‹ Amours d'hommes de lettres (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

J'ai transcrit, presque en son entier, une Confession de Chateaubriand, d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale reproduit par M. Victor Giraud dans ses Etudes sur Chateaubriand et que vous pouvez du reste lire dans les Mémoires de Chateaubriand, édition Biré, IV, 622 (appendice).

On s'est naturellement demandé qui était cette jeune fille dont Chateaubriand fut amoureux si passionnément, sur le tard, à une date inconnue. M. Victor Giraud et après lui M. Biré ont cru que c'était la même que « l'occitanienne » à qui Chateaubriand a consacré deux pages des officiels et authentiques Mémoires d" outre-tombe (édit. Biré, IV, 237). Pour mon compte, je l'ai cru aussi, et c'est en ce sens que j"ai écrit l'article qui précède.

Or il a paru un article de M. de Vogué (Gaulois, 2 décembre 1904) où M. de Vogué croyait pouvoir assurer : 1° que « l'occitanienne » des Mémoires authentiques (Biré, IV, 237) n'était autre que cette Mme de Vichet dont je vous ai parlé à propos de « la correspondance de la marquise de V...»; — 2° que la Confession délirante du manuscrit de la Bibliothèque nationale (Biré, IV, 622, appendice) ne pouvait évidemment pas se rapporter à la marquise de Vichet et qu'elle se rapportait peut-être aux amours de Chateaubriand en 1823.

Ces deux assertions m'ont étonné et j'ai fait

enquête, et j'ai sous les yeux des lettres et notes de M. l'abbé Pailhès, de M. Victor Giraud, de M. de Vogué. M. Pailhès ne croit pas que l'occitanienne des Mémoires authentiques et la personne à qui se rapporte la Confession délirante soient la même personne; mais il ne croit pas non plus que l'occitanienne soit Mme deVichet; et il croit que c'est Mme de Vatry née Hainguerlot ; et d'autre part il croit que la Confession délirante doit se rapporter à l'année 1834 et n'est du reste qu'un exercice littéraire. Cela fait... combien cela fait-il de questions ? Cela en fait sept. 1° L'occitanienne des Mémoires authentiques et l'objet de la Confession délirante sont-ils la même personne? 2° S'ils ne sont pas la même personne, qui est l'occitanienne des Mémoires authentiques ? Estce Mme de Vichet?3° Est-ce Mme de Vatry ? 4° Est-ce une inconnue qui reste à découvrir un jour ? 5° Et l'objet de la Confession délirante, supposée n'être plus l'occitanienne, est-ce lafemmede 1823? (MmeHamelin ?) 6° Est-ce rien du tout, la Confession délirante n'étant qu'un exercice de style ? 7° Est-ce une femme inconnue qui reste à découvrir et qui se placerait à une date inconnue de la vieillesse de Chateaubriand ?

Ouf! Marchons « tout de même ».

1° L'occitanienne des A/emofVes authentiques (Biré, IV, 237) et l'objet de la Confession délirante (Biré, IV, 622, appendice) sont-ils la même personne ? — J'ai des doutes maintenant. M. Pailhès fait remarquer avec beaucoup d'insistance dans les lettres que j'ai sous les yeux que le paysage n'est pas le même. C'est assez vrai. Le paysage de la première page de

la Confession délirante n'est vraiment guère celui de Cauterets. Il faut confesser cela. Relisez. M. Pailhès fait remarquer d'autre part que l'état dame général n'est pas le même qu'en 1829 (et non 1830 comme j'ai dit, mais pour l'instant ce n'est d'aucune importance\ Chateaubriand, en 1829, n'étant nullement « sorti de la société », « vieux voyageur sans asile », désemparé moralement et socialement fini. Ceci encore me frappe assez fort.

M. de Vogué répond que ce sont phrases que Chateaubriand a répélées toute sa vie, du moins depuisrâgemùr. — Sansdoute, mais non pastoutàfait de la même façon. Certainement le Chateaubriand des Mémoires authentiques, épisode de l'occitanienne, et le Chateaubriand de la Confession délirante n'ont pas l'air d'avoir le même âge, et celui-ci a l'air plus vieux que celui-là. C'est une impression. Relisez. Donc j'incline maintenant à croire que l'occitanienne et l'objet de la Confession délirante ne sont pas la même personne. J'incline à croire — du reste comme M. de Vogué avec son système et comme M. Pailhès avec le sien.

2° Si « l'occitanienne » et l'objet de la Confession délirante ne sont pas la même personne, qui est l'occitanienne? M. de Vogué répond : « C'est probablement Mme de Vichet. — Je n'en crois rien. Mme de Vichet avait correspondu sans le connaître, pendant deux ans, de 1827 à 1829, avec Chateaubriand. Elle le vit deux ou trois fois à Paris en juin 1829 et il y eut (reportez-vous soit au volume, soit à mon article sur Mme de V.) une rupture absolue entre eux après quelques visites. Mmcde Vichet aurait été retrouver,

j'ai été sur le point de mettre relancer, M. de Chateaubriand à Cauterets un mois après ? Rien n'est plus éloigné de son caractère tel que nous le connaissons par ses lettres, justement admirées de M. de Yogùé — De plus, de son « occitanienne » Chateaubriand dit qu'avant son apparition à Cauterets il ne l'avait jamais vue. Or il avait vu Mme de Vichet à Paris, un mois avant. Si « arrangeur »que soit Chateaubriand, je dis, d'après les mesures que j'ai prises, selon mes moyens, de ses « arrangements » habituels, qu'il n'a pas faussé à ce point la vérité. Je puis me tromper. De plus, Chateaubriand donne à son occitanienne « seize ans ». Mme de Vichet en 1829 a cinquante ans juste. Si arrangeur que soit Chateaubriand, il n'a pas poussé l'altération de la vérité jusque-là. D'autant plus que rien ne le forçait à dire l'âge. Relisez le passage. Il serait aussi gracieux si Chateaubriand avait dit simplement: «une jeune femme», sans rien spécifier. D'une femme de cinquante ans il aurait dit: « une jeune femme »,ce qu'on peut toujours dire par politesse, et il aurait laissé l'âge dans un vague poétique. Mais il dit « la charmante étrangère de seize ans » et à la dernière ligne, pour bien préciser.

— Ou dérouter?

— Pourquoi dérouter, et que l'occitanienne de Cauterets ait eu seize ans ou cinquante, qu'est-ce que cela peut faire à Mme Récamier '? Elle sera aussi jalouse dans un cas que dans l'autre et sans doute plus dans le premier que dans le second. Il n'y a pas lieu de dérouter.

Et il ajoute : « Elle m'a su gré de m'être rendu

justice : elle est mariée. » Voilà qui est encore pour préciser.

— Ou dérouter !

— Que de déroutements, qui du reste ne serviraient à rien ! Si Mme Récamier doit être jalouse, ce n'est pas que l'occitanienne soit mariée qui l'empêchera de l'être, Chateaubriand ayant généralement été peu arrêté par « la considération du mari », comme dit Mme de La Fayette.

Non, tout cela est là parce que c'est vrai, très atténué, bien entendu, et sans queChateaubriand dise tout ; mais vrai en sommaire. Il me paraît certain que Chateaubriand a connu à Cauterets une « occitanienne » qui avaitseize oudix-huit ans, qu'il n'avait jamais vue, qui lui écrivaitdepuis deux ans et qui était amoureuse de lui et qu'il a plus ou moins calmée et qui n'était pas Mme de Yichet.

Objections de M. de Vogué : Mais, comme Mme de Vichet, l'occitanienne est de Toulouse.

— Elle est occitanienne et rien ne dit qu'elle soit de Toulouse. Occitanien veut dire simplement : qui est d'un pays de langue d'Oc. Nos pères (de 1800 à 1840 environ; mettaient « occitanien », noblement, là où nous mettons « méridional ».

— Mais, comme Mme de Vichet, elle écrivait à Chateaubriand depuis deux ans.

— Oh ! tant de femmes ont écrit à Chateaubriand qu'il n'est aucunement de toute impossibilité que l'occitanienne eût écrit depuis deux ans à Chateaubriand concurremment à Mme de Vichet.

— Mais cela lui donne quatorze ans à l'époque de sa première lettre à M. de Chateaubriand !

— Eh bien ! Est-ce la première fois qu'une gamine écrit à un homme illustre ? Remarquez que Chateaubriand l'appelle « la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans » (étrangère est par parenthèse bien bizarre, et je ne vois pas que l'on s'en inquiète — ??). Du reste, il a dit seize ans et elle peut en avoir dix-sept ou dix-huit ou vingt. Dans ces limites-là Chateaubriand « arrange ».

Enfin j'ai une idée qui me poursuit depuis un quart d'heure. Il est très possible que si Chateaubriand a écrit « qui m'écrivait depuis deux ans », ce soit par suite d'une confusion ou d'une synthèse plus ou moins consciente précisément entre l'occitanienne et Mme de Yichet. Mme de Vichet, en juillet 1829, lui écrivait depuis deux ans. Il rencontre à Cauterets la spirituelle et déterminée fillette qui lui écrit depuis quelque temps. Un an après, rédigeant ses Mémoires, il confond un peu deux aventures qui par un seul côté se ressemblent et il écritque l'occitanienne lui envoyait des lettres depuis deux ans. Cette supposition est raisonnable.

Mais que Chateaubriand ait peint, comme ayant «seize ans», comme spirituelle et déterminée», comme étant une femme « qu'il n'avait jamais vue », comme étant une femme « qu'il a reportée dans ses bras de la route chez elle », comme étant une femme « à qui il avait honte à son âge d'inspirer une sorte d'attachement », Mme de Vichet, qui avait cinquante ans, qui était plus éloquente que spirituelle et qui était aussi peu déterminée que possible, qu'il avait vue trois ou quatre fois un mois avant et qui était

mère d'un capitaine de chasseurs, non, l'altération est trop forte.

Pour moi l'occitanienne n'est pas Mme de Vichet.

.'i° C'est Mme de Vatry, née Hainguerlot, croit M. Pailhès (avec beaucoup de réserves du reste). Le mot « étrangère » ne se rapporte pas à elle (pas plus qu'àMme de Yichet et non pas plus qu'aune occitanienne quelconque), il est vrai ; le mot « occitanienne » non plus; car Mme de Vatry, née Hainguerlot et fille d'un fournisseur des armées du Directoire, paraît être née à Paris. Mais quelques textes de Chateaubriand donnent à croire à M. Pailhès qu'elle pourrait être cependant l'héroïne de Cauterets. Les voici. Vendredi 6 août 1841, lettre de Chateaubriand à MmeRécamier «... A propos, ne connaissez-vous pas une Mme de Vatry, Mlle Hainguerlot? Elle prétend que je l'ai fait danser sur mes genoux lorsqu'elle était petite fille. Mes genoux sont bien glorieux. Je crois l'avoir rencontrée autrefois aux eaux de Cauterets, lorsqu'elle était une vraie lionne, alors que je donnai stupidement ma démission pour plaire à des hommes qui sont devenus mes ennemis. » Eh ! Eh ! « lionne »et « Cauterets » et « 1829 ! » Tout semble y être. Voilà qui se tient.

— Mais, répond M. de Vogué, Mme de Vatry n'est pas une occitanienne ! Et d'un. — En 1829 elle avait vingt-six ans et non seize, étant née en 1803. Et de deux. — En 1829 elle était mariée depuis dix ans ou au moins neuf et peut-être onze, car elle se maria à quinze ou seize ans. Et de trois. — Les lignes mêmes que Chateaubriand lui consacre en 1841 montrent qu'il n'a d'elle qu'un très vague souvenir. Use rap-

pelle qu'il l'a vue en 18'29 à Cauterets et qu'elle y menait la vie tapageuse d'une « lionne » (en style de 1841, femme mondaine très en dehors et un peu excentrique). Aucun rapport avec l'occitanienne, « déterminée etspirituelle », mais isolée etnullement tapageuse. L'occitanienne n'est pas la baronne de Vatry.

C'est tout à fait mon avis. L'occitanienne n'est ni Mme de Vichet, ni Mme de Vatry.

4° Qui est-elle donc ? Mon impression est qu'il ne faut pas chercher parmi les femmes qui ont laissé un nom dans l'histoire, même anecdotique, parmi les femmes qu'on sait qui ont été aimées de Chateaubriand, parmi les femmes de son monde. Le ton dont il parle d'elle m'indique que c'est une femme d une condition inférieure àla sienne. Il en parle paternellement, mais légèrement. Il pirouette un peu sur son talon en évoquant son souvenir. « La brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une fleur. » On sent qu'il a été ravi et non flatté : ravi parce qu'elle avait seize ans et lui soixante; /latlé, pas du tout. Je suis persuadé que « l'occitanienne » était une grisette. Elle a seize ans ou dix-sept ou dix-huit. Elle est à Cauterets pour sa santé, elle semble y être toute seule. Elle est très libre de ses actes, comme, seules, les jeunes filles du peuple peuvent l'être à l'âge qu'elle a. Elle s'est engouée de Chateaubriand; elle le retrouve. Elle va « droit à lui ». A peu qu'elle ne lui saute au cou. Elle se promène avec lui, le soir, sur la route, et s'évanouit dans ses bras. Il la reporte chez elle. Tout cela est d'une grisette, « spirituelle, aétermi-

née » et probablement délicieuse, mais d'une grisette. Plus tard, elle écrit à Chateaubriand quelque chose comme: « J'étais folle et vous avez été très gentil. C'est passé. Je suis mariée. Je me souviendrai toujours de vous avec plaisir. » C'est une grisette qui avait lu Alala, très populaire alors {René, non ; Atala oui ; autant que les Mystères de Paris plus tard). C'est une grisette. Aussi ferme qu'un personnage de la Tour de Nesles dit : « Ce sont de grandes dames, de très grandes dames ! » je dirai toujours: « C'est une grisette ! » — Donc il est très probable qu'on ne saura jamais le nom de « l'occitanienne ». Je ne sais pas si vous êtes comme moi ; mais j'aime mieux comme ça. C'est bien plus gentil. Une Bettina peuple, qui n'est jamais devenue comtesse. Chateaubriand a dû causer d'elle avec son ami Béranger. C'est une vision très agréable.

5° Et maintenant l'objet de la Confession délirante, à supposer quecet objet ne soit pas « l'occitanienne», ce que j'ai accepté comme très possible? M. de Vogué incline à croire que l'objet de la Confession délirante est la femme de 1823, celle qu'il adorait quand il était ministre des affaires étrangères (très probablement Mme Hamelin). D'abord le ton de la Confession délirante et celui des lettres amoureuses de 1823 est le même. Vous connaissez le ton de la Confession délirante et, du reste, retrempez-vous-y un instant. Elle en vaut le soin. Le ton des lettres amoureuses de 1823 était celui-ci : « Mon ange, ma vie, je ne sais quoi de plus encore, je t'aime avec toute la folie de mes premières années. Je redeviens pour toi le frère d'Amélie. J'oublie tout depuis que

tu m'as permis de tomber à tes pieds. Oui, viens aux bords de la mer, où tu voudras, loin du monde. J'ai enfin saisi le rêve de bonheur que j'ai tant poursuivi. C'esttoi que j'ai adorée longtemps sans te connaître... Je t'écris après avoir écrit à tous les rois et à tous les ministres de l'Europe. Ma main est fatiguée ; mais mon cœur ne l'est pas... J'allais partir, plein de joie, pour aller à toi, lorsque le roi m'a fait dire qu'il voulait me voir demain à midi. La peur de gâter une vie qui est à toi, à qui je dois de la gloire pour me faire aimer (1), peut seule m'empêcher de jeter tout là et de t'emmener au bout de la terre... Reçois un million de baisers sur tes mains, tes lèvres et tes cheveux... »

Le ton est le même, oui, à peu près.

Mais cela n'est pas une indication très précise, le ton de Chateaubriand ayant toujours été le même, à quelques nuances près, toutes les fois qu'il a été fortement pris, et il était rare qu'il ne fût pas pris très fortement. Mais à ce que la Confession délirante ait été écrite en 1823, il y a une objection formidable, ce sont ces premières lignes de cette confession où Chateaubriand se dit désormais hors de la société, etc. Certes en 1823 (et non pas même en 1829) il n'était pas hors de la société. Il s'en fallait de quelque chose.

Cette formidable objection a mis sans doute M. de Vogué sur la voie d'une observation, que, du reste,

(1) Et voilà pourquoi, quelques mois plus tard, Chateaubriand quitta le ministère « en rugissant ». Chateaubriand n'a jamais désiré la gloire ou politique ou littéraire, ou de voyageur pour être aimé des femmes.

il aurait pu faire sans cela, par l'effet seulement de la finesse d'esprit critique qu'il possède. Il a remarqué que le ton de la Confession délirante depuis le commencement jusqu'aux mots : « Vois-tu, quand je me laisserais aller à ma folie... » n'est pas du tout le même que celui de cette même confession à partir de ces mêmes mots.

Très juste, cela; parfaitement juste. M. de Yogiié en tire des conclusions exagérées à mon avis, il en tire trop de conclusions, comme nous verrons tout à l'heure ; mais c'est très juste en soi. Le ton jusqu'à : « Vois-tu... » est extrêmement différent de ce qu'il est après.

Quelles conclusions M. de Vogué en tire-t-il ? Il en tire cette conclusion que le textejusqu'à « Voistu... » et le texte depuis « Vois-tu » pourraient bien être deux textes indépendants l'un de l'autre et écrits en différents temps.

Par cette discrimination qu'est-ce qu'il fait? Quelque chose de très utile à sa thèse. Il aie sa date à la Confession délirante. Si la Confession délirante ne fait qu'un morceau, fait bloc, elle est datée par les premières lignes; elle est datée d'une date indéterminée, mais approximativement ferme, elle est datée dutempsoù Chateaubriand avait renoncé à la société et à jouer un rôle ; en un mot, elle est datée : après 1830. Mais si la manière de préface par laquelle s'ouvre la Confession délirante est d'une autre époque que le corps même de la confession, la confession n'est plus datée. La préface en peut être et en doit être d'après 1830; elle-même peut être de n'importe quel moment de l'âge mùr de Chateaubriand, depuis

1820, si vous voulez ; donc elle peut être de 1823 ; donc elle peut se rapporter à la dame de 1823. Et nous y voilà.

Oui bien, cela est possible ; mais d'abord cela n'est pas prouvé, et il faudrait toute une étude sur les manuscrits pour le prouver; et, encore, je crois que cette étude, que du reste je recommande aux érudits et experts, n'amènerait pas à grand'chose; etensuile, mon Dieu ! le texte de la Confession délirante, même abstraction et amputation faites de sa préface, ne me semble pas du tout se rapporter à la dame de 1823. La dame de 1823, quelle qu'elle soit, est une dame, une femme jeune, mais non pas très jeune; ce n'est pas une jeune fille, et une toule jeune fille.

Or toute la Confession délirante s'adresse à une jeune fille, à une toute jeune fille, qui n'a jamais aimé, qui aime pour la première fois, qui pour la première fois croit aimer. L'objet de la Confession délirante est presque une enfant.

Ce n'est pas à une femme faite, et en 1823, c'est-àdire quand il n'est âgé que de cinquante ans seule ■ ment, que Chateaubriand, ni du reste aucun homme, mais surtout Chateaubriand, écrirait : « Si tu me dis que tu m'aimes comme un père tu me feras horreur; si tu prétends m'aimer comme une amante je ne te croirai pas. Dans chaque jeune homme je verrai un rival préféré... »

Ce n'est pas à une femme faite que Chateaubriand, âgé de cinquante ans, écrirait : « ... Je t'adore et je ne t'accepte pas... Ya chercher le jeune homme dont les bras pourront s'enlacer aux tiens avec grâce...

Quand tu aimeras un jour un beau jeune homme... Non, jeune grâce, va à ta destinée ; va chercher un amant digne de toi... »

Ce n'est pas à une femme faite que Chateaubriand âgé de cinquante ans dirait: « Et le monde... Si j'étais riche, on dirait que je t'achète et que tu te vends, nepouvantadmettrequetu puisses m'aimer... On me ferait un crime d'avoir abusé de ta simplicité, de ta. jeunesse, de t'avoir acceptée, d'avoir abusé de l'état de... (un mot illisible, mais qui veut dire vraisemblablement folie, étourdisserrient, anéantissement), où tombe (un mot illisible, mais qui vraisemblablement veut dire une enfant) le temps de me serrer dans tes bras... La vieillesse enlaidit jusqu'au bonheur. »

Et enfin ce n'est pas à une femme faite, ce n'est surtout, certes pas, à la dame de 1823, que Chateaubriand se serait abstenu d'envoyer cette confession. Ce n'est pas à elle qu'il aurait dit, ou plutôt pour elle qu'il aurait écrit sans vouloir le lui dire à elle-même : « Tu n'entendras "ceci" qu'après ma mort, quand j'aurai livré ma vie aux faisceaux des lyres brisées. » Ce n'est pas à elle qu'il aurait dit : « Je t'adresse idéalement mes derniers chants de tristesse... » — Mais ! Voilà presque une date ! Ce n'est pas en 1823 que Chateaubriandpeut parler de ses derniers chants de tristesse. C'est évidemment bien plus tard. Voilà ce que j'appelle tout au moins une date négative. — De ce que je viens d'écrire, je conclus sans fermeté que la Confession délirante est d'après 1830, et je conclus avec assurance qu'elle n'est pas de 1823 et n'a pas, à quelque date qu'elle ait été écrite, la dame

de 1823 pour objet. Ni le passage des Mémoires authentiques ne se rapporte ni à Mme de Vichet, ni à Mme de Vatry ; ni la Confession délirante ne se rapporte à la dame de 1823. Voilà où nous en sommes.

6° Qui donc peut être l'objet de la Confession délirante? M.. Pailhès croit ou incline à croire que ce n'est rien du tout. Il croit ou incline à croire que c'est un exercice de rhétorique auquel s'est livré Chateaubriand à Fontainebleau, le sixième jour du mois de novembre 1834, lequel était un jour de pluie.

Car le mercredi (5 novembre 1834), il écrivait à Mme Récamier : « C'est dans le délicieux désert de Henri IV. J'ai peur qu'au lieu de faire du vieux (c'est-à-dire de m'atteler aux éternels Mémoires d 'outre-tombe) je ne me mette en frais d'élégie. Je suis déjà assiégé de douze ou quinze muses... » — Et le lendemain 6 novembre, il lui écrivait: « La pluie n'a pas cessé de la journée. Le château, ou les châteaux, c'est l'Italie dans un désert. J'étais si en train et si triste que j'aurais pu faire une seconde partie à René, au vieux René ! 11 m'a fallu me battre avec la muse pour écarter cette mauvaise pensée ; encore ne m'en suis-je tiré qu'avec cinq ou six pages de folie, comme on se fait saigner quand le sang porte au cœur ou à la tête. Les Mémoires, je n'ai pu les aborder Jacques [de George Sand], je n'ai pu le lire. J'avais bien assez de mes rêves. A vous seule, il appartient de chasser toutes les fées de la forêt qui se sont jetées sur moi pour m'étrangler. Je devrais mourir de honte d'être comme cela. Je mets ma honte et ma tendresse à vos pieds. »

Donc la Confession délirante, ce sont variations de Chateaubriand qui s'ennuie un jour de pluie, à Fontainebleau.

Il y a de la vraisemblance dans cette conclusion ingénieuse tirée d'un rapprochement au moins très curieux. Ne vous arrêtez pas aux « cinq ou six pages » pour un écrit qui, de récriture de Chateaubriand, en fait bien douze. Cinq ou six pages, cela veut dire quelques pages. Si l'on veut, même, en acceptant l'hypothèse de M. de Vogué et en distrayant de la Confession délirante les pages qui lui servent de préface, jusqu'à « Vois-tu », nous serions presque en présence d'une expression exacte. D'autre part, les mots « élégie » et « folie » cadrent bien avec l'écrit dont il s'agit. « J'aurais pu faire une seconde partie à René » va aussi comme de cire. Voilà les vraisemblances.

Mais elles s'arrêtent là, et elles ne sont pas suffisantes. Le paysage, qui ne concordait guère avec Cauterets — nous y revenons — concorde très bien avec Fontainebleau, dit M. Pailhès. — Mais... pas du tout ! Chateaubriand est à Fontainebleau même, puisqu'il parle du château, et il n'est point sur une lisière quelconque de la forêt. Il est à Fontainebleau même. Et c'est à Fontainebleau qu'il voit « assis dans une bruyère... paître quelques moutons ou s'abattre quelque corbeau sur une terre labourée... »? — Je ne vois pas de moutons paissant ni de terres labourées autour de Fontainebleau.

D'autres expressions peuvent se rapporter indifféremment ou à Fontainebleau ou à Cauterets : « Je

promène mes regards sur les arbres de la forêt. » — « Eh bien ! oseras-tu maintenant te hasarder avec moi dans cette thébaïde ?» — « Gravissant des rochers sans but. »

Et enfin d'autres expressions encore se rapporteraient plutôt à Cauterets qu'à Fontainebleau : « Quand je vois apparaître le crépuscule et que, de la natte de ma couche, je promène mes regards sur les arbresde laforêt àtravers ma fenêtre rustique, je me demande pourquoi le jour se lève pour moi. » — Quelque rustique que fût Fontainebleau vers 1830, « fenêtre rustique » et « natte servant de lit » conviennent plus à Cauterets qu'à Fontainebleau. — « Non, je ne souffrirai jamais que tu entres dans ma chaumière ; c'est bien assez d'y repousser ton image, d'y veiller comme un insensé en pensant à toi ! Que serait-ce, si tu étais assise sur la natte qui me sert de couche ?... » — Quelque rustique que fût Fontainebleau vers 1830, « chaumière » comme « natte » conviennent plus à Cauterets qu'à Fontainebleau à cette époque.

Paen n'est donc moins prouvé que ceci que Chateaubriand aurait écrit la Confession délirante en 1834 à Fontainebleau. Cependant je reconnais, mais surtout si Von admet que le prologue de la confession délirante et la confession elle-même sont un même morceau et du même temps, qu'un écrit où Chateaubriand se donne comme retiré de la sociélé et n'appartenant plus au monde est plutôt attribuable à Chateaubriand après 1830 qu'à Chateaubriand avant 1830. Le prologue est du ton des lettres datées de Genève (1832) et le morceau tout

entier est d'un Chateaubriand qui se trouve décidément très vieux. Chateaubriand ne s'est trouvé décidément très vieux — bien entendu — qu'aux approches de 70 ans, vers 1835. Voilà de bonnes raisons en faveur de M. Pailhès.

Mais ce morceau, à quelque époque qu'il ait été écrit, est-il sans objet et un simple exercice de style? — Jamais personne ne me fera croire cela. Le prologue peut-être ; et encore ! La Confession proprement dite, depuis : « Vois-tu... » jamais de la vie ! Tout cela est écrit avec du sang qui coule du cœur. Tout cela, c'est cris furieux de passion enragée.

Objection : « Vous n'en savez absolument rien et vous ne pouvez rien en savoir, parce que vous, homme sans imagination, vous n'avez pas l'instrument à mesurer ce qu'un homme d'imagination comme Chateaubriand peut faire de rien, ce que l'imagination d'un Chateaubriand peut créer ex nihilo. »

— Parfaitement juste. Cependant il y a des degrés. On voit bien, quand on a un peu d'habitude, on voit bien à peu près les endroits où Chateaubriand fait de simples variations sur son violon enchanté, et les endroits où il est vraiment ému, où ce n'est pas lui qui pince les cordes, mais où c'est lui qui est pincé ; et les différences entre ces passages-là et ces passages-ci. Cela ne laisse pas de se voir. Or s'il est un écrit où Chateaubriand semble ému jusqu'au délire, c'est la Confession. Toutes ces lignes crient la vérité, crient : « C'est arrivé ! »

— Simple impression !

— Oui, évidemment, simple impression ; mais il ne faut pas cependant refuser tout crédit à l'impres-

sion ressentie. Enfin, voyons ! Les lettres de 1823, à la dame de 1823, ne sont pas sans objet et simple exercice de style, vous en conviendrez. Eh bien ! La Confession délirante est du même ton, même plus ardente et plus profonde que les lettres de 1823. Donc je suis convaincu que l'objet de la Confession délirante a existé.

— Mais ce qu'écrit là-dessus Chateaubriand à Mme Récamier V — D'abord il faudrait prouver que ce qu'écrit Chateaubriand en novembre 1834 à Mme Récamier est là-dessus ; et j'ai montré que ce n'est qu'une hypothèse, et non pas très vraisemblable. Ensuite, à supposer même que ce soit bien de la Confession délirante que Chateaubriand parle à Mme Récamier en novembre 1834, il faudrait conclure au contraire que la Confession délirante se rapporte à un objet très précis ! Mais, oui ! Chateaubriand est à Fontainebleau ; il rend compte jour par jour à Mme Récamier de ce qu'il fait. Il a quelques entrevues avec une fillette. Il en est très troublé et redevient René pour huit jours. Il écrit « cinq ou six pages d'élégie » sur cela. Et il raconte tout cela à Mme Récamier, bien entendu, moins la fillette. C'est élémentaire : et c'est ainsi qu'il a fait, soit avec M,ne Récamier, soit avec une autre, toute sa vie. Chateaubriand, ayant, en 1834, à Fontainebleau, de rapides amours platoniques et du reste très tragiques, ayant passé par un état d'esprit très spécial et inhabituel, n'ayant pas pu n'en point parler à Mme Récamier, tant il avait toujours le besoin de parler de lui et de raconter son âme, et ayant étalé à Mme Récamier cet état d'âme, moins sa cause, cela

se tient très bien et est d'une parfaite vraisemblance, d'une parfaite ressemblance à Chateaubriand.

7° Je crois donc :

Ou à ceci que la Confession délirante se rapporte à « l'Occitanienne » des Mémoires officiels (1829), laquelle ne serait ni Mme de Vichet, ni Mme de Vatry, mais bien une jeune fille restée inconnue, et qui restera sans doute inconnue ; ceci est encore très possible, parce que toutes les raisons qu'on a trouvées ou que j'ai trouvées moi-même contre cette hypothèse sont assez faibles ;

Ou à ceci que, après 1830, à une date inconnue, en 1834 peut-être, à Fontainebleau, Chateaubriand a rencontré une seconde très jeune fille dont il a été aimé, qu'il a aimée et éconduite.

Cela ferait deux Bettina. 11 ne serait pas pour m'étonner beaucoup. Gœthe, on le sait, au même âge, en a eu plus d'une. Et de René ce n'est pas plus étonnant que de Wolfgang.

Cinq (2) lettres de Julie Charles, célébrée par Lamartine sous le nom d'Elvire, ayant été découvertes à Saint-Point par M. Piené Doumic, elles ont donné lieu à deux publications : les Lettres d'Elvire à Lamartine, par M. Doumic lui-même et Lamartine de 1816 à 1830, par M.Léon Séché, ce dernier livre ayant pour dessein de ruiner la thèse soutenue dans le premier.

Car il s'agit de savoir, parait-il, si Madame Charles a été la maîtresse de Lamartine ou si elle a été seu-

(1) Leltres d'Elvire à Lamartine, par M. René Doumic. Lamartine de 1816 à 1830, par M. Léon Séché, à la Société du Mercure de France. 26, rue de Condé.

(2 On peut dire cinq ou quatre, selon la manière de compter, selon que l'on compte pour deux la lettre du 1er janvier 1817 (soir) suivie sur le même papier d'une lettre du 2 (matirO ; ou selon que l'on compte ces deux lettres pour une seule. Je compte, pour la clarté de mon exposition, cette lettre du 1er (soir) et du 2 (matin) pour deux lettres, et par conséquent je compte cinq lettres : celle du 25 décembre 1816, celle du 1er janvier 1817 (soir), celle du 2 janvier 1817 (matin), celle du 2 janvier 1817 (après midi) ; celle du 10 novembre 1817.

lement une femme que Lamartine a aimée et qui aimait Lamartine.

La question m*est , à moi, assez indifférente; mais enfin on s'en occupe, et c'est une occasion de lire de très près et d'interpréter les textes les plus beaux du monde, je dis aussi bien ceux qui sont partis de la main de Lamartine que ceux qui sont partis de la main de Madame Charles ; et enfin mon indifférence sur le point précis m'engagea en écrire, puisqu'elle est un garant de la parfaite impartialité avec laquelle j'en écrirai.

Voici l'histoire des relations entre Madame Charles et Lamartine telle que la comprend M. Doumic. Je résumerai ensuite la môme histoire telle que la comprend M. Séché.

Selon M. Doumic, Lamartine rencontra Madame Charles aux eaux d'Aix, fin août 4816. Ils habitaient la même maison; il était seul, elle était seule. Il avait vingt-six ans. Elle avait trente-deux ans. Ils causèrent ensemble. Ils se promenèrent autour du lac et sur le lac, de jour et de nuit. Ils devinrent amants ou, comme dit M. Doumic en style irréprochable, « tout ce qui n'était pas leur amour fut oublié». — Elle repartit pour Paris le 15 septembre. Lamartine l'accompagna une partie du chemin, mais dut rentrer dans sa famille. — A la Noël de la même année, Lamartine trouva le moyen de la rejoindre à Paris. Il fut reçu chez elle, souvent devant compagnie, souvent seul à seule ; elle alla chez lui. Il y eut un refroidissement pour cause de lettres de Madame Charles en retard, ou de lettres de Madame Charles trop froides au gré de Lamartine. Il y eut sinon

« soupçons », du moins diminution de « confiance » de lapart de Lamartine. Il y eut désespoir delà partde Madame Charles. Il y eut réconciliation. Lamartine s'éloigna de Paris en avril 1817. Il écrivit souvent à Madame Charles et Madame Charles lui répondit souvent. Il retourna aux eaux d'Aix « seul » en août 1817, et il écrivit le Lac en septembre. Madame Charles, malade de la poitrine depuis longtemps, mourut à Paris le 18 décembre 1817. Les lettres de Lamartine qu'elle avait gardées et le crucifix qu'elle avait sur la poitrine en mourant furent remis à M. deYirieu par M. Charles et par M. de Virieu à Lamartine. Lamartine écrivit le Crucifix et se maria deux ans après.

Voilà, sèchement résumée, la version de M. René Doumic.

Voici celle de M. Séché.

Lamartine connut Madame Charles aux eaux d'Aix en août et septembre 1816. Ils se plurent et ils s'enchantèrent l'un l'autre. Ils n'eurent ni le temps, ni du reste le désir de devenir amants. Lamartine une fois à Paris, en décembre 1816, désira probablement devenir l'amant de Madame Charles. La vertu et les sentiments religieux de Madame Charles s'y opposèrent absolument, la pensée aussi, déchirante pour Madame Charles, que Lamartine avait aimé une autre femme avant elle (Graziella), ce qu'elle avait découvert en lisant les vers manuscrits de Lamartine. Lamartine renonça à sa poursuite et se « ramena aux termes d'amitié », comme dit Malherbe. Il a toujours affirmé et il a prouvé par des actes très significatifs qu'il n'y avait jamais eu que l'affection la plus immatérielle entre Julie et lui.

Voilà sèchement résumée la version de M. Léon Séché.

Voyons sur quels textes chacune de ces versions s'appuie.

La version des amours coupahles s'appuie avant tout sur les deux fameuses strophes du Lac qui étaient dans la rédaction primitive, que Lamartine a supprimées, qui ont été retrouvées dans ses papiers, qui ont été publiées en 1881 dans ses poésies posthumes et qui sont celles-ci :

Elle se tut : nos cœurs, nos yeux se rencontrèrent. Des mots entrecoupés se perdaient dans les airs ; Et dans un long transport nos âmes s'envolèrent Dans un autre univers.

Nous ne pûmes parler ; nos âmes affaiblies Succombaient sous le poids de leur félicité ; Nos cœurs battaient ensemble et nos bouches unies Disaient : éternité.

Il est difficile, en effet, de dire plus nettement les choses, à moins de les dire crûment, ce que Lamartine, à partir de 4816, était parfaitement incapable de faire. Ceux qui croient aux amours coupables se sentent très forts en s'appuyant sur ces deux strophes.

— Mais ces deux strophes ont été supprimées. Leur suppression devient un argument en faveur de ceux qui croient aux amours pures, et ils s'en servent. C'est donc plus loin que nous examinerons ce côté de la question.

Pour le moment voici où nous en sommes : en 1817, en septembre 1817, Lamartine, écrivant le Lac,

disait en termes honnêtes et en beau style, mais aussi net que possible : « Madame Charles et Lamartine se sont aimés intégralement. » Il disait cela en septembre 1817, avant la mort de Madame Charles; notez ce point par provision. Mais il le disait, sans obscurité.

La version des amours coupables s'appuie ensuite sur les cinq lettres de Julie retrouvées par M. Doumic à Saint-Point. Ici je citerai beaucoup, d'abord pour bien présenter la version des amours coupables avec toutes les armes dont elle peut user et dont elle peut se défendre contre qui l'attaque ; ensuite, je le confesse, pour me donner le plaisir de copier les plus belles paroles d'amour qui aient peut-être été écrites. Madame Charles est le Saint-Simon de l'amour : elle a « écrit à la diable pour la postérité». On relira son incorrect et sublime « Chant d'amour » aussi longtemps que celui de Lamartine, et j'avoue que s il me fallait préférer l'un à l'autre... Mais je ne suis pas ici pour distribuer des prix en cour d'amour.

Donc dans la nuit du 25 au 2(3 décembre 4817, Madame Charles écrivait à Lamartine : « Est-ce vous, Alphonse, est-ce bien vous que je viens de serrer dans mes bras et qui m'êtes échappé comme le bonheur échappe ? Je me demande si ce n'est pas une apparition céleste que Dieu m'a envoyée, s'il me la rendra, si je reverrai encore mon enfant chéri et l'ange que j'adore... Les cruels qui nous ont séparés, quel mal ils nous ont fait, Alphonse ! Qu'avons-nous de commun avec eux pour qu'ils viennent se mettre entre nous et nous dire : Vous ne vous regarderez plus ?... J'ai cru quejjallais leur dire :Eh ! laissez-moi.

Vous voyez, bien que je ne suis pas à vous, que j'ai beaucoupsouffert, et qu'il esttemps, pour que je vive, qu'il me ranime sur son sein?... Ah ! que cette nuit s'écoule. Elle me torture. Quoi ! Alphonse, je ne me trompe pas. Vous êtes bien ici ! Nous habitons le même lieu ! Je n'en serai sûre que demain. Et il faut que je vous revoie pour croire à mon bonheur ! Ce soir le trouble est trop affreux. Chère vallée d'Aix ! Ce n'était pas ainsi que vous nous rassembliez ; vous n'étiez pas pour nous avare des joies du ciel ! Elles duraient comme notre amour, sans termes, sans bornes ! Elles auraient duré toute la vie. Ici les voilà déjà troublées. Mais quelle soirée aussi, et que nous aurions tort, cher enfant, de n'en pas espérer de meilleures ! Vous verrez comme, habituellement, je suis seule. Vous verrez, demain, mon cher ange, si Dieuest assez bon pour nous faire vivre jusqu'au soir, que des heures et des heures se passeront sans que l'on nous sépare... Demain j'ai le malheur de n'être pas libre avant midi et demi... Attendez-moi chez vous, mon ange. J'y serai dès qu'on m'aura laissée, et je vous ferai demander pour vous emmener, afin que nous passions le reste de la matinée ensemble... Ah ! mon enfant, que je vous aime ! que je vous aime ! Vous l'êtes-vous bien dit ? L'avez-vous vu ? Au milieu de ce monde où il fallait parler, sentiez-vous mon cœur souffrir?Le voyiez-vous battre ? Alphonse ! Alphonse ! Je succombe à mon émotion. Je vous adore, mais je n'ai plus la force de vous le dire. Ah ! que des larmes abondantes me feraient du bien! Qu'il est donc difficile à porter, le bonheur ! Pauvre nature humaine, tu es trop faible pour lui !... Je vous

laisse, enfant chéri, pour quelques heures. Vous allez dormir, et moi, pendant la nuit entière, je vais veiller sur vous, et demander à Dieu que demain nous arrive. Après, nous pouvons mourir... »

Le 1er janvier 1817 (c'était le premier jour de sa dernière année), Madame Charles, beaucoup plus calme, écritàLamartine une lettre où, sur 139 lignes, 111 sont consacrées à la politique, aux discours parlementaires et à M. Mounier. Mais, brusquement, se rappelant qu'elle vient de lire les vers (manuscrits encore) de Lamartine, elle ne peut point cacher qu'elle a senti une jalousie rétrospective à l'égard de la femme que, dans ces vers, Lamartine appelle « Elvire ». (C'était Graziella. Lamartine devait plus tard, avec une certaine indélicatesse, transporter le nom d'Elvire à Julie elle-même et aussi à Madame de Lamartine. Une dame de beaucoup d'esprit me dit : « Il faisait comme ces maîtresses de maison qui donnent à toutes leurs bonnes successives le nom de Marie pour ne pas charger leur mémoire. » — Je ferai remarquer que cela semble avoir été l'habitude des poètes antiques. C'est classique.)

Julie, donc, est jalouse de Graziella, — rendons à chacune son nom précis pour être clair, — Julie est jalouse de Graziella, quoique celle-ci soit morte, et est prise de terreur à l'idée que Lamartine ne pou rra jamais aimer profondément une femme après avoir aimé Graziella comme il l'a aimée et après avoir été aimé d'une femme aussi divine que Graziella : « Qui vous rendra Elvire ? qui fut aimée comme elle ? qui le mérite autant? Cette femme angélique m'inspire jusque dans son tombeau une terreur religieuse. Je

la vois telle que vous l'avez peinte, et je me demande ce que je suis pour prétendre à la place qu'elle occupait dans votre cœur. Alphonse, il faut le lui garder, et que moi, je sois toujours votre mère. Vous m'avez donné ce nom, alors que je croyais en mériter un plus tendre. Mais depuis queje voistout ce qu'était pour vous Elvire, je vois bien que ce n'est pas sans réflexion que vous avez senti que vous ne pouviez être que mon enfant. Je commence à croire même que vous ne devez être que cela, et si je pleure, c'est de n'avoir pas été placée sur votre route quand vous pouviez m'aimer sans remords et avant que votre cœur ne fût consumé par une autre. — Consumé, ai-je dit ? Ah! pardonnez! Je vois ce que vous devriez être plutôt que ce que vous êtes. Tout respire l'amour dans vos lettres, et jusqu'à cette expression chérie que vous avez créée ! N'avez-vous pas dit, ne suis-je pas sûre que vous avez pour moi une passion filiale ? Cher Alphonse ! je tâcherai qu'elle me suffise. L'ardeur de mon âme et de mes sentiments voudrait encore une autre passion avec celle-là, ou que du moins il me fût permis à moi de vous aimer d'amour et de tous les amours ! Mais s'il faut vous le cacher, ô mon ange, si vous êtes tellement dans le ciel que vous repoussiez les passions de laterre, je me tairai, Alphonse ! J'en demanderai à Dieu la force, et il m'accordera de vous aimer en silence. »

Il est évident qu'il faut s'arrêter ici un moment, car l'affaire s'obscurcit, et déjà il y a dans les textes de quoi armer la version de l'amour coupable et de quoi armer la version de l'amour pur.

Le texte des deux strophes du Lac primitif qui

AMOURS l(j

dominent toutle débat et le domineront toujours, est très fort pour l'hypothèse de l'amour coupable ; le texte de la première lettre de Julie est absolument celui d'une femme qui s'est donnée, qui voudrait se donner encore dans son salon devant vingt personnes, qui aspire au moment d'être seule à seul, qui n'en dort pas, et qui compte les minutes, où, en effet, elle sera tête à tête avec son amant pour de longues heures. Je suis peut-être un grossier personnage ; mais je ne peux pas voir les choses autrement.

Mais la seconde lettre de Julie, la lettre du 1er janvier 1817, ouvre, en vérité, la discussion. Elle donne des armes à la version de l'amour coupable, surtout à elle, à mon avis ; mais elle en donne, je le reconnais, à l'autre version.

Premier fait : elle nous apprend que Lamartine a donné à lire à Julie, très tranquillement, les vers d'amour qu'il a écrits pour une autre. En use-t-on ainsi avec une femme qui est votre maîtresse, ou avec une femme dont on veut faire sa maîtresse ?

— Si l'on est délicat, ni avec l'une ni avec l'autre.

— Evidemment ; mais encore quand on le fait, cela indique-t-il que la femme est votre maîtresse ou qu'elle ne l'est pas encore ? Très probablement cela indique qu'elle l'est, puisqu'on en est à ne plus se gêner avec elle. Si elle ne l'était pas encore, on craindrait, avec quelque raison, de la désobliger et de se l'aliéner. Donc Lamartine donnant à lire à Julie les vers faits pour Graziella, est présumé l'amant de Julie.

— Mais Lamartine est si étourdi !

— Oh ! pour cela, oui ! Mais encore, si étourdi que

l'on soit, il nie semble qu'on ne va pas jusque-là dans l'inconscience. Oui, le fait des vers pour Graziella donnés à Julie est une valeur pour la version de l'amour coupable.

Second fait que nous apprend la lettre du 1er janvier 1817 : c'est Lamartine quia« créé l'expression », les expressions d'amour filial, d'amour maternel, de mon enfant, de votre mère, qui reviennent sans cesse dans les leltres de Julie. Très important. Si c'eût été Julie qui eût « créé l'expression », ce serait un fait en faveur de l'hypothèse de l'amour pur : « Je suis une vieille femme ; j'ai dix ans de plus que vous ; vous serez mon fils » ; c'est ridicule, comme la plupart des choses d'amour ; mais cela veut dire : « Je ne serai pas votre maîtresse. » Rien de plus clair.

Mais c'est Lamartine qui a « créé l'expression ». Ceci est tout autre chose. C'est Lamartine qui, après le séjour à Aix, après les scènesdont le souvenirinspire à Julie ces paroles : « Vous n'étiez pas avare pour nous des joies du ciel ; elles duraient comme notre amour, sans termes, sans bornes », après les scènes dont le souvenir lui inspirera là les deux strophes du Lac primitif, c'est Lamartine qui a donné à Julie le nom de mère, et c'est à ce nom de mère que Julie se résigne, en se figurant que Lamartine n'a jamais vraiment aimé que Graziella et en disant : « passion filiale... je tâcherai qu'elle me suffise ; l'ardeur de mon âme et de mes sentiments voudrait encore une autre passion avec celle-là, ou que du moins il nie fût permis à moi de vous aimer d'amour et de tous les nmours. » — Oh ! cela c'est le langage d'une femme

qui appartient à un homme ou qui lui a appartenu autant qu'on peut appartenir.

— Mais non ; ce peut être le langage d'une femme qui désire éperdument appartenir à un homme et qui ne lui appartient pas !

— Très juste ; mais si une grisette ou une courtisane peut écrire à un homme sans lui avoir appartenu : «Je veux vous aimer d'amour et de tous les amours ! » une femme d'une certaine condition sociale et du reste d"àme très élevée, comme était Madame Charles, ne l'écrit jamais que quand la faute a été commise. On ne dit à un homme : « Je veux être à vous tout entière », que quand on a été tout entière à lui. J'en réponds presque.

