PASCAL
Le judicieux livre de M. Gazier : Mélanges de littérature et dliistoire, contenant un article très documenté sur Pascal et M^^" de Roannez, a ramené les esprits à ce fameux « roman de Pascal », dont lauteur fut, en 1844, M. Faugère, que Victor Cousin adopta un instant, puis rejeta, et qui consisteen ceci : Pascal, au cours de sa « vie mondaine » (1651-1654) fréquenta beaucoup le jeune duc de Roannez ; il connut sa sœur, M^eCharlotteGouffier de Roannez ;
(1) A. Gazier : Mélanges de littérature et d'histoire. Faugère: Pensées de Pascal, Introduction. ^ Léon Brunschvicg : Opuscules et Pensées de Pascal, édition (excellente avec coninientaire continu (excellent aussi). — Pascal et Mlle de Roannez. par Charles Adam, article de la Revue Bourguignonne d'enseignemnt supérieur, t !"■■, n" 3. — Pascal et Mlle de Roannez, par J. Calvet, article de la Revue du Clergé français, 15 juin 1901.
il en fut amoureux ; il songea à l'épouser : il dut y renoncer à cause de la dilîérence des rangs ; il écrivit à ce propos le Discours sur les Passions de l'amour, où l'on trouve le regret cuisant d'une déception amoureuse et le désespoir de n'avoir pas pu s'élever jusqu'à une femme aimée ; ramené à l'Église, il voulut au moins que M"'' de Roannez n'épousât personne; il voulut n avoir d'autre rival que Dieu ; il la poussa de toutes ses forces vers la vie religieuse et la jeta dans Port-Royal, «donnant », comme disait M. Faugère avec la naïveté la plus bouffonne que j'aie jamais rencontrée, « donnant ce spectacle sévère et touchant d'un chrétien revenu de toutes ses illusions et disputant au monde, pour la donner à Dieu, une personne qui ne pouvait pas être à lui. »
Ce roman a été fortement battu en ruine par M. Gazier, et, sur la lecture de son article, j'ai pris dans un journal de vulgarisation littéraire, les Annales jiolitiques et littéraires, les six ce positions » suivantes : 1° le Discours sur les Passions de l'amour est de Pascal ; — 2° le Discours sur les Passions de V amour n'est point, comme le croit M. Gazier, une gageure et un jeu d'esprit, mais prouve que Pascal a été amoureux et très vivement ; — 3° quand même le Discours sur les Passions de l'amour ne serait pas de Pascal, beaucoup de textes, dans les Pensées mêmes, sont pour moi d'un homme qui a connu l'amour ; — 4° rien ne prouve que Pascal ait été amoureux de M"^ de Roannez ; — 5° il n'a évidemment jamais pu songer à l'épouser; — 6° M"^ de Roannez sest jetée très spontanément dans la vie religieuse et sans aucune suggestion extérieure. — Conclusions : Pascal
a été amoureux ; mais de qui ? Ton n'en sait rien.
Je viens de réfléchira loisir sur cette question, et je maintiens toutes mes positions, excepté la sixième que je ne retiens qu'à moitié ou aux deux tiers, si vous voulez ; mais enfin non pas tout à fait entière. Causons tranquillement sur ces six affaires.
Le Discours sur les Passions de l'amour est de Pascal. Je serai bref sur ce point, la contestation étant faible et les contestants, pour ainsi parler, n'existaniplus. LeDiscours surles PassionsdeVamour a été trouvé par Victor Cousin dans un manuscrit provenant du fonds de labbaye Saint-Germain-des- Prés. Ce manuscrit contient les pièces suivantes : Système de M. Nicole sur la grâce. — Si la dispute sur la grâce universellen'est qu'unedispute denom. — Discours SUR LES Passions de lamour, deM. Pascal.— LeltredeM. de Saint-Evremond sur la dévotion feinte. — Introduction à la chaire. — Dans le corps du manuscrit, quand on arrive au Discours sur les Passions de V amour, on lit au-dessous du titre de cet ouvrage : « on l'attribue à M. Pascal ». Mais remarquons que ce recueil est sans aucun doute un recueil fait par les jansénistes ; dès lors, comme le dit très pertinemment Ernest Havet : « l'expression du doute, de la part des amis de Pascal, équivaut à un aveu. Qui donc, parmi les personnes attachées à Port-Royal
OU à la famille Périer et qui conservaient les traditions de la petite église, qui donc se fût avisé de dire ou de laisser croire qu'un discours sur Vamour fût de Pascal, s'il y avait eu moyen de dire le contraire? » Et, comme le dit avec plus de force encore M. Brunschvicg, « quel est le janséniste qui se serait soucié de le recopier et de le conserver, ou qui se serait amusé à faire un pastiche de Pascal sur cette matière de l'amour ? »
D'autre part, on sait assez qu'un grand nombre de Pensées du Discours sur les Passions de l'amour se retrouvent littéralement dans les Pensées de Pascal {Esprit géométrique et esprit de finesse) :
« L'homme est né pour penser » — « Travaillons donc à bien penser ; c'est le principe de toute morale. »
« Chacun a l'original de la beauté dont il cherche la copie dans le grand monde ». — « 11 y a un certain modèle d'agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature, faible ou forte, telle qu'elle est et la chose qui nous plaît... » ; « Nous avons une source d amour-propre qui nous représente à nous-mêmes comme pouvant remplir plusieurs places au dehors ; c'est ce qui est cause que nous sommes bien aises d'être aimés... » — « Sa violence [de lamour représenté au théâtre] plaît à notre amour-propre qui forme aussitôt un désir de former les mêmes effets que l'on voit si bien représentés... », etc., etc.
