‹ Amoureux d'artChapitre 15 sur 29 · HENRI-ANATOLE DE BEAULIEU · texte numérisé non relu

HENRI-ANATOLE DE BEAULIEU

N fait appel à mes souvenirs... Il est une chose dont je me souviens, c'est que la critique d'art avait une façon

exceptionnelle de juger cet artiste. On disait : « Henri de Beaulieu, fumiste, dentiste. » On disait aussi : « Cette plaisanterie dure depuis assez longtemps. » Et qui disait cela, dans ces termes heureux ? Un membre de l'Académie française * .

Cette plaisanterie vient de cesser. Je vous I. Edmond About.

envie, monsieur, d'avoir une telle certitude. Delacroix disait à ses élèves : « Que voulezvous que je vous enseigne, je ne sais rien. »

Avons qui savez, mes compliments, monsieur. Bien heureusement, je ne suis pas critique d'art, je ne fais point partie de ce bataillon comique où je vois tant d'invalides et de conscrits, de conscrits portant panache. Entre les critiques d'art et les amateurs d'art, il est plus d'une différence. Par exemple, ils écrivent : « Je disais hier à Henner... »; j'écris : « Henner me disait hier... » Les critiques d'art aiment les cibles criblées, ils louent des tableaux où tout est pris dans tout, l'œuvre de joueurs malhonnêtes et maladroits : ils trichent et perdent. Parmi leurs favoris, des comédiens : partout où ils croient jouer, ils figurent.

Un critique d'art l'affirme : « C'est un forcené. » Eh ! monsieur, on peut s'intéresser à cet art-là. Courtois vous appréciez l'art bourgeois, ce pot-au-feu mal écumé. Avec une convenance soutenue également, vous parlez de ces peintres religieux qui n'ont pas la foi et ressemblent aux sceptiques rimeurs d'alexandrins dont c'est le

métier de faire à Dieu des réclames de douze pieds.

Et, parmi ces gens-là, pas un artiste cependant. Il est odieux de voir un homme tailler le marbre, tenir la brosse et n'être pas artiste ! Il est douloureux de penser qu'une femme qui se donne ne prouve pas qu'elle aime !

Un autre critique d'art dit : « Henri de Beaulieu, passons... »

Voulez-vous bien, monsieur, nous arrêter un moment. J'ai à dire aux peintres qui vous guident ce que savent certains d'entre nous et ce qu'ignorent plusieurs d'entre eux.

Henri de Beaulieu avait quelques-unes des plus rares qualités de Tartiste, notamment la culture d'esprit et la bravoure. Il laissera une trace. Je le dis ici avec une espérance qui s'appuie sur le jugement des forts.

Henri de Beaulieu est un artiste original, on ne prendra jamais une toile de Beaulieu pour une toile de Delacroix. Ne riez pas — ne dites pas : (( Je le crois bien » — ou : « Certes non. » Chacun de vos amis a fait cette heureuse trouvaille en même temps que vous-même.

Entendre, comprendre cet art, est chose mal aisée; apprécier le chiffre d'un contour n'est pas à la portée de tous les esprits. Si j'aime les prosateurs, ces robustes vainqueurs des courses à pied, j'aime aussi les poètes, non les faux idéalistes qui n'ont pas d'ailes à leur moulin.

Pour le juger, il faut avoir vu ses études, ses esquisses. Vous répondrez : (c Ce qu'il cache, c'est possible ; mais ce qu'il montre ! »

La belle réplique. Je cite sans crainte ce qui se disait contre lui, je ne masque rien, je ne déguise rien. Je n'ai pas peur. Un écrivain dit bravement : « Je ne sais pas le latin », et on l'admire pour tant de courage ; cependant, il ne sait pas le français et il ne le dit pas. Semblable en cette affaire à ces héros coquets qui veulent bien être balafrés en choisissant la place de la cicatrice. Henri de Beaulieu, lui, c'est un vrai brave !

