LA MARQUISE DE V
C'est un roman et un roman vécu. C'est l'histoire, écrite par Chateaubriand et une de ses amies , d'une des innombrables aventures amoureuses de M. de Chateaubriand.
Et voici comment cette histoire, écrite par elle et lui, peut se trouver actuellement sous nos yeux.
Une provinciale, en 1828, semitàécrire à Chateaubriand, parce qu'elle avait pour lui, comme dit Joubert, « cette admiration littéraire qui n'est chez les femmes qu'une forme de l'amour », ou cet amour qui n'est chez les femmes qu'une forme de l'admiration littéraire.
Chateaubriand lui répondit, parce qu'il avait une infirmité et une qualité. L'infirmité, comme a dit M. de Polignac, consistait en ce que « M. de Chateaubriand ne pouvait pas être en face d'une feuille de papier et se tenir tranquille». Laqualité,
(1) Correspondance de Clwleaubriand avec la marquise de V. (chez Perrinj.
dangereuse du reste, était qu'il ne pouvait pas être aimé d'une femme sans lui dire qu'il était amoureux d'elle ; et il était aimé de toutes les femmes.
Donc Chateaubriand répondit. La correspondance, sans que les deux correspondants se fussent jamais vus et sans qu'ils pussent pour le moment se voir, continua pendant dix-neuf mois exactement. La marquise de V. . . gardait les lettres de Chateaubriand et les brouillons de ses lettres à elle. Donc toute la correspondance entre elle et lui était restée dans les archives de la marquise. On l'a retrouvée ; on la publie.
C'est un roman très intéressant. Du côté de la marquise (elle avait quarante-neuf ans) il y a candeur, douceur, tristesse gracieuse, amour profond et délicat de cœur resté très jeune dans ce vieux château du Midi. Elle rappelle Eugénie de Guérin. Elle admire et aime Chateaubriand avec une ingénuité pitoyable et adorable. Elle a la naïveté, quand il part pour Rome en qualité d'ambassadeur, de lui proposer de faire le voyage en poste avec lui ; et M. de Chateaubriand a de la peine à lui démontrer que M'ne de Chateaubriand goûterait peu cette combinaison.
Elle n'est pas bête, pour autant, et elle devine très bien les sentiments de Chateaubriand à son égard. Elle lui dit : « Vous n'êtes pas curieux de votre Marie et ne songez pointa l'aimer. Vous lisez mes lettres comme on respire le parfum d'un bouquet de violettes, sans songer à cueillir dans le buisson la plante qui le produit. » — Je sais bien que ces choses-
là on les dit pour se faire dire le contraire. Mais les sots ne songent même pas à les dire.
Elle est très franche. Non pas tout de suite— vous ne voudriez pas — mais vraiment très vite, six mois après le commencement de la correspondance, elle apprend à Chateaubriand qu'elle est vieille ; elle ne lui cache pas qu'elle a un grand fils qui est dans l'armée. « Il a passé le Rubicon des parvenus ; il a avoué son père, » dit Dumas fils dans la Question d'argent. Elle a passé le Rubicon des amoureuses : elle a avoué son grand fils.
Elle a des lettres, du style et de l'imagination, et est parfaitement digne, même au point de vue littéraire, de correspondre avec fauteur des Mémoires â? outre-tombe. Je recommande, plus que les lettres où elle dit à Chateaubriand qu'elle l'adore, celles où elle l'entretient avec une sorle d'abandon élégant. Et pourquoi n'en citerais-je pas une partiellement, pour vous donner l'idée du genre ? «... L'hiver a pourtant des rigueurs extraordinaires ; cette nuit il est tombé près de deux pieds de neige et me voilà renfermée pour quelques jours. J'aurais le temps d'aller à Rome! On ne voit ni ciel, ni terre, ni rivière, ni montagnes, on ne distingue plus que quelques traits noirs sur la blancheur de la neige; l'horizon est à dix pas. Les eaux sont enchaînées. Nul vent ne souffle. On n'entend point de bruit. L'air est glacé. Mais mon cœur joyeux bat plus vite à fespoir de votreprochain retour qui m'est encore rendu, et le deuil de la nature n'offre à nos regards satisfaits qu'un spectacle agréable et nouveau. Un feu brillant égaie ma chambre. De gros bouquets de roses, de
narcisses et de violettes en parfument l'air, et mon cher Pietrino, ravi de nous revoir, chante sa plus longue chanson de montagne. Pietrino est un rougegorge qui, depuis cinq ans, revient fidèlement passer ses hivers avec moi. La nuit il est perché près démon lit. Le jour il est souvent caché dans mes cheveux. Il se chauffe beaucoup, mange à ma table avec satisfaction, me suit fort loin dans mes promenades et vole à mon appel. Quand il ne peut entrer chez moi, il frappe de son bec en dehors des vitres et se fait ouvrir. Il y a deux ans j'eus l'ingratitude de vouloir le marquer. Je nouai à sa patte le petit ruban d'un livre. Je ne sais comment l'accident arriva ; à son retour la petite patte était pendante et brisée. Je le soignai de mon mieux ; il guérit fort bien, et, quoique un peu boiteux, le charmant petit invalide ne se souvient plus de son malheur et n'est ni moins gai ni moins fidèle qu'auparavant. Il me fait quelquefois pensera un véritable invalide, mon héros de prédilection. C'est Dominique de Vicq, qui, retenu dans son manoir d'Ermenonville par une blessure incurable à la jambe, apprenant qu'Henri IV allait entrer en campagne et manquait d'argent, se fit couper la jambe pour pouvoir servir encore, vendit tous ses biens et en donna le prix au roi, contribua puissamment par sa bravoure et son habileté à le mettre en possession de son royaume, demeura près de lui à Paris dont il fut, je crois, gouverneur, et, le lendemain de l'assassinat du roi, expira dans la rue delà Ferronnerie en regardant l'endroit où celui qu'il aimait avait été frappé. Heureux ceux qui sur la terre aiment comme Dominique de Vicq ! »
Mon Dieu ! que les femmes écrivent bien quand elles ne posent pas ! Et celle-ci, naturellement élégante et sobre, ne pose jamais.
Chateaubriand dans ses lettres est naturellement celui que vous connaissez, mélancolique, ennuyé, dégoûté de la vie et de l'univers et exprimant tout cela en style d'une suprême noblesse et d'une hautaine majesté. Majesté est-il trop dire? Eh bien! j'ai toujours eu envie de dire: Son Excellence le style de M. de Buffon et Son Altesse le style de M. de Chateaubriand.
Il a soixante ans juste. Il n'y a pas de quoi être gai, et il ne l'a jamais été. Aussi écoutez-le : «... Ce que j'ai certainement de plus arrêté dans ma pensée, c'est ce voyage qui me conduirait dans votre petit bois. Mais il y a encore cinq ou six mois à attendre, et, comme les sauvages, à qui je ressemble assez, je ne compte guère que sur l'espace enfermé entre deux soleils. »
Il trouve, au courant de la plume, pour exprimer cet ennui éternel, des expressions aussi admirablement belles que celles que nous avons admirées dans ses autres écrits : «... Rassurez-vous. Ma santé est bonne ; je n'ai que des années, maladie incurable, mais avec laquelle on se traîne quelquefois très longtemps. Je suis las de la vie. Je l'étais dès ma jeunesse ; c'est un travers d'esprit, ou de cœur, dont je n'ai jamais pu me corriger. Je m'y suis accoutumé et, toujours rongé d'un ennui secret, j'avance vers le terme qui m'a toujours paru si loin qu'on ne peut l'atteindre. Toute votre grâce, toute notre amitié ne changeront pas en moi cette disposition naturelle,
mais l'adouciront. Il paraît que vous vous prenez à la politique plus vivement que moi. Je n'ai jamais eu de bouffées d'ambition que par amour-propre blessé. N'allez donc pas vous affliger de ce qui n'est rien du tout dans ma vie ; ma passion est la solitude, et cette passion s'accroît naturellement à mesure que l'on devient moins propre au monde. Heureuse passion qui s'enrichit de tout ce qu'on perd ! »
Il arrive à Rome, qu'il n'avait pas vue depuis vingt ans ; et il constate avec une profonde tristesse qu'il n'y éprouve plus aucune émotion : « Me voilà à Rome, qui ne m'a rien fait (1). A mon âge il ne faut plus voyager : on n'y voit plus... »
Un mois après : «... Je ne m'accoutume pas aux ruines de Rome. J'ai vu assez de débris. Il est plus que temps que je rentre dans ma solitude pour ne plus en sortir. Au fond de tous les tableaux que je vois à présent j'aperçois toujours ma tombe ; elle ne m'effraie pas du tout ; j'aime même à la contempler ; mais en même temps, elle m'ôte le goût de tout, l'intérêt de toute chose. En face de la mort les plus grandes affaires paraissent misérables. Les attachements resteraient encore ; mais personne ne s'attache à ce qui s'en va et vieillit, et c'est quand on a le plus besoin d'être entouré qu'on se trouve plus délaissé et plus seul. »
Il s'occupe nonchalamment d'art et d'archéologie. « Gela trompe le temps » et lui plaît, du reste, un peu plus qu'il ne veut le dire : « Vous avez vu que j'ai fait élever un tombeau à Poussin. J'aime les
(1) Souligné par lui.
