‹ Amour et mariageChapitre 33 sur 34 · XL. — Nous pouvons maintenant satisfaire àla difficulté · texte numérisé non relu

XL. — Nous pouvons maintenant satisfaire àla difficulté

aui domine toute cette matière : il s'agit de la discipline e l'amour.

L'amour, dans cette organisation de la Justice, se pré* sente comme force motrice : il en est l'excitateur, le promoteur, le coefficient. Sans lui la conscience s'affaisse, la femme redevient impure, l'homme retourne à sa fainéantise et à sa férocité. Or, comment s'exercera l'amour, si difficile à contenter, qu'il est défendu d'ailleurs de rechercher pour lui-même, attendu que, recherché pour luimême, l'amour n'est plus le producteur de la Justice, il en est l'abolition ? Nous avons vu de quelle manière, fléau des sociétés, il les corrompt dans leur vitalité et dans leur conscience: par quel correctif en restera-t-ill'incorrupti« ble ferment? Quelle sera la pratique légitime de l'amour? Il faut, avons-nous dit, que ramuur obéisse î c'est Tolyeti

fUÎ AMOtm ET MARTÂGC

o^est la promesse du mariage ! comment soumettre à une r^le ce dont Tessence consiste à ne reconnaître pas de r^le, et que le sentiment universel déclare indomptable?

On a YU, dans une autre Etude, comment s^opère la porgation des idées et Télimination de Fabsolu : aest par un procédé analogue ^ue nous arriverons à la discipline de raaour ék à Thygiàne du mariage.

aw tantôt il ravit, sur les ailes du désir, au troisième ciel, tantôt il précii)ite, par la fatigue de la possession, dans une fr&iétique impudidté. Voilà en six lignes la physiologie de Tamour.

Espérer le retenir et le fixer à cet apogée où le porte

ridéal est une illusion que dément toute expérience, et que

la nature des choses explique. Toute réalisation de Tidéal

Trrr? est nécessairement incomplète, partant fausse; et cela,

Sarce que le réel ne peut jamais reproduire qu'un rayon igitif de ridéal; parce que Fabsolu et le réel sont contradictoires, et que, si celui-ci nous donne la notion de celuilà, tout effort que nous faisons pour saisir Fidéal ou Tabtolu dans un objet qui le réalise en entier n'aboutit qu'à répuisement de l'esprit, souvent à une déception douloureuse.

Jouir de l'amour dans l'infini de son aspiration, posséder l'idéal, est donc, comme la pénétration de rabsolu par la pensée, chose impossible. D un autre côté, combattre l'amour, ae même que se dérober à la conception de Vabsolu, n'est pas moins impossible, puisque nous ne pouvons pas nous empêcher de trouver beau ce qui est beau et de l'aimer ; je dirai même que c'est chose immorale : sur ce point, la religion est d'accord avec la raison, la théologie ascétiç[ue avec la philosophii^ épicurienne. Le christianisme n'a fait que déplacer l'amoa? en le rapportant à Dieu : il s'est bien garde de le vouloir détruire.

Mais, si nous ne pouvons ni nous rendre maîtres de l'amour ni nous soustraire à son influence, il est une chose qui dépend de notre libre arbitre et à laquelle la religion et la poésie erotique n'ont pas songé : c^est de balancer

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Fattionr par raliiotir, de sorte que nous usions de sa vertu

en restant maîtres de notre cœur.

Je sais tout ce qu^il y a de paradoxal dans ce que je vais dire ; mais il faut que je le dise, parce que telle est la vérité philosophique et la raison des choses, parce qu'il ïï*j a pas aautre préservatif contre les éclats et les aberrations de l'amour, et que telle est en définitive la pratique de Timmense majorité des hommes : le secret, pour échapper aux tribulations de Tamour et en conserver le bonheur, consiste, pour chacun de nous, à aimer d'esprit et de cœur toutes les personnes du sexe opposé, et a n'en posséder conjugalement qu'une seule.

