‹ Amour de têteChapitre 27 sur 41 · AMOUR DE MÉTRO LS · texte numérisé non relu

AMOUR DE MÉTRO LS

joie de l’amour dans la synthèse d’une possession, et que cette félicité entrevue lui serait refusée à

tout jamais.

Son cœur de femme ne pouvait plus contenir un pareil désespoir. Il fallait l’épancher. Suzanne fut stupéfaite, le jour où elle se sentit sur le point

de cacher sa tête contre la poitrine de Marcel, et de lui balbutier sa souffrance en paroles entre-

coupées. L’absurdité d’une pareille confidence lui sautait aux yeux. Et pourtant elle n'avait au monde que Marcel ! Il était celui à qui elle appar-

tenait. Il était plus : il était l’être mystérieuse-

ment désigné autour de qui toute idée d'amour gravitait, et Suzanne ne pouvait admettre sans contradiction qu’elle eût un secret dans le cœur

et qu'elle ne lui livrât point ; ce n’était pas une

convention ni un devoir, maïs un postulat de la raison. Elle se révolta d’abord, car son orgueil ne voulait reconnaître aucun empire, même celui de la logique. Elle résista plusieurs jours, puis, momentanément, elle n’y pensa plus.

Brusquement une révolution s'était accomplie en elle, dont elle ne se doutait point. Si le corps d’une vierge n’est transformé qu’à l'instant précis où elle subit l’homme pour la première fois, sa métamorphose morale date de plus loin : elle

commence lorsque la pensée de l'acte mal connu qui la fera souffrir prochainement commence à

la hanter ; elle est accomplie lorsque cette pensée devient fixe. Rien dès lors ne la distingue plus moralement de la femme, c’est-à-dire de l'être

l'intellectualité précaire est à la merci du ventre. Elle n’est plus la jeune fille, factice créature soustraite à l’observance des plus élémentaires lois | naturelles, asexuée, devant à ce privilège d’ être parfois l’égale presque des hommes dans le développement moderne de l'intellectualité, tandis que la femme, dont les facultés cérébrales sont subordonnées à l'exercice d’une fonction qui n’a point changé depuis les siècles, est particulièrement impropre à la modernité de ce développement.

Cette métamorphose, Suzanne l'avait subie, et sa jolie complexité d'intelligence y sombrait. Elle, si curieusement cérébrale jusqu'à cette minute,

fixe du mystère, incapable désormais de l'amour

. de tête, dont la souffrance, atténuée soudain, ne persistait plus sous son idée fixe que comme une inquiétude secondaire et vague. k Marcel, qui devina en elle l’idée fixe, reprit, après trois semaines de caresses muettes, les causeries, qui devinrent un enseignement. Un soir,

* sous la forme d’une question presque brutale. Il répondit évasivement, pris au dépourvu; et il détourna la conversation vers les sentimentalités. Gravement il essaya de faire comprendre à cette ignorante que de l’attouchement des corps, d’une caresse, la première fois douloureuse, puis exquise à tout jamais, jaillit la joie suprême de posséder. Mais, tandis que le jeune homme essayait de se

DS ayant à le He sexe, et ChUEs qui 7 :

elle n'était plus qu'une femme hantée par l’idée

Suzanne lui avoua sa peur, à brûle-pourpoint, |

la souffrance de l’amour de tête qui se réveillait à l’improviste, si bien qu'il faillit à deux reprises S’arrêter de découragement.

Le sujet de l'entretien était bien l'idée fixe qui

aimer. n'est-ce pas? c'est.

it... » Elle ne trouvait pas ses mots,

instant que la Dore qui avait toujours été entre eux, s’écroulait. A — Dix heures! cria Mme Gaiïldraud, du cabinet. |

— Il est dix heures sonnées! reprit François avec l’intonation d’un veilleur de nuit.