C'était un homme de haute distinction que des traits feraient connaître, mais ce n'est pas le jour aux anecdotes.

C'était aussi un écrivain.

Au livre des Têtes de Bois je fais cet emprunt :

BRIC-A-BRAC Souvenir d*Etigène Delacroix,

Tous vos petits bonheurs font les grands désespoirs, Nous disait-il, le cœur est le tourment des âmes, — Sa bouche de serpent souriait, et deux flammes Entre les cils aigus filtraient de ses yeux noirs, —

Tous vos petits bonheurs font les grands désespoirs !

N'ayez jamais d'amour ! la femme est infidèle ; N'ayez jamais d'amis ! cela mord comme un rat ; Si vous aimez un chien, votre chien crèvera. Ce qui vient de la vie est mensonge comme elle,

N'ayez jamais d'amour ! la femme est infidèle !

Le cœur est un engin — qui se pince à son trac

En meurt — ne fourrez pas le doigt dans sa machine ;

Moi ! j'aime les magots et les plats de la Chine,

Le cœur est un engin qui vous pince à son trac.

Moi ! j'achète un vieux pot chez quelque bric-à-brac, Voyez-moi ça!... J'en rêve!... Il vaut mieux que le vôtre. Hél... quand je n'en veux plus je le vends pour un autre.

Achetez un vieux pot chez quelque bi ic-à-brac !

Dans le même ouvrage, lire deux nouvelles : Le portrait d'un mort. — La comtesse Diane, Je signale le recueil : Nouvelles à Veau-forte où se trouvent : Étude de nu. — Marie Catiau.

— La couleuvre.

Pas d'orgueil ; il avait subi sans faiblir cette comédie qui se joue dans tous les ateliers, de confrère à confrère, de compère à compère...

— Vous n'y donnerez plus un coup de pinceau. — Toucher à cela!... — Qu'y mettre de plus?...

— Et vous êtes inquiet ! — Inquiet, mais voyez donc comme ça y est !.. . — Comme ça se tient !...

Un autre ne dit rien, mais il est tout pâle, un autre s'agite, un autre se touche le front, un autre tourne le dos au tableau pour y penser...

Et Henri de Beaulieu souriait du même sourire qu'il gardait en lisant le jugement frappé d'appel porté par vous sur lui, monsieur.

Henri de Beaulieu parlait de Delacroix d'une voix tendre ! « — Ce qu'il était désagréable ! On ne pouvait tousser dans l'ateUer sans qu'il dît : (c Allez-vous-en !... Allez-vous-en... Ne revenez plus I )) On revenait.

Henri de Beaulieu m'a fait le grand honneur de me nommer exécuteur testamentaire, avec la mission de défendre son nom d'artiste. Le testament est tout plein de paroles douces et confiantes.

Je vais essayer de m'acquitter. En mourant, Henri de Beaulieu gardait aux lèvres le sourire désabusé de l'artiste qui n'est pas consolé par le pressentiment de l'immortalité de l'œuvre; et je n'ai pas à dire s'il croyait ou non à l'immortalité de Tâme, s'il avait cette touchante sottise d'espérer...

Juin 1884.

N chat enragé m'a mordu quand j'étais enfant et j'ai parfois des accès de rage; les peintres qui ne sont pas artistes en peuvent témoigner.

Dans ma rue :

Une petite fille : — Le mari de maman, c'est. . . c'est, attendez... c'est M. Louis.

Un écrivain avait dit de moi devant moi des choses flatteuses. Après avoir parlé, si bien parlé, il me touche du coude et, d'un air entendu : — (c Pour un camarade! »

Je n'aime pas le prêtre, même comme aliment.

J'ai vu ça! Un garçon de café, le café du Théâtre de Belleville, voit jouer le drame, le beau drame, et, dans Tentr'acte, il sert des bocks. Le plateau tremble...