C'est impossible I s'écrie-t-on encore... Je réponds que c'est facile, excepté peut-être aux novices dont l'imagination est pour la première fois séduite, et aux égoïstes qui prennent pour de l'amour la férocité de leur passion.

Au moral, comme au physique, l'amour débute par une crise dont la fin est tout autre que ne le disent le cœur et les sens, et qu'il est çtupide de présenter à la jeunesse comme le dernier mot de la félicité. Pourquoi ne pas plutôt saisir cette occasion de lui inculquer avec force, de par la Justice et le sens commun, que, la fin de l'amour, chez l'être raisonnable, étant autre que la possession, et cette fin se réalisant le plus souvent sans attendre la possession, Tamour ne tient pas nécessairement à la possession ; q[u'au contraire il est prudent de se garder de ses premières émotions, attendu que toute incunation contient plus ou moins d'illusion, toute préférence du cœur plus ou moins d'iojustice, tout amoureux régal plus ou moins de honte ; attendu surtout que le beau moral, en tant qu'il dépend de notre volonté, devant être pour nous le plus précieux bien, si dans un mariage toutes les convenances sont respectées, si le devoir et Ta vertu y figurent comme élément principal, alors même que le penchant amoureux serait presque nul, l'union est accomplie dans les meilleures conditions possibles?

Les anciens étaient entrés dans cette voie, lorsqu'ils faisaient de l'amour l'âme universelle ; le christianisme y est entré à son tour, lorsqu'il a identifié Dieu et l'amour par, et proposé à ses vierges le Christ pour époux. Le Christ, c^t la personnification du sex^masculin, de même

tM AMOUR ET MAT^fAGE

qne la iPlerge est la persoimifleation du sexe {SSminin : <jQt toute jeune fille, avant de se marier, apprenne donc à aimer le Christ; que tout jeune homme soit fait cheralier de la Vierge.

Voilà ce que nos romanciers et dramaturges, s^ils avaient étudié le cœur humain, s^ils se aonciaient le moins du monde de la félicité publique et de la morale, enseigneraient à la jeunesse. Au lieu que, dans leurs absurdes et immondes peintures, c^est toujours Tamour d'inclination qui triomphe, ils feraient voir qu'un pareil sentiment, s'il n^est racheté par une forte dose de vertu, est presque une garantie dWortune. Pour le poète comique, comme pour le chansonnier, Tamour offre une source inépuisable de ridicule : il y a toute une révolution littéraire dans ce revirement...

Si accomplie que paraisse une fiancée, il n'est pas de mari, à moms que ce ne soit un imbécile, à qui une possession de trois mois n'ouvre l'œil sur d'autres charmes ue ceux de son épouse ; j'en dis autant de celle-ci à l'égard e son mari. Et si, malgré l'imprévu de la découverte, ce mari et cette fenmie restent fidèles l'un à l'autre, leur fidélité, que la jeunesse le sache, vient de leur conscience, nullement de leur prédilection.^

Puis donc que par la possession l'idéalisme erotique se détruit aussi rapidement qu'il s'est allumé, et que dans la nuit conjugale toutes femmes sont grises, comme dit le proverbe, que restc-t-il à faire, sinon de traiter l'amour comme la raison prescrit de traiter tout idéal, c'est à dire de le cultiver dans l'universalité de son objet, en s'abstenant de tout ce qu'il peut offrir d'individuel, au moins jusqu'au jour du mariage?

L'Apôtre a dit : Que chacun parmi vous ait sa chacune. J'ajouterais, si je pouvais m'arroger l'autorité d'un apôtre ; Que chaque homme aime toutes les femmes dans son épouse, et que chaque femme aime tous les hommes dans son époux. C'est ainsi qu'ils connaîtront le véritable amour, et que la fidélité leur sera douce. Car l'amour, universel par essence, tend à se réaliser dans l'universalité : si rhomme et la femme qui s'épousent paraissent sortir de l'indivision, c'est seulement quant à la cohabitation et

ftu^ df YQîrs ^u'çlie impose \ |)our le surplus, c'çst h, dirç

pOTir l4âéal| ils restent dans la eommunàutj. Le mariagô qui les unit n^est point une appropriation mutuelle de leurs corps et de leurs âmes, comme le dit ailleurs le même saint Paul ; c'est la représentation de Tamour infini, qui vit au fond de leurs cœurs. C'est pourquoi Thomme qui manque à sa femme manque ft toutes les femmes, et la femme qui manque à son mari est à juste titre méprisée de tous les hommes.

