‹ Amoureux d'artChapitre 14 sur 29 · UN VESTIBULE · texte numérisé non relu

UN VESTIBULE

^ Taul Tiuprey.

S^^BS N artiste, de mes plus chers amis, avait m ^Siî • Laissez-moi décorer le vestibule à ma fantaisie. »

Parbleu oui ! On avait répondu : « Faites. »

Et voilà ce qui a été fait. Sous l'œil du maître, les ouvriers travaillent.

De la cimaise au parquet, un papier cuir dans les tons assourdis ; au-dessus de la cimaise, un papier rouge-brun, ton sur ton; au-dessus encore, et pour cadre au plafond, une large plinthe rouge pâle encastrée dans un fil d'or. La rosace

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du plafond a été grattée ; le plafond, recouvert d'une étoffe blanc-jaune , rappelle le ton des rideaux de la porte vitrée. Au centre, une lampe en fer forgé, une lampe « amusante ». Les quatre portes sont noires, d'un beau noir mat, d'un noir fumeux; un fil d'or fait cadre aux panneaux. L'artiste a ce caprice de mettre mon chiffre sur chacune des portes. Intimidé, mais ravi, je proteste doucement. Il insiste faiblement, cède bien vite, et sur les portes on place un motif d'ornement en bois doré avec des rehauts vermillon sans mon chiffre... Une baguette délimite la cimaise; ce rehaut, l'artiste voulait le faire chanter, il crie, il braille ! On l'éteint.

Et le décorateur-chef passe à la mise en place des tableaux du premier panneau. Il est autoritaire, il est incorruptible ; on ne peut ni l'intimider, ni le faire fléchir. Il commande. Je propose de mettre en centre de panneau une esquisse d'Eugène Delacroix : Saint Jérôme et le lion. Saint Jérôme est mort ; dans un coin de la toile, un religieux appuyé sur une bêche ; le lion pleure. La lune éclaire cette scène.

En 18485 Henri de Beaulieu, de retour de voyage, avait été voir son maître Eugène Delacroix qui était malade, malade toujours. Il vit cette esquisse et Fadmira.

— Prenez-la, puisque vous Taimez, dit le maître.

Il la prit et c'est de lui que je la tiens. Henri de Beaulieu me Ta souvent dit : Delacroix peignait avec fougue, puis il disait : Prenons les balances.

Et Delacroix cherchait l'accord.

Il étudiait toujours. Il admirait Raphaël; il copiait Paul Véronèse; il a copié le portrait d'homme du Louvre, le portrait longtemps attribué à Francia; il a copié la Famille d'Ostade, le Pouilleux; il a copié Rubens et Tiepolo. Il disait : « le miraculeux Rubens. )) Reynolds l'intéressait; il disait : « le ravissant Gainsborough. » Il était passionné de Charlet, je le crois bien ! C'est ainsi que Delacroix parlait de Decamps : a Ce grand artiste. » Il jugeait ainsi Prud'hon : a C'est peut-être le plus original artiste du siècle. » Delacroix avait pour lui les écrivains : Théophile Gautier, Thoré, Eau-

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delaire ; les peintres : Géricault, Gros, Bonnington ; contre lui, Guérin et Horace Vernet^ mais bast !...

On m'avait élevé dans Famour du talent d'Ecole, dans l'horreur de Delacroix. Ce que Ton riait!... Ce que j'ai ri !... Je ne ris plus.

J'aime l'esquisse du Saint-Jérôme et je la défends.

On m'a dit : — Que le saint est raide.

J'ai répondu : — C'est qu'il est mort.

J'insiste pour faire placer le Saint-Jérôme.,. La toile a I mètre de largeur, 80 centimètres de hauteur.

— Trop grand, dit l'artiste.

Tantôt rebuté, tantôt écouté, je ne me décourage pas. On dresse l'échelle et je veux saisir le marteau. — ((Qu'il ne touche à rien, » dit mon père, qui se prévaut d'une supériorité justifiée : il frappe quelquefois sur le clou.

L'artiste et mon père échangent un regard où viennent échouer, hélas ! les restes de ma vanité expirante... (la jolie phrase, le joli sujet de tableau !) MélancoHque, résigné, je tiens le pied de l'échelle.

On passe au second panneau et je soumets à celui qui nous dirige les Hauteurs de 3\€arly, une esquisse de Decamps qui appartint à Balzac. (J'aime à dire : « Cette toile a une histoire )), cela me plaît, ajoute à mon plaisir.) Le ciel rappelle absolument, par sa traînée lumineuse, le ciel du Decamps qui est au Louvre : le Voiturier,

On mesure : i mètre 80 centim^ètres sur I mètre. (( Cela mangerait tout )), dit l'artiste. Et il va rompant un ordre monotone, accrochant là une lumière, égayant une partie morne, échappant à la régularité fatigante sans détruire la bonne ordonnance. C'est irrégulier et cela se tient.

Enfin le deuxième panneau est décoré.

Plus Ton avance et plus les nerfs du chef sont sensibleSo II refuse une esquisse de Corot, une étude de femme, une étude peu faite mais significative. Cela marche lentement. On entend de sourds murmures, il y a des rencontres de regards irrités ou moqueurs. Des Raisins de VoUon sont pris, puis mis à Técart. Enlever le Coin de cave de Ribot, où il est si bien en vue, pour le mettre dans le vestibule, il n'y faut pas

songer, et j'y songe. On passe outre. Un plaisant portrait d'homme en bras de chemise, un portrait en plein air d'Alexandre Legros n'est pas admis. Le portrait de Fantin-Latour, par lui-même, ne sera pas dans le vestibule, ni les Fleurs, ni la ^rodeuse^ ni le Lohengrin du même peintre. Une Scène de la campagne de France (Brienne, 1814), de RafFet est à un clou, puis retirée. V Homme au chapeau et la Femme nue de Courbet ne sont pas reçus.