Ceux qui nous jurent que Madame Charles n'a pas été la maîtresse de Lamartine ne songent pas qu'ils la rabaissent en la montrant comme prononçant les paroles que je viens de citer sans avoir jamais été la maîtresse de Lamartine ; qu'ils la rabaissent en nous la présentant comme une femme sollicitant l'amour intégral d'un homme avant de l'avoir obtenu ; car il y a une très grande différence à solliciter cela sans l'avoir eu, ou à le solliciter quand déjà on vous l'a donné. Il me semble ainsi. Les dames sont priées d'en décider. Je doute peu qu'elles ne soient de mon opinion. — Et enfin remarquez la phrase : « Votre mère; vous m'avez donné ce nom alors que je croyais en mériter un plus tendre. » Je ne crois pas qu'il puisse y avoir un aveu plus net.

Voilà des faits qui, dans les textes que nous avons lus jusqu'à présent, sont assez précisément dans le sens de la version de l'amour coupable.

Je reconnais, comme je l'indiquais plus haut, que déjà il y a dans ce texte quelque chose en faveur de la version « non coupable ». Ce sont les trois dernières lignes : « Si vous êtes tellement dans le ciel que vous repoussiez la passion de la terre, je me tairai, Alphonse. J'en demanderai à Dieu la force, et il m'accordera de vous aimer en silence. » Ceci est d'une femme qui n'a jamais appartenu à l'homme à qui elle parle ; ou quia été à lui, mais qui sent qu'elle ne sera plus sienne. Je le reconnais, et il faudra que je m'explique là-dessus à la lin de cette enquête.

Le 2, au matin, Julie, soit a eu une conversation sur Graziella avec l'ami de Lamartine, Virieu ; soit, ce qui est plus vraisemblable, a réfléchi toute la nuit sur une conversation qu'elle a eue précédemment avec Yirieu au sujet de Graziella. Virieu lui a dit tranquillement : « Graziella ? Oui. C'était une bonne petite femme, très aimante et parfaitement médiocre. »

Julie s'est dit : « Et c'est de cette femme que Lamartine parle avec idolâtrie et qu'il met en plein ciel ! Alors, quand il me parle de la même façon, il n'en croit pas un mot, et je suis pour lui une bonne petite femme très médiocre. » Virieu, en croyant bien faire, avait fait la gaffe, ou si vous aimez mieux que je parle français, avait fait une maladresse. Ce qui eût rassuré une femme ordinaire avait donné l'éveil aune femme qui savait réfléchir. «Mais, s'était écriée, tout d'abord, Madame Charles, qui devait plus tard en penser plus long, elle est morte d'avoir été abandonnée par lui. » — « Oui, oui, avait repris Virieu en cherchant à se rattraper, elle était pleine de cœur. »

Sur quoi Julie, réfléchissant, ratiocinant et se torturant le cœur comme font toutes les femmes amoureuses, s'était dit : « Lamartine ne m'aime que comme il a aimé l'autre, » c'est-à-dire superficiellement, et de là la douloureuse lettre du (2 janvier

(matin) : « serait-il donc possible, Alphonse,

qu'Elvire (Graziella) fût une femme ordinaire et que vous l'eussiez aimée, que vous l'eussiez louée comme vous l'avez fait ? Si cela était, cher Alphonse, quel sort j'aurais devant moi ! Et moi aussi vous me louez, vous m'exaltez et vous m'aimez parce que vous me croyez un être supérieur ! Mais que l'illusion cesse, que quelqu'un déchire le voile, et que me resterat-il, si vous pouvez vous tromper ainsi dans vos jugements? Est-ce donc l'imagination qui s'enflamme chez vous, ô mon bien-aimé, et croyez-vous comme tant d'hommes le font, aux rêves de votre cœur jusqu'à ce que la raison les détruise? Si un jour, cher Alphonse, on allait vous dire de moi : « C'était une bonne femme, pleine de cœur, qui vous aimait», et que vous pussiez supporter cet éloge, est-ce que vous m'aimeriez encore ? Oh ! non ! sûrement [et] je ne voudrais plus que vous m'aimassiez ; ce serait vous rabaisser vous-même. Mais je vous le déclare, cher Alphonse, je ne pourrais pas supporter moimême un pareil éloge... Mon amour... est tel... que je ne pourrais souffrir qu'on en parlât légèrement. Je vous l'ai dit assez, cher ami, que je n'étais quune bonne femme, et qu'il ne fallait m'aimer que parce que je vous aime. Mais quand on aime comme moi, quand on aime comme Elvire (Graziella) et moi jusqu'à en mourir, n'est-on qu'une femme pleine

de cœur? Mais pourquoi mal interpréter ce mot ! Ce n'est pas vous, mon amour, qui l'avez dit. . . Combien mon cœur bat dans ma poitrine ; comme il brûle ! Comme il est à la fois [elle veut dire : comme le sentiment que j'ai pour vous est à la fois.. ] dans mon esprit, dans mon imagination et clans l'amour ardent qui m'enflamme !... » — Que peut-on induire de ce texte pour la question particulière qui nous occupe ? Peu de chose; ceci seulement que ce que j'ai cité est le langage d'une femme qui adore, qui souffre et qui craint. On peut adorer, souffrir et craindre avant la faute ou après la faute. Cependant : «... [ma passion] est à la fois dans mon esprit, dans mon imagination et dans l'amour ardent qui m'enflamme », indique et avoue l'amour de tête , l'amour de cœur et l'amour sensuel, ce me semble bien. Or, une femme n'avoue l'amour sensuel que quand elle en a donné des preuves. Avant, jamais. Sans conclure rien de très précis du texte précédent, il faut dire qu'il est plutôt pour la version « coupable » que pour la version contraire. Le soir môme, 2 janvier, nouvelle lettre de Julie. Elle a évidemment reçu dans la journée une lettre deLamartinequi ne pouvait pas être une réponse aux lettres de Julie du P'janvier au soir et du 2 au matin, et qui contenait des reproches relatifs à l'absence de lettres et à un refroidissement supposé. Julie est comme enivrée de douleur ; elle écrit : « Arrivez, arrivez, Alphonse, venez consoler votre mère. Je ne puis plus supporter vos cruels reproches, et l'idée déchirante que vous avez pu croire à un changement dans mes sentiments fait un tel effet sur moi que je ne suis plus maîtresse de ma raison. Pour vous prouver que

je vous aime par-dessus tout, injuste enfant, je serais capable de tout quitter dans le monde, d'aller me jeter à vos pieds et de vous dire : Disposez de moi, je suis votre esclave. Je me perds; mais je suis heureuse. Je vous ai tout sacrifié, réputation, honneur, état ; que m'importe ? Je vous prouve que je vous adore... Je trouverai bien toujours un abri pour ma tête, et quand il ne m'aimera plus un gazon pour la couvrir... Alphonse, Alphonse, plaignezmoi ; vous me mettez au désespoir. Me dire que je vous ai donné la fièvre, persister dans ce reproche de négligence et m'en parler de ce ton de reproche, c'est me déchirer l'âme ; et encore vous me refusez les moyens de me faire entendre, vous ne voulez plus que je vous écrive ; vous allez partir pour un lieu que vous me cachez, où vous ne voulez pas trouver une lettre, où vous croyez sûrement que je n'en adresserai pas. 0 Alphonse, ô mon fils, que vous a fait votre mère? Quelle idée en avez-vous... oh ! mon Dieu, prenez donc ma vie bien vite, et que cette horrible agonie ne se prolonge pas. Il a vu de la froideur dans mes lettres après avoir cru à ma négligence. L'un est vrai comme l'autre... Regardez-le, Alphonse, ce cœur que tu calomnies. Vois la plaie que tu lui as faite, vois-la saigner et accuse-moi après, si tu le peux. Hélas! faut-il donc que j'appelle à moi des témoignages étrangers ? En ai-je besoin, Alphonse ! Ne croyez-vous plus ce que je dis ? Hélas ! peut-être. Eh bien, faites parler votre ami. Je ne lui ai rien dit de l'amour que je sens, je ne l'ai pas osé. J'oserai peut-être le lui écrire. Mais s'il n'a pas vu queje vous aime, il n'a rien senti. J'avais presque la crainte que

ma douleur et ma joie parlassent trop haut... Ah ! crois donc que je t'aime, ange adoré, et ne crains que l'excès d'une passion que je ne puis plus modérer. C'est ma vie que mon amour. Il ne dépend pas de toimême de me séparer de lui, mais d'elle. Ah ! quand tu voudras, dis-moi que je ne t'aime plus, dis-le pour cesser de m'aimer et pour le faire sans reproche, et tu verras !... Ah ! mon ami, je vous pardonne tout ; mais je souffre, et quel noir horizon couvre à mes yeux l'avenir ! Enfin je sais mourir !... La nuit est passée. Je ne vous dis pas de quelle manière. Qu'importe la douleur? Quand elle ne tue pas, elle n'est pas assez forte. Je ne fais plus de cas que de celle qui détruit l'existence. Que la mienne est affreuse, cher Alphonse ! Vous devriez m'en délivrer par pitié. . . Tant que j'ai pu croire qu'en me résignant à vivre je vous faisais du bien, j'ai pu aller jusqu'à aimer la vie ; mais à présent, Alphonse, que vous ne croyez plus à l'amour de votre mère, elle va cesser de vous être nécessaire, et alors mon sort est tracé. Vous n'exigerez pas qu'elle demeure en ce monde pour se nourrir de larmes. Vous n'avez pas de soupçons, dites-vous, mais vous n'avez pas de confiance ; n'estce pas la même chose ? Si, parce qu'une lettre est arrivée trop lard à la poste, ou que m'étant pénétrée de l'idée que je ne puis être que votre mère, j'ai contraint mon âme à cacher le feu qui la brûle, vous m'avez supposé une froideur impossible, que puis-je faire pour empêcher que les mêmes pensées vous reviennent et qu'elles nous torturent tousles deux ? Ah ! cher enfant, avez-vous pu le dire, qu'au reste vous souhaitiez ce refroidissement et que vous ne

m'en aimiez que plus ? Si vous aviez joui de toute votre raison en écrivant cette lettre, je vous demanderais de n'adopter que des possibilités et de ne jamais me dire : « Je vous aimerai davantage quand vous ne m'aimerez plus et que vous serez devenue une femme aussi sèche que je vous ai crue tendre et sensible... Je crois vous l'avoir déjà dit, je ne comprendrai jamais que le bonheur que vous me souhaiteriez hors de vous soit une preuve d'amour. Mon amour à moi, c'est ma vie... Hélas ! pourquoi donc une seule plainte fait-elle sur moi tant d'impression qu'elle éloigne jusqu'au souvenir du bonheur que je vous ai dû jusqu'ici ? C'est que mon âme est faite pour la douleur, qu'elle est à peine accessible à la joie, et que le bonheur ne me parait que comme une ombre qui s'évanouit. Ah ! pourtant, mon amour, que je suis coupable ! J'oublie les biens si réels que je vous dois pour ne m'occuper que des craintes que peut-être vous n'avez accueillies qu'un moment et que vous avez [peut-être déjà] repoussées. Ah ! mon ange, pardonne. Je ne suis pas ingrate, crois-le bien ; mais je redoute plus que la mort de perdre mon Alphonse ! Ah ! qu'il me reste, cet ange chéri, ce fils adoré ! qu'il dispose de moi, à quelque titre que ce soit ; et je suis à lui. »

Que faut-il conclure au sujet de la question qui nous occupe du texte de cette dernière lettre ? Presque rien, et je l'ai reproduite surtout pour le plaisir de la reproduire. Cependant on en peut détacher deux phrases, deux seulement, l'une qui sera pour la version « coupable » et l'autre pour la version « non coupable ». Voilà de l'impartialité

Ce n'est pas moi qui suis impartial, ce sont les textes qui se distribuent d'eux-mêmes des deux côtés de la balance, à quoi je ne peux rien du tout : « Si parce que m'étant pénétrée de cette idée que je ne puis être que votre mère, j'ai contraint mon âme à cacher le feu qui la brûle... » est dans le sens de la version « coupable », oui, de la version coupable, si l'on se souvient que c'est Lamartime qui a inventé cet «amour maternel » et cet « amour filial ». Puisque c'est lui qui l'a inventé, Madame Charles en disant qu'elle a tâché, et du reste en vain, de se pénétrer de cette idée, avoue l'amour sensuel, et nous rentrons dans cette mienne théorie qu'une femme n'avoue l'amour sensuel qu'après la faute, et donc cette phrase tendrait à prouver qu'il y a eu faute.

L'autre phrase est la plus forte, encore qu'elle ne soit pas de force bien grande, mais enfin elle est la plus forte de toute la correspondance dans le sens de la version « non coupable », c'est la dernière de la lettre, et c'est parce qu'elle est la dernière : « Qu'il dispose de moi, à quelque titre que ce soit, et je suis à lui. » Ah ! il n'y a pas à dire, ceci est le langage d'une femme qui ne s'est pas donnée : « Je vous aimerai comme vousvoudrez, disposez de moi, je suis à vous » ; ce sont les mots que prononce la femme qui n'a pas cédé et qui cède.

On me dira que ce peut être les mots d'une femme qui s'est donnée, qui s'est reprise et qui se soumet à nouveau. Oui, mais c'est plus compliqué, c'est plus rare aussi ; c'est plus exceptionnel, et il me semble que dans ce cas on s'exprimerait sans doute d'une autre façon, d'une façon un peu différente.

Que vous en semble ? Ce texte est à retenir pour le moment où nous en serons à nous attacher particulièrement à la version « non coupable ». Provisoirement il fait sur moi beaucoup d'impression.

La cinquième lettre est le testament sentimental de Madame Charles. Il a été écrit sur son lit de mort, trente-huit jours avant qu'elle expirât. Madame Charles, à la vérité, ne croyait pas mourir sitôt. Mais elle enterrait son amour, étant revenue, je ne dis pas à des sentiments religieux qu'il me semble qu'elle avait toujours eus, mais à la pratique de la religion catholique. Dans cette lettre elle dit : «... J'envisage pourtant un terme à cet état, et je crois qu'après de longues souffrances je vivrai Je vivrai pour expier. C'est par là seulement que je puis devenir digne des grâces immenses que Dieu m'a faites. Je ne sais si vous savez qu'elles ont été sans bornes. J'ai été administrée, et, après avoir reçu le sacrement que dans sa bonté il a institué pour soulager les mourants, Dieu lui-même s'est donné à moi. Vous comprenez quels devoirs m'imposent d'aussi grands bienfaits ! Ils seront tous remplis, les sacrifices ne me coûteront rien : ils sont faits, et je sens à la paix de l'âme qui résulte de mes résolutions que le bonheur aussi pourrait bien se trouver dans cette route du devoirqu'on croit à tort si pénible. J'ai reçu toutes vos lettres. Qu'à présent, cher ami, elles puissent être lues par tout le monde. Je ne puis en recevoir d'autres, et je ne le désire même pas. Vous ne répondrez pas à celle-ci. Je ne suis pas censée écrire; mais je craignais vos inquiétudes, et je suis

sûre que Dieu trouve bon que je calme les sollicitudes d'un enfant qui aime trop sa mère. Il sait que cet enfant est vertueux. Il permet que j'en fasse un ami. Oh ! qu'il est bon ce Dieu d'ineffable bonté ! Et sa religion, qu'elle est douce, consolante et sublime quand elle verse sur le pécheur ses trésors d'indulgence!... Envoyez-moi YOde aux Français, et tout ce que vous me faites attendre si longtemps d'Aix et d'ailleurs. [Le Lac était fait. La pauvre femme ne l'a pas lu. On peut dire du reste que c'est une délicatesse de la part de Lamartine de ne le lui avoir pas envoyé dans l'état où elle était... Peut-être...] Oh! que j'ai cru ne plus vous revoir... Tout m'était égal alors, et je retombe dans mes inquiétudes sur vous. Soignez-vous, ne venez pas. Gela vaut mieux, je le pense... Adieu, mon ami, je vous aime comme une bonne et tendre mère toujours... »

Cette lettre, qui tirerait des .larmes des pierres — mon Dieu, quel crime (littéraire) c'est à Lamartine de n'avoir conservé que cinq lettres de Madame Charles, alors qu'il en a possédé peut-être des centaines ! — est très favorable à ceux qui « plaident coupable » au nom de Madame Charles. Il semble qu'elle y avoue. Elle dit qu'elle vivra pour expier. C'est elle qui souligne ces deux mots qui étaient dans le poème de l'Immortalité à elle envoyé par Lamartine (1). Elle faisait allusion aux lettres qui ne pourraient pas être lues de tout le monde, que Lamartine lui a envoyées et qu'il pourrait lui envoyer encore et qu'il ne doit plus lui envoyer. Elle dit que Dieu

(1) L.' Immortalité a été abrégée depuis : pour expier n'y esl plus.

permet qu'elle fasse de Lamartine un ami, ce qui est assez proclamer qu'il était autre chose auparavant. Cette lettre ne laisse aucun doute à M. Doumic sur la nature des relations entre Madame Charles et M. de Lamartine, et j'avoue qu'il est assez difficile qu'elle en laisse à quelqu'un.

Je passe maintenant à l'examen des arguments de ceux qui ne croient pas à la culpabilité de Madame Charles, et je n'en omettrai aucun, non plus qu'aucun des textes sur lesquels ils s'appuient.

Quand je dis: « ceux qui... », à la vérité, je n'en connais qu'un, mais il est considérable ; il est convaincu; il est ardent; il est indigné contre M. Doumic, et certainement il y aurait injustice à ne pas suivre très attentivement tout ce qu'il dit sur ce sujet.

M. Séché est absolument convaincu — et il « n'en saurait douter un instant » — que « le lien » entre Lamartine et Madame Charles « fut purement platonique, malgré certaines apparences contraires ».

Il s'appuie d'abord sur Raphaël, sans prétendre du reste que Raphaël soit article de foi, mais enfin, plus il va, dit-il, plus il se convainc qu'il y a beaucoup de vrai dans Raphaël.

Quand on sait, comme M. Séché le sait bien luimême, à quel point Lamartine s'invente toutes les fois qu'il se raconte, on doit tout simplement biffer Raphaël comme document. Raphaël a été écrit trente et un ans après les événements dont il s'agit. Il a été fait de souvenirs anciens mêlés de pensées et d'idées toutes récentes. Vous vous rappelez ce

que Sainte-Beuve en dit à Juste Olivier le 2 mars 1849: « On m'a assuré que dans le eadre de Raphaël, sous prétexte de peindre Elvire, Lamartine n'a fait autre chose que de prêter à celle-ci les conversations de l'hiver dernierqu'il a eues avec Mme d'Agout, un peu athée et panthéiste, vous le savez. C'est bien cela : un canevas de vingt ans et pour broderie des pensées de cinquante (lisez vingt-sept et cinquantehuit). Composez donc un charme avec un tel assortiment. »

Ce mot de Sainte-Beuve, toujours si bien informé, se trouve absolument confirmé par les lettres de Madame Charles que vous venez de lire en partie, où Madame Charles ne se montre ni panthéiste ni athée, mais déiste ardente, tout simplement, pour finir par devenir chrétienne, ce que déjà, avant sa dernière maladie, elle n'était vraiment pas loin d'être. Bemarquez que ces sentiments religieux que Madame Charles avait évidemment dès 1816, Lamartine les lui attribue, dès 1817, dans son poème de Y Immortalité. 11 lui fait dire, à elle, à Elvire:

s Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple ! L'esprit te voit partout quand notre œil te contemple ; De tes perfections qu il cherche à concevoir, Ce monde est le reflet, l'image, le miroir ; Le jour est ton regard, la beauté ton sourire ; Partout le cœur t'adore et l'âme te respire : Eternel, infini, tout-puissant et tout hou. Ces vastes attributs n'épuisent pas ton nom ; Et l'esprit, accablé sous ta sublime essence, Célèbre ta grandeur jusque dans ton silence. Et cependant, ô Dieu, par ta sublime loi, Cet esprit abattu s'élance encore à toi,

Et sentant que l'amour est la fin de son être, Impatient d'aimer, brûle de te connaître. » Tu disais ; et nos cœurs unissaient leurs soupirs Vers cet être inconnu cm'attestaient nos désirs : A genoux devant lui, l'aimant dans ses ouvrages, Et 1 aurore et le soir lui portaient nos hommages, Et nos yeux enivrés contemplaient tour à tour La terre notre exil et le ciel son séjour.

11 n'y a rien là, pour autant que je m'y connaisse, ni qui sente le panthéiste ni qui sente l'athée. Il y a donc contradiction absolue entre l'Elvire telle que Lamartine l'a peinte dans Raphaël, pure fille du xvme siècle le plus négateur, et l'Elvire telle qu'elle se peint elle-même dans ses lettres et telle que Lamartine lui-même l'a peinte en 1817.

J'en conclus que comme valeur documentaire Raphaël est nul. Il ne faut ni en tenir compte normalement, ni en tenir compte à contre-fil. Il faut simplement ne pas s'en occuper du tout. Occuponsnous d'autre chose. Revenons aux textes de 1816-

M. Séché tire un premier argument de cet «amourfilial-amour-maternel » dont est pleine la correspondance de Madame Charles, et qui, par parenthèse, est extrêmement désobligeant. M. Séché dit avec raison qu'il n'y faut pas voir un souvenir de Jean- Jacques Rousseau et de Mme de Warens. C'est mon avis. Donc il n'y faut voir que la vérité, c'est à savoir que Madame Charles n'était pour Lamartine qu'une sœur aînée.

Ce serait vrai, si, comme je l'ai déjà dit, c'était Madame Charles qui eût inventé cette fiction ou

cette convention ; mais c'est Lamartine, comme le texte que j'ai cité le prouve absolument. Dès lors, c'est très différent. Cela prouve que Lamartine, à un moment donné, qu'il est impossible de fixer, mais qui se place entre les scènes du lac et le retour à Paris, aura dit à Madame Charles : « Vous ne serez que ma mère, je ne serai que votre enfant », à quoi la pauvre femme, qui, vous l'avez assez vu par ce qu'elle écrit, a toujours désiré passionnément un tout autre amour, aura répondu : « oui », ce qui n'empêcherait nullement qu'auparavant et plus tard, Lamartine eût été l'amant de Madame Charles.

Second argument de M. Séché, qu'il donne en s'excusant de le fournir, en quoi il a bien tort ; car il est assez fort. Combien de temps Lamartine et Madame Charles se sont-ils vus à Aix ? Trois semaines au plus. Ils se sont connus fin août, elle est partie le 15 septembre. (Il est vrai qu'il l'a accompagnée ; mais deux ou trois jours au plus.) Or, en trois semaines, a-t-on le temps de devenir amants ?

Je vous vois sourire ; mais vraiment je ne souris, moi, qu'à moitié. L'argument a sa valeur. Il est certain que d'ordinaire il faut plus longtemps. Il est certain aussi que moins de temps suffit. Je ne dirai pas le contraire. Mais enfin l'argument est sérieux. Il ne m'étonnerait nullement que Lamartine et Madame Charles n'eussent point été amants à Aix, ne l'eussent point été en septembre LSI G, quand ils se séparèrent, soit à Màcon, soit quelque part entre M à ci» n et Paris.

Contre cette hypothèse hardie il y a les deux

strophes du Lac primitif. Ah ! sans doute ! elles sont difficiles à écarter du débat les deux strophes du Lac primitif; mais enfin tout au moins il n'était pas oiseux d'appeler l'attention sur le temps très court des relations de Lamartine et de Madame Charles autour du lac (1).

Troisième argument de M. Séché. Il s'appuie sur le texte suivant de la lettre de Madame Charles du 2 janvier (soir) : « Vous voyez mon cœur, vous, mon Dieu, et vous vous plaignez qu'il n'est pas à vous, mais à lui, et si vous pardonnez, c'est que vous le reconnaissez pour la plus angélique de vos créations ; c'est que vous voyez en lui l'âme la plus noble que vous avez créée. Oh ! laissez-moi l'adorer à jamais ; mais si je puis vous invoquer après vous avoir demandé de ne pas exiger que je me sépare de cette moitié de moi-même, mille fois plus chère que l'autre, faites qu'il me voie telle que je suis ; je n'implore de lui que cette justice. »

Que prouve ce texte ? Que Madame Charles a des sentiments religieux; sans doute ; et qu'elle adore Lamartine; sans doute ; mais rien de plus. Comment l'adore-t-elle ? Le texte n'en dit rien du tout.

— Si bien ! parce que si son amour n'était pas pur, elle ne supposerait pas que Dieu put lui pardonner et n'oserait pas mêler Dieu à pareille affaire.

— Argument assez respectable ; mais très faible,

(1) Cet argument, qui est le seul, parmi tous ceux de M. Séché, qui ait fait sur moi quelque impression, a été ruiné depuis. D'un document que M. Doumic a trouvé à Saint-Point, il résulte que Lamartine et Madame Charles étaient encore à Aix le 20 octobre 1816. La chose est hors de doute. — Voir la Revue Latine du 25 juillet et du 25 août 1900.

insuffisant au moins. C'est Joubert, je crois, quia dit ce mot qui n'est pas seulement spirituel : « Les femmes croient permis tout ce qu'elles osent. » Atténuons ; disons : « Les femmes croient excusable tout ce qu'elles osent. » Madame Charles a pu très bien être la maîtresse de Lamartine et supposer que Dieu lui pardonne. Il y a des suppositions plus fortes que celles-ci. Et ce texte, que, du reste, M. Séché a raison de prendre pour lui, est de faible poids mis en balance avec d'autres, cités plus haut, qui sont bien sensiblement contre sa thèse.

Quatrième argument de M. Séché : Lamartine n'a jamais parlé de son amour pour Madame Charles que comme d'un amour absolument pur. Dans le Temple il dit : « Mon amour, aussi pur que l'objet à qui je l'ai juré, » etc. — Dans Raphaël. . — Dans Lamartine peint par lui-même : « Ma vie retirée, mon silence enveloppé de mystère, leur laissait-il deviner [âmes parents] un attachement dont ils ne pouvaient connaître la pureté. » — Dans son étude sur Musset : « J'aimais avec la plus pure ferveur de l'innocence passionnée une personne angélique d'âme et de forme qui me semblait descendre du ciel pour m'y faire lever à jamais les yeux quand elle y remonterait avec moi. » — A M. de Virieu : « Après ce que j'ai vu d'un ange, ce n'est pas à moi à me plaindre de Dieu.» [Voilà qui prouve quelque chose !] Etc., etc.

Eh bien ! oui, Lamartine n'a jamais parlé de son amour pour Madame Charles que comme de l'amour le plus immatériel qui ait jamais été vu sur la terre. Mais est-ce qu'il y a quelqu'un au monde (sauf Sainte-Beuve) qui parle de ses anciennes amours

autrement ? « Ne voyez-vous pas, pourrait-on dire à M. Séché, que Lamartine quand il écrit pour lui, dit les choses comme elles sont (strophes du Lac primitif), puis, quand il écrit à d'autres ou quand il publie, efface tout ce qui serait la déclaration et l'affichage d'un amour coupable, et présente, comme nous ferions tous, comme vous le feriez vous-même, son ancienne tendresse comme parfaitement innocente? 11 ne peut pas faire autrement, d'abord et simplement parce qu'il est un honnête homme ; ensuite parce que M. Charles vit, parce que les anciens amis de Madame Charles vivent, et parce que lui, Lamartine, est marié. Le voyez-vous, du vivant de M. Charles, du vivant de M. de Bonald, du vivant de Madame de Lamartine, publiant deux strophes du Lac qui disent aussi nettement qu'on peut le souhaiter ou le craindre : e Madame Charles a été ma maîtresse » ? Non, mais, voyez-vous cela? Il est clair comme le jour qu'à partir de la mort de Madame Charles, Lamartine a expurgé ses écrits antérieurs de tout ce qui pouvait donner à croire qu'il avait été l'amant de Madame Charles, et s'est juré de ne parler et écrire d'elle dorénavant que comme d'une femme impeccable. Il le voulait, et du reste il ne pouvait pas agir d'autre sorte. De là le Lac expurgé, de là le Temple expurgé aussi, très probablement ; car Lamartine dit que cette pièce était beaucoup plus longue. De là, peut-être, l'Immortalité expurgée aussi ; de là Raphaël, et de là toutes les autres confidences maintenues sévèrement dans les limites infranchissables de cette règle.

Les raisonnements de M. Séché ici deviennent

bouffons. Ils tournent tous contre lui. Par exemple, après avoir cité le passage du Temple relatif à l'amour pur de Lamartine pour Madame Charles, il renvoie au Commentaire du Temple par Lamartine. Or, précisément, qu'est-ce qu'on lit dans ce Commentaire ? Ceci: «En sortant de ce recueillement... j'écrivis cette méditation. Elle était beaucoup plus longue. J'en retranchai la moitié à l'impression. La piété amoureuse a deux pudeurs : celle de l'amour et celle de la religion. Je n'osai pas les profaner. » Ce qui laisserait à supposer que dans le Temple il y avait des vers, compromettants pour la mémoire de Madame Charles, que Lamartine a supprimés. C'est, du moins cela, plutôt que le contraire de cela, on en conviendra, que le Commentaire laisse à supposer. Et c'est à ce commentaire qui plutôt ébranle sa thèse qu'il ne la soutient, que M. Séché renvoie? Il faut être très convaincu pour être aussi maladroit. M. Séché est aussi convaincu que possible.

De môme, il dit quelque part qu'il caresse cette idée que c'est pour authentiquer Raphaël que Lamartine a conservé les cinq lettres de Julie que nous venons d'étudier. Et d'une part, rien plus que ces cinq lettres de Madame Charles ne montre Julie sous un tout autre jour que Raphaël, rien ne dément plus Raphaël que ces cinq lettres de Julie; d'autre part, si M. Séché veut dire seulement que Lamartine a conservé ces cinq lettres pour prouver à la postérité l'innocence de Madame Charles, Lamartine aurait eu un peu tort, premièrement de conserver cinq lettres qui tendent plutôt à montrer Madame Charles coupable, secondement de ne con-

server que ces cinq lettres sur cent, ce qui laisse à croire qu'il a détruit les autres comme beaucoup plus compromettantes que celles-ci ; et alors à quel pointles autres devaient donc être compromettantes, je vous laisse à le calculer !

La vérité pour moi, c'est que Lamartine, très étourdi, n'avait tout simplement conservé que celles-ci ; ou que Lamartine avait conservé celles-ci comme tout particulièrement belles et tout particulièrement touchantes, ce qu'elles sont.

Mais il reste quelque chose de la supposition que je faisais tout à l'heure: car Lamartine a dit luimême qu'il avait anéanti les lettres de Madame Charles par prudence. M. Hyde de Neuville s'étant trouvé, par suite de diverses circonstances restées obscures, en possessiond'unelettrede Madame Charles à Lamartine, la lui fit parvenir, en 1834. Lamartine le remercia en lui disant • « La main qui a écrit ces lignes est depuis longtemps en poussière, et l'âme céleste qui les a inspirées et senties est dans une région où rien de ce bas monde ne peut l'atteindre, hors le souvenir et le culte de celui qu'elle a aimé. Une partie de vos craintes obligeantes est donc sans objet ; mais je ne suis pas moins pénétré de reconnaissance et de sensibilité pour l'intention qui les a inspirées et pour l'inappréciable présent que vous m'avez restitué dans ces pages. Je ne puis comprendre comment elles ont été dérobées et recueillies parmi un grand nombre de lettres de la même main que j'ai sacrifiées à des devoirs de prudence et que je croyais anéanties... » — Ne sollicitons pas plus qu'il ne faut ce texte : « Sacrifiées à des devoirs

de prudence. » En atténuant le sens plutôt qu'en l'exagérant, il reste cependant qu'il signifie : « J'avais beaucoup de lettres de Madame Charles qu'il était imprudent(pour moi ou pour sa mémoire) de garder. Je n'ai conservé que les moins compromettantes. » Or, si les lettres de Julie que nous lisons en ce moment sont les moins probantes contre elle de toutes celles qu'elle a écrites... oh ! oh! qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ?

Autres arguments de M. Séché. Lamartine a donné à sa fille le nom de Julie. Il ne le lui aurait pas donné, tant l'indélicatesse eût été grande, si Madame Charles avait été sa maîtresse. Voilà un argument qui, lui, a de la délicatesse. Oui, j'aimerais autant, même si l'amour de Lamartine pour Madame Charles eût été platonique, qu'il n'eût pas donné à la fille de sa femme un nom rappelant des amours antérieures. Il faut cependant observer que la mort peut être considérée comme sanctifiant tout ; que Madame Charles est morte, dans quels sentiments vous le savez ; qu'à partir de décembre 1817 elle est pour Lamartine une martyre, « un martyr », comme il a dit avec un singulier à- propos pour marquer (ou marquant sans y songer) que toute idée de sexe a disparu, et que, morte, Julie n'est plus qu'une âme. En me plaçant dans cet état d'esprit, que l'on peut trouver beau, je ne suis pas absolument scandalisé, quoi que j'aie dit plus haut et sans l'effacer, de ce nom de Julie donné par Lamartine à sa fille.

M. Séché dit encore : « Il est deux choses qu'on ne me fera jamais accepter: la première, c'est que

le confesseur de Julie, du moment qu'elle faisait sa paix avec Dieu, ne lui ait pas imposé le devoir et la pénitence de rompre entièrement avec Lamartine si elle avait eu quelque faiblesse à se reprocher... » (Allusion à ces mots de la dernière lettre de Madame Charles, très explicites sous leur forme voilée : « Dieu permet que je fasse de vous un ami. » En traduisant par: « mon confesseur a permis que je vous conservasse comme ami », M. Séché traduit très bien.) — Je ne me donnerai pas le ridicule de prétendre savoir ce qu'un confesseur peut ou ne doit pas accorder en pareil cas. Je dirai seulement qu'il ne me paraît pas excessif de permettre à une femme qui se repent, dont le repentir est certain, dont la résolution est ferme, et ajoutons, hélas, dont la mort est proche, de s'arrêter à l'idée de conserver comme ami l'objet de ses anciennes faiblesses. Cela me parait de la charité. Le contraire me paraîtrait dur. Mais M. Séché est janséniste, et moi je ne suis qu'un pécheur. Cela fait de grandes différences. Enfin, je ne donne que mon impression.

Mais il faut bien que j'ajoute que c'est aussi celle de Lamartine lui-même. Sur cette dernière lettre de son amie, il a fait la réflexion suivante (Lamartine peint par lui-même) : « Cette lettre écrite pendant la dernière nuit d'une longue et douce agonie... était un suprême adieu. Elle s'y félicitait de la bonté divine dont le prêtre avait été l'interprète, et qui, en lui pardonnant V attachement trop exclusif qii 'elle avait nourri sur la terre, lui permettait de le continuer en le sanctifiant , dans le cas où elle recouvrerait la vie. » S'il est possible de dire plus nettement, en

termes honnêtes et respectueux, que Madame Charles a avoué au prêtre qu'elle avait été la maîtresse de Lamartine, et que le prêtre lui a permis, si elle survivait, de conserver Lamartine comme ami, je ne sais plus lire une ligne écrite en langue française.

Naturellement M. Séché est un peu gêné par le: « Je vivrai pour expier » de la dernière lettre de Madame Charles. Lamartine, dans son Immortalité, l'ayant employé dans le sens général, dans le sens philosophique et théologique (c'est vrai), M. Séché assure que Madame Charles l'emploie, en sa dernière lettre, en sa lettre de quasi agonie, en sa lettre toute personnelle, exactement dans le même sens. En vérité, c'est de la puérilité. Voyez-vous Madame Charles, sur son lit de mort, dans une lettre — vous l'avez lue — où elle ne songe qu'à dire adieu à son ami, ou bien, si elle doit survivre, qu'à lui dire comment désormais elle veut vivre et dans quels rapports avec lui, faisant de la philosophie générale et de la théologie ! Je ne crois pas devoir insister. Madame Charles, se repentant de ses fautes, dit : «j'expierai », et voilà tout, et donc c'est qu'elle a quelque chose à expier.

11 ne faudrait pas pourtant que la faiblesse lamentable des arguments employés à soutenir une cause nous la fit trop considérer comme indéfendable. Le plaidoyer peut, être ridicule et la cause bonne. Malgré le tort que M. Séché a fait à Madame Charles, en la protégeant, Madame Charles peut avoir été innocente. Tout porte à croire qu'elle ne l'a pas été, tout ; mais rien ne prouve absolument qu'elle a été coupable. Toutes les expressions dont elle se sert

dans ses quatre premières lettres pour exprimer l'amour le plus intégral qui ait jamais été, peuvent avoir été employées, par une femme exaltée, pour exprimer un amour qui n'a pas été et qui ne devait pas aller jusqu'aux derniers engagements. Toutes les expressions par lesquelles, dans sa dernière lettre, elle avoue, en les regrettant, des faiblesses qu'elle fait entendre comme ayant été complètes, peuvent fort bien avoir été employées, par une femme aussi exaltée dans le repentir que dans la passion, pour exprimer et pour regretter un simple sentiment qui n'était pas conforme au devoir. Cela n'est pas probable, vu l'époque, surtout ; mais cela n'est pas impossible. En conscience, je ne puis pas dire que je sois sûr d'une conclusion dans l'affaire Lamartine-Julie.

Comment j'imagine les choses, après cette étude très approfondie, je ne me ferai pas prier pour le dire.

Les lettres I et V de Madame Charles sont : la première, une explosion de joie éperdue, l'homme aimé étant retrouvé après deux mois d'absence ; la cinquième, un congé définitif donné à l'amant ou à l'amoureux et une protestation de fidélité à l'ami. Ecartons pour le moment ces deux lettres-ci.

Les lettres II, III, IV, les lettres que j'appellerai du 2 janvier, la première ayant été écrite dans la nuit du 1er au 2, la seconde le 2 au matin, et la troisième le 2 au soir, les « lettres du 2janvierl817 » sont l'histoire tronquée d'une brouille, d'un dépit amoureux, d'une bouderie de Lamartine et d'un désespoir passager de Madame Charles. Après l'explosion de joie du 25 décembre 1816, il y a

eu « quelque chose », je ne sais quoi, qui a blessé Lamartine et qui lui a inspirédes paroles et des lettres (ou une lettre) dures. On devine même à peu près ce que c'est, par les textes. Lamartine a parlé de froideur ; Madame Charles parle de contrainte. Surveillée, observée au moins, ou se croyant observée, elle a, devant témoins, paru froide ou distraite à Lamartine; ne disposant pas de tout son temps, elle n'a pu écrire à Lamartine aussi souvent qu'il aurait désiré ; et, forcée quelquefois de lui écrire devant témoins (ou témoin), ses lettres ont toute la gêne qu'une présence importune communique toujours. — Bref, comme il arrive nécessairement dans ces circonstances, la femme qu'a trouvée Lamartine à Paris fin décembre 1816 n'était pas la même que la femme qu'il avait connue à Aix deux mois avant. Cela se produit toutes les fois qu'on a connu une femme loin des siens et qu'on la retrouve « dans son cadre », dans sa maison, au milieu de son monde. Il n'est personne qui n'ait fait cette expérience. Il y a une bonne comédie de M. Pierre Wolff sur ce sujet : le Cadre. C'est précisément ce qui explique que ce dissentiment se soit produit si vite. Ils sont au comble du bonheur le 25. Le 2 du mois suivant ils sont brouillés. C'est justement pour cela. Lamartine n'a pas pris encore l'habitude de voir Julie dans son nouveau cadre. Ajoutez à cela qu'il a eu la sottise de lui laisser lire des vers écrits pour uneautre femme. Que de choses en ces cinq jours qui expliquent très bien la révolution sentimentale du 2 janvier !

Plus tard, touché par les lettres du 2 janvier et celles qui ont dû suivre, Lamartine est revenu, il

s'est habitué au cadre et il est resté auprès de Mme Charles aussi longtemps qu'il a pu, jusqu'à la fin d'avril.

Voilà l'épisode du 2 janvier élucidé, selon ce que j'imagine.

Et surtout le roman, depuis la fin d'août 1816 jusqu'au 18 décembre 1817, qu'est-ce que j'imagine encore ? Ceci :

Trois hypothèses.

Première hypothèse : Lamartine et Madame Charles se sont rencontrés à Aix fin août 1816. Ils se sont plu extrêmement. Ils ont beaucoup causé de philosophie religieuse et de haute sentimentalité. Ils sont devenus amants après une promenade nocturne en bateau sur le lac du Bourget. Piappelée par son mari souffrant, Madame Charles est partie pour Paris à la fin d'octobre. — Avant de quitter son amant, elle lui a fait entendre qu'ils ne pourraient plus être à Paris ce qu'ils avaient été à Aix, qu'elle rentrait sous le joug des devoirs un instant oubliés. Lamartine, piqué peut-être, lui a répondu qu'il lui suffisait d'être son enfant, comme sans doute elle l'avait appelé déjà, étant plus âgée que lui ; et de là cette convention d'amour filial et d'amour maternel qui règne dans les lettres de Madame Charles; mais dans des lettres, remarquez-le, qui représentent d'une part huit jours de toute l'histoire des deux amis, d'autre part, l'état d'âme de Julie mourante. — Lamartine rejoint Madame Charles le 25 décembre. Après une grande joie et un court malentendu, Lamartine et Madame Charles ont repris leurs relations jusqu'à la fin d'avril. — Lamartine est rentré

à Saint-Point. Il a bientôt reçu de mauvaises nouvelles de la santé de Madame Charles. Il a été très attristé. Il a écrit Y Immortalité, le Temple, ['Isolement. Il a été à Aix où il espérait que Madame Charles pourrait venir. Il a appris qu'elle ne viendrait pas. Il a écrit \eLac. Ilavoulualler àParis (ou à Yirotlay) pour revoir Madame Charles, comme on l'apprend par ce mot de Madame Charles : « Ne venez pas ; cela vaut mieux. » Madame Charles l'en a dissuadé, antérieurement même, sans doute, à la lettre du 10 novembre. Il n'est pas venu. Il a appris sa mort, avec détails, par Virieu et par le docteur Allain. Il a écrit le Crucifix. — A partir de la mort de son amie, Lamartine, comme il était de « toute prudence » et de toute convenance, n'a parlé ou écrit de Madame Charles que comme d'une amie toute spirituelle, et a effacé de ses écrits antérieurs tout ce qui aurait pu donner ou suggérer une idée autre.

Cette première hypothèse est extrêmement conforme à la plupart des textes. Elle n'est contredite formellement par aucun.

Seconde hypothèse, pour laquelle j'ai peut-être une secrète préférence. LamartineetMadameCharles n'ont pas été amants à Aix en Août-Octobre 1816. Dans cette hypothèse, la convention de l'amour filial s'explique mieux encore que dans l'hypothèse précédente. Lamartine est venu à Paris, après des prodiges de diplomatie, fin décembre 1810, pour être l'amant de Madame Charles. Il l'a trouvée ravie de le revoir ; mais moins pressée qu'il n'aurait voulu de céder à ses dernières instances. De là orage, l'orage du "2 janvier. Madame Charles, tête perdue,

comme on a pu voir par les textes, a rappelé Lamartine et l'a aimé « à quelque titre qu'il ait voulu l'être ». — Le reste comme dans l'hypothèse précédente.

Cette seconde hypothèse est appuyée de quelques textes de Madame Charles que j'ai diligemment soulignés et fait ohserver de près par avance. Elle est absolument contredite par les deux strophes du Lac primitif, plus tard retranchées. Mais il est possible que Lamartine ayant été l'amant de Madame Charles en 1817 se soit représenté comme amant de Madame Charles en septembre ou octobre 1816, et ait comme antidaté son succès pour l'effet d'ensemble de sa pièce. L'anachronisme serait véniel.

Troisième hypothèse : Lamartine et Madame Charles n'ont jamais été amants. Cette hypothèse n'a pour elle que les textes des Lettres de Lamartine à Mademoiselle de Canonges, à laquelle il ne pouvait guère dire : « Vous savez, je suis l'amant de Madame Charles » ; et les textes postérieurs à la mort de Madame Charles, lesquels devaient être tous respectueux de sa mort, et, par conséquent, s'il y avait eu faute, faux.

Cette hypothèse a contre elle : 1° Les deux strophes du Lac primitif. J'ai cru tout à l'heure Lamartine capable de se représenter comme amant de Madame Charles à une époque où il ne l'était point ; mais de le supposer capable de se représenter comme amant de Madame Charles sans l'avoir jamais été, c'est ce que je ne puis pas faire. 2° Tout le texte des lettres de Madame Charles, sauf quelques passages qui permettent un léger doute. 3° Le

fait que Lamartine a remanié, après la mort de Madame Charles, les écrits où il avait parlé d'elle pour lui et seul à seul avec lui-même. 4° Le fait qu'il a détruit « par prudence » les dix-neuf vingtièmes probablement des lettres qu'il avait reçues d'elle.

Cette troisième hypothèse a donc beaucoup contre elle. Pour elle, comme il appert de ma discussion avec M. Séché, elle n'a quasi rien.

Et je persiste à dire que, cependant, il est à la rigueur possible qu'elle soit le vrai.

Mon sujet est épuisé, j'ajoute cependant en postscriptum qu'on ne saurait exagérer l'importance qu'a eue dans la vie intellectuelle de Lamartine l'épisode d'Elvire. Ici M. Doumic et M. Séché sont d'accord. L'épisode d'Elvire a créé Lamartine, et vous entendez bien que je veux dire qu'il a dégagé ce que Lamartine contenait en lui et qui peut-être n'aurait jamais éclaté, tout au moins aurait tardé à sortir. Elvire a inspiré à Lamartine l'Isolement, V Immortalité, le Temple, le Lac, le Soi?-, le Vallon, Y Automne, tout le plus pur et le plus divin des premières Méditations. Il lui a inspiré l'incomparable et impérissable Crucifix. Tout cela a été dit par Lamartine d'abord, par d'autres ensuite, et cela est confirmé avec une précision nouvelle par les découvertes précieuses qu'on vient de faire.

Maisje veux, dans cet ordre d'idées, appeler l'attention sur deux points. Les lettres de Madame Charles nous apprennent que tel passage particulièrement beau, tel cri sublime du Crucifix est une pensée de Madame Charles repensée magnifiquement par

Lamartine. Qui n'a pas admiré jusqu'à frémir de tout son être les trois strophes :

Tu sais, tu sais mourir! et tes larmes divines Dans cette nuit terrible où tu pleuras en vain, De l'olivier sacré baignèrent les racines Du soir jusqu'au matin.

De la croix, d'où ton œil sonda ce grand mystère, Tu vis ta mère en pleurs et la nature en deuil ; Tu laissas comme nous tes amis à la terre Et ton corps au cercueil.

Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienne De rendre sur ton sein ce douloureux soupir : Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne, O toi qui sais mourir !

Or, dans cette nuit terrible du 2 janvier où Madame Charles pleura en vain, elle avait écrit : « Ah ! mon ami, je vous pardonne tout, mais que je souffre, et quel noir horizon couvre à mes yeuxl'avenir !... Enfin, je sais mourir. » — Il est clair que ce mot était entré dans le cœur de Lamartine comme une flèche, et aussi dans son imagination, et qu'il l'a retrouvé deux ans plus tard pour leparaphraser avec une éloquence qui n'a rien qui lui soit égal.