CHATEAUBRIAND lcSl
renommées que la postérité a faites et envers lesquelles les contemporains furent injustes. Mon nom restera du moins à Rome sous la protection de celui d'un homme de génie. La mélancolie et la philosophie des tableaux de Poussin me plaît et je passe des heures à les regarder. Je vais aussi commencer une fouille. Je ne suis pas heureux, et, sans doute je ne trouverai rien ; mais cela trompe le temps. Si, cependant, j'allais tomber sur quelque chef-d'œuvre enterré de Praxitèle ? Cela fait battre le cœur... »
Pour ce qui est de ses sentiments à l'égard de la marquise, il y a un joli mélange. Il est timide un peu, coquet plus qu'un peu, jaloux gentiment, intéressé surtout, plutôt qu'amoureux, comme on peut croire, et se prêtant à un jeu piquant qui l'amuserait s'il pouvait être amusé, et à un mystère qui le chatouille et qu'on sent bien qu'il tient plutôt à prolonger qu'à éclaircir.
Timide à soixante ans, cela se comprend assez : « J'ai quarante ans ; c'est l'âge où les hommes deviennent timides, » dit un personnage dans la Christiane de Gondinet : «... Dois -je vous voir ? dit Chateaubriand, serai-je semblable à la vision que vous avez eue ? Dans la jeunesse on est présomptueux; il y a je ne sais quoi dans les jeunes années qui se sent fait pour être aimé. A mon âge on est timide, on craint de se montrer. Vous souvenez-vous du récit que fait Jean-Jacques Rousseau de ces voix mélodieuses qu'il entend dans un couvent de Venise ? Il prêtait à celles qui faisaient entendre ces chants des grâces divines; et puis il vit sortir de petites filles affreusement laides, borgnes, boiteuses, bossues.
Si j'allais n'être pour vous qu'une voix ?. .. » Le geste est joli et l'inflexion charmante. On croit l'entendre.
Il est coquet encore, et savamment ; et fait gracieusement le manège de la jalousie légère, modeste et flatteuse : » Vous vous êtes trompée sur ma coquetterie. Je n'en ai aucune. Votre amie m'a peint comme je ne suis pas. Que j'aie peur de mes années comparées aux vôtres (il croit encore qu'elle est jeune), rien de plus naturel ; mais mes prétentions ne vont pas au-dessus de rues cheveux blancs. Pourtant je n'aime point que vous aimiez certain chevalier de Bourgogne « comme vos yeux ». Expliquez-moi cela ?... »
Il semble bien, — quoique la politesse dont M. de Chateaubriand ne s'est jamais départi durant tout son passage sur notre planète ne permette pas de saisir un très grand changement dans ses lettres à partir du moment que jevais dire, — que la révélation de l'âge de sa correspondante lui ait porté un coup et l'ait un peu refroidi. Sa lettre du 28 mai 1828 marque un certain trouble et même un trouble assez grand : « J'ai lu et relu votre terrible et touchante histoire... Et ce fils, dont vous me parlez tout à coup, pourquoi a-t-il disparu, pourquoi revient-il ? Vous m'en dites trop ou trop peu... Jevais à Rome. Y viendrez-vous ?... Moi-même serai-je longtemps dans cet exil ? Suis-je longtemps quelque part ? La roue de ma fortune tourne encore plus vite que ne passent mes années, qui touchent à leur terme. Je suis, je vous assure, tout bouleversé de votre lettre et de ma nouvelle position. J'attends avec impatience
une nouvelle lettre de vous. Je demande peut-être de la force à la faiblesse ; mais deux roseaux s'appuient mutuellement. Il me serait impossible d'écrire quelques lignes de plus. Votre histoire me poursuit comme un mauvais songe. Quelle femme ai-je donc rencontrée ? Venez à moi. L'abri n'est pas bien sûr ; mais on se cache quelquefois dans des ruines. » — Et, après cette lettre de trouble et presque de léger égarement, les écritures de M. de Chateaubriand deviennent un peu plus froides et surtout plus générales. Un degré de moins dans l'intimité, quoique, toujours, delà sympathie.
Et comment tout cela finit-il ? Comme il devait finir. Ils se virent et ils se quittèrent. En ces histoires d'amour entre inconnus l'entrevue est recueil. Ne doutez point que Chateaubriand n'ait prévu cette solution. Il avait l'habitude. Oh ! comme il avait l'habitude ! Fussiez-vous le duc de Richelieu, si l'on a commencé à vous aimer d'imagination, « d'amour de tête », à la première entrevue vous paraîtrez vulgaire; comme un grand paysage, dont on a trop rêvé, à la première visite qu'on lui fait paraît petit. Chateaubriand savait cela, et ce qui fait que ce sac de lettres est un roman aussi bien composé que s'il était écrit par M. Paul Adam et même beaucoup mieux, c'est que la révélation de l'âge de Mme de V... y fait une péripétie, l'éloignement de Chateaubriand (départ pour Rome), en reculant le dénouement, en fait une autre, et la clairvoyance de Chateaubriand donne à prévoir le dénouement en le laissant encore incertain. Sarcey aurait trouvé la pièce bien faite.
Chateaubriand écrit, au 20 novembre 1828 :
« Vous me faites des aveux. Est-ce donc que vous espérez bien ne jamais me voir ou que mes vieux ans vous mettent en paix ? N'importe ; ces aveux sont doux et je les prends pour ce que vousme les donnez [même quand on est Chateaubriand, dans des lettres écrites bride avalée, il échappe des tours incorrects]. ... Il faudra bien enfin que j'arrive jusqu'à vous. Si vous avez des illusions, elles s'évanouiront : vous m'aimerez peut-être encore ; mais je ne vous tourmenterai plus, si tant est que je vous tourmente. »
Et la veille ou l'avant- veille du jour où ils doivent enfin se rencontrer : « Vous voilà obligée de me donner un rendez-vous. Dites-moi donc l'heure et le jour de la fin de nos illusions. »
Il n'avait pas d'illusion sur la désillusion inévitable.
Enfin ils se virent, quatre fois, le 30 mai 1829, le 6 ou 7 juin suivant ; le 9 juin (dans le monde) et le 19 juin ; ce qui, à bien compter, n'est-ce pas, ne fait que trois fois.
