‹ Amoureux d'artChapitre 20 sur 29 · I. Voilà bien du bruit pour une médaille · texte numérisé non relu

I. Voilà bien du bruit pour une médaille

Un jeune médecin de mes amis se promenant dans les rues s'exerce sur les passants; dédaigneux du mal déclaré, il annonce la maladie prochaine et, sans interrompre la causerie, il dit : Ataxie — Hypocondrie — Dyspepsie — Albuminurie — Anévrisme — Hépatite — Paralysie. A son exemple, je cherche et je prédis la maladie future: La peinture de M. Jules Lefebvre : Anémie; la peinture de M. Bouguereau : Diabète.

Un critique d'art met les artistes sur deux rangs; aux uns, il donne une petite tape sur la joue ou bien une bourrade; galant, aux dames il offre une fleur.

L'artiste qui me parle garde aux lèvres un sourire dont il n'est pas maître et qui veut dire: Vous êtes un ignorant. Il pressent son génie; je crains, moi, qu'il ne soit un sot... je cache ma crainte. Examinons : J'ai la certitude d'avoir une préférence marquée pour une forme de l'art et d'en savoir les raisons ; ma certitude es t moindre d'avoir fait preuve d'un goût pur en faisant ce choix, et de l'impossibilité d'être entraîné par la suite vers une autre manifestation

de l'art, je n'ai aucune certitude. Je sais que le plus grand désaccord entre les amateurs d'art instruits porte sur le différent degré de réalisation que chacun de nous demande à l'artiste, et qui nous est nécessaire pour comprendre l'œuvre absolument. Je sais aussi le motif réel de la froideur entre l'artiste et l'écrivain. Que doivent penser les artistes de l'amateur d'art refusant de leur reconnaître les dons qui font défaut? En mal penser.

Les artistes aiment le critique d'art farouche. En lisant dans un compte rendu les dix lignes les concernant, ils un court moment d'ennui que les lignes qui suivent apaisent et effacent. Ils y reviennent rassérénés et cette fois, passant l'examen de leur œuvre, lisent le reste avec ravissement. Ils citent de mémoire avec un commentaire approbatif : « Il y a là un grand nombre de choses justes. »

Je suis libre, je me sens libre, mes amis le savent, cependant je pense qu'il faut compter au nombre des situations difficiles : Pour un peintre faire le portrait de quelqu'un « qui s'y connaît » ; pour un écrivain, parler des artistes

dont il est l'ami. Mon ami Louis Mettling a une Tête de vieux marin accrochée aux frises. Toutes les toiles de Mettling ont des qualités. Je n'ai pu juger de la valeur artistique de la toile exposée; seul le peintre pourrait me renseigner; mais, qui ne devinerait l'embarras d'un écrivain mesuré, ayant à reproduire le sentiment propre des artistes sur leurs œuvres ?

Le paysagiste Moullion n'expose pas de Blés. Moullion dédaigne les amateurs d'art tenant une plume et c'est lui, Moullion, qui donnera, par un mot significatif, la caractéristique du Salon. Je le suis: il change de salle; je ne le quitte pas : il change de salle encore, ce sera pour l'autre salle; à la derrière salle, je me dis, ce sera pour l'autre année.

Besnard, son portrait de femme rejette loin les portraits faits avec des procédés et des formules; Élie Delaunay, Sargent, Guillaumet.

Eugène Carrière : L'enfant malade, La quaHté des blancs ! Les beaux noirs variés !

Puvis de Chavannes donne l'accord à tout un orchestre de virtuoses.

Quost, RafFaelli, mieux à son avantage hors

du Salon que dedans ; Lépine, Lerolle, Pelez et ses pauvres petites danseuses maigres. « Elles vivent toute une semaine sur une sardine », dit Georges Nardin ; Pelez et son petit pouilleux. M. Pelez est peintre et philosophe, j'aime mieux la philosophie de Murillo ; Lhermitte, Montenard, Rapin^ Emile Barau, Morot et sa Course de taureaux dans une lumière d'atelier ! Masure montre une bande de mer et non la mer; un peintre de nature morte qui peindrait une tranche de gigot et non le gigot.

Les deux toiles d'Henner ne motivent pas de remarques nouvelles. -

Benjamin Constant : La Justice du Cbérif. C'est un peu un Gérôme agrandi, cela ne flambe pas ! . . . Quelques peintres disent : c'est de la peinture essuyée.

