‹ Amours d'hommes de lettres (volume 2)Chapitre 3 sur 4 · AMOUR · texte numérisé non relu

AMOUR

le soignent, et George Sand et Pagello deviennent amants.

Quand ? Ici George Sand est moins nette. Elle tient à ce qu'il soit bien entendu qu'elle n'a pas été la maîtresse de Pagello aussitôt qu'elle l'a connu, parce qu'elle l'a connu dès le début de sa maladie à elle, et qu'à ce moment elle n'avait pas rompu avec Alfred de Musset; elle y tient, et nous avons toutes les raisons du monde de la croire : « Ce n'est pas du premier jour que j'ai aimé Pierre... » Mais elle reconnaît qu'elle a dit à Alfred de Musset, à Venise, « qu'elle l'aimait peut-être, que c'était son secret, et que n'étant plus à Alfred, elle pouvait être à Pagello sans rendre compte de rien à Alfred ». Elle ajoute : « je ne t'ai pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous nous étions embrassés tel jour sur l'œil ou sur le front, et je te défends d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-à-vis de toi... Tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-à-vis de Pierre et vis-à-vis de moi-même le devoir de rester enveloppée. »

On peut conclure de ces lignes, sans les solliciter le moins du monde, que George Sand est devenue la maîtresse de Pagello pendant la maladie de Musset, soit vers la fin de février ; que Musset, aussitôt qu'il a été en convalescence, a interrogé George Sand là-dessus ; lui a fait des scènes, comme il était bien naturel; en a reçu cette réponse : « Puisque nous ne sommes plus rien l'un à l'autre! » et qu'il a dû s'en contenter, et qu'il n'a pas été content, et qu'il est devenu un embarras.

Arrêtons-nous un instant ici. Il n'y a pas eu partage. George Sand n'a jamais été la maîtresse de Pagello tant qu'elle était celle de Musset, comme plus tard elle ne futjamais la maîtresse de Musset tant qu'elle resta celle de Pagello. Elle tient à ce que cela soit constaté, et elle a certainement raison. Mais il faut qu'il soit entendu aussi qu'elle a donné Pagello pour successeur à Musset très promptement. Elle n'a pas donné peut-être une longueur suffisante, ou convenable, à l'interrègne. La majeure de son raisonnement est celle-ci : « Le devoir d'une femme est de n'avoir qu'un amant à la fois», et le raisonnement est celui-ci : « Je n'ai pas eu deux amants à la fois ; donc j'ai fait mon devoir. » — Oui à peu près ; mais encore, un peu plus de temps accordé au veuvage eût été dans le bon air des choses.

De plus, George Sand oublie une règle assez importante du devoir en ces sortes d'affaires, si ces sortes d'affaires connaissent des devoirs. Quand on fait une sottise, il faut en supporter les conséquences jusqu'aux limites naturelles et rationnelles de cette sottise. On emmène une femme en voyage. On n'est pas forcé pour cela de la garder toute sa vie ; mais il est comme entendu, de contrat tacite, qu'on ne l'abandonnera pas avant de l'avoir ramenée où on l'a prise et qu'on la protégera loyalement, fût-elle intolérable, pendant tout ce temps-là. Il y avait contrat de fidélité et d'appui réciproque pour tout le voyage d'Italie entre George Sand et Musset. De ce que Musset l'avail certainement violé, ce n'était pas une raison pour que George Sand le déchirât. Il est cer-

tain que George Sand a manqué dans ces circonstances d'une certaine grandeur d'âme. Elle a bien soigné Musset, matériellement, sans doute ; mais il n'eût pas été de trop qu'elle le soignât un peu moralement. Ce n'est pas absolument ce qu'elle a fait. Il faut croire que ce Pagello était bien séduisant.

Une fois Musset en convalescence, il devint embarrassant, comme j'ai dit, et l'on s'attacha à lui persuader que l'air de France lui ferait du bien. C'était très vrai, du reste. Il n'y avait qu'une chose à faire pour lui, c'était de le ramener en France. Mais je dis : le ramener et non pas le renvoyer. Le renvoyer était dangereux. Il était très faible de corps et d'esprit, et les voyages à cette époque étaient extrêmement longs, pénibles et non sans péril. Ici encore, le devoir de George Sand était très net. Elle devait ramener « son pauvre enfant », comme elle dit (et c'est dans ces circonstances que le terme était très juste), à Paris ou au moins en France, à sa mère ou à son frère ; ou s'arranger, écrire à son frère de venir le chercher à mi-chemin ; enfin de ne pas le renvoyer seul. Ce dernier parti, étant donné l'état physique et moral d'Alfred de Musset, était tout simplement cruel. Eh bien ! rien. On ne voit pas qu'elle ait même écrit un mot à Mme de Musset, ou à Paul de Musset ; ou plutôt l'on voit suffisamment qu'elle ne l'a pas fait. Elle a eu, à cet égard, quelque pudeur ? Soit. Eh bien, alors, elle devait le ramener.

Cela est si vrai, que six semaines avant elle y a parfaitement songé et l'a proposé à Musset. Entre sa maladie à elle et celle de Musset, ou pendant

même sa maladie à elle, elle disait à Musset, comme elle le déclare elle-même dans la lettre que j'aicitée : « Partons, je te reconduirai jusqu'à Marseille. » Mais c'était six semaines avant. A la date où nous sommes, fin mars, les choses ont changé, évidemment parce que Pagello a passé par là. On ne songe plus qu'à renvoyer Musset à ses chères études. George Sand, fin mars, n'a évidemment pas pensé à autre chose. Ce Pagello devait être bien séduisant.

George Sand, outre les choses que j'ai dites à propos de son passage trop rapidede Musset à Pagello, a oublié ici une chose importante, qui est celle, du reste, que les femmes oublient le plus volontiers elle a oublié son âge. Elle avait trente ans et Musset vingt-trois. Dans ces conditions, c'est la femme qui est l'homme. Elle était « forte comme un cheval », comme elle dit, et Musset, toujours délicat, venait d'être terriblement malade. Dans ces conditions, c'est la femme qui est l'homme. George Sand, comme nous le sommes tous quand il s'agit de ne pas reconnaître nos torts , est admirable lorsqu'elle dit : « Jamais je ne me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mon travail, à mes amis, et à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois cents lieues... » En vérité, cette femme de trente ans qui se plaint d'avoir été enlevée par un jeune homme de vingt-trois est divertissante. C'est, parbleu ! bien George Sand qui avaitenlevé Musset. Allons ! Mettons qu'ils se sont enlevés l'un l'autre. Mais, étant donnés son âge et celui de Musset, son état de santé et celui de Musset, elle devait le ramener, et il était cruel de le renvoyer seul, quels que fussent ses torts.

L'argent manquait ? Non pas, puisqu'elle l'a renvoyé accompagné d'un domestique. Il ne lui en eût pas plus coûté (Musset n'avait « pas un sou ») de revenir avec lui.

Elle voulait rester pour travailler ? Il y a un peu de cela, il faut le dire, pour être juste. Elle avait, en train, un tas de très bons travaux pour lesquels l'Italie lui était nécessaire. Mais cette considération ne devait pas l'emporter sur le devoir qui était évident, et elle n'a pas dû, en vérité, peser beaucoup. Ah ! que Pagello était séduisant !

Toujours est-il qu'ils persuadèrent à Musset qu'il était utile et qu'il était beau qu'il s'en allât. Ces âmes de poètes ne sont pas faites absolument comme les autres ; et puis Musset était affaibli par sa maladie récente. On lui souffla son rôle, qu'il trouva sublime. Unir lui-même et bénir les nouveaux amants, trouver George Sandangélique et Pagello charmant, leur dire : « Vous êtes digne d'elle, elle est digne de vous », et s'en aller en emportant leur souvenir dans son cœur épuré.

C'était très habile ; car cela avait grand air et cela sauvait son amour-propre, et de ces deux suggestions la première était pour le poète et la seconde pour l'homme, qui ressemblait à tous les hommes.

Il passa, parait-il, une semaine, quelques jours au moins dans ces sentiments, qu'on entretint avec soin et, mon Dieu ! non, peut-être, sans les partager un peu ; et il partit.

Il est certain que, parti, il fut d'abord presque gai. Cela se comprend très bien. Le voyage, le mouvement, un pays nouveau — chose très importante : il ne

passa point par le même chemin par où il était venu ; si cela a été calculé, le calcul était bon, je veux dire juste et aussi charitable, — la sensation plus ou moins consciente, aussi, « d'être débarrassé de tout cela», de revenir à son pays et à ses amis, et de sortir d'un rêve qui, par sa faute, mais enfin il en était ainsi, avait souvent été un cauchemar; le fait d'être seul à faire encore un peu ce voyage d'Italie dont il avait rêvé et qu'il avait eu la sottise de faire à deux : tout cela produisit en lui tout au moins un état d'allégement. »

Il demande pardon à George Sand, en quoi, du reste, tout compte fait, il a raison ; il lui dit qu'il l'aime encore et d'amour, mais qu'il est « tranquille », et il répèle deux fois qu'il est tranquille : il bénit encore Pagello (« Ah ! le brave jeune homme ! »), et, après tout, il a raison, car Pagello l'a bien soigné ; et il court allègrement dans les rues de Genève achetant un joli gilet et un beau livre. (Il y a bien, je crois, un peu de bravade dans tout cela ; mais il n'y faudrait pas voir que cela. Ce serait bravade si la lettre ne contenait que de la gaité; mais comme il y a aussi tout autre chose, toute la lettre est à considérer comme suffisamment sincère.)

Et puis les Alpes l'ont rasséréné : « C'était la première fois que les spectres éternels des Alpes se levaient devant moi dans leur force et dans leur calme. J'étais seul dans le cabriolet; je ne sais comment rendre ce que j'ai éprouvé. » (Comparez au Souvenir des Alpes : « Fatigué, brisé, vaincu par l'ennui... »)

Cet état d'âme ne dura pas. Au fond il était volon-

taire, partant factice. Dès que Musset fut à Paris, il retomba dans une tristesse profonde et dans un état maladif très grave. La Biographie d'Alfred de Musset est en partie absolument contredite, en partie vérifiée par les lettres d'Alfred de Musset. Paul de Musset nous montre son frère s'imposant une claustration absolue, restant toute la journée dans sa chambre et n'en sortant que le soir pour jouer aux échecs en famille. Or, dès sa lettre du 19 avril, c'està-dire huit jours après son arrivée à Paris, puisqu'il était à Genève le 5 avril, et du reste il dit lui-même qu'il est arrivé à Paris le 12, Alfred de Musset écrit à George Sand qu'il a été à son logement à elle, quai Malaquais, « qu'il s'est jeté à corps perdu dans son ancienne vie », qu'il a arrangé « avant-hier » (donc 17 avril) « une partie quarrée (sic) avec Dalton » et qu'il a soupe, abominablement triste, du reste, à côté d'une fille d'opéra. (Il ment peut-être.)