Que se passa-t-il ? Gomme on ne le saura jamais et comme il faut tâcher à deviner, c'est très intéressant. Ils se virent pour la première fois le 30 mai. Le 31, Mme de V... écrit à Chateaubriand une lettre dont il faut peser tous les mots pour essayer d'entrevoir les choses. Il me semble, à la lire aussi bien que je peux, que Chateaubriand a été dans cette première entrevue un peu plus jeune qu'il nefallait, un peu moins platonicien qu'évidemment la marquise ne désirait qu'il fût. Il y a dans ce qui suit une déception à Uenvers, si vous me permettez d'ainsi parler. La marquise s'attendait à trouver un
vieillard ; elle a trouvé un homme qui au moins s'efforçait d'oublier qu'il était vieux. Il est probable que Chateaubriand, par amour-propre d'ancienséducteur et par simple galanterie, j'ai presque dit par politesse, a été juste à l'inverse des désirs secrets de la marquise, en oubliant son âge pour le lui faire oublier. Enfin lisez :
« Mon frère [c'est le premier mot. Cela «indique que le mot a été employé dans la conversation avec insistance, et « mon frère » dans la conversation veut dire : « S'il vous plaît, rien entre nous que de l'amitié. »] Mon frère, vous m'avez trompée involontairement ! J'ignorais votre âge à sept ou huit ans près... Mais, dès le commencement de notre correspondance, vous m'avez si souvent parlé de vos années et de vos cheveux blancs que, mes idées ayant suivi cette direction, j'adressais librement à celui que vous me représentiez l'hommage d'une tendresse dévouée, comme si cet hommage était flatteur pour lui sans être malséant pour moi. Vous êtes plus jeune que je ne croyais ; vous paraissez plus jeune que vous n'êtes [détail confirmé par les autres contemporains. Jusqu'à soixante-dix ans, M. de Chateaubriand, qui ne cachait rien, aurait pu cacher dix années. Voir les Enchantements de Prudence] et mes lettres sont [deviennent] inconvenantes. Mon orgueil en souffre, vous me consolerez aisément en me traitant comme une femme qui voit ce quelle est et sent ce qu'elle vaut... »
Nul doute pour moi (j'admets qu'il y en ait pour vous): M,ne de V..., en femme qui saitadmirablement parler fin et écrire délicat, se rappelle aux conve-
nances pour y rappeler discrètement Chateaubriand ; et donc, c'est que Chateaubriand y a un peu, aussi peu que vous voudrez, mais enfin y a manqué.
Et Chateaubriand, quelle impression a-t-il rapportée de cette première entrevue ? Faisons des inductions. Du 30 mai au 5 juin (très probablement) il a boudé. Cela se voit par l'absence de lettres de lui et par lalettrede la marquise, du 4 juin : «... Ce sentiment [d'elle pour lui] fut, je crois, unique comme son objet. Que maintenant il demeure muet. Il accable ma vie. Je l'éteindrais si je pouvais. Ne me croyez pas injuste, non ! Je sais que les objets chéris de vos regards, joints aux exigences de votre position, ne vous laissent point de temps pour moi ; mais si vous m'aviez envoyé une des feuilles de vos arbres, j'aurais su que vous ne m'aviez pas oubliée dès les premiers jours. »
Donc, d'une part il n'a pas donné signe de viependant cinq jours, et cela prouve qu'il est sorti déçu de l'entrevue du 30 mai, et cela prouve qu'il y a essuyé une défaite, et ceci même prouve qu'il avait, un peu au moins, esquissé l'assaut. D'autre part Mme de V... a appris qu'il avait à Paris d'autres affections, d'autres liaisons, d'autres soins à rendre ou à recevoir. Elle sent un fossé entre elle et lui, comme lui en sent un entre lui et elle.
Il est revenu. Seconde entrevue le 6 juin, ou le 7, prouvée par la lettre de la marquise, qui est du 7. Chateaubriand y a été ce queMmedeV... désirait qu'il fût. C'est évident. Lettre du 7 : « Je vous ai revu, aimable, doux et triste [Prenez, un peu, les contraires de ces trois mots et vous avez probablement ce qu'avait
été Chateaubriand le 30 mai] et vous m'avez dit souvent : « Je vous aime tendrement. » Mon cœur est presque consolé.
Mais — jusqu'au bout les péripéties et les alternances. On diraitque c'est fait par un romancier. 0 Ménandre ! ô nature! Lequel de vous a imitél'autre? — mais Chateaubriand recommence, non pas cette fois à bouder, mais à ne pas venir et à ne pas écrire. Cela pendant plus d'une semaine. Mme de Y... est profondément attristée. Sa lettre du 16 juin : « Mon ami chéri ! Vous avez trop oublié votre malheureuse sœur. Si vous saviez le mal que ce long oubli lui a fait, vous en seriez affligé ! Elle a besoin d'un conseil; elle vous le demande. Le lui refuserez-vous ? Si nous devons nous revoir, écrivez-moi le jour, quelque éloigné qu'il puisse être ! Je vous en prie, parce que l'anxiété et l'attente déçue me font mal. Ma santé est très altérée. »
C'est la lettre d'une femme aux abois. Chateaubriand fut touché, ainsi que le prouve sa lettre, qui suit ; mais, ainsi que le prouve aussi sa lettre qui suit, il faut bien dire le mot, Mme de V... l'ennuyait. Car il répondit, et c'est ce qui fait voir qu'il fut un peu touché; mais à une lettre qui était une lettre de Mlle de Lespinasse il répondit en une ligne et demie. 18 juin, jeudi : — « J'ai passé mes heures à laChambre des Pairs et mes soirées en dîners ministériels. Demain matin (car je ne puis le soir) je serai chez Marie. ^) — C'était sec. Cet homme-là n'aime pas. Il a pitié, un peu, juste assez pour qu'on puisse dire qu'il a pitié.
Au-dessous de ce billet de Chateaubriand il y a un
mot sinistre. Il y a le mot fin. Le volume s'arrête là. La liasse de lettres conservées par Mme de V... s'arrête là.
Ce qui veut dire ? Ah ! on ne sait pas. Ce qui veut dire peut-être que cette troisième entrevue de Chateaubriand et de « Marie » n'a pas eu lieu. Ce qui veut dire plus probablement qu'elle a eu lieu, mais que l'homme, évidemment excédé, du billet du 18 juin, y fut tel que Marie lui dit de ne plus revenir.
Car que ce billet soit le dernier ; que tout s'arrête ; que jamais plus il n'y eut un mot de correspondance entre la marquise de V... et Chateaubriand ; cela indique qu'à cette troisième entrevue elle fut mortellement blessée et qu'ils se brouillèrent absolument.
Il y avait eu un malentendu. MniedeV... avait écrit à M. de Chateaubriand parce qu'elle l'aimait. M. de Chateaubriand avait répondu à Mme de V... par amour-propre de Don Juan, par... habitude, et, véritablement, par politesse. Mais il n'avait jamais aimé. Aux premières rencontres elle devait le trouver ou trop empressé, comme s'effoivant de jouer un rôle ; ou trop froid ; et il est assez clair qu'elle le trouva successivement l'un et l'autre. Il devait la trouver un peu obsédante et encombrante dans sa vie; et du reste, il faut un peu le dire, plus collet monté qu'il n'avait accoutumé de rencontrer les collets ; et enfin, que voulez-vous? un peu éloignée de sa date de naissance.
Et ainsi finit ce roman de deux années qui en ses réalités fut presque le roman d'une heure.
Plaindrons-nous l'un, plaindrons-nous l'autre, les
plaindrons-nous tous les deux? Pourquoi '? Ne savezvous pas que ce qu'il y a de meilleur dans l'amour c'est le rêve que l'on s'en fait et le souvenir qu'on en garde ?
Et quelquefois il faut dire : le rêve qu'on en fait et le souvenir que l'on garde du rêve qu'on en avait fait.
L'INCONNUE (i)
Livre d'information sur Chateaubriand. Excellent. La patience même et le fanatisme de l'exactitude. Découvertes curieuses et dont quelques-unes sont très considérables.
On trouvera là : une étude sur les quinze ou vingt manuscrits différents des Mémoires d'outre-tombe, — des fragments inédits du Génie du Christianisme et des Mémoires, — une étude, d'utilité nulle, mais amusante à souhait, sur la question de savoir si c'est Ballanche qui a emprunté à Chateaubriand ou si c'est Chateaubriand qui a emprunté à Ballanche ce mot à effet si excellent pour en faire un titre, « Génie du christianisme » ; — une étude aussi piquante et plus instructive, sur les corrections de Chateaubriand, et cette étude complète, sans les faire oublier
(1) Chateaubriand, études littéraires, par Victor Giraud (chez Hachette).
ni mépriser, les observations si judicieuses qu'avait faites M. Albalat sur le même sujet dans son excellent livre, Le travail du style enseigné par les corrections manuscrites des grands écrivains.
Quoi encore ? Des lettres inédites en très grand nombre et dontquelques-unes, nous allons voir cela tout à l'heure, sont admirables.