Je voudrais bien un petit coin pour mon médaillon par Gustave Debrie, mais comment avouer ! Mon image reproduite en bronze...

Cinquante esquisses sont en place. Jugeons de l'effet.

Une Léda de François Millet. Le peintre a choisi l'instant où le cygne manifeste sa divinité. Il ne plane plus, il s'est posé. Des marques certaines attestent à Léda le caractère divin de l'oiseau. Elle voit l'Olympe et ses splendeurs, et, pour mieux voir, Léda ferme les yeux.

Un de mes amis, qui est dans la banque, m'a dit fort échauffé : « Ça vaut de l'argent ! »

De Fantin-Latour : une Scène d'Opéra. Une

enveloppée ardente avec point de rencontre aux lèvres ; deux jeunes bouches qui se baisent ; deux fruits verts que mûrit un baiser.

De Fantin-Latour encore : Othello, Desdenwna, Brabantio; une tache rose, une tache rouge vif, une tache brun roux : ténor, baryton et mezzo-soprano.

De Fantin-Latour : une Toilette (1859), un Paysage (1855), une Femme au piano.

Henri de Beauheu a là deux esquisses, deux femmes : une ïkCarchande d'eau (Alger) et une Femme nue couchée dans une serre, une femme blanche et une femme noire. Je connais une femme qui serait pour Tartiste un modèle précieux ; quand elle pleure, on croirait un citron que l'on presse.

L'homme amoureux est joueur ou jouet.

Henri de Beaulieu est sceptique non sans raison : que Ton voit de veuves en demi-deuil porter galamment une grossesse de cinq mois ! On aborde : — Et vous êtes veuve ? — Parfaitement.

En révélant ces faits, je ne cherche pas une vengeance ayant eu de flatteurs demi-succès.

Une femme m'a dit : — On causerait avec vous et le jour et...

— Et?

— Et le lendemain.

Se venger ! Si l'on fait une passe d'armes avec une femme prompte à la riposte, il faut se réconcilier sur le terrain... Et puis, il n'y a pas à s'échapper : on peut ne pas avoir aimé, on ne peut pas cesser d'aimer.

Les femmes d'Henri de Beaulieu ont les yeux très grands, la bouche et les mains tout petits. Bien juste assez de mains pour griffer, tout juste assez de bouche pour mordre ! Elles vivent dans l'immobiUté lascive et la passivité lubrique. Une femme d'Henri de Beaulieu, c'est une mauvaise bougresse !

Les peintres devant la Marchande d'eau : « Les beaux blancs ! . . . »

Vollon a dans ce vestibule : le Singe sur une table de cuisine ; — - un Chat endormi ; — une Tête de vieillard ; — des Pêches sur un tapis rouge ; — un Personnage de Callot,

De Théodore Rousseau : "^ords de rivière-^ — le Petit chemin.

Retour de la pêche^ — la Plage de Scheveningue d'Eugène Isabey.

Les Naufragées d'Eugène Delacroix.

Une étude signée : Troyon, vallée de la Touque, 1840.

(L'artiste a donné cette toile à M. Boileau, de qui elle me vient.)

Dans le vestibule, l'artiste a mis en belle vue une copie, une copie, oui, une copie. Ah ! C'est le portrait du Pape Innocent Z, de Vélasquez, copie faite à Rome, en 1864, par Carolus Duran.

En dessus de porte, des Chevaux d'Amédée Besnus (1859).

Un petit Cals.

Un Monticelli.

De Diaz : — Fleurs.

Decamps disait : Si Diaz savait dessiner, il ferait bien les fleurs.

Trois grands cartons d'Alexandre Legros : une Nativité ; — Josué arrêtant le soleil ; — des Cavaliers à la porte d'une auberge.

Et, sur les portes, six esquisses de Louis Mettling :

Un Vieux paysan assis appuyé sur un bâton.

Une Femme qui coud.

Une Jeune paysanne assise mangeant la soupe.

Un Vieux Marin.

Une Bretonne dans la campagne.

Une autre Bretonne.

Les peintres louent ces études d'une façon inquiétante : — C'est d'une adresse !

Louer un collectionneur à son gré est difficile, louer un peintre suffisamment est impossible. Quelqu'un disait d'un tableau de Jules Dupré devant le peintre : « C'est beau comme un Millet. »

(( Millet n'a jamais fait ça )>, dit Dupré boudeur.

Les amateurs d'art ont de fâcheuses déconvenues. Un brave homme qui n'est ni sot ni grossier m'a dit : (( Vous aimez donc tant que cela les tableaux ! C'est drôle I

Un visiteur, un peintre : « Il y a là quatre ou cinq bonnes choses. )> Quatre ou cinq, trois ou quatre, je ne sais plus le chiffre exact. Et le collectionneur avait eu la parole douce : — Vous qui avez le jugement sûr, le goût si pur...

J'ai la faiblesse, il est vrai, d'aimer à dire :

Cette esquisse plaît à Ribot. — Bracquemond aime cette étude. — Cette ébauche intéresse Fantin-Latour.

Mais le vestibule est paré, l'artiste signe gaiement :

Henri de Beaulieu, décorateur.

Nos amis les peintres vont venir ; ils diront :

De Mettling : — (c Très habile. — Je vois d'où ça vient. — Il n'est pas ému. — C'est jaune et ce n'est pas construit. — Il fait une femme comme on fait un pot. »

De Vollon : — (c C'est peint dans Thuile. — C'est cassant. — Il fait passer la muscade. »

De BeauHeu : — « C'est de la peinture d'halluciné. »

Nos amis les peintres vont venir. Qu'ils viennent.

(Février 1884.)

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