D'autre part, la Biographie concorde avec cette lettre et avec les lettres suivantes, en nous montrant Musset désemparé et déprimé profondément, toujours préoccupé du côté de l'Italie, attendant avec impatience les lettres de là-bas, en envoyant, quelques-unes contenant des vers — très exact — bref dans un état physique et moral pitoyable. En effet, Musset parle dans sa lettre du 19 avril d'une fièvre sourde qui le prend tous les soirs, d'une tendance qu'il a à « s'enfermer », de l'impossibilité où il est de travailler, des « larmes qui viennent dès qu'il a réfléchi un quart d'heure ». C'est la neurasthénie très nettement caractérisée.

Et déjà, notez-le, et faut-il s'en étonner ? la jalousie

perce. Lisez bien, s'il vous plaît. Il dit encore : « Aime Pagello. » C'est le rôle qu'on lui a suggéré et qu'il s'est imposé ; mais lisez bien, s'il vous plaît : « Tu me dis que tu vas t'isoler et penser à moi. Que veux-tu que je devienne quand je lis des mots pareils ? Dis-moi plutôt, mon enfant, que tu t'es donnée à l'homme que tu aimes. Parle-moi de vos joies. — Non, ne me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée. » — « Non, ne me dis pas cela, » est un mot de passion et de jalousie qui ferait honneur à Shakspeare. Disons mieux : c'est un cri du cœur même, d'un accent déchirant et qui fait frémir.

Je vois plus de littérature dans sa lettre du premier mai. Il en avertit du reste quand il dit: « Je t'ai écrit tristement la dernière fois, peut-être lâchement. » Cela signifie précisément que la précédente lettre était sincère et que celle-ci l'est un peu moins.

Musset a écrit quelque part (voir la Biographie par Paul de Musset) : « Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule. J'écrivis des lettres à la façon de Rousseau. » Cette définition peut bien s'appliquer à la lettre du premier mai : « Songe à cela ; je n'ai que toi, j'ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout hormis de toi. Dis-moi, auras-tu ce courage? Toutes les fois que je relèverai la tête dans l'orage, comme un pilote effrayé, trouverai-je toujours mon étoile, la seule étoile de ma nuit?... » Il plaide contre lui et pour George Sand, et il plaide bien.

Chose amusante, il dit pour sa justification à elle,

précisément ce qu'elle dira, elle, plus tard, et qu'il se trouve que nous avons déjà cité. El le a été sincère; elle l'a averti, donc elle ne l'a pas trompé: « Quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'étais-je pas averti ? Avais-je aucun droit ? Lorsque tu m'aimais, m'as-tu jamais trompé? [A la vérité, cela, c'eût été, tout de même, un peu fort; enfin il paraît que cela arrive.] Quel reproche ai-je jamais eu à te faire pendant sept mois que je t'ai vue jour par jour (sic)? Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que j'abhorre... »

Au travers de tout cela, qui sent bien un peu l'effort, deux sentiments vrais (ou plus vrais) percent d'une façon très sensible : souvenirs voluptueux et un peu de rancune.

Souvenirs voluptuenx : « ... Ne reviens jamais sur un mot sans raison que je t'ai dit et que tu me rappelles dans ta dernière lettre. Les plaisirs que j'ai éprouvés dans tes bras étaient plus chastes, c'est vrai; mais ne me dis pas qu'ils étaient moins grands qu'ailleurs. Il faut me connaître comme je méconnais moi-même pour savoir ce qui en est. [Il est certain qu'il n'y a que lui qui puisse savoir...] Rappelle-toi une strophe de Namouna (i). — Il y avait dans tes bras un moment dont le souvenir m'a empêché jusqu'aujourd'hui et m'empêchera encore longtemps d'approcher d'une autre femme. »

(1) Quelle ? Très certainement pour moi la 45e du Chant I.

Fort bien. C'est classique. Il trouvait sa maîtresse peu capable de donner la volupté, quand il était auprès d'elle; et il se la rappelle comme enivrante, dès qu'il en est séparé. Mais notons ce point: les souvenirs voluptueux lui reviennent.

Un peu de rancune : « J'aurai cependant d'autres maîtresses... la première femme que j'aimerai sera jeune... je ne pourrais avoir aucune confiance dans une femme faite. De ce que je t'ai trouvée, c'est une raison pour ne plus vouloir chercher. » L'épigramme de ces derniers mots est, sans doute, parfaitement involontaire; mais l'idée, à la prendre d'ensemble, est très nette comme forme de ressentiment. Musset en veut à George Sand d'être si maîtresse d'elle et de se ressaisir quand elle le veut, avec la décision et la sûreté d'une femme « faite ».

Donc Musset, au premier mai 1834, joue encore — ou reprend — son rôle de magnanime; mais il regrette les embrassements de George Sand et il lui en veut. Il aime et il hait. Donc il aime. C'est la définition même de l'amoureux. Voilà qui pourra se gâter.

Que cela se gâte, il le sent bien; car s'analysant lui-même avec la pénétration de presque tous les hommes de lettres, il dit nettement le 10 mai : « On dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus fort le jour de mon arrivée qu'à présent. » A quoi il n'y a rien d'étonnant, parce que « l'absence diminue les petites passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu » ; parce que, quand l'amour est fort, il est plus grand dans le souvenir que dans la sensation, parce que Musset

« cristallise », pour parler comme Stendhal, c'est-àdire fait sur le sentiment le travail de l'imagination : si le souvenir de l'amour est si passionnant, c'est que tout souvenir est fait d'une partie de mémoire et de trois parties d'imagination.

Gela va avec un crescendo de repentir, de désespoir, de tendresse et d'exaltation, le tout exprimé en des lettres quelquefois déclamatoires, mais souvent admirables, et que Musset est vraiment modeste de comparer à la Nouvelle Héloïse, jusqu'en juillet 1834. En juillet 1834, Musset est plus éperdument amoureux de George Sand qu'il n'a jamais été.

Et George Sand pendant ce temps-là? George Sand était relativement heureuse, j'entends parla qu'elle était plus heureuse que malheureuse. Elle avait des chagrins qui provenaient de Paris et des ennuis qui provenaient de Venise. Elle était inquiète de son fils, dont Boucoiran ne lui donnait pas de nouvelles; sans argent souvent, parce qu'elle s'était démunie pour le voyage d'Alfred de Musset et parce que, par négligences de la poste, l'argent que lui envoyait Buloz ne lui parvenait pas.

Même à Venise tout n'était pas agréable. Pagello avait une foule d'histoires d'amour dont les suites touchaient et meurtrissaient George Sand, comme le bout du bâton de Scapin portait sur le dos de Géronte. Il fallait le réconcilier avec son ancienne maîtresse qui parlait de tuer tout le monde, et que lui même voulait tuer ; il fallait supporter sous le même toit une certaine « demi-sœur » très suspecteet qui n'était amusante que quelquefois. C'était bien une espèce d'enfer en Bohême que la maison où Pagello, frère

de Pagello, demi-sœur de Pagello et George Sand habitaient ensemble et où les anciennes amies de Pagello venaient faire des scènes. George Sand raconte tout cela par le détail, en riant, mais le résume avec une certaine mélancolie en ces termes ; « ... Même après ton départ, il s'est trouvé dans sa vie [de Pagello", dans ses liens mal rompus avec ses anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents quelconques [quels qu'ils fussent]. »

D'autre part, elle était assez heureuse. D'abord elle aimait Pagello très fort, sans que nous puissions savoir pourquoi, mais le fait est certain. Ce qui précède l'a suffisamment prouvé, ce qui suit le prouvera encore davantage. Elle l'aimait comme amant. Ensuite comme ami, il était excellent.il était calme, doux, placide, d'humeur égale. Après Musset, c'était le ciel. Il la reposait délicieusement de Musset. Ensuite il la laissait travailler. Pour qui connaît George Sand ce mot dit tout. Il n'était ni encombrant ni obsédant. Il venait à huit heures du soir et la laissait à ses écritures toute la journée. Il la laissait pousser une pointe dans leTyrol et revenir quand il lui plaisait. De fait, à Venise, George Sand a travaillé énormément. Elle a refait Lélia, le seul de ses ouvrages, je crois, qui ait été refait; elle a achevé André ; elle a écrit Jacques tout entier et les Lettres d'un voyageur. Au milieu de ses tribulations et angoisses, c'est prodigieux. Mais ce qui nous importe ici, c'est ce que cela a de relatif à l'état moral de George Sand. Cetétat moral, grâce à ce travail, lequel

lui était absolument nécessaire, n'était pas loin d'être excellent. On sent que George Sand, d'avril à fin juillet 1834, respire enfin et à pleins poumons, et se repose avec délices, à raison de dix heures de travail par jour. Il y a des bonheurs négatifs qui sont exquis. Être débarrassée de Musset amoureux en est un de tout premier ordre.

Mais l'aimait-elle encore? D'avril iSo^àaoût lS3i 1 a-t-elle aimé? En gros d'abord, quitte à atténuer et gruger un peu, plus tard, je réponds: Non! Ses lettres de Venise sont maternelles, fraternelles, filiales et si l'on veut un peu « incestueuses », pour parler leur langue, mais ne sont pas véritablement amoureuses. La première lettre un peu étendue de George Sand (15-17 avril) est d'une femme qui a de l'affection, certes, mais qui tient à bien établir, comme base des relations futures, qu'il y a eu maldonne, qu'il y a eu erreur, qu'on était né pour être amis, très dévoués et très sûrs, mais non amants. Puis la lettre devient une lettre d'ami ; liste de commissions à faire, bavardage gai et doux, histoire d'un sansonnet, le tout très aimable de ton, d'accent et de geste. Quand un homme reçoit une lettre comme celle-là, il dit : « Voilà une femme qui m'aime: seulement elle est amoureuse d'un autre. »

Avez-vous lu la Croix de Berny ? Quel joli mot de Mme de Girardin ! Elle fait parler une femme qui est aimée de trois hommes, mettons Albert, Arthur et Edmond ; et cette femme dit; « Quand j'ai eu bien connu Albert, je me suis dit : « Je l'aime; mais ce n'est pas de l'amour ». Quand j'ai eu bien connu Arthur (poète exalté, dont l'exaltation est conta-

gieuse), je me suis dit: « C'est de l'amour; mais je ne l'aime pas. » Quand j'ai eu bien connu Edmond, je me suis dit : « Non seulement c'est de l'amour, mais je l'aime. » — Eh bien, George Sand a trouvé ces trois hommes dans le seul Musset : Avant Pagello, c'était de l'amour, mais elle n'aimait pas Musset ; — sous le règne de Pagello, elle aime Musset, mais ce n'est pas de l'amour ; — après le règne de Pagello, elle aimera Musset, et ce sera de l'amour; seulement il sera trop tard.

