‹ Amour vainqueurChapitre 2 sur 26 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Titre I AU FOYER

Le soleil de juillet était à son couchant; comme une immense boule de feu, il apparaissait descendant graduellement derrière les immenses forêts qui s'offrent à la vue des paysans — à Guigues, comté de Témiscamingue, — la lande de montagnes qui s'étend languissante et triste, par son aspect d'arbres à têtes brûlées ou desséchées, la plupart des épinettes, était enveloppée de nuages épais qui annonçaient la prochaine venue d'un orage, — le tonnerre grondait au loin; il faisait très chaud, quoique parfois la brise rafraîchie par, et l'approche de la nuit et par les vents du Nord qui s'élevaient, apportait un léger soulagement aux gens revenant de leurs travaux.

L'hirondelle de ses ailes agiles fendait l'espace ; tantôt rasant la terre, tantôt s'élevant bien haut dans les airs, elle faisait l'admiration des autres oiseaux qui, plus timides, cherchaient à se mettre à l'abri.

Dans les vallons, on entendait les mugissements des troupeaux conduits par les fermiers qui se hâtaient de terminer leur journée de travaux des champs, avant l'orage terrible qui s'avançait de plus en plus vite sous la poussée croissante des vents.

Assise, sur le perron d'un modeste hameau, une mère aux cheveux grisonnants, à l'oeil vif, à la figure résolue, dont le mari était dans les chantiers, au loin, depuis des mois, tenait

12 AMOUR VAIX QUEUE

sur ses genoux, une jeune enfant de sept ans. Habituée à administrer vu l'absence souvent répétée de son mari, cherchant fortune, elle dictait ses ordres, aux autres enfants, afin que ses biens soient protégés.

La jeune fille, rêveuse qui contemplait avec étonnement, le spectacle de la nature, passant ses bras, autour du cou de sa mère, lui couvrant les joues de ses baisers, les plus affectueux, lui demanda alors : "Maman, que deviendrai- je moi" ? tout comme saisie d'inquiétude, par l'aspect terrifiant du firmament, son âme sondait l'avenir.

"Je -veux toujours te garder près de moi, lui répondit la mère; je t'aime bien, ma chère Ninie, il est vrai que parfois tu es maussade, mais tu es si affectueuse et tu es si bonne pour ta maman que je veux toujours te garder près de moi." "Maman, ajouta la jeune enfant, avec beaucoup d'assurance, comme si une inspiration soudaine avait jeté dans son coeur, une décision définitive; était-ce là, la conclusion d'une longue suite de pensées mûries dans la tête de cette jeune fille? était-ce la conséquence de certaines conversations qu'elle avait entendues auparavant? était-ce l'éclosion de certains sentiments éprouvés soudainement par cette âme sensitive, par l'impression que lui causait cet ouragan qui devenait de plus en plus menaçant? "Je veux, dit-elle à sa mère, je veux aller loin, loin, bien loin, comme papa, pour gagner beaucoup d'argent, acquérir des connaissances ; je veux me faire instruire, et après, ma chère Maman, je reviendrai auprès de toi, et je te prouverai combien je t'aime".

"Pour atteindre ce but, reprit la mère, il te faudra subir bien des épreuves, verser bien des larmes, souffrir bien des ennuis: il te faudra un grand courage et être bien brave, car tu ne connais pas encore, toi, tous les sacrifices qu'il faut faire pour arriver à cet idéal pour lequel tu soupires; regarde, ma chère Ninie, comme c'est effrayant l'orage de ce soir ! et cependant, ce n'est qu'une légère image, qu'une faible description de l'orage de la vie" !

A ce moment, les éclairs sillonnaient les nues, et les échos des roulements du tonnerre, se répercutaient fortement clans 1q« vallons de Haileybury et des environs. — les petits garçons rêve-

liant de leurs parties de plaisir de pêche, sur les bords de la rivière La Loutre, regagnaient à toutes enjambées, leurs demeures respectives; les paysans fouettaient leurs chevaux pour hâter leur retour; l'orage prenait de plus vastes proportions; déjà le ciel était couvert de nuées noires ; la pluie commençait à tomber. "Mais, je suis brave, moi, maman, j'ai du courage ! et il me semble que je n'aurais pas peur d'aller loin pour revenir comme papa avec des gros écus blancs, et après pour me faire instruire,— regarde, maman, comme je suis brave"! et alors détachant ses bras, du cou de sa mère, elle s'élança, sous la grosse pluie, pour aider à ses petits frères, à mettre à l'abri, poulets et poussins.

Titre II AU FOYER

Ceux-là, seuls qui sont privés de la joie, du bonheur que procure le foyer, peuvent apprécier toute l'importance d'un "Home" ; les émotions qu'ils ressentent au contact d'être chéris, après une absence piolongée ne se définissent pas.

Ninie, à ses dix ans, était tendre et affectueuse; douée d'une intelligence brillante, elle savait répondre souvent par une seule boutade, aux questions de ceux qui cherchaient à la taquiner, — cette idée, d'aller loin comme son père, lui était souvent revenue à l'esprit; mais la pensée de laisser sa famille, modérait ses désirs ; elle avait tant de fois, vu revenir son père, à la maison, des chantiers, où il passait de longs mois ; elle l'avait tant de fois, vu pleurer de joie à son retour, de se retrouver à son foyer, au milieu de sa femme et de ses enfants; elle l'avait tant de fois, vu quitter son toit si cher, en pleurant de chagrin qu'elle hésitait sur ce dessein d'aller au couvent!