La série des impressions et jugements de Marcel

Née pour la pates fois de jeune fille céréE à Elle était bien décidément femme, hypnotisée | pour jusqu'au soir de son mariage par RAS fix e du mystère. ,

CHAPTERENTI

Marcel, au contraire, dès la rue, reprit la série

… des impressions consécutives aux dramatiques surprises de cette scène ; maïs son trouble d’abord

fut si violent que, de la place des Pyramides à Saint-Augustin, sa conscience n'y put voir clair en elle-même. Ce qui surtout la désorientait, c'était

- l'absence de toute représentation figurée. Momen-

tanément réduite à une sorte de psychologie végé- tative, l’Ââme de Marcel se définissait toute par la . permanence d’un état vague, plutôt heureux, mais gâté par de l'agitation et de la fièvre. Le soupçon intermittent y était aussi mêlé que, si l’observateur intime avait voulu s’en donner la peine, il aurait pu faire à ce bonheur brut foie chicanes.

: Il les formula enfin, ces chicanes, lorsque l’inac- tion du lit imposa l’examen de conscience à Marcel, | lorsque, prévoyant l'insomnie, il comprit qu’il allait falloir trouver à son cerveau, pour de longues heures, de l'occupation et de l’amusement ; et ces chicanes se réduisaient à ceci : l’être de réel

: et d'analyse, l’être d’intellectualité pure qui était

une partie du moi de Marcel Dehaynin, n’était guère flatté de sentir le cœur prêt encore à lui

|Susciter dès troubles et à lui donner de l'ouvrage. Surmené par plusieurs mois de passion factice, de | comédie amoureuse et de scepticisme souriant, rt

avait fini par se reposer, d’abord dans la réalité

pratique, et, depuis quelques semaïnes, dans une |

|| bonne sensualité. Il se refusait donc absolument

‘ à toute expérience nouvelle : il en avait assez. Et il faisait appel à toutes les paresses, à toutes les” lâchetés du sujet. | ns

Mais il y avait, dans le théâtre de cette âme, un autre personnage : le sentimental vrai, au glorieux et inoubliable passé. Celui-là aussi était las de sa longue inutilité, repu d’artificiel. Et celui-là tressaillait d’une espérance que par timidité seule il n’osait pas s’avouer : car il ne s’y était pas | trompé, car 1l n’y avait pas à dire, cette fois le cœur s'était mis de la partie, une émotion réelle l'avait fait battre.

Si la raison, qui parfois chez Marcel avait le. verbe si haut, n’eût point observé alors une discrétion bien inattendue, elle eût coupé court à. toute espérance par cette indiscutable remarque :

« Ce qui ressort de tout ceci, c’est que non seule-

ment je n’aime pas Suzanne, mais qu’elle ne m'aime pas davantage, et nous nous marions dans trois

jours ! » Chose curieuse, le personnage intellectuel

qui avait bien su formuler des réserves subtiles au nom du dilettantisme découragé, ne s’avisa pas de cette élémentaire déduction. Marcel ne. voulut voir qu'un effet d'harmonie dans l'identité … de ses propres souffrances avec celles qu'il avait

LU. joie, sympathie, pitié, tendresse, Lois les éléments d’une passion réelle : et si la synthèse

pas la qualité D définie d’un sentiment, ül répondait néanmoins à quelques-unes de ses exi-

ent qu’elle conservât une certaine dose d’inscience et de spontanéité; mais l'ignorance

) énitude, satisfaisait amplement à cette condi- ; ion ; et ons part, la conscience de l’impres-

les prétentions toujours jalouses de l'observateur et de l’analyste s’en trouvaient flattées. Bien plus, l’objet même de l'émotion ressentie, Suzanne, n'avait pu se révéler apte à un amour de tête sans que Marcel la jugeât douée de quelque cérébralité.