D'avril à août 1834, ce qu'elle a pour Musset c'est de la pitié, une bonté compatissante et inquiète. Elle le supplie de ménager sa santé, qui n'est pas forte encore, de se garder du vin et des filles. Un peu plus tard, elle lui dit d'aimer, de se reprendre à la vie en aimant une femme ; car elle le connaît et sait qu'on ne pourra être sûr de la guérison de Musset que quand il sera amoureux ; et puis , aussi, inconsciemment, obscurément, elle voudrait le voir aimer ailleurs pour être rassurée contre un retour de passion qu'elle redoute, et il y a encore là un peu d'amour, puisque, si elle craint encore Musset, c'est qu'elle se craint elle-même ; mais ce serait un peu raffiner que d'en voir beaucoup.

Elle parle de Pagello sans embarras et vraiment un peu cruellement pour Musset : « Il me traite comme une femme de vingt ans et il me couronne d'étoiles comme une âme vierge. Je ne dis rien pour détruire ou pour entretenir cette erreur ; je me laisse régénérerpar cette affection douce et honnête. Pour la première fois de ma vie j'aime sans passion. »

11 y a une indélicatesse par ligne dans ces six lignes. Il y en a pour Pagello ; il y en a pour Musset à qui l'on dit gracieusement qu'après lui on avait besoin d'être régénérée et devant qui on fait allusion aux passions qui ont précédé celle qu'on a eue pour lui ; mais passons ; ce qu'il s'agit de savoir c'est si George Sand aime Musset à ce moment-là. Non : l'amour inspire la délicatesse, quand du reste on est intelligent (1).

Quelquefois on la voit lasse de l'amour, de tout amour et rêvant — ce qui, à tout prendre, était peutêtre le fond, toujours méconnu par elle, de sa nature — maternité, affection protectrice, énergie protectrice de couveuse ou « d'infirmière » : « J'ai besoin de souffrir pour quelqu'un. J'ai besoin d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont (sic) en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude qui s'est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué. Oh ! pourquoi ne pourrais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à Vun ni à Vautre ! J'aurais bien vécu dix ans ainsi... »

D'autres fois — et c'est le plus souvent — elle fait des dissertations, à peu près insupportables d'ailleurs, sur l'amour, sur Dieu, sur la vie, sur les

(1) Est-ce assez curieux ? C'est tout à côté de ce passage malheureux que se trouvent ces lignes fameuses que Musset a soigneusement recueillies pour les mettre dans : On ne badine pas avec l'amour : «Tu pourras dire comme moi: J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu et non un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » — Ce qui, du reste, est un mot admirable, niais non pas un propos d'amoureuse actuelle.

destinées humaines. Voyez particulièrement celle qui est contenue dans la lettre du 15 juin. N'oubliez pas le mot si juste d'Alfred de Musset : « Je lui écrivais des lettres à la Rousseau. » Ils n'ont pas laissé, tous les deux, tout au travers des sentiments vrais etsincères,de songer à la Nouvelle Héloïse et de jouer les rôles, l'un de Saint-Preux, l'autre de Julie. Surtout le rôle de la sermonneuse Julie convenait admirablement à George Sand ; elle y était prédestinée par le tour même de son esprit et elle y donnait naturellement de tout son cœur.

Mais pour en revenir à notre propos principal, y a-t-il de l'amour dans les lettres de George Sand à Musset parties de Venise ? A mon avis, pas un grain. Je crois même que sur ce point il serait difficile de trouver des textes à me combattre, si ployables que soient les textes, et que, si je voulais soutenir la thèse contraire à celle que je soutiens en ce moment je serais un peu embarrassé. C'est bien mon impression et c'est décidément la vérité que, à Venise, d'avril à juillet 1834, George Sand n'était pas amoureuse du tout d'Alfred de Musset.

Elle l'était de Pagello. Avec son inconscience habituelle, elle fait l'éloge de celui-ci à Musset de tout son cœur ;elle le montre allant, parce qu'il n'a pas un sou, faire un bouquet pour elle dès trois heures du matin, à une lieue de la ville, dans les jardins des faubourgs. — Je dis trois heures du matin, parce que c'est le 15juin et qu'elle dit qu'il « se lève avant le jour ». Mais il peut y avoir un peu d'hyperbole.

Elle dit qu'elle serait une criminelle si elle trouvait un sujet de plainte contre lui : « Je serais un

Aixo.as 30

monstre si je trouvais un sujet de plainte contre l'ami auquel tu m'as confiée. C'est un ange de douceur, de bonté et de dévouement. »

Enfin, décidée à revenir à Paris, elle veut absolument l'y amener. Tl y a des difficultés à cela, parce qu'il n'a pas d'argent, ne veut pas emprunter et n'accepterait pas l'argent de George Sand. Mais George Sand tient à l'amener, « le cbagrin qu'il aurait de la voir partir l'effraie un peu », et puis « il se fait une joie d'embrasser Musset». Enfin elle l'emmènera.

Elle l'emmena en effet et fut avec lui à Paris aux premiers jours d'août 1834. Ceci est décisif. Elle connaissait Pagello ; elle le savait inférieur ; elle ne se gênait point pour le dire : « En voilà un qui n'a pas lu Lélia et qui, s'il l'avait lue, n'y aurait rien compris du tout » ; enfin elle le savait inférieur. Et elle l'amène à Paris. A ses frais évidemment,et quand elle est dans une situation difficile. Rien de plus significatif. En juillet-août 1834, Pagello est encore un besoin pour George Sand.

A peine George Sand et Alfred de Musset se furent-ils revus que le drame recommença, comme tout le monde aurait pu le prévoir. Le premier mot de Musset que nous connaissions, c'est : « J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et j'ai reçu le dernier coup. »

Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant, ou qu'en fuyant on évite de recevoir une seconde fois. Il voulut fuir. Ils se revirent seuls une dernière fois pendant deux heures, qui furent chastes et douloureuses, pleines de larmes ; et il partit pour Baden.

OxEORGE SAND ET MUSSET 467

A Baden il eut des moments d'accalmie et de sourire, peut-être de flirt, témoin Une bonne fortune ; et du reste il est certain ; car il ne pouvait pas se trouver à côté d'une femme sans être aimable ; mais il eut de terribles jours de jalousie, d'amour furieux et de désespoir. Songez que, tout compte fait, il était exilé par Pagello. Gela est dur. Songez aussi qu'à un neurasthénique le séjour dans une ville d'eaux, où il ne connaît personne, dans cette agitation sans but et cette trépidation bête, à côté, aussi, du bonheur, entrevu et envié, de quelques-uns, est un redoublement de solitude et partant un terrible rengrégement de mal.

De là les admirables cris de douleur et d'amour, et ceux-ci absolument sincères, que l'on voit que Musset a poussés pendant son séjour à Baden ; de là, entre autres, cette miraculeuse lettre du premier septembre que vous connaissez tous, je le sais bien, mais dont, pour mon plaisir particulier, je ne puis m'empêcher de copier quelques passages. C'est aussi beau que les Nuits. De fait, c'est les Nuits en prose : a Voilà huit jours que je suis parti et je ne t'ai pas encore écrit. J'attendais un moment de calme. Il n'y en a plus. Je voulais t'écrire doucement, tranquillement, par une belle matinée, te remercier de l'adieu que tu m'as envoyé.. . Je voulais te parler seulement de mon amour, ah ! George ! quel amour ! Jamais homme n'a aimé commeje t'aime. ..Je ne sais plus si je vis, si je inange, si je marche, si je parle, si je respire, je sais que j'aime... Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir ; il n'y avait pas de place dans mon cœur. Je t'avais tenue dans mes bras,

ô mon corps adoré ! Je t'avais pressée sur cette blessure chérie... Ah ! Georges, tu as été tranquille et heureuse là-bas [à Venise]. Tu navals rien 'perdu. Mais sais-tu ce que c'est d'attendre un baiser cinq mois ! Sais-tu ce que c'est pour un pauvre cœur qui a senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la solitude [? — dans sa solitude ?], la mort et l'oubli tomber goutte à goutte comme la neige ; sais-tu ce que c'est pour un cœur serré jusqu'à cesser de battre, que de se dilater un moment et de boire comme une goutte de rosée vivifiante? Oh ! mon Dieu, je le sentais bien, je le savais ; il ne fallait pas nous revoir. Maintenant c'est fini ; je m'étais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux ma souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer ; vois-tu, tu te rétracterais que cela ne servirait de rien... Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là ? Qu'est-ce que cela me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui passent sans me comprendre?... Qu'est-ce que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vue est charmante, que la promenade est agréable,que les femmes dansent... Ce n'est pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie... Je t'en supplie, pas un mot, écoute : tout cela ne fera pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval ou une petite voiture et que tu viennes. Tu me dis que nous nous reverrons; que tu ne mourras pas sans m'embrasser... Tout cela est bon, mon ange,

tout cela est doux ; Dieu te le rendra. Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper, n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la main et tu n'écriras pas dessus : « Viens. » Il y a entre nous je ne sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels événements... Eh bien ! tout cela est parfait ; il n'y a pas si long à dire. Je ne peux pas vivre sans toi. Voilà tout... »

De ces lettres, j'entends de celle-ci et de quelques autres, George Sand fut touchée profondément. Sa lettre du .. (sans date, écrite au crayon) est d'une femme que la pitié ramène à l'amour et qui a tout à fait perdu son calme ordinaire : « Ah ! sans mes enfants à moi, comme je me jetterais dans la rivière avec plaisir ! » — Cela et toute la leltre du reste, à peu près, est d'une femme profondément troublée et par conséquent d'une femme qui aime. Ce n'est plus le ton des lettres de Venise.