Exemple. Lettre à Béranger. (1832) Chateaubriand est à Genève :
« Votre lettre du 19 août, Monsieur, me parvint à Lucerne, il y aune dizaine de jours; on avait négligé de me l'envoyer sur-le-champ. Je courais alors les montagnes. J'étais allé voir si à Lugano, à Constance, à Zurich, je trouverais l'exil propre à l'achèvement de mes Mémoires. Il me faut de la liberté et du soleil, deux choses qui vont rarementensemble. Quand les murs et la charpente de mon édifice seront élevés, que je ne serai plus obligé de traîner après moi les immenses matériaux de mon travail, alors j'irai peindre mes intérieurs en Italie, où j'attendrai la mort, que j'ai toujours singulièrement aimée Je pense comme vous, Monsieur, que la dernière transformation du Christianisme s'accomplit avec la transformation de la Société ; mais j'ai peur que la France ne prenne la vanité pour l'égalité, l'amourpropre pour l'amour social, et que pour cette raison elle n'immole sans cesse la liberté à l'envie... »
Ceci est une petite prophétie qui ne laisse pas de révéler M. de Chateaubriand comme assez expert en « psychologie des peuples ».
Continuons : «... Mais que vous dis-je là, Monsieur ? Que me fait tout cela à moi qui ne suis plus
Français que de nom et homme que d'une vie qui touche à son terme ? Je suis toujours désolé d'être né et vous sentez que les choses que votre politesse me promet après ma mort font peu d'impression sur un esprit ainsi disposé. Ce qui redouble mon supplice de vivre, c'est de me sentir plus jeune que jamais au moment où j'ai un pied dans la tombe. Vous, Monsieur, chantez sur des tombeaux, comme vous le dites avec tant d'éloquence, et sur un berceau qui contient de si grandes destinées!?). Si je me trouve dans un de vos refrains, il faudra bien que, bon gré mal gré, je vive avec vous. Si vous vous étiez un peu moqué de moi , mes chances d'immortalité s'augmenteraient encore ; mais n'allez pas me prendre au mot. Je me contente de vos éloges et surtout de votre amitié. Vraiment, Monsieur, je ne sache pas deux hommes qui aient suivi deux routes plus opposées et qui étaient mieux faits pour voyager ensemble. Passez-moi cette bouffée d'amour-propre... »
Il est bien là, à peu près tout entier, avec son pessimisme et son haut dédain de grand seigneur et son immortel ennui et son indéfectible besoin de plaire et sa coquetterie spirituelle.
Lettre critique sur lui-même et sur une partie de son œuvre. A M. Michiels, auteur de l'Histoire des idées littéraires en France au XIXe siècle, etc. (1841) :
« J'ai lu, Monsieur, avec une extrême reconnaissance, non pas votre article, mais votre bel et savant ouvrage sur le Génie du Christianisme. Tous les défauts que vous reprochez à mon travail s'y trouvent en effet et je les traite plus sévèrement que vous
dans mes Mémoires. Du reste, depuis la publication du Génie du Christianisme, j'ai mille fois combattu dans mes divers écrits les erreurs sur les arts et sur les principes, dans lesquelles j'étais tombé. Il restera pourtant vrai que j'ai posé les premiers fondements de cette critique moderne que tout le monde suit aujourd'hui [critique historico-littéraire], en montrant ce que la religion chrétienne a changé dans les caractères des personnages dramatiques et dans les descriptions de la nature en chassant les dieux des bois. Ce sont là deux (?) résultats dont je me contente, moi qui n'ai aucune prétention à la critique. [Il est admirable : il n'a aucune prétention à la critique; il « se contente » d'en avoir, nonchalamment, « fondé » une « que tout le monde suit ».j Je crois aussi avoir porté un rude coup au voltairianisme [voilà, je crois, pourquoi il a parlé de deux résultats tout à l'heure, alors qu'il n'en avait, évidemment, signalé qu'un : il songeait à ce qu'il venait d'écrire et à ce qu'il allait écrire" et, si cela est, j'aurai rendu un grand service à la Société. Au surplus, Monsieur, je me permets de causer avec vous comme vous avez eu la bonté de causer avec moi dans votre article. Revenu de tout [ça, c'est le refrain ; mettons, pour être poli, le leit motiv], je n'attache aucun prix à ce que j'ai fait ni à ce que je pourrais faire. Les éloges me font toujours un très grand plaisir parce que, tout vieux que je suis, je suis homme ; mais très sincèrement, je ne crois pas les mériter. La foi me manque en toute chose, excepté en religion : voilà pourquoi les volumes de critiques auxquelles j'ai été exposé ne m'ont jamais blessé, parce que je me
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suis toujours dit : « On a peut-être raison. » Vous, Monsieur, vous maniez la critique avec tant de sûreté et de grâce que je n'aurais à me plaindre que de votre indulgence. Agréez, Monsieur... »
Et, bien entendu — ce qui veut dire : je vous entends — vous me demandez une lettre de femme, c'est-à-dire une lettre de Chateaubriand à une femme. Voici, voici. Quand il s'agit de Chateaubriand, ce n'est jamais cela qui est difficile à trouver. Cette lettre à Mme Hamelin est de 1844, de décembre 1844. Chateaubriand a seulement soixante-seize ans. Voyez un peu avec quelle grâce piquante et quelle délicatesse et quelle fleur de bon ton et, pour tout dire d'un mot, avec quelle jeunesse élégante cela est écrit :
« Grand merci de votre billet de la rue Blanche. Ne vous mettez plus en peine de rien de moi, excepté de mon amitié pour vous. Ces nouvelles indignités de la Presse ne me font rien. Je laisse passer et je ne m'embarrasse pas de gens qui veulent voler jusqu'à mon cercueil. Ne vous moquez pas de moi : je suis sincère. Je n'ai jamais rien affecté. J'ai eu de jeunes faiblesses ; elles sont maintenant passées "un peu naïfj. Je suis en face de mes vieux ans, qui me regardent. Cela n'est pas très amusant. J'aimerais mieux vous revoir ; mais quand je vous reverrais, que vous dirais-je?... Vous voyez que je ne puis plus écrire "la lettre est dictée ; la signature seule est de l'illustre main] et que je suis obligé d'employer une main étrangère. Nous avons vu de meilleurs jours et de plus grands jours. Je suis maintenant tout ratatiné. Si vous me voyiez par hasard, vous ne
me reconnaîtriez pas. Adieu ou bonjour, comme vous voudrez. Si vous avez eu desinimitiés dans votrevie, oubliez-les. Que votre colère, surtout, ne tombe jamais sur moi. Respectez un homme qui vous est si dévoué. C'est quelque chose que le dévouement. Dans une âme bien née il survit à tout. Il remplace les jeunes années et l'on peut se faire des illusions. Aimez-moi toujours comme quand vous veniez me chercher aux Affaires étrangères. Je suis au moment d'aller trouver, dans quelque coin isolé, la grande affaire de tous les hommes. Tout à vous et à toujours. »
Quelques fragments courts qui étaient destinés à entrer dans les Mémoires oV outre-tombe et qui pour telle raison ou telle autre n'y ont pas été introduits. Ce sont des portraits ou des crayons (George Sand, Byron, Benjamin Constant, Mme Tastu). Comme il arrive quelquefois, c'est celui qui a pour objet le personnage le plus médiocre qui est le meilleur. Sur Mme Tastu : « Dans nos jours de clartés fausses, la femme dont je parle en ce moment ressemble sur l'horizon à la blancheur de l'aube. La mélodie qui s'éteint peu à peu, la colombe prête à mettre sa tête sous l'aile, le rosier qui s'effeuille m'attirent. Mnie Tastu a traversé sans se ternir des temps nébuleux, comme l'oiseau des vagues plane sur une mer sombre avec un plumage de neige. Grâce, honnêteté, modestie, composent l'existence de cette muse, laquelle a donné aux choses dignes d'estime l'attrait des choses que séduisent. J'adresse ces derniers chants à des femmes inconnues. Elles ne les entendront qu'au delà de ma tombe, quand
j'aurai réuni ma vie au faisceau des lyres brisées. » Mais la perle de ce volume, que je vais sans façon lui dérober en grande partie, c'est un très grand et long fragment, au contraire, qui devait ou pouvait entrer dans les Mémoires d'outre -tombe, et qui, vous verrez assez pourquoi, surtout si vous songez que les Mémoires passaient sous les yeux sévères de Mme Ilécamier, est resté soigneusement en dehors. Ce fragment a été conservé par L'Agneau, un des secrétaires de Chateaubriand, et par Edouard Ericon, à qui L'Agneau l'avait cédé et qui l'avait copié. Original et copie sont à la Bibliothèque nationale. Ce n'est guère, comme M. Giraud le définit, un Discours sur les jjassions de l'amour, c'est une « Confession », l'épanchement tumultueux d'une âme assez fortement bouleversée par l'amour.