Cette opinion fut, du premier coup, inébranlable, si bien qu'elle n'eut pas seulement des effets immédiats, mais qu'elle s’inscrivit encore à la caisse d'épargne de l’amour futur. Marcel devait un jour, après le mariage, la retrouver, bien qu'elle ne fût applicable qu'à Suzanne jeune fille, et qu’elle perdit toute raison d’être une fois la métamorphose accomplie. D’autres inscriptions, déjà antérieurement faites à ce même livret de caisse d'épargne, étaient, pour ainsi dire, majorées ainsi, la qualification d’énigmatique, déjà plusieurs fois attribuée à Suzanne, se trouvait confirmée par la peine qu'avait Marcel à démêler les origines de l’état d'âme où il la voyait, par l’inconcevabilité même de certains caractères spéciaux de cet amour de tête, parfois très différent du sien propre, et qui l'avaient tout de suite frappé ; par exemple, le transport de passion où un travail d'âme, qui consiste essentiellement dans le défaut de passion, peut jeter une femme, est chose à peu près inconcevable pour un homme. Mais comme, avec cela, Marcel avait senti fondre la muraille de glace qui se dressait jusqu’à ce jour entre Suzanne et lui, à la séduction inquiétante de l’énigme, sa fiancée ajoutait désormais le charme

ES

PUOUR DE TÊTE à NU 25)

Lun gaçant de l'énigme qu on est sur le point de der \Viner,

. Enfin, comme il estimait joli et naïf cet élan

de confiance qu’elle avait eu vers lui, naïf mais original, très franc mais très retors de motifs sinon d’intentions, il remuait autour de Suzanne des idées de naturel, d’art primitif et aussi de byzantinisme, mais des idées peu arrêtées, d’une teinte grisaille, crépusculaire.

Au second plan s’indique un souvenir confus de l’ancien renanisme amoureux, à qui l’état pré- sent se compare de lui-même et par une opération automatique de l'esprit. Le résultat de la comparaison est le sentiment d’un progrès accompli : car l’état présent apparaît plus réel, plus solide, et même, par éclairs, définitif. Simultanément à cette impression de solidité qui suggère des idées positives, certaines naïvetés égoiïstes : ainsi Marcel ébauche le geste de se frotter les mains, parce qu'il ne se sent plus isolé dans sa souffrance, et que, contrairement au proverbe, rien ne soulage celui qui souffre comme le mal d'autrui; surtout, au sens de Marcel Dehaynin, si autrui c'est Suzanne Gaïildraud.

Une seule bizarrerie de sentiment inquiétait sérieusement Marcel : au lieu que l'émotion, cette fois reconnue sincère, exaltât son désir du prochain mariage, lui donnât des impatiences musculaires et nerveuses, à la pensée que d'ici à quelques jours il allait épouser celle qui l'avait ému, il voyait avec plus d’indifférence, avec plus

l ‘appréhension | encore, :

Était-ce un ‘avertissement de l'instinct? Devi-

nait-il que l'harmonie de souffrances d’où son

émotion précaire était née ne pouvait exister nn. qu'entre lui et Suzanne vierge, et que le fait du

mariage la briserait? Son flair du moins n'allait

. pas jusqu’à deviner que, par une coïncidence bien autrement dramatique, c’est à l'instant même où il s’apercevait de cette harmonie qu’elle était pour jamais rompue ; car la transformation morale de Suzanne, désormais toute au mystère du sexe, datait de la même scène où elle avait trahi son

amour de tête, et le sentiment sincère de Marcel avait cessé d’être viable au moment précis où il naïssait.

Par bonheur, il ne soupçonna point cette amère plaisanterie de la destinée. Les derniers jours de :

ses fiançailles ne furent empoisonnés par aucun doute. Il ne put guère s’entretenir avec Suzanne. Il lut bien dans ses yeux une préoccupation. Hxek

mais les interprétations qu'il pouvait en Lieu } étaient si gratuites et si diverses qu’il ne s’y attacha point. Le voile ne lui tomba des yeux que.

le jour même du mariage civil.

Moyennant une aumône, ce mariage avait lieu,

bien entendu, un jour où on ne marie pas, et à trois heures de l'après-midi. Marcel devait passer d’abord, pour quelques derniers arrangements, à l'hôtel d'Orsay, où il emménagerait le lendemain, et y rencontrer Suzanne et Mme Gaïldraud, qui le prendraient dans leur voiture pour aller à la mairie.

LE

e la banalité, ce n’était pas justement ce mépris conventionnel de la cérémonie civile.

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