Et puis... et puis, elle n'aime plus Pagello. En septembre 1834, George Sand n'aimait plus le docteur Pierre Pagello. Je ne dirai pas, selon la formule ordinaire, que cela tenait à diverses causes. Sans doute le fait que Pagello avaifété tiré de son cadre et placé dans un autre où il n'était pas à son avantage a pu être pour quelque chose dans le revirement de cœur de George Sand. Nous savons vaguement par des ouï-dire (Lui et Elle, Eux, de Mme Collet) sans la moindre authenticité, du reste, que Pagello fut jugé à Paris très ridicule, et nous n'avons pas besoin de ces témoignages pour penser que Pagello fut un peu gauche dans la société de Paris, si

nouvelle pour lui et dont il ne savait rien, et qu'il fit un peu sourire. Gela, à la rigueur, a pu refroidir un peu George Sand. Mais George Sand me semble n'avoir jamais eu le sentiment du ridicule, ce que je ne songe certes pas à lui reprocher, et, tout compte fait, de ce que je viens de rappeler pour mémoire, on peut ne rien retenir du tout comme explication de l'évolution psychique de George Sand.

Seulement, et nous voici au point, en changeant de pays, Pagello avait changé de caractère. Il était devenu aussi insupportable que Musset. Il était devenu inquiet, soupçonneux, jaloux et homme qui fait des scènes. Il avait permis, il est vrai, que Musset et George Sand se revissent, et, même une fois, pour les adieux, loin de ses regards. Mais il était jaloux et se permettait d'avoir des soupçons et de faire des reproches. Il avait lu un mot, disait-il, d'une lettre de George Sand à Musset ; toute cette lettre, assure Musset lui-même ; et il tempêtait de tout son cœur. Cette lettre était une lettre envoyée par George Sand à Alfred de Musset le jour du départ de celui-ci pour Baden. Pagello prétendait que, Musset la lisant devant lui, lui Pagello avait surpris à la dérobée ces mots : « Il faut que je sois à toi », et que par discrétion il n'en avait pas voulu lire davantage, encore qu'il le pût (non volli legger (sic) di piu, e lo poteva). Musset assurait que, quand il avait lu cette lettre devant Pagello, Pagello n'en pouvait rien voir ; d'autre part que cette lettre, déposée par la gouvernante de Musset sur un canapé un certain soir, avait disparu dès le lendemain matin, était restée éloignée pendant une demi-journée au moins et

n'avait reparu que quelque dix-huit heures après le moment où elle avait été mise sur le canapé ; enfin que le cachet en était défait et refermé avec le pouce. — Dans les deux cas il y avait eu indiscrétion et, dans l'un des deux cas, indélicatesse. Toujours est-il que Pagello faisait des scènes.

Cette fois c'était trop. Pagello n'avait pas rempli peu à peu la mesure, comme Musset ; mais il l'avait comblée du premier coup. Comment ! Lui aussi ! — C'est, comme on verra plus loin, un mot de George Sand elle-même. — Lui aussi, jaloux ! Lui aussi, insupportable ! Il y a des gens, cependant, à qui il n'est pas permis d'être jaloux, à qui il n'est pas permis d'être assommants. Passe pour Musset. Mais Pagello ! Si Pagello se met à être aussi impossible que Musset... Au moins l'autre avait du génie.

On ne se fait pas ces raisonnements ; mais ils se font en vous. Ils se faisaient dans l'esprit de George Sand quand elle écrivait : «... Est-ce qu'avec toi je mesurais les mots. Pour d'autres que pour nous, ils eussent peut-être signifié autre chose, je n'en sais rien ; je sais, je croyais savoir, du moins, que pour nous trois ils manifestaient un amour de l'âme où les sens n'étaient pour rien. Eh bien ! voilà que tu t'égares et lui aussi, lui, lui-même qui dans son parler italien est plein d'images et de protestations qui paraîtraient exagérées si on les traduisait mot à mot ; lui qui, selon l'usage de là-bas, embrasse ses amis presque sur la bouche, et cela sans y entendre malice, le brave et pur garçon qu'il est ; lui qui tutoie la belle Crescini sans avoir jamais essayé à être son amant, enfin lui qui faisait à Giulia P. (je

t'ai dit qu'elle était sa sœur de la main gauche) des vers et des romances tout remplis d'amore et de félicita, le voilà ce pauvre Pierre, qui, après m'avoir dit tant de fois: ilnostro amore per Alf., lit je ne sais quel mot de ma réponse à toi le jour de ton départ et s'imagine je ne sais quoi. Tout de moi le blesse et l'irrite et, faut-il le dire, il part ; il est peut-être parti à l'heure qu'il est, et moi je ne le retiendrai pas... »

Il y eut donc rupture entre Pagello et George Sand vers le huit ou dix septembre, avant le quinze, et c'est pour cela que Musset revint précipitamment, vers la fin de septembre. Il croyait Pagello parti ou sur le point de partir, et il se sentait regretté, c'est-à-dire aimé. Voilà pourquoi il écrivait un peu atout hasard dans la même lettre (du quinze): « Situ n'avais pas rompu avec lui... » et, pensant qu'il n'était peut-être pas si parti que cela : « Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être et lui aussi. J'avoue que je n'ensuis plus à ménager personne. S'il souffre, lui, eh bien ! qu'il souffre, ce Vénitien qui m'a appris à souffrir. Je lui rends sa leçon ; il me l'avait donnée en maître. »

En maître aussi, ou sentant bien qu'il allait le redevenir, Musset rentra à Paris, vers la fin de septembre. Pagello y était-il encore ? Je ne le crois pas ; mais il y a incertitude. Le texte qui le ferait croire est indécis. Le voici. Ce sont les mots que je souligne qui peuvent paraître amphibologiques : « Mon amour, me voilà ici... [à Paris]. Tu veux bien que nous nous voyions ; et moi si je le veux ! Mais ne crains pas, de moi, mon enfant, la moindre parole, la moindre

chose qui puisse te faire souffrir un instant... Fie-toi à moi, George ; Dieu sait que je ne te ferai jamais de mal... Je ne suis plus rien que ce que tu me feras. Sais-tu les paroles de Ruth à Noémi dans la Bible ? Je ne puis te dire autre chose. Laissez-moi vivre de votre vie ; le pays où vous irez sera ma patrie, vos parents seront mes parents ; là où vous mourrez je mourrai, et dans la terre qui vous recevra, là je serai ensevelie. Ainsi un mot. Dis-moi ton heure. »

Le vous du passage souligné pourrait faire croire que Musset veut vivre, selon l'ancien rêve, avec George Sand et Pagello. Seulement, après ce qu'il a dit'de celui-ci dans sa lettre précédente, c'est bien invraisemblable. Le vous du passage souligné pourrait faire croire qu'il veut vivre avec George Sand et avec ses enfants. Mais, comme, si George Sand parle souvent de ses enfants, lui n'en parle jamais, cette seconde hypothèse est invraisemblable. Et enfin, voici presque certainement l'interprétation vraie, le passage que j'ai souligné est une citation. Ce sont les paroles de Ruth elle-même un peu abrégées (1), et c'est pourquoi Musset a écrit « ensevelie ». Vous veut donc dire toi, simplement, et il y a à croire que quand Musset écrivait cette lettre et quand George Sand lui avait accordé la permission de la voir, la rupture était définitive, et Pagello parti.

(1) « Ne me forcez pas à vous quitter et à m'en aller. Car en quelque lieu que vous alliez, j'irai avec vous et partout où vous demeurerez, j'y demeurerai aussi. Votre peuple sera mon peuple et votre Dieu sera mon Dieu. La terre où vous mourrez me verra mourir et je serai ensevelie où vous le serez. Je veux bien que Dieu me traite dans toute sa rigueur si jamais rien me sépare de vous que la mort seule. »

George Sand n'a pas plus trompé Pagello qu'elle n'avait trompé Musset. Elle a remplacé Pagello par Musset comme elle avait remplacé Musset par Pagello. Un seul à la fois, c'était sa règle.

Ils devaient redevenir amants, étant, tous les deux je crois, plus amoureux que jamais, je dis l'un de l'autre. Il serait curieux de savoir s'ils le redevinrent vite ou après « beaucoup de mystères », comme dit La Rochefoucauld. Je suis porté à croire qu'ils le redevinrent assez vite ; mais je n'en sais rien. Toutes les lettres à partir de la réconciliation totale (qui ne fut pas la « réconciliation totale et douce » de Pascal) sont sans date. Cette dernière liasse, M. Décori l'intitule globalement : Hiver 1 834-1835. C'est fort rationnel ; mais quelque chose autorise-t-il l'éditeur à mettre « hiver «dans un sens strict et à rejeter ainsi la réconciliation totale après le 21 décembre 1834 ? De fin septembre à fin décembre il y a trois mois. Cela me semble un peu long. Il y a des chances pour qu'il fût plus vraisemblable d'intituler cette liasse : « Automne et Hiver (symboliquement, du reste, ce serait plus juste) 1834-1835 ». Du reste je n'en sais rien.

Ce que l'on sait bien, à la vérité, c'est que, aussitôt que la réconciliation fut totale, la tempête recommença. George Sand a marqué cela très précisément dans cette inépuisable lettre (première delasérielV) qui contient toute leur histoire : «J'en étais bien sûre [ce sont les premiers mots : elle leconnait bien], j'en étais bien sûre que ces reproches-là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme

un droit "la liaison avec Pagello\ En sommes-nous déjà là: mon Dieu? Eh bien! n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. » — Et c'est ensuite qu'elle entre dans toute cette justification, point par point, de sa conduite, justification que j'ai examinée plus haut.