Nous connaissons par Chateaubriand lui-même les circonstances de cette crise de cœur. Très probablement la jeune fille dont il est question dans le fragment inédit est celle dont Chateaubriand nous dit un mot dans les Mémoires publiés (Edition Lire, V, 237-238). Voici le passage des Mémoires qui se rapporte à elle. Nous sommes en 1830, quelques jours avant les journées de Juillet. Chateaubriand, notez bien ce point, a soixante-deux ans :
« Au lever des Pyrénées sur l'horizon, le cœur me battait ; du fond de vingt-trois années sortaient des souvenirs embellis dans les lointains du temps : je revenais de la Palestine et de l'Espagne lorsque, de l'autre côté de leur chaîne je découvris le sommet de ces mêmes montagnes... Le passé ressemble à un musée d'antiques ; on y visite les heures écoulées ;
chacun peut y reconnaître les siennes. Un jour, me promenant dans une église déserte, j'entendis des pas se traînant sur les dalles, comme ceux d'un vieillard qui cherchait sa tombe. Je regardai et n'aperçus personne. C'était moi qui m'étais révélé à moi... Je composai quelques strophes sur les Pyrénées... Voilà qu'en poétisantje rencontrai unejeune femme assise au bord du Gave : elle se leva et vint droit à moi ; elle savait, par la rumeur du hameau, que j'étais à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue était une occitanienne (1) qui m'écrivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue ; la mystérieuse anonyme se dévoila : patuit Dea. J'allai rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre : je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si honteux. Inspirer une espèce d'attachement à mon âge me semblait une véritable dérision . Plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie, plus j'en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me serais volontiers caché, de vergogne, parmi les ours, mes voisins. J'étais loin de me dire ce que disait Montaigne : « L'amour me rendrait la vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne... » Mon pauvre Michel, tu dis des choses charmantes ; mais à notre âge, vois-tu, l'amour ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose à faire, c'est de nous mettre franchement de côté. Au lieu donc de me rendre aux études saines et sages par
(1) Languedocienne ou Provençale.
où je pusse me rendre plus aimé, j'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence Isaure ; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une fleur; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans m'a su gré de m'être rendu justice ; elle est mariée. »
Voici le récit officiel, celui qui devait passer sous les yeux de Mme Récamier et être lu à haute voix dans son salon. Il indique seulement, ce qui n'est pas sans flatter notre amour-propre national, que Chateaubriand a eu sa Bettina. Non pas seulement des « femmes de trente ans », comme on dit, ce qui signifie des personnes de six à dix lustres — de cellesci il en a enchaîné cent à son char, — mais une toute jeune fille s'est éprise de lui quand il avait passé la soixantaine, et si Bettina s'est endormie sur les genoux de Gœthe, ce qui du reste est ravissant, « l'occitanienne » s'est évanouie dans les bras du vieux René. Il y a parité.
Maintenant reprenons le récit pourvoir déjà ce qu'il atténue et ce qu'il gaze et pour voir déjà la vérité à travers le compte rendu officiel. Ensuite à la fois nous compléterons et nous contrôlerons par la « confession » gardée en portefeuille.
Remarquez d'abord comment le grand artiste combine d'avance et de loin son récit pour l'effet qu'il veut produire. Il veut persuader à Mme Récamier et à son salon qu'il a été aimé à soixante-deux ans par une fillette et que cela l'a laissé très froid et seulement un peu honteux. C'est pour cela qu'il fait précéder son récit de l'épisode du vieillard dans l'église, du vieillard chancelant et traînant, qui était
lui-même. Puis, après une parenthèse sur les vers qu'il rimait aux bords du Gave — et ces vers, que je n'ai pas cités parce qu'ils sont mauvais, mais qu'on pourra lire dans les Mémoires, ne sont pas amoureux, — vient le récit. Et dans ce récit on sent Chateaubriand très pressé d'arriver au dénouement qui fait honneur à sa sagesse et glissant, comme sur les glaces, sur les débuts de cette courte liaison.
D'abord, de la causerie au bord du Gave quand l'épistolière anonyme se révèle et rompt son incognito et qui évidemment fut charmante, rien. « Patuit Dca. » C'est tout. Ce latin est discret et austère.
Ensuite visites de Chateaubriand à « l'occitanienne ». Il y en eut plusieurs. Chateaubriand s'arrange sournoisement de manière à laisser l'impression, si l'on n'est pas très attentif, qu'il n'y en eut qu'une : « J'allai rendre ma visite respectueuse ». Seulement il y en eut plusieurs, comme le prouve ce qui suit : « Un soir... » Un soir et non ce soir-là. Donc plusieurs visites. Combien? Ce n'est pas Chateaubriand qui nous le dira.
Un soir donc, c'est-à-dire quelque temps après, la jeune fille, après une visite un peu tardive, l'accompagne sur la route, je dis : sur la route, puisque Chateaubriand va dire « chez elle » et non pas « dans sa chambre », et Chateaubriand est obligé de la reporter «chez elle» dans ses bras, ce qui veut dire, ou je ne me connais pas à ces choses, ce qui est possible, qu'elle s'était évanouie sur son épaule.
Donc, scène très vive, voluptueuse ou douloureuse, plutôt ceci que cela, à mon avis, et d'après ce que vous lirez plus loin, mais en tout cas passionnée,
que Chateaubriand très prudemment ne nous décrit pas, mais très savamment nous laisse entendre.
Ensuite rupture, dont Chateaubriand ne nous dit pas si elle fut brusque ou amenée par des transitions adroites ; mais rupture comme il était naturel et nécessaire, et enfin félicitations de M. de Chateaubriand à M. de Chateaubriand sur sa sagesse et sa vertu.
Quant à la « honte » et « vergogne » que M. de Chateaubriand a éprouvées, je n'ai pas besoin de dire que si tout le reste est gazé, atténué et même étranglé, ceci n'est que faux. C'est cela qui est particulièrement pour Mme Ilécamier. Jamais Chateaubriand n*a eu honte « d'inspirer une sorte d'attachement », comme il dit avec une espèce d'hyperbole dans l'euphémisme, jamais de sa vie, non pas même bien après ÎS^O. Ceux qui connaissent, même partiellement, les choses ne peuvent que rire au nez de ces phrases-là.
Et maintenant voici la confession, voici la vérité. Cette petite aventure, anodine d'après les Mémoires, cet enfantillage, fut une passion, peut-être courte, mais terrible, ce qui n'étonnera aucun de ceux qui savent ce qu'est l'amour d'un vieillard pour une jeune fille, surtout quand il se sent aimé.
Je reproduis en grande partie ce long fragment, en l'entrecoupant de commentaires là où je le crois utile.
