LE PORTRAIT
SALON DE iSS^
N m'a dit : choisissez.
J'ai choisi le portrait. Mes confrères se disent : L'esthétique, chose maus-
sade; mais trouver en chemin le portrait d'un écrivain, cela mène aux déHcates subtilités littéraires. Un portrait de conférencier prête à une dissertation savante; à ce grand parleur on demande le secret de se faire écouter; ce secret, on le lui dit peut-être. En passant on trouve un portrait d'agronome ; la technique est à notre portée, — une chanteuse : quel motif à tra-la-la ! Un portrait d'astronome fournit une heureuse
occasion d'analogies piquantes ; la comète... les étoiles... Il ne faudrait pas connaître son métier; on le connaît. Un portrait de diplomate met en lumière des connaissances spéciales ; ce que Ton dit à ce sujet, on ne le sait que depuis tout à l'heure, tant mieux, cela est ainsi tout présent à l'esprit. Ce qui est goùté^ c'est une ingénieuse dissertation devant un portrait de médecin : Entre les pilules et les globules, il faut opter; on opte. Si l'on découvre un portrait de général, le succès est assuré. Où sont les portraits d'actrices?...
J'ai choisi le portrait. M. Bonnat a deux portraits au Salon. M. Bonnat a quelquesunes des qualités qui sont à profusion chez les grands maîtres ^ On dit ce n'est pas varié. De M, Henner, on le dit aussi. Un portrait de M. Bonnat^ c'est souvent la même chose. Un tableau de M. Henner, c'est toujours la même chose, une belle chose.
M. Ji-E. Delaunay a deux portraits. Un portrait de M. Delaunay, c'est su et vu.
I. « Qjaelques-unes... » Je ne pourrais plus dire lesquelles.
Du portrait de femme de M. Carolus Duran, une femme sur le fond rouge, on dit : c'est une symphonie; portrait de femme de M. Puvis de Chavannes, on dit : c'est un poème. Un jugement de peintre, de notable peintre, de membre du jury de peinture, sur M. Puvis de Chavannes: « C'est superbe. Si c'était bien dessiné, cela ne vaudrait plus rien. »
Unpoème^ une symphonie, cela ne me regarde point ; un très beau portrait^ à la bonne heure !
A propos du portrait de femme sur fond rouge de M. Carolus Duran, un souvenir. Corot était un jour chez un peintre de ses amis. Sur un perchoir il y avait une perruche; derrière l'oiseau étaient accrochées des coquilles brillantes. « Ah ! dit Corot, regardez, le fond fait silence ; on ne voit que la perruche. Comme la nature compose bien. »
Ce n'est pas chez M. Carolus Duran que ce jour-là Corot fumait sa pipe^ sa bonne grosse pipe. Tant pis.
L'Alcool ! de M. Henri de BeauHeu, est un portrait, le portrait de Jean Gouju. Je Tai connu, mais sur le tard, je l'ai connu ce Jean
Gouju, à ramphithéâtre de Clamart... Un de mes confrères a écrit : « C'est une horreur ! » Le modèle était plus affreux encore. Le peintre a caché les déjections^ masqué les ordures, c'est fade!...
Artiste idéaliste, ô poète !... Le peintre a ramassé un excrément et il nous donne une fleur. Dans le grand partage, Henri de BeauUeu a pris pour lui trente-six défauts, mais il a laissé la sottise à quelques autres.
Avec raison Delacroix disait : « duoi qu'on fasse^ en ne connaît jamais assez un maître pour en parler absolument et définitivement. »
Si c'est un amateur d'art qui parle, il s'expose aux vives critiques des artistes, à leurs railleries, à leur dédain^ ô douleur!... Si c'est un peintre qui prend la parole, les risques ne sont pas moindres. Alors un de ses confrères dit, ne manque pas de dire : « Il a bien tort d'écrire ! »
Ce peintre ne quittant pas la palette, les mêmes confrères diraient : « Qu'il a donc tort de peindre !... »
Et voyez combien j'ai le sentiment de justice 1 Les peintres sont bons juges souvent. Ribot m'a
dit : « Dans un tableau de Jongkind, la partie du bateau qui est dans Teau y est; elle pèse son poids. »
Et c'est bien dit.
Paul Dubois a deux portraits au Salon.
M. Paul Dubois néglige, pour Fart où il réussit, Fart où il excelle. « Il abuse des laques », dit un de mes doctes confrères.
Les portrait d'enfants, de M. John Sargent, une œuvre d'art. Le professeur de M. Sargent, M. Carolus Duran; son maître, Vélasquez.
M. Emile Lévy peint les innocents avec convenance. Estelle et Némorin ont du bon, mais que Daphnis et Chloé ont de charme ! Moi, je tiens pour Longus contre Florian.