Là-dessus Musset demanda pardon ; puis tomba malade, et George Sand s'offrit de tout son cœur à l'aller soigner. N'oubliez jamais que, malgré tous ses torts, c'était la meilleure femme du monde. Musset guérit et recommença à être jaloux, indiscret, insolemment et tyranniquement interrogateur. 'George Sand en perdait la tête, et l'on sent que la neurasthénie la prend elle-même: « Pouvons-nous être heureux ? Pouvons-nous nous aimer ? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire ; mais il me semble qu'il n'y a pas de suite dans tes idées et qu'à la moindre souffrance tu t'indignes contre moi comme contre un joug. Hélas ! mon enfant, nous nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous... Mais notre vie est-elle possible ensemble?... »

Dans une autre lettre : « Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons ; mais notre cœur et notre vie servent d'enjeux, et ça n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en al*air. Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait... »

En un mot cela devenait tout à fait impossible. C'était une vie faite de mille morts. A la fin (cela semble avoir duré au moins dix-huit mois ! (1), ils

(1 La carte p. p. c. de Sainte-Beuve est datée, postérieurement par George Sand : « 1836, ou 37 ; 36 je crois. »

n'en pouvaient plus, ils étaient rendus l'un et l'autre. Sainte-Beuve intervint. Il n'était guère responsable de tout cela. Il l'était un peu, en ce sens que c'était lui qui avait fait connaître Alfred de Musset à George Sand. Il fut chargé de parler net ou d'écrire net à Musset, en même temps que George Sand refuserait non moins nettement de revoir Musset. Sur une dernière prière de Musset demandant à revoir George Sand avant de « partir », d'une part Sainte-Beuve mit chez Musset sa carte avec ces mots : « Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligée. Je vous ai mal conseillé en voulant vous rapprocher, trop vite du moins. Écrivez-lui un mot bon, mais ne la voyez pas ; cela vous ferait trop de mal à tous deux. Pardonnez-moi mon conseil à faux. A bientôt. » — Et d'autre part George Sand écrivait à Musset : «Non ! Non ! C'est assez !... Je te plains, je te pardonne tout ; mais il faut nous quitter. J'en deviendrais méchante. Tu dis que cela vaudrait mieux et que je devrais te souffleter quand tu m'outrages. Je ne sais pas lutter... Sainte-Beuve a raison. Ta conduite est déplorable, impossible. Mon Dieu ! à quelle vie vais-je te laisser? L'ivresse, le vin et les filles, toujours ! Mais puisque je ne peux plus rien pour t'en préserver, faut-il prolonger cette honte pour moi et ce supplice pour toi-même ! Mes larmes t'irritent. Ta folle jalousie, à tout propos, au milieu de tout cela! Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le deviens j~ce qui veut dire, sans doute, que Musset avait d'autres maîtresses]. Gela ressemble à une punition de Dieu sur ta pauvre tête... »

Cette fois, ce fut fini. On causa un peu de cela dans Paris. Dans un salon, dit-on, on proposa comme bouts-rimés Lélia et Délia et l'on obtint le distique :

Celui même qui Lélia Fut celui qui les Délia.

Et l'on parla d'autre chose ; et George s'en alla en Berri qui était son lieu de cure. Chopin devait paraître seulement deux ans après àce qu'il mesemble.

Musset et George Sand avaient eu une aventure en son fond parfaitement banale, un peu misérable, ridicule plus qu'un peu, où les torts étaient partagés de telle sorte que je me défends absolument de rechercher de quel côté ils étaient plus grands ; et le moment était venu, qu'ils avaient trop retardé, où « chacun de son côté s'en va ».

Seulement ils avaient du génie tous deux et ce fut le contraire de la célèbre phrase de Flaubert : « Sur nos chaudrons cassés nous sonnons des mélodies à faire danser les ours quand nous voudrions attendrir les étoiles. » De leur vulgaire aventure, presque indigne d'être racontée à des ours, ils ont tiré des mélodies à faire palpiter tout le ciel.

Les principaux ouvrages où l'on retrouve l'écho des amours de Musset et de George Sand sont les NuitSj le Souvenir, la Confession d'un enfant

du siècle, VHistoire d'un merle blanc (Alfred de Musset), — Lélia, André, les Lettres d'un voyageur, Elle et Lui (George Sand) — Lui et Elle (Paul de Musset).

Des Nuits je ne dirai rien : elles sont trop dans toutes les mémoires, de même que le Souvenir. Dans V Histoire d'un merle blanc il n'y a en somme qu'une demi-page qui se rapporte très précisément à George Sand : « Dès cet instant nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poèmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne, choisissant toujours les sujets les plus dramatiques, des parricides, des meurtres, des rapts et même jusqu'à des filouteries, ayant toujours soin en passant d'attaquer le gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son esprit, aucun tour de force à sa pudeur. Il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l'œuvre. C'était le type de la merlette lettrée. »

Dans la Confession d'un enfant du siècle, à se mettre dans cette hypothèse, exacte en somme, que Musset y a voulu raconter poétiquement ses amours avec George Sand, comme il avait dans sa correspondance annoncé qu'il le ferait, Musset donne le beau rôle à George Sand et le mauvais à lui-même. 11 peint surtout les tortures et aussi les cruautés de la jalousie, d'abord de la jalousie rétrospective qu'il avait si bien connue, puis celles de la jalousie actuelle.

Il y peint « Octave » comme dépravé par une première trahison de femme et par la débauche où il s'est jeté pour s'étourdir de ce malheur ; comme incapable de ne pas soupçonner; comme inquiet et méchant; en dernier lieu comme capable du dévouement qui consiste à quitter la femme qu'on aime, qu'on fait souffrir injustement et qu'on sent qu'on fera toujours soulfrir.

Détails curieux : le passage du Livre de Rutli qui est dans la Correspondance et que j'ai cité, est dans la Confession d'un enfant du siècle. — Le passage qui est dans la Correspondance : « Je me souviens qu'un jour au pont Royal je vis un homme se noyer... » est également dans la Confession.

Les passages où Musset peint « Octave » comme George Sand nous montre, dans la Correspondance, qu'Alfred de Musset était avec elle, sont très nombreux. Faire attention surtout à ceux-ci, parfaitement confirmatifs de tout ce que nous fait voir la Correspondance : « Plus j'allais, plus se développaient en moi, malgré tous mes efforts, les deux éléments de malheur que le passé m'avait légués : tantôt une jalousie furieuse, pleine de reproches et d'injures ; tantôt une gaité cruelle, une légèreté affectée qui outrageait en plaisantant ce que j'avais moimême de plus cher. Ainsi me poursuivaient sans relâche des souvenirs inexorables ; ainsi Brigitte, se voyant traitée alternativementcomme une maîtresse infidèle ou comme une fille entretenue, tombait peu à peu dans une tristesse qui dévastait notre vie entière... » — « Lecteur, cela dura six mois [il semble qu'il abrège, à moins que George Sand, qu'on a vue

qui n'est pas sure de la date et qui met sur la carte de Sainte-Beuve « 1836 ou 1837 » ne se soit trompée sur ces deux dates et qu'il ne faille lire : 1835]. Pendant six mois entiers Brigitte calomniée, exposée aux insultes du monde, eut à essuyer de ma part tous les dédains et toutes les injures qu'un libertin colère et cruel peut prodiguer à la fille qu'il paye. Au sortir de ces scènes affreuses, où mon esprit s'épuisait en tortures et déchirait mon propre cœur, tour à tour accusant et raillant, mais toujours avide de souffrir et de revenir au passé ; au sortir de là, un amour étrange, une exaltation poussée jusqu'à l'excès, me faisait traiter ma maîtresse comme une idole, comme une divinité. Un quart d'heure après l'avoir insultée j'étais à ses genoux ; dès que je n'accusais plus, je demandais pardon ; dès que je ne raillais plus, je pleurais. Alors un délire inouï, une fièvre de bonheur s'emparait de moi ; je me montrais navré de joie; je perdais presque la raison par la violence de mes transports... »

Il faut mettre comme en parallèle ou en réplique des IViufs les dernières pages de la Confession, qui sont les plus belles du monde et qui sont comme l'envers des Nuits, comme les Nuits dans le sens de la bonté, de la douceur reconquise, de la sérénité péniblement atteinte, mais enfin recouvrée.

L'histoire du « verre de Pagello » est dans la Confession d'un enfant du siècle. Notez ceci. J'y reviendrai à propos de Lui et Elle.

Je n'ai pas besoin de dire que les Lettres d'un voyageur, les premières surtout, sont toutes pleines du souvenir de Musset. Elles ne sont pas amères, et

bien au contraire, et Musset, comme on le voit parla Correspondance, en fut profondément touché. Elles ne sont pas amères, d'abord parce que George Sand n'eut jamais de rancune, comme on le verra même par Elle et Lui, ensuite parce qu'elles ont été écrites en 1834, à Venise, après le départ de Musset de Venise, avant les secondes amours de Paris, alors que George Sand avait des torts et alors que Musset en avait moins qu'il n'en eut plus tard.

Dans André il n'y a rien qui se rapporte d'une façon précise, circonstancielle du moins, aux amours d'Alfred de Musset et de George Sand. Il y a seulement cette situation générale, très chère, de tout temps, à George Sand, d'une femme forte aimant un jeune homme plus faible, plus nerveux, plus débile de caractère et de volonté, et la peinture d'une affection où se mêlent l'amour proprement dit et l'amour maternel. Songez à Lucrezia Floriani et à quelques autres.

Dans Jacques, écrit complètement (ou achevéj en Italie en 1834, je ne vois rien qui rappelle Alfred de Musset, ni les amours de Venise, si ce n'est la thèse générale si fameuse, qui est que l'amour constitue un droit devant qui tout doit s'incliner; — si ce n'est ceci encore, si l'on veut, que Creorge Sand tout environnée de jeunes gens, considérait, quoique âgée de trente ans elle-même, un homme de trente ans comme un vieillard. Jolie boutade de Théophile Gautier à ce sujet (dans son feuilleton du 30 novembre 1846 sur une pièce de G. Lemoine et d'Ennery) : .... « nous faisions cette réflexion que Duriveau et Chambellan, présentés

tous deux comme des podagres, des étripés, desinfirmes, des barbons, avaient quarante ans. Cela nous remettait en mémoire un roman de George Sand, où le héros, dépeint comme un vieillard, est âgé de vingt-neuf ans et abandonné par sa femme comme trop centenaire. C'est Jacques, si notre mémoire est fidèle. Nous verrons bientôt des vaudevilles où des jeunes filles innocentes et pures seront sacrifiées par des parents avares à des Cassandres mineurs. » (Age de Gautier en 1846: trentecinq ans.)

Dans Lélia, qui fut écrite une première fois avant et pendant les premières amours de Paris, avant juin 1833 ; mais qui fut remaniée et fortaugmentée à Venise en 1834, il est beaucoup question de Musset et de George Sand. Il n'est presque question que d'eux. Lélia, c'est ce que George Sand, en ses moments de rêverie idéaliste, aurait voulu être. Sténio, c'est Musset très vrai, très réel, à peine un peu poussé au noir, presque historique et documentaire.