XLI. -*- Le Gode civil, interprète de la Rérolution, est admirable sur cette matière. Il dit :

Arl. 818. — Les époux se doirent mntuellemê&t fidélité, SMôiin, fliaûtanee.

Art. 918. «^ Le mari doit ptoteetion à la hmmt, U fémae obéissance à son mari.

Art. S14. -— > La femme est obligée d*habiter areo le mari, et de le saiyre partout oià il juge à propos de résider. Le mari est obligé de la recevoir et de lui fournir tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la yie, selon ses facultés de son état.

Art. 803. — Les époux contractent ensemble, par le fait sent du mariage, l'obligation de nourrir, entretenir et élever leurs enfants.

Art. 146 et 165. — 11 n'y a pas de mariage lorsqu'il n'j a point de consentement, publiquement eiprlmé.

Le mot d^amour n'est pas prononcé, il ne dorait pas rêtre : c'est en cela que le législateur me paraît admi» rable. L'amour est le secret des époux ; rien n'en doit pa* raître au dehors, dompté qu'il est et transfiguré parle mariage. Un dernier regard jeté sur eux achèvera de nous le prouver : ils s'aiment et ils ont vaincu l'amour.

Le premier sentiment que l'homme éprouve à la vue de la femme est tout d'amour ; il ne s'y arrêtera pas longtemps. De l'ivresse des sens il passe rapidement à l'adoration de l'âme, et quand il s'imagine être encore amant, il est devenu lui-même un juste et un saint.

Tout ce que l'homme voit en la femme, comme en un miroir où sa conscience se regarde, la femme tend à le devenir, et malheur à elle, malheur à tous deux, si elle trompe la révélation de l'amour, si elle manque à l'attente secrète de l'homme !

Pédain de l'amour sensuel et dç la yolu{)té ; Qu^

n^ AMOim ET MABÎAGR

rhomme tonrittenté de pensées lascives regarde sa femme, il rougit et il est heureux de rougir, parce qu'il la croit à Tabri de son tourment. Sans doute c'est de lui qu'elle a reçu la pudeur, comme elle en a reçu, dans la cérémonie nuptiale, Panneau et la couronne; mais cette pudeur s'est incamée en sa personne, elle seule sait être chaste et fidèle. Et quelles preuves elle en donnera I Est-il absent, accable, malade, elle chasse loin le plaisir, la continence ne lui pèse rien; à ses yeux le sacrifice n'existe pas : sa charité lui tient lieu de debitum. Jeune fille, elle attendra de longues années son promis, sans s'impatienter du célibat ; femme, elle le possède absent comme présent ; le nom de son époux mêle au sien lui suffit. Et la conscience générale des fenunes témoigne de cette immense générosité de leur cœur : plus que nous elles méprisent, elles abhorrent les lascives, les volages et les infiaèles.

Conception supérieure de la liberté et de la force : La volupté vaincue, l'homme est devenu un héros; aucim effoi% ne lui coûtera plus : telle est sur lui l'influence de la femme. La première, par sa chasteté, elle a donné l'exemple : elle exige en retour que l'homme se montre vaillant, entreprenant, distingué, touîours prêt pour le devoir et le sacrifice. Elle ne demande plus ni flatterie, ni louange, ni caresse, ni présent, ni fête ; elle a soif d'héroïsme : qu'il soit lui de plus en plus, et la voilà joyeuse. Elle le haïrait égoïste ; elle ne le souffre pas davantage humble avec elle ou familier; elle le mépriserait, s'il se faisait son égal. Le besoin de commander est nul chez elle ; il n'y a que le besoin d'admirer et d'aimer. Comme elle se plaît à lui devoir tout, fortune, honneur, vertu, elle en attend tout, parce que produire et donner est la prérogative de la force. Qu'il soit fier, laborieux, indulgent pour les autres, sévère envers lui-même : elle le prendrait en dégoût s'il se montrait servile, sans dignité, esclave de l'avarice ou intimidé par aucun. Et l'homme accepte avec bonheur cet empire : de par cette vertu féminine qui met l'amour à la chaîne, il ne veut servir âme qui vive, si ce n'est sa dame ; il n'est sensible qu'à une peine, sa censure ; à une récompense, son approbation.