De même, je sais maintenant, et vous aussi, d'où vient l'épisode de la Confession dans Jocehjn. Vous vous 'rappelez :

Il m'aima, lui, moi, lui ; ce mot fait mon orgueil. Il résonne cncor doux au bord de mon cercueil.

Quels que soient les remords dont ma vie est semée, Dieu me regardera, puisque j en fus aimée.

Tout mon bonheur passé se leva sous mes pas, Je pressai mille fois son ombre dans mes bras ; Chaque pan du rocher, du lac, des précipices Ramenèrent pour moi des heures de délices. Ce cœur qui les cherchait n'a pu les soutenir ; Comme on meurt de douleur il meurt de souvenir,

Je me repens de tout, hors de l'avoir aimé,

Et si devant ce Dieu mon amour est coupable,

Que dans l'éternité sa vengeance m'accable !

Je ne puis m arracher du cceur, même aujourd'hui.

Le seul être ici-bas qui m'a fait croire en lui.

Et dans mes yeux mourants son image est si belle

Que je ne comprends pas le ciel même sans elle.

Toutes différences, certes, des deux situations, étant reconnues, il me paraît certain qu'il y a dans la confession de Laurence un souvenir peu douteux de la confession de Julie.

La découverte de M. Doumic est précieuse. Elle dote la littérature française de nouvelles pages admirables. etellefixe à nos yeux cettefigured'Elvire, qui, sous les voiles, éblouissants, du reste, dont l'avait enveloppée Lamartine, était restée un peu indistincte. L'amour souffle où il veut, il est vrai, et tout amour sincère et profond inspire un sentiment où il ne se peut point qu'il n'entre une sorte de respect ; mais on n'est point fâché pourtant d'apprendre que la femme qui inspira à Lamartine les

AMOUKS 18

plus beaux chants d'amour qu'aient entendus les hommes, était une femme infiniment distinguée d'esprit, extrêmement haute de cœur, en même temps que passionnément et douloureusement amoureuse. Elvire, désormais, non seulement par Lamartine, mais par elle-même, sera un cher entretien à toutes les âmes jeunes et tendres qui rêvent d'amour. Tout jeune homme aura désormais deux idoles, la sienne et puis Elvire.

Nous ne connaissons pas encore tout entier Guizot amoureux. L'avenir, comme pour Léon Gambetta, comme pour quelques autres, nous réserve sur ce point des surprises, que je puis vous annoncer qui seront singulièrement agréables. Pourtant voici la porte entrouverte. M. Ernest Daudet a eu, pour son étude sur la princesse Lieven, communication des lettres intimes, car, quand il s'agit de Guizot, l'on ne saurait dire familières, de Guizot à la princesse. Comme on se propose de les publier plus tard en leur intégrité (ou à peu près, comme toujours), on ne lui a point permisd'en copier ni d'en publier beaucoup ; mais encore il lui aété loisible d'en transcrire etd'en imprimer quelques-unes, et nous les avons, ici, dans son livre sur la princesse Lieven, et elles nous donnent un désir très vif de connaître celles qui restent, pour peu de temps, j'espère, sous le cèdre.

On sait, et je ne le rappelle que très brièvement, ce que c'était que la princesse Lieven. De grande

(1) Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, par Ernest Daudet, chez Pion.

famille russe, mariée très jeune au prince Lieven, ambassadrice à Londres, maîtresse pendant quelque temps de M. de Metternich, elle avait divorcé, elle avait perdu deux de ses enfants, brusquement et le même jour, elle était séparée des autres, et, vers 1835, elle vivait à Paris, très mondaine, s'occupant toujours de politique et de diplomatie, recevant bien, reçue partout et du reste dévorée d'ennui.

Ses ennemis la peignent comme sèche, presque dure, intelligente, spirituelle et distinguée. Ses amis ne sont en vérité qu'un peu moins sévères. Talieyrand dit d'elle, avec la brusquerie aristocratique qu'il affectait assez souvent : « Beaucoup d'esprit naturel, pas d'instruction, écrit d'une façon charmante [confirmé par les lettres que M. Daudet cite d'elle], caractère impérieux. Pas de beauté, mais de la dignité. » — Sidney Ralph pousse un peu plus le portrait : « Une femme grande, maigre, droite, dont l'ensemble a un charme incomparable. Sa conversation se distingue par une brièvetéet une précision épigrammatique sans affectation, un langage clair, court et serré, mais en même temps aisé et gracieux, piquant, et quelquefois badin, toujours le mot propre. Musicienne de premier ordre, mais ignorante de choses élémentaires à scandaliser un écolier, elle n'aime pas la lecture. Elle sait mieux écrire que personne au monde. Elle est au-dessus de toute petitesse. Elle a une terreur panique de l'ennui. » — Enfin la duchesse Decazes (quand on n'a pas d'une femme son portrait par une autre femme on n'a rien du tout) la croque ainsi: « Taille plate, pas de poitrine, ses robes, taillées avec beaucoup d'art,

cachaient une partie de sa maigreur. Son esprit était bienveillant; mais il s'exerçait grâce à celui d'autrui, dont elle savait tirer parti, tout en le faisant valoir, grâce aussi à une faculté réelle de tout comprendre, de tout assimiler. Pleine de préjugés aristocratiques, elle était discrète et fidèle à l'amitié. Mais elle lui demandait beaucoup. »

En bref, elle paraît avoir eu plus de distinction que de beauté et plus d'esprit que de cœur. Il restera toujours à son passif de n'avoir pas voulu épouser Guizot et d'avoir ri aux éclats en disant: « Non; mais me voyez- vous annoncée : « Madame Guizot ! » propos discrètement, mais très nettement confirmé par Guizot lui-même: « Elle tenait à son nom et je n'aurais pas voulu épouser une femme sans lui donner le mien. » Non, le cœur ne paraît pas avoir été très tendre chez la princesse Lieven ; c'est bien le jugement unanime de ses contemporains.

Il est vrai que c'est l'occasion de rappeler ce propos d'une dame à qui, en un moment d'humeur, quelqu'un disait : « Pour tout le monde vous n'avez pas de cœur », et qui répondait du tac au tac : « Ça, mon ami, ça veut dire que je n'ai pas de cœur pour tout le monde. » Malgré son orgueil, Mrae Lieven semble avoir eu du cœur pour Metternich et plus tard pour Guizot. Elle a aimé deux fois dans la diplomatie pour des raisons qui paraissent bien n'avoir rien eu de diplomatique. Le fond de Mme Lieven, orgueil aristocratique mis à part, semble avoir été moins sec que ses dehors. Mais qu'importe le flacon? Gest de Guizot amoureux que je veux m'occuper.

Eh bien, il Test d'une façon exquise, généreuse et noble, qui le rend très sympathique. Ce sont à la vérité amours de vieillard, et l'on me dira le « turpe senex miles... » de jenesais quel latin brutal; mais encore, si les amours d'automne ne sont agréables à considérer que quand ils ont commencé par être des amours de printemps, il y a cependant une certaine manière décente d'aimer, passé l'âge d'amour, et c'est précisément cette manière qui me paraît bien être celle de François Guizot.

Il avait cinquante ans, et Mme Lieven un peu plus, non pas beaucoup plus, quand ils se connurent et s'aimèrent. Guizot était veuf, Mme Lieven séparée ; ils étaient parfaitement libres. Leurs amours, de quelque nature qu'il aient été, n'eurent rien de coupable. Guizot fut attiré vers Mme Lieven par la mélancolie et la tristesse de celle-ci. Il fait allusion au visage douloureux et aux yeux pleins de larmes qu'avait Mme Lieven, au milieu d'une fête, à leurs premières rencontres. Ils paraissent en être venus très vite à l'intimité. M. Guizot avait chez Mme Lieven ses heures, où personne, si ce n'est lui, n'était reçu. Ils ne furent timides ni l'un ni l'autre et ne se dissimulèrent point. Leur liaison fut de notoriété publique. Dès 1840, Thiers, ministre pendant que Guizot était ambassadeur à Londres, disait en un dîner à Mme Lieven : « Il ne s'ennuie pas là-bas, mais allez-y, sans cela il va faire la cour aux dames anglaises ; » et Mme Lieven ne marque pas, rapportant le mot à Guizot, qu'elle s'en soit offensée.

Guizot l'aima profondément, avec un certain respect, une grande délicatesse et des soins fraternels

pour une âme qu'il sentait ou qu'il croyait sentir blessée et endolorie.

Je ne parlerai pas du « ton habituel de cette correspondance », ne l'ayant pas tout entière et n'en ayant que des fragments à tenir dans la main. Cet article est un de ces articles que l'on note comme « à refaire » au moment même où on les écrit. Je montrerai seulement Guizot sous ses divers aspects d'amoureux passionné et tendre. Voici d'abord Guizot s'expliquant lui-même et faisant l'analyse de son caractère comme font toujours et comme peutêtre ont tort de faire les amoureux. La lettre, tendre, orgueilleuse et spirituelle, est d'une complexité absolument ravissante pour le moraliste. Tous ceux qui feront un portrait de Guizot devront la méditer attentivement.

« Mes paroles vous plaisent. Quel plaisir auriezvous donc si vous voyiez [lire: si vous pouviez] réellement voir ce qu'elles essayent de peindre? Vous avez raison : depuis que le monde existe, on a beaucoup dit sur cela ; chacun [ou chacune ; mais chacun serait français. La Fontaine a dit : « un des dupes »] des mille millions et milliards de créatures qui ont passé sous notre soleil a élevé la voix et répété la même chose avec son plus doux accent. Qu'importe la répétition ? Tout sentiment vrai est nouveau. Tout ce qui sort réellement du fond du cœur est dit pour la première fois (1). Et puis, vous savez mon orgueil.

(1) Cela ne pouvait pas manquer et, comme dit Flaubert, toutes les fois qu'on donne une forme précise à sa pensée on fait un vers. Ces deux lignes de Guizot sont une fin de strophe :

Tout ce qui sort réellement du fond de l'âme Est dit pour la première fois.

En ceci comme en tout, l'inégalité est immense, la variété infinie. Ces sentiments naturels, universels, que toute créature a connus et racontés à d'autres créatures, ils sont ce que les fait l'âme où ils résident, toujours doux et beaux ; car Dieu les a créés tels à l'usage de tous ; mais incomparablement plus beaux dans les élus de Dieu, car Dieu a des élus. Ne dites jamais, ne laissez jamais entrevoir ceci à personne, mon amie. Oui, j'ai la prétention de vous dire des clioses qu'aucune voix d'homme n'a jamais dites et ne dira jamais. Et que sont les choses que je vous dis auprès de celles que je sens ? Mon cœur est infiniment plus riche que mon langage, et mes émotions, en pensant à vous, infiniment plus nouvelles, plus inouïes que mes paroles. Laissez donc ce papier et entrez dans mon cœur, lisez ce que je ne vous écris pas. Entendez ce que je ne vous ai jamais dit. »

Le morceau est exquis ; j'emploie, malheureusement, le mot propre ; c'est un morceau ; Guizot, quoi qu'il écrive, « fait le morceau » ; mais en sa variété savante de ton, il est exquis. — Dans le même ton, maispluséloquentet presque lyrique, et je ne sais pas pourquoi je dis presque, et ayant cet avantage pour nous de contenir et un portrait de Guizot et un profil de Mme Lieven, la lettre suivante me paraît un chefd'œuvre de la langue française et une des plus belles effusions d'âme forte et passionnée qui puissent être :

« ... Je ne me suis point mépris sur vous. Vous êtes tout cequej'ai cru, tout cequejecrois toujours. Aujourd'hui comme il y a un an, c'est mon plaisir, mon ravissant plaisir de penser à tout ce que vous

êtes, à V élévation de voire caractère, à la 'profondeur de votre âme, à l 'agrément supérieur de votre esprit, au charme de votre société... Vous êtes entrée, avec un charme infini, dans les derniers replis de mon âme. Vous m'avez convenu, vous m'avez plu dans tout ce que j'ai en moi de plus intime, de plus exigeant, de plus insatiable. Je vous l'ai montré comme cela peut se montrer toujours bien au-dessous de ce qui est; mais enfin je vous l'ai montré. Et, en vous le montrant, à vos émotions, à vos regards, à vos paroles, en vous voyant renaître, et revivre, et déployer devant ma tendresse votrebelle nature ranimée, je me suis flatté que je vous rendrais et qu'à mon tour je recevrais de vous, non pas tout le bonheur, mais un bonheur encore immense, un bonheur capable de suffire à des âmes éprouvées par la vie, mais qui pourtant n'ont pas succombé à ses épreuves, qui portent la marque, la marque douloureuse des coups qu'elles ont reçus et pourtant savent encore sentir et goûter avec transport les grandes, les vraies joies. Voilà ce que j'ai cru, ce que je me suis promis. Je n'ai pas de désirs médiocres. Je n accueille que les hautes espérances. Je sais me passer de ce qui me manque :mais non pas me contenter au-dessous de mon ambition. Et dans notre relation de vous à moi, mon ambition a été infiniment plus grande que dans tous les autres intérêts où peut se répandre ma vie. Je ne saurais la réduire. Je ne regrette pas d'être ainsi. Et d'ailleurs cela est. Je puis me gouverner; mais non me changer. »

Mais, en vérité, dites-moi donc 1 Quel ton ! C'est le ton d'un romantique ! La page pourrait être de

Chateaubriand ! Mon Dieu, voilà : quand on est amoureux, on est toujours romantique.

La suite de cette lettre essentielle n'est ni moins belle, ni moins curieuse pour l'amateur de psychologie. Elle pourrait être intitulée (cette suite) : Comment Guizot voulait être aimé. C'est très intéressant ; on sent que c'est très vrai et sincère, et cela fait connaître l'homme jusqu'en son fond intime, lequel, je me hâte de le dire, n'est point du tout déplaisant et marque très bien que l'on a affaire à un homme. Le mot, en relisant cette lettre, me revient toujours, de Rachel qui était allée voir et entendre Guizot à la Chambre et qui disait en sortant : « Ah ! j'aimerais jouer la tragédie avec cet homme- là ! » Elle avait vu juste; il y avait de l'héroïque dans le ton et disons-le aussi dans l'âme de Guizot :

« Comment l'idée que je voudrais vous envoyer à Baden pour me débarrasser de vous, pour ne plus porter le poids de vos faiblesses et de vos peines, at-elle pu vous entrer dans l'âme ? Je crois vous l'avoir déjà dit, vous avez certainement passé votre vie avec des cœurs bien secs et bien légers. Vous ne pouvez parvenir à croire à une vraie affection Vous retombez sans cesse dans vos souvenirs de la froideur et de l'égoïsme humain. C'est encore pour moi un mécompte ; je m'étais flatté qu'en dépit de votre expérience, je vous rendrais une confiance qui est dans votre nature ; que je vous ferais trouver en moi ce que vous n'auriez rencontré nulle part qu'en vous-même. Je suis bien orgueilleux, n'est-ce pas V Mon orgueil n'a rien qui vous puisse blesser. Que me dites-vous ? Que votre esprit est bien soumis à

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mon esprit ? Est-ce votre soumission que je veux ? Je méprisela soumission. Je méprise toute marque, tout acte d'infériorité ; je ne me plais que dans l 'égalité. Je veux vivre de niveau et en pleine liberté avec ce que j'aime. Je veux sentir à la fois son indépendance et son union avec moi, sa dignité et son abandon. » — Guizot aime infiniment, cela se voit àchaque instant, à s'analyser ainsi, et sansdoute l'image de lui-même qu'il trouve au bout de ses analyses est toujours assez flatteuse ; sans doute Guizot n'est pas, comme Rousseau, comme Benjamin Constant à ses heures, de ceux qui aiment à se mépriser et qui, du reste, trouvent à cela comme un raffinement de leur vanité et comme un détour et un retour de leur orgueil ; sans doute l'orgueil de Guizot est direct et sa satisfaction de lui-même lui revient sans circuit et sans avoir passé par quatre chemins; mais encore on sent bien qu'il ne se flatte point et que le bien qu'il pense de lui n'en est pas moins vrai parce qu'il le pense.

Or Guizot vient de s'apercevoir qu'il n'est pas seul dans le cœur de Mme Lieven ; que d'autres affections antérieures, soit amours, soit piétés maternelles, vivent encore dans l'âme de son amie ; et, en homme qui a de la justice dans le cœur, il se replie sur luimême, s'interroge et découvre et reconnaît qu'il en va de lui exactement de même, qu'il ne sait pas oublier ; et il s'en félicite et il s'efforce de n'aimer que davantage Mme Lieven pour cette conformité d'elle à lui. Cette sorte de randonnée psychologique est curieuse à suivre, sert à mesurer la profondeur de conscience de Guizot et n'est, en somme, que pour lui faire grand honneur ■

«... Quand j'aime, je prends toujours au pied de la lettre ce qu'on me dit et je crois toujours que cela durera. Je n'ai pas l'instinct de ce qui se passe. [Je n'ai pas besoin de dire qu'il faut lire : Je n'ai pas Vinstinct de ce <]ni passe, ce qui, du reste, est un mot admirable au lieu d'une ineptie.] La réflexion seule me l'apprend... Je ne veux rien ôter à personne, je ne veux rien envier à personne ; faime tous vos sentiments ; oui, je les aime, et je vous aime, vous, de les avoir tels. Vous ne savez pas pour combien l'état de votre âme, le deuil de votre âme et de votre personne est entré dans l'affection que je vous porte. S'il y a en moi quelque chose de profond, c'est mon aversion pour la légèreté de cœur, pour lapromptitude de l'oubli, pour ces sentiments qui dans le vol denotre vaisseau tombent à la mer et s'y abîment avec les créatures qui en sont l'objet. Je déteste cela en moi, quand je l'y trouve, comme dans les autres. Je ne sais comment parviennent à se concilier des sentiments qui existent ensemble dans mon âme ; il y a là un mystère que je ne m'explique pas du tout, qui m'a bien souvent tourmenté ; mais Dieu m'est témoin qu'ils existent ensemble et que l'un n'abolit pas l'autre et que la mémoire de ceux que j'ai aimés est en moi toujours vivante et toujours chère. Et quand je rencontre un cœur qui n'oublie point, un cœur où les morts vivent, je me sens à l'instant pénétré pour lui de sympathie et de respect. Vous avez eu toujours pour moi, à ce titre seul, un attrait immense... N'ayez donc jamais, dans aucun cas, pas une minute, le moindre doute sur mon inépuisable, mon infatigable sympathie pour votre mal. Quand Dieu ne

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m'aurait pas condamné à le ressentir moi-même et à le ressentir en ne vous en parlant presque jamais, à cause de vous, je trouverais en moi, dans ma disposition la plus intime, de quoi vous comprendre et munir à vous et vous en aimer davantage. Croyezle bien, croyez-le toujours... »

Ceci va très loin dans i'àme humaine. Bien souvent, presque toujours, les amours des quinquagénaires et même des quadragénaires sont des amours de veufs, des amours de veuve à veuf et de veuf à veuve. Ils sont presque toujours contrariés par des souvenirs, hantés de revenants jaloux, au moins obscurcis et assombris de temps en temps par les réminiscences du passé, comme les lacs ou les prairies par l'ombre des nuées qui passent. Et rien n'est dangereux comme cela, et de cela naît la terrible jalousie du passé, d'autant plus terrible qu'elle a quelque chose d'indéfini en son objet.— Or dans les âmes élevées, ces souvenirs mêmes et la fidélité qu'on leur garde peuvent avoir un charme, et c'est ce que Guizot, tout en disant qu'il n'y entend rien, comprend très bien, et qu'entre deux êtres au premier déclin de la vie et qui ont vécu et souffert, l'amour ne peut être profond et calme que s'il est l'union et l'échange de deux sentiments réciproquement consolateurs. Et cette nuance est bien délicate, et de l'avoir merveilleusement comprise c'est de quoi l'on peut féliciter Guizot et ce qui le rend aussi vénérable que sympathique.

Aussi bien c'est une consolatrice en effet qu'il cherchait et qu'il a peut-être trouvée; et ce qu'il était lui-même, peut-être dans le dessein inconscient

qu'on lui rendit la pareille, c'était le consolateur à titre d'emploi, de Mme la princesse Lieven. Et ce rôle, où se plaisaient également son esprit et son cœur, l'a conduit peut-être peu à peu, peut-être tout de suite, ce que je ne puis dire aujourd'hui, n'ayant pas sous les y eux cette correspondance dans toute sa teneur, à devenir pour Mme Lieven une sorte de directeur de conscience. Qu'une correspondance amoureuse rentre, pour une partie, pour une très grande partie, dans la catégorie des lettres de direction, cela est paradoxal et amusant au premier abord ; mais cela ne doit point étonner quand on songe et au caractère de Guizot et à l'âge qu'il avait alors. Un amoureux de cinquante ans et qui, du reste, est père, devient assez naturellement paternel à l'égard de celle qu'il aime, et, sans la traiter en petite fille, il ne se peut guère qu'il ne la traite pas un peu comme la plus chère de ses enfants et avec une vigilance attentive et attendrie et un soin inquiet de manier, de redresser, de consoler et de guérir son âme. Nous voyons un peu de cela, à travers des sensualités qui nous désobligent, dans les livres d'amour de Michelet. En tout cas, c'est un fait, les lettres d'amou r de François Guizot sont souvent des « lettres de direction », des « lettres spirituelles » et qui sont fort belles et qui se placeraient très bien entre celles de Fénelon et celles de Bossuet et au-dessus de ces dernières. On sait assez, du reste, que Guizot fut le plus catholique des pasteurs protestants, et quand on est pasteur protestant de naissance, surtout quand on est avec cela un peu catholique, le moyen qu'on ne soit pas directeur de conscience ? Voici quelques

fragments des instructions pastorales de François Guizot :

« Votre plus grand défaut est de ne savoir vous plaire qu'à ce qui est parfait. Défaut qui me chagrine et me désole. Quand je vous vois repousser avec un si fier dédain tout ce qui est médiocre, ou lent, ou froid, ou insuffisant, ou mélangé, tout ce qui témoigne, en quelque manière que ce soit, de l'imperfection de ce monde, je vous en aime dix fois davantage. Et puis, quand je vous vois triste et ennuyée, je vous voudrais plus accommodante, moins difficile. Je mens ; restez comme vous êtes, même à condition d'en souffrir ; je le préfère infiniment. Je vous voudrais seulement pour vous-même un peu plus dégoût pourune occupation quelconque, lecture ou écriture [elle ne lisait jamais , pour l'exercice solitaire ou désintéressé de la pensée [comme quelques femmes, elle ne pensait que quand elle parlait]. Vous n'y perdriez rien et vous vous en trouveriez mieux. Mais vous n'aimez que les personnes : il cous faut une âme en face de la vôtre. »

Ce mélange de tendresses, de ménagements et de vérités qu'on tient à dire ou à glisser entre deux caresses, est très amusant et aussi il est d'une charmante délicatesse. Guizot connaissait hien les défauts de son amie et il ne l'en aimait pas moins. N'est-ce pas là l'amour véritable ? Le véritable amour n'est pas aveugle ; le véritable amour est peut-être celui qui arrache son bandeau et que ce geste ne fait pas s'évanouir. Mme Lieven avait, disons le mot cru, que Guizot ne dira pas, avait un assez mauvais caractère. C'est merveille comme Guizot 1 en prévient en l'ex-

cusarit, et il n'y a pas main de prêtre plus ferme et plus douce à la fois à manier une âme que la main de cet amoureux, disons ici de cet ami : « Vous me demandez si je ne vous trouve pas un peu d'humeur. Oui, Madame, quelquefois. J'ai été quelquefois tenté de m'en choquer. Excepté de ma mère, je n'ai jamais supporté l'humeur de personne. Quand la vôtre m'a apparu (1), je vous aimais déjà beaucoup. L'affection a contenu la surprise. Et puis, j'ai bientôt reconnu la source de votre humeur. Elle ne vient en vous d'aucun défaut, d'aucun désagrément de caractère, ni de susceptibilité, ni d'exigence, ni d'attachement aux petites choses. Vous êtes naturellement très douce, très égale, charmante à vivre, votre humeur ne naît jamais que du chagrin, d'un grand, d'un profond chagrin ; il vous indigne et vous révolte ; il s'empare de vous tout entière... L'humeur est chez vous une des formes de la douleur. Je vous aime trop, Madame, pour que cette forme-là ne s'efface pas devant la profonde sympathie que votre douleur m'inspire. Vous avez cruellement souffert, mais, laissez-moi vous le dire, je suis plus fait à la douleur que vous, à la douleur morale comme à la douleur physique. Vos épreuves vous sont venues tard, au milieu d'une vie qui avait été constamment facile, agréable, brillante. Vous n'aviez connu ni le

(1) Peu rraneais à mon avis. Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour me faire' dire que c'est un solécisme. De même plus haut : « à la condition d'en souffrir », est bien impropre : il faudrait : « dussiez-vous même en souffrir ». Comme Scherer l'a remarqué (trop durement), la langue de Guizot est magnifique ; elle n'est pas absolument pure.

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malheur ni la contrariété, vous n'aviez porté aucun fardeau, vos émotions même, malgré le sérieux de votre naturel, avaient été assez superficielles et, au lieu d'ébranler votre àme,un seul sentiment, le dernier venu, était en vous très puissant et très profond. Quand vous avez été frappée, vous avez éprouvé cette immense surprise, cette révolte intérieure qui accompagne les premiers chagrins, les chagrins de la jeunesse : et comme vous n'aviez plus, pour y échapper, les ressources de la jeunesse, sa mobilité, sa facilité à se distraire, son empressement à jouir de la vie encore inconnue, vous êtes restée sous l'empire de cette impression de surprise et de révolte. La douleur vous a atteinte tard et trouvée jeune pour souffrir. Et vous avez souffert avec l'impatience, avec l'âpreté de la jeunesse. J'ai éprouvé, j'éprouve encore en vous voyant souffrir, le sentiment d'un vieux soldat couvert de blessures, qui voit les fatigues, les langueurs, les souffrances d'un jeune homme qu'il aime et qu'il soigne. »

Jamais, je crois, le sentiment paternel mêlé chastement au sentiment amoureux et s'y substituant peu à peu n'a été plus délicatement, plus tendrement, plus fermement aussi, éprouvé et exprimé.

Et enfin ledirecteurde conscience, singulièrement expert, comme on a vu, et singulièrement adroit, devient quelquefois, comme il arrive toujours, un sermonnaire et un sermonnaire à rivaliser, s'il vous plaît, avec les Massillon, avec les Bossuet, et j'ajouterai, pour faire plaisir à M. Stapfer et à l'ombre de Guizot lui-même, avec les Monod. La page suivante, ce qui peut prouver que d'être amoureux

n'est pas sans profit pour la littérature, même religieuse, et que, comme dit Voltaire, les femmes sont bonnes à quelque chose, est peut-être la plus belle que François Guizot ait écrite de toute sa vie :

« Quand de cruelles douleurs vous assiègent, quand vous n'êtes entourée que de morts, faites un effort, prenez votre élan, sortez de ces tombeaux. Ils en sont sortis, ils sont ailleurs, nous serons où ils sont. Je me suis longtemps épuisé à chercher où ils sont. Je ne recueillais de mon travail que ténèbres et anxiété. C'est qu'il ne nous est pas donné, il ne nous est pas permis de voir clair d'une rive à l'autre. Si nous y voyions clair ; s'ils étaient là, devant nos yeux, nous appelant, nous attendant, supporterionsnous de rester où nous sommes aussi longtemps que Dieu l'ordonne ? Irions-nous jusqu'au bout de notre tâche ? Nous nous refuserions à tout, nous abandonnerions tout ; nous jetterions là notre fardeau, notre devoir, et nous nous précipiterions vers cette rive où nous les verrions clairement. Dieu ne le veut pas, mon amie ; Dieu veut que nous restions où il nous a mis, tant qu'il nous y laisse. C'est pourquoi il nous refuse cette lumière certaine, vive, qui nous attirerait invinciblement ailleurs ; c'est pourquoi il couvre d'obscurité ce séjour inconnu où ceux qui nous sont chers emporteraient toute notre âme. Mais l'obscurité ne détruit pas ce qu'elle cache ; mais cette autre rive où ils nous ont devancés n'en existe pas moins parce qu'un nuage s'étend sur le fleuve qui nous en sépare II faut renoncer à voir, il faut renoncer à comprendre. Il faut croire en Dieu.

Depuis que je me suis renfermé dans la foi en Dieu, depuis que j'ai jeté à ses pieds toutes les prétentions de mon intelligence et même les ambitions prématurées démon âme, j'avance en paix, quoique dans la nuit ; et j'ai atteint la certitude en acceptant mon ignorance. Que je voudrais vous donner la même sécurité, la même paix! Je ne renonce pas, je ne veux pas renoncer à l'espoir. »

Quoique rien ne soit plus beau et en même temps plus charmant que Guizot dans ce rôle d'ami de 1 âme et de médecin de l'âme, je ne voudrais pas laisser le lecteur sous l'impression dominante de Guizot directeur de conscience, même et surtout dans ses relations amoureuses, et je me ramène aie considérer un instant dans le « tout aller » et le « tous les jours » de ces relations, et c'est par Guizot déridé et souriant que je veux terminer, par Guizot à la campagne, venant d'y arriver, content d'y être avec ses enfants, bon papa et prenant plaisir à se montrer tel à son amie, ne pouvant pas résister à se montrer en toute bonhomie sous cet aspect ; mais, remarquez-le bien, avec une délicatesse qui révèle la bonté vraie de son cœur, en se rappelant que Mme Lieven n'a pas d'enfants autour d'elle et trouvant le mot par lequel, tout en parlant de son bonheur, il s'en excuse, et par lequel il tâche à consoler la jalousie mélancolique qu'il prévoit. Je dois dire qu'on voit, par la suite de la correspondance, que cette lettre ne fut pas du tout du goût de Mme Lieven ; mais je crois qu'elle sera du vôtre :

« Je suis arrivé ici par le temps le plus noir, la

pluie la plus épaisse, les plus sales chemins qui se puissent imaginer. La vallée est verte, fraîche, couverte de fleurs, parée pour recevoir le soleil, qui ne vient pas. Ainsi va le monde. Le soleil manque à la verdure ou la verdure au soleil. Aussi quel ravissement quand ils se rencontrent ensemble quelque part, un moment ! En toutes choses, dans la nature ou dans l'âme, nous ne faisons qu'entrevoir la perfection. Mais quand on l'a entrevue, comment peut-on laisser retomber plus bas sa pensée? ^Ce ne sont pas là des phrases. Songez que le goût du parfait était un des sentiments habituels ou une des prétentions de Mme Lieven.]

« J'ai très peu dormi en voiture. Je prenais quelque plaisir à veiller pendant que tout le monde dormait autour de moi, comme si j'en avais été un peu moins en voyage, resté un peu plus à Paris. Que notre cœur est inventif et subtil à se créer des illusions si vaines, si fugitives que la pensée ne peut même les saisir, et pourtant elles plaisent ! Mes enfants ont très bien dormi. Ils se réveillaient pour me demander du sucre, des cerises. Ils dorment profondément depuis trois quarts d'heure, fatigués du voyage, de leur joie. Ils se réveilleront demain en chantant, comme les oiseaux de ma vallée. Je voudrais vous envoyer, f aurais voulu vous laisser un de mes enfants. Ah ! que de vains désirs ! Adieu, je vais me coucher, je dormirai. Je suis fatigué, vous vous couchez aussi en ce moment. Adieu, adieu. Dormez, dormez donc... Adieu. »

L'amour-amitié de Guizot quinquagénaire ne fait pas sourire. Il est touchant et un peu imposant,

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comme tout Guizot. Il rappelle les vers d'Hernani :

Oh! mon amour n'est point comme un jouet de verre, Qui brille et tremble ! Oh ! non ! c'est un amour sévère, Profond, solide, sûr, paternel, amical, De bois de chêne, ainsi que mon fauteuil ducal.

Était-il tout à fait bien placé ? Je ne veux vraiment répondre ni oui ni non. J'ai quelques doutes, prenez le mot dans son sens précis. Sans aucune ironie, tout simplement je ne suis pas sûr.

Mme Lieven mourut en 1857 dans sa soixantedouzième année. Guizot en avait soixante-dix. Il lui survécut, comme Ton sait, dix-sept ans, racontant l'histoire à ses petits-enfants, s'occupant de questions religieuses et gouvernant deux académies. Il avait, de cinquante à soixante-dix ans, reçu et surtout donné, un tiède, réchauffant, caressant, grave et mélancolique rayon d'automne.

J'ai célébré le centenaire de Prosper Mérimée (1), comme j'ai dit ailleurs qu'il fallait le célébrer, en relisant toutes ses œuvres littéraires et m'attardant particulièrement sur ses Lettres à une Inconnue et sur les Réponses de l'Inconnue. C'est une commémoration qui lui aurait été, je crois, extrêmement agréable.

Plein de cette lecture, je voudrais, comme j'ai fait pour Mirabeau, raconter l'histoire de Mérimée et de llnconnue ainsi que j'écrirais un roman, en suivant l'ordre chronologique et en allant depuis la première rencontre jusqu'à la mort du principal personnage.

A la vérité, de le faire exactement, il est impossible dans l'état actuel des publications. Les Lettres aune Inconnue^ vol., Michel Lévy, 1876) et la Passion d'un auteur, réponses à Prosper Mérimée {Lettres d'une Inconnue) (Paul Ollendorf, 1889) ont été publiées avec une négligence incroyable, et

(1) Cet article, je n'ai pas besoin de le dire, a été écrit en septembre 1903.

toutes les dates y sont brouillées avec une sorte de démence.

Quelques exemples Une certaine lettre, non datée, de Prosper Mérimée, est placée par l'éditeur entre une lettre d'« octobre 1842 » et une lettre de « novembre 1842 ». Or dans cette lettre, Mérimée dit à son amie : « Si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six ans, et en additionnant les minutes nous pouvons avoir passé trois ou quatre heures ensemble, dont la moitié à ne nous rien dire. » Or, par toute la correspondance on voit que les relations entre Mérimée et l'Inconnue ont commencé en 1840 ou, au plus tôt, en 1839. Cette lettre devrait donc être placée en 1846 ou 1845 au plus tôt. A moins qu'il ne faille lire deux au lieu de six. Je pencherais pour cette hypothèse, parce qu'il me parait qu'en 1845 ou 1846, six ans au moins après leurs premières approches, Mérimée n'aurait pas pu dire, cela est prouvé par la correspondance même : « Nous nous sommes vus cinq ou six fois... » et : « ... nous pouvons avoir passé trois ou quatre heures ensemble » Mais enfin, d'une façon ou d'une autre, il y a une erreur.

Il y a une lettre, datée, celle-ci, de Paris, 14 septembre 1844. La lettre suivante serait, selon les éditeurs, du lendemain ; car elle est datée, elle aussi, et elle l'est de Poitiers, 15 septembre 1 844. Ainsi en 1844, Mérimée aurait été le 14 septembre à Paris et le lendemain à Poitiers ! Je ne sais pas quel moyen de locomotion il a pu prendre.

Mais il y a plus. Cette lettre de Poitiers, 15 septembre 1844,contient ceci : « Pour moi, j'ai mené une

vie maussade au dernier point depuis mon départ de Paris. Gomme Ulysse, j'ai vu beaucoup de mœurs d'hommes et de villes. J'ai trouvé les unes et les autres très laides. Puis j'ai eu quelques accès de fièvre qui m'ont étonné et chagriné en me montrant comme je décline. » — Ainsi en quarante-sept heures cinquante minutes au plus, Mérimée aurait été de Paris à Poitiers, aurait mené une vie maussade, aurait vu beaucoup demœurs, d'homnes et de villes, les aurait assez étudiées pour les trouver laides et aurait eu plusieurs accès de fièvre. Il doit y avoir une erreur.

L'éditeur n'a pas confondu, comme je crois me souvenir qu'on l'a dit, la nomination de Mérimée à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et sa nomination à l'Académie française. Mérimée a été nomméà l'Académie des Inscriptions le 17 novembre 1843 comme membre libre, en remplacement de M. le marquis Fortia d'Urban. Il fut élu de l'Académie française le 14 mars 1844. C'est à ce propos que M. Etienne, qui le reçut, et du reste par un discours pitoyable et en le traitant comme un petit garçon, lui dit : « Les deux Académies vous ont presque à la fois [il veut dire presque en même temps] admis dans leur sein. »

Or les dates des lettres de Mérimée à l'Inconnue pour ce qui est de l'élection à l'Académie des Inscriptions concordent bien et doivent être exactes. 16 novembre 1843 (ce serait la veille) : «... Vous croyez que l'Académie m'occupe fort ? Je m'aperçois que j'y pense aujourd'hui pour la première fois. Je n'ai guère de chances d'y réussir. Savez-vous

quelque sortilège pour que mon nom sorte de l'urne ? » Et l'éditeur ne dit point qu'il s'agisse de l'Académie française. Fort bien.

22 novembre 1843 : c< A quand nous querelleronsnous ? N'oubliez pas que vendredi est mon jour de réception. J'ai embrassé une trentaine de confrères depuis quatre jours, principalement ceux qui, m' ayant promis, m ont manqué de parole. » Et l'éditeur met en note : « A l'occasion de sa nomination comme membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. » C'est bien cela: du 17 au 22 novembre, il s'est écoulé cinq jours, et Mérimée ne compte pas le premier ou ne compte pas celui où il écrit, s'il écrit le matin. Voilà qui va bien.

Mais, « par exemple», comme on dit, je ne comprends rien à la date du 6 septembre 1844 que l'éditeur donne à la lettre suivante ou qu'il a cru lire en tête de la lettre suivante : «... Je fais en ce moment le métier le plus bas et le plus ennuyeux. Je sollicite pour l'Académie des Inscriptions. Il m'arrive les scènes les plus ridicules et souvent il me prend des envies de rire de moi-même, que je comprime pour ne pas choquer la gravité des académiciens que je vais voir. C'est un peu à l'aveugle que je me suis embarqué dans cette affaire... » Ici il n'y a pas confusion entre les deux candidatures aux deux Académies, non ; il y a non-sens, qu'il s'agisse de l'une ou de l'autre. En septembre 1844 Mérimée ne sollicitait pour aucune Académie, puisqu'il était de toutes les deux. La date est purement fausse. Il y a dans le texte « Académie des Inscriptions ». Eh bien ! il faut lire peut-être septembre 1843.

M. Fortia d'Urban était mort le 4 août. A partir du 4 septembre Mérimée pouvait et devait être en cours de visites pour solliciter la succession. Voilà qui est rectifié. Oui, mais il reste que cette lettre n'est pas à sa place dans le volume et brouille tout, et fait croire que Mérimée a été de l'Académie française avant d'être de l'Académie des Inscriptions. — Etc., etc.

Et maintenant reportons-nous aux lettres datées, dans cette édition, août, septembre, octobre 1843. Il y en a qui sont datées de Paris : « Paris, septembre 1843 ; Paris, septembre 1843 ; mais il y en aune de Saint-Lupicien, 15 août 1843 »■; il y en a une d'Avignon, 29 septembre, une de Toulon, 2 octobre. Ce serait donc entre deux voyages, retour du sommet du Jura où il était le 15 août, c'est-à-dire, au plus tôt, à partir du 22 août jusqu'au 20 septembre, puisqu'il est le 29 à Avignon, qu'il aurait fait sa campagne académique. C'est possible; mais c'est peu probable. Ce Test d'autant moins que, dans sa lettre de Toulon 2 octobre, il parle de longues courses qu il a faites dans le Comtat, visitant «Carpentras, Orange, Cavaillon, Apt et autres lieux ». S'il est le 2 octobre à Toulon, comme il lui a fallu à très peu près le temps qui s'est écoulé du 29 septembre au 2 octobre pour aller dAvignon à Toulon, ses longues courses dans le Comtat sont rejetées en deçà du 29 septembre, et rejettent son départ de Paris vers le 15 septembre au moins et réduisent le temps de sa campagne académique à l'espace qui va du 22 août au 15 septembre, ce qui est bien court.

Ajoutez entre parenthèses ceci, que cette lettre du

« 2 octobre, Toulon » est donnée par cette date comme suivant à trois jours de distance celle du « 29 septembre, Avignon, » et commence ainsi : « J'ai élé longtemps sans vous écrire, chère amie... » —Je vous dis que c'est absolument la bouteille à l'encre et qu'il n'y a pas une date qui soit sûre. Il faudrait, manuscrits en mains, recommencer tout le classement.

Mais particulièrement pour ce qui est de l'Académie française l'éditeur a tout brouillé. Une vétille d'abord, mais à relever : Mérimée écrit « le 12 mars 1844 » : « Cent visites à faire... Des épreuves à corriger... Je suis à peu près à bout de mon courage et de ma patience... Heureusement cela finit jeudi prochain Jeudi, à une heure, je serai devenu un bipède ordinaire... » L'éditeur met en note : « Son élection à l'Académie française, qui eut lieu le 14, deux jours après. C'est le jeudi 15 qu'elle eut lieu, ce semblerait, puisque Mérimée dit à la page suivante : « Jeudi 15 mars 1844. Cela m'a fait un sensible plaisir... » Il parlait, le 12 mars, du jeudi suivant comme du jour de son élection, et ce jeudi suivant il l'appelle le 15 mars. Il y a donc une erreur soit dans sa date du 12 mars, soit dans sa date du jeudi 15, soit dans la note de l'éditeur, et c'est toujours l'éditeur qui est en faute... Je vérifie, sous l'œil et avec l'assistance du diligent M. Pingard, sur les registres de l'Académie française. C'est le jeudi 14 mars que M. Prosper Mérimée a été élu. Il s'est trompé, ou on le fait se tromper, sur le jour du mois, en mettant cette date : « Jeudi 15. »

Mais voici qui est plus grave parce que cela a

donné naissance à une anecdote qui a circulé partout et qui est fausse en partie, en grande partie. On a dit que Mérimée, prenant séance dans l'Académie française et se levant pour prononcer son discours de réception, envoya du bout des doigts, discrètement, un baiser à son Inconnue.

Cela est fondé sur sa lettre, datée, dans l'édition que nous avons sous les yeux, 26 mars 1844, et qui contient ces mots : « Adieu ; j'ai été bien content de vous voir. J ai eu de la peine à vous trouver cachée sous le chapeau de votre voisine. Autre enfantillage. Avez-vousvu ce que je vous ai envoyé? En pleine Académie? Mais vous ne voulez jamais rien voir. »

Et cela est fondé aussi sur unelettredel'Inconnue, datée vaguement, dans 1 édition que nous avonssous les yeux : « Mars 1844 », et contenant ces mots : « Naturellement j'ai vu ce que vous m'avez envoyé « en pleine Académie » et naturellement mon premier mouvement a été de me dérober derrière le chapeau complaisant de ma proche voisine dans une terreur tellement folle queje crains qu'elle et tout le monde ait vu la chose et surtout celle à qui elle était destinée. Comment avez-vous pu faire une chose aussi dangereuse et aussi compromettante? Et combien c'était bon à vous de songer à moi en un tel moment et d'avoir fait cela ! »

D'abord ces dates de « 26 mars 1844 » et de « mars 1844 »ne se rapportent à rien du tout, Mérimée, fin mars 1844, étant académicien de huit jours et ne devant entrer dans l'Académie et y parler que onze mois plus tard.

Ensuite nous avons dans cette correspondance même l'état d'âme et l'état physiologique de Mérimée à son discours de réception, peu conforme à l'audace et impertinence d un baiser envoyé ; et nous avons de plus un fait qui rend impossible ce fameux geste.

A son discours de réception, Mérimée, comme à peu près tous les récipiendaires, avait la couleur de son habit : il était vert. Il était très intimidé et très ému, et de plus, l'Inconnue assistait, mais il ne savait pas quelle fût là.

Lettre de Mérimée, celle-ci très exactement datée : Paris, 7 février 1845. « Tout s'est passé mieux que je n'espérais. Je me suis trouvé un aplomb rare. Je ne sais si le public a été content de moi; je le suis de lui. »

Lettre de 1 Inconnue, même date : « Mes plus chaudes félicitations. Vous voici un académicien de pleine volée. J'étais à votre réception ; mais je ri ai pas voulu vous en prévenir, parce que vous m'aviez dit que vous seriez nerveux si vous vous imaginiez qu'un ami vous regarde. Mais la chose a marché d'une façon charmante. Qu'aviez-vous à craindre ? Et maintenant en route pour une bonne promenade. »

Réponse de Mérimée à la lettre précédente (8 février 1845) : « Puisque vous ne m'avez pas trouvé trop ridicule, tout est bien. Je n'aurais pas été content de vous savoir là, voyant mon habit couleur d'estragon et ma figure idem. — Pourquoi pas demain ? Autrement, il faudrait attendre à mercredi prochain et je n'en aurais pas le courage. Nous en

aurons long à nous raconter. J'aurais perdu tout mon aplomb si je vous avais sue là ! »

Donc et les dates de « 26 mars 1844 » et de « mars 1844 » ne se rapportent à rien et l'histoire du baiser académique n'a aucun rapport avec la réception de Mérimée.

Mais où diable faut-il placer cette histoire du baiser sous la coupole ? Je ne sais pas du tout. Certainement à une séance de réception à l'Académie française où Mérimée était directeur et répondait au récipiendaire. Peut-être à la séance de réception de Jean-Jacques Ampère, le 18 mai 1848. Mais je ne sais pas.

Je dis : certainement à une séance de réception à l'Académie française où Mérimée présidait comme directeur ; car dans cette lettre où Mérimée parle du baiser, dans cette lettre datée par les éditeurs 26 mars 1844, je lis : « Je crains que le discours ne vous ait paru un peu long. J'espère qu'il ne faisait pas aussi froid de votre côté que du mien. Je suis encore à grelotter. Nous aurions dû faire une courte promenade ensemble après la cérémonie. Vous avez pu voir quelle horrible toux j'ai. Gela aurait presque pu passer pour de la cabale. Avant la séance Y orateur m'a fort prié de lui dire dans quelle partie de la salle se trouvait la personne à qui il avait envoyé des billets. L'avez-vous trouvé mieux en costume qu'en frac?... »

On voit les choses. L'orateur veut dire le récipiendaire. Mérimée avaitprié le récipiendaire d'envoyer des billets à l'Inconnue. Le récipiendaire, curieux, voulait voir la personne à qui M. Mérimée s'inté-

ressait C'est bien une séance de réception où M.Mérimée était directeur. Si c'est celle de Jean- Jacques Ampère, elle est du 18 mai 1848 ; Mérimée était directeur en qualité de chancelier, le directeur en titre, M. Lebrun, étant empêché pour service public, comme le dit Mérimée dans son discours. Ce discours de Mérimée n'est pas « trop long » et est très aimable. L'Inconnue a raison de répondre : « Votre discours ne m'a nullement semblé trop long et m'a fait une joie infinie. »

Mais encore une fois je ne sais pas du tout à quelle séance se rapporte l'histoire du baiser en habit vert; je sais seulement qu'elle ne se rapporte pas à la séance de réception de Mérimée et que les dates de « 26 mars 1844 », « mars 1844 »,ne se rapportent à rien du tout.