Il y a un portrait physique de Musset, très précieux, qu'il faut relever : « Quoi de plus pur et de plus suave que cet enfant? Je n'ai point vu de physionomie d'un calme plus angélique, ni de bleu dans le plus beau ciel qui fût plus limpide et plus céleste que le bleu de ses yeux. Je n'ai pas entendu de voix plus harmonieuse et plus douce que la sienne : les paroles qu'il dit sont comme les notes faibles et veloutées que le vent confie aux cordes de la harpe. Et puis, sa démarche lente, ses attitudes nonchalantes et tristes, ses mains blanches et fines, son corps frêle et souple, ses cheveux d'un ton si

doux et d'une mollesse si soyeuse, son teint changeant comme le ciel d'automne, ce carmin éclatant qu'un regard de vous répand sur ses joues 1), cette pâleur bleuâtre qu'un mot de vous imprime à ses lèvres, tout cela c'est un poète, c'est un jeune homme vierge... ».

Il y a, trop courtement, une indication sur les sentiments de George Sand à l'endroit de Musset aux commencements de leur liaison : « J'essaye d'aimer un poète, dit Lélia. Je vois en lui le sentiment de l'idéal tel que je l'ai conçu quand j'étais jeune comme lui ; mais je crains de découvrir en lui ce besoin d'épouser la terre et ses vulgaires intérêts, qui, tôt ou tard, flétrit le cœur de l'homme et lui enlève 'son rêve de perfection... »

Il y a un portrait de Musset dans l'orgie et dans la débauche avec sa faiblesse physique et son indomptable impertinence et insolence (cinquième partie, xlvi).

Il y a un Musset à Paris, dans le monde parisien et dans tous les mondes parisiens, quelque chose comme Musset corrompu par Paris : «... mais ce qui le charma le plus, ce fut de trouver un monde tout fait pour son égoïsme et une race toute semblable, et par instinct et par goût, à ce qu'il était devenu par faiblesse et par désespoir. Il fut émerveillé de voir ériger en principe et pratiquer systématiquement, raisonnablement, ce qu'il avait fait jusqu'alors par défi et par délire. Il entendit des professeurs justifier, du haut de leur philosophie,

~ (lj C'est Trenmor qui parle à Lélia.

tous les caprices, tous les mauvais désirs, toutes les méchantes fantaisies, sous prétexte que l'homme n'a pas d'autre guide que sa raison et pas d'autre raison que son instinct... Sténio cessa donc d'être fou; il devint spirituel, élégant et froid. 11 hanta les salons et les tavernes, portant dans les tavernes les belles manières d'un grand seigneur et dans les salons l'impertinence d'un roué. Les prostituées le trouvèrent charmant ; les femmes du monde, original. Il suivit religieusement les modes. Il dépensa son génie dans les albums et fut inspiré tous les soirs en chantant devant trois cents personnes ; après quoi il discutait sur la passion et sur le génie, sur la science, sur la religion, sur la politique, sur les arts, sur le magnétisme: et à minuit il allait souper avec les filles... »

L'histoire de Sténio se termine, comme on sait, par le suicide de Sténio, qui est presque une vérité, Musset ayant été, à plusieurs reprises, très près du suicide, de 1833 à 1836.

Inutile de dire que Musset s'est reconnu dans Sténio. Il s'appelle lui-même de ce nom, plusieurs fois, dans la Correspondance.

J'arrive enfin à Elle et Lui et à Lui et Elle.

Musset mourut en 1857. En 1859 parxitElleet Lui, c'est-à-dire l'histoire, arrangée en roman, des amours de George Sand et de Musset. C'était une idée malheureuse de la part de George Sand. Si partagés qu'eussent été les torts, elle devait bien sentir qu'elle en avait. Peut-être, évidemment, elle ne le sentait pas du tout. Je ne ferai point les plaisanteries commodes sur la facilité des femmes à oublier leurs

fautes. Femmes et hommes, nous en sommes tous là. Quand les torts sont partagés nous ne songeons qu'à ceux de notre adversaire, et quand nous avons été seuls coupables, c'est alors que nous ne pardonnons pas l'offense que nous avons faite. Quoi qu'il en soit, George Sand se jugea parfaitement à l'abri de tout reproche et raconta naïvement ces aventures en s'y donnant ou plutôt en s'y voyant le beau rôle, ce qui, en pa'reil cas, est inévitable.

Sauf ce parti pris de bienveillance sur l'héroïne, il faut savoir et il faut dire qu'Elle et Lui est très véridique, très rapproché, au moins, de la vérité. Les souvenirs de George Sand étaient très exacts, et elle n'a péché que par omission : elle n'a pas dit toute la vérité ; mais elle n'a rien dit qui ne fût vrai. Voyez la lettre de déclaration de Laurent (Musset). Ce n'est pas celle de Musset ; mais c'en est tout à fait l'esprit et le tour, et quand on a lu la Correspondance on trouve que l'état d'âme de Thérèse est bien exactement celui qui a dû être celui de George Sand sur le reçu de cette lettre : « Thérèse fut profondément affligée de cette lettre. Elle en fut frappée comme d'un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu à celui de Laurent, quelle s imaginait ne pas l'aimer d'amour... 11 n'y avait pas d'ivresse dans le cœur de Thérèse, ou, s'il y en avait, elle y était entrée goutte à goutte, si lentement qu'elle ne s'en apercevait pas et se croyait aussi maîtresse d'elle-même que le premier jour... Pourquoi m'a-t-il trompée? Pourquoi m'a-t-il fait croire qu'il était tranquille auprès de moi?... » etc.

Tout cela est vrai. Lisez la lettre de Musset (n° 8)

antérieure de quinze jours, de huit jours peut-être

— on voudrait avoir les dates, mais on ne les a pas

— à la lettre de déclaration : «... Vous méconnaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot ridicule... ne sortira de mes lèvres. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral et je ne puis le rendre à personne... Mais je puis être, si vous m'en jugez digne, non pas même votre ami, mais une espèce de camarade sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et sans brouilles... »

Donc la page d'Elle et Lui est la vérité même. —De même, plus tard, les scènes de Venise sont beaucoup moins dramatiques et romantiques qu'elles n'ont été dans le réel, mais elles sont exactes. George Sand et Pagello ont persuadé à Musset qu'il fallait s'éloigner et qu'il était beau de s'éloigner en les bénissant, vous vous rappelez, et il y eut une scène grandiose et solennelle tout à fait dans le goût de 1830. Dans l'imagination refroidie, mais dans la mémoire fidèle de George Sand, cela devient ceci : « Si vous aimez Thérèse comme je le crois, dit Laurent à Palmer (Pagello), mon cher ami, faites que Thérèse vous aime. Je ne peux pas en être jaloux, bien au contraire. Comme je l'ai rendue assez malheureuse et que vous serez excellent pour elle, j'en suis certain, vous m'ôterez par là un remords que je ne tiens pas à conserver... Est-ce que je vous offense en parlant ainsi? Telle n'est pas mon intention. J'ai de l'amitié pour vous, de l'estime et même du respect, si vous voulez.. » — Palmer répond : «... Je vous épargne des conseils ou des reproches qui viennent trop

tard. Je vous ai crus faits l'un pour l'autre; je suis persuadé, à présent, que le plus grand bonheur et le seul que vous puissiez vous donner l'un à l'autre, c'est de vous quitter. Quant à mes sentiments personnels pour Thérèse, je ne vous reconnais pas le droit de nf interroger, et quant à ceux queje pourrais parvenir à lui inspirer, c'est, après ce que vous venez de dire, une supposition que vous n'avez plus le droit d'émettre devant moi ; encore moins devant elle. — C'est juste, répondit Laurent, d'unair dégagé, et j'entends fort bien ce que parler veut dire. Je vois que maintenant je serais de trop ici et je crois que je ferai aussi bien de m'en aller pour ne gêner personne. » Il partit en effet pour Florence. — Cette transmission des pouvoirs est beaucoup plus tranquille et protocolaire qu'elle ne fut dans la vérité; mais elle est absolument exacte. Ce n'est pas le compte rendu sténographique ; mais c'est le compte rendu analytique.

La fameuse lettre de la Correspondance, celle que j'ai appelée la lettre inépuisable, celle où George Sand se justifie d'avoir « trompé » Musset ou plutôt prouve qu'elle ne l'a pas trompé puisqu'il y avait eu rupture avec Musset avant la liaison avec Pagello, cette lettre est dans Elle et Lui sous forme de dialogue : Laurent dit : «... Dites, je le veux, la vérité! J'en mourrai, je le sens; mais je ne veux pas être trompé! — Trompé! dit Thérèse,... de quel mot vous servez-vous là? Est-ce que je vous appartiens? Est-ce que, depuis la première nuit que vous avez passée dehors, à Gênes, après m'avoir dit que j'étais votre supplice et votre bourreau, nous n'avons pas

48(S amours d'hommes de lettres

été étrangers l'un à l'autre? Est-ce qu'il n'y a pas de cela quatre mois et plus... Si vous ne comprenez pas le sentiment qui m'a ramenée à votre lit d'agonie et qui m'a retenue jusqu'à ce jour auprès de vous pour achever votre guérison par des soins matériels, c'est que vous n'avez jamais rien compris à mon cœur... »

La seule inexactitude est que George Sand affirme ici qu'entre la rupture avec Musset et la liaison avec Pagello il s'est écoulé quatre mois et plus, tandis que la correspondance prouve que c'est à Venise et quand déjà George Sand connaissait Pagello (je dis connaissait , rien de plus) qu'a eu lieu la rupture entre George Sand et Musset.

La séparation définitive entre Musset et George Sand, à Venise, est rapportée dans Elle et Lui d'une manière très exacte. On sait les allusions que fait Musset dans la Correspondance à cette « dernière semaine », si heureuse, si douce, pleine de tri-pie amitié et de triple confiance. Elle et Lui : « Thérèse n'avait d'autre projet arrêté pour elle-même que d'aller où Laurent n'irait pas [dépouillé d'artifice^; mais en le voyant si fatigué de la crise de la veille, elle dut lui promettre de passer à Florence encore une semaine... Cette semaine fut peut-être la meilleure de Laurent. Généreux, cordial, confiant, sincère, il était entré dans un état d'âme où il ne s'était jamais senti, même durant les premiers huit jours de son union avec Thérèse. La tendresse l'avait vaincu, pénétré, on peut dire envahi. Il ne quittait pas ses deux amis, se promenant avec eux en voiture aux Caséines, aux heures où la foule n'y va pas,

mangeant avec eux, se faisant une joie d'enfant d'aller dîner dans la campagne en donnant le bras à Thérèse alternativement avec Palmer, essayant ses forces en faisant un peu de gymnastique avec celuici... »

Et je vous laisse sourire ; je ne m'occupe en ce moment que de la question d'exactitude .

