LE SUICIDE
Un cri part.... La foule inquiète
Frissonne à ce cri défaillant;
Elle se presse, elle se jette
Autour d'un cadavre sanglant.
— Encore une proie à l'abîme ,
Encore une pâle victime
Transfuge de la vérité;
Encore un cœur las de ce monde,
Qui crut dans la poussière immonde
Enfouir son éternité !
Encore un crime inexpiable !
Oh ! qu'un pareil songe est trompeur !
Oh ! quelle angoisse formidable
Succède à cette folle erreur !
Combien d âmes mornes et sombres
Qui cherchaient d'éternelles ombres
Et se réveillent en sursaut !
Combien pensaient dormir sans crainte,
Dont la prunelle à peine éteinte
Se rallume à l'éclair d'en haut î
Or, c'est vous seuls que j'en accuse ,
Rhéteurs effrontés de nos jours.
Car l'âme se corrode et s'use
Au fiel amer de vos discours.
C'est vous, sophistes de notre âge,
Vous tous que le siècle encourage
Et que repousse la raison ;
Vous tous qu'un même instinct enflamme.
Vils fléaux du corps et de l'âme,
Inoculateurs de poison !
AMUl l{ KT lOI. :î.V
Vous avez brisr TcspéraïKM*,
L'espéranco de Tavenir; Debout devant la Croix qu'on ne saurait banni ri En face de ce culte au f)uissant souvenii-. Vous disiez comme Dieu devant la mer immense : « C'est là, sur cet éeueil où mon pouvoir commenct .
M Que son dernier flot va finir. »
Kt votre amer dédain grossissait quelques taches
De l'homme inhabile et mortel , Et vous frappiez sans honte, et vous [)ortiez vos hache.-^
Jusqu'à la base de l'autel.
Ce n'est pas tout : l'orgueil et l'instinct de vos haines
Se roidissaient contre la mort ; Vous avez effacé de vos chartes humaines
L'immortalité du remord.
Vous avez dit : « Tout meurt, qu'importe la prière, c( Qu'importe l'avenir à l'homme a|;0!iisan! ? « C'est faire bien du bruit pour un peu de poussière: u Ah ! vous pouvez en paix dormir sous eede pieir»,
« Cette pierre est sœur du iièanl. ••
Eh bien ! qu'a répondu cette jeunesse forte,
Quand vous démolissiez l'autel ?
Cette jeunesse ardente et que sa fougue emporte ?.
Elle a ri d'un rire cruel ; Elle a battu des mains devant vos représailles ; Puis, quand l'âge a glacé tous ses songes de feu,
Tranquille au moment de l'adieu,
Elle a déchiré ses entrailles En criant au néant : « Me voilà î sois mon Dieu ! »
Arrête, audacieuse, arrête !
— Crois-tu donc, ô siècle hardi.
Qu'il suffit de voiler sa tête,
Et qu'en se frappant tout est dit ?
Crois-tu la vengeance muette
Et la justice satisfaite,
Là-haut, dans la suprême cour?
Crois-tu, jeunesse morte au blâme.
Qu'on piîivSse jeter là son âme
Comme on jette un manteau d'un jour?
A MOL H KT loi. 357
Crols-tu, quand le cervcîm se hrisCr Ou (ju'on sVst déchiré le «eiii, Crois-tu que cette courte crise Altère un principe divin ?
Crois-lu qu'un foyer de pensée.
Parce que la chair s'est jjlacée, Succombe à la même torpeur, Et que de parcelle en parcelle Tous deux s'en aillent péle-mélo Sous la bêche du fossoyeur ?
INon, non : — le fossoyeur ne frappe
Que la pourriture du corps;
Le corps se dissout, l'àme échappe.
L'âme s'élargit au dehors ,
Elle part ! — Hommes vains et frêles
Tâchez d'enfermer ses deux ailes
Sous la pierre du grand sommeil,
Et puis efforcez-vous d'enclore
Une des brises de l'aurore,
Une des flammes du soleil I
Arrière donc , tourbe insensée , Qui vis et qui meurs au hasard !
Arrière, ô vous dont la pensée N'a de foi que dans un poignard !
Tremblez, car dans votre ignorance, Vous ne savez pas quelle chance Vous joueriez à ce jeu fatal ; Tremblez, car le tombeau plein d'ombre iN'est que le vestibule sombre D'un éblouissant tribunal.
Là-haut, quand une âme s'élance Hors de sa prison qui se fend, Deux esprits montent en présence, L'un accuse, l'autre défend.
L'un est jeune et beau, l'autre infâme ; Tous deux se disputent cette âme Qui vient d'échapper au linceul ; Mais quand la mort est volontaire, Quand l'âme a déserté la terre.
L'accusateur apparaît seul î