On ne peut donc nullement se fiera ces éditions hâtives et négligées pour prétendre tracer un historique exact des relations de Mérimée et de l'Inconnue, et j'ai souvent pesté contre ces éditeurs décevants (1). Pourtant, en marchant avec prudence à travers ces chausse-trapes et ces pièges à loup, en

(1) Ajoutez que souvent on s'aperçoit aussi que le texte a été mal lu. Un seul exemple pour le moment ; on en trouvera d'autres ci-après. On lit dans une lettre de Mérimée —Avignon, 29 septembre (1843) : — « J'ai à faire la chouette à mon ministre. Mais, comme ils ne lisent pas, je puis impunément dire toutes les bêtises possibles »> . Il faut lire : « à mes ministres », faire la chouette signifiant jouer seul contre plusieurs personnes et figureraient correspondre seul avec plusieurs personnes ; et Mérimée, comme on le voit par toute cette correspondance, ayant affaire, comme inspecteur des Beaux-Arts, à plusieurs ministres, ce qui explique : « ils ne lisent pas. »

rectifiant (approximativement) les dates évidemment erronées, en acceptant le vraisemblable et en écartant le manifestement faux, en s'aventurant le moins possible et en s'abstenant sur une foule de points, voici comment on peut se figurer la suite de ces relations.

Il ne faut donc accepter tout ce qui suit et je ne le donne que sous bénéfice d'un sévère inventaire qui pourra intervenir plus tard.

C'est en 1840 ou un peu avant, ce que j'ai tendance à croire, que Mérimée connut V Inconnue. J'ai déjà cité une lettre de Mérimée qui donne cette date comme probable. Elle est confirmée par un mot d'une lettre de l'Inconnue : « Il ne m'est pas désagréable, en l'année 1854, de me souvenir que c'est en 1840 que le mot tenderly a acquis une place prépondérante dans notre langage mutuel. »

Mettons donc 1840. Mérimée avait 37 ans. On peut supposer qu'elle en avait un peu plus ou un peu moins de 20, plutôt un peu moins. Mérimée lui dit dans les commencements qu'il a pour elle les sentiments qu'il aurait pour une nièce âgée de 14 ans. Il fallait au moins qu'elle fût vraiment jeune. — Elle était Française, de parents français, puisqu'elle parle de son frère qui sert dans l'armée française ; mais elle était née en Angleterre et avait été élevée en Angleterre : elle parle souvent de l'Angleterre comme de son pays natal.

Elle était svelte, grande, avec de fines attaches ; elle avait des cheveux noirs merveilleux, des yeux noirs admirables et une physionomie radieuse. Voilà tout ce qu'on sait de sa personne physique.

Gomme caractère, elle semble avoir été très fière, un peu prude, au moins dans les commencements de leur liaison, où elle se montre outrée de ce que Mérimée lui parle d'un souper fait en compagnie de danseuses de l'Opéra ; très susceptible, et, en somme, de caractère, sinon difficile, du moins assurément peu maniable. Elle le dit très nettement et toute sa correspondance, au moins pendant quelques années, le confirme : « Je vous en conjure, ne me provoquez pas si souvent. Ne vous ai-je pas dit que je n'avais pas bon caractère?» — «Je plains 1 homme infortuné qui doit m'épouser. Dieu ! Je crains bien que son sort ne soit pas très enviable. Les femmes douées d'une nature identique à la mienne ne devraient pas se marier. C'est une faute qu'elles commettent. Je me demande pourquoi je la commets. »

Surtout, elle était indépendante et, la loi morale et la loi religieuse mises à part, elle ne pouvait évidemment supporter ni aucun joug ni aucune règle : « Je pense que je suis née par un vent d'Est, tant je suis de ma nature extrêmement changeante. »

Et de fait on voit bien qu'il y avait en elle un fond « bohème », décemment et même vertueusementbohême, élégammentetgracieusement bohème, mais bohème encore. C'est une tzigane prude. On la voit sans cesse partir pour un voyage long ou court, voyager, revenir de voyage, se disposer à un voyage, préparer un voyage, songer à un voyage C'est à Paris, somme toute, qu'est son domicile ; mais là même elle est en camp volant. De Londres

elle écrit en 1868 (?), vieillissante déjà certainement : « Oh ! comme tout cela me fait soupirer encore davantage après mon paisible et gai petit piedà-terre de Paris, et ma vie[« où ma vie » sans doute] à demi bohème m'est entièrement charmante ! Que les autres luttent s'ils veulent et « arrivent » (elle vient de parler du struggle for life anglais) jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de borne à atteindre ; mais, pour moi, j'aimerais mieux quelques bons amis éprouvés et une existence libre. »

L'existence libre, c'a été évidemment son idéal perpétuel, qu'elle a, du reste, à très peu près, réalisé. Elle a été amoureuse à la fois de Mérimée et de l'existence libre, et voilà précisément pourquoi... Mais il est inutile d'anticiper.

Elle était extrêmement intelligente, écrivait très bien, avec quelques négligences mais point d'exotismes, et avec une imagination qui fait songer quelquefois à Henri Heine, et un esprit de mots sarcastiques, ou au moins piquants qui est tout à fait de Paris. Elle était très instruite, ayant été élevée en Angleterre, ayant passéau moins une année à Hambourg dans son adolescence, ayant passé sa jeunesse à Paris et lisant et parlant donc les trois langues avec la plus grande facilité. Elle connaît plus que sommairement trois grandes littératures européennes sur cinq.

Elle est très bon critique. Elle aime peu parler à Mérimée de ses ouvrages ; mais quand elle l'avertit, elle a raison. Elle a été stupéfiée par le dernier ouvrage de Mérimée, Lo/cis;etellele supplie, au fond, de ne pas le publier, au moins de l'atténuer, adoucir

et humaniser le plus possible. Elle n'eût peut-être pas écrit les œuvres de George Eliot ; mais ce qui fait le fond de l'œuvre de George Eliot, elle l'a découvert très bien, et où l'a-t-elle trouvé ? Dans Shakspeare, ce dont je ne vois pas que personne se soit avisé : «... Je m'occupe à relire des parties de Shakspeare. Comment était-ce possible à un homme d'avoir une vue aussi profonde du dedans de la nature humaine que celle dont témoigne chacune de ses phrases ? Il y un a vers de Jules César qui m'a hantée toute la journée ; c'est un vers du discours d'Antoine aux « amis romains, compatriotes » : « le mal que l'homme fait, lui survit. » Oui, c'est ce qu'il y a de plus mauvais. Si seulement nous pouvions garder pour nous nos péchés favoris ; si nous pouvions les laisser vivre avec nous et être décemment enterrés avec nous, ce serait pour le mieux ; mais de savoir que lorsqu'à notre tour nous arrivera la mort, cette unique chose sur laquelle nous pouvons compter avec certitude, lorsqu'elle nous aura abattus, éteints, lorsque nous serons partis sans retour, alors nos péchés rouleront par le monde pour leur propre compte et nous serons impuissants à arrêter leur course, tout en restant responsables de leurs effets, c'est une pensée qui fait trembler. Ainsi nous voilà au monde, installés sans que nous l'ayons demandé, mais tout de même forcés à jouer notre rôle dans la comédie comme si nous y trouvions du plaisir. Le rôle semble infini parfois et mortellement fatigant: mais, pour citer encore Shakspeare: la nuit est longue qui jamais ne trouve le jour. » Quant à Mérimée, je n'en parlerai point, naturel-

lement, au point de vue littéraire ; mais, au point de vue du caractère, il faut en dire quelques mots. Il se révèle par cette correspondance, comme l'a déjà remarqué Taine, extrêmement difficile : quinteux, défiant, jaloux, soupçonneux, surtout perpétuellement taquin. La pointe malicieuse, le propos malin, l'épigramme spirituelle et le plus souvent fine (je ne dis pas toujours), mais évidemment destinée à provoquer une bouderie, c'est où- il excelle et où il revient toujours, même dans ses lettres les plus affectueuses et les plus passionnées. A lire cette correspondance, surtout la première moitié, le mot bien connu revient à 1 esprit : « Il est aux petits soins pour déplaire. » En vérité, il est minutieusement désagréable et savamment exaspérant. On se dit à chaque instant : « Il a de l'esprit jusqu'au bout des ongles », et l'on se surprend à se répliquer: « Il n'en a même que là. » La réplique est exagérée, mais non sans quelque fondement ou quelque excuse.

La pauvre femme, qui aime profondément Mérimée, d'abord parce qu'il est intelligent, ensuite parce qu'il est charmant, quand il le veut, ensuite parce qu'il est bon « au fond », ce qui n'est pas prouvé, mais ce qui est probable, puisqu'il faut bien qu'il le soit au fond, l'étant si peu dans la forme, est véritablement excédée. Vingt fois, cent fois elle lui écrit : « Ne nous voyons plus ! ne nous écrivons plus ! Ce n'est pas la peine de ne se revoir que pour se quereller. » C'est, généralement entrés bon style, ce que Molière a dit en style. . . uni :

C'est pour me quereller, donc à ce que je voi, Que vous avez voulu me ramener chez moi,

et ce que Racine a dit en style décidément exécrable :

Vous plaindrez-vous sans cesse et vos embrassements Ne se passeront-ils qu'en éclaircissements?

Il est vrai que ces querelles s'expliquent peutêtre partiellement pour une raison que nous verrons plus loin ; mais leur cause essentielle est bien dignité, fierté, susceptibilitéde la partde l'Inconnue ; goût inné d'être désagréable chez Mérimée, tant qu'il fut encore jeune. La chose ne fait aucun doute. De 1832 à 1840, de George Sand à l'Inconnue, Mérimée ne me semble pas avoir sensiblement changé. On sait quel effet désagréable, après liaison de quinze jours, Mérimée avait fait sur George Sand.

Le fond de Mérimée n'était pas mauvais : mais il était triste et amer. Il parle très peu de lui dans ses lettres ; car il est homme foncièrement bien élevé et, quand on est bien élevé, on l'est même avec ceux qu'on aime; mais il est d'autant plus précieux de relever les rares endroits où il en parle. Il écrit d'Avallon — ou deVézelay, maisla différence n'est que d'une promenade à pied : « Je suis de plus en plus content de Vézelay. La vue en est admirable. Et puis j'ai quelquefois du plaisir à être seul. En général je me trouve assez mauvaise compagnie ; mais quand je suis triste sans avoir de grands motifs pour l'être, quand cette tristesse n'est pas de la colère rentrée, alors je me plais dans une solitude

complète. J'étais dans cette disposition les derniers jours que j'ai passés à Vézelay. Je me promenais ou je mecouchaisaubord d'une certaine terrasse naturelle qu'un poète pourrait bien appeler un précipice, et, là, je philosophais, sur le moi, sur la Providence, dans l'hypothèse qu'elle existe. Je pensais à vous, aussi, et plus agréablement qu'à moi. Mais cette pensée-là n'était pas plus gaie, parce que, aussitôt qu'elle venait, je me représentais combien je serais heureux de vous voir auprès de moi dans ce coin ignoré. Et puis, et puis, tout cela se terminait par cette pensée plus désolante que vous étiez bien loin, qu'il n'était pas facile de se voir et pas sûr que vous le voulussiez bien... Je suis venu pourvoir un vieil oncle que je ne connaissais guère. Je n'aime pas les parents. On est obligé d'être familier avec des gens qu'on n'a jamais vus, parce qu'ils se trouvent être fils du même père que votre mère. Mon oncle est cependant un très brave homme, point trop provincial, et peut-être le trouverais-je aimable si nous avions deux idées communes... »

Ailleurs, il se peint presque au complet d'un seul mot : charitable et peu sensible : « Vous êtes bien bonne de vous reprocher le récit pathétique que vous m'avez fait : vous auriez dû vous réjouir, au contraire, de m'avoir fait faire une bonne action. Il n'y a rien que je méprise et même que je déteste autant que V humanité en général ; mais je voudrais être assez riche pour écarter de moi toutes les souffrances des individus. »

Ainsi faits tous les deux, ils se rencontrèrent donc vers 1840 à Paris. La date (au moins d'une des

premières entrevues décisives) est donnée par ces mots de Mérimée : « Peut-être ce miroir turc vous sera-t-il plus agréable "que certaines babouches turques demandées par elle et qu'il ne pouvait pas lui envoyer], car vous me faites l'effet d'être devenue encore plus coquette qu'en l'an de grâce 1340. C'était au mois de décembre et vous aviez des bas de soie rayés ; voilà tout ce que je me rappelle. » Elle était à cette époque dans une situation qu'il est difficile de définir avec précision, soit demoiselle de compagnie auprès d'une dame d'un certain âge, soit « parente pauvre » auprès d'une parente riche, qu'elle accompagnait à Paris et dans ses voyages en Angleterre. Ils commencèrent — on commence généralement par là et le coup de foudre, s'il existe, est chose rare — par n'avoir pas d'amour l'un pour l'autre. Ils se trouvaient, simplement, très intéressants. Quelques mois, très probablement, plus tard, mais en tout cas après quatre lettres échangées, et l'on voit qu'ils ne s'écrivent pas souvent et ils n'ont pas dû, sans doute, s'écrire tout de suite, Mérimée lui dit : « Votre prudence naturelleentre sans doute pour beaucoup dans votre répugnance à me voir. Rassurez-vous, je ne deviendrai pas amoureux de vous II y a quelques années cela aurait pu arriver. Maintenant je suis trop vieux [j'ai dit qu'il avait 37 ans, et elle, selon toute apparence, une vingtaine d'années] et j'ai été trop malheureux. Je ne pourrais plus être amoureux, parce que mes illusions m'ont procuré bien des desenganos sur l'amour. J'allais être amoureux quand je suis parti pour l'Espagne. C'est une des belles actions de ma

vie. La personne qui a causé mon voyage n'en a jamais rien su. Si j'étais resté, j'aurais peut-être fait une grande sottise: celle d'offrir aune femme digne de tout le bonheur dont on peut jouir sur terre, de lui offrir, dis-je,en échange de la perte de toutes les choses qui lui étaient chères, une tendresse que je sentais moi-même très inférieure au sacrifice qu'elle aurait peut-être fait. Vous vous rappelez ma morale : « l'amour fait tout excuser, mais il faut être bien sûr qu'il y a de l'amour. » Soyez persuadée que ce précepte-là est plus rigoureux que tous ceux de vos méthodistes amis. Conclusion : je serai charmé de vous voir. Peut-être ferez-vous l'acquisition d'un véritable ami, et moi peut-être trouverai-je en vous ce que je cherche depuis longtemps : une femme dont je ne sois pas amoureux et en qui je puisse avoir de la confiance. »

Et il lui offre, très gentiment, avec une douceur mélancolique, car il est malade, d'être son « ami féminin' ». Elle accepte, en protestant contre ce qu'il y a de satanique, à son avis, dans ces mots: « L'amour fait tout excuser; mais il faut être bien sur qu'il y a de l'amour. » — «Ah! dit-elle, comment pouvez -vous écrire de telles paroles, ou comment, une fois écrites, pouvez-vous avoir le cœur de me les envoyer, chargées qu'elles sont du démon du doute et de la méfiance, de peurs, d'angoisses, d'inquiétudes, d agonies, de désespoirs et de tentations ! . . . »

Au fond, elle l'admire, elle est très près de l'aimer, comme toute femme qui admire ; et elle a peur de lui. Cela se voit à toutes les lignes, à cette époque,

et, du reste, elle le dit : « Vous me dites que vous me verrez, ou ne me verrez pas, à mon choix ; croyez-moi donc lorsque je vous affirme que j'ai déjà .choisi et résolument décidé qu'il était meilleur de ne nous voir pas. Pourquoi navouerai-je pas la vérité, une fois pour toutes? J'ai" peur de vous. Là, êtes-vous content? Votre vanité a-t-elle de quoi faire la roue comme un paon au soleil? Sentez-vous une satisfaction caressante couler à travers vos veines et apporter à vos traits une expression béate? Tout cela devrait résulter de mon candide aveu, et je ne doute pas que tout cela n'en résulte. Allons, grand bien vous fasse ! »

Du reste, elle l'admire, elle le plaint de ses souffrances physiques, sans paraître croire à ses souffrances morales, et sent pour lui quelque chose comme une amitié craintive et inquiète. Lui, l'admire aussi, remarquez-le, et la respecte évidemment plus qu'il n'a jamais respecté une femme : «... Vous qui jouissez du bonheur singulier d'un entourage irréprochable et d'une nature si raffinée qu'elle résume un peu pour moi toute une civilisation. » — Il est du reste flatté de lui faire peur, et, en bon stratégiste, il essaye de la rassurer par toutes sortes de choses et en particulier précisément par ce dont elle est effrayée : « Vous faites la railleuse quand vous dites si agréablement que vous avez peur de moi. Vous savez que je suis laid et très capricieux d'humeur, toujours distrait et souvent taquin et méchant lorsque je souffre. Qu'y a-t-il là qui ne soit bien rassurant ?» A quoi l'Inconnue a dû répondre in petto : « Oui, c'est rassurant

tant qu'on n'aime point, parce que cela vous promet qu'il est probable qu'on n'aimera pas; mais c'est terriblement effrayant si déjà l'on aime, et, comme dit Marivaux, « voilà justement ce qui m'arrive ; » ou ce que je crains qui ne soit très près de m'arriver ».

Ils en étaient là, à une amitié ombrageuse qui se demandait ce qu'elle deviendrait, quand il y eut un incident très important, suivi d'une rupture assez longue. A Londres, où elle se trouvait quand furent écrites les lettres que je viens d'extraire, l'Inconnue se fiança sans enthousiasme, mais enfin elle se fiança ou on la fiança. Elle continua d'écrire à Mérimée, comme si de rien n'était, bavardant joliment, mélancoliquement quelquefois, avec plus d'abandon qu'auparavant, en véritable « ami féminin », et s'écriant tout à coup, au milieu d'une lettre : « Tiens ! J'oubliais que suis fiancée ! . .. Mon Dieu! Je suis fiancée! Le fait et l'homme auquel il correspond s'étaient entièrement enfuis de ma mémoire ! »

Mérimée, lui, n'était pas content. Il parlait de brûler toutes les lettresde l'infidèle, si nous pouvons parler ainsi, langage que, du reste, il n'emploie pas. Enfin, sans récriminations qui eussent été injustes et ridicules, il n'était pas content : « Je vous ai déjà parlé de mes principes. Ils ne me permettent pas de rester en relations avec une dame que j'ai connue demoiselle, avec une veuve que j'ai connue mariée. J'ai remarqué que, l'état civil d'une femme étant changé, les rapports changent aussi et toujours pour le pire. Bref, à tort ou à raison, je ne

puis souffrir que mes amies se marient. Donc, si vous vous mariez, oublions nous. »

Est-ce parce qu'il était furieux, et il est évident qu'il l'était, qu'il partit pour l'Angleterre précisément sur ces entrefaites ; et voulait-il frapper un grand coup pour faire se rompre les fiançailles de l'Inconnue? Tout me le fait croire. Il arrive à Londres, brusquement et à l'improviste, comme ce mot de l'Inconnue nous le prouve : « Vous êtes réellement ici, actuellement, à Londres ! Est-il possible que nous ayons tous deux au-dessus de nos têtes ce même ciel sans soleil autour de nous : cette même atmosphère lugubre? Ah ! Étais-je sage devenir? L'homme propose, Dieu dispose. A n'importe quel moment après cinq heures vous me trouverez ».

Il faut croire que c'était bien joué, car elle est surprise et elle est prise. Elle donne un rendezvous. Elle s'abandonne. Cinq jours après, si les dates sont exactes, ce que je ne crois jamais, elle est cette fois bien etéperdumentamoureusedeMérimée. Lettre lyrique. Elle l'aime, elle l'adore, elle a rompu ses fiançailles, elle est toute à lui ■: « Il y a des bonheurs si grands que Satan ne peut pas les pardonner, et cependant ils ne viennent pas de Dieu. .. Mon châtiment a d'abord consisté dans le malheur de votre absence [il était reparti, sans doute après deux ou trois entrevues]. S'arrêtera-t-il là? Les mots ne sauraient dire combien je vous regrette... Ne me faites pas mention de mes ûa,nça,\\\es que f ai rompues, le seul acte recommandable, peut-être, de toute ma vie... Et cependant, pour tout ce que le monde pourrait me donner, je ne voudrais pas oublier

l'indicible bonheur des jours qui viennent de finir.. Je soupire après la main fraîche et compatissante. A toi toujours ! »

C'est une lettre de grande amoureuse. On pourrait croire qu à la date de cette lettre l'Inconnue est devenue la maîtresse de Mérimée. Malgré le ton et malgré le tutoiement de la dernière ligne, je n'en crois rien et je crois qu'il n'en faut rien croire, par les raisons qu'on verra plus loin. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'à ce moment l'Inconnue est éperdument amoureuse de Mérimée et de manière à n'aimer jamais que lui au monde. « A toi toujours. »

Là-dessus elle se maria. Ainsi va la vie. Elle se maria, avec l'homme à qui elle était antérieurement fiancée, il est probable ; mais je n'en sais rien. Elle se maria et resta environ deux ans sans correspondre avec Mérimée. Rupture complète.

Sur son mariage on ne sait presque rien. Elle aime, évidemment, dans ses lettres de plus tard, à n'en pas parler. Elle dit seulement une fois qu'elle a « observé une fidélité absolue,matérielle et morale », à l'égard de son mari; une autre fois qu'elle a traversé saine et sauve les phases du mariage et du veuvage, ces changements dans le légal status de la femme qui. comme Mérimée le lui a dit, il y a longtemps, ne manquent jamais de l'affecter désastreusement », et elle se demande si Mérimée trouvera que c'est vrai dans son cas » .

A très peu près à la même époque, ce semble, elle fit un héritage qui la mit dans une position absolument indépendante. Cet héritage semble

avoir été assez important, puisqu'il s'agit d'un vieux gentleman « et pas très vieux », dit-elle imprudemment, et « qui la connaissait depuis l'enfance », dit-elle avec plus de prudence, qui « lui a laissé toute sa fortune » ; et puisqu'elle parle, où son goût de libre vie et de léger bohémisme se retrouve, de voyager beaucoup et de voir toutes sortes de pays.

Probablement presque aussitôt qu'elle a été veuve, l'Inconnue, qui, évidemment, n'a pas cessé d'aimer Mérimée, lui a écrit, avec sa manière farouche et brusque qui est vraiment charmante : « Serez-vous heureux d'avoir de nouveau des nouvelles de moi, cher ami ? Je réponds moi-même à cette question et je vous écris... Je vous enverrai d'Angleterre un protocole, délimitant en quelque sorte nos relations à l'avenir. Ne trouvez-vous pas l'idée raisonnable ? Je vais bien, et je suis très heureuse de la perspective de recevoir bientôt des nouvelles de vous, peut-être de vous voir ; mais de cela nous recauserons... » Le dernier mot est touchant : « Dois-je signer Mariquita? » C'était proposer à Mérimée de reprendre le roman juste à la page où il avait été interrompu, où l'on n'avait pas lu plus avant.

Mérimée est un peu froid, extrêmement aimable, avec quelque coquetterie et désir de plaire, mais un peu froid. Il parle de ses cheveux gris, et, puisqu'on n'y croit pas, il envoie une pièce justificative. Il laisse à l'Inconnue, qu'il n'appelle pas Mariquita, le soin « de décider le protocole dont elle parle ». Il termine par un compliment sur la beauté qu'il admirait.

L'état d'âme de l'Inconnue à cette époque ou à

très peu près, en tout cas avant que les entrevues et les relations face à face aient recommencé, est très curieux à examiner. L'Inconnue est en Suisse, dans un petit village très haut perché, très solitaire et très calme. Elle n'est pas calme, elle; point du tout. Mérimée lui écrit des lettres qu'évidemment nous n'avons pas toutes, mais dont nous avons quelquesunes où, manifestement, il discute le protocole, où il laisse entrevoir des désirs qui dépassent ce que l'Inconnue s'est proposé, où il parle, assez peu clairement, de pain bis et de pain blanc, ce qui veut* sans doute exprimer figurément l'amitié et l'amour. Il devient méchant, du reste, et parle presque sans cesse, non seulement de coquetterie, mais d'insincérité et de « menterie ». La pauvre femme finit par crier sa misère et en même temps son amour, dans cette lettre admirable qui fut citée partout en son temps, mais qui est, sans doute, bien loin de vos souvenirs : « Pendant que vous vous amusez en Avignon, je m'occupe à mener la vie la plus calme [vous allez voir] et la plus studieuse possible dans ce minuscule village suisse, perdu parmi les montagnes et les lacs, où je me promène, nage et rame pour prendre de l'exercice et pour ne pas devenir folle à force d'étudier. J'essaie d'apprendre le grec et je lis en même temps la traduction d'Homère par Pope. Avec le temps, si le calme de ma vie présente continue, je pourrai arriver à quelque chose. Vous ne me donnez pas de nouvelles très précises sur vos chances de devenir l'un des Immortels. C'est la seule espèce d'immortalité que je vous souhaite à présent. Vous voir devenir académicien me donnerait infini-

ment de plaisir et de vanité ; vous perdre de cette vie (sic — ?) serait, je crois, me tuer ou, pis que cela, me laisser vivante en éteignant chez moi la lumière de la vie. Je sentais, à coup sur, que vous entendriez bien mon expression et que vous sauriez que par essence je voulais dire amitié. Mais ici, dans ce lieu tranquille, si éloigné de la fausseté du monde, si rapproché du ciel divin où la vérité brille dans le bleu de la nue au-dessus de moi et se réfléchit audessous dans le cristal de l'eau; ici où les nuages touchent les sommets blancs des montagnes si haut au-dessus des illusions de la terre; ici où l'air même souffle la vérité dans sa pure fraîcheur que ne tache nul contact avec la terre ni les choses terrestres ; ici quelque force intérieure, plus furte que moi-même, me contraint à vous écrire des choses que je sais devoir vous mettre en colère, auxquelles vous répondrez avec des paroles dédaigneuses et cyniques qui auront pour effet de me blesser. Mais tout en sachant cela et peut-être parce que je le sais, la vérité qui est autour de moi dans la nue, dans l'air et dans le cristal de l'eau, m'oblige à parler. Ce n'est pas seulement de l'amitié que j'éprouve, mais un amour si fort que toutes les bonnes résolutions que j'ai prises se brisent comme une vitre sous la gelée. Aussi, je ne vois qu'un moyen de finir le conflit, les demi-mesures sont inutiles : il faut que je brise tout. Si je vous écris, je vous dis tout ce que je me suis promis de ne pas même penser; et ce serait encore pis si je vous voyais. Vous m'avez raconté votre histoire du pain blanc et du pain bis au moment même où l'on me ferait du bien en m'aidant

à voir les choses clairement. Ce n'est peut-être pas précisément l'effet sur lequel vous comptiez avec cette histoire; mais c'est le seul qu'il ait eu en réalité. Nous ne devons plus nous rencontrer et je ne dois plus vous écrire. Il ne me reste plus rien à vous donner que mes prières ; elles sont à vous pour tout ce qui est bon et béni. Adieu. »

En résumé : Je vous aime. J'ai peur de vous et de moi. Rompons.

Bien entendu, ils ne rompirent point. Mérimée répondit par une lettre de persiflage mêlée d'un grain de résignation encore ironique, et l'Inconnue lui répliqua (ici le texte des lettres confirme les dates) par un : Vous êtes incorrigible. Soyons amis comme auparavant. Et elle partit pour l'Italie.

Au retour, tous deux étant à Paris, commença le drame. C'en fut un vraiment, avec les intermèdes comiques qu'admet le drame moderne ; mais c'en fut un véritablement. Il me semble qu'il a duré trois ans environ ou deux ans et demi, de la fin de 1842 à 1845. C'est pendant cette période qu'ils se virent souvent, qu'ils se promenèrent dans les bois, dans tous les environs de Paris, à Saint-Germain, à Saint-Cloud, à Versailles, quelquefois dans les musées de Paris, et particulièrement au Louvre, et qu'ils se querellèrent de vive voix pendant toutes leurs promenades et par lettres le lendemain et le surlendemain de toutes leurs entrevues.

Pourquoi? D'abord parce que Mérimée était taquin, presque méchant, et l'Inconnue très fière et très susceptible. Et cela suffirait. Ensuite, parce que — nous voici au point, et je demande pardon d'y insis-

tertres lourdement, comme je sais que je vais faire, mais il le faut pour tâcher de voir clair et même,aussi, vraiment. pour disculper un peu Mérimée;— ensuite parce que, il me semble ainsi et je dirai même que j'en suis sur, l'Inconnue n'était pas la maîtresse de Mérimée, et Mérimée voulait qu'elle le fût. et elle ne voulut jamais l'être. Je reviendrai sur ce jamais, qui n'est peut-être vrai que pour la période 1840-1846 et qui peut être vrai absolument.

Mérimée voulait que l'Inconnue fût sa maîtresse parce qu'il l'aimait, d'abord, et, pour un homme, du moins, c'est une raison ; il le voulait, ensuite, parce que dêtre la maîtresse d'un homme, cela attache une femme, pour peu qu'elle soit d'essence fine, très fortement, très profondément ; c'est la théorie du clou d'or de Sainte-Beuve, qui, quoique prétentieusement exprimée, est très juste ; il le voulait surtout parce qu'il avait comme une terreur d'être dupe et que, tant que la femme qu'il aimait se refusait à s'abandonner à lui complètement, il était persuadé qu'elle se moquait de lui. Donc il voulait que l'Inconnue fût sa maîtresse

Elle, évidemment, ne l'a pas voulu, ne Ta jamais voulu, au moins de 1840 à 1845. Peut-être voulaitelle être épousée, ce qu'il faut convenir qui était bien son droit Mais pour Mérimée c'était sans doute une manière d'être encore dupe, et il a dû s'y refuser énergiquement. Peut-être, seulement, et c'est ce que je crois le plus, quoique aimant profondément Mérimée, aimait-elle encore plus son indépendance. Nul doute qu'elle ne fût l'humeur indépendante même.

Pour ces raisons, ils s'aimaient, ils ne pouvaient pas s'entendre, et ils se querellèrent et tourmentèrent affreusement pendant cinq ans, en comprenant la période de 1840 1842 ; surtout pendant trois ans: 1842-1845.

Maintenant il faut prouver qu'il voulut, qu'elle ne voulut pas et que ce ne fut point. Il me semble que cela ressort des textes.

D'abord, de 1840 à 1845 et, je crois, même jusqu'à la fin, ils ne se virent jamais chez eux, ni lui chez elle, ni elle chez lui, et ils étaient, à partir au moins du commencement de 1842, très libres de leurs actions l'un et l'autre. Ils se voyaient comme des amoureux de seize ansquidemeurent respectivement chez leurs pères et mères. Ils se donnaient rendezvous aux musées et dans la campagne. Gela commence à indiquer que l'Inconnue ne voulait pas de huis clos. Premier point, beaucoup plus significatif, réfléchissez-y, qu'il ne paraît au premier abord.

Ensuite, lisons. Rien, pour l'œil le plus exercé, n'indique que Mérimée et l'Inconnue furent amant et maîtresse. Or vous savez que cela apparaît, transparaît toujours, et qu'on ne s'y trompe guère. Le clou d'or perce.

Rien, si ce n'est le tutoiement (unique dans toute la correspondance) de 1840 à Londres. Unique, il ne compte pas ; il est une figure de rhétorique, un simple trait lyrique, que le ton de la lettre — vous vous la rappelez — explique très suffisamment.

Rien, si ce n'est le « mon amour » des dernières lettres, des lettres d'après 1850, assez rare du reste,

et qui, on en conviendra, n'est pas une preuve bien décisive.

.Rien., sicen'est (et ceci m'a fait beaucoup plus réfléchir, mais n'a pas tenu contre les preuves contraires), si ce n'est ce passage d'une lettre de 1842 (probablement), d'une lettre toute voisine de celle que j'ai citée tout entière, d'une « lettre de la montagne », d'une lettre ressortissant à la crise qui a précédé la période 1842-1845 : « L'examen de soi-même peut être parfois utile ; à coup sûr il l'est, mais je crois fermement qu'en aucun cas il n'y a profit dans un stérile regard en arrière. Nul regret ni remords ne peut détruire le passé ; le souvenir de tout acte est écrit et scellé et clos à jamais. Pourquoi dépenser la force du présent en d'inutiles plaintes, en vœux futiles au dernier point sur ce qui aurait pu être? » — Ceci, en vérité, a bien l'air du mot d'une femme qui a été jusqu'aux derniers engagements ; mais encore, c'est très obscur; cela peut s'appliquer à un engagement tout moral ; cela peut signifier tout simplement : « Jevous ai dit : Je vous aime, et je vous ai embrassé en 1840. »

Et enfin, c'est votre affaire, vous contrepeserez cela avec les preuves contraires qui suivent.

En 1842 (très probablement), Mérimée a arrangé une petite comédie très agréable. Il a envoyé sa loge aux Italiens à l'Inconnue, en la priant d'y amener son frère avec elle, en s'y invitant lui-même et en recommandant à l'Inconnue » d'inventer quelque histoire pour expliquersa présenceà luidans la loge » . L'affaire a réussi. Il lui écrit quelques jours après : « J'apprécie, comme je dois, !a condescen-

dance avec laquelle vous m'avez montré votre figure pendant deux heures, et je dois à la vérité de dire que je l'ai fort admirée, comme aussi vos cheveux, que je n'avais jamais vus d'aussi près. Quanta cette assertion que vous ne m'avez rien refusé de ce que je vous ai demandé, vous aurez quelques millions d'années de purgatoire pour cette belle menterie. » — Fort bien: Mérimée n'a pas été l'amant de Tinconnue à Londres en 1840 ni depuis son veuvage, puisqu'il n'avait jamais vu ses cheveux de si près que derrière elle, dans une loge de théâtre, et il lui a demandé ce que vous savez et elle l'a refusé, et il le lui dit joliment, tout à fait dans le ton du plus élégant xviue siècle.

A une date inconnue Mérimée écrit à son amie : Vous ne voulez pas me voir : « si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six ans, et, en additionnant les minutes, nous pouvons avoir passé 3 ou 4 heures ensemble, dont la moitié à ne nous rien dire. Cependant nous nous connaissons assez pour que vous ayez pris quelque estime de moi, et vous m'en avez donné la preuve jeudi. Nous nous connaissons même plus que ne font des gens qui se seraient vus dans le monde depuis le temps que nous causons ensemble assez librement par lettres. Convenez qu'il est peu flatteur pour mon amour-propre que vous me traitiez ainsi après six ans. Au reste, comme je n'ai pas de moyen de combattre vos résolutions, il en sera de celle-ci ce que vous voudrez... »

J'ai dit que je ne sais comment localiser cette lettre, qui est de 1846 si le mot six ans est exact, à

condition que les relations aient commencé en 1840, de quoi, du reste, je ne suis pas autrement sur ; qui ne s'explique guère en 1846, Mérimée, à cette date, ayant vu l'Inconnue beaucoup plus de six ou sept t'ois... Mais il ne s'agit plus de cela. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à une époque où Mérimée correspondait depuis très longtemps avec l'Inconnue, il n'était, évidemment, pas son amant le moins du monde.

En 1843 (peut-être ; mais en tout cas au plus fort de la périodedes promenades et des querelles, appelons-la, si vous voulez, l'époque de Versailles) Mérimée écrit: « Quant aux menaces, croyez qu elles me sont très sensibles. Cependant, bien que je les craigne fort, je ne puis m'empêcher de vous dire encore tout ce que je pense. Rien ne me serait plus facile que de vous faire des promesses ; mais je me sens incapable de les tenir. Contentez- vous donc de votre manière d'être passée, ou bien ne nous voyons plus. Je dois même vous dire que l'insistance et l'espèce d'acharnement que vous mettez à me contrarier pour ces frivolités mêles rendent plus citeras et m'y font attacher une importance nouvelle. C'est la seule preuve que vous me puissiez donner des sentiments que vous pouvez avoir pour moi. S'il faut vous voir pour résister aux tentations les plus innocentes, c'est un travail de saint qui dépasse mes forces. J'aurais sans doute beaucoup de plaisir à vous voir ; mais la condition de me transformer en statue, comme ce roi des Mille et une Nuits, m'est insupportable. » — « Enfin nous devenons clairs ! » comme dit Nietzsche. Le passage est lumineux, à n'y rien

désirer. Au cours des promenades à Versailles, l'Inconnue repousse toute caresse de Mérimée, et nous saurons désormais très nettement pourquoi il est toujours en colère.

Même époque, peut-être un peu plus tard : « Vous m'avez promis de m'indiquer un jour [d'entrevue] ; mais vous n'y avez pas pensé, ou, ce qui serait plus mal, vous avez cru indecorous de le faire. C'est celte 'préoccupation, que vous avez sans cesse, qui nous est sans cesse un sujet de brouillerie. »

1843 encore, peut-être décembre : « Nous nous sommes quittés sur un mouvement de colère; mais, ce soir, en réfléchissant avec calme, je ne regrette rien de ce que je vous ai dit, si ce n'est peut-être la vivacité de quelques mots dont je vous demande pardon... Nous aurions dû voir plus tôt combien nos sentiments étaient contraires en tout et sur tout... J'espère que vous attribuerez à la force des choses le chagrin que j'ai pu vous occasionner. Jamais je n'ai été avec vous tel que j'aurais voulu être, ou plutôt tel que j'avais le projet de paraître à vos yeux. [Faut-il traduire : jamais je n'ai pu garder auprès de vous le respect et la réserve que je m'étais promis d'observer? Je le crois.] Peut-être en viendrez-vous à ne voir dans notre folie que son bon côté, à ne vous rappeler que des (sic) moments heureux que nous avons trouvés l'un auprès de l'autre. Quant à moi, je n'ai pas le moindre reproche à vous faire. Vous avez voulu concilier deux choses incompatibles. [Faut-il comprendre : l'amour que vous aviez pour moi et le respect que vous avez de vous-même? Je le crois.] Ne dois-je pas

vous savoir gré d'avoir essayé pour moi l'impossible?» Un peu plus tard, si la date est exacte (5 février 1844], texte plus net et de plus en plus net : « J'avoue que je ne comprends nullement ce que vous médites quand vous parlez de votre obéissance qui vous donne le tort de tout et ne vous donne le mérite de rien. Le contraire pourrait se soutenir mieux, ce me semble ; mais il n'y a de votre part ni tort ni mérite. Rappelez-vous un moment avec franchise ce que vous êtes pour moi. Vous acceptez ces promenades qui sont ma vie : mais cette glace sans cesse renaissante qui me désespère chaque fois davantage, ce plaisir de calcul, ou, j'aime mieux le croire, d'instinct, que vous avez à me faire désirer ce que vous me refusez obstinément, tout cela peut excuser ma dureté; mais, s'il y a un tort de votre part, c'est assurément cette préférence que vous donnez à votre orgueil sur ce qu'il y a de tendresse en vous. » — Cette fois c'est assez clair.

Plus clair encore : septembre 1844, si la date est exacte : « Nous nous sommes séparés l'autre jour également mécontents l'un de l'autre... Il est évident que nous ne pouvons plus maintenant nous trouver ensemble sans nous quereller horriblement. Tous les deux nous voulons l'impossible : vous que je sois une statue, moi que vous n'en soyez pas une... Je cède trop souvent à des moments de colère absurde. Autant vaudrait se fâcher de ce que la glace est froide... »

Et ceci explique très bien les alternatives d'amabilité et de froideur de l'Inconnue, que Mérimée, peutêtre sincèrement, peut-être pour jouer son jeu,

attribue à la coquetterie : « Vous n'êtes jamais plus près de me faire quelque méchanceté que lorsque vous venez d'être bonne et gracieuse pour moi... L'autre jour vous étiez aussi insouciante en me disant adieu qu'en me disant bonjour. Ce n'était pas cela l' avant-dernière fois. C'est un phénomène très curieux que l'eau qui a bouilli se gèle plus facilement que l'eau froide. Vous illustrez cette chimielà. » — Cela veut dire que toute bonté et douceur de l'Inconnue enhardit Mérimée, qui devient pressant et qu'il faut glacer; ou seulement que toute douceur et demi-abandon de l'Inconnue lui font craindre que Mérimée ne s'y encourage trop et lui persuade de serrer les freins même un peu d'avance. Ce jeu de bascule est élémentaire.

Evidemment le fond des choses, c'est que l'Inconnue adorait Mérimée et en même temps ne pouvait admettre « the baseness ofbeing in love». Cette femme était complexe, mais, après tout, n'était pas compliquée.

Enfin je vous demande pardon d'apporter cette dernière preuve un peu topique, un peu shocking même, peut-être, mais qui n'outrepasse pas, je crois, les bornes de la bonne compagnie et qui, à coup sûr, n'est pas de celles qui « sur de sales objets vont traînant la pensée ». Tranchons : il s'agit de jarretières. En octobre 1853, si la date est exacte, Mérimée, étant en Espagne, écrivait à l'Inconnue : «... Voulez- vous des jarretières, ou des boutons? Si l'on en porte encore, dites-moi ce qu'il vous en faut, mais ne perdez pas de temps à me répondre. »

L'Inconnue fut plongée par cette proposition dans

une joie infinie et eut un accès de gaieté inexprimable. Elle répondit au 30 octobre 1853 : « De toute façon, apportez les mouchoirs; je ne me soucie pas des boutons [il parait qu'on n'en portait plus]. Pour votre troisième offre, les jarretières, apprenez, ô sage, que cet article n'esi plus porté par aucune femme cpiii possède la plus légère considération pour la forme de sa jambe. »

Mérimée insiste : « Je vous apporterai des jarretières, puisque vous ne voulez pas de boutons. Ce n'est pas sans peine que je les ai découvertes. La civilisation fait des progrès si rapides que l'élastique a remplacé à presque toutes les jambes les ligas classiques des temps passés. Lorsque j'ai demandé aux femmes de chambre d'ici de m'indiquer une boutique, elles se sont signées d'indignation, me disant qu'elles ne portaient plus de ces vieilleries-là et que c'était bon pour le peuple... »

L'Inconnue réplique : a Comme vous êtes absurde avec ces jarretières ! Les femmes de chambre n'étaient pas loin d'avoir raison en s'indignant que vous rapportiez de telles choses comme souvenirs... »

Il ne faut pas prétendre tirer des conclusions sûres de cette petite anecdote. Cependant, d'ordinaire, quand on est l'amant d'une femme, on sait si elle porte des jarretières, et quand on sait qu'elle n'en porte pas, on ne songe pas à lui en envoyer. L'ignorance de Mérimée à cet égard est générale et particulière. Elle est générale et il ignore que, déjà en 1853, les femmes d'une certaine classe ont renoncé aux jarretières, et de cette ignorance générale

l'Inconnue le raille gentiment : « Apprenez, ô sage... »; et avecgaîté, parce qu'elle est au fond très satisfaite que Mérimée ne soit pas plus au courant des usages féminins un peu intimes. — Mais cette ignorance est particulière aussi et s'applique à l'Inconnue, s'applique tout particulièrement à l'Inconnue, et l'Inconnue ne paraît pas du tout s'en étonner. Elle ne lui dit pas — avec les périphrases et les euphémismes nécessaires : — « Vous savez bien que je n'en porte pas. » De son texte il ressort plutôt ceci : « Qu'il ne sache pas que je n'en porte point, cela va de soi ; mais qu'il ignore que cela ne se porte plus, c'est amusant, et cela lui fait honneur. Est-il sage! Apprenez, ô sage... »

C'est ici que je voudrais bien être sûr des dates. En 4853, il y a treize ou quatorze ans que Mérimée et l'Inconnue se connaissent.

Je serai donc porté à croire que Mérimée et l'Inconnue n'ont jamais été amants.

— Ce qui nous est absolument indifférent, me direz-vous.

— A moi aussi, en thèse générale. Pour une bonne biographie il suffit de savoir que M. un tel et Mme une telle étaient fort liés et que Mme une telle avait une grande influence sur M. un tel ; la forme et le degré de leurs relations affectueuses sont indifférents à l'histoire. Mais ici il y a exception à cette règle. Comme Mérimée a été très dur pour l'Inconnue ; comme ils se sont querellés et un peu martyrisés pendant trois ou quatre ans, il s'agit de savoir si Mérimée a été méchant seulement parce que tel était son caractère, ou s'il l'a

été parce qu'on était « cruelle » à son égard et parce qu'il se croyait joué par une coquette; et dès lors la question des « réalités de l'amour » ou de l'absence de ces réalités devient importante. Or pour moi je crois que si Mérimée a été si désagréable, c'est qu'on n'a pas voulu l'aimer comme il voulait qu'on l'aimât.

Quoi qu'il en soit, et je vous laisse à vos propres réflexions, vers 1845, et ici, comme c'est une date « en gros », nous pouvons nous y fier, vers 1845 le calme renaît, ou plutôt naît ; car il n'a guère jamais existé auparavant ; enfin le calme s'établit et la correspondance devient tout simplement amicale et afïectueuse. Vous en pouvez conclure les deux choses les plus opposées ; vous pouvez en conclure : soit que l'Inconnue a cédé et que Mérimée n'a plus de raison d'être irrité ; soit que Mérimée s'est résigné à n'être que l'ami de l'Inconnue. Je penche, comme on Ta vu, pour cette seconde hypothèse, mais je ne songe pas à en être certain, ne voulant pas me faire dire, comme le disait la marquise de Lassay à son mari : « Comment faites- vous pour être sûr de ces choses-là? »

Tant y a qu'à partir de 1845 le calme règne, et l'amitié douce et ferme, et la confiance, etqu'à peine quelques taquineries, et celles-ci tout amicales, traversent le dialogue. Mais remarquez : je parle d'amitié, non detendresse. Le ton est doux, aimable, abandonné avec élégance ; la sollicitude est vive et passionnément alarmée aux jours où il peut y avoir du danger (1848, 1851) ; mais c'est en somme la conversation de deux amis très intelligents, très

distingués, très informés, pleins de confiance l'un dans l'autre, dont l'un est plus âgé que l'autre, et qui s'entretiennent avec douceur, l'un y mettant un peu de déférence et l'autre un peu d'autorité paternelle, de leurs lectures, de leurs voyages, de leurs sentiments, de leur état d'âme et déjà de leurs souvenirs. La tendresse viendra plus tard, notez ceci, quand ils seront tout à fait vieux.

Il faut, du reste, remarquer que, de 1846 à 1848, la correspondance est beaucoup plus rare, soit que des lettres aient été perdues, soit qu'il y ait eu quelque refroidissement ; mais rien dans le ton des lettres qui sont sous nos yeux ne confirme cette seconde hypothèse.

De 1850 à 1870 et de plus en plus à mesure que nous approchons du terme, nous sommes dans la période de douce sérénité et de profonde et délicieuse tendresse. J'entends, du moins, du côté de l'Inconnue. Les lettres de Mérimée sont polies, aimables, amicales, et rien de plus. Sa froideur naturelle l'a repris. Il parle de sa santé et il donne des nouvelles de la cour, des nouvelles politiques et des nouvelles littéraires. Du reste, il dit de temps en temps qu'il aime bien. Il disait en 1848 (date à peu près confirmée par le contexte) : « Je vous aime tous les jours davantage, je crois. » Le mot est très rare dans les lettres de 1850 à 1870.