La première lettre de Musset après son départ de Venise, la lettre de Genève, est figurée à peu près exactement dans Elle et Lui. « Laurent » y demande pardon, y parle de la « maladie morale » dont il a été atteint pendant tout son séjour en Italie : « Ne penses-tu pas, Thérèse, que, marchant vers cette épouvantable maladie physique, dont tu m'as sauvé par miracle, j'ai pu, trois ou quatre mois à l'avance, être sous le coup d'une maladie morale qui m'ôtait la conscience de mes paroles et de mes actions ?... » — Il y parle du gilet neuf et du joli volume. Il ajoute qu'il a suivi une jolie fille. Gela, c'est ajouté. C'est le coup de pouce. Ce n'est pas très grave quand il s'agit de Musset. D'autant qu'il est dit que « Laurent » n'a suivi la jolie fille que quelques minutes et a perdu sa trace par distraction. L'inexactitude, quoique intentionnelle cependant, est très vénielle.

La façon dont, un peu plus tard, George Sand fait parler « Laurent » de « Palmer » est très exacte : « Je suis fier de moi-même à présent. Tous mes anciens amis jugeraient que j'ai été un sot, ou un lâche de ne pas tâcher de tuer mon rival en duel... Mais j'ai pourtant la conduite que tu sais avec autant de résolution que de joie. C'est que je ne suis pas une brute... Parle-moi donc de Palmer et ne

crains pas que j'en souffre... Ce sera ma consolation et ma joie aux heures de spleen. Ce sera ma force aussi... Dis-moi que tu es heureuse... Je me dirai que c'est un peu mon ouvrage. » — C'est parfaitem ent de ce ton que Musset écrivait à George Sand en mai 1834. Le seul tort de George Sand était de prendre cela à la lettre et de parler, en effet, de Pagello à Musset. George Sand a toujours manqué de psychologie.

La fin de Elle et Lui est toute romanesque. Cependant quelque chose qui dans le roman a paru invraisemblable à tous les lecteurs est la vérité même. C'est le changement de caractère de Palmer. Les lecteurs de Elle et Lui ont cru que c'était une des manifestations du défaut presque constant de George Sand : faire changer ses personnages de caractère quand elle a besoin de cela. Mais non, c'est la vérité. Le placide Pagello est, comme on sait, devenu mouton enragé à Paris.

D'autre part, les relations Pagello-Musset avant le départ de Musset pour Baden sont fidèlement rapportées (en résumé)- «... Laurent s'esquiva en voyant que c'était comme un parti pris chez Palmer de le laisser seul avec Thérèse, apparemment pour les surveiller ou les surprendre II rentra chez lui fort triste, en se disant que Thérèse n'était peut-être pas très heureuse et un peu content aussi, malgré lui, de pouvoir se dire que Palmer n'était pas audessus de la nature humaine, comme il se l'était imaginé et comme Thérèse le lui avait dépeint dans ses lettres. »

Nous passons rapidement sur les huit jours qui

suivirent, huit jours qui fire7it, d'heure en heure, tomber plus bas V héroïque roman rêvé plus ou moins fortement par ces trois malheureux amis [ici vérité absolue]. La plus illusionnée avait été Thérèse [?] puisque, après des craintes et des prévisions assez sages, elle s'était résolue à engager sa vie [avec Palmer] et que, quelles que fussent désormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir parole. Palmer l'en dégagea tout à coup, après une série de soupçons plus outrageants par le silence que ne l'avaient été toutes les injures de Laurent.

Elle et Lui est donc très exact en son ensemble. Elle et Lui est historique. Tout ce qui dans Elle et Lui est vérifié par la Correspondance permet de croire que les choses importantes et où l'amourpropre de George Sand n'est pas engagé, qui sont dans Elle et Lui et qui ne sont pas vérifiées par la Correspondance, sont vraies aussi ou à très peu près. Ainsi les scènes de Franchart, les hallucinations de Musset, Musset se voyant lui-même extérieurement, phénomène pathologique très connu du reste et classique. — Comparez d'ailleurs la Nuit de décembre.

En général, sauf le trop beau rôle que George Sand s'y donne trop constamment, on peut donc se fier à Elle et Lui. Ce n'est pas un petit service que nous a rendu ici la publication de la Correspondance.

Lui et Elle est beaucoup moins historique. Il ne l'est presque pas. Lui et Elle, d'abord, n'est pas souvenirs de Musset. Les souvenirs de Musset, et récents, sont plutôt dans la Confession d'un enfant du siècle. — Lui et Elle c'est fécho des rancunes de

Musset confiées à Paul de Musset, et l'écho aussi des rancunes de la famille de Musset, qui avait ses bonnes raisons pour ne pas aimer George Sand (1). Musset, comme on le voit par la Confession d'un enfant du siècle, avait commencé, trop modestement à mon avis, par le remords. Plus tard le ressentiment et la colère étaient venus. Les Nuits sont de 1835-1837. L'apaisement, mêlé encore de quelque rancune, ne devait venir que plus tard encore {Souvenir, 1841).

Le ressentiment et la colère lui étaient venus : d'abord parce qu'il était resté amoureux et qu'il avait violemment aimé, et « qu'on n'a souvent d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'être trop aimés », et que « plus on aime une maîtresse, plus on est près de la haïr » ; ensuite (et ceci est une grande raison pour un homme, encore plus, beaucoup plus que pour une femme), parce qu'il avait cru comprendre que Pagello avait été beaucoup plus aimé que lui, plus sensuellement, plus voluptueusement, en quoi je crois qu'il ne se trompait pas ; enfin (et ceci est une grande raison pour un homme, encore plus, beaucoup plus pour un homme que pour une femme), parce qu'il a fini par s'imaginer, en quoi il ne se trompait peut-être qu'à moitié, qu'à Venise on l'avait berné et qu'il avait été dupe d'une comédie sentimentale, « d'un roman héroïque », comme dit George Sand, qu'on avait joué devant lui et dans

fl) M™6 Lardin de Musset a dit, assure-t-on : « Il [Musset] ne s est pas tué ; mais il a contracté une maladie de cœur dont il est mort jeune. » — C'est la tradition de la famille.

lequel on l'avait fait jouer et où Ton l'avait joué.

Suivons la succession probable de ses sentiments. A Venise il voit dans Pagello un amoureux platonique... presque platonique, qui consolera George Sand du mal que Musset lui a fait, qui la bercera, qui la dorlotera. C'est dans ces idées et sentiments, certainement, qu'il est parti. George Sand l'y a entretenu par toute sa correspondance de Venise. Relisez-la à ce point de vue.

Mais George Sand revenant à Paris avec Pagello, cela est trop significatif pour qu'une terrible jalousie sensuelle ne naisse pas au cœur de Musset. De là la passion même de Musset pour George Sand en 1835 ; c'est une passion faite de jalousie sensuelle. C'est le « Elle ne sera plus qu'à moi, la misérable ! » de Paul Forestier. Que celui qui n'a pas connu cela... De là les questions, les interrogations, les interrogatoires furieux et intolérables, dont George Sand se plaint si fort, sur les relations de George Sand et de Pagello. De là les continuelles scènes de 1835. Il n'y a rien de plus clair.

Et enfin Musset revenant toujours, maladivement, au passé, le reconstituant, avec sa brûlante imagination, conformément à sa rancune, peut-être à faux, mais d'une manière, en tous cas, très vraisemblable pour un jaloux, il se met très fermement dans la tête que George Sand l'a trompé, intégralement trompé, c'est-à-dire qu'elle a été la maîtresse de Pagello avant sa rupture avec Musset, ce qui serait possible, puisqu'il est très vrai que George Sand connaissait Pagello avant cette rupture. Et Musset : 1° est sensuellement jaloux, et de cela il lui est

toujours resté quelque chose ; 2° est l'homme qui croit qu'on Ta berné, et de ceci le tout lui est resté toujours : un homme peut oublier cela, il ne le pardonne jamais.

Or toutes ces rancunes, il les a versées dans ses conversations avec Paul de Musset, et c'est avec les souvenirs de ces conversations, sans compter son ressentiment personnel, que Paul de Musset a fait son livre.

Voilà pourquoi, si l'on en croit la lettre de George Sand à Sainte-Beuve (20 janvier 1861), et je ne la mets pas en doute, Alfred de Musset a dit à Papet : « Il n'y a qu'une chose que j'exige de vous, donnezmoi votre parole d'honneur que jamais vous ne remettrez rien de ces lettres] à mon frère. » Il craignait que Paul de Musset ne tirât trop grand parti, et dans le sens défavorable à George Sand, de ces documents, ou n"en détruisît la partie défavorable à Musset, etc., sachant bien, et ceci est un remords qui lui fait honneur, dans quel état d'âme il avait mis lui-même son frère relativement à tout cela.

Pour tout dire, même ce à quoi je ne crois nullement, il est possible aussi que même la loyauté de Paul de Musset fût suspecte. Sainte-Beuve écrivait à George Sand (lettre inédite jusqu'au 11 juin 1904, communiquée au Figaro par M. Decori, publiée le 11 juin 1904 par ce journal), Sainte-Beuve écrivait à George Sand le 30 janvier 1864 : «... Je connais à fond «l'adversaire», celui qui veut paraître jouer le beau rôle, et je sais ce que le frère en disait in extremis ... » — Cela peut signifier le plus grand

mal de Paul de Musset, être pris pour une accusation terrible ; mais Sainte-Beuve est un ami de George Sand ; il est irrité de la publication de Lui et Elle ; il veut consoler George Sand un peu effarée ; son expression dépasse peut-être sa pensée ; — et enfin cela peut vouloir dire seulement : « Musset a dit que Paul de Musset avait trop de haine pour George Sand. » Je ne suis pas disposé à tenir très grand compte de cette lettre, tout au moins insuffisamment explicite, de Sainte-Beuve.