La femme que Ton n'aime plus : Des fadeurs et des aigreurs.

L'art : Rendre précieuse la pierre commune, par la taille.

Façons d'exprimer :

Une femme qui avait vu loups et louveteaux. . .

Un peintre français :

Pourquoi les étrangers sont forts? Ils viennent s'instruire dans nos Écoles et leur qualité d'étrangers ne leur permettant pas de concourir pour Rome, ils n ont pas à se déformer dans Tespérance du prix.

Façons d'exprimer : Ça n'est pas vu.

Dans ma rue :

Che:{ mon coiffeur. Un client va chancelant à la cuvette et vomit. Mon coiffeur en souriant : — Tous les lundis...

Un mauvais tableau sur la cimaise est de quelqu'un qui connaît quelqu'un.

Puvis DE Chavannes à un peintre estimé des marchands :

— Est-il bien utile que nous nous touchions la main ?. . .

Puvis DE Chavannes :

Une figure est bien; mais, un tapis dans le fond, un bout de collerette, montrent que le peintre ne sait rien.

Façons d'exprimer :

De nous, entente; des autres, connivence.

Mot de femme savante :

L'homme, dispensateur participant.

Portrait :

Un mari. Un de ces honnêtes et précieux

maris qui assurent à leur jeune femme la paix du jour sans troubler le repos de la nuit.

M. BouGUEREAU : — Les anciens maîtres ne s'occupaient pas des valeurs.

Un peintre : — Ils s'en occupaient et c'est pour cela qu'ils sont des maîtres.

M. Glaize père louait Delacroix des « beaux rapports » du plafond (^Apollon, Delacroix dit : — C'est bien facile, c'est une science.

— Que vous pouvez transmettre ?

— Ah ! Il faut aussi de la sensibilité.

Mes lectures :

« Courbet ne tenait pas compte des valeurs, Huysmans.

Un peintre :

De V Apothéose d'Homère^ je voudrais retirer les bleus et les roses.

La femme du bandagiste. Titre.

En 186O5 j'enseignais à polker à cette grosse dame qui passe.

Peintre, j'aimerais à montrer deux époux encore jeunes dans le contentement paisible d'un bonheur qui se répète.

Les personnes qui n'aiment pas les figures nues de M. Bouguereau disent : — C'est en savon. — C'est en cire. — C'est en suif,

Je ne puis aller jusqu'au suif.

Naturalisme, idéalisme : chiquer, fumer.

Bracquemond : — Le morceau est tout.)

Bracquemond : — Chardin, des harengs; ses figures, c'est toujours des harengs.

BRAcauEMOND : — Prud'hon, c'est du Corrège amoindri. Prud'hon fait aux femmes le nez trop long. Dans cinquante ans, il ne sera plus question de Prud'hon.

Confidence reçue :

Je fais de la peinture qui donne à penser.

Quand M. Pelouze, alors commis-voyageur,

venait dans une ville, s'il y passait le dernier, même après les voyageurs anglais, il réussissait.

Un peintre : Courbet a souvent peint des chairs noirâtres et verdâtres ; il y a de ces chairs-là dans Couture.

Sujet de tableau :

La maison d'Aspasîe. Une servante lève un rideau et montre sur les marches les gens qui attendent. Des vieillards soutenus par un serviteur, des jeunes gens, des artistes, des savants, des philosophes, des guerriers, des poètes, des jeunes femmes impatientes.

C'est le soir.

Un peintre :

Je n'aime plus autant Fantin.

AMOUREUX D'ART BoNiFACE ET PACiFiauE. Titre.

Decanips a fait les nus de Josué arrêtant le soleil avec des gravures d'après Le Poussin.

Manet s'est fâché d'une observation sur une oreille sans trou, d'une remarque sur une corde qui ceinturait un homme nu et ne suivait pas les ondulations des côtes.

Ribot a effacé son tableau Les Rétameurs , Il ne lui plaisait plus.