Gervex intéresse les peintres et le public avec son tableau : Les membres du jury de peinture en séance. On explique : « Celui qui a ce nez c'est...; celui qui aces grand pieds c'est... » Frantz Charley, le peintre des Pileuses^ est harmoniste. William Stott, Jules Breton, c'est d'avant-hier ; Jacquet dit d'anciennes histoires

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gaies ; Comerre ne montre que la pelure du fruit; la coloration délicate et le petit dessin de Louis Deschamps constituent une personnalité piquante du second rang.

Desboutin, un nom d'artiste. A causer avec les artistes je m'instruis. Dans le rêve d'une pensée douce, un peintre me dit : « Je vends aussi cher que Jacquet. » Desboutin ne vend pas si cher.

Des visées de critique d'art : Découvrir de grands artistes et les révéler, dans un goût louable du juste et aussi pour donner une idée favorable de ses facultés propres. Mettre hors rang un seul artiste. Opposer aux gens de talent qui exposent, les gens de talent qui n'exposent pas : Claude Monet, Degas, quelques autres. « Expose donc avec nous, disait Manet à Degas, tu auras une mention... »

Les petits peintres et les grands peintres offrent d'intéressants sujets d'étude. Les petits peintres vont en visite chez les grands peintres. Le tableau du maître est sur le chevalet. Que dire ? Louer ? Dans quelle forme ? Il faut exprimer et l'on exprime sans parler, sans airs de tête

accentués, le maître est fin, par la variété savante et pittoresque des silences historiés.

M. Defaux a des élèves, je le vois bien.

A la sculpture : le Blanqui martyr de Dalou.

Une gravure d'après le Rembrandt de National Galery « and old man. » Un graveur de ces tempsci ne peut graver un Rembrandt; je ne pourrais pas voir chez moi le Rembrandt de M. Waltner.

Dannat a un petit portrait, une fillette d'un blond pâle, une petite chose^ une petite chose de Musée. Autour du piano de Fantin-Latour : il y a prise de possession par le musicien; on écoute comme on écouterait la Bible, dans le silence profond et Timmobifité absolue.

James Whistler est suave. Il est immatériel et dépouille de la chair les êtres qui posent devant lui, leur impose l'air et la lumière où sa fantaisie voilée se joue; le comprendre, c'est le deviner, et, si sagace qu'il puisse être, l'initié craint parfois de ne pas entendre le sens secret de cette musique sans paroles.

Le paysagiste Pointelin peint de peu chose, c'est sa manière, sa rouerie, il est plus adroit que Pelouze.

Le retour des travailleurs, la Fin de la journée d'Humbert s'explique pour moi clairement; c'est l'œuvre d'un homme qui a voulu faire une chose simple et qui l'a faite.

Enfin, le Tombeau de Mme,.., Mercié met la recherche de la forme et la composition dans la même valeur d'intérêt.

Les mieux doués de nos artistes satisfont à demi à notre amour du beau, et ce n'est pas l'œuvre réalisée souvent qui est faite pour nous passionner, nous allons plus loin que là où ils s'arrêtent, seuls nous parcourons la route où nous avons un moment cheminé de compagnie.

ROPOS DE MUSI CIEN :

Adrien 'K^macle: — Bach a tout trouvé.

Hamlet est fait. Chopin Ta fait. Cho-

pin, c'est Hamlet.

Il ne faut pas jouer Chopin en mesure.

Félicien David. . . Berlioz. . .

(( Elle est tellement innocente » : De la Fille de Mme xAngot, c'est de la musique.

Les bouches-fleuries :

Ce peintre vient me voir. Il s'excuse, tout confus, d'avoir quitté Paris sans me faire visite, d'être revenu depuis un peu de temps déjà, sans m' avoir informé de son retour ; un peu remis, il me dit : — J'ai lu... Pas mal... Vrai ! Je ne croyais pas.

Dans ma rue :

Des gens aisés, des gens connus :

— Un couteau rond ! Je veux un couteau pointu... à deux fins.

— Des fourchettes... des fourchettes... quand il y a tant de pauvres gens qui n'ont pas de viande à manger.

— Le pétrole ne coûte pas 20 francs le litre ! . . . De la littérature.

Chrétienne ? Je ne sais pas. Elle tend l'autre joue...

Le médecin avait dit : — « Il n'ira pas plus loin que la fin du mois. » A la fin du mois, rien de nouveau, La famille s'étonne. Pas de mauvaises gens, pas des gens à héritage : la femme, la belle-sœur, le neveu. Ils disent : — <( Quand on ne sait pas... quand on n'est pas sûr... »

Façons d'exprimer :

L'argot s'étend. Si l'argent c'est de la «galette », l'amant idéal de Mlle... c'est le père coupetoujours.

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