Quoi qu'il en soit, Lui et Elle est surtout l'écho des rancunes d'Alfred de Musset versées pendant vingt ans dans le cœur de Paul. Examinons ce livre à ce point de vue. — Paul de Musset semble n'avoir rien su de Fontainebleau, de Franchart. Il n'en dit que ceci, qui semble bien faux; car quinze jours à la campagne sans querelle... ! Enfin il en dit ceci : « Nos amoureux avaient le dessein de passer une semaine à Moret. Ils y restèrent plus de quinze jours, sans qu'il s'élevât entre eux aucun nuage... sans une seconde d'ennui ou de lassitude d'être ensemble... La pluie et les premiers froids eurent seuls le pouvoir de les faire déloger. » — Il est probable que Musset, qui, du reste comptait Franchart au nombre de ses bons souvenirs [Correspondance — Souvenir), n'en a pas dit un mot, si ce n'est de satisfaction, et sans insister, à Paul de Musset.

Paul de Musset indique qu'en Italie il y eut des discussions littéraires entre George Sand et Musset et mépris exprimé par Musset à George Sand comme auteur. Très vraisemblable ; mais pas un mot relatif

à cela dans la Correspondance (ni, du reste, dans Elle et Lui). Pour ne rien omettre, rappelons-nous cependant que George Sand écrit quelque part dans la Correspondance : « Tu me traitais de bête ».

Il y a dans Lui et Elle mention d'infidélités légères ou au moins apparentes, de George Sand à Musset, avant Venise. Rien là-dessus, absolument rien dans la Correspondance. Il est probable que, son imagination travaillant, Musset aurait dit à son frère : « Et même avant Pagello... A Florence... Un certain jeune homme qu'elle disait fils de son bijoutier. » Il est possible ; mais rien de cela dans la Correspo7idance.

Pour l'histoire de Venise, on sait assez que Elle et Lui et Lui et Elle sont en complet désaccord. Lui et Elle est en désaccord aussi avec la Correspondance. Dans la Correspondance Pagello intervient dès la maladie de George Sand, antérieure à celle de Musset. Dans Lui et Elle il intervient au commencement de la maladie de Musset et devient tout de suite l'amant de George Sand. Musset aura raconté les choses ainsi à Paul de Musset, n'ayant t'ait attention à Pagello que quand il a été malade lui-même ; ou Paul aura raconté les choses ainsi pour les rendre plus dramatiques ; ou parce qu'il se les rappelait de la sorte. Ne jamais oublier que Lui et Elle, comme Elle et Lui, sont des souvenirs lointains et qu'il n'y a que la Correspondance qui compte.

Deux épisodes semblent complètement inventés par Musset, l'épisode du verre et l'épisode de la lettre — Musset étant malade, alité, et George Sand et Pagello ayant soupe dans sa chambre, hors de la

portée de son regard, eux sortis, Musset se serait soulevé sur son lit et aurait vu qu'il n'y avait qu'un verre sur la table où ils avaient soupe. — Une lettre griffonnée par George Sand et où il était question de « folie » aurait épouvanté Musset, lui aurait fait croire que Pagello et George Sand voulaient le faire enfermer. Musset a couru après la lettre déchirée et jetée par la fenêtre. George Sand aussi. Le vent l'avait emportée ; elle ne se retrouva jamais... etc.

Ces deux épisodes sont, sans doute, exagérés, tournés au roman tragique ; mais il faut bien savoir qu ils ne sont pas, complètement au moins, de l'invention de Paul de Musset. Ils semblent avoir tous deux un fondement vrai.

Du verre, la Correspondance ne dit absolument rien ; mais il y est fait une aJlusion très claire, plus qu'une allusion, dans la Confession d'un enfant du siècle, ce qu'on n'a pas remarqué, je m'en souviens, même en 1860. Or, ceci est très important.

Voici le passage de la Confession d'un enfant du siècle : « Un soir que Smith avait dîné avec nous, je m'étais retiré de bonne heure et je les avais laissés ensemble. Comme je fermais ma porte j'entends Brigitte demander du thé. Le lendemain, en entrant dans sa chambre, je m'approchai par hasard de la table et, à côté de la théière, je ne vis qu'une seule tasse. Personne n'était entré avant moi et par conséquent le domestique n'avait rien emporté de ce qu'on avait servi la veille. Je cherchai autour de moi sur les meubles si je voyais une seconde tasse et je m'assurai qu'il n'y en avait pas. « Est-ce que Smith est rentré tard ? demandai-je à Brigitte. — Il est

A.MOCRS 32

resté jusqu'à minuit. — Vous êtes-vous couchée seule ou avez-vous appelé quelqu'un pour vous mettre au lit? — Je me suis couchée seule. Tout le monde dormait dans la maison. » Je cherchais toujours. Les mains me tremblaient... Je tenais cependant la tasse et j'allais et venais par la chambre. Je ne pus m'empêcher d'éclater de rire et je la lançai sur le carreau. Elle s'y brisa en mille pièces, que j'écrasai à coups de talon. »

L'épisode du verre semble donc avoir un fond de vérité.

L'épisode de la lettre aussi. Cet épisode devient dans Lut et Elle tout un roman sinistre où George Sand menace formellement et par paroles Musset de le faire enfermer sur certificat de Pagello. Tout cela est imaginaire. Mais il y a eu une histoire de lettre : et on a la lettre ; elle ne s'est pas perdue. Voici à quoi se réduit l'histoire de la lettre :

Musset a été très malade la nuit précédente. Au matin George Sand écrit au crayon en italien, sur le premier chiffon venu, les mots suivants : « Il a été très malade cette nuit, le pauvre. Il croyait voir des fantômes autour de son lit et il criait toujours : <( Je suis fou, je deviens fou » (ces trois derniers mots en français dans le texte) Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la gondole, hier. S'il n'était qu'ivre... »

Ce billet était très vraisemblablement écrit afin de « renseigner le médecin, en dehors du malade, pour ne pas alarmer celui-ci », comme dit M. Decori dans une note. Musset fit un mouvement et George

Sand mit le billet dans sa poche. Il" s'aperçut de ce geste et demanda à voir le billet. Elle s'y refusa, en quoi elle eut le plus grand tort, alarmant ainsi le malade beaucoup plus que n'eût fait le billet montré et lu. « Elle ne le lui montra que beaucoup plus tard », dit M. Decori. Quand ? Sans doute pendant les secondes amours de Paris, en 1834-1835.

On voit ici très nettement la genèse des imaginations de Musset, des conversations de Musset avec son frère et enfin de Lui et Elle, qui est le résultat de tout cela. Musset a eu à Venise des soupçons étranges sur ce billet qu'on refusait de lui faire voir. Il y a eu une scène. Revenu à Paris, il y songe encore, et fortement, puisqu'il écrit dans sa lettre du 30 avril (1834j : «...Je me souviens bien de cette nuit de la lettre. Mais, dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi me trompais-tu ? Me disais-tu que tu m'aimais? N'étais-je pas averti? Avais-je aucun droit ? » Cela veut dire qu'au 30 avril 1834 il n'a pas encore vu la lettre, et la considère comme une lettre de confidence amoureuse à Pagello : « Quand tous mes soupçons seraient vrais [quand tu aurais été la maîtresse de Pagello , en quoi me trompais-tu ? Tu m'avais averti. Tu avais rompu avec moi. Je n avais aucun droit ». Rien jusqu'à présent de l'idée d'une machination tendant à le faire enfermer.

Plus tard, je suppose en décembre 1834, George Sand lui montre la lettre. Sur cette lettre où il est question de folie, son imagination travaille ; et plus tard encore, quand il a rompu avec George Sand, il dit à son frère : « Et même, je crois bien qu'ils ont

voulu me faire passer pour fou. Il y a une lettre qu'elle ne voulait pas me montrer, que j'ai vue plus tard, où il était question de cela » Sur quoi, vingt ans plus tard encore, Paul de Musset écrit toute la scène de violences, de menaces, de lettre cachée, jetée, cherchée, perdue, que vous pouvez lire dans Lui et Elle.

Voilà la genèse de Lui et Elle. Plus j'y songe, plus je considère Lui et Elle comme l'écho des conversations d'Alfred de Musset irrité avec son frère, qui ne cherchait pas précisément à le calmer.

Il n'y a qu'un mensonge pur et simple, à mon avis, dans Lui et Elle. Ce sont les lettres attribuées à George Sand, les lettres de « William Gaze ». Elles sont adroitement faites, mais elles sont évidemment fabriquées. Elles sont d'un style brusque, coupé, saccadé, qui est le contraire même du style de George Sand, même très émue. Et d autre part, sans être d'un très grand mérite littéraire, elles sont d'une allure, d'un style « à la Religieuse portugaise », qu'il me semble difficile que Paul de Musset ait attrapé. Elles seraient d'Alfred de Musset lui-même, en un jour de bonne humeur féroce, s'amusant à parodier la manière de George Sand et la sienne propre, comme il faisait la caricature de George Sand et la sienne propre, que cela ne m'étonnerait pas extrêmement. Je reconnais que l'hypothèse est un peu extravagante. «. C'est une vision », comme dit Mme de Sévigné. Enfin ces lettres agacent ma curiosité.

Le mensonge de Paul de Musset consiste à dire que ce sont bien des lettres de « William Caze » non

rendues à elle et retrouvées dans un tiroir. Il est constant que Musset a remis à Papet toutes les lettres qu'il avait reçues de George Sand. George Sand le fait clairemententendre dans salettre à Sainte-Beuve du 20 janvier 1867. Et elle le dit nettement dans sa lettre testamentaire à M. Aucante du 10 mars 1864 : « Vous connaissez toutes les lettres qui m'ont été écrites par Alfred de Musset et toutes celles qu'il a reçues de moi. »

Sauf cela, il faut considérer Lui et Elle comme la façon dont Alfred de Musset, vers 1840, se figurait ses anciennes relations avec George Sand.

Résumons. George Sand et Musset ont tenu tous deux à ce que cette Correspondance fût conservée . «... On s'offrit de tout brûler, mais on ne pouvait s'y résoudre ; on sentait qu'on avait là une grosse part de son âme... » (George Sand à Sainte- Beuve) ; George Sand a tenu particulièrement à ce que cette Correspondance fût publiée. Ils ont eu tort tous les deux. Cette correspondance leur fait plus de tort que de bien à l'un et à l'autre. « N'écrivez jamais, ou brûlez toujours », c'est mon conseil aux amoureux. — Pour l'histoire littéraire, la publication de cette Correspondance est très utile, parce qu'elle jette des lumières toutes nouvelles et assez vives sur les plus importants des ouvrages de Musset et sur quelques-uns des ouvrages de George Sand.

Page 1