« Avant d'entrer dans la société, j'errais autour d'elle. Maintenant que j'en suis sorti, je suis également à l'écart: vieux voyageur sans asile, je vois le soir chacun rentrer chez soi, fermer sa porte; je
vois le jeune amoureux se glisser dans les ténèbres ; et moi, assis sur la borne, je compte les étoiles, ne me fie à aucune et j'attends l'aurore qui n'a rien à me conter de nouveau et dont la jeunesse est une insulte à mes cheveux. Quand je m'éveille avant l'aurore, je me rappelle ces temps où je me levais pour écrire à la femme que j'avais quittée quelques heures auparavant. A peine y voyais-je assez pour tracer mes lettres à la lueur de l'aube. Je disais à la personne aimée toutes les délices quej'avais goûtées, toutes celles que j'espérais encore ; je lui traçais le plan de notre journée, le lieu où je devais la retrouver sur quelque promenade déserte, etc. (1). Maintenant, quand je vois paraître le crépuscule et que, de la natte de ma couche, je promène mes regards sur les arbres de la forêt à travers ma fenêtre rustique, je me demande pourquoi le jour se lève pour moi, ce que j'ai à faire, quelle joie m'est possible, et je me vois errant, seul, de nouveau, comme la journée précédente, gravissant les rochers sans but, sans plaisir, sans former un projet, sans avoir une seule pensée, ou bien assis dans une bruyère, regardant paître quelques moutons ou s'abattre quelques corbeaux sur une terre labourée. La nuit revient sans m'amener une compagne; je m'endors avec des rêves pesants ou je veille avec d'importuns souvenirs pour dire encore au jour renaissant : « Soleil, pourquoi te lèves-tu? »
Mélancolie d'un vieillard, seul, soignant sa gorge dans une ville d'eaux. Ce vieillard a, du reste, été
(1) Etc. est du texte.
amoureux toute sa vie et, depuis Vâge de quarante ans, rugit de devenir vieux, comme il a « rugi » en quittant le ministère — et peut-être beaucoup plus.
Vient alors, comme il est naturel, un retour de pensée sur toute cette jeunesse qui est si loin et par conséquent plus présente que jamais à l'esprit du vieillard. Chateaubriand, du moins, est ainsi. Je crois qu'il y a des vieillards qui ont oublié complètement leur jeunesse, ou, du moins, qui n'y songent que rarement. Il y en a qui la remâchent sans cesse. Chateaubriand est de ceux-ci. Chateaubriand n'est pas un vieillard, c'est un jeune homme relaps, ce qui est la plus douloureuse manière d'être un vieillard. Du reste, au point de vue de l'art, quand il s'agit d'un Chateaubriand, ce n'est pas à regretter, comme vous allez voir.
« Il faut remonter haut pour trouver l'origine de mon supplice ; il faut retourner à cette aurore de ma jeunesse où je me créai un fantôme de femme pour l'adorer. Je m'épousais (1) avec cette créature imaginaire ; puis vinrent les amours réelles qui n'atteignirent jamais à cette félicité imaginaire dont la pensée était dans mon âme. J'ai su ce que c'est de vivre pour une seule idée et avec une seule idée, de s'isoler dans un sentiment, deperdre de vue l'univers,. de mettre son existence entière dans un sourire, dans un mot, dans un regard. Mais alors même une inquiétude insurmontable troublait mes délices. Je me disais : « M'aimera-t-elle demain comme aujourd'hui ? » Un mot qui n'était pas prononcé avec
(1) ? — Ne faudrait-il pas lire : « je m'épuisais •> ?
la même ardeur que la veille, un regard distrait, un sourire adressé à un autre que moi, me faisait à l'instant désespérer de mon bonheur. J'en voyais la fin et m'en prenais à moi-même de mon ennui. Je n'ai jamais eu l'envie de tuer mon rival ou la femme dont je croyais entendre l'amour (?), toujours destructeur de moi-même, et je me croyais coupable parce que je n'étais plus aimé. Repoussé dans le désert de ma vie, j'y rentrais avec toute la poésie de mon désespoir. Je cherchais pourquoi Dieu m'avait mis sur la terre et je ne pouvais le comprendre. Quelle petite place j'occupais ici-bas '. Quand tout mon sang se serait écoulé dans les solitudes où je m'enfonçais, combien aurait-il rougi de brins de bruyère ? Et mon âme qu'était-ce ? Une petite douleur évanouie en se mêlant dans les vents. Et pourquoi tous ces mondes autour d'une si chétive créature? Pourquoi voir tant de choses? J'errai sur le globe, changeant de place sans changer d'être, cherchant toujours et ne trouvant rien. Je vis passer devant moi de nouvelles enchanteresses ; les unes étaient trop belles pour moi et je n'aurais osé leur parler, les autres ne m'aimaient pas. Et pourtant mes jours s'écoulaient et j'étais effrayé de leur vitesse et je me disais : « Dépêche-toi donc d'être heureux ! Encore un jour et tu ne pourras plus être aimé. Le spectacle du bonheur des générations nouvelles qui s'élevaient autour de moi m'inspirait les transports de la plus noire jalousie : si j'avais pu les anéantir, je l'aurais fait avec les plaisirs de la vengeance et du désespoir. »
Après cette sorte d'introduction ou de prélude,
brusquement, sans transition, le poète s'adresse à la jeune tille qui occupe actuellement sa pensée, et il lui peint avec âpreté l'amour violent, mais sans espoir et qui veut être sans espoir, qu'elle lui inspire et qui l'effraie. C'est le sentiment de timidité allant jusqu'à la terreur qui règne dans la page suivante. La timidité, c'est le sentiment commun, c'est ce que tout vieillard éprouverait. Joli mot d'un personnage de Gondinet : « Oui, Mademoiselle, j'ai quarante ans; c'est l'âge où les hommes commencent à devenir timides. » — La terreur, c'est ce que l'imagination puissante et tragique ajoute à la timidité :
« Vois-tu, quand je me laisserais aller à ma folie, je ne suis pas sûr de t'aimer demain. Je ne crois pas à moi, je m'ignore. La passion me dévore et je suis prêta me poignarder ou k rire. Je t'adore; mais dans un moment j'aimerai plus que toi le bruit du vent dans ces rochers, un nuage qui vole, une feuille qui tombe. Puis je prierai Dieu avec larmes ; puis j'imaginerai le néant. Yeux-tu me comblerdedélices ? Fais une chose : sois à moi ; et puis laisse-moi te percer le cœur et briser... (1). Eh bien, oseras-tu maintenantte hasarder avec moi dans cette thébaïde? [Ils ont été se promener dans des endroits solitaires, dans quelque ravin de la montagne.] Si tu me dis que tu m'aimeras comme un père, tu me feras horreur; si tu prétends m'aimer comme une amante, je ne te croirai pas. Dans chaque jeune homme je verrai un rival préféré. Tes respects me feront sentir mes années ; tes caresses me livreront à la jalousie la
(1) Deux mots illisibles.
plus insensée. Sais-tu qu'il y a tel sourire de toi qui me montrerait la profondeur de mes maux, comme le rayon de soleil qui éclaire un abîme ? Objet charmant, je t'adore, mais je ne t'accepte pas. Va chercher le jeune homme dont les bras peuvent s'entrelacer aux tiens avec grâce ; mais ne me le dis pas. Oh ! non ! non ! ne viens plus me tenter. Songe que tu dois me survivre, que tu seras longtemps jeune quand je ne serai plus. Hier, lorsque tu étais assise avec moi sur la pierre, que le vent dans la cime des pins nous faisait entendre le bruit de la mer (1), prêt à succomber d'amour et de mélancolie, je me disais : Ma main est-elle assez légère pour caresser cette blonde chevelure ? Pourquoi llétrir d'un baiser des lèvres qui ont l'air de s'ouvrir pour moi, pour me rendre la jeunesse et la vie ? Que peut-elle aimer en moi ? Une chimère que la réalité va détruire. Et pourtant quand tu penchais ta tête charmante sur mon épaule, quand des paroles enivrantes sortirent de ta bouche, quand je te vis prête à m'entourer de tes mains comme d'une guirlande de fleurs, il me fallut tout l'orgueil de mes années pour vaincre la tentation de volupté dont tu me vis rougir. Souvienstoi seulement des accents passionnés que je te fis entendre, et quand tu aimeras un jour un beau jeune homme, demande-toi s'il te parle comme je te
(1) La copie et Sainte-Beuve donnent « bruit ». Sur l'autographe M. Giraud «croit lire » : « secret ». Je préfère bruit, quoique plus plat. A Cauterets il me semble que Chateaubriand ne peut pas penser que les pins lui traduisent le secret de la mer, si éloignée. — Et si c'est à Fontainebleau (nous verrons cela plus tard), l'observation est la même.
parlais et si sa puissance d'aimer approcha jamais de la mienne. Ah ! qu'importe ! Tu dormiras dans ses bras, tes lèvres sur les siennes, ton sein contre son sein, et vous vous réveillerez enivrés : que t'importeront les paroles sur la bruyère ? »
Mélange de magnifique orgueil et d'amer sentiment d'impuissance, qui est tout à fait caractéristique de Chateaubriand vieux et que l'on retrouve çà et là (voir les Enchantements de Prudence), presque dans les mêmes termes et tout à fait dans le même ton.