Mlle Louise Abbéma nous montre un Auguste Vitu un peu « petiot ». Un blâme à l'adresse d'une femme est chose grave. On peut désirer approcher des lèvres, il faut redouter de se tenir à la portée de la langue.
Les portraits de M. Alexandre Cabanel sont d'une bonne tenue artistique. Je n'aime pas cet art-là, n'étant point éclectique; l'éclectisme est l'excuse philosophique des sceptiques. L'œuvre
des hommes de FÉcole des Beaux-Arts donne la sensation que produit une statue taillée, sous un ciel gris, dans un bloc de glace, avec cette circonstance aggravante que cette glace ne fond point au premier rayon du soleil levant.
Les artistes passionnés inquiètent ces peintres mêmes; à l'exposition récente des œuvres d'Henry Lehmann, on voyait des esquisses tumultueuses avec des ciels nuageux rayés de bleu vif et de rouge sanguinolent. Le fauteuil à roulettes du peintre professeur rend bien ou mal le bruit du tonnerre — plutôt mal...
Les artistes et les autres hommes^ c'est dans la déveine que Ton les distingue le mieux; ils n'ont pas la même façon de se tromper. Les morts d'Henry Lehmann ne sont pas morts, ils sont décédés...
Les critiques prêtent à la critique. J'ai lu dans un grand journal de Paris : « Au suave modelé de Paul Potter, Mme Rosa Bonheur joint la puissante coloration de Cuyp. » Bon Français, je m'en réjouirais si c'était vrai.
Quand le critique est artiste, il est féroce. Un artiste a écrit et signé ces lignes : « Delà-
planche, ce sculpteur que personne ne connaît; Falguière, cette nullité bruyante et prétentieuse. » Cet artiste, ce critique est un sculpteur.
Lisez cela et puis voyez le portrait de femme de Falguière. C'est ainsi qu'il se repose.
Je ne suis pas un puriste. Aussi je dirai : Si je n aime pas M. Olivier Merson, le critique d'art, par exemple, ce n'est point tant parce qu'il écrit mal, mais je n'aime pas sa façon de mal écrire. La beauté souvent^ c'est une certaine laideur qui nous va ! Une jolie nouvelle de Timmodeste auteur de Chariot s'amuse se termine ainsi : (( Oh maître ! dit-elle en lui embrassant les mains — et elle mourut. » Un de mes amis, un puriste, dit : « On n'embrasse pas les mains^ on les baise. »
Je ne suis pas un puriste, je ne suis pas un critique, je suis un amoureux d'art.
Un certain nombre d'exposants ont une visée de peintre. Un artiste au jugement sûr m'a dit : (( Avec les tableaux refusés cette année, on eût fait une bonne exposition de 1835. »
Parmi les bons portraits, je signale ceux-ci :
Après le sculpteur Falguière, après le sculpteur
Paul Dubois, le sculpteur Antonin Mercié, expose un délicat portrait de femme. Que ces statuaires ont Tœil caressant et la main douce!...
Le moyen de louer les gens à leur convenance ? Je disais à mon boulanger : « Votre pain est du gâteau. »
Et il n'a semblé satisfait qu'à demi; je m'entends mieux avec la boulangère...
Qui me donnera le moyen de louer à leur gré les artistes et les- boulangers !
J'ai reçu des confidences : un amateur d'art a un cabinet de tableaux, son orgueil. Un monsieur, très froid, un visiteur, se présente; on l'arrête devant une toile favorite ; on essaie d'entraîner le monsieur, on lui dit : « Cette toile manque au Louvre. »
Le monsieur très froid passe. On lui montre une esquisse d'Eugène Delacroix, une belle esquisse, et il dit : « Ah ! quand on a vu la Barque ? ))
Et il part d'un air ennuyé : il était entré avee la mine d'une personne qui ne s'attend à rien de bon et le montre.
Pauvres amateurs d'art que nous sommes !
Que de preuves de l'innocuité du rire. A-t-on assez ri de Courbet là ou règne Part officiel, on ne rit plus. Et tout cela pour qu'un jour, lors de l'exposition des œuvres de Courbet à l'École des Beaux-Arts, oui, à l'École des Beaux-Arts ! Courbet ! un artiste estimable membre de l'Institut, peintre d'un romantisme ordonné arrive à dire : « J'avais tort ».
Oui, monsieur.
Les amateurs d'art sont gens d'humeur pacifique, ils aiment le Louvre où sont les Grâces de Regnault et les scènes bibliques d'Horace Vernet et les pâturages de Brascassat ! Ils aiment le Louvre, malgré les Bidault, les Valenciennes, les Michallon et ces plafonds d'une nullité agressive !.. .
Ils estiment le Luxembourg sans un significatif François Millet, sans Bonvin, sans Degas, sansManet.
Le Pot au feu de M. Vollon. C'est un portrait, j'ai connu le bœuf. Il vaguait dans les prairies a