Pratique du travail et de la Justice : La femme, quoi qu'elle apprenne ou entreprenne, n'est point, par la -''^*-*

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nation de son sexe, industrieuse, agrienlteice, négociante, savante, pas plus que juge, homme de guerre ou homme d'État. EUe peut bien nous prêter dans nos travaux quelque aide, nous assister dans nos transactions de quelque conseil : de tout temps elle a pris pour elle la portion la plus douce du travail. Elle a été bergère et jardinière, nleuse, lingère et ménagère ; certains arts semblent faits pour la mettre en lumière, la danse, la déclamation, la mimique. Quant à sa justice, il en est comme de sa philosophie^ : elle n'en pas d'autre que la religion. La femme qui prie est sublime : Thomme à genoux est presque aussi ridicule que celui qui bat un entrechat.

Rien de tout cela cependant ne constitue la mission de la femme : son véritable lot est d'être préposée à la garde de nos mœurs et de nos caractères, chargée de nous représenter incessamment dans sa personne notre conscience idéale. Quel rapport, dites-moi, entre une semblable destinée et le plaisir?... Plus d'un homme a dû à la présence de sa femmo de ne pas faillir ; plus d'une femme, après avoir rêvé en son époux l'assemblage des vertus viriles, s'est consumée en se voyant attachée à un lâche, à un cadavre.

Et la gloire de l'homme est de régner sur cette meryeilleuse créature, de pouvoir se dire : « C'est moi-même idéalisé, c'est plus que moi, et pourtant ce ne serait rien sans moi. A elle mon sang, ma vie, tout mon être ; je lui appartiens corps et âme, comme le soldat à son général, comme le fils a son père, comme autrefois l'esclave et le client à son patron. Malgré cela, ou à cause de cela, je suis et je dois rester le chef de la communauté : que je lui cède le commandement, elle s'avilit et nous périssons, n

J'ai eu le bonheur d'avoir une mère chaste entre toutes, et, mialgré la pauvreté de son éducation de paysanne, d'un sens hors liffne. Comme elle me voyait grandir, et déjà troublé par les rêves de la jeunesse, elle me dit : Ne parle jamais éT amour à une jeune fille j même quand tu tepropoêerais de V épouser.

Je fus longtemps à comprendre ce précepte, absolu dans son énoncé, et qui proscrivait jusqu à l'excuse du Ion mot%f. Comment l'amour, cette chose si douce, pouvait-il être réprouTé par la bouche d'une femme? D'où tenait-«U«

n^ AMom CT màrtâck

etUe monld &t»ttre? Jun&Is, ^e te déclare^ je n*ai la ni entenda rien de cette force. Pretendait-elle que des époux ne dussent pas s^aimer ?... Eh t non : elle avait devine, par un sentiment élevé du mariage, ce que l'analyse pliiloso-

Eliique nous a démontré : que Tamour doit êti^ noyé dans i Justice; que caresser cette passion, c'est s'amoindrir soi-même et déjà se corrompre ; que par lui-même l'amour n'est pas pur ; qu'une fois son omce rempli par la révélation de l'idéal et l'impulsion donnée à la conscience, nous devons l'écarter, comme le berger, après avoir fait cailler le lait, en retire la présure ; et que toute conversation amoureuse, même entre fiancés, même entre époux, est messéante, destructive du respect domestique, de l'amour du travail et de la pratique du devoir social.

Je résume tout ce que j'ai dit et ce qui me reste à dire dans le questionnaire suivant.

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