La suite, à y regarder de près, quoiqu'elle semble beaucoup plus passionnée encore et qu'elle le soit, est, en même temps, beaucoup plus raisonnée. On y voit très bien les raisons très fermes que Chateaubriand, à travers son délire, s'est très sévèrement présentées pour ne pas se donner le ridicule d'avoir été l'amant ou le quasi amant de l'occitanienne. C'est en somme son orgueil, comme toujours chez lui, qui l'emporte. Il n'a pas voulu que, plus tard et par comparaison, la fillette devenue femme le trouvât ridicule ; il a voulu rester, dans la pensée, dans le souvenir de sa petite amie, sur son socle.
Ça, c'est bien de lui, et, du reste, c'est parfaitement raisonnable. Mais Chateaubriand a une façon ultra-lyrique d'être raisonnable, et cela c'est son privilège :
«Non, je neveux pas que tu dises jamais en me voyant après l'heure de la folie : « Quoi! c'estlà l'homme à qui j'ai pu livrer ma jeunesse! » Ecoute! Prions le ciel: il fera peut-être un miracle. Il va me donner jeunesse et beauté. Viens, ma bien-aimée, montons sur ce nuage
Que le vent nous porte dans le ciel. Alors, je veux bien être à toi. Tu te rappelleras mes baisers, mes ardentes étreintes ; je serai charmant dans ton souvenir et tu seras bien malheureuse ; car certainement je ne t'aimerai plus. Oui : c'est ma nature. Et tu voudrais être, peut-être, abandonnée parun vieux homme (1) ! Oh î non ! Jeune grâce, va à ta destinée, va chercher un amant digne de toi. Je pleure des larmes de fiel de te perdre Je voudrais dévorer celui qui possédera ce trésor. Mais fuis, environnée de mes désirs, de ma jalousie, de... et laisse-moi me débattre avec l'horreur de mes années et le chaos de ma nature, où le ciel et l'enfer, la haine et l'amour, l'indifférence et la passion, se mêlent dans une confusion effroyable. »
Puis vient, avec cette précision psychologique familière à ceux qui ont été traversés et ravagés de beaucoup d'amours, la vision de ce que serait la jalousie de Chateaubriand s'il était abandonné de la jeune fille après avoir été son amant, jalousie qu'il sait bien qui serait mille fois plus effroyable que celle qu'il aura à voir la jeune fille amoureuse d'un autre saiis que lui ait été son amant. C'est admirable de sûreté à travers tout le lyrisme et tout le désordre de la passion, et c'est précisément ce mélange ou cette combinaison qui est quelque chose d'unique :
« Si tu te laissais aller aux caprices où tombe quelquefois l'imaginaiion d'une jeune femme, le jour
(1) C'est moi qui mets ce point d'exclamation, pour marquer de quelle manière je comprends.
viendrait où le regard d'un jeune homme t'arracherait à ta fatale erreur, car les changements et les dégoûts arrivent môme entre les amants du même âge(l).
« Alors, comment me verrais-tu quand je viendrais à t'apparaître sous ma forme naturelle ? Toi, tu iras te purifier dans des (sic) jeunes bras d'avoir été pressée dans les miens ; mais moi, que deviendraisje ? Tu me promettrais ta vénération, ton amitié, ton respect, et chacun de ces mots me percerait le cœur. Réduit à cacher ma double défaite, à dérober des larmes qui feraient rire ceux qui les apercevraient dans mes yeux, à renfermer dans mon sein mes plaintes, à mourir de jalousie, je me représenterais tes plaisirs. Je me dirais : A présent, à cette heure où elle me parlait, elle meurt de volupté dans les bras d'un autre ; elle lui redit ces mots tendres qu'elle m'a dits, avec bien plus de vérité et avec cette ardeur de la passion qu'elle n'a jamais pu sentir avec moi. Alors tous les tourments de l'enfer entreraient dans mon âme et je ne pourrais les apaiser que par des crimes. Et pourtant quoi de plus injuste ? Si tu m'avais donné quelques moments de bonheur, me les devais-tu ? Etais-tu obligée de me donner toute ta jeunesse ? N'était-il pas tout simple que tu cherchasses les harmonies de ton âge et ces rapports d'âge et de beauté qui appartiennent à la nature ? Te devais-je autre chose que la plus vive
(1) Je déplace le mot « même » pour rendre la phrase plus claire. Je demande pardon pour ma fatuité ; mais je ne doute pas que Chateaubriand relisant sa phrase n'eût fait ce déplacement.
reconnaissance pour t'être un moment arrêtée auprès du vieux voyageur ? Tout cela est juste et vrai ; mais ne compte pas sur ma vertu : si tu étais à moi, pour te quitter, il me faudrait ta mort ou la mienne. Je te pardonnerais ton bonheur avec un ■ange ; avee un homme, jamais. N'espère pas me tromper : l'amitié a bien plus d'illusions que l'amour et elles sont bien plus durables. L'amitié se fait des idoles et les voit toujours telles qu'elle les a créées ; elle vit du cœur et de l'âme ; la fidélité lui est naturelle. Elle s'accroît avec les années et découvre chaque jour de nouveaux charmes dans l'objet de sa préférence. L'amour enivre ; mais l'ivresse passe. Il ne vit pas de pureté et ne se nourrit pas de gloire. Découvrant tous les jours que l'idole qu'il a créée perd quelque chose à ses yeux, il en voit bientôt les défauts et le temps seul le rend infidèle en dépouillant de ses grâces l'objet qu'il aima. Les passions ne rendent point ce que le temps efface. La gloire ne rajeunit que notre nom. »
Et tout Chateaubriand vieux, tel que nous le connaissons par vingt relations, est dans ces dernières réflexions. Jamais Chateaubriand n'a mis la gloire plus haut que l'amour. Il est à croire même qu'il n'a cherché la gloire que pour l'amour, comme celui qui disait plus prosaïquement : « J'ai désiré passionnément avoir du talent, parce que c'est un moyen de rester jeune. » Puis, vieux, il s'est aperçu que non seulement la gloire n'avait aucun prix comparée à l'amour, mais qu'hélas ! elle ne servait même pas à prolonger vraiment et réellement la saison de l'amour, qu'elle n'en faisait renaître que l'illusion, et
décevante. La gueuse ! « Elle ne rajeunit que notre nom ! »
Ceci est le morceau principal de ce que j'appellerai le manuscrit de Cauterets ; c'est le morceau formant un tout et qui, quoique n'ayant pas été composé, a été, d'instinct, de génie de grand artiste, jeté d'ensemble et qui. on l'a vu, a une suite, et admirable, depuis les larges mélancolies du commencement jusqu'aux cris furieux du milieu et de la fin et jusqu'à l'apaisement désespéré de l'extrême fin.