Temps d'orage :

Il pleuvait, l'eau claquait sur la soie tendue des parapluies.

Un devoir : Refaire la Bourse après Ponsard; le Roman d'un jeune homme pauvre après M. Octave Feuillet.

De petits peintres se font juger favorablement par des morts : « Delacroix me disait... ))

Devises aux jarretières :

De Mme A. S. : ^4 mi-côte.

De Mme J. L. : Qui les sépare s'empare,

Je garde des lettres écrites au crayon, effacées, illisibles.

Daubigny, au dîner offert par Vollon pour fêter Ribot, nommé chevalier, était bien malade déjà : il n'a mangé qu'un rond de saucisson.

Un jour, Delacroix dit à Henri de Beaulieu : « Si vous avez 1,500 francs, le Sardanapah est à vous. ))

Henri de Beaulieu n'avait pas 1,500 francs.

Des peintres qui se disent absolus masquent une partie de la vérité : Ils sont indécis absolument.

C'est une grande joie pour un petit peintre de voir un tableau signé de son nom et qui n'est pas de lui. On l'imite. Être volé, quelles délices !.. .

Dans le gout du xvni^ siècle :

En amour, c'est le bourreau qui a le droit de grâce.

Géricault a peint un curieux morceau : Les bras d'un homme.

Il avait apporté cela dans son mouchoir. Une belle chose.

RiBOT : Le portrait de Berlioz, par Courbet, c'est peint avec de la boue, mais c'est bien construit.

Enseigne :

Vins d'après nature.

Une jeune femme mauiÈTE : Comme nos petites filles ressemblent à nos grand' mères 1...

Les Gascons du Nord. Titre.

Changeons de prénoms : Arthur ou Gaston jusqu'à vingt ans. Pierre ou Paul, jusqu'à quarante. Antoine ou Guillaume jusqu'à la mort.

Avoir le nez de Caracalla, le savoir, sourire...

Le lendemain de la mort, la servante met un couvert en trop; elle n'a pas encore l'habitude.

De QUELauES MOYENS DE FAIRE RIRE : Ouvrir un parapluie par un beau temps en rencontrant quelqu'un. Fermer le parapluie, se fendre en se servant du parapluie fermé comme d'une arme, toucher à la poitrine ou au ventre. Le ventre est plus gai.

Confidence reçue : Quinze hommes et une demi -journée pour placer au Salon deux tableaux d'un membre du jury. Quand les membres du jury sont contents, le Salon est fait.

Fragment d'une lettre d'André Gill à M. Henri de Beaulieu, chargé du placement des tableaux (avril 1883) : « Je suis fou, en effet; j'ai la folie de la cimaise... »

Après la 'Maison d\m artiste, de M. Edmond de Concourt, André Gill me dit : « Je regrette Jules. »

Fragment de lettre : (( J'ai veillé près de vous si j'ai dormi près d'elle... »

Je connais un médecin spécialiste que consultent les femmes enceintes. Elles racontent les incidents de la grossesse, interrogent le médecin sur le sexe probable de l'enfant. Toujours il répond : « Un garçon. )) Et, sur son livre, écrit (( Une fille. » Si c'est un garçon,

quel honneur I Si c'est une fille, il ouvre le livre...

Souvent on me dit : « Est-ce un maître? Est-ce un petit maître? » Mâle ou femelle? Et dans ma réponse, ô savant docteur ! de vous je m'inspire heureusement.

Elle, une très jolie belle fille qui, parfois, donne à son dédain de l'homme la forme d'une caresse, d'une caresse sue.

J'ai l'horreur des peintres qui peignent des filles froides d'un œil froid regardées.

Le peintre Henri de Beaulieu avait eu pour maître M. Ingres...

Mon orgueil est simulé, mais ma modestie est feinte.

Le statuaire Rodin :

— Je ne prends pas assez peut-être de croquis dans la rue.

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