Souvent, le matin, elle passait de longues heures dans le jardin: elle interrogeait les fleurs qu'elle aimait éperdûment; la

question de l'avenir lui revenait sans cesse à l'esprit, — cependant elle était joyeuse ; ses compagnes l'aimaient ; dans son coeur grandissaient toujours les désirs d'une vie sortant de l'ordinaire, — son caractère attirait l'attention de sa maîtresse et même du Révérend Père Maurier, missionnaire Oblat dont le souvenir est gravé dans la mémoire de toute la population et dont les enfants de la paroisse, se plaisaient à baiser le crucifix qu'il portait à son cou, pour recevoir de lui, bons conseils, bonnes caresses et bénédictions.

Aussi, disaient-ils souvent, "cette enfant-là fera quelque chose".

Ninie, sous l'apparence d'une jeune fille, aux manières rudes, avait bon coeur, et avait un amour, une affection .des plus grandes pour son père, — ses absences si prolongées, ses bontés pour elle, l'obligeaient en quelque sorte à aimer son père davantage.

Le père l'aimait beaucoup, aussi, sa petite Ninie; il aimait tous ses enfants; mais cette petite fille lui témoignant plus d'affection que les autres, il se plaisait à satisfaire aux besoins de la sensibilité de son coeur; à chaque soir, au foyer, il la pressait dans ses bras, pour l'endormir et lui chantait cette vieille chanson connue au Témiscamingue, : Mon Ane.

Quand P'tit Jean revient du bois,

Quand P'tit Jean revient du bois,

Trouva la peau de son âne

Que le loup avait traînée.

Peau, peau, pauvre peau

Tu n'attrapperas plus de coups de fouets.

Carillonnette.

Ni de coups de fouets, Ni de coups de bâtons.

Carillonnons !

Les deux mains occupées à mettre en ordre, la barbe de son papa, elle tirait tantôt sur la moustache, tantôt sur le pinceau qu'il portait au menton, pour lui arracher ou un sourire ou une caresse.

Toutes les chansons qu'il lui avait fredonnées, alors qu'au foyer, il l'endormait dans ses bras, tous les baisers qu'il lui avait donnés, tous les rêves d'espoir, de faire réussir sa petite fille et d'aller vivre avec elle, quand il serait bien vieux, quand tous

les autres êtres de sa famille n'auraient pas le loisir de s'occuper des chagrins de sa vieillesse, et toutes sortes d'histoires que son papa se plaisait ainsi à raconter pour égayer l'esprit de cette jeune fille, lui revenaient à la mémoire, et lui faisaient désirer le retour du chantier, de celui qui lui avait prodigué tant d'affection et d'intérêts.

Quoique jeune, quoique joyeuse, quoique parfois elle prenait des airs d'une enfant insoucieuse, elle devenait souvent pensive, et soupirait après le retour de son père, — l'ennui de celui qui lui avait manifesté tant d'appui, de protection et d'amour, la rendait souvent maussade et boudeuse.

Quand papa reviendra-t-il, maman ? demandait-elle, un jour à sa mère, qui voyant les larmes aux yeux de cette jeune enfant, ne peut contenir ses larmes, elle-même, et fut obligée de réprimer les sanglots qui étreignaient sa gorge; le 18 du présent mois, mercredi en huit, reprit la mère, ton père sera ici — je l'attends.

Nous lui ferons une belle fête, n'est-ce pas, ma Ninie ? Oh ! Oui ! maman, je lui ferai une belle fête, une belle caresse, et je lui tirerai son pinceau, et papa me bercera en me chantant:

"Quand P'tit Jean revient du bois."

Que de nuits sur celles qui devaient être l'attente de son papa, elle passa dans les insomnies ! à chaque jour, la jeune fille qui avait l'habitude de jouer avec ses camarades, était vue, à certains moments, triste et rêveuse, elle désirait le retour de son papa.

Le 18, jour fixé par la maman, arriva enfin; c'était à la maison paternelle, un jour de grande fête, comme cela peut l'être à Guigues, en pareille circonstance ; toute la famille s'était donné la main, pour mettre la maison propre, et dresser une bonne table.

C'était le retour au foyer du père qui avait passé des jours et des nuits, exposé à la rigueur des saisons, et avait souffert de durs travaux pour revenir, avec, en poche, des écus pour faire vivre sa famille, pour satisfaire son désir de se créer une position enviable, et de pouvoir affirmer sa vie de pionnier, au

Couyent du St 5Tom de Marie Hochelaea — Montréal.

AKOUB vaixqueik 17

Témiscamingue, malgré les injustices et les épreuves qui l'attendaient et qu'il a subies courageusement.

Ce jour-là est à jamais ineffaçable de la mémoire de cette jeune fille !

Tout le monde se pressait autour de lui; les uns l'examinaient pour voir s'il avait maigri ; les autres pour constater qu'il avait vieilli; les enfants pour s'assurer qu'il s'intéressait encore à eux, et pour lui apprendre de vive voix, tout le nouveau, tout ce qui s'était passé depuis son départ, et Ninie pour prouver à son papa qu'elle l'aimait beaucoup, et pour savoir, lui demander timidement s'il lui chanterait encore "Mon Ane" en la berçant, ou une autre chanson qui lui était chère :

Page 1