Du côté de l'Inconnue, c'est ce mot même, littéralement, on le sent, qui est le vrai. Son amour est bien de l'amour, et il augmente sans cesse. (Je lui suppose une trentaine d'années, notez ce point, en 1850.) Elle a pris son parti, évidemment, de « cette

inquiétude bizarre et de cette mélancolie maladive » qu'elle a remarquée en lui à peu près dès le commencement. Ou plutôt, du moment qu'elle a senti que cette mélancolie était maladive, elle l'en aime, comme toutes les femmes de caractère élevé et de cœur tendre ; et depuis qu'évidemment il « ne la couvre plus de reproches », mais seulement lui adresse quelques épigrammes, elle s'accommode de son caractère. Il y a eu entre eux un « contrat » que je n'ai pas pu découvrir, mais qui très probablement a mis fin aux hostilités déclarées. « Dites-moi, ai-je bien gardé le contrat que nous avons fait il y a longtemps? Vous ne me le dites pas, du moins sur le papier (1). Une question de ce genre doit être posée, et on doit y répondre d'une façon tout autre : la main dans la main et le cœur sur le cœur, avec de francs yeux regardant la réponse avantque les lèvres n'aient pu en former les mots. »

Ce contrat devait être une convention de fidélité réciproque; car plus tard l'Inconnue félicite souvent Mérimée de sa « fidélité », de sa « loyauté ». Et il se peut que Mérimée ait gardé ce serment; car les Lettres à une autre inconnue ne sont que de galanterie, à peine de flirt, et rentrent tout à fait dans le ton des simples relations mondaines. De la part de l'Inconnue la confiance est absolue, malgré quelquesépigrammes qui sont de pur badinage ; et l'abandon et \a,reconnaissance amoureuse , le sentiment le plus profond et le plus voluptueux qu'éprouvent les femmes,

(1 II faut lire sans doute : « Ne me le dites pas », d'après la suite.

sont complets et sont exquis: « Merci, mon ami ; les années, en passant, ne diminuent pas, je crois, notre amitié. » — « Vous savez très bien que toute la tendresse de mon être est pour vous et pour vous seul ; mais quand vous vous souciez de me l'entendre redire, il ne m'est pas désagréable, en Tannée 1854, de me souvenir que c'est en 1840 que le mot tenderly a acquis une place prédominante dans notre langage mutuel. Ah ! mon amour, vous m'avez bien aimée, dans la joie et dans le chagrin, sous le soleil et sous les cieux couverts de nuages ; vous aviez pour devise : « loyal et vrai », et pour foi une fidélité constante. Peu de femmes peuvent en exiger autant, aucune ne pourrait demander davantage. » — « Où croyez-vous que j'ai passé ma matinée ? A Versailles où j'ai fait un pèlerinage immémorial (1). Je suis partie toute seule ; car je ne compte pas les centaines de visiteurs du dimanche ; ils ne peuvent que me rendre les lieux plus solitaires ; aucun ne connaît nos endroits habituels, notrebosquet plein d'ombres aujourd'hui [c'est en décembre], livré au vent et désolé ; notre coin de la galerie auprès duquel on passe sans être vu. Vous allez me demander pourquoi je suis allée voir la fleur de l'été et la vive verdure transformée en gelée d'hiver et en froid ? Oui, pourquoi, vraiment ? Quelque esprit d'inquiétude semblait m'y pousser ; je me sentais forcé d'aller voir morte, cette chose que nous ne devions jamais revoir vivante. Et que croyez-vous que j'aie trouvé à la

(1 ? — Il faut lire sans doute in memoriam (pour commémoration).

place? Une petite racine bourgeonnante qui avait percé à travers la dure terre dans notre bosquet et la claire lumière du soleil se versant à travers la fenêtre, autrefois presque fermée, de notre coin sombre de notre galerie. Qu'est-ce que cela symbolise et prédit ? Cette vie et cette lumière-là où les souvenirs les plus tranquilles étaient déposés dans l'ombre? Oh ! mon amour, ce que cela signifie, c'est que la lumière et la vie devraient toujours signifier la vérité, non la fausseté ; le bien, non le mal ; la confiance, non le soupçon. Youdrez-vous vous accorder à cela, ne pas écraser le bourgeon et ne pas obscurcir la lumière? Nos lettres vont certainement se croiser. Je suis curieuse de savoir si, vous aussi, vous avez, ces jours passés, donné une pensée à Versailles et à l'étrange illusion du temps que nous y avons vécu. »

Pendant cette période se voyaient-ils plus intimement etplus librement qu'aux temps des promenades suburbaines, qu'aux temps de Versailles ? Non pas beaucoup plus, ce semble. D'abord ils sont toujours, elle et lui, par monts et par vaux : « Je ne savais où vous écrire, dit Mérimée, et voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit. Vous menez une vie si vagabonde qu'on ne sait où vous prendre » — « ... l'incertitude du lieu où vous êtes est un grand ennui. Vous êtes toujours par voies et par chemins et on ne sait jamais où vous prendre. » Cependant, quand Mérimée n'est ni à Fontainebleau, ni à Saint-Cloud, ni à Compiègne, ni à Biarritz, ni en Espagne, ni à Cannes-, quand l'Inconnue n'est ni àD...ni à S.. ni à P... ni à une autre lettrede l'alphabet, et quand

par miracle un séjour de Mérimée à Paris coïncide avec un arrêt de l'Inconnue dans la capitale de la France, il est certain qu'ils se voient enfin dans un lieu clos et couvert. Mérimée ne va jamais, cela semble certain, chez l'Inconnue ; mais l'Inconnue passe quelquefois chez Mérimée. Mérimée écrit en 1858 (date confirmée par le texte) : « Je vous ai fort accusée de m'avoir pris un livre (c'est ma seule propriété) que j'ai cherché comme une aiguille et que j'ai trouvé enfin ce matin dans un coin, où je l'avais fourré moi-même pour le mettre en sûreté. » Ailleurs : « ...je n'ai jamais élevé que des chats, qui ne m'ont guère donné de satisfaction, à l'exception du dernier qui a eu l'honneur^de vous connaître. » — Ailleurs : « Je pense beaucoup à avoir un chat semblable à feu Matifas qui vous trouvait si à son gré... » — Ailleurs l'Inconnue faitallusion au lézard familier de Mérimée, animal qui ne lui revenait pas, j'entends le lézard.

Les tous derniers soirs d'automne de cette passion furent tristes et doux, pleins d'inquiétudes mélancoliques, de confiance et d'attendrissements traversés de quelques regrets. Mérimée était toujours le même, valétudinaire, épuisé, et ne pouvant pas résister à ces manies de vieux mondain, se traînant dans les châteaux impériaux, organisant des représentations, écrivant des charades, ou, même à Cannes, courant à Nice déjeuner ou dîner chez quelque princesse russe entre deux crises d'asthme, abrégeant ainsi la liste de ses jours qui depuis longtemps étaient comptés. L'Inconnue assiste à la chute des feuilles chez son ami et même chez elle avec un

sourire attristé où se mêle de la bonne humeur encore et beaucoup de cet humour qu'elle eut toujours et qui fut évidemment un de ses charmes. Vers 1860 — elle a une quarantaine d'années, lui près de soixante, — : « Il me semble, mon cher, que nous devenons vieux, que nous descendons gentiment ensemble la colline, vous et moi. Il est vrai que ce seul mot de « ensemble » suffit pour enlever tout ce que le fait peut avoir de cruel, mais le fait est, je le crains, trop réel. Combien peu nous nous querellons, maintenant [ceregretestadorable], commenous sommes devenus calmes et tranquilles ! Vous me parlez beaucoup moins de la splendeur de mes yeux ; mais, au lieu de cela, vous m'écrivez des diagnostics de votre médecin, des remèdes avec lesquels il espère vous guérir, de vos palpitations, de vos insomnies, de votre manque d'appétit. Et moi, pour ne pas rester en retard avec vous, je vous dis que les yeux sont faibles ; et je ne crie plus avec des accents frénétiques et vibrants de passion que je vais droguer ma conscience par amour pour vous et parce qu'il m'est impossible de vous refuser quoi que ce soit. Au lieu de cela, je vous parle tranquillement de ma cure de Hombourg et du profit que je trouve à l'usage des eaux minérales. Comme les temps changent ! » — Changent a dû être mis à l'actif.

De la même époque, un peu plus tard : « Vous êtes devenu un sage si parfait que j'ai peine à reconnaître en vous l'ami des jours orageux, où notre délice suprême était de nous tourmenter l'un l'autre de la façon la plus puérile. Peut-être mon affection

pour vous renaîtra-t elle si vous redevenez moins sage... »

Gomme toujours, ces pensées d'automne se tournent en manière d'examen de conscience, et l'Inconnue revenant sur le passé se dit que tout compte fait, si elle n'a pas eu de la vie tout ce qu'elle en désirait, elle a, vers la cinquantaine [la lettre est cerlainementde 4869 ou 1870], la satisfaction de se dire qu'elle n'a manqué à aucun devoir et qu'elle a été une amie sûre, bonne et consolatrice : « Dieu merci, je puis répandre sur mon âme le baume flatteur relle a pris beaucoup du tour ironique de Mérimée^ de me dire honnêtement que pendant que j'ai eu un mari, je lui ai été fidèle tant au point de vue de la lettre qu'à celui de l'esprit, et que j'ai fait pour lui, de toutes façons; le meilleur qui était en moi. Et c'est un souvenir agréable, logé dans un coin paisible de mon esprit, que lorsque la fin est venue, mon mari m'a encore appelée « le meilleur ami » qu'il ait jamais eu. Je vous ai dit un jour que je me croyais capable d'être un bon ami. Ai je prouvé la vérité de mes paroles ? »

Du reste, elle sent bien que, soit par sa faute et très probablement par celle de tous deux, soit par celle de Mérimée, leur amitié n'a pas été ce qu'elle aurait pu être et n'a pas donné ce qu'elle contenait. Ils étaient tous deux trop indépendants, trop voyageurs, trop incapables de pratiquer le précepte de La Fontaine : « Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau... Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste », l'Inconnue « se subalternisant » sans cesse, comme disait Mérimée, chez des parents

et amis et s'éprenant de leurs petites filles, dont Mérimée est jaloux ; Mérimée se subalternisant bien davantage et ne pouvant renoncer à sa vie de mondain libre, c'est-à-dire esclave de mille attaches, ni, peut-être, à la multiplicité de ses amitiés féminines. L'Inconnue réfléchit atout cela et donne cours à ces réflexions dans une lettre tout à fait de la fin qui est un examen de conscience pour deux, et qui est peutêtre une tardive proposition discrète d en finir avec cette vie qui n'est qu'une suite de séparations et de fonder enfin un foyer... Je ne sais trop; mais à coup sur la lettre est bien curieuse comme indication d'état d'âme. Un des deux pigeons voyageurs, au moins, se repent enfin de l'humeur inquiète et se demande si tous les deux ne se sont pas trompés, ce qui ne laisse pas d'être probable. Et puis le fragment, quelle qu'en soit la pensée secrète, est exquis :

«... Savez-vous que je commence à croire que nous avons eu trop de plumes, dencre et de papier vous et moi, dans notre vie mutuelle ? Un jour, il y a bien longtemps, une amitié fondée sur ces trois choses ne vous paraissait pas constituer par trop une expérience. Comme expérience je dois avouer que celle-là a réussi ; mais je suis un peu hantée par cette idée que nous aurions pu être d'aussi bons et loyaux amis sans ces trois objets, avec moins de lettre* et moins de séparations. Qu'en pensez-vous ? Et dans votre peur d'une compagnie trop intime, de l'ennui et de la satiété qu'elle apporte, frémissez-vous d'horreur à cette pensée ? Avez-vous déjà eu l'idée de vous écrier • « Jamais de la vie ! Elle est folle ! » Ce n'est

qu'une idée, comme je vous l'ai dit ; mais ce fait seul qu'elle me hante prouve qu'elle appartient à un autre monde d'esprits, qu'elle est le fantôme errant d'une possibilité perdue et morte. Laissez-la passer sans lui faire de mal. »

Rien ne m'ôtera de l'idée que l'Inconnue, quoique très indépendante elle-même, a toujours pensé à épouser Mérimée, que Mérimée n'a jamais voulu entendre à cela ; que l'Inconnue, en conséquence, n'a jamais voulu être que l'amie de Mérimée et jusqu'à quel point, car il y a encore des degrés dans ces choses, vous comprenez que les renseignements me font défaut pour vous le dire ; — et qu'une amitié amoureuse toujours plus tendre de la part de la femme, toujours plus tiède, sans refroidissement complet du reste, de la part de l'homme, s'estétablie entre eux depuis 1846 environ et a duré vingt-cinq ans, ce qui est une très belle chose.

Ils moururent séparés, comme ils avaient vécu. La dernière lettre (probablement) de l'Inconnue est datée d'un pays inconnu et pleine de pressentiments sinistres. Le dernier billet de Mérimée est de Cannes et a été écrit le jour même de sa mort. L'histoire de Mérimée et de l'Inconnue est l'histoire d'une très longue et très belle séparation amoureuse.

Et maintenant il faut bien savoir qu'il n'y a rien de moins authentique que le livre intitulé la Passion d'un auteur. J'ai raconté toute cette histoire en tenant les lettres de l'Inconnue pour aussi réelles que le sont celles de Mérimée, dans le dessein de donner plus dévie à toute cette histoire et de la « restaurer »,

comme on fait un vieux monument ; mais encore estil nécessaire que le lecteur soit averti. J'ajoute que par ses seules lettres à lui, lesquelles sont parfaitement authentiques, le caractère de Mérimée se montre exactement tel que je viens de le peindre. Sans cela je n'aurais pas voulu écrire cet article.

J'ai dit que c'est un roman, douloureux et dramatique, qu'on suit à la trace dans les Lettres de Victor Hugo à Sainte-Beuve, qui viennent enfin d'être publiées (1896). 11 est très passionnant, ce roman, d'autant plus qu'il faut le reconstituer à mesure qu'on le lit, puisqu'on n'en a que des pages détachées. Vous n'ignorez pas le plaisir qu il y a à écouter un monsieur qui est à son téléphone. Par ses questions et ses réponses on suppose les questions et réponses de son interlocuteur qu'on n'entend point. C'est très amusant. On n'est point passif, commedans une conversation ordinaire où l'on se trouve en tiers ; dans celle-ci on est actif et très en éveil. On collabore ; on cherche, on tâtonne, on déchiffre. Depuis le temps où je faisais des versions latines, je n'ai jamais éprouvé de plus vif plaisir.

Or, lire les lettres de Hugo à Sainte-Beuve, c'est assistera une conversation au téléphone. Nous avons les lettres de Hugo, nous n'avons pas les lettres de

Sainte-Beuve. Il faut, à chaque lettre de Hugo, supposer la lettre de Sainte-Beuve correspondante.

Ajoutez à cela que Victor Hugo lui même traitant de sujets très délicats, et avec cette réserve pudique, fort louable, que de nos jours nous n'y apporterions peut-être pas, parle le plus souvent parallusions ou par réticences, et que cela redouble la difficulté, et par conséquent le plaisir.

Beconstruisons donc, avec les lettres de Victor Hugo, le roman de Victor Hugo et Sainte-Beuve de 1827 à 1833.

Les premiers rapports de Victor Hugo et Sainte- Beuve, comme les derniers, du reste, furent rapports de poète à critique. En février 1827, Hugo, poète de vingt-cinq ans, montre à Sainte-Beuve, critique de vingt-trois ans, des fragments de Cromwell. Quinze jours après, l'amitié s'était faite, très forte, vite passionnée, comme on le verra assez, du moins de la part de Hugo, et la fréquentation intime s'établissait.

On voit en effet par les lettres de 1828 que Sainte- Beuve était devenu le familier de la petite maison de la rue Notre-Dame-des Champs.

« J avais pris, écrit Hugo à Sainte-Beuve qui est en voyage, cette douce habitude de vous voir souvent... Votre absence me laissait un grand vide. Elle me dépeuplait presque la rue Notre-Dame-des- Champs Vos deux lettres sont venues, bien bonnes et bien belles qu'elles sont, nous rendre quelque chose de votre vie, de votre haute conversation, de la poésie de votre cœur et de votre esprit... »

Elle était charmante, la maison de Hugo à cette

époque. C était une académie familiale « à n'en pas vouloir d'autre ». Il y avait là Lamartine, Boulanger, Devéria, David, Rabbe, Sainte-Beuve, tous jeunes, tousayant déjà autantde talent qu'ils devaient jamais en avoir, tous en pleine fièvre de production et de grandes espérances, tous grands artistes et grands poètes ; car il ne faut pas oublier, pour l'intelligence de ce qui va suivre, qu'à cette époque Sainte-Beuve n'était pas un simple critique. Il était à la fois critique, poète et romancier, et il s'occupait beaucoup plus de Joseph Delorme et de Volupté que des articles au Globe.

C'est à cette époque (1828) que doit se placer, selon moi, la « séduction » (vous verrez tout à l'heure dans quel sensj'entendsce mot stupide) de Mme Victor Hugo par Sainte-Beuve. Car je remarque qu'en 1829 et dans la première moitié de 1830, Sainte-Beuve voyage beaucoup. Il est probable qu'il sent le besoin de se secouer et de s'étourdir. Il va partout, au Rhin, en Allemagne, à Bouen, à la Manche, ce qui n'a jamais été beaucoup dans son caractère. Il est probable qu'il se dépayse, qu'il se déracine. Il est probable qu'on lui a dit : « Voyagez ! » On nous a dit à tous : « Voyagez !» à un certain moment de notre vie. C'est un mot assez désagréable à entendre.

Je place donc en 1828 la « séduction» deMmeVictor Hugo. Car Sainte-Beuve futamoureux de Mme Hugo ; mais Mme Hugo fut « séduite » par Sainte-Beuve ; c'est certain. Les lettres de Victor Hugo ne permettent pas le doute à cet égard. Il dit à un certain moment (1833) : « C'est moi qui étais le blessé. » Il dit à un autre moment (1831) : « Car, voyez-vous,

je ne dis ceci qu'à vous seul (souligné dans !e texte), je ne suis plus heureux. J'ai acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m aimer. » Faites la part de l'exagération de la douleur, il reste que Hugo a vu sa femme se détacher un instant de lui, subir l'ascendant de l'ami de la maison. Cela n'est pas douteux, et tout ce que nous verrons par la suite le confirme évidemment.

Maintenant, jusqu'où alla cette « séduction» ?G'est ce que nous ne saurons jamais, non pas même quand le Livre d'amour de Sainte-Beuve sera publié. Nous ne le saurons jamais ; parce que Victor Hugo ne l'a pas dit ; Mme Hugo ne l'a pas dit; et Sainte-Beuve l'a dit, un millier de fois environ ; mais il est terriblement suspect.

Ce vieux fat, d'une laideur invraisemblable, tenait tellement à ce que les jeunes générations fussent persuadées qu'aucune femme de son temps ne lui avait résisté qu'il avait fini par se le persuader à lui-même parfaitement. En voilà un qui ne goûtait pas le plaisir secret, un peu sournois, mais délicat, après tout, des souvenirs mystérieux couvés jalousement dans la solitude ! Il fallait qu'on sût toutes ses petites affaires par le menu. Et, comme il était devenu assez bassement libertin, il est très possible, il est très probable, qu'il donnât, presque inconsciemment, à ses amours de vingt-trois ans, le caractère et la couleur de ses amours de cinqu? te ans ! Ah ! comme il nous arrive de dévelouter &o3 souvenirs rien qu'à les évoquer, et comme, parfois, nous flétrissons nos jeunes amours, rien qu'à les repenser, quand nous n'avons plus leur âge !

Sur ces restes sacrés ne portons pas les mains !

Lui, il les portait toujours, et c'étaient des mains un peu lourdes.

Pour ces raisons, nous ne saurons jamais jusqu'où a été la séduction de Mme Hugo par le très jeune Sainte-Beuve.

Mais elle fut séduite, vous voyez maintenant comment j'entends le mot ; elle aima ; et elle ne sut pas le cacher. Voilà ce qui est acquis, et ce qui, du reste, ne fait aucun tort à sa mémoire.

Victor Hugo ne s'en aperçut pas d'abord. C'est au moment où, probablement, la blessure était la plus vive chez Mme Hugo, au moment où, d'après mes suppositions, elle avait cru prudent de faire voyager Sainte-Beuve que Victor Hugo écrivait à Sainte Beuve des lettres où l'on voit combien l'amitié qu'il portait à celui-ci était profonde (mai 1830) :

« Si vous saviez combien vous nous avez manqué dans ces derniers temps, combien il y a eu de vide et de tristesse pour nous, même, en famille comme nous vivons, même au milieu de nos enfants, comme, à chaque instant, vos conseils, votre concours, vos soins nous manquaient, et le soir votre conversation, et toujours votre amitié. Vous n'aurez plus, j'espère, désormais, la mauvaise volonté de nous quitter, de nous déserter ainsi ! Voilà une épreuve qui sera bonne, en cela du moins que vous n'en tenterez plus d'autre, et la Normandie vous sauvera de la Grèce. »

C'est à cette époque qu'il écrivait pour Boulanger

et Sainte-Beuve la charmante pièce (Feuilles d'automne) :

Amis, c est donc Rouen, la ville aux vieilles rues, C'est Rouen qui vous a...

Amis, mes deux amis, mon peintre et mon poète ! Vous me manquez toujours, et mon âme inquiète Vous redemande ici !

Adieu surtout ces cœurs et ces âmes si hautes,

Dont toujours j'ai trouvé pour mes maux et mes fautes

Si tendre la pitié !

Adieu toute la joie à leur commerce unie ! Car tous deux, ô douceur, si divers de génie,

Ont la même amitié

Marchez, frères jumeaux, l'artiste avec l'apôtre... L'apôtre, c'est Sainte-Beuve. Le bon apôtre !

L un nous peint l'univers que nous explique l'autre.

Car, pour notre bonheur, Chacun de vous sur terre a sa part qu'il réclame : A toi, peintre, le monde, à toi, poète, lame ;

A tous deux, le Seigneur.

Hélas ! en mai 1830, Hugo pressait Sainte-Beuve d'abréger le voyage. Un peu plus tard il le pressera d'en faire un, et aussi éloigné que possible l

C'est vers la fin de 1830 que Victor Hugo comprit. Sainte-Beuve était à Paris. Très évidemment il était toujours amoureux, toujours aimé et... écarté à la fois, et il se sentait très maiheureux ; et il s'en épanchait dans le sein de Victor Hugo lui-même, et c'est

Victor Hugo qui le consolait ! Eh bien ! ce n'est pas drôle ; c'est très touchant et parfaitement noble, au moins d'un côté. Ce qui est honteux, en ces affaires, de la part d'un mari, c'est de comprendre trop vite, et de comprendre avant qu'il y ait rien. En 1830 Victor Hugo ne vit encore qu'une chose, c'est que Sainte-Beuve était malheureux, et il lui écrivit cette lettre exquise (4 novembre 1830) :

«Jeviens délire votre article sur vous-même et j'en ai pleuré. De grâce, mon ami, je vous en conjure, ne vous abandonnez pas ainsi. Songez aux amis que vous avez, à un surtout, à celui qui vous écrit ici. Vous savez ce que vous êtes pour lui, quelle confiance 'il a en vous pour le passé comme pour l'avenir. Vous savez que votre bonheur empoisonné empoisonne à jamais le sien parce qu'il a besoin de vous savoir heureux. Ne vous découragez donc pas ! Ne faites pas fi de ce que vous avez de grand, de votre génie, de votre vie, de votre vertu. Songez que vous nous appartenez, et qu'il y a ici deux cœurs dont vous êtes toujours le plus constant et le plus cher entretien.

« Votre meilleur ami,

« Victor.

« Venez nous voir ! »

« Venez nous voir ! » indique que Sainte-Beuve n'osait plus y aller, ou avait reçu un ordre de n'y plus paraître.

C'est entre ce 4 novembre et le 8 décembre suivant que Victor Hugo vit clair. Comment ? éclairé

par qui ? On ne le sait. Peut-être un mot échappa à Sainte-Beuve. Peut-être, ce que je tendrai à supposer, étonné de la retraite de Sainte-Beuve, Hugo interrogea sa femme, qui, pressée, finit par répondre : « Eh bien, c'est moi qui ne veux plus qu'il vienne ! » mot irréparable, que bien des femmes ont dit, plus ou moins excédées de questions ; qu'elles ne devraient jamais dire ; car c'est dans ce cas qu'il faut savoir se défendre soi-même ; mais qu'il est difficile, en certaines circonstances, je le reconnais, persécutée de deux côtés, et aux abois, de ne pas laisser partir. Vous savez, du reste, combien on a fait de scènes 5 du IV avec ce mot-là.

Il y eut évidemment des explications orageuses, soit de vive voix, soit par lettres, entre Sainte-Beuve et Hugo. Tout cela se place entre le 4 novembre et le 8 décembre.

Au 8 décembre... Ah ! qu'elle est touchante cette lettre, et que de douleurs diverses elle contient ! On s'est étonné, sans doute, dans l'entourage de Hugo, que Sainte-Beuve ait disparu. Hugo, le pauvre jeune homme généreux, presque héroïque, ma foi, a dissimulé sa blessure par un sourire et a répondu avec une légèreté affectée : « Oh ! Sainte-Beuve ! un peu inconstant, Sainte-Beuve ! » — Gela a été rapporté à Sainte-Beuve, et c'est lui qui s'est plaint ! Oui, il s'est plaint que Victor Hugo ait parlé de lui légèrement et l'ait accusé ù.' inconstance, puisque Hugo lui répond :

« Pouvez-vous croire que je parle de vous légèrement ? J'ai pu vous dire inconstant pour des affaires d'art ou autres misères ; mais point pour les affaires

de cœur. N'ensevelissons pas notre amitié ; gardonsla chaste et sainte, comme elle a toujours été. Soyons indulgents Vun pour Vautre, mon cher ami. J'ai ma plaie ; vous avez la vôtre. [Mais, c'est admirable, cette parole-là!j L'ébranlement douloureux passera. Le temps cicatrisera tout ; espérons qu'un jour nous ne trouverons dans tout cela que des raisons de nous aimer mieux. Ma femme a lu votre lettre. Venez me voir souvent. Ecrivez-moi toujours. Songez qu'après tout (souligné dans le texte), vous n'avez pas de meilleur ami que moi »

« Venez me voir souvent. » Il y tient ; il y a tenu longtemps. 11 a cru, ce qui est d'un bon cœur, que c'était possible. Quinze jours après, il semble moins croire à cette possibilité ; mais au moins qu'on s'écrive ; point de rupture ! Sainte-Beuve lui a écrit une lettre où il lui rappelait le beau temps de l'amitié sans empoisonnement. Réponse (24 décembre) : « Vous faites bien de m'écrire, cher ami, vous faites bien pour nous tous. Nous lisons vos lettres ensemble, ma femme et moi, et nous parlons de vous avec une profonde amitié. Les temps que vous me rappelez sont pleins de douceur. Croyez-vous qu'ils ne reviennent jamais ? Allez, j'aurai toujours joie à vous voir, joie à vous écrire. Il n'y a dans la vie que deux ou trois réalités, et l'amitié en est une. Mais [c'est-à-dire : pour ce qui est de nous revoir, c'est difficile] écrivons-nous souvent. Ce sont nos cœurs qui continuent à se voir. Rien n'est rompu. »

Et au 2 janvier 1831, Sainte-Beuve ayant envoyé des jouets aux enfants, vite Victor Hugo ressaisit l'occasion de prier Sainte-Reuve de reparaître :

« Vous avez été bien bon pour mes petits enfants, mon cher Sainte-Beuve. Nous avons besoin de vous remercier, ma femme et moi. Venez donc dîner après demain avec nous. 1S30 est passé ! »

Je ne connais pas grand'chose de plus touchant et de plus exquis que ce : « 1830 est passé .' »

Vint-il dîner ? Je ne sais ; mais on voit qu'il s'abstint beaucoup encore pendant les premiers mois de 1831. Car Hugo souffre de cette rupture extrêmement. Décidément, des trois, c'est lui qui aima certainement le mieux, et peut-être le plus. Il ne peut pas s'habituer à ne plus voir Sainte-Beuve (13 mars) : «... J'ai tant de choses à vous dire, tant de peines, que vous me faites, à vous conter, tant de prières à vous faire, mon ami, du plus profond de mon cœur, pour vous, Sainte-Beuve, qui m'êtes plus cher que moi ; j'ai tant besoin que vous me disivz encore que vous m' aimez pour le croire, qu'il faudra que j'aille un de ces matins vous chercher et vous prendre pour causer longuement, profondément, tendrement de toutes ces choses avec vous... »

Il ne se trompait pas. Sainte-Beuve ne l'aimait plus, ce qui veut dire peut-être qu'il n'aimait plus (à ce moment-là Mme Hugo. Car à cette lettre de tout à l'heure, Sainte-Beuve répondit par des reproches, oui, et très durs, comme vous allez voir. - - Victor Hugo fut confondu. Il » attendit plusieurs jours » avant de répondre et puis enfin (18 mars) il écrivit :

«... Je ne croyais pas que ce qui s'est passé entre nous, ce qui est connu de nous deux seuls au monde (souligné dans le texte [le pardon évidemment, s'il

y a eu lieu à pardon, ou l'explication loyale et tendre] pût jamais être oublié, surtout par vous, Sainte-Beuve, le Sainte-Beuve que j'ai connu. Oh ! oui, vous êtes bien changé ! Vous devez vous souvenir de ce qui s'est passé entre nous dans l'occasion la plus douloureuse de ma vie, dans un moment où j'ai eu à choisir entre elle et vous. Bappelez-vous ce que je vous ai dit, ce que je vous ai offert, ce que je vous ai proposé (souligné dans le texte), vous le savez, avec la ferme résolution (souligné dans le texte' de tenir ma promesse et défaire ce que vous voudriez (souligné dans le texte) ; rappelezvous cela et songez que vous venez de m'écrire que, dans cette affaire, j'avais manqué envers vous « d'abandon », de « confiance », de « franchise ». Voilà ce que vous avez pu écrire trois mois à peine après. Je vous le pardonne dès à présent. Il viendra peutêtre un jour où vous ne vous le pardonnerez pas. »

Sainte-Beuve se disculpa, fut câlin. Hugo fut ému. Il invita à dîner. Il invitait toujours à dîner. Enfin il obtint ce qu'avec une obstination si noble, si touchante et si déraisonnable, il avait ambitionné si longtemps. Sainte-Beuve reparut dans la maison, y fréquenta comme par le passé.

Ah ! le joli cinquième acte pour ceux pour qui la vie est une comédie ! Comment Hugo n'avait-il pas compris que ce n'était pas possible ? C'est qu'il n'était pas homme de théâtre ; c'est qu'il n'était pas psychologue ; c'est qu'il avait trop bon cœur pour être moraliste. Que ce fût absolument impossible, l'expérience le lui apprit, la réalité le força à le comprendre, la fâcheuse réalité. La vie n'était pas

tenable. Parbleu ! Tout le monde était gêné, sur les épines, sur le gril, dans la maison Hugo. Tout le monde, dans la maison Hugo, désirait que M. de Sainte-Beuve partît pour Liège. On ne tenait pas, du reste, à Liège plus qu'à une autre ville, il faut le reconnaître. Lettre du 6 juillet, noble, touchante et généreuse, comme toutes les autres, mais régal du moraliste, comme vous allez voir :

« Ce que j'ai à vous écrire, mon cher ami, me cause une peine profonde ; mais il faut pourtant que je vous l'écrive. Votre départ pour Liège m'en aurait dispensé, et c'est pour cela que je vous ai semblé quelquefois désirer une chose qui en tout autre temps eût été pour moi un véritable malheur... votre éloignement. Puisque vous ne partez pas, il faut... ■ que je vous renvoie ? oui ; mais c'est dit plus gentiment, Victor Hugo est un homme de style], il faut, mon ami, que je décharge mon cœur dans le vôtre, fût-ce pour la dernière fois. Je ne puis supporter plus longtemps un état qui se prolongerait indéfiniment avec votre séjour à Paris [voilà ce qui s'appelle un heureux emploi de la périphrase]. Je ne sais si vous en avez fait comme moi l'amère réflexion, mais cet essai de trois mois d'une demiintimité, mal reprise et mal recousue, ne nous a pas réussi. Ce n'est pas là, mon ami, notre ancienne et irréparable amitié. Quand vous n'êtes pas là, je sens au fond de mon cœur que je vous aime comme autrefois ; quand vous y êtes, c'est une torture. Nous ne sommes plus libres l'un avec l'autre, voyez-vous ! Nous ne sommes plus ces deux frères que nous

AMOCRS 23

étions. Je ne vous ai plus, vous ne m'avez plus ; il y a quelque chose entre nous... Tout m'est supplice à présent. L'obligation même, qui m'est imposée par une personne que je ne dois pas nommer ici d'être toujours là quand vous y êtes, me dit sans cesse et bien cruellement que nous ne sommes plus les amis d'autrefois... Cessons donc de nous voir [enfin !]. Votre plaie est-elle cicatrisée? Je n'en sais rien ; mais ce que je sais, c'est que la mienne ne l'est pas. Vous devez trouver quelquefois que je ne suis plus le même. [Écoutez ! cela devient d'une beauté admirable.] C'est que je souffre avec vous maintenant. Cela m'irrite, contre vous d'abord, mon pauvre et toujours cher ami, et enfin contre une autre, dont c'est peut-être aussi le vœu que je vous exprime dans cettelettre... Ayez pitié de toutes ces idées sans suite. Cette lettre m'a bien fait souffrir, mon ami. Brùlezla, que personne ne puisse jamais la relire, pas même vous. [Il ne l'a pas brûlée. Il était trop artiste pour cela. Il a bien senti que c'était un chef-d'œuvre, et un chef-d'œuvre de nature, comme on n'a pas l'occasion d'en rencontrer un tous les jours. Il l'a gardée. Je ne puis pas lui en vouloir.] Adieu ! « Votre ami et votre frère,

« Victor.

« J'ai fait lire cette lettre à la seule personne qui devait la lire avant vous. »

Cette fois, Sainte-Beuve était bien mis à la porte, noblement, grandement, pathétiquement, avec des larmes ; mais il était mis à la porte, et par tous les

deux. Cette histoire prouve qu'en pareille occurrence, il faut commencer par où Victor Hugo a fini. Mais elle prouve aussi que Victor Hugo était un brave et grand cœur, tout plein de faiblesses qui sont vénérables, et de hauts sentiments qui sont très beaux. J'ai dit le contraire. J'ai dit qu'il n'était point bon, qu'il ne savait pas pardonner. Il vient de me donner un beau démenti. C'est qu'aussi, hélas ! je ne parlais pas du Hugo de 1830, mais du Hugo quinquagénaire. Deux choses ont gâté Hugo, dont une aurait bien suffi à l'aigrir : la vie littéraire et la vie politique. Mais c'est une raison de plus pour se reporter à l'époque où il était encore bon, généreux, naïf et charmant, à l'époque où il pouvait dire de lui avec candeur, mais avec justice :

Vouloir tout de la vie : amour, puissance, gloire, Etre fort, être fier, être sublime et croire A toute pureté.

« Oh ! temps de rêverie et de force et de grâce. » Us ne durent jamais bien longtemps ces jolis tempslà !

Juin 189(3.

Avec les lettres de Victor Hugo à Sainte-Beuve (1827-1834), la Correspondance inédite de Sainte- Beuve avec M. et Mme Juste Olivier, le Livre d'amour de Sainte-Beuve aveccommentaire de M. G.Michaut, le Sainte-Beuve, son esprit, ses idées, ses mœurs, de M. Léon Séché (2 vol.) nous avons enfin (en 1905) tous les documents à bien peu près qu'il nous faut pour écrire une étude complète sur Sainte-Beuve amoureux, c'est-à-dire sur l'âme de Sainte-Beuve, qui fut une assez vilaine âme, mais très intéressante à étudier minutieusement.

Sainte-Beuve, orphelin de père, élevé par une mère qui, à ce qu'il dit lui-même, n'eut jamais « l'intelligence de son rêve » ni « condescendance » pour ce rêve, et qui semble avoir été une femme sensée, droite et pratique, eut une enfance laborieuse et triste, traversée déjà, à ce qu'il nous confesse, de désirs amoureux.

Jeune homme, étudiant à Paris, il était, non seulement mélancolique, comme il était de bel air de l'être alors, mais vraiment triste et volontiers sombre. Il était et il a toujours été, pour parodier un vers de Musset, « une petite âme immortellement triste ».

Très laid et timide, à cause de cela, avec les femmes : car ceux qui sont laids vont quelquefois très avant dans la vie avant de savoir que les hommes laids ont de prodigieux succès féminins ; peut-être affligé, si nous en croyons un passage de Volupté,

d'une incommodité organique qui redoublait cette timidité innée ; dévoré, du reste, de désirs, si nous en croyons Volupté encore, jusqu'à en être dans un état quasi maladif; c'est après avoir éprouvé des passions inassouvies et sans en avoir inspiré aucune — mot de lui, formel et répété : « Je n'ai jamais eu qu'un succès de femme : Adèle », — qu'il rencontra à vingt-trois ans, en 1827, Mme Victor Hugo, âgée de vingt-six ans.

D'après tous les témoignages contemporains qui concordent parfaitement malgré leurs contradictions apparentes, lesquelles ne sont que des différences de degré, elle était très belle, très distinguée, nonchalante et un peu sotte. « A un certain âge, on se contente très bien de beauté sans esprit dans ce qu'on aime et de génie sans bon sens dans ce qu'on admire ; j'ai connu cela. »

Elle avait ce contraste qui pouvait être charmant, de vivacité et même de hardiesse dans la physionomie et dans le regard et de paresse et de timidité dans le fond de son caractère et dans ses actes. Elle avait eu une enfance endormie et expectante, d'après la description très fine que nous en fait Sainte-Beuve en son Livre d'amour, que rien n'avait ni troublée, ni excitée, ni animée. Elle avait aimé Victor Hugo, ou s'était laissé aimer par lui, de seize à dix-neuf ans, et l'avait épousé, avec tendresse et reconnaissance, dans sa vingtième année.

Sainte-Beuve et elle se virent pendant deux ans, presque tous les jours, sans s'aimer autrement que d'amitié ou même de simple habitude. On causait, on devisait, ou rêvait à deux. Ni intimité, ni coquet-

terie. Sainte-Beuve croit devoir nous apprendre que Mme Hugo était souvent, dans ses entrevues, peignée de la veille. 11 dit cela élégamment :

Tantôt une vapeur où son âme est baignée L'enveloppe au réveil et, toute la journée, La tient, et jusqu'au soir prolonge un négligé Où des grâces d'hier sa main n'a rien changé.

Tout au plus, comme toute femme, peut-être sans aucune exception, Mme Hugo disait quelquefois le fameux : « Je suis heureuse... et je m'ennuie ». Mais c'était tout comme confidence :

J'entre pourtant, et vous, belle et sans vous lever, Me dites de m'asseoir ; nous causons ; je commence A vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense, Ma jeunesse déjà dévorée à moitié.

Et vous me répondez par des mots d'amitié.

Et quand vous avez bien de vos félicités Epuisé le récit, alors vous ajoutez, Triste et tournant au ciel votre noire prunelle : « Hélas ! non, il n'est point ici-bas de mortelle Qui se puisse avouer plus heureuse que moi ; Mais à certains moments et sans savoir pourquoi, Il me prend des accès de soupirs et de larmes ; Et plus autour de moi ma vie épand ses charmes, Et plus le monde est beau, plus le feuillage est vert, Plus le ciel bleu, l'air pur, le pré de fleurs couvert, Plus mon époux aimant comme au premier bel âge, Plus mes enfants joyeux et courant sous l'ombrage, Plus la brise légère et n'osant soupirer, Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer. »

Ce fut en 1828, à la tin de l'année très probablement, que Sainte-Beuve commença d'aimer, ou, comme il arrive, comprit qu'il aimait depuis longtemps. 11 a approximativement fixé la date deux ans après « la première entrevue » et très précisément fixé la scène, dont il a fait un assez joli tableau :

Ta beauté dans l'oubli dévoilait sa lumière. Un moment au miroir, d'un main en arrière, Debout tu dénouas tes cheveux rejetés : J allais sortir alors ; mais tu me dis : « Restez. » Et sous tes doigts pleuvant, ta chevelure immense Exhalait jusqu'à moi des odeurs de semence. Armée ainsi du peigne, on eût dit à la voir Une jeune immortelle avec son casque noir. Telle tu m'apparus

On pourrait croire (et en vérité qui n'y croirait ?) aune scène de coquetterie de Mme Hugo, les grisettes et les bourgeoises n'ayant pas et ne pouvant guère avoir des moyens très différents d'attirer l'attention ou de fixer les incertitudes des contemplatifs. Il n'en était rien. « Depuis ce jour » Sainte-Beuve désira Mme Hugo, mais Mme Hugo « pendant six mois », et nous voici vers le milieu de 1829, n'aima pas plus Sainte-Beuve qu'auparavant. Elle avait dit : « Restez », et elle avait dénoué ses cheveux sans intention. L'invraisemblable est souvent vrai et ici il l'est. Il y a eu toujours, et c'est ce qui ne contribue pas peu à rendre cette histoire obscure, du «je ne sais quoi » et du «quelque chose sans raison pourquoi » dans Mme Hugo.

Ces six mois furent pour Sainte-Beuve d'inquiétude et pour Mme Hugo de tranquillité persistante. L'énervement de Sainte-Beuve pendant ce temps-là était extrême. Il voyageait. Il s'occupait de la publication des Consolations, dont la première pièce est une déclaration d'amour, discrète encore, à Mme Hugo. Peut-être parlait-il à mots couverts de sa passion à ses amis ; car, encore que Béranger fût très clairvoyant sans avoir besoin d'être prévenu, cependant son mot sur les Consolations me semble bien un peu d'un homme averti: «...Si je vous pardonne ce lambeau de culte [chrétien] jeté sur votre foi déiste, c'est qu'il me semble que c'est à quelque beauté tendrement superstitieuse que vous l'avez emprunté par amoureuse condescendance. » Cela est singulièrement précis pour une simple hypothèse.

Il cherchait à s'étourdir. Il esparait ses visites.

« De peur d'aigrir mon mal j'évitais de te voir. »

Il essayait d'autres amours :

« Ma folle ardeur

M'entraîna hors de toi chercher ma guérison. »

Mais enfin elle comprit :

c< Mon secret commença de couler dans ton sein. »

Elle comprit et elle fut étonnée, puis joyeuse :

« Et tonétonnement suivi de tant de joie. »

Et elle eut une crise de passion ardente et tragique (toujours à en croire Sainte-Beuve ; et aussi il faut tenir compte de la phraséologie conventionnelle du temps), mais à coup sûr très grave et profonde :

Ton éveil en sursaut, calme et paisible femme... Ton cri hagard, la foudre éclatant dans ton rêve, L'amertume du philtre et la douleur du glaive, Ton pauvre cœur jaloux de soupçons s'ulcérant ; L'incendie effréné par tes veines errant ; Pour toi plus de sommeil ;

On peut placer en juin ou juillet 1829 cette crise de l'amour réciproque, violent et du reste encore combattu des deux côtés, où « le visage assidu » de Sainte-Beuve était « le délice des yeux » de Mme Hugo (ne riez donc pas ; il y a eu des choses plus extraordinaires dans le monde et la naïve fatuité de Sainte- Beuve est seule un peu plaisante) ; où Sainte-Beuve rugissait à penser que le mari redemandait « son droit et sa part dans la beauté » de l'amie et que l'amie résistait « à ses bras de fer », etc., etc.

Sur ce, grand voyage de Sainte-Beuve aux bords du Bhin. Pourquoi ? Peut-être pour une raison tout indépendante de ses amours. Peut-être dans l'intention de s'étourdir et de se déraciner. Peut-être parce qu'on lui a dit le mot de la femme aux abois : « Eloignez-vous ! Ressaisissons-nous dans l'éloignementetdans l'absence. »

Du reste, pleine amitié à trois. Victor Hugo, évidemment, ne se doute de rien. C'est de cette

époque que sont ses lettres les plus pleines de confiance et de profonde amitié, ses lettres que moitié il écrit, moitié il dicte, parce qu'il a mal aux yeux, à sa femme elle-même (1).

Et c'est dans ce temps aussi que Sainte-Beuve se répand en bons offices pour Victor Hugo, ce qui est encore plus naturel. Sainte-Beuve fut de la bataille d'Hernani (février 1830) et contribua à organiser la victoire.

Il continuait du reste à voyager beaucoup et à faire beaucoup de projets de voyage. Il songea à aller en Grèce avec Lamartine, qui devait s'yrendre comme chargé d'affaires (mai 1830). Il écrivit à cette époque à son ami l'abbé Barbe : « Je ne sais si j'irai en Grèce... Dans la disposition où je suis depuis des années, j'irais volontiers au bout du monde pour y chercher un autre moi-même [c'est-à-dire pour changer de moi, comme la suite l'indique. Evitons l'amphibologie]. Mais cœlum, non animum vitant » [on fuit le pays où l'on était ; on ne se fuit pas soi-même]. — Le même mois, ou un peu plus tôt, il était à Bouen ou à Honfleur, avec Guttinger, puisque Hugo lui écrivait : « Vous connaissez toute ma paresse, mon ami; mais il me paraît que vous ne connaissez pas toute mon amitié puisque vous supposez que j'accepterai votre dispense de

(1) Et c'est là qu'en bon philologue j'ai vu, j'ai saisi avec ravissement le fameux et stuj>éfiant idiotisme parisien : nous deux ma femme : «... Les deux lettres faites à nous deux ma femme. » — Je croyais cet exemple unique dans l'imprimé ; cependant, au dernier moment, je me souviens que « nous deux Bouilhet » est dans la correspondance de Flaubert.

vous écrire Vous n'aurez plus jamais, j'espère,

la mauvaise volonté de nous quitter, de nous déserter ainsi. Voilà une épreuve qui sera bonne, et la Normandie nous sauvera de la Grèce » (16 mai 1830).

En somme, amour violent de Sainte-Beuve pour Mme Hugo; efforts de Sainte-Beuve pour s'étourdir et se distraire en traînant de ciel en ciel sa chaîne et ses ennuis: amour taciturne et toujours menacé de Mme Hugo pour Sainte-Beuve ; relations parfaitement chastes entre Sainte-Beuve et Mme Hugo ; ignorance, confiance et vive affection chez Victor Hugo : voilà la situation en 1829-1830.

