L'OCEAN
Océan, Océan, le voilà! — Mes pensées Redemandaient partout tes plages hérissées, Mon âme aurait voulu l'atteindre à chaque élan : Te voilà donc. — Frappé de ta grandeur farouche.
Je tremble Est-ce bien toi. vieux lion, que je touche
Océan, terrible Océan.'
26 AMOUR ET EOI.
Je reviens sur les bords que ton large flot baigne Défatiguer mon cœur dont la blessure saigne; La terre est trop fangeuse, on n'y respire pas. Ici, rien ne me pèse: elle est pure de boue Ton écharpe de flots qu'un vent du ciel secoue Pour en chasser Tair d'ici-bas.
Océan, Océan, le parfum de ta côte Fait germer la pensée; elle jaillit plus haute, Et s'épure à ton air comme le bronze au feu. Océan, c'est de là, c'est du rocher qui tremble, Que d'un bond plus hardi doivent monter ensemble La muse au ciel, l'âme à son Dieu.
La Muse! elle t'implore, elle est sœur de tes vagues; Elle accourt, quand ton flot plein de murmures vagues Jette un puissant soupir comme un hymne à son roi : Allière, échevelée, à ta voix qui l'enchante. Son luth d'or se marie, et c'est là qu'elle chante Le front aux cicux, le pied sur toi.
AMOUR KT loi. 27
Et c'est là qu'à travers les rumeurs de ton onde, Son lutli flatte ou maudit, son chant caresse ou gronde, Soit qu'un vola^je instinct semble arracher des bords Tes vagues sans courroux, soit qu'au hasard poussées Tu les lâches sur eux, cavales insensées, Blanches d'écume jusqu'au mors.
Qu'ilssontbeaux,qu'ilssontp^randsteshorizonsde lames Le disque seul des jours y promène ses flammes, Ta profondeur l'absorbe; et quand le soleil fuit, Des phares merveilleux se rallument en foule, Et ce pavé brillant te jonche, et ton flot roule Sur les étoiles de la nuit.
Mélange inspirateur, abîme où se répète Chaque étincelle d'or qu'admire le poëte ! Oh! dans cet hyménée immense, solennel, Le cœur religieux qu'un saint transport embi'ase, S'arrête et te salue avec des pleurs d'extase. Océan, car tu deviens ciel!
28 AMOUR Eï FOL
Oui, mon œil tour à tour vous cherche et vous salue, Etoiles de la mer, étoiles de la nue, Double création, vaste diversité;
Oui, devant ces tableaux qu'aucun mot ne peut rendre. Le cœur saisi se gonfle et déborde, et croit prendre Sa part de leur immensité.
Océan, Océan, quand ton roulis m'effleure, Le flot des temps s'arrête, et je remonte à l'heure Où l'esprit féconda ton germe abandonné; Où Dieu, d'un bras qui crée et l'azur et la flamme, T'aiTacha du chaos, comme d'un sein de femme On arrache le nouveau-né.
Je le vois, — son bras fort étreint ton onde pure Entre des rochers noirs, formidable ceinture, liarrière qu'il t'impose et qu'il marque d'un sceau. Il creuse puissamment les gouffres où tu grondes, El passe autour des cieux cette chaîne des mondes Dont tu reflètes chaque anneau.
AMOl H I:T foi. 29
Jour sacré, jour* étrange où siii' ronrh* et la terre l^a parole d'en liaut roula comme un tornierre : Océan, tes rumeurs en sont le monument. Oui, dans tes flots sans Frein, c'est Dieu qui jette encore Sa ma|jniHque voix dont ta langue sonore N'est que le retentissement.
Oh ! cette voix que rien de terrestre n'égale M'ouvre les profondeurs d'une sphère idéale; J'y plonge. — Mais mon aile, après de longs efforts. Me manque, et loin des cieux dont l'azur me réclame Je retombe et je pleure, infini par mon àme, Atome frêle par mon corps.
Océan, Océan, vienne l'heure, — et la sève Débordera ce corps qu'elle ronge et soulève; Le Dieu caché rompra son indigne lien : Vienne l'heure où se fond cette argile glacée. Et libre de ses fers le flot de ma pensée Bouillonnera comme le tien.
Mais mon âme plus haute, où Jéhovah palpite, Océan, n'aura point de plage et de limite : Aigle prompt, char immense aux rapides essieux. Elle fuira partout où fuit l'âme immortelle. Et plus forte que toi brisera d'un coup d'aile Le cercle des temps et des cieux !