A côté de ce grand morceau, qui désormais va être aussi classique que les plus belles pages de René, il y a quelques mots jetés sur le papier qui, si Chateaubriand avait rédigé définitivement, auraient sans doute trouvé place dans la contexture du grand morceau. Un portrait ou au moins une silhouette de l'occitanienne ? Vous voudriez bien. Moi aussi. 11 n'y en a pas. Il faut se contenter de ceci qui n'est pas un signalement très distinctif et qui est ce que nous avons tous dit de celle que nous aimions : «... elle avait l'air de la mélodie elle-même rendue visible et accomplissant ses propres lois. »
Les autres fragments (sauf celui que je citerai le dernier) sont plus faibles que ce que nous avons eu le délice de lire plus haut, et très entachés de traits de mauvais goût. J'en cite une partie, cependant, pour donner une idée complète de l'état d'Ame de René en 1830 :
« Et le monde, en supporterais-tu les jugements et les railleries ? Si j'étais riche, il dirait que je t'achète et que tu te vends, ne pouvant admettre que tu puisses m'aimer. Si j'étais pauvre... Et moi {sic) on
me ferait un crime d'avoir abusé de ta simplicité, de ta jeunesse... La jeunesse embellit tout, tout, jusqu'au malheur. Elle charme alors qu'elle peut, avec les boucles d'une chevelure brune, enlever les pleurs à mesure qu'ils passent sur les joues. Mais la vieillesse enlaidit jusqu'au bonheur : dans l'infortune c'est pis encore. Quelques rares cheveux blancs sur la tête chauve d'un homme ne descendent pas assez bas pour essuyer les larmes qui tombent de ses yeux. Tu m'as jugé d'une façon vulgaire ; tu as pensé, en voyant le trouble où tu me jettes, que je me laisserais aller à te faire subir mes caresses. A quoi as-tu réussi ? A me persuader que je pourrais être aimé? Non, mais à réveiller le génie qui m'a tourmenté dans ma jeunesse, à renouveler mes anciennes souffrances. Vieilli sur la terre sans avoir rien perdu de ses rêves, de ses folies, de ses vagues tristesses, cherchant toujours ce qu'il ne peut trouver et joignant à ses maux les désenchantements de V expérience, la solitude des désirs, l'ennui du cœur et la disgrâce des années, dis, n'aurai-je pas fourni aux démons, dans ma personne, l'idée d'un supplice qu'ils n'avaient pas encore inventé dans la religion des douleurs éternelles ? »
Ceci encore à titre de renseignement et comme donnant une indication, très vague, du reste, sur les relations matérielles entre Chateaubriand et l'inconnue : « Non ! je ne souffrirai pas que tu entres dans ma chaumière. C'est bien assez d'y repousser ton image, d'y veiller comme un insensé en pensant à toi ! Que serait-ce si tu t'étais assise sur la natte qui me sert de couche, si tu avais respiré l'air que
je respire la nuit, si je te trouvais à mon foyer compagne de ma solitude, chantant de cette voix qui me rend fou et qui me fait mal ! »
Les trois lignes suivantes, peut-être un peu développées, eussent été évidemment le finale de cette puissante et déchirante élégie : « Fleur charmante queje neveux point cueillir, je t'adresse ces derniers chants de tristesse. Tune les entendras qu'après ma mort, quand j'aurai réuni ma vie au faisceau des lyres brisées. » .
On remarquera que ces derniers mots sont les mêmes que ceux qui terminent une note sur Mme Tastu, citée plus haut : « J'adresse ces derniers chants à des femmes inconnues : elles ne les entendront qu'au delà de ma tombe, quand j'aurai réuni ma vie au faisceau des lyres brisées. » Ils semblaient venir, on ne sait pourquoi, à la fin du fragment sur Mme Tastu, lequel, bien que très aimable, n'a nullement le caractère d'une déclaration, même posthume. Le pluriel, aussi (à des femmes inconnues), paraissait bizarre, d'autant plus que Mme Tastu n'est nullement une femme inconnue. On comprend maintenant que, sans doute, en pensant à Mme Tastu, Chateaubriand a pensé à l'occitanienne et à d'autres ; et de là cette sorte d'invocation à plusieurs chères ombres.
En résumé, au mois de juillet 1830, à Cauterets, Chateaubriand, âgé de soixante-deux ans, a rencontré une très jeune fille, qu'il ne connaissait que de correspondance, mais depuis deux ans. Cette jeune fille était amoureuse de lui. Il fut amoureux d'elle comme il l'était de toutes les femmes qui étaient amou-
reuses de lui ; peut-être plus ardemment. Il a senti les dangers et surtout le ridicule de l'aventure et les tourments qu'il se préparait, s'il cédait à la passion de la jeune fille et à son caprice à lui. Il a été la voir, plusieurs fois, le soir. Il l'a promenée dans la campagne, il lui a parlé, sur la bruyère, dans les solitudes, comme il savait parler, et il l'a affolée complètement. Il l'a fait chanter (et l'on sait par « Prudence » qu'il aimait faire chanter les femmes, au sens purement musical du mot) et elle avait une voix charmante qui le rendait fou . Elle a voulu aller chez lui ; et il s'y est refusé obstinément. Comme elle l'ensorcelait et qu'il avait peur de ne plus rester maître de lui-même, il l'a brusquée, un soir, un soir où probablement elle voulait aller jusque chez lui, par un refus dur et peut-être un mot cruel comme : « Tu m'as jugé d'une façon vulgaire... » fVoir plus haut.) Elle s'est évanouie. Il l'a reportée dans sa chambre. On ne sait pas le reste. Mais il est certain qu'il ne l'a jamais eue pour maîtresse. Il a souffert beaucoup de cette aventure, ce qui a été pour lui un bonheur aigu, qu'il n'aurait pas donné pour la présidence du conseil. — Il reste de tout cela six pages merveilleuses.
Sainte-Beuve a connu ce manuscrit de Cauterets et il en a parlé incidemment, — ce que n'ignore pas, bien entendu, M. Giraud, qui n'ignore rien, — dans l'article du 21 avril 1862 des Nouveaux Lundis. Comme toujours il juge très sévèrement, à ce propos, Chateaubriand amoureux : « Le refus de Chateaubriand, écrit-il, est ardent, passionné, voluptueux [soit !]. Même en éloignant et en repoussant son
hommage, il ne serait pas fâché d'occuper, d'agiter ce jeune cœur, de lui laisser un trouble, un long regret, un levain immortel, une goutte de philtre, qui, s'il ne sait plus donner, sait du moins corrompre et empoisonner le bonheur. »
Où Sainte-Beuve voit-il tout cela? Chateaubriand n'a pas besoin d'occuper et d'agiter ce jeune cœur, puisqu'il est occupé et agité depuis deux ans. Et en quoi corrompt il et empoisonne-t-il le bonheur de cette jeune fille? Il lui dit qu'elle se trompe, qu'elle se laisse aller à un caprice d'imagination d'où le regard d'un jeune homme la tirerait bientôt. Il la détourne d'une sottise et la ramène aux grandes voies, et unies et droites, de la nature et de la raison. Tout cela en soutirant un peu, ou très fort, et en criant sa souffrance un peu bruyamment, sans doute ; mais enfin c'est bien la raison, une haute raison et dont on pourrait un peu lui tenir compte et lui savoir gré, qui domine tout cela.
En un mot, et prosaïquement, mais avec exactitude, je dirai : Chateaubriand a sauvé d'elle-même une jeune étourdie et il a fait fastueusement ce que n'importe qui d'entre nous, honnête homme, aurait fait de façon plate et un peu piteuse. Ce n'est pas sa faute si, du reste, il est éloquent ; et je ne vois ni philtre, ni corruption, ni empoisonnement dans toute cette affaire.
Sainte-Beuve ajoute : « Et que des censeurs légers, inintelligents ou hypocrites viennent dire après cela que j'attaque et que je diminue Chateaubriand ! Je le restitue. »
Je n'ai que le choix entre être léger, inintelligent
ou hypocrite. Je préfère léger. Mais il y a des jugements, autres que les miens, qui me semblent d'une légèreté un peu singulière, et il me paraît un peu bizarre qu'un homme qui a préservé une jeune fille contre elle-même soit accusé de l'avoir vilainement troublée, et je crois que c'est bien la première fois que se refuser s'appelle corrompre.
Ce que je me demande un peu, c'est ce que Sainte- Beuve aurait voulu que Chateaubriand fit de cette occitanienne. Je vous laisse y rêver.
Et puis, pour parler un peu sérieusement, Sainte- Beuve raisonne absolument, peut-être par ignorance, peut-être par malignité, comme si Chateaubriand avait donné à son occitanienne, mis sous ses yeux, les pages un peu troublantes, je le reconnais, qu'on vient de lire. Or Chateaubriand dit précisément le contraire : « Tu ne liras cela qu'après ma mort. » Donc, même si nous concédions que ces pages sont empoisonneuses de bonheur, il ne serait pas exact que Chateaubriand eût empoisonné qui que ce soit ou quoi que ce soit; et les incriminations de Sainte-Beuve sont injustes autant que ses pudeurs peuvent passer pour ridicules. Mais nous nous égarons un peu. Après tout, je n'ai voulu aujourd'hui que restituer, moi aussi, au plus juste, Chateaubriand, en un épisode de sa vie.