Cela dura au moins un an, de juillet 1829 à novembre 1830. C'était l'époque (à peu près, nous n'avons que la date de l'année) où, plein d'une mélancolie d'où le fiel n'était pas absent et où la jalousie perce, Sainte-Beuve disait à Juste Olivier : « Oh ! Victor Hugo est un homme qui n'est pas tourmenté de ces choses-là. Il a continuellement de si grandes, de si délicates jouissances que lui procure son talent ! Ce qu'il fait est si beau, si parfait ! Il est si abondant. C'est un homme heureux, plein [excellente psychologie, du reste]. Il vit content dans sa famille. Il est gai, peut-être trop gai. C'est un homme heureux !... »

Les choses allaient terriblement changer. Depuis le commencement de l'année, Sainte-Beuve écrivait à Mme Hugo des vers d'amour et, en songeant à elle, le roman d'Arthur, desquels écrits on doit conjecturer presque sûrement qu'ils s'aimaient vivement, jalousement tous les deux, mais le plus chastement

du monde. Mais ils s'aimaient, et cela devait devenir visible même pour le mari . En septembre 1830, Hugo ne savait encore rien. Le 17 septembre, il annonçait à Pavie la naissance de sa fille Adèle, filleule de Sainte-Beuve, de la façon suivante: « Ma femme est bellement accouchée, un peu après la mitraille et la canonnade, d'une petite fille à petite bouche, dont Sainte-Beuve est le parrain, que nous nommons Adèle etquenous baptisons dimanche... » Il est heureux père, heureux époux et heureux ami. — Pendant ce temps-là Sainte-Beuve écrit des vers où il salue en Adèle sa fille spirituelle, uniquement spirituelle,

Pure et tenant pourtant quelque chose de moi.

et écrit, ce même jour 17 septembre au même Pavie la très belle lettre romantique mais très évidemment sincère que l'on sait : « Allez ! mon ami, priez pour moi et aimez-moi un peu ; car je souffre d'horribles douleurs d'âme. Toute ma poésie refoulée, tout mon amour "sans issue s'y aigrissent et me dévorent. Je suis redevenu méchant. Oh ! quand on est haï, que vite on devient méchant ! Je ne suis pas haï, ou du moins je m'inquiète peu de ceux qui me haïssent. Mais mon mal et mon crime, c'est de n'être pas aimé comme je voudrais l'être, comme j'aimerais l'être, aimant. C'est là le secret de toute ma folle existence, sans suite, sans tenue, sans travail d'avenir. Tout enfant, je ne rêvais dans la vie qu'un bonheur, l'amour ; et je ne l'ai pas obtenu, ni même ressenti pleinement... Poésie, adieu ! Au revoir à

travers cela ! Mais que je t'aimerai quand je pourrai te ressaisir ! Seulement, alors viendras-tu au-devant de moi, vieux et chauve, aux doigts rouilles pour la lyre, à la voix cassée pour le chant, à l'œil qui n'aura plus l'éclair de l'amour ?... »

Et cela veut dire en vile prose, mais très honnêle, que Mnie Hugo, divertie par sa grossesse et qui allait l'être plus encore par sa nouvelle maternité, était devenue très froide à l'endroit de Sainte-Beuve et qu'il la sentait qui lui échappait.

Le 4 novembre 1830, Victor Hugo ignore encore, à mon avis, pour d'autres commence à soupçonner. Sainte-Beuve ayant écrit sur «Joseph Delorme », c'est-à-dire sur lui-même, un article dans le même ton à peu près que celui de la lettre à Pavie que l'on vient de lire, Victor Hugo le console par cette lettre : c< Je viens de lire cet article sur vous-même et j'en ai pleuré. De grâce, mon ami, je vous en conjure, ne vous abandonnez pas ainsi. Songez aux amis que vous avez, à un surtout, à celui qui vous écrit ici. Vous savez ce que vous êtes pour lui, quelle confiance il a en vous pour le passé et pour V avenir. Vous savez que votrebonheur empoisonné empoisonne à jamais le sien parce qu'il a besoin de vous savoir heureux. Ne vous découragez donc pas. Ne faites pas fi de ce qui vous fait grand, de votre génie, de votre vie, de votre vertu. Songez que vous nous appartenez et qu'il y a ici deux cœurs dont vous êtes toujours le plus constant et le plus citer entretien. Votre meilleur ami — V. — Venez nous voir. »

Ceux qui voient dans cette lettre la preuve que Hugo était averti soulignent : « quelle confiance il a en

vous pour le passé et pour l'avenir », qui me paraît trop vague pour être probant ; et moi je souligne à peu près tout le reste comme preuve que Victor Hugo ne savait rien du tout. C'est pour moi la lettre la plus absolument confiante du monde, comme la plus touchante. C'est la lettre d'un homme qui croit avoir un ami absolument sûr et qui est à cent lieues decroireque sa maison et lui sontpour quelque chose dans les malheurs et souffrances de cet ami. Sans cela, la lettre de Hugo ne serait pas seulement touchante, elle serait archangélique ; et elle ne serait pas seulement archangélique, tranchons le mot, elle serait bête. Les lettres de plus tard, et d'un temps où Hugo ne croit pas plus que maintenant que sa femme est coupable, mais sait qu'il y a amour, sont d'un ton un peu différent.

C'est de novembre à décembre que Hugo sut quelque chose, probablement dans les premiers jours de décembre. Que se passa-t-il dans les premiers jours de décembre? Il se passa sûrement ceci, que Sainte-Beuve n'alla pas voir Hugo ; comme déjà au 4 novembre il semble bien, d'après le post-scriptum de Hugo, qu'il n'y venait guère. — Il se passa sûrement que Hugo dit à quelqu'un qui le répéta à Sainte-Beuve : « Sainte-Beuve ! Je ne le vois plus. Un peu inconstant, Sainte-Beuve. » — Et il se passa sûrement que Sainte-Beuve se plaignit à Hugo — c'est lui qui se plaignait ! — de cette parole. Voilà ce qui se passa sûrement.

Et il y eut probablement des scènes de récrimination à travers lesquelles Hugo soupçonna la vérité ; — et peut-être enfin y eut-il aveu plus ou

moins explicite de Sainte-P>euve : « Un jour, dit M. Séché, un jour quej'en parlais à un des exécuteurs testamentaires de Sainte-Beuve, il me dit que Victor Hugo, étonné de ne plus voir Sainte-Beuve, était allé un matin, chez lui, lai demander explication de sa bouderie et que Sainte-Beuve, après une certaine hésitation et mis au pied du mur, avait fini par lui avouer qu'il était amoureux de sa femme, ce qui, bien loin de fâcher Hugo, l'avait fait éclater de rire. »

M. Séché ne croit pas un mot de cette anecdote, parce qu'il la place avant la lettre d'Hugo du 9 novembre. Mais pourquoi l'y place-t-il, puisqu'il n'en sait pas la date ? Placée après la lettre du 9 novembre et avant celle du 8 décembre que nous allons voir, elle n'est pas invraisemblable du tout. Je l'avais supposée sans en rien savoir dans un article quej'écrivais sur la correspondance de Hugo, en 1896. (Voir plus haut) Sainte-Beuve, en novembre 1830, froidement reçu parMme Hugo, qui est très occupée de la petite Adèle, ne va plus chez Hugo; Hugo s'en étonne et s'en plaint ; il aie tort de s'en plaindre à quelqu'un qui le répète à Sainte-Beuve. Sainte-Beuve boude plus que jamais. Hugo va le voir et récrimine. Poussé et pressé, Sainte-Beuve finit par dire : « Il vaut mieux que je ne voie pas Mme Victor Hugo ; car je crains de devenir amoureux d'elle.» Hugo se met à rire. Sainte-Beuve, ce jour-là ou un autre, et pour se rattraper, dit à Hugo : « Du reste, vous avez mal parlé de moi, légèrement, m'accusant d'inconstance...» Et il y a une demande d'explication de Victor Hugo à Mme Hugo, et celle-ci répond

quelque chose comme : « Peut-être. Je ne sais. En tout cas, il n'a peut-être pas tort de ne plus venir ici. » Et Hugo ouvre les yeux. Et c'est à tout cela, oui, à tout cela que répond ; et c'est tout cela, oui, tout cela, ou à bien peu près, que nous révèle la lettre capitale de Victor Hugo (8 décembre), laquelle évidemment vise au moins deux choses ; d'une part les reproches de Sainte-Beuve relativement aux propos « légers» de Hugo, d'autre part une affaire bien plus grave dont il n'est écrit que par allusions :

« Pouvez-vous croire que je parle de vous légèrement? J'ai pu vous dire inconstant pour des affaires d'art ou d'autres misères ; mais point pour des affaires de cœur. N'ensevelissons point notre amitié; gardons-la chaste et sainte comme elle a toujours été. Soyons indulgents l'un pour l'autre, mon ami. J'ai ma plaie, vous avez la vôtre. L'ébranlement douloureux passera. Le temps cicatrisera tout. Espérons qu'un jour nous ne trouverons dans tout ceci que des raisons de nous aimer mieux. Ma femme a lu votre lettre. Venez me voir souvent, écrivez-moi toujours [ce qui veut dire, pour gens qui savent écrire et qui savent lire : venez peu ; mais ne cessez pas de m'écrire]. Songez qu'après tout (1) vous n'avez pas de meilleur ami que moi. »

Après cette crise, qui me paraît avoir été la plus forte de toute cette aventure, vint ce que j'appellerai l'Essai loyal de Victor Hugo, c'est-à-dire une tentative de Victor Hugo pour que l'amitié subsistât

1) Souligné dans le texte.

malgré tout ; et d'autre part vint ce qu'on peut appeler les amours secrètes de Mme Hugo et de Sainte-Beuve, de quelque nature qu'elles aient été ; — et l'essai loyal dura avec des difficultés et des secousses bien naturelles jusqu'en 1834, et les amours secrètes durèrent depuis le commencement de 1831 jusqu'en 1837.

Hugo dès la fin de décembre 1830 (24 décembre) écrit à Sainte-Beuve une lettre qu'on peut résumer ainsi : « Ne nous voyons plus, soit ; mais écrivonsnous. » Le 2 janvier 1831 il lui écrivait — je résume encore — : « 1830 est passé. Venez diner. » Le 13 mars, désolé de la bouderie persistante de Sainte- Beuve, il lui écrivait : « J'ai tant de choses à vous dire, tant de peines, que vous me faites, à vous conter, tant de prières à vous faire, mon ami,... j'ai tant besoin que vous me disiez encore que vous m'aimez pour le croire, qu'il faudra que j'aille un de ces matins vous chercher et vous prendre pour causer longuement... »

Sainte-Beuve, de quoi je ne le blâme pas, résistait à l'essai loyal, voulant évidemment ne pas voir Hugo et ne voir Mme Hugo que hors de chez elle, ou chez elle quand le mari n'y était pas. Seulement, comme il était dans une position fausse, il se défendait horriblement mal. Il se défendait par des récriminations, comme le prouve la lettre suivante de Hugo ; il disait que dans la scène ou dans les scènes des premiers jours de décembre 1830, Hugo avait manqué de franchise et de confiance, que sais-je ? Victor Hugo était stupéfait de cette bassesse d'àme: 18 mars 1831 : «... Je ne croyais pas que ce

AMUlllS 2i

qui s'est passé entre nous, ce qui est connu de nous deux seuls au monde (1), pût jamais être oublié, surtout par vous, Sainte-Beuve, le Sainte-Beuve que j'ai connu. Oh ! oui ! vous êtes bien changé ! Vous devez vous souvenir de ce qui s'est passé entre nous dans l'occasion la plus douloureuse de ma vie, dans un moment où j'ai eu à choisir entre elle et vous [ce qui n'est pas clair, sans doute ; mais ce qui me paraît moins inextricable qu'à d'autres et ce qui veut dire, selon moi : lorsque j'acceptais que vous ne vinssiez plus me voir, en considération de son reposj. Happelez-vous ce que je vous ai dit, ce que je vous ai offert, ce que je vous ai proposé, vous le savez, avec la ferme résolution de tenir ma promesse et de faire ce que vous voudriez [plus obscur, mais sans doute un modus vivendi raisonnable et acceptable que Hugo proposait, soumettait à la conscience de Sainte-Beuve, en lui disant : « et ce que loyalement vous aurez accepté, je le voudrai »]. Bappelez-vous cela et songez que vous venez de m'écrire quedanscette affaire j'avaismanqué envers vous « d'abandon », de « confiance •», de « franchise ». Voilà ce que vous avez pu écrire trois mois à peine après [ce qui met bien vers le 15 décembre la date delà proposition de l'essai loyal]. Je vous le pardonne dès à présent. Il viendra peut-être un jour où vous ne vous le pardonnerez pas. »

Sainte-Beuve revint. Il fréquenta chez les Hugo tout en fréquentant peut-être Mme Hugo hors de chez elle. Mais Hugo avait, dans sa confiance,

(lj Souligné dans le texte.

dans sa générosité et surtout dans sa demi-ignorance de ce qui se passait, trop présumé de Sainte- Beuve, de Mme Hugo et de lui-même. Les visites de Sainte-Beuve chez Hugo étaient désormais des supplices pour tout le monde. Le 6 juillet, Hugo comprit que, quand Sainte-Beuve voulait ne plus revenir, c'était Sainte-Beuve qui avait raison, et il lui écrivit la lettre suivante :

« Ce que j'ai à vous écrire, cher ami, me cause une peine profonde ; mais il faut pourtant que je vous l'écrive. Votre départ pour Liège m'en aurait dispensé, et c'est pour cela que je vous ai semblé désirer une chose qui en d'autres temps eût été pour moi un véritable malheur, votre éloignement. Puisque vous ne partez pas, et j'avoue que vos raisons peuvent être bonnes [Victor Hugo ne savait pas les vraies], il faut, mon ami, que je décharge mon cœur dans le vôtre, fût-ce pour la dernière fois. Je ne puis supporter plus longtemps un état qui se prolongerait indéfiniment avec votre séjour à Paris. Je ne sais si vous en avez fait comme moi l'amère réllexion, mais cet essai de trois mois de demi-intimité [avril, mai, juin. Sainte-Beuve était revenu un peu après la lettre du 18 mars] mal reprise et mal recousue ne nous a pas réussi. Ce n'est pas là notre ancienne et irréparable amitié. Quand vous n'êtes pas là, je sens au fond du cœur que je vous aime comme autrefois ; quand vous y êtes, c'est une torture. Nous ne sommes plus libres l'un avec l'autre, voyez-vous ! Nous ne sommes plus ces deux frères que nous étions. Je ne vous ai plus ; vous ne m'avez plus ; il y a quelque chose entre nous. Cela est affreux à sen-

tir, quand on est ensemble, dans la même chambre, sur le même canapé, quand on peut se toucher la main. A deux cents lieues l'un de l'autre, on se ligure que ce sont les deux cents lieues qui nous séparent. C'est pour cela que je vous disais : partez! Est-ce que vous ne comprenez pas bien tout ceci, Sainte-Beuve ? Où est notre confiance, notre mutuel épanchement, notre liberté d'aller et de venir, notre causerie intarissable sans arrière-pensée ? Rien de tout cela. Tout m'est supplice à présent. L'obligation même qui m'est imposée par une personne que je ne dois pas nommer ici d'être toujours là quand vous y êtes me dit sans cesse et bien cruellement que nous ne sommes pas les amis d'autrefois. Monpauvreami, il y a quelque chose d'absent dans votre présence qui me la rend plus insupportable que votre absence. Au moins le vide serait complet. Cessons donc de nous voir, croyez-moi, encore pour quelque temps, afin de ne pas cesser de nous aimer. Votre plaie estelle cicatrisée ? Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que la mienne ne l'est pas. Chaque fois que je vous vois elle saigne. Vous devez trouver quelquefois que je ne suis plus le même. C'est que je souffre avec vous, maintenant. Cela m'irrite contre moi d'abord et surtout ; puis contre vous, mon pauvre et toujours cher ami, et enfin contre une autre dont c'est peut-être le vœu que je vous exprime dans cette lettre. De toutes ces souffrances du cœur il s'échappe toujours, quoi que je fasse, quelque chose au dehors ; et cela nous rend tous malheureux, plus malheureux qu'avant de nous être revus. Cessons donc de nous voir en ce moment, afin de nous revoir un jour et

pour toute la vie. L'éloignement de nos quartiers, l'été, les courses à la campagne, qu'on ne me trouve jamais chez moi, voilà des prétextes suffisants pour le monde. Quant à nous, nous saurons à quoi nous en tenir: nous nous aimerons toujours, nous nous écrirons, n'est-ce pas ? Quand nous nous rencontrerons quelque part ce sera une joie; nous nous serrerons la main avec plus de tendresse et d'effusion qu'ici. Que dites-vous de tout cela ? Ecrivez-moi un mot. J'arrête ici cette lettre. Ayez pitié de toutes ces idées sans suite. Cette lettre m'a bien fait souffrir. Brûlez-la. Que personne ne puisse jamais la relire. Pas même vous. Adieu. Votre ami, votre frère, Victor. — J'ai fait lire cette lettre à la seule personne qui devait la lire avant vous. »

Cette lettre, sur la beauté littéraire et sur la beauté morale de laquelle je n'insiste pas, prouve qu'au commencement de juillet 1831 Mme Hugo ou était revenue à des pensées et à des desseins d'austérité, ou, avec le dessein de revoir Sainte-Beuve en secret, avait persuadé à son mari qu'elle ne voulait plus le revoir du tout, et le faisait mettre à la porte par son mari, constatant que les entrevues à trois, si amusantes pour d'autres femmes, lui étaient pénibles, soit en elles-mêmes, soit à cause de l'état nerveux où elles mettaient son mari.

L'essai loyal ne fut pas cependant abandonné absolument tout de suite. A cette lettre du 6 juillet Sainte-Beuve répondit évidemment poste pour poste, puisque Hugo lui écrivait le 7 juillet cette lettre navrante qui prouve que si Hugo ne connaissait peut-être pas son malheur dans toute son étendue,

il le connaissait en ce qu'il avait d'essentiel et en souffrait à en être malade. L'homme « heureux », l'homme « gai » de 1830 était bien loin : « Je reçois votre lettre, monami, elle menavre. Vous avez raison en tout [on va lire la lettre de Sainte-Beuve à travers les lignes suivantes de Hugo ; c'est comme si on l'avait], vous avez raison en tout. Votre conduite a été loyale et parfaite ; vous n'avez blesséni dùblesser personne ; tout est dans ma pauvre malheureuse tête, mon ami ! Je vous aime en ce moment plus que jamais, je me hais sans la moindre exagération [lisez : je me hais, cela soit dit sans la moindre exagération], je me hais d'être fou et malade à ce point. Le jour où vous voudrez ma vie pour un service, vous l'aurez, et ce sera peu sacrifier. Car, voyez-vous, je ne dis cela qu'à vous seul, je ne suis plus heureux. J'ai acquis la certitude quil était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m' aimer. J'ai beau me redire tout ce que vous me dites et que cette pensée même est une folie, c'est toujours assez de cette goutte de poison pour empoisonner toute ma vie. Oui, allez, plaignez-moi, je suis malheureux. Je ne sais plus où j'en suis avec les deux êtres que j'aime le plus au monde. Vous êtes un des deux. Plaignez-moi, écrivez-moi. Aimezmoi. Voilà trois mois queje souffrais plus que jamais. Nous voir tous les jours en cet état, vous le comprenez, remuait sans cesse toutes ces fatales idées dans ma plaie. Jamais rien de tout cela ne sortira dehors; vous seul en saurez quelque chose. Vous êtes toujours (n'est-ce pas que vous le voulez bien ?) le premier et le meilleur de mes amis. Voilà un jour,

pourtant, sous lequel vous ne me connaissez pas encore ! Que je dois vous sembler fou et vous affliger ! Ecrivez-moi que vous m'aimez toujours. Gela me fera du bien. Et je vivrai dans l'attente du jour heureux où nous nous reverrons. »

Ce qui prouve une fois de plus que de mars 1831 à septembre 1831 bien des choses s'étaient passées entre Mme Hugo et Sainte-Beuve qui avaient, en tout cas, un caractère grave et que c'est bien l'époque de la crise ou d'une des crises les plus importantes de cette passion, ce sont les tergiversations de Sainte- Beuve du côté de la Belgique, tergiversations qui sont mises sous nos yeux par des lettres de Sainte- Beuve récemment découvertes (1905) par M. Oscar Gréjon.

Sainte-Beuve était à Bruxelles en avril 1831, causant avec les lettrés belges, admirant la ville, se disant qu'on pouvait vivre et travailler là comme ailleurs, et il songeait à se faire donner une chaire de littérature française à l'université de Liège.

Le 23 avril Charles Bogier écrivait à Sainte-Beuve pour lui rendre compte des démarches qu'il avait faites en vue de cette solution.

En mai, Sainte-Beuve, revenu à Paris, non seulement songe à aller à Liège, mais il montre en cette affaire une impatience qui sent l'amoureux repoussé et exaspéré ; car il écrit à Bogier, le 4 mai: « J'aurais pourtant un vif désir d'avoir une détermination un peu prompte. S'il m'était permis d'ouvrir immédiatement à l'université de Liège et avant la fin de l'année scholastique (sic) un cours de littérature

française avec la certitude d'une nomination ministérielle après ma naturalisation... »

11 est donc au 4 mai 1831 éperdu du désir d'aller à Liège.

Le 16 mai il ne Test pas moins : «... Je tiendrais fort, avant de me mettre en route, à savoir que l'affaire est conclue... Je viens de passer quelques jours à Juilly, chez M. de Lamennais, où j'ai puisé du calme et unéloignement de plus en plus grand pour Paris et la vie qu'on y mène. »

Or, le 31 mai, ce candidat si ardent, si anxieux, si incapable de tenir en place, si élancé vers Liège... est nommé. Il est nommé; Rogier le lui écrit ; et il ne va pas du tout en Belgique ; et il reste à Paris ; et il devient muet comme un terme à l'égard de ses amis de Belgique, et il ne leur donne plus signe de vie.

Enfin, le 4 septembre seulement, il écrit à M. Lesbroussart et sa lettre indique qu'un grand événement est arrivé dans sa vie et en a changé toute la direction : « ... Depuis la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, j'ai dû vous paraître bien lent, soit à me rendre parmi vous, soit à vous informer des motifs de mon retard. Les graves événements qui agitaient votre pays et dans lesquels, nouveau venu, je me fusse trouvé si inutile m'ont paru une excuse suffisante et j'ai pensé, avec raison je crois, que mon absence et mon retard seraient tout à fait inaperçus. Mais, durant ce temps, Monsieur, des circonstances toutes privées et personnelles qui d'abord m'avalent fait désirer vivementun séjour et un emploi honorable dans votre beau pays, sont venues à changer plus

heureusement que les choses publiques pour nous tous. J'ai repris ma vie solitaire et indépendante d'ici. J'ai compris que j'aurais trop de peine à en sortir. Vous, Monsieur, poète et homme d'indépendance, vous sentirez mieux que personne ces raisons, auxquelles, comme j'ai eu l'honneur de vous l'indiquer déjà,s'ajoutentqi<e/'/iies récents motifs plus ])récis et tout individuels. »

Donc en mai Sainte-Beuve voulait partir. Au commencement de juillet il a dit à Victor Hugo : « Je ne pars plus. » En septembre il dit à ses amis de Belgique qu'il ne partirait jamais. Il y a eu entre Sainte-Beuve et Mme Hugo quelque chose de décisif entre la fin de mai et le commencement de juillet

Quoi qu'il en soit, entre Hugo et Sainte-Beuve, l'essai loyal mitigé, entouré de précautions, ne consistant plus qu'à se voir de temps en temps et comme sur le qui vive, dura encore, chose étonnante, jusqu'en 1834. En 1833, au 22 août 1833, Hugo écrivait encore à Sainte-Beuve qu'il l'aimait peut-être plus qu'avant leurs querelles et donnait de cela une explication entortillée qui veut dire à peu près que c'est celui qui a reçu l'injure qui la pardonne le plus facilement ; mais qu'on ne pardonne jamais les offenses qu'on a faites.

En 1834 ils se brouillèrent définitivement. Pourquoi ? Au fond, à cause de ce qui les divisait et qu'ils ne pouvaient oublier ni l'un ni l'autre; occasionnellement, et aussi par surcroit, à cause de mauvais procédés littéraires. En janvier 1834, Sainte-Beuve avait fait paraître sur le Mirabeau de Victor Hugo

un article très élogieux, mais où il y avait des réserves. Hugo se plaignit, et il faut le reconnaître, sans délicatesse, faisant intervenir un nom qui ne devait pas être prononcé : « J'y ai trouvé [dans cet article], mon pauvre ami — et nous sommes deux à qui il fait cet effet — d'immenses éloges, des formules magnifiques, mais au fond, et cela m'attriste, peu de bienveillance. »

Faut-il croire ce qu'a dit là-dessus M. Troubat (c'est-à-dire Sainte-Beuve), que V. Hugoavait inventé de toutes pièces cette désapprobation de Mme Hugo ; et que Mme Hugo a affirmé n'avoir rien blâmé du tout ; et faut-il s'associer à la grosse indignation de Sainte-Beuve exprimée dans son portrait de «l'homme grossier » : «... S'il veut obtenir de vous un service, l'homme grossier est homme à faire intervenir près de vous dans la conversation le nom de sa femme, pour peu qu'il se doute que vous en êtes un peu amoureux... »

Il faut tout simplement, quand on est de sens rassis, voir les choses comme elles ont dû se passer. C'est bien simple. Tout le monde a exagéré et personne n'a menti. C'est presque toujours ainsi que les choses vont. Hugo lit à sa femme l'article de Sainte-Beuve : « Il n'est pas très tendre?» Mme Hugo, distraite et par acquiescement nonchalant (et c'est tout à fait dans son caractère) : « Non. » — Hugo à Sainte-Beuve : « Vous avez été malveillant. Je l'ai bien senti. Ma femme aussi. Ma femme encore plus que moi. » — Sainte-Beuve à Mme Hugo (c'est le moment où ils sont le mieux ensemble) : « C'est vrai que vous avez été outrée de mon article? — Moi ?

Pas le moins du monde. — Il me l'a dit. — Il s'est figuré <.;a. Vous le connaissez bien !» — Je gagerais qu'il n'y a eu que cela, et c'est une scène de tous les jours. Mais les poètes et les gens nerveux grossissent tout.

Tant y a qu'au 1er avril 1834 Hugo écrivait à Sainte- Beuve : « Il y a tant de haines et tant de lâches persécutions à partager aujourd'hui avec moi que je comprends fort bien que les amitiés même les plus éprouvées renoncent et se délient. Adieu donc, mon ami ; enterrons chacun de notre côté ce qui était déjà mort en vous et ce que votre lettre tue en moi. Adieu. — V. »

Ce qui veut dire : « Depuis trois ans je ne vous aime guère, en faisant des efforts surhumains pour vous aimer. Je ne pourrais pas nier, si j'étais sincère plus que personne ne l'est et plus clairvoyant sur le fond de moi que je ne le suis, que je ménageais bien un peu en vous un ami littéraire et un frère d'armes. Vous n'êtes plus même cela. Vous écrivez dans la Revue des Deux Mondes qui assomme mes drames. Personnellement, vous écrivez des articles qui ne me sont qu'à demi favorables. Vous êtes passé à l'ennemi. Je ne vois pas pourquoi je me ferais encore violence pour vous aimer. »

Et Sainte-Beuve, qui semble avoir provoqué cette décision dernière, dut être soulagé; car il reprenait dès lors sa liberté de critique et sa liberté aussi du côté de Mme Hugo. L'essai loyal était définitivement terminé.

Oui, mais dans tout cela, où se place la scène de violences matérielles dont Hugo parle dans une

pièce de vers qui ne fut connue qu'après sa mort ? Pour trancher le mot, quand Hugo a-t-il jeté Sainte- Beuve dans l'escalier ?

Je n'ai point oublié ton regard monstrueux,

Le jour où je te mis hors de chez moi, vil drôle,

Et que sur l'escalier te poussant par 1 épaule,

Je te dis : « N'entrez plus, Monsieur, dans ma maison. »

Ces vers sont de 1843, probablement, de l'époque où l'on annonçait la publication ou plutôt l'impression du Livre d'amour. Mais la scène elle-même, où la placer? Rien dans les documents que nous avons ne nous permet de la dater. Il est très difficile de la placer de 1831 à 1834. Toutes les lettres de Victor Hugo à Sainte-Beuve ressortissant à cette période, même les plus rudes, indiquent un état d'esprit qui n'a rien de violent et indiquent aussi par parenthèse que Victor Hugo n'a jamais cru à des relations coupables entre Mme Hugo et Sainte-Beuve. Il faudrait donc placer cette scène entre 1834 et 1837. Mais à cette époque Sainte-Beuve n'allait jamais chez Hugo. La chronique scandaleuse dit que si; mais sans aucune preuve. Et du reste la teneur de la pièce, sa rédaction indiquerait plutôt qu'à une époque où il était permis à Sainte-Beuve d'entrer chez Hugo, Hugo, ayant surpris quelque chose qui lui déplaisait, l'aurait chassé : « N'entrez plus, Monsieur, dans ma maison. » Je ne puis donc rien dire de cette affaire. Une scène violente entre 1834 et 1837 est le plus probable, mais est invraisemblable encore. Au fond, j'ai comme l'impression que la scène n'a pas

eu lieu. Il ne faut pas abuser de l'argument : « Ça se saurait ; » mais il me semble que quelque cbose d'une scène pareille aurait transpiré, et aussi que Sainte-Beuve n'aurait pas pu retourner plus tard, à plusieurs reprises, lors de sa candidature académique, chez Hugo, s'il en avait été si ignominieusement jeté hors. Il est possible — quoique les détails donnés par Hugo soient bien précis — que Hugo ait condensé et contracté en une scène de la dernière violence mille scènes de gêne et de résistance et de demi-répulsion et de « compelle exirc » auxquelles il est fait allusion dans la fameuse lettre du 0 juillet 1831 et qui ont abouti peu à peu à la rupture. Ce serait le procédé de ramassement. Enfin là-dessus je ne sais rien.

Toujours est-il que le 1er avril 1834 Sainte-Beuve et Hugo étaient brouillés. Pendant ce temps-là, j'entends de 1831 à 1834, Sainte-Beuve et Mme Hugo étaient très épris l'un de l'autre et se voyaient tète à tête aussi souvent qu'ils le pouvaient.

Je viens tout de suite à la question brûlante pour en dire absolument tout ce que j'en pense et pour n'y pas revenir. Mme Hugo et Sainte-Beuve furent-ils amants dans le sens précis et complet du mot? Je réponds : c'est infiniment probable, mais encore ce n'est pas tout à fait sur. Ces choses-là ne peuvent être affirmées comme certaines que quand il y a eu « affichage » — ou surprise en flagrant délit — ou aveu de la femme. Hugo a été l'amant de Mme Drouet; c'est incontestable: il y a eu affichage. Il a été l'amant de Mme Biard ; c'est incontestable : il y a eu surprise en flagrant délit. Sainte-Beuve a été l'amant

de Mme Hugo? J'en doute peu; mais ce n'est pas sûr. Elle n'a pas avoué, il n'y a pas eu affichage, il n'y a pas eu surprise en flagrant délit, ou, du moins, nous n'en savons rien.

Qu'est-ce qui prouve les relations absolument intimes? Le Livre d'amour seul, tout seul. Mais le Livre d'amour est suspect. Il est suspect parce que les affirmations d'un vieux fat comme Sainte-Beuve sont toujours suspectes. Il est suspect parce qu'il a été écrit au fur et à mesure des amours de Sainte- Beuve et de Mme Hugo, oui; mais remanié et mis au point — à quel point? — beaucoup plus tard, six ans après la liaison rompue. Et cela fait une furieuse différence. Six ans après, les souvenirs, aidés par l'imagination et par l'amour-propre, peuvent singulièrement déformer la réalité.

Il est suspect parce qu'il est un livre de vengeance, de vengeance contre Hugo et de vengeance contre Mme Hugo que Sainte-Beuve « haïssait » — il l'a dit dans ses Cahiers — quand il se préparait à imprimer ce livre.

Il est suspect enfin parce que, ce me semble bien, il a été mis au point et préparé en sa dernière forme pour quelqu'un et dans un dessein. Pour qui? Pour Mme d'Arbouville. Dans quel dessein? Dans le dessein de lui montrer que Sainte-Beuve avait inspiré l'amour, un amour passionné et un amour sensuel, à une très grande dame et qu'on pouvait sans déroger, et sans rougir, imiter cette très grande dame. Le calcul est horriblement vulgaire. Oui; mais avec beaucoup de femmes il réussirait; ensuite, d'âme, Sainte-Beuve est parfaitement

vulgaire. M. Séché a une remarque fine et juste : Sainte-Beuve, d'après lui, n'a jamais compris qu'il y avait une dillérence entre la société de 18)50 et la société du milieu du xvme siècle et entre les femmes des deux époques.

C'est donc en songeant à Mme d'Arbouville que Sainte-Beuve a donné les dernières touches, et sans doute les plus vives, au Livre d'amour, et il a pu glisser un peu trop à se représenter comme un amant absolument heureux. En tout cas, il a dû bien éviter de se représenter comme un amant malheureux, ce qui est toujours un peu, et ce qui est tout à fait pour les femmes telles que Sainte-Beuve se les représentait, un rôle ridicule et une posture qui inspire une pitié mêlée d'une gaîté douce.

Et en définitive son calcul était un peu sot; car montrer à une femme un livre où l'on révèle très crûment ses amours avec une autre, c'est lui inspirer le dessein de ne pas se prêter à son tour à être imprimée toute nue dans le volume suivant. Mais enfin, tel que nous connaissons l'homme, ce calcul, Sainte-Beuve a pu le faire.

Il aurait donc, dans le Livre d'amour, mis, ici et là, un trait au delà de la vérité absolue, que cela ne m'étonnerait point.

Restent ces confidences à ses amis, que nous recueillons dans les lettres qui nous sont parvenues. Evidemment elles sont presque formelles. On voit par elles et par les réponses des amis de Sainte- Beuve que ceux-ci, deux au moins, Guttinger et Pavie, ne doutaient point de l'intimité de Sainte- Beuve et de Mme Hugo. Mais encore elles restent

vagues — on me dira qu'il ne manquerait plus qu'elles fussent précises ! — et un peu contradictoires. Ici Sainte-Beuve parle du collier qui le retient à Paris, « les deux bras d'une femme aimée et qui vous aime ». (Soyez donc poète pour que vos plus beaux vers servent à un monsieur pour exprimer l'amour qu'a pour lui votre femme ! Mon Dieu, que le monde est une comédie ! C'est une des sept cent soixante farces dont s'amuse l'Eternel, disent les Védas.) Tantôt il parle d'un « sacrifice douloureux » que son amour même lui impose. De tout ce qu'il a dit en prose de ces amours, on ne peut rien conclure d'absolument précis.

Le mot le plus formel — et pour moi à peu près décisif, je dois le dire — c'est celui du cahier intime : « En amour, je n'ai eu qu'un succès : Adèle. Je suis l'homme qui a été le plus refusé en amour et qui s'est le plus refusé en amitié. » Et quand Sainte- Deuve parle de succès en amour, on ne peut guère croire qu'il entende un demi-succès. — Mais encore !

Enfin, pour moi, il est presque certain que Sainte-Beuve a été l'amant de Mme Hugo, mais je tiens à maintenir presque. Mettons quasi , si vous préférez.

Du reste, je m'étonne qu'on discute tant. S'il s'agit de l'établissement d'un fait, mon Dieu, ce fait est à peu près insignifiant dans l'histoire universelle. Et s'il s'agit de la moralité de Mme Hugo, mais il n'y a pas à discuter : elle fut coupable. Il est très indifférent qu'elle ait été complètement ou incomplètement la maîtresse de M. Sainte-Beuve. Du moment qu'elle

SAINTE-BEDVE 385

a joué un double jeu, priant son mari de ne plus recevoir Sainte-Beuve et voyant Sainte-Beuve en secret; du moment qu'elle a eu cinq ou six ans de commerce assidu avec Sainte-Beuve, dont son mari n'a rien su ou qu'il n'a que vaguement soupçonné, elle a trompé son. mari, tout simplement et parfaitement ; et peu importe, et à mon avis il n'importe pas du tout, de savoir jusqu'où elle a pu pousser sa confiance et son abandon. La question sur laquelle je cause depuis une heure, par habitude et imitation, est donc parfaitement oiseuse.

Laissons-la donc et racontons sommairement les amours, de quelque nature précise qu'ils aient été, de Sainte-Beuve et de Mme Hugo.

Depuislanndel830jusqu'enjuilletl831,MmeHugo et Sainte-Beuve s'aimaient librement, Sainte-Beuve ayant ses entrées dans la maison de Hugo et la consigne que Mme Hugo avait donnée à son mari d'être toujours là quand Sainte-Beuve y serait n'ayant pas dû être observée dans la grande rigueur. Peut-être, mais on n'en sait rien, y avait-il déjà des rendezvous secrets hors de la maison.

A partir du 6 juillet cessent les visites de Sainte- Beuve chez les Hugo et presque aussitôt les rendezvous mystérieux commencent, puisqu'il en est question dans le sonnet du 1er septembre : « Que vientelle me dire? » — En octobre, promenades matinales àBièvre, dans la propriété des Bertin, on aux environs, « pendant qu'il est encore au lit, le dangereux témoin ».

Durant l'hiver 1831-1832, je ne trouve rien de très précis à signaler. Mais l'été de 1832 fut, semble-t-il.

amours 25

la saison de plein amour, irrité, contrarié et d'autant plus ardent et emporté. Sainte-Beuve est appelé loin de Paris; il y reste pour la voir et pour respirer l'air qu'elle respire. Il épie et guette dans les rues par où elle peut passer pour courir la chance de « la voir une fois de plus ». Le mari aussi épie et guette, ou, du moins, Sainte-Beuve se l'imagine; mais il ne triomphera pas :

Le jaloux rôde en vain comme un voleur en armes ; Plus patient que lui, j'attends et je vaincrai.

J'estime que c'est en août 1832 que l'amant vainquit en effet, ou, tout au moins, eut de singuliers avantages. C'est le 12 août 1832 qu'il écrivait :

Qui suis-je et quai-je fait pour être aimé de toi,

Pour être tant aimé ; pour avoir de ta foi

Des gages si secrets, de si grands témoignages?

Oh ! dis ! Est-ce bien moi, sans flatteuses images...

Est-ce moi dont hier, en tes mains convulsives

Serrant sur tes genoux le front trop défleuri,

Tu murmurais : « c'est lui ; c'est le trésor chéri ! »

Ainsi dans mes cheveux parlait ta lèvre éteinte ;

J'entends encorle son; je sens encor l'étreinte.

C'est à cet été de 1832 que se rapportent les confidences les plus caractéristiques du Livre d'amour. Bendez-vous « dans une chambre étroite et retirée» où vient Mme Hugo, où, à son défaut, on amène la petite filleule de Sainte-Beuve, Adèle, qu'il aime beaucoup (pièce XVI, 22 août 1832). Rendez-vous dans des églises (peut-être autre date : la pièce XXIII

n'est pas datée). Jalousie de Mme Hugo relativement au travail et aux heures d'études de Sainte-Beuve, etc. C'est à cette époque sans doute qu'il faut rattacher le sonnet : « Si quelque blâme, hélas... » Si nous avions la date de ce sonnet, nous saurions l'époque précise... comment faut-il dire cela ? où les amours de Sainte-Beuve et de Mme Hugo, de quelque nature, encore une fois, qu'ils aient été, ont commencé à paraître coupables même aux deux amis. Mais cette date, Sainte-Beuve n'a pas voulu la donner. La pièce XXIV n'est pas chronologuée. D'après sa place ordinale parmi les autres, on peut conjecturer, et c'est à cette hypothèse que je m'arrête, qu'elle est de la fin de 1832.- La voici pour mémoire et aussi parce que c'est la plus belle au point de vue littéraire, comme du reste la plus foncièrement immorale de tout l'ouvrage. Il y en a de plus indélicates; il n'y en a pas de plus immorale :

Si quelque blâme, hélas, se glisse à l'origine En ces amours trop chers où deux cœurs ont failli, Où deux êtres, perdus par un baiser cueilli, Sur le sein lun de l'autre ont béni la ruine ;

Si le monde, raillant tout bonheur qu'il devine, N'y voit que sens émus et que fragile oubli ; Si l'ange, tout d'abord se voilant d'un long pli, Refuse d'écouter le couple qui s'incline,

Approche, ô mon amie, approche encor ton front, Serrons plus fort nos mains pour les ans qui viendront, La faute disparaît dans sa constance même.

Quand la fidélité, triomphant jusqu'au bout.

Luit sur des cheveux blancs et des rides qu'on aime,

Le Temps, vieillard divin, honore et blanchit tout.

C'est dans le même temps, selon toutes les apparences, en tout cas à une époque qui est antérieure à 1833, que Sainte-Beuve se félicite pleinement de ses amours, se comparant ridiculement à Jupiter qui se dérobe avec Junon au sein d'un nuage, remerciant le dieu Sommeil de le parer, lui Sainte-Beuve, « d'une grâce nouvelle », etc., etc. C'est, d'autre part, l'époque où les liens d'amitié littéraire entre Sainte-Beuve et Hugo sont les plus étroits et où Victor Hugo tout au moins écrit à Sainte-Beuve sur le ton de la plus complète confiance et de l'alïection la plus cordiale. Lettre de Victor Hugo à Sainte-Beuve du 21 septembre 1832 : « ... Nous nous portons tous à merveille. Ma femme fait deux lieues à pied tous les jours ils étaient à la campagne] et engraisse visiblement... »

Nous voici en 1833. Cette date est extrêmement importante parce que c'est l'année où, après une fidélité de onze ans, Victor Hugo commença de tromper sa femme, ce qui, au point de vue littéraire d'une part, au point de vue, aussi, des relations de Mme Hugo et de Sainte-Beuve, eut toutes sortes de conséquences.

C'est en janvier 1833 que Victor Hugo tomba amoureux de Juliette Drouet et le 17 février selon ses propres souvenirs, le 19 selon les calculs rectificatifs de M. Léon Séché, qu'il devint l'amant de Juliette Drouet. Dès lors — point de vue littéraire — Victor Hugo eut une inspiration poétique de plus ; et un Parisien de 1833, en apprenant la chose, dit avec une satisfaction où les préoccupations morales n'entraient pour rien : « Fort bien ! Fort bien !

M. Victor Hugo va enfin faire des vers d"amour » ; — et dès lors, — point de vue anecdotique, — Sainte- Beuve et M1"0 Hugo furent matériellement et moralement libérés.

Ils le furent moralement, si quelque chose peut relever une femme de son serment de fidélité et un ami de ses devoirs d'amitié, et cela fait question ; mais ils le furent à coup sur matériellement. Victor Hugo, emporté par sa nouvelle passion, négligeant le foyer domestique, prétextant des « répétitions » ou des représentations de ses pièces pour rentrer tard ou ne rentrer point ; des entrevues avec des directeurs de province pour s'absenter pendant plusieurs jours. Le « gardien jaloux » était devenu déserteur. Les deux amants ou amis étaient laissés à eux-mêmes et n'avaient plus pour surveillant que leur conscience, de qui j'ignore dans quelle mesure s'exerçait la vigilance. Mme Hugo semble avoir tout de suite, ou presque tout de suite, connu les incartades de son mari et avoir pardonné. Dès le 25 juillet, Victor Hugo écrivait à Pavie : « Autrefois j'étais innocent: maintenant je suis indulgent; c'est un grand progrès, Dieu le sait. J'ai auprès de moi une bonne et chère amie, un ange, qui le sait aussi, que vous aimez comme moi et qui me pardonne et qui m'aime. » — Et il écrivait en vers {Chants du Crépuscule) :

Celle qui, lorsqu'au mal, pensif je m'abandonne,

Seule peut me punir et seule me pardon ne.

Qui de mes propres torts me console et m'absout.

« On pardonne tant qu'on aime », a dit La Roche-

foucauld — et peut-être faut-il ajouter : « Surtout tant qu'on en aime un autre ».

« Pendant ce temps-là, dit M. Michaut, Sainte- Beuve chantait sa victoire. » Il avait déjà, ce me semble, commencé de la chanter. Mais il la proclamait plus que jamais (toujours à supposer que de 1834 à 1845 Sainte-Beuve n'ait rien ajouté au Livre d'amour, ce dont je ne puis répondre). Il chantait la chambre où venait sa châtelaine, en une maison delà rue Saint-Antoine, reste de l'ancien hôtel Saint- Paul, il représentait « la châtelaine » elle-même en extase devant lui ; il parlait de « son rêve comblé » et laissant entendre qu'il obtenait ce qu'autrefois il n'osait pas même espérer d'obtenir.

1834 marqua le commencement du déclin de cette passion. Il est à remarquer que, soit coïncidence, ce qui est parfaitement possible, soit raisons pour qu'il en fût ainsi, et nous verrons cela plus5 tard, la passion de Sainte-Beuve et de Mme Hugo semble s'être attiédie dans le temps même de la rupture définitive de Sainte-Beuve et de Victor Hugo. Victor Hugo et Sainte-Beuve se brouillèrent définitivement (sauf quelques relations purementofficielles qui se produisirent plus tard) au commencement d'avril 1834. Or, la pièce de Sainte-Beuve sur « l'automne de l'amour » est datée du « 1er septembre » et d'après l'ordre suivi par Sainte-Beuve dans le rangement de ses pièces il faut lire : Ie'' septembre 1834; et déjà dans la pièce XXX, qui, d'après ce même ordre, doit être de j uillet ou d'août, la mélancolie d'un amour que l'on sent qui décline commence à percer. Toutes les pièces que l'ordre où elles sont rangées rapporte au second

semestre de 1834 sont pleines d'un désenchantement déjà amer.

1835 fut (peut-être) plus heureux. Les deux amis eurent au moins le plaisir de se voir, très librement et très loin du mari, aux noces de Victor Pavie (août 1835). Ils firent, accompagnés du père et de la fille de Mme Hugo (Léopoldine) un rapide voyage à Nantes, revinrent à Angers, ou plutôt aux Rangeardières, propriété de Victor Pavie, et ne se séparèrent qu'à mi-chemin de Paris, et Sainte-Beuve déclare que jamais « il ne fit plus de vers » que dans ce tempslà. Mais sur l'état d'âme de Sainte-Beuve et de Mme Hugo pendant ce voyage nous n'avons rien qui soit précis. Tout ce qu'on sent par les pièces, désormais non datées, du Livre d'amour, c'est que « les lourds et tristes rêves » de la mélancolie, comme dit Henri Heine, succèdent aux fanfares de la victoire.

C'est en 1836 que les choses reprennent pour nous leur précision. D'abord notons ce point qu'il y a eu au mois de novembre 1835 une seconde rupture ou plutôt une aggravation de la rupture entre Hugo et Sainte-Beuve, à cause de l'article assez mordant ou au moins assez piquant de Sainte-Beuve sur les Chants du Crépuscule (Revue des Deux Mondes du 1er novembre 1835). Retenons ceci. Ensuite, si nous en croyons une phrase de Madame de Pontivy, nouvelle de Sainte-Beuve sur laquelle nous aurons à revenir, ce serait en 1836 que Sainte-Beuve commença de comprendre que décidément il n'était plus aimé. Est-il vrai, dit-il dans cette Madame de Pontivy, que « cinq ans, comme on l'a dit, soient le terme le plus

long assigné par la nature à la passion que rien n'entrave et qui meurt ensuite d'elle-même? » Or, nous fait remarquer très ingénieusement M. Michaut, « la première pièce du Livre d'amour dont la date soit connue est de 1830, les dernières sont de 1836 (non ! 1837) et elles marquent la crainte de la rupture entrevue. La limite [des cinq ans] convient bien à la liaison de Mme Hugo et Sainte-Beuve : c'est en 1830 qu'ils connurent leur amour réciproque, c'est en 1836 qu'on le voit, lui, qui s'efforce de retenir la passion prête à s'éteindre. »

Leraisonnementesttrès juste. Je le reporterais simplement sur d'autres dates. C'est en 1829 que Sainte- Beuve et Mme Hugo commencèrent de s'aimer ; c'est déjà en 1834, sije conjecture bien, que Sainte-Beuve commence à prévoir le déclin de l'amour, et voilà bien nos cinq ans, et qu'il y ait des pièces dans le Livre d'amour qui vont jusqu'à la date de 1837, comme elles ne font que pleurer sur un amour que l'on sent mort, cela ne détruit rien du raisonnement.

