VISION
C'était la grande nuit : c'était la douzième heure De ce jour solennel et que toute Ame pleure. De ce jour douloureux que rien n'effacera, Où le Christ, tout sanjjlant devalit la foule inunonde Jeta son dernier cri qui remua le monde, Kt, baissant la tête, expira.
Et je rêvais: — mon âme avec force emportée Traversait une sphère étrange, illimitée. — Je vis un rideau noir comme les sombres nuits : L'éclair seul déchirait ce voile impénétrable, Et derrière la nue une voix formidable Disait : « Je suis celui qui suis. »
Et je sentis mes os se heurter d'épouvante, Et le froid de la mort glaçait ma chair vivante. Quand le rideau fatal s'entr'ouvrit comme un ciel : Et voilà que je vis de l'œil perçant de l'âme Trois grands vieillards siégeant sur des trônes de flamme Job, Isaïe, Ezéchiel.
Tous trois calmes et forts, comme aux siècles antiques. Déroulaient lentement leurs pages prophétiques : Job le saint exilé, l'homme aux vastes douleurs. Baissait encor ses yeux desséchés par les pleurs. Comme au jour où sa voix sublime, mais amère. Faisait un appel triste à la tombe sa mère.
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Isaic, cFFrayant m(knc dan» son ropo8,
Semblait ioudroyer Tyr, cette Babel des flots.
On eût dit ((ue, debout sur la roche pendante,
Il lui jetait encore une menace ardente.
Mais celui ^[ui brisa mon cœur, celui-là seul ,
Ce fut Kzéchiel, pâle comme un linceul.
Mon œil, dans sa prunelle éclatante et profonde,
Crut lire en traits de feu la ruine du monde :
Lui seul , chargé du poids des siècles qui viendront ,
Cachait sous des éclairs les rides de son front ;
Lui seul jusque sur moi projetait sa grande ombre, —
Et je vis à leurs pieds, avec son regard sombre,
Dante, le vieux poète à la plume de fer.
Immobile et posant la main sur son Enfer-
Et moi, dans ma terreur muette.
Je tordais vainement mes bras ; Et je sentais blanchir ma tétc Comme un oiseau sous les frimas.
Une formidable pensée, Gonflait ma poitrine op[)reSvSée,
Je voulus m'écrier : Seigneur !
Mais le doigt d'une main puissante Fermait ma bouche frémissante , Et glaça le cri de mon cœur.
Et tout à coup pure , éclatante ,
Une parole vint à moi ,
Et dans mon âme palpitante
Je crus sentir couler la foi :
« Homme frêle entre les plus frêles,
« Il en est temps, ouvre tes ailes ,
« Ouvre-les , prends ton vol dans l'air ;
« Va, poussière, va, fils d'un homme,
« De quelque nom que l'on te nomme,
M Misérable enfant de la chair.
« Ecoute : — ils ont dans leurs caprices « Tout corrompu, l'àme et le cœur; « Plongés dans de fausses délices, « Us ont dit : « C'est là \c bonheui\ »
AMOLR KT lOI. 33ÎI
« Ils ont élevé pierre à pierre
« \Jn monumcnl, colonne altlère,
« Dont ils se vantaient en tout lieu...
« Vain colosse qui les écrase î...
« Dans cet édifice sans base ,
« Ils n'avaient oublié que Dieu.
« Dieu, l'Etre unique, nécessaire.
« Le seul grand , le seul éternel ,
« Qui d'un souffle ébranle la terre,
« Qui d'un pas franchit tout le ciel.
« Dieu qui créa l'azur sans bornes,
u Dieu qui créa les déserts mornes a
« Où s'égare votre douleur,
« Et sur cette terre encor nue
« Jeta la semence inconnue
w Qui devint homme, brute ou fleur.
« Et qu'est-ce que Thomme éphémère?...
^< Ou'est-il, cel insecte rêvant.
« Ce roseau gonflé de chimère « Et qui frissonne au moindre vent ?
« Semblable à la plante fanée, « 11 se meurt d'année en année...
« Où vont ces tourbillons humains ?
« On les voit monter et descendre.
« Qu'en reste-t-il ?... un peu de cendre c( Qui se perd le long des chemins.
« Jéhovah se rit de l'outrage :
c( Mais Jéhovah donne et reprend ;
« Et quand il brise son ouvrage ,
« Il est aussi juste que grand.
c( Il envoya donc plus d'un sage
a Qui murmurait sur son passage
« Les noms de gloire et de vertu :
« Gloire!... A ce mot pur et sonore,
« Ces cœurs d'hommes battaient encore ;
« Mais à l'autre ils n'ont pas battu !
A MOL H \VV FOI. 3il
«C'en est fait : — Dieu d'abord (Ta[)[)cra le» couronnes : « Son souffle balaiera la poussière des tronc»
« Devant riiorame mortel ; « Et comme aux laqjes flots du fleuve solitaire « On laisse aller la feuille, il livrera la terre
« Aux quatre vents du ciel.
« Va donc, homme de chair et de sang, — l'heure vole c( Endurcis ton cœur frêle et retiens ma parole,
« Je suis le fils d'Amos :
« Va, — quel que soit l'instant, sinistre ou favorable, « Dresse-toi devant eux , fantôme inexorable,
« Et jette-leur ces mots :
« Un signe s'étendra du couchant à l'aurore, « Eclatant de blancheur. — Ce divin météore « Inondera les cieux de rayons purs et clairs, « Et du côté du nord courbera ses éclairs ; « Et, pliant le [jenou devant ce flambeau pâle , « Les peu[)les Ircmbleronl d'une terreur é|;ale.
c( Mais quand ils les verront dans les cieux moins brillans
« S'avancer pas à pas, comète à crins sangla ns,
« Et, comme un vaisseau lourd errant de lame en lame,
« Tourbillonner la nuit dans ses vagues de flamme ;
<( Quand aux yeux de l'athée oppressé de remords
« Les tombeaux s'ouvriront et vomiront leurs morts ,
c( Et qu'atteint tout à coup d'une rouille livide
c( Le soleil chancelant s'éteindra dans le vide,
c( Alors tout finira , la terre et l'homme ; — et Dieu
(( Apparaîtra debout sur la nuée en feu. »