui a coutume de s’entendre ellemême, le conduisit à prononcer que l’amour de tête fréquent chez la jeune fille est à peu près impossible chez la femme ; et l’idée d’une déchéance intellectuelle de la jeune fille à la femme se précisa. Sans élucider davantage cette idéologie trop abstruse, il en tira la conclusion étrange que celle qu’il allait posséder ne pouvait subir son amour sans cesser d'en être digne, et qu'il briserait son bonheur en y touchant.

Puis, troublé sans doute par les discours que

le prêtre enfin venu lui adressait, et ne pouvant :

LR

plus suivre que d’une conscience distraite la série

. intérieure de ses pensées, il glissa aux théories vagues. Avec une fâcheuse intransigeance de logique unilatérale, il déduisit de son cas particulier des conséquences effroyables, soupçonna l'im-

possibilité de toute passion normale et sincère au degré actuel du développement cérébral chez l’homme, proclama du moins l'impossibilité d’une harmonie intellectuelle entre le mâle et la femme qui s’est soumise à la loi du sexe, qui n’est plus la factice et compliquée jeune fille ; 1l insinua que la seule ressource pourrait être de s’en tenir au bonheur, édifié sur des pointes d’épingles, d’une passion artificielle, pareille à celle que naguère il avait su se ménager quelques mois.

Mais son attention fut détournée par le prêtre, qui murmurait des paroles canoniques sur la famille et sur le bonheur conjugal. Alors il reconnut. avec un certain orgueil qu’en face de cette religion séculaire et immobile, il représentait l’infatgable évolution du cerveau et la modernité de l’intellectualisme. Soutenu par cet orgueil, il tra-

| © versa sans faiblir le champ désolé de ses hypo-

À thèses. Il envisagea froidement l'avenir, sans

autre émotion au cœur que la joie du problème

résolu. On lui fit passer l’anneau symbolique au

__ . doigt de celle qui était sa femme, et il lui sembla

. que par un renversement du symbole, il signifiait ainsi l’irrémédiable divorce.

Mais son dilettantisme, qu'il avait plusieurs

fois invoqué au cours de ce monologue tumul-

ME

tueux, se réveillait, s’appliquait à tout cet appareil de religion ; une religiosité d’amateur envahissait Marcel. Aussi bien, il était las de faire effort pour ne pas voir, pour ne pas entendre et pour se sous- . traire à l’ambiance : il s’y abandonna enfin. Les orgues eurent sur ses nerfs les habituels effets.

Il subit de nouveau les états d’âme de circons-

tance où sa personnalité n’intervenait pour rien : …

il souriait, mais il ne les subissait point sans

plaisir. Et 1l s’exaltait doucement : « O vieilles

orgues, Ô orgues surannées, qui donc l’eût deviné que votre voix s’approprierait un jour à la consolation de ceux qui n’obtiendront pas le bonheur parce qu'ils ne sont pas pauvres d'esprit, et qui ne posséderont n1 le ciel n1 la terre parce que leur cœur n'est pas simple? » | Et l’allégresse montait en lui. Lorsque la céré-. monie fut achevée,-le décor changea, mais Marcel ne ressaisit pas son indépendance et demeura soumis aux actions ambiantes : ce fut avec l’étourdissement d’un interminable défilé, avec les accolades, les poignées de main et les compliments, l'induction d’une foule et la contagion fatale de sa jole.

Puis les mariés furent seuls dans leur coupé. Ils restèrent muets trop longtemps. Suzanne, toujours toute à l’idée fixe et en proie aux impressions de tout le monde, était pour ainsi dire absente de sa personnalité, qu’elle avait dépouillée pour revêtir une sorte de personnalité d’uniforme. Cependant cette absence de soi-même était devenue

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