Donc c'est en 1836, puisque Madame de Pontivy parut en mars 1837, que Sainte-Beuve, inquiet, on l'a vu, depuis 1834, est persuadé que l'amour de Mme Hugo pour lui expire et qu'il songe à la « ramener » (il l'a écrit) par un récit amoureux plein de tendres plaintes et reproches. Autrement dit, Madame de Pontivy est la mise en prose des plaintes amoureuses que, selon toute apparence, Sainte-Beuve exprimait en vers depuis 1834 et qu'il ne pouvait pas encore publier; et la phrase, citée plus haut, de cette nouvelle, indique qu'il y eut lassitude d'amour depuis 1834, tout au plus depuis 1835.

En tout cas, au plus tard dans les premiers mois de 1837, Sainte-Beuve faisait, en écrivant Madame de Pontivy, Yexposé suivant de sa situation psychologique. Murçay a aiméMmede Pontivy. Longtemps leurs amours furent ignorés d'eux-mêmes, plus longtemps encore, ils furent chastes. Le jour vint où Mme de Pontivy voulant Murçay pleinement heureux, elle se donna toute à lui. Plus tard elle devint absorbante et impérieuse. Appartenant à une coterie dont son mari était le chef, elle n'admettait pas que Murçay eût sa liberté d'opinion et son indépendance de langage sur cette coterie ni sur son chef. De plus, elle était passionnée et lui tendre, mélancolique et tout en nuances. Ils se querellèrent. Il y eut des reproches, des récriminations, des ruptures et des raccommodements.

Enfin ils se connurent mieux, ils consentirent à admettre les différences de leurs caractères et de leurs esprits, et ils s'unirent d'une amour immortelle.

Et cette dernière partie, c'est ce que Sainte-Beuve voudrait qui arrivât. Tout le reste, c'est l'histoire du passé et la constatation du présent ; ceci est son espoir pour l'avenir. C'est ce que Sainte-Beuve déclare nettement lui-même dans une lettre de plus tard à Vinet ; « Cette nouvelle n'a été écrite qu'en vue d'une seule personne et pour la lui faire lire et pour lui en faire agréer et -partager les sentiments... Je ne m'étonne pas que des personnes sérieuses, et qui veulent bien être attentives à mon égard, aient démêlé à cet endroit [il parle évidemment de la dernière partie] le faible et le faux. »

Donc (pour le moment je relève seulement les faits) en 1884, probablement, premiers orages, en 1835 refroidissements et retours, en 183G détachement de la part de Mme Hugo, au commencement de 1837 (au plus tard) rupture sur laquelle Sainte-Beuve espère encore, un peu, revenir.

Et les dernières pièces du Livre d'amour, datées de 1837, confirment pleinement cette dernière situation, comme Madame de Pontioy confirme, du reste, tout le Livre d'amour. C'est dans les dernières pièces du Livre d'amour qu'est jeté, entre autres, le fameux cri : « Laissez-moi ! Tout a fui ! » 1837 fut la fin, ou, pour mieux parler, l'extrême fin des amours de Sainte-Beuve et de Mme Hugo.

Et maintenant quelles ont été les raisons de cette rupture? Elles sont très difficiles à démêler. Pour les connaître, il faudrait connaître le caractère de Mme Hugo et, après tout, à très peu près, nous l'ignorons. Nous n'avonsdonc comme renseignements que ceux, très abondants, à la vérité, que nous donne Sainte-Beuve. Mais ils sont suspects, comme tous ceux que donne un amant quitté. Je ne dis point que Sainte-Beuve mente. Il est trop bon psychologue pour mentir. La netteté avec laquelle on démêle les choses et le plaisir que l'on éprouve à les voir si nettes empêche qu'on les fausse. Si cela vous paraît paradoxal, c'est que la psychologie du psychologue vous est inconnue. De plus, la concordance parfaite des renseignements généraux donnés par le Livre d'amour, par les lettres aux amis (Guttinguer, Pavie, Yinet, les Olivier) et Madame de Pontivy est une preuve très considérable de la

sincérité et même de la vérité de ces renseignements.

Mais je dis : de la sincérité et de la vérité, non pas de l'exactitude. Il reste que Sainte-Beuve a pu mal voir, c'est-à-dire ne pas voir jusqu'au fond. Quand une femme vous quitte, fût-on le plus grand psychologue du monde, on ne sait jamais exactement pourquoi.

Ces réserves faites, par quoi j'affaiblis par avance, à dessein, tout ce que je vais dire, voici les raisons probables du refroidissement de Mme Hugo à l'égard du jeune Sainte-Beuve, et ces raisons, je ne les invente ni les unes ni les autres : Sainte-Beuve, encore qu'il insiste plus sur l'une que sur l'autre, les a, ici ou là, ou ailleurs, toutes données.

1° La satiété proprement dite, les « cinq ans », qui, en comptant les deux ans où l'on s'est aimé sans le savoir et les deux ou trois ans où l'on s'est détaché insensiblement, font bien neuf ans (1828-1837;. Neuf ans en amour c'est beaucoup, non pas pour les âmes d'élite, mais pour les âmes moyennes. Très peu d'amoureux peuvent dire (dans un sens qui n'est peutêtre pas tout à fait celui d'Ovide) :

Me memini numéros siislinuisse iwvem.

Et dans Madame de Pontivy et aussi, ce qui est très remarquable, dans le Livre d'amour, Sainte-Beuve a très précisément marqué cette raison, la simple puissance du temps, le simple effet de l'usure.

Mais vous, après six ans, lasse de trop aimer, Sans raison si ce n'est qu'il faut bien que tout passe.

Vous en qui n'a cessé mon cœur de s'enflammer, Vous, le store tombant, en cette même place,

Par ces mêmes soleils aux rayons souverains, Vous restez, comme alors, couchée, ô mon amie ! Rêvant, mais vaguement ; souffrante, je le crains, Souffrante, mais de corps.. , ou peut-être endormie.

En fait, Sainte-Beuve et Mme Hugo se sont connus et fréquentés neuf ans. Cela suffit pour se quitter.

2° La satiété résultant d'une passion violente. C'est le mot de La Bruyère : « Il n'y a guère d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'être trop aimé. » Or, la passion de Sainte-] ieuve etdeMme Hugo parait avoir été violente. Rappelez-vous le « cri hagard », les « six mois de tourments », et, la part faite de l'exagération romantique, il est certain que cette passion a été très vive. Ces passions-là s'usent assez vite par leur ardeur même. C'est un fait d'expérience qu'il n'est pas besoin d'analyser.

3° Sainte-Beuve était ennuyeux. Il n'a pas insisté là-dessus, comme on peut croire; mais il l'a indiqué. Il a dit, comme du reste nous le saurions s'il ne l'avait pas dit, qu'il était tendre, renfermé et mélancolique. Traduisez par gémissant et pleurard. La plupart des femmes se lassent assez vite de ce caractère. Elles sont attirées par les mélancoliques, oui ; mais elles sontretenues parles gais. Commeelles sont sentimentales et pitoyables, le malheur entrevu les attire; mais comme elles sont des enfants qui ont éternellement le besoin d'être amusés, le malheur indéfiniment étalé les ennuie et finit par les horri-

piler. Je répète que Sainte-Beuve, très courtement mais avec précision, a parfaitement indiqué cela dans ledébut de Madame dePontivy. Je ne doute pas que Sainte-Beuve, qui avait de l'esprit, mais qui n'avait aucune gaité, n'ait ennuyé Mme Hugo.

4° Mme Hugo a été jalouse, de ce genre de jalousie qui n'irrite point l'amour, mais qui le lasse et qui finit par l'enterrer. Elle a été jalouse de quelque chose qui avait plus d'empire qu'elle sur Sainte- Beuve ; c'est à savoir de son travail et de ses études. L'amour étant chez les femmes — comme chez les hommes, et ici l'amour féminin et l'amour masculin se ressemblent ; mais plus chez les femmes que chez les hommes — un désir de possession et d'absorption, il est insupportable à une femme qui aime, à moins qu'elle ne soit tout à fait généreuse et extrêmement intelligente, que l'homme qu'elle aime travaille et ne se consacre pas à elle tout entier. Or, Sainte-Beuve travaillait, et travaillait non pas seulement pour gagner sa vie, ce que les femmes, en faisant un effort sur elles-mêmes, réussissent à pardonner ; mais il travaillait avec goût et avec passion, et c'est ce qu'une femme passionnée elle-même ne pardonne pas. C'est, tout au moins, ce qui l'irrite. Mme Hugu sentait une rivale dans la Bibliothèque royale. Cela encore est fort bien indiqué dans le Livre d'amour. Cela n'étonnera aucun homme qui a aimé, qui a été aimé et qui a fréquenté les Bibliothèques. Au fond, la femme qui voit l'homme qu'elle aime travailler un peu plus qu'il n'est strictement nécessaire, conclut toujours ainsi : « Donc je ne suis pour lui qu'une distraction, et ce grand

amour n'est qu'une amourette. » Et, en vérité, qui peut dire qu'elle se trompe absolument?

5° Il est possible que Mme Hugo ait été trop ardente pour ce que Sainte-Iieuve pouvait supporter d'ardeur. Le fameux dernier poème du Livre d'amour, le fameux : « Insensé, qu'ai-je fait » ? est plus alambiqué et presque aussi obscur qu'un poème de Maurice Scève \ mais le dernier vers en est clair et le sonnet lui-même est commenté par d'autres pièces sur lesquelles nous jetterons un coup d'œil. Voici le fameux sonnet :

Insensé ! qu'ai-je fait ? Voyant le mal sacré Dévorer tout mon cœur et me brûler comme elle. J'ai voulu, sans atteinte à la flamme éternelle, Diminuer pourtant l'incendie effaré.

J'ai voulu sur l'autel tout de foudre éclairé Allumer un rayon pour l'absence fidèle (?) Et plus également ménager l'étincelle, La lampe vigilante et qui luit au degré. (?)

J'ai voulu deDidon, ou de Phèdre ou d'Hélène, Faire, ô ma Laure aimée, une plus douce reine, Pour elle aussi plus douce et pour le cher vainqueur ;

Souriant, se plaisant aux tristesses légères, Chantant sa mélodie au fond des jours sévères. (?) Je voulais la nuance et j'ai gâté l'ardeur.

Avant de commenter ceci, éclairons-le pard'autres pièces du Livre d'amour. En voici une où Sainte- Beuve fait parler son amie, ce qui est extrêmement précieux, puisque dans tout cela nous n'avons pas une seule parole directe de M1I1C Hugo :

SAINTE- BEDVE 399

Ami, si vous sentiez le quart

Du mal de mon âme contrainte,

Oh ! que vous verriez mieux ma part !

Que vous auriez douceur et plainte !

Que vous trouveriez aussitôt

Ces mots puissants et qu'il me faut,

Ces mots d'enivrante mémoire,

Qui d'un cœur jaloux d'être aimé

Vont au cœur soudain désarmé

Et convainquent quand on veut croire.

Reproches assez précis, auxquels Sainte-Beuve répondait avec une précision, aussi, qui en donne une plus grande aux reproches eux-mêmes.

Mon amie, à regret, ma nature est ainsi : Mais elle, et puis le sort si longtemps obscurci, M ont fait de peu de joie et de peu d'espérance. Lorsque de votre cœur, qu'un doute a traversé, Un nuage glaçant dans vos yeux a passé, Je rentre en ma vieille souffrance,

Tout mon vœu se retire et ma parole a fui : La source manque ; l'or qui par vous avait lui N'est plus que sable en moi ; je n'ai rien qui vous tente ; Je le sais, et plutôt qu'un transport où je mente, Comme orphelin soumis qui n'eut matin ni fleur, Je m en remets à mon malheur.

Si nous traduisons tout cela en prose, nous croyons voir que d'un amour ardent, passionné, lyrique, romantique, un peu sauvage, dont il était l'objet, Sainte-Beuve a voulu faire un amour élégiaque, un amour calme et doux, à petit bruit et à voix basse et sans éclats, plus conforme à sa nature ; que, presque (et je suis très tenté de le croire il a voulu

transformer en amitié fraternelle l'amour d'une femme de trente-quatre ans délaissée par son mari ; que ce n'était peut-être pas bien prendre son temps: que cela a gâté terriblement les choses et qu'en définitive, sans éclats, aussi, on s'est retiré et on l'a quitté. Inimica recessit.

Tout cela est douteux. Tout cela doit contenir quelque chose de vrai, mais doit être très exagéré et arrangé pour l'effet final. Sainte-Beuve, plus ou moins consciemment, veut avoir le beau rôle à la dernière page, et il ne dit pas, mais il veut qu'on dise : « Il a été l'amant délicat, et elle avait quelque grossièreté dans sa passion. » Voilà le fond de l'état d'âme de Sainte-Beuve.

Quant au fond des choses, il ne doit pas être là, et il est là moins qu'ailleurs. Que Mrae Hugo ait eu pour Sainte-Beuve une « ardeur » de « foudre » et un « incendie effaré », il n'est pas impossible. Mais quand une femme a une de ces passions-là, elle ne se détache point, même d'un ami plus calme et moins fulgurant. Elle s'attache à lui de tout son être et elle le retient de toutes ses forces. Or, il n'y a pas à dire le contraire ou autre chose, c'est Mme Hugo qui s'est séparée de Sainte-Beuve. Donc, tout compte fait, quoi qu'il puisse y avoir de vérité circonstancielle et momentanée dans ce que nous dit Sainte-Beuve, elle n'était pas si fulgurante que cela, ni à tel point Vénus tout entière à sa proie attachée.

Si Mme Hugo eût quitté Sainte-Beuve pour un autre, tout ce que nous dit Sainte-Beuve sur ce point serait très vraisemblable, d'une vraisemblance équivalant à la vérité ; mais — et c'est à quoi servent, et

il faut bien sans doute qu'ils servent à quelque chose, ces flots d'indiscrète lumière qui pénètrent toute une époque comme feraient les rayons X — il est très probable, malgré ce que j'entends chuchoter autour de moi, que Mme Hugo, après Sainte- Beuve, n'a pas eu d'ami. Dès lors la raison fondée sur les ardeurs de Mme Hugo et la tiédeur de Sainte- Beuve, n'est, à mon avis, que fausse. Peut-être s'ajusterait-elle à un ou deux incidents de leur liaison ; mais c'est tout ce que je puis admettre. Le sonnet « J'ai gâté l'ardeur » a dû être une impression de 1834, par exemple, donnée après coup comme impression finale et conclusion.

6° Mme Hugo a dû se détacher de Sainte-Beuve surtout pour les raisons qui sont celles sur lesquelles Sainte-Beuve insiste le plus dans Madame de Pontivy. Le sentiment et du reste l'intelligence claire de la « solidarité conjugale », comme a très bien dit M. Michaut, l'a écartée peu à peu d'un homme qui passait à l'ennemi et qui ne faisait plus de réclame pour « la grande boutique romantique », comme a dit irrévérencieusement Alfred de Musset. Il est bien à remarquer que c'est à mesure que Victor Hugo brise avec Sainte-Beuve que Mme Hugo, plus lentement, un peu plus tard, se délie elle-même, et l'on peut conjecturer que c'est un peu pour les mêmes raisons. Plus ou moins consciemment, Mme Hugo a dû se dire : « Après tout, qui fait du tort à mon mari m'en fait aussi. Indépendant, soit -, mais on pourrait exercer son indépendance sur d'autres que sur des amis de dix ans. Si la jalousie de Sainte-Beuve à 1 égard de mon mari peut me tlatter, son indifférence

pour des intérêts qui sont ceux de mon mari et les miens me semble de l'ingratitude. » — Et c'est tout à fait un raisonnement de petite bourgeoisedeBecque que je prête à Mme Hugo; mais je crois, d'abord, que Mnie Hugo fut en son fond une petite bourgeoise, ensuite qu'une grande dame ne raisonnerait pas d'une façon très différente.

Toujours est-il que c'est au commencement de 1834, sur l'article Mirabeau, que Victor Hugo se brouille avec Sainte-Beuve et dans le courant de 1834 que Mme Hugo commence, ce me semble, à se retirer: — et que c'est fin 1835, sur l'article Chants du Crépuscule, que Victor Hugo est outré contre Sainte-Beuve jusqu'à vouloir un duel avec lui; et que c'est dans le courant de 1836 que Mme Hugo rompt avec Sainte-Beuve et que Sainte-Beuve s'écrie : « Tout a fui. »

7° Et je vais plus loin qu'à considérer cette « solidarité conjugale » si parfaitement naturelle, du reste ; et je vais, sans être sûr des choses, puisqu'encore une fois le caractère de Mme Hugo m'est très imparfaitement connu, présenter Mme Hugo, par hypothèse, mais par hypothèse assez rationnelle, sous un meilleur jour que tout à l'heure. J'ai la conviction morale que, pour expliquer la rupture de Mme Hugo avec Sainte-Beuve, il faut surtout l'expliquer par un retour de Mme Hugo à son mari, et qu'il faut expliquer son retour à son mari par les infidélités de son mari. Naturellement je n'en suis pas sûr, mais je vois les choses ainsi au point qu'elles me paraissent toutes naturelles.

C'est en 1833 que Victor Hugo devient l'amant de

Mmc Urouet. Mme Hugo, bientôt, sait tout ; et elle pardonne, comme Hugo le dit à Pavie au mois de juillet 1833. Pour le moment sans doute, elle pardonne parce qu'elle en aime un autre ; mais cet autre, dès l'année suivante elle l'aime moins, et deux ans après elle ne l'aime plus, son mari continuant d'aimer Mme Drouet; et c'est fin 1835 que Victor Hugo proclame à la face de l'univers que « de ses propres torts elle le console et elle l'absout ». Ne voyez-vous pas que l'infidélité de Hugo a été un élément de rapprochement entre Mme Hugo et lui?

Il y a des femmes qui aiment l'infidèle, non pas précisément à cause de son infidélité, mais d'abord parce qu'il prouve qu'il est aimable en plaisant à d'autres ; ensuite parce qu'il demande pardon d'une façon touchante ; enfin et surtout parce qu'elles se savent bon gré de lui avoir pardonné et que cela met dans leur cœur une douceur infinie. On pardonne parce qu'on aime ; mais on aime aussi parce qu'on pardonne. Ce n'est pas subtil du tout ; c'est la nature même.

Et remarquez que Mme Hugo semble bien être de ces femmes-là, dont je ne lui fais aucun reproche ni ne la moque aucunement. Il ne faut pas, sans doute, raisonner sur 1835 comme sur 1845 ni d'une femme de trente-deux ans comme d'une femme de quarantedeux. Encore est-il que Mme Hugo avait bien déjà en elle, en 1835, quelque chose de la femme qu'elle devait être en 1845. Or en 1845, quand Hugo fut surpris avec Mme Biard, Mme Hugo ne songea qu'à le sauver et se prodigua en bons offices pour le tirer d'affaire. Mme Hugo dut, sinon en 1833, du moins

vers 1835, du moins au temps des Chants du Crépuscule, savourer le pardon qu'elle accordait indéfiniment à son mari, savourer sa propre grandeur d'âme, jusque-là que cette grandeur d'âme et douceur de cœur se tournait et se fondait en amour pour son mari.

— Mais ces choses-là ne sont possibles que quand déjà Ton aime, et bien profondément.

— Eh ! Tout juste! Mon opinion de derrière la tête sur Mme Hugo, c'est que, comme la plupart des femmes mariées qui ont un amant ou un ami, elle n'a jamais aimé que son mari.

C'est cela que ne comprit pas Sainte-Beuve, ou qu'il comprit, car de se représenter Sainte-Lieuve ne comprenant pas quelque chose, c'est difficile ; mais qu'il ne prit pas assez en considération. En somme, remarquez-vous qu'il a manqué à tous ses devoirs d'amant d'une femme mariée, à tous sans exception?

Il n'a pas amusé son amie, qui, comme toute femme et surtout comme femme d'un mari un peu solennel, avait besoin d'être amusée.

Il a été élégiaque, c'est-à-dire, comme chantonnait Musset, il a été « grognon sombre et mystérieux ».

Il n'a pas été l'esclave de son amie, il ne s'est pas laissé absorber par elle et il s'est réservé des moments pour le travail et pour l'étude.

Il lui a dit du mal de son mari, ce qui décidément est ne pas savoir les éléments de son métier. Il a parlé avant 1833 du « gardien jaloux » et après 1833 de cet homme qui passait des nuits dehors et qui se laissait « ravir par une Phryné ». C'est un genre de consolation que les femmes n'acceptent jamais et

qui les irrite au dernier point. Première règle : il ne faut jamais parler du mari.

Enfin il s'est lassé de faire les commissions damari. Il lésa faites longtemps, jusqu'en 1833, plus tard, encore, un peu: mais enfin il s'est fatigué de les faire. Quand un amant ou un ami regimbe à faire les commissions du mari, il peut compter sur une prompte liquidation. C'est à ce point que ceux qui veulent rompre, d'instinct ou de propos ferme, prennent précisément ce moyen-là.

Il n'est pas d'erreur d'amant de femme mariée où Sainte-Beuve ne soit pleinement tombé — 4837 se comprend parfaitement.

On sait que plus tard Sainte-Beuve et Mme Hugo furent de très bons vieux amis: mais il me semble bien que de 1837 à 1851 ils ne se virent jamais. En 1851, Victor Hugo partant pour l'exil, Mme Hugo alla voir Sainte-Beuve pour le prier de ménager son mari, ce qui allait de soi et ce que Sainte-Beuve, qui n'était pas un vil personnage, n'eut aucune peine à promettre, comme il n'eut aucune peine à tenir sa promesse. De là des relations amicales entre Mme Hugo et Sainte-Beuve pendant tout le cours de l'Empire, toutes les fois que Mme Hugo venait à Paris, ce qui n'a rien que de très naturel comme de parfaitement honorable. Sainte- Meuve, après l'avoir beaucoup aimée, puis « haïe » — il l'a écrit dans ses notes — ce qui du reste est encore une manière d'aimer, l'aima jusqu'à la fin de cette amitié douce qui n'est qu'une forme du souvenir. Il écrivait à Baudelaire en 1866 : « Vous êtes bien aimable rie causer quelquefois de moi avec Mmc Hugo. C'est

la seule amie constante que j'aie eue dans ce mondelà. Les autres ne m'ont jamais pardonné de m'être séparé à un certain moment... » — Mme Hugo mourut à Bruxelles le 27 août 1868, un an environ avant Sainte-Beuve.

Sainte-Beuve, après avoir été abandonné par Mme Hugo, se reprit à aimer encore et souvent ; mais n'eut plus, il l'a dit avec une netteté absolue et une insistance significative, aucun succès féminin. Il aima Mme Juste Olivier d'une amitié très respectueuse et comme un peu craintive, où se mêle encore quelque galanterie et timide désir de plaire, comme toujours chez Sainte-Beuve. Un mot seulement sur cette amitié amoureuse. Savez-vous où il faut aller chercher la confession de Sainte-Beuve sur Mme Olivier ? Ce n'est pas dans ses lettres aux Olivier ; c'est dans son article sur Mme Necker (1851). La déclaration rétroactive, si je puis m'exprimer ainsi, est d'une discrétion et aussi d'un ton exquis : « Bousseau a écrit... « Allez à Vévey, visitez le pays et dites si la nature n'a pas fait ce beau pays pour une Julie, pour une Claire et pour un Saint-Preux ; mais ne les y cherche: pas ». Et moi je dirai : Oui, cherchez-y, sinon des Julie et des Saint-Preux, du moins des femmes du genre de Glaire ; j'entends par là un certain genre d'esprit mêlé de sérieux et de gaîté, naturel et travaillé à la fois, très capable de raisonnement, d'étude, de dialectique même, vif pourtant, assez imprévu et non du tout dénué d'agrément et de charme. » — Si Mme Olivier n'a pas écrit ou dit à Sainte-Beuve à ce propos : « J'ai la fatuité d'avoir compris et le plaisir de vous dire que vous êtes

un ami charmant », elle n'était pas digne de vivre.

Il eut à Lausanne, en 1837, un vague projet de mariage. « Mais, écrivait-il plus tard à Olivier, comme on ne m'aurait épousé que pour venir à Paris, pas si bête! » Ce qui ne veut rien dire, sinon qu'il n'aimait pas celle à qui l'on avait songé pour lui.

En 1840 il fut vivement épris de la plus jeune des filles du général Pelletier, demanda sa main, fut écarté, pleura un peu et fit des vers. Il s'habituait à transformer ses souffrances en littérature et à faire, de ses grandes douleurs, de petites chansons.

Il songea en 1846 à épouser la fille de Mme Desbordes-Valmore, qu'il avait aimée d'abord paternellement et qu'il s'était laissé entraîner à chérir d'une autre manière. Mais ni cette passion ne semble avoir été très vive, ni ce projet très ferme.

Avec George Sand il n'eut jamais que des relations d'amitié quelquefois refroidies par les manières « bohèmes » de George Sand et son goût pour le socialisme et les socialistes ; toujours persistantes cependant et fondées sur un sentiment de « directeur » à « dirigée » qui restait cher à Sainte-Beuve et même à George, même quand la dirigée était aussi indisciplinée que possible et le directeur un peu irrité de n'être écouté que tous les dix ans. L'appui, du reste, de Sainte-Beuve aux moments un peu difficiles ne manqua jamais à sa vieille amie.

Mais le grand amour de Sainte-Beuve mûrissant fut, de 1844, si je ne me trompe, à 1849, pour Mme d'Arbouville, femme très pure, très distinguée, d'une âme charmante et exquise. C'est avec elle que Sainte-Beuve ne trouva point « l'ardeur », aucune-

ment ; et trouva la « nuance », beaucoup plus même qu'il n'eût désiré. C'est pour elle que Sainte-Beuve a écrit ce recueil et ce mélange de lettres et de notes qu'il a intitulé le Clou d'or. Il la peint comme composée délicieusement « de bon sens, de légèreté, de coquetterie et de vertu », comme peut-être « plus fière que tendre et plus glorieuse que passionnée » [elle me semble ne l'avoir pas été du tout], comme enfin « de la famille des Récamier et des Maintenon », famille « qu'il a toujours haïe », ce qui ne l'empêche pas, dont il s'étonne, « de s'être laissé prendre ».

C'est à propos de cette charmante et rieuse femme que Sainte-Beuve a établi et développé la théorie du Clou d'or, qui est, celle-ci, sans ambages, fleurant d'une lieue le xvnie siècle, dont, tout compte fait, Sainte-Beuve a toujours été : «... Si l'amitié sincère, forte, durable, est possible entre un homme et une femme? Oui, je le crois, cela se peut, mais à une condition : il faut qu'il n'y ait pas toujours eu amitié pure et simple ; qu'à un moment aussi court, aussi fugitif que vous voudrez, la passion ait parlé , qu'il y ait eu abandon, faiblesse... Posséder vers l'âge de Irente-cinq à quarante ans, et ne fût-ce qu'une seule fois, une femme qu'on connaît depuis longtemps et qu'on a aimée, c'est ce que j'appelle planter ensemble le clou d'or de l'amitié. »

Il y a une « âme de vérité », comme dit Spencer, ou, pour mieux dire, dans l'espèce, un « atome de vérité » dans cette doctrine. Bemarquez bien que de la part de l'homme le souhait de posséder une femme ne prouve rien relativement à ses sentiments, n'est

signe de rien, ne dit nullement ni qu'il aime d'amitié, ni qu'il aime d'amour, ni même, en vérité, qu'il désire. Au contraire, de la part de la femme, l'abandon, l'abandonnement, est signe d'une confiance absolue à l'égard de l'homme. Il n'est signe que de cela : mais c'est quelque chose que cela. L'homme bien accueilli d'une femme, mais à qui cette femme se refuse, peut toujours dire : « Je comprends très bien : elle n'a pas confiance en moi. » Et il y a des amitiés, un peu exigeantes à la vérité, qui ont besoin d'une confiance absolue et qui s'est prouvée comme pleine et entière.

Et c'est très bien ainsi que l'entend Sainte-Beuve, puisqu'il parle « d'une seule fois, d'un seul moment ». Une seule fois en effet, un seul moment suffit pour établircomme indubitable cette confiance absolue dont nous parlons.

Reste qu'on peut aimer d'une amitié très profonde, très inaltérable, sans prouver sa confiance de cette manière et j'ajoute sans même avoir confiance. Sainte-Beuve raisonne en amitié féminine comme si, en amitié masculine, il raisonnait ainsi : « Je ne croirai à l'amitié d'un homme que quand il aura commis un crime et qu'il m'en aura confié le secret, duquel je pourrai abuser. Voilà de la confiance. Je suis sur de l'amitié de cet homme-là. » J'exagère très peu ; je n'exagère que de faute à crime.

La vérité, c'est qu'incontestablement l'abandon d'une femme à un homme est la plus haute marque de confiance qu'elle lui puisse donner ; mais, qu'en deçà, l'amitié, prouvée, non par un acte en quelque

sorte violent, mais par mille actes délicats et charmants, peut exister entre homme et femme. En somme, l'amitié, c'est : « je pense toujours à vous ». Il y a des moyens doux de prouver cela.

Sainte-Beuve, après la mort de Mme d'Arbouville, Sainte-Beuve vieillissant et vieillard eut, dit-on, des amours vulgaires, qui, ne méritant point du tout le nom d'amour, ne nous regardent pas.

Il eut une franche et vive amitié pour la princesse Mathilde, amitié qui fut très troublée plutôt qu'absolument rompue par son attitude de sénateur opposant, attitude que je ne puis guère attribuer, étant donné tout le passé de Sainte-Beuve, qu'à une démangeaison un peu sénile de popularité.

Il eut une affection paternelle et souriante pour Mme de Tourbey, femme très belle, très séduisante, très distinguée, très secrète et très sûre, digne de la plus confiante amitié. Il disait à un dîner de Magy : « Je n'ai gardé que trois femmes ; la Poésie, la Princesse et Mme de Tourbey ». C'est la couronne de violettes envoyée par Mme de Tourbey qui fut déposée sur son cercueil à l'exclusion de toutes les autres. Il convenait (l'avait-il ordonné, je nesais)que l'homme qui avait tant aimé, tant adoré les femmes, fût couronné dans la mort par une douce et loyale main féminine.

Pour en revenir à Mme Hugo, sa liaison avec Sainte- Beuve eut une immense influence sur celui-ci. C'est pour l'avoir aimée qu'il parla des femmes avec tant de pénétration, de sûreté, de finesse et même, jusqu'à un certain point, de délicatesse. La philogynie de Sainte-Beuve n'a pas été sans quelque inconvé-

nient pour lui. Elle l'a conduit à admirer à l'excès, et même avec quelque ridicule, des productions assez médiocres pourvu qu'elles fussent parties d'une main blanche. Mais ceci est la rançon. Reste qu'il faut avoir aimé pour comprendre et pour sentir les poètes et les romanciers. Et il ne suffit pas pour cela d'avoir aimé, sans aucun doute ; mais toute seule, la plus haute intelligence et la plus forte n'y suffirait pas non plus. Mme Hugo et aussi, quoique à un moindre degré, Mme d'Arbouville, ne laissent pas d'être un peu, et plus qu'un peu, les auteurs des Causeries du Lundi.

Janvier 190u.

Un certain nombre de lettres de Sainte-Beuve à Victor Hugo et à Mme Victor Hugo ont paru dans la Revue de Paris (15 décembre 1904, 1er janvier, 15 janvier, 15 février 1905), accompagnées d'un commentaire continu de M. Gustave Simon. Je commence — comme du reste je finirai à peu près par là aussi, tant il est faible et jusqu'à en être un peu ridicule — par négliger absolument le commentaire et ne regarder que les documents, c'est-à-dire les textes de Sainte-Beuve.

Ils confirment absolument l'article précédent, et je ne m'en fais nulle gloire ; car, lorsqu'on a sous les yeux la correspondance complète d'un des deux interlocuteurs, il n'est pas difficile de supposer le sens des lettres de l'autre. Or nous

avions les lettres de Victor Hugo à Sainte-Beuve; il n'était malaisé ni à M. Séché, ni à M. Michaut, ni à moi, de nous représenter les lettres correspondantes, chacune à chacune, de Sainte-Beuve. C'est, je l'ai dit, comme lorsqu'on écoute quelqu'un parler au téléphone.

Les lettres de Sainte-Beuve confirment donc pleinement mon précédent article ; seulement elles sont de nature à le compléter. Donc lisons-les et tironsen tout ce qu'elles nous paraîtront contenir d'intéressant ou d'instructif.

1827. — La lecture de Cromwell aux habitués du « Cénacle » se fit le 12 février. Le lendemain, Sainte-Beuve écrit une longue lettre critique, d'un extrême intérêt, qu'il faut lire tout entière, qui devra prendre sa place dans les futures éditions des Premiers Lundis, et qui se résume à peu près dans cette formule finale, très juste, la part faite de la politesse obligatoire : « Vous vous étiez proposé un double but à atteindre, Corneille d'une part et Molière de l'autre. Corneille est atteint; mais non pas Molière. »

1828. — Lettres d'Angleterre. Toutes de considérations artistiques et littéraires.

1829. — Lettres de l'Est de la France et des bords du Bhin à Hugo et à Mme Hugo. Les lettres à Hugo peuvent se résumer ainsi : « Je m'ennuie, tout compte fait, en voyage, et je n aime au monde que vous et Mme Hugo. » La lettre à Mme Hugo peut se résumer ainsi : « J'ai été stupide de vous quitter pour voyager. Je ne me plais que chez vous. » Elle est très respectueuse. Pourquoi, tout à fait à la fin,

y a-t-il une lacune ou un coup de ciseaux de l'éditeur, enfin une ligne de points après ces mots : « Vous qui êtes la raison même, donnez quelques bons conseils à Guttinguer avec mille souvenirs de moi » ? Je n'attache, du reste, presque aucune importance à cette question. Si Sainte-Beuve et Mme Hugo ont été amants, ils ne l'étaient sûrement pas à cette date.

1S30. — On prépare la bataille d' Hernani. Le logis des Iiugo est envahi par une horde de jeunes romantiques qui le rendent inhabitable pour Sainte- Beuve. Il est écœuré et furieux. Lettre à citer : « ... Je ne ferai pas l'article Hernani dans la Revue (la Revue de Paris, directeur Yéron)...Je vous [en] dirai la véritable raison... Je suis blasé sur Hernani. Je ne sais plus qu'une chose, c'est que c'est une ouvre admirable. Pourquoi, comment, je ne m'en rends plus compte... En vérité, avoir ce qui arrive depuis quelque temps, votre vie à jamais en proie à tous, votre loisir perdu, les redoublements de haine, les vieilles et nobles amitiés qui s'en vont, les sots ou les fous qui les remplacent, à voir vos rides et vos nuages au front qui ne viennent pas seulement du travail des grandes pensées, je ne puis que m'aftliger, regretter le passé, vous saluer du geste et m'aller cacher je ne sais où. Bonaparte consul m'était plus sympathique que Napoléon empereur. 11 m'est impossible, maintenant, de penser cinq minutes à Hernani sans que toutes ces tristes idées ne s'élèvent en foule dans mon esprit, sans penser... aux sales gens que vous devrez voir, auxquels il vous faudra serrer la main... Et madame ?

Et celle dont le nom ne devrait retentir sur votre lyre que quand on écouterait vos chants à genoux, celle-là même exposée aux yeux profanes tout le jour, distribuant des billets à plus de quatre-vingts jeunes gens à peine connus d'hier, cette familiarité chaste et charmante, véritable prix de l'amitié, à jamais déflorée par la cohue ; le mot de dévouement prostitué, l'utile apprécié avant tout, les combinaisons matérielles l'emportant! ! ! »

Interprétation, bien facile : en février 1830, Sainte- Beuve était très amoureux de Mme Hugo, puisqu'il était jaloux de ceux qui l'approchaient et furieux de ne plus l'accaparer par privilège et monopole.

Un mai. — Sainte-Beuve s'est enfui en Normandie. Lettres mélancoliques de Sainte-Beuve à Hugo et à MmeHugo. La lettre à Mme Hugo est d'un amoureux triste, inquiet relativement à l'avenir. Il sent Mme Hugo lui échapper dans cette nouvelle vie de gloire bruyante : « ... Pensez-vous quelquefois à ceux qui ne vous voient plus aussi souvent et à ceux qui, depuis quinze jours, ne vous voient plus du tout ? Je me pose ces questions un peu timidement ; je voudrais que vous eussiez quelques regrets et qu'il vous parût que quelque chose vous manque. C'est bien égoïste, n'est-ce pas? Mais vous me le pardonnerez ; je doute tant, non pas de mon amitié pour vous, non pas de votre bonté pour moi, mais de mon utilité, de ma valeur auprès de vous ; j'ai été si nul, si coupable en ces derniers temps, si sottement irrégulier et fantasque, si préoccupé de moi-même en votre présence, que je conçois que j'ai bien dû perdre en votre esprit ; blàmez-moi, accu-

sez-en mon caractère, ma tète, mon peu de puissance à vouloir et à faire ; mais je vous en prie, ne croyez à aucune froideur, à aucun éloignement de mon affection ; bien au contraire, elle s'est encore accrue, s'il était possible; elle ne peut jamais diminuer. Quand je ne vous verrais plus, quand je serais jeté pour toujours à des centaines de lieues de vous, sans même vous écrire, je n'en serais pas moins le même pour vous par le cœur, et votre pensée ne serait pas moins le consolant recours, mon bon génie, ma meilleure action. Je vous demande pardon, Madame, de m'exprimer avec cette sincérité d'épanchement ; mais quand le ferais-je, sinon maintenant qu'une nouvelle vie commence pour vous et que je souffre en pensant qu'il se pourrait que je n'y obtinsse pas la même place que dans la précédente?... »

A Paris, de mai à juillet ISSO. — Mélancolie grandissante et quelque chose de plus. De l'amertume, et profonde, dans l'âme de Sainte-Beuve. Que s'estil passé? Rien, ce me semble; mais l'intimité est moindre par ce seul fait, peut-être, que ne demeurant plus porte à porte et étant même fort éloignés les uns des autres et vivant désormais dans des mondes assez différents, les Hugo et Sainte-Beuve, quand ils sont tous les trois ensemble, ont peu de choses à se dire, et il y a des « froids », des froids de conversation, qui laissent leur trace. Sainte- Beuve écrit le 31 mai à Victor Hugo : « Mon cher Victor, je veux vous écrire ; car hier nous étions si tristes, si froids, nous nous sommes si mal quittés que tout cela m'a fait bien du mal : j'en ai souffert tout le soir, en revenant, et la nuit ; je me suis dit

qu'il était impossible de vous voir souvent à ce prix, puisque je ne pouvais vous voir toujours ; qu'avonsnous, en effet, à nous dire, à nous raconter ? Bien, puisque nous ne pouvons mettre tout en commun, comme avant. Je m'aperçois que je ne vous ai pas instamment demandé vos vers à moi ; mais que m'importent ces vers, ceux-là plutôt que d'autres ? C'est tous que je voudrais. C'est vous, c'est madame Victor à toute heure et sans fin. [Il délire un peu. On peut s'étonner que dès ce moment Victor Hugo n'ait pas eu de soupçons. Il en avait peut-être. Tout, pourtant, indique plutôt le contraire, encore pendant six mois]... Croyez (car la vraie amitié est jalouse aussi), croyez que je ne verrai personne désormais comme je vous ai vus autrefois; qu'absents aucune liaison ne vous remplacera, et que, seul, je ne penserai, jour et nuit, qu'à vous. »

Même ton, plus violent, dans la lettre du G juillet. Sainte-Beuve ne va presque plus chez Hugo. Pourquoi? Selon lui, parce qu'il est dans un état de sauvage tristesse : « J'ai d'affreuses, de mauvaises pensées, des haines, des jalousies, delà misanthropie. Je ne puis plus pleurer. Quand on est ainsi, il faut se cacher, tâcher de s'apaiser, laisser déposer son fiel sans trop remuer le vase... »

En septembre, une lettre de Sainte-Beuve à Mme Hugo. Sainte-Beuve est certainement moins triste, malgré quelques mots de mélancolie romantique. Il s'excuse de ne pas aller chez les Hugo sur mille affaires littéraires et politiques.

Puis vient, en novembre, cet article autobiographique de Sainte-Beuve au Globe sur Joseph Delurme,

et le billet délicieusement consolateur et caressant de Victor Hugo à Sainte-Beuve sur ce propos.

En décembre 1830 . — C'est le mois de la grande crise, comme on sait. Les lettres de Sainte-Beuve, à cette époque, confirmenttout le tracé que j'avais fait de cette crise. J'avais dit : « Il y eut à cette époque probablement des scènes de récrimination à travers lesquelles Hugo soupçonna l'amour de Sainte-Beuve pour Mme Hugo, et peut-être y eut-il aveu plus ou moins explicite de la part de Sainte-Beuve. » La chose indiquée comme très probable par la lettre de Hugo du 8 décembre est démontrée vraie par la lettre de Sainte-Beuve du 8 même décembre, que voici presque tout entière : « Mon ami, je n'y puis tenir ; si vous saviez comment mes jours et mes nuits se passent et à quelles passions contradictoires je suis en proie, vous auriez pitié de qui vous a offensé et vous me souhaiteriez mort sans me blâmer jamais et en gardant sur moi un éternel silence. Je me repens déjà de ce que je fais en ce moment, et cette idée de vous écrire me parait aussi insensée que le reste, tant je viens de tous les côtés me briser à l'impossible ; mais enfin la chose est commencée et je poursuis. Si vous saviez, hélas! ce que j'éprouve toutes les fois que votre nom est prononcé à mes oreilles, toutes les fois qu'il m'arrive, surMme Victor Hugo et sur vous, quelque nouvelle et quelque rapport, si vous saviez comme tous les jours passés, dans leurs moindres circonstances, nos promenades à la plaine, nos visites aux Feuillantines et tout ce que j'ai rêvé dévie paisible et bénie auprès de vous, si vous saviez combien tout cela se déchaîne en moi,

au fond de mon cœur, dans mes veilles, et à quel supplice de damné je suis livré sans relâche depuis trois ou quatre heures du matin jusqu'au jour ; mon cœur se referme alors ; il se fait une glace à l'ouverture et rien ne parait plus jusqu'à ce que le soir vienne tout remuer encore dans ce gouffre. Il y a en moi du désespoir, voyez- vous, de la rage ; des envies de vous tuer, de vous assassiner, par moments, en vérité; pardonnez-moi ces horribles mouvements. Mais pensez à ceci, vous que tant de pensées remplissent, pensez au vide que laisse une telle amitié. Quoi ! pour jamais perdus ! Je ne puis plus aller vous voir-, je ne remettrai plus les pieds sur votre seuil ; c'est impossible ; mais ce n'est pas indifférence, au moins. Ah ! ne prononcez pas, je vous en conjure, priez Mme Hugo de ne jamais prononcer ce mot d'inconstance qui me revient de toutes parts... »

Très important, ceci. Daprès la lettre de Hugo en réponse à celle-ci (8 décembre), on avait cru que le mot d'inconstance avait été prononcé par Hugo. D"après cette lettre-ci, de Sainte-Beuve, il aurait été prononcé par Hugo et par Mme Hugo, ce qui, du reste, est très naturel. Mme Hugo a dû dire : « Il ne vient plus ; il n'est guère fidèle à ses amitiés. » Seulement, on comprend comme le mot dit par Mme Hugo et rapporté à Sainte-Beuve comme dit par MmcHugo a dû être cruel à Sainte-Beuve, qui s'abstenait d'aller chez Hugo par amour même pour Mmé Hugo, qui se voyait méconnu par elle et qui — peut-être — ne pouvait pas expliquer à Mme Hugo toutes les causes de ce malentendu, si rude pour lui.

Reprenons la lettre de Sainte-Beuve, toujours 8 décembre :

«... Inconstant, avec vous, le pouvez- vous dire ? Hélas ! l'avez-vous oublié déjà? Est-ce pour trop peu aimer que notre amitié cesse? Et n'est-ce pas unexcès plutôt qui Ta tuée? Je vous ai déjà expliqué mon inconstance en idée et d'où elle vient ; vous devez en T'tre convaincu ; elle vient de cette poursuite éternelle du cœur à travers tout, vers un seul et même objet qui soit un amour capable de remplir [de le remplir ? phrase du reste très obscure, un peu expliquée par ce qui suit]. Cet amour, Dieu m'est témoin que je Tai cherché uniquement en vous, dans votre double amitié à Mme Hugo et à vous, et que je n'ai commencé à me cabrer et à frémir que lorsque j'ai cru voir la fatale méprise de mon imagination et de mon cœur. Si donc je cesse brusquement et si je ne vous vois plus désormais, c'est que des amitiés comme celle qui était entre nous ne se tempèrent pas ; elles vivent ou on les tue. Que ferais-je désormais à votre foyer quand j'ai mérité votre défiance, quand le soupçon se glissa entre nous, quand votre surveillance est inquiète et que Mme Hugo ne peut effleurer mon regard sans avoir consulté le vôtre? Il faut bien se retirer alors, et c'est une religion de s'abstenir. Vous avez eu la bonté de me prier de venir toujours comme par le passé : mais c'est de votre part compassion et indulgence pour une faiblesse que vous pensiez soulager par cette marque d'attention ; je n'y puis consentir ; j'en éprouverais moi-même trop de torture, si, vous, vous en éprouviez seulement quelque gêne... Et

puis, peut-être un jour, mon ami, quand je n'aurai plus rien au monde, ni rien à soigner, ni amour de femme à espérer, ni erreur de système à essuyer, quand je serai vieux et que Mme Hugo sera vieille, qui sait? Si je reviens à la piété, à la religion chaste et austère, à la pratique des vertus, peut-être, mon ami, vous me permettrez alors, après quelque expiation que vous m'imposerez, de venir finir mes jours sous votre toit, et vous m'aurez rendu assez de confiance pour me laisser quelquefois seul encore avec celle qui est digne uniquement de vous, mais que je n'ai jamais méconnue, je vous jure. Adieu. »

Cette lettre a des obscurités ; mais elle a aussi des clartés à n'y rien souhaiter. Évidemment, comme M. Séché, M. Michaut et moi en étions sûrs, il y avait eu, aux premiers jours de décembre, une explication décisive entre Hugo et Sainte-Beuve et un aveu de Sainte-Beuve, aveu qu'il confirme très nettement dans cette lettre. Évidemment aussi, Sainte-Beuve, en décembre 1830, voulait ne plus aller chez Victor Hugo où il était gênant et gêné, et, si le Livre d'amour dit vrai et si les dates en sont exactes, ne plus voir Mme Hugo que loin de son mari. C'est à cette lettre que répond la touchante et vénérable lettre de Hugo du 8 décembre que j'ai reproduite plus haut : « J'ai ma plaie, vous avez la vôtre... Venez me voir souvent. Écrivez-moi toujours. »

Nouvelle lettre de Sainte-Beuve, du 23 décembre, plus apaisée, aussi triste, et aussi formelle quant à l'intention, de la part de Sainte-Beuve, de ne jamais retourner chez Hugo. — Lettre de Hugo du 24, très

courte mais très cordiale et qui veut dire : « Soit ! Mais écrivons-nous toujours et aimons-nous toujours. » — Puis l'adorable billet de Victor Hugo, du premier janvier 1831 : « Venez dîner avec nous après-demain. 1830 est passé! »

En 1831 . — Le premier semestre de 1831, nous le connaissions d'abord par cette lettre de Hugo, du 18 mars, où Hugo se montre confondu de ce que Sainte-Beuve lui ait reproché par écrit d'avoir manqué « d'abandon, de confiance et de franchise », et nous supposions une lettre de Sainte-Beuve, vers le 15 mars, assez vilaine. Cette lettre, maintenant nous l'avons et nous la constatons vilaine et odieuse. Il n'y a que cela de changé. La voici presque tout entière :

«... Mon affection pour vous et tout ce qui vous touche, mon admiration pour votre génie sont chez moi des sentiments invariables. Mais vous dire que cette affection est restée la même que celle qu'elle a été... ce serait vous mentir et je vous le répéterais vingt fois que vous ne le croiriez pas. Je vous admire et je vous admirerai toujours comme la plus grande chose littéraire du temps en France; et plus j'y réfléchirai, plus je trouverai de motifs légitimes à cette admiration ; mais l'objet en est hors de moi ; mais le sentiment n'en est plus chez moi instinctif et aussi essentiel que la vie. Ceci est triste, mais fatal ; vous auriez tort d'y voir simplement l'influence de certaines idées qui m'ont été inoculées depuis quelques mois (Saint-Simonisme. Belations avec Leroux). Ces idées peuvent y être pour quelque chose; mais leur action sur moi n'a été que consécutive à un fait moral que nous n'avons que trop

ressenti ; moi du moins. C'est dans les obscurités mystérieuses de ce fâcheux accident qu'il me faudrait chercher toutes les réponses aux questions que vous me pourriez faire sur mes sentiments actuels à votre égard. Quelque coupable que j'aie été envers vous et que j'aie dû vous paraître, j'ai cru, mon ami, que vous-même aviez eu alors envers moi des torts réels dans l'état d'amitié intime où nous étions placés, des torts par manque d'abandon, de confiance, de franchise. Mon dessein n'est pas de remuer ces tristesses. Mais toute la plaie est là. Votre conduite, aux yeux de l'univers, si vous l'exposiez, serait irréprochable ; elle a été digne, ferme et noble ; je ne l'ai pas trouvée, à beaucoup près, aussi tendre, aussi bonne, aussi rare, aussi unique qu'elle pouvait l'être dans l'état d'amitié unique où nous vivions. Depuis ce temps, je ne suis plus de votre famille, de votre intérieur; je n'en puis plus être ; je suis retombé, après bien des déchirements vis-à-vis de vous, dans un état intellectuel et d'amitié extérieure. Je ne suis plus un membre de votre être, une fonction de votre vie. Croyez que mon cœur en a bien saigné et qu'il en saigne encore... Mais pour me ramener où j'étais vis-à-vis de vous, mon ami, à ce que je regretterai éternellement, que faire ? Cela est si vrai que dans tout ce que vous m'écrivez et dans tout ce que je vous écris, nous n'osons même aborder par son nom le sujet vrai et si adorable de toute cette discussion... »

Je n'insiste pas sur l'injustice incroyable des sentiments de Sainte-Beuve à cette date, injustice qui ne peut s'expliquer que par une sorte d'aberration.

A la lettre digne, triste et encore profondément affectueuse par laquelle Hugo répondit et que l'on connaît (18 mars), Sainte-Beuve répliqua, seulement le 3 avril, par celle-ci, moins détestable que la précédente, peut-être, et je ne sais, moins odieuse et plus cafarde, en tout cas misérablement entortillée : « J'ai eu moi-même besoin de bien des jours avant de vous répondre, mon ami ; votre lettre m'a paru bien sévère [c'est lui qui trouve les lettres de Hugo sévères], et je me suis demandé si la mienne avait mérité une réponse si triste pour moi. Mais je suis venu à bout de moi, et telle qu'elle est, votre lettre je l'accepte entièrement et cordialement. Entre amis comme nous l'avons été, des paroles sévères peuvent être reçues sans honte ; et toutes les révoltes d'amour-propre qui ont eu lieu dans mon cœur à ce sujet et que je vous confesse avoir été violentes sont aujourd'hui tout à fait apaisées dans un sentiment de repentir que je vous prie de recevoir à votre tour avec clémence et générosité. Il n'était pas entré dans ma pensée de vous offenser le moins du monde dans ma lettre ; l'expression m'en avait paru triste et douloureuse ; mais sans aigreur [eh bien ! qu'est-ce qu'il en avait dans le cœur pour que ce qu'il en mettait dans sa lettre lui parût n'en être pas ?]. Je vous avais dit sincèrement là où était ma plaie : qu'il n'en soit plus question entre nous, mon ami ; car vous l'êtes toujours, non pas « malgré moi », je vous jure ; comment avez-vous pu croire que j'avais voulu n'être plus le vôtre ?... Une prière seulement. Si vous savez, maintenant, et si vous croyez qu'il y a entre nous, comme cause de déchi-

rement, autre chose que les idées saint- simoniennes, insistez-y moins dans la conversation avec moi, je vous prie ; si je croyais cela, j'irais vous voir, pour vous prouver que j'accepte votre pardon. Mais je crains toujours que ces malheureuses idées qui cachent autre chose pour moi ne m'impatientent et ne renouvellent les tristes discussions dont je rougis... »

A quoi le hon Hugo répondit par une effusion d'amitié et de gratitude et invita Sainte-Beuve à venir dîner chez lui. En vérité, je sais bien que Victor Hugo avait un peu d'intérêt à cela ; car à travers toutes ces querelles il est toujours question, dans les passages que je supprime, d'articles à écrire pour louer les livres de Hugo ; mais il n'en est pas moins que Victor Hugo est à cette date la bonté même.

C'est à cette époque que commence, en exécution, ce que j'ai appelé l'Essai loyal (Sainte-Beuve fréquenter chez Hugo comme par le passé, mais Hugo étant toujours présent pendant ces visites), essai loyal qui avait été proposé depuis le 1er janvier 1831. Sainte-Beuve revint chez Hugo. On sait que ce régime ne put durer. On le sait parla grande lettre de congé, de Victor Hugo, du 6 juillet. Ce que l'on n'avait pas et ce qu'on désirait bien avoir, c'est la réponse de Sainte-Beuve à cette lettre du (3 juillet, c'est l'effet que produisit sur Sainte-Beuve la prière que lui faisait Hugo de ne plus venir chez lui. Nous savons tout cela maintenant. A la lettre du 6 juillet Sainte-Beuve répondit:

« Je trouve votre lettre en rentrant, mon cher

ami ; elle m'étourdit et me bouleverse. Je la relis et redemande à ce papier s'il dit vrai et s'il ne dit pas autre chose ? [S'il n'est pas pour faire entendre autre chose que ce qu'il dit '?] Je repasse ma conduite depuis ces trois mois [dates concordantes : l'exécution de l'essai loyal avait bien commencé dans la première quinzaine d'avril] pour voir en quoi elle a pu vous blesser et rouvrir un passé que mon vœu était d'abolir. J'ai été avec vous comme autrefois et je vous ai cru aussi souvent [ « aussi, souvent, » est, je crois, comme il faut lire] le même. Par moments, j'avais bien quelques doutes de ce qui pouvait rester en vous de tristesse et d'irréparable ; mais j'attribuais votre air plus sombre à l'âge, à la vie plus avancée, et votre silence à ce que nous nous étions tant dit depuis longtemps et que nous nous connaissions à fond. Quant à l'autre personne, que j'éviterai aussi de nommer — bien qu'elle. soit restée pour moi l'objet d'une affection invincible et inaliénable, —je ne crois pas l'avoir pu blesser par aucun retour vers un temps évanoui. «7e ne l'ai jamais revue seule. Quand vous n'y étiez pas [j'avais donc eu raison dans mon hypothèse : « laconsigneque Mme Hugo avait donnée à son mari d'être toujours là quand Sainte-Beuve y serait n'ayant pas dû être observée dans la grande rigueur »], quand vous n'y étiez pas, il y avait toujours des témoins et mon intérêt ne se manifestait jamais que par des questions relatives à la santé et à l'état physique. Je regrette que ce départ [pour Liège] n'ait pu avoir lieu à temps pour prévenir une si douloureuse ouverture rc'est fermeture qu'il

faudrait dire ; mais Sainte-Beuve n'est pas en train de plaisanter] ; mais les raisons qui m'ont fait retarder sont venues, je vous assure, à l'idée de presque tous mes autres amis ; si j'en avais de secrètes, s'il y avait des séparations personnelles qui pussent me coûter en quittant Paris et dont la pensée entrât dans mes ajournements, vous y étiez, sans doute, vous et votre maison, pour quelque chose ; sans doute il m'était dur de vous laisser alors même que [au moment juste où] je croyais vous avoir retrouvés ; mais dans le cas où vous m'auriez supposé quelque arrière-pensée plus secrète, plus attachante encore, il me semble qu'il vous était facile, sans beaucoup d'effort, d'en saisir la clé et de l'appliquer ailleurs [Sainte-Beuve soit pour se consoler, soit pour se guérir, soit pour s'étourdir, soit pour donner à Mme Hugo de la jalousie et par conséquent plus d'amour, selon le procédé classique, avait un peu couru la femme à cette époque. Il y a trace de cela dans le Livre d'amour]. Au surplus, mon ami... [vingt lignes d'affreux galimatias que l'on peut résumer ainsi : ne vous faites pas de chimères et défiez-vous de votre imagination grossissante]. Adieu, je suis à vous comme toujours et autant que toujours, avec affliction et sans amertume, soumis à ce que vous aurez décidé... »

C'est à cette lettre que Victor Hugo répondit par la lettre que vous connaissez, celle du 7 juillet, où il demande pardon, montre que ce qui le torture ce n'est pas l'amour de Sainte-Beuve pour Mrae Hugo, mais celui, qu'il a cru découvrir, de Mme Hugo pour

Sainte-Beuve, se déclare fou, peut-être, mais bien malheureux.

A quoi Sainte-Beuve, le lendemain 8, répond par cette lettre que je m'interdis de considérer comme perfide ; mais qui est bien froide et où Sainte- Beuve prend un rôle de « directeur » qui n'est peutêtre pas précisément en situation et un ton supérieur, sous les modesties qui sont « de style », qui n'est peut-être pas plein de tact :

« Votre nouvelle lettre me comble à la fois d'allliction et de reconnaissance. Non seulement je ne vous en veux pas de ce qui se passe ; mais je vous en aime mieux que jamais. Tâchez, mon ami, tâchez de vaincre le malheureux et noir soupçon qui vous est né ; je sais combien une telle plaie est douloureuse, pudique et combien on rougit qu'une main y touche, même la main la plus délicate et la plus compatissante. Mais quen'avez-vous parlé plus tôt?... Permettez-moi de vous dire encore: êtesvous sûr, sous l'influence de cette fatale imagination, de ne pas porter, dans vos rapports avec la personne si faible et si chère, quelque chose d'excessif qui l'effraie et resserre, contre votre gré, son cœur ; de sorte que vous-même par votre soupçon la jetiez dans l'état moral qui réfléchisse ce soupçon et vous le rende plus brûlant... Je ne vous dirai pas : soyez clément, soyez bon — car vous l'êtes, Dieu merci ! mais je vous dirai soyez bon à la manière vulgaire, facile dans les petites choses ; j'ai toujours pensé qu'une femme épouse d'un homme de génie ressemblait àSémélé ; la clémence du Dieu consiste à se dépouiller de ses rayons, à

émousser ses éclairs ; là où il croit jouer et briller seulement, il blesse souvent et il consume .. »

Les lettres de la fin de 1831 ne sont que de littérature. Sainte-Beuve et Hugo ne se voient plus qu'au café. C'est le moment (depuis septembre) où, d'après le Livre d'amour, Sainte-Beuve et Mme Hugo commencent à avoirdes rendez-vous et entrevues secrets.

En 1832. — Continuations des lettres toutes de littérature. Entre autres celle qui a rapporta Alfred de Vigny est à retenir. Sur la lettre de Hugo, du 13 novembre, M. Ernest Dupuy avait supposé que Sainte-Beuve avait daubé Vigny auprès de Victor Hugo et excité Hugo contre Vigny, et j'avais pleinement été de cet avis. C'est vérifié. La lettre de Victor Hugo où ilya:« le gentilhomme est en effet fabuleux» est une réponse à une lettre de Sainte-Beuve, du même jour, 13 novembre, où l'on lit :«... Je compte [pour le Roi s'amuse] sur les beaux soirs d'Hernani et plus sereins. J'ai su que vous saviez les misères d'un gentilhomme de notre connaissance. Un homme qui en est venu là ne fera plus que de la satire : mais son enthousiasme et son génie poétique sont morts I même et seulement comme prophétie, ce n'est pas heureux]. I^es génies féconds sont à l'abri de ces bassesses que j'appellerai sordides. » — Sur le même homme et la même affaire, ou sur une affaire connexe, dix lignes, le 14 novembre, à propos desquelles la sagacité des fureteurs devra s'exercer : « A propos du gentilhomme ; il est revenu chez Buloz hier, insistant encore pour sa note, que Buloz a définitivement repoussée. Il avait promis seulement un mot dans la chronique. Je suis arrivé hier soir

à la Revue, lorsqu'ils étaient en train de fabriquer cette note, et j'en ai raccommodé la phrase, de peur que sa plume n'aille {sic) trop à droite ou à gauche. Gela lui sauvera peut-être une brouille qu'il redoute fort. Quant au gentilhomme, il est tué moralement pour moi : et il faudrait de terribles expiations à une telle conduite et une palingénésie complète (1) pour qu'il me revit dans son boudoir-sanctuaire, ou que son nom se trouvât dans aucun morceau signé du mien » (2). — Un mot à relever, qui, lui, n'est que

(1) Très amusant. Ce pathos est d'ordre parodique. C'est une allusion aux mots « d'expiation » et de « palingénésie », très à la mode alors, et à l'idée de palingénésie, très en faveur, et aussi très gouaillée, où ne laissait pas de donner le gentilhomme. Les Essais de palingénésie, de Ballanche, sont de 1827, la Ville des expiations, du même, est de 1831.

(2) Voici tout ce que je sais de cette petite histoire. Si elle se rJduit, comme il est assez probable, à ce que j'en sais, nous avions été un peu trop loin, M. Ernest Dupuy et moi, en nos sévérités à l'égard de Sainte-Beuve, sur ce point. Il n'y aurait pas eu grosse noirceur de Sainte-Beuve ; mais simplement étourderie de Sainte-Beuve, sursaut de susceptibilité de Vigny, réparation faite à Vigny par Sainte-Beuve, railleries malignes mais non très méchantes, échangées entre Hugo et Sainte-Beuve sur Vigny. Voici : Dans la Chronique de la Revue des Deux Mondes, du 1er novembre 1832. quelqu'un (évidemment Sainte-Beuvej avait écrit : « M. Victor Hugo est infatigable. Hier il nous donnait les Feuilles d'Automne. Demain il nous donnera le Roi s amuse, drame qui met déjà en rumeur tout le public de nos théâtres ; aujourd'hui il nous donne Notre-Dame de Paris, augmentée de trois chapitres nouveaux qui suffiraient presque à faire un livre... A peine âgé de trente ans, il s'est fait dans notre littérature dramatique une place unique et immense. Drame, roman, poésie, tout relève aujourd'hui de cet écrivain, qui n'est pas moins grand prosateur que grand f>oète : esprit singulier et persévérant qui ploie son public à sa guise et finit toujours par vous amener à lui, quelquefois à votre insu et malgré que vous en ayez. » — Làdessus, Vigny, qui était un paon, et dont le Chatterton était en train, s'insurge, se répand eu plaintes : « Moi. relever de Victor

gentiment épigrammatique, sur Chateaubriand : «14 novembre... Voici Ampère [Jean-Jacques] qui me prie, de la part de Mme Récamier, de vous supplier pour une loge [toujours pour le Roi s'amuse]. Elle a assisté à Hernani ; elle ne voudrait pas manquer le Roi s'amuse... Mme Récamier a pour vous et elle a eu pour Hernani en particulier une admiration que M. de Chateaubriand a fort partagée, à cause de l'amour du vieillard. »

En 1833, jusqu'en août. — Continuation des lettres toutes de littérature et d'affaires littéraires. C'est le moment où Sainte-Reuve, d'une part, est

Hugo ! » et il se congestionne et il vient et revient chez Buloz pour faire insérer une protestation de lui. (Lettre de Sainte-Beuve à Hugo du 14 novembre 1832.) Buloz refuse, promet seulement « un mot dans la Chronique. » Ce mot, il fut fait par Buloz et « raccommodé » par Sainte-Beuve, et il parut dans la Chronique de la Revue du 15 novembre : «... Vienne aussi, on nous l'assure, un drame de M. de Vigny dont le sujet est encore un mystère. Espérons que le poète ne tardera pas à le produire. On a hâte de revoir au théâtre un talent dont la Maréchale d'Ancre a révélé la vérité et les ressources dramatiques. Dans le roman historique, dans le roman satirique, dans le poème, dans les genres divers où il s'est successivement appliqué, M. de Vigny a su être neuf et original ; il ne l'a pas moins été dans le drame. L'élite du public attend avec impatience le développement de cette branche qui lui promet de si nobles fruits. [Jusqu'ici c'est probablement de Buloz ; ce qui suit est sûrement de Sainte-Beuve.] — Et à ce propos, puisque l'occasion s'en présente, faisons remarquer que lorsque, récemment, il est échappé à la Revue de £>arler des écrivains qui relèvent d'un autre grand écrivain, il va sans dire que les maîtres en tous genres n'entraient pas dans notre pensée. Le grand écrivain dont il s'agissait serait le premier, nous en sommes certain, à repousser une telle prétention. Les Lamartine, les de Vigny, les Mérimée, les Barbier, les Dumas ne relèvent que de leur propre direction ; leur pensée n'appartient qu'à eux, ainsi que l'instrument par lequel ils l'expriment. »

prodigue de bons offices pour Hugo, d'autre part (d'après le Livre d'amour et la correspondance de Sainte-Beuve avec ses amis) est dans le plein et le brûlant de ses amours secrètes avec Mme Hugo (1832-1833).

En août 1833, un nuage très orageux entre Hugo et Sainte-Beuve. Hugo se plaint qu'on lui ait rapporté de Sainte-Beuve sur lui des « paroles froides ». A en juger par la réponse de Sainte-Beuve, ce devait être vrai ; car Sainte-Beuve répond à ces reproches très tendres par des paroles plus que « froides », par des allusions du plus mauvais ton aux faiblesses, toutes récentes alors, de Victor Hugo (madame Drouet), avec ce ton de supériorité où il donne assez souvent et qui est proprement sinon d'un cuistre, du moins d'un Tiberge :

«... Les événements qui sont survenus et qui devaient faire évanouir le reste des noirs nuages, votre silence absolu sur le fond même et la réparation de notre amitié, m'ont de plus en plus confirmé dans cette idée, contre laquelle je luttais, que c'était une chose finie pour cette vie, que nous resterions amis comme tant d'autres, comme ceux dont vous avez dit: « Et puis qu'importe? Amis, ennemis, tout s'écoule. » Cela étant (chose triste !) il n'y aurait qu'à observer les égards et les apparences décentes avec une bienveillance lointaine. Par malheur, la littérature, infestée de ses pirates, est là entre nous, et mille sottes nouvelles ont chance d'échouer de nos A ç ores à vos Amériques et réciproquement. Envers vous j'aurai toujours, croyez-le, à moins de bouleversement insensé, tous les égards

respectueux qu'on doit à un talent si puissant dans un homme qu'on a beaucoup aimé et loué, les égards qu'on se doit à lui-même en lui. Tout ce qui me paraîtra vraiment glorieux à vous, bon à vous et aux vôtres, n'aura jamais de témoin plus charmé que moi. Au milieu de vos distractions de travail, de vos soins de famille, et dans celte autre atmosphère plus ou moins pure qui a sans doute ses influences diverses, ce queje vous demande en grâce, c'est le plus d'oubli, le plus de surdité et de silence sur moi qu'il se pourra. Quant à cette amitié idéale, religieuse et désintéressée, indépendante du temps et de l'espace, de la vue et de la parole, et dont votre lettre conserve encore l'empreinte, je crois qu'il est l'heure de s'avouer sensément qu'elle a cessé de régner ; car toutes choses qui ont un côté humain, faute de pratique, tombent à la longue en désuétude ; ce n'est pas de ma faute, je vous l'assure, qu'elle y ait tombé (1) : si je savais en ce moment-ci comment la relever autrement qu'en paroles fictives, je le ferais. En ces termes du moins, je reste et je resterai autant que qui que ce soit, votre dévoué ami. »

Évidemment Sainte-Beuve voulait rompre. L'inépuisable et infatigable bonté de Victor Hugo l'en empêcha encore pendant sept mois.

(1) A propos de faute, Sainte-Beuve fait celle qu'on m'a quelquefois reprochée. 11 dit : « ce n'est pas de ma faute » au lieu de dire : « ce n'est pas ma faute ». Je ne suis pas fâché de nie couvrir de Sainte-Beuve. Cependant je conviens que « ce n'est pas de ma faute » n'a jamais, à ma connaissance, été employé par un auteur de la bonne époque.

En 1834. — Affaire Mirabeau. Le Mirabeau de Victor Hugo traité avec peu de tendresse par Sainte-Beuve. Plainte d'Hugo, etc. Réponse de Sainte-Beuve (6 février). Il déclare que ses sévérités sur le Mirabeau sont moins une critique de l'ouvrage qu'une « protestation » d'un caractère tout général contre la « manière » qu'on a en 1830 — « Lerminier, Michelet » — de « construire les grands hommes » ; que du reste il aime toujours Victor Hugo de tout son cœur. Hugo répondit par un billet encore charmant.

Que se passa-t-il de février à fin mars ? On ne le sait pas. C'est ici qu'une lettre de Sainte-Beuve nous serait bien utile. Il y en a eu au moins une ; elle n'existe plus. En tout cas, disentiment si vif que c'est Victor Hugo lui-même qui cette fois dit : « c'est fini. » (Billet du premier avril.)

On voit assez que l'histoire des relations entre Hugo et Sainte-Beuve reste exactement après la publication des lettres de Sainte-Beuve telle qu'on l'avait supposée après la publication des lettres de Victor Hugo et d'après elles. Sainte-Beuve devient simplement un peu plus noir, non pas beaucoup ; la bonté de Victor Hugo éclate seulement un peu davantage, non pas beaucoup plus. Il n'y a rien de changé.

Quant aux relationsde Sainte-Beuve avec Mme Hugo, que nous apprend cette publication ? Littéralement rien. Cette publication contient douze lettres de Sainte-Beuve à Mme Victor Hugo. Toutes sont des lettres ostensibles et écrites formellement comme telles ; et les trois premières sont antérieures à 1831

(1829-1830) et les neuf autres sont de 1858 à 1861. Elles ne peuvent donc rien nous apprendre sur le temps où Victor Hugo était jaloux de Sainte-Beuve et Sainte-Beuve de Victor Hugo, sur le temps des amours vrais ou supposés de Sainte-Beuve et de Mme Hugo, sur le temps visé par le Livre d'amour (1831-1837). La question est donc, après la publication des lettres de Sainte-Beuve et jusqu'à nouvelle découverte, exactement ce qu'elle était avant.

Le commentaire dont ces lettres sont accompagnées dans la Revue de Paris est, même de l'aveu de l'auteur, un « plaidoyer » pour Mme Hugo. L'avocat, pour innocenter Mme Hugo, accuse deux personnages : Hugo et Sainte-Beuve. 11 accuse Victor Hugo d'avoir fait la faute grave de montrer à Mme Hugo les lettres de Sainte-Beuve à Hugo, et les lettres de Hugo à Sainte-Beuve. Gela pouvait troubler et exciter l'imagination de Mme Hugo. C'est un manque de tact incroyable et une faute conjugale énorme. — Comment l'avocat ne voit-il pas que dans le ménage Hugo, jusqu'en 1831, peut-être jusqu'en 1833, on était si uni qu'on avait l'habitude de se montrer toutes les lettres reçues ; que, par conséquent, Hugo ne pouvait pas, sans risquer de troubler et d'intriguer bien plus gravement sa femme, lui cacher les lettres qu'il recevait de Sainte-Beuve et par conséquent les réponses qu'il y faisait ? Je vois les choses ainsi : jusqu'en 1831, lettres reçues par Victor Hugo sont montrées à Mme Hugo, lettres reçues par Mme Hugo sont montrées à Hugo. A partir de 1831, si le Livre d'amour dit vrai, Mme Hugo reçoit clandestinement des lettres

de Sainte-Beuve qu'elle ne montre pas à son mari. Mais jusqu'en 1833 Hugo montre à Mme Hugo toutes les lettres qu'il reçoit. A partir de 1833, il est probable que Victor Hugo ne montra plus à sa femme toutes les lettres qu'il recevait. Mais jusqu'au plus fort de la crise, l'habitude avait été conservée par Hugo dene pas cacher sa correspondance àsafemme. Dès lors il fallait bien qu'il lui montrât ce qui lui venait de Sainte-Beuve. En tout cas, le fait reproché à Victor Hugo est un acte de belle et touchante confiance conjugale qu'on ne saurait guère reprocher justement à aucun mari.

Quant à Sainte-Beuve, voici ce que l'avocat en pense. Sainte-Beuve n'a jamais été l'amant de Mme Hugo. Il a toujours voulu faire croire qu'il Vêtait. De là ses confidences à ses amis, Pavie et Guttinguer, qui sont toutes des mensonges; de là ses confidences à un homme presque inconnu de lui, Fonteney, à qui il dit que Victor Hugo est un « misérable, jaloux par orgueil », qui « enferme » sa femme ; de là enfin tout le Livre d'amour qui est mensonge d'un bout à l'autre.

C est faire bien ignoble Sainte-Beuve. Je n'ai pas un grand faible, on le sait, pour le caractère de Sainte-Beuve; mais je trouve excessif qu'on aille jusque-là, et un peu invraisemblable cette affirmation que le Livre d'amour est tout entier de théâtre de mélodrame. J'ai dit et je redis que le Livre d'amour est suspect et que de 1833-1837 à 1845, date de son impression, il a dû être un peu remanié, un peu arrangé dans un certain sens; mais aller jusqu'à en faire un pur et simple roman, je ne crois pas

qu'on le puisse sans être soi-même un peu romancier. C'est une pure hypothèse contre laquelle proteste le caractère de Sainte-Beuve, assez méchant homme ; mais encore très respectueux et très amoureux de la vérité, même sur lui-même. — Et puis qu'est-ce qu'on fait du mot intime, du mot pour lui-même, du mot du cahier secret : « Je n'ai jamais eu qu'un succès féminin : Adèle », mot qui, précisément parce qu'il est modeste et, de la part de Sainte-Beuve, assez piteux, sonne le vrai? — Jamais je n'ai dit, jamais je ne dirai que le Livre d'amour soit livre historique, toujours je dirai qu'il doit contenir un fond de vérité, une âme de vérité, comme dit Spencer. Jamais je n'ai dit, jamais je ne dirai que Sainte-Beuve a été l'amant de Mme Hugo ; toujours je dirai qu'il est assez probahle qu'il le fut.

Et Mme Hugo, qu'est-ce que l'avocat en pense? Il en pense qu'il y eut des rapports secrets, un commerce secret entre Sainte-Beuve et Mme Hugo, de 1833 à 4836 environ ; mais que ce commerce fut absolument chaste (rendez-vous dans des églises, promenades) et qu'en s'y engageant Mme Hugo n'avait qu'un but : consoler Sainte-Beuve, le calmer et le ramener à la vertu. Il n'y eut qu'imprudence ou plutôt incorrection, pour cause de bonté d'âme et de pitié. Voilà la thèse.

Elle ne tient compte ni du Livre d'amour, bien entendu, le Livre d'amour étant mensonge d'un bout à l'autre ; ni, ce qui pourtant a quelque importance, des paroles si graves de Victor Hugo : « Ma femme ne m'aime plus » (« J'ai acquis la certitude

qu'il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m' aimer. ») Or on ne peut : ni ne tenir aucun compte d'un pareil mot accompagné de beaucoup d'autres ; ni ne pas faire état du mot de Sainte-Beuve : « j'ai eu un succès : Adèle » ; ni — j'y reviens à un point de vue nouveau, — du Livre d'amour.

Si le Livre d'amour était tout entier faux, il ne serait pas circonstancié, il serait vague, il ne pourrait pas n'être pas vague. Or il est circonstancié avec précision et comme jour à jour. Il est un journal. C'est en cela qu'il sent un fond de vrai. Il n'aurait pas du tout le caractère d'un journal s'il était un simple produit de l'imagination. De plus, tout comme les poèmes de Tibulle (avec un peu moins de talent, je le confesse), il contient autant de plaintes et d'aveux de défaite que de chants de victoire. C'est ce qui le marque d'authenticité. Si le Livre d'amour était une pure invention, on n'y verrait pas d'abord un amoureux timide, puis un amant triomphant, puis un amant délaissé qui pleure et qui rugit. Que le Livre d'amour ait été écrit jour à jour de 1830 à 1837, cela ne fait pour moi aucun doute. Or cela lui donne un certain degré au moins d'authenticité.

En résumé, une femme, de l'aveu même de son avocat, a aimé un jeune homme qui l'adorait; — le mari s'en est aperçu jusqu'à devenir un peu fou de jalousie, d'inquiétude et d'anxiété; — elle a accordé pendant deux ou trois ans des rendez-vous secrets à ce jeune homme en se cachant soigneusement de son mari ; — le jeune homme a chanté ces amours en en donnant toutes les circonstances très minutieuse-

ment et en ne cachant ni qu'il a été heureux, ni que plus tard il a été écarté. — Et cette femme et ce jeune homme n'ont pas été amants ? Je réponds, comme j'ai toujours dit : il est très possible qu'ils ne l'aient pas été ; seulement ce n'est pas probable.

À quel point en sommes-nous donc après la publication des lettres de Sainte-Beuve à Hugo et à Mme Hugo ? Exactement au même point qu'avant.

A tous les égards, du reste. Car un des petits problèmes de la question, c'était de savoir quelle avait été la cause précise de la rupture définitive entre Hugo et Sainte-Beuve (1er avril 1834). On n'avait làdessus comme document que le billet de Hugo du 1er avril, billet dont on ne pourrait savoir le sens précis que si l'on avait la lettre de Sainte-Beuve à laquelle répondait ce billet, cette lettre qui « tuait en Hugo ce qui était déjà mort en Sainte-Beuve ». J'espérais cette lettre. Elle n'existe plus. De ce côtélà aussi toute la curiosité moins malsaine, du reste, ici) est déçue.

Et je répète : infiniment intéressantes en ellesmêmes, présentant d'ailleurs Sainte-Beuve tel que nous le connaissions, quoique un peu plus déplaisant, les lettres de Sainte-Beuve récemment publiées laissent toute la question mathématiquement où elle en était (1).

(1) Lire sur cette question un agréable article de M. Henri Mazel dans la Revue du Midi, mars 1905. Il est plutôt contre l'opinion que je soutiens et dans le sens de la Revue de Paris. Il est d'une dureté qui ne m'est pas désagréable, mais qui me paraît décidément excessive, sur le caractère de Sainte-Beuve.

On les appelle « les Amants de Venise » parce qu'ils ont été amants un peu partout, excepté à Venise ; mais il n'importe.

M. Decori, dûment autorisé par M. Aucante, qui avait l'autorisation de George Sand elle-même, vient de publier leur Correspondance intégrale, c'est-à-dire tout ce qui reste de leur correspondance, car il y a eu évidemment des lettres détruites dans le temps même où elles ont été reçues, ou depuis.

Cette correspondance avait été montrée à tant de gens, extraite par tant de personnes et largement citée par tant d'auteurs qu'elle ne nous apprend pas infiniment de choses nouvelles. D'autre part, même sur l'épisode de 1834, on ne saura la vérité avec la dernière précision que quand les lettres de George

(1) Correspondance de George Sand et d'Alfred de Musset, publiée intégralement et pour la première fois d'après les documents originaux, par M. Félix Decori (Bruxelles, chez Deman).

Sand à M. Pagello, lettres qui sont, paraît-il, au nombre d'une cinquantaine, auront été mises au jour, ce qui, à vrai dire, est, si j'en crois ce qu'on m'en rapporte, assez difficile.

Cependant, la publication de la correspondance de Musset et George Sand : 1° précise déjà certains points, un surtout auquel il semble bien que George Sand tenait énormément et attribuait une importance immense; 2° permet de mesurer l'exactitude du roman Elle et Lui par George Sand et du roman Lui et Elle par Paul de Musset.

A ces deux titres, et ajoutez-y le très grand intérêt artistique, il doit en être tenu compte pour l'histoire littéraire, et elle mérite de retenir un moment notre attention.

Puisque cette correspondance précise l'histoire des relations d'Alfred de Musset et de George Sand, d'abord je raconterai ces relations d'après ce document en démêlant de mon mieux les points obscurs.

Et, aussi, puisque cette correspondance est comme le contrôle de Elle et Lui et de Lui et Elle, je la rapprocherai de Elle et Lui et de Lui et Elle — et de quelques autres écrits — et je tirerai les conclusions qui me paraîtront sortir de ce rapprochement.

George Sand et Alfred de Musset se connurent au printemps de 1833.

George Sand à cette époque n'avait eu, ce semble, pour amants, que Jules Sandeauet, très courtement,

Mérimée ; Musset n'avait eu que des amours de soupers et de mascarades. Elle avait vingt-neuf ans; il en avait vingt-trois. Elle avait publié Indiana et Valentine. Elle travaillait à Lélia. Elle était déjà en pleine célébrité. Musset avait publié toutes ses premières poésies y compris Namouna. Il travaillait à Rolla. Il était déjà en pleine gloire. — lis crurent d'abord, l'un et l'autre, n'avoir l'un pour l'autre qu'une simple amitié littéraire. Ils se communiquaient leurs travaux. Lisant Indiana, Musset envoyait à George Sand des vers inspirés par cette lecture; il lui communiquait un fragment de Rolla; elle lui faisait passer un fragment (ou une première rédaction) de Lélia. — Sur la lecture de ce roman, Musset, non sans raison, s'exaltait et s'avisait très bien que c'était la première œuvre où George Sand eût mis du génie. Il le lui disait, un peu brutalement : « Il y a dans Lélia des vingtaines de pages qui vont droit au cœur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de René et de Lara. Vous voilà George Sand ; autrement vous eussiez été madame une telle faisant des livres. Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le public vous les fera... »

L'amour vint. Musset fut amoureux le premier, très évidemment. On n'a pas les lettres de George Sand à Musset en 1833 ; mais celles de Musset prouvent sans contestation que Musset fut amoureux le premier, qu'il hésita à le déclarer, qu'il le déclara en rougissant, qu'il fut pendant quelque temps éconduit, qu'il s'en désespéra.

Et puis la correspondance cesse. Depuis juillet

(probablement) 1833 jusqu'à mars 1834, nous n'avons ni un billet de George Sand ni un billet de Musset. Les amours de Paris, les amours de Fontainebleau, si copieusement et minutieusement décrits dans Elle et Lui et dans Lui et Elle, ne peuvent pas être contrôlés par la Correspondance. Cette lacune est désespérante.

On peut supposer que George Sand et Musset devinrent amants vers juillet 1833, puis passèrent un mois (au plus) à Fontainebleau, ou, pour être plus exact, à Franchart. C'est ce lieu que Musset rappelle plus tard dans une lettre à George Sand.

Quel mois? Septembre probablement; car dans Lui et Elle, Paul de Musset qui, sur une question de dates, n'a aucune raison d'altérer la vérité, dit qu'ils furent ramenés à Paris par les premiers froids.

Comment devinrent-ils amants? A croire George Sand, ce fut de la part de Musset jeunesse et désir, de la part de George Sand faiblesse et bonté. « Sans ta jeunesse et la faiblesse que tes larmes m'ont causée, un matin, nous serions restés frère et sœur. »

Il est possible. Cependant, ni la jeunesse ni les larmes d'un homme n'attendrissent une femme qui n'aime pas. Enfin il est possible. J'aimerais même mieux que George Sand fût devenue la maîtresse de Musset parce qu'elle l'aimait; mais il ne s'agit pas de ce que j'aime mieux. Soyons historien.

De quelle nature furent les relations amoureuses de Musset et de George Sand ? Naturellement on n'en sait trop rien. Cependant il semble que George Sand, malgré son éternel besoin d'amour, ait été

assez froide de tempérament, ce qui n'est pas du tout incompatible. Comme on demandait à Sainte- Beuve son opinion sur Mme Louise Collet, feignant de croire que ce ne pouvait pas être sur le talent littéraire de Mme Collet qu'on interrogeât quelqu'un, il répondit : « Mme Collet? Mon Dieu! C'est une mauvaise affaire. » Il semble, et rappelez-vous un mot de Mérimée qui court le monde, qu'on en aurait pu dire autant de George Sand. Mais du reste on sent bien qu'il n'y a pas de vérité précise sur ce point, une femme n'étant pas avec l'un ce qu'elle est avec un autre ; et c'est précisément de quoi Musset se douta vers le milieu de 1834. — En tout cas, Musset lui a reproché de n'être pas la maîtresse qu'il avait rêvée. George Sand écrit dans sa lettre du 15-17 avril 1834 : «... Tu as raison, notre embrassement était un inceste -, mais nous ne le savions pas. Nous nous jetions innocemment et sincèrement dans les bras l'un de l'autre. Eh bien, avons-nous un seul souvenir de ces étreintes qui ne soit chasteet saint? Tu m'as reproché dans un jour de fièvre et de délire de n'avoir jamais su te donner les plaisirsde l'amour. J'en ai pleuré alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de vrai dans ce reproche. Je suis bien aise que ces plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs ; au moins [Ah ! quel mot bien féminin !] lu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres femmes. Mais quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela. Car le

sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. »

Elle a tort. Il n'y a rien qui se comprenne plus facilement que ce qu'elle dit là. C'était une très bonne femme, toujours altérée d'amour, du reste, et qui savait peu donner la volupté et qui donnait du bonheur à qui n'était pas détraqué. Ce n'est pas très difficile à comprendre.

Quoi qu'il en soit, ils vécurent ainsi, avec des alternatives d'enivrement et de querelles, comme tous les amants, en somme persuadés qu'ils pourraient faire un long voyage ensemble, ce qui prouve qu'ils avaient des illusions l'un sur l'autre — et ceci même prouve qu'ils s'aimaient, — jusqu'aux derniers mois de 1833.

Ils partirent en novembre, sur cette idée naïve qu'il n'y a pas d'hiver en Italie.

Est-il vrai, comme le dit Paul de Musset (non dans Lui et Elle, mais dans la Biographie d'Alfred), que George Sand demanda à Mmc de Musset la permission d'emmener son fils en lui jurant qu'elle aurait pour ce jeune homme une affection, des soins maternels? Il serait intéressant de le savoir. J'ai tendance à n'en rien croire ; mais il serait intéressant de le savoir, parce que s'il était vrai, cela augmenterait les responsabilités que George Sand encourut plus tard. Mais enfin on n'en sait rien. Paul de Musset est très suspect et il n'y a dans la Correspondance aucune allusion à ce fait. On y voit seulement que Mme de Musset connaissait George Sand de vue.

Il est regrettable que George Sand ait supprimé toute lettre d'elle antérieure à Venise. M. Decori dit un peu naïvement : « La première lettre de George Sand [qui ait été conservée] est datée de Venise. Aucune de celles qu'elle a pu écrire précédemment ne m'a été remise. Aucune n'avait été copiée ni même vue par M. Aucante. George Sand tenait surtout à se justifier d'avoir été la maîtresse de Pagello alors qu'elle aurait été encore celle de Musset. C'est pourquoi elle a dû regarder comme étant sans intérêt les réponses qu'elle a pu faire à ce dernier dans les débuts de leur liaison. »

Eh bien ! si elle a cru sans intérêt les lettres d'elle se rapportant ou pouvant se rapporter aux premières approches et aux amours de Paris en 1833 et aux amours de Fontainebleau et aux préparatifs du voyage en Italie, elle a eu tort ; et si elle a cru qu'il n'intéressait pas sa justification que la postérité eût, non seulement ses lettres àpartirde Venise, mais toutes celles qu'elle a dû écrire à Musset depuis juin 1833, elle est niaise. X'a-t-elle pas songé qu'en présence de cette lacune, de cette suppression, nous pourrions la soupçonner de n'avoir pas voulu nous livrer des lettres contredisant Elle et Lui et le beau rôle qu'elle s'y donne ? Cette suppression est stupide. Mais il faut bien nous y résigner.

Donc George Sand et Alfred de Musset partent pour l'Italie en novembre 1833. Le voyage est égayé un instant par la rencontre de Stendhal, qui se rend lui-même en Italie et qui fait mille folies divertissantes. De décembre, janvier, février, point de lettres ni de Musset ni de George Sand, ce qui se

comprend. Ici il n'y a pas suppression. Ils vivaient tout à fait ensemble ; ils ne s'écrivaient pas. Paul de .Musset, dans sa biographie d'Alfred, parle de quelques lettres, très rares, écrites par Musset à sa famille, de Gênes, de Florence, de Bologne, de Ferrare et de Venise, et dont il semble indiquer qu'elles ne contenaient pas un mot relatif à George Sand.La correspondance de Musset avec sa famille cessa, dit Paul de Musset, au milieu de février. Cette interruption dura jusqu'au commencement d'avril ou jusqu'à la fin de mars ( « six semaines », dit Paul de Musset). C'est précisément à cette fin de mars que recommence ce que nous avons de la correspondance de Musset et de George Sand.

Donc sur la vie des deux amants en décembre 1833, janvier, février, mars 1834, aucun document écrit. Rien, si ce n'est Elle et Lui et Lui et Elle, c'està-dire des souvenirs écrits trente ans plus tard et de part et d'autre si intéressés qu'ils n'ont pas une réelle valeur historique.

Que se passa-t-il ? D'après les allusions contenues dans les lettres postérieures, voici ce qu'on peut conjecturer.

Musset était absolument insupportable. Il était névropathe, capricieux, désordonné, débraillé, toujours sorti, bohème incorrigible. Il faisait des infidélités à sa maîtresse, dont l'amour calme et peut-être un peu réservé n'était pas de son goût. Un homme enfin tout enivré de son voyage en Italie, mais désespéré de ne pas le faire seul.

Les relations entre eux cessèrent. George Sand cessa d'être la maîtresse de Musset. Cela est certain.

Dix passages des lettres de George Sand, non contredits par Musset, le prouvent absolument.

Mais quand les relations cessèrent-elles ? Il est important, si l'on veut, de le savoir, parce qu'il parait que l'infidélité après rupture, si l'on peut s'exprimer ainsi, est plus ou moins grave, selon que les amants ont rompu depuis un temps plus ou moins long. On voudrait donc que la rupture entre George Sand et Musset se fût produite dès Gênes, ou à Bologne, ou à Ferrare. Il est certain, d'après la Correspondance, qu'elle eut lieu à Venise, c'est-àdire très peu avant l'intervention du docteur Pagello dans le dialogue.

Voici le rapport de George Sand elle-même sur les faits.

Lettre de 1834, sans date : « ... Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer ; mais il faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément les faits, je ne veux pas dire tes torts. Jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là ; jamais je ne me suis plaint (sic, à moins qu'il n'y ait une faute typographique) d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis,à mon travail, à mes affections, et à mes devoirs, pour être conduite à trois cents lieues et abandonnée avec des paroles offensantes et si navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus (sic) et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me suis jamais plainte [cette fois plainte correctement], je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux a été prononcé certain soir que je n'oublierai jamais, au Palais Danieli : « George, je m'étais trompé ; je t'en demande pardon ; mais jene t'aime pas.»

Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le lendemain, je serais partie. Mais tu n'avais pas d'argent, je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans entendre la langue, et sans un sou. La porte denos chambres fut fermée entre nous et nous avons essayé là [à Venise, au palais Danieli] de reprendre notre vie de bons camarades comme autrefois ici. Mais cela n'était plus possible. Tu t'ennuyais. Je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu me dis que tu craignais... [quatre mots sur lesquels on atiré un trait de plurne. N'importe qui les rétablira le plus facilement du monde.] Nous étions tristes. Je te disais : « partons, jeté reconduirai jusqu'à Marseille», et tu répondais : « oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici, puisque nous y sommes ». Pierre venait me voir et me soignait; tune pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi qui m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, que saisje ? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit aussi : « Nous ne nous aimons plus -, nous ne nous sommes pas aimés... »

Voilà le document le plus précis sur les amours d'Italie. Il est résumé par un mot qui précède les lignes que je viens de citer : « De quel droit m'interroges-tu sur Venise ? Est-ce que j'étais à toi, à Venise ? »

Ce document donne une suffisante clarté sur toute

la période italienne des amours de George Sand et de Musset. Musset était tout ce que j'ai dit ; il était insupportable; il était énervant ; il empêchait George Sand de travailler, ce que George Sand ne dit pas, mais ce que l'on peut assurer, pour peu qu'on la connaisse, et tout homme qui ne laissait pas George Sand donner ses huit heures de travail par jour l'exaspérait ; et enfin il l'insultait.

On peut conjecturer qu'il lui faisait les scènes de jalousie qu'elle aurait pu lui faire ; car il y a dans Lui et Elle des histoires d'infidélités de George Sand, infidélités qui auraient eu lieu à Florence, et c'est là, très probablement, un écho des conversations entre Alfred de Musset et son frère.

Toujours est-il qu'il y avait eu beaucoup de scènes, qu'une dernière, décisive, eut lieu, dans laquelle les mots irréparables furent prononcés : « Je ne t'aime plus. — Et moi je ne t'ai jamais aimé. »

Mais surtout ce document est d'une importance considérable, relativement à la date. A quelle date eut lieu la rupure ? Au Palais Danieli, c'est-à-dire à Venise, vers le milieu de février 1834, George Sand connaissant déjà le DrPagello. Et il ne s'agit pas ici de lointains souvenirs, de souvenirs de trente ans. La lettre de George Sand contenant ces renseignements est de la même année, 1834.

Voilà donc Alfred de Musset et George Sand sur le pied de simples amis. George Sand est malade, Musset se promène et boude, le Dr Pagello soigne George Sand.

Là-dessus, c'est Alfred de Musset qui tombe malade d'une fièvre cérébrale, et George Sand et Pagello

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