Mais cela même, ces conformités trop étroites et presque littérales pourraient bien faire croire que le Discours sur les Passions de lamour est une imitation
lie Pascal, imitation agréablement parsemée de pla- -iats. Alors c'est à la ressemblance générale de l'esjirit, du ton et du style qu'il faut recourir et qu'il taut se fier. Il faut lire trente pages des Pensées, puis le Discours sur les Passions de l'amour, et je serais bien étonné qu'on ne fût pas persuadé que Pensées et Discours sont du même auteur. Ce sont surtout les passages du. Discours qui n'ont point, comme idées, leurs analogues dans les Pensées, ce sont ceux-là qui, quoique très différents de fond, étant écrits, non seulement avec le même génie, mais avec le même tour d'esprit, subtil, vigoureux et profond, prouvent que les Pensées et le Discours sont partis de la même main.
Faites l'expérience encore, de cette autre façon. Eliminez duDiscoui^s tous les passages qui rappellent les Pensées aux hommes qui sont familiers avec cet ouvrage. Cette élimination faite, lisez tout le reste du Discours ; puis trente ou quarante pages des Pensées. Si vous n'êtes pas absolument persuadés que vous entendez le même son de voix et que vous êtes chez la même personne, je serai l'homme le plus étonné du monde. Mais tout ceci est pour mémoire. Je répète que personne, à ma connaissance, ne conteste actuellement que le Discours sur les Passions de l'amour soit de Biaise Pascal.
Le Discours sur les Passions de l'amour n'est pas un jeu d'esprit et une gageure ; il prouve que Pascal
a été amoureux et très vivement ; il a un accent parfaitement personnel ; il est tantôt une dissertation, tantôt une véritable confidence.
Ce qui, de cet ouvrage, est dissertation, à mon avis, c'est : i° le commencement, de : « l'homme est né pour penser » à : « Qu'une vie est heureuse... ». Théorie du divertissement ; théorie de la vie partagée entre l'amour et l'ambition.
2° De : « Il y a deux sortes d'esprit » à « l'homme seul est quelque chose d'imparfait ». Théorie de l'esprit géométrique et de l'esprit de finesse ; théorie du goût considéré comme chose toute personnelle et toute subjective ; théorie de l'amourconsidéré comme une forme ou une extension de l'amour-propre ; théorie de l'influence de la coutume sur le goût et même sur la passion.
3° De : « Nesemble-t-il pas qu'autant de fois qu'une femme » à : « L'attachement à une même pensée ». Théorie très subtile et cette fois vraiment jeu d'esprit, écho de conversations de salon, où je confesse que je n'entends pas grand'chose.
4° De : « L'on a ôté mal à propos le nom de raison à l'amour » à : « Quand on est loin de ce que l'on aime... ». Théorie de l'amour considéré comme une forme de la raison ; théorie de l'amour considéré comme naturellement associé à une vie agitée; théorie de l'agréable considéré en ses différences d'avec le beau ; théorie de l'amour selon les climats ; théorie de la simulation en amour considérée comme un commencement d'amour vrai.
Voilà ce qui, à mes yeux, est dissertation parfaitement théorique et impersonnelle (sauf, peut-être,
quelques incises, très courtes), dans le Discours sur les Passionsde l'amour ; et cela fait matériellement à peu près la moitié de l'ouvrage.
Je considère l'autre moitié comme une confidence, volontaire ou involontaire, et plutôt ceci que cela, bien entendu ; mais comme une confidence continue. Ce n'est qu'à cette partie que je m'attacherai aujourd'hui.
1° Et d'abord Pascal dit ; je, une fois, une seule fois ; mais pour qui connaît la discrétion des auteurs du XVII'' siècle, et leur horreur justement pour la littérature confidentielle et l'opinion précisément de Pascal sur le « moi haïssable », ce Je, déjà, est extrêmement significatif. Il dit : « Qu'une vie est heureuse quand elle commence par l'amour et qu'elle finit par l'ambition ! Si j'avais à en choisir une, je prendrais celle-là. Tant que Ton a du feu, l'on est aimable ; mais ce feu s'éteint; il se perd : alors que la place est belle et grande pour l'ambition ! La vie tumultueuse est agréable aux grands esprits ; mais ceux qui sont médiocres n'y ont aucun plaisir ; ils sont machines partout. C'est pourquoi l'amour et l'ambition commençant et finissant la vie, on est dans l'état le plus heureux dont la nature humaine est capable. »
Il est difficile de voir ici une gageure ou un jeu d'esprit ou même une théorie. C'est évidemment quelquun qui parle et de l'abondance de son cœur. C'est le Pascal de « la vie mondaine », cest le Pascal de 1651-1654 qui parle ici et sans réticences. Pascal, avec son habitude de tout mettre en système, met, vers 1652, la vie qu'il mène en idée générale. Il est
amoureux et il songe à l'avenir, et il voit une belle vie dans celle qu'il commence à mener : amour ; — dans celle qu'il compte mener plus tard : ambition (scientifique, sans doute, autre peut-être); —et, par généralisation et synthèse, dans la vie passionnelle, avec passions différentes selon les différents âges. Rien ne me semble plus personnel que ce passage-ci. 2° « A mesure que l'on a plus d'esprit les passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu'elles soient occasionnées par le corps [souvenir de Descartes : le Discours sur les Passio7is de l'amour en est tout plein], il est visible qu'elles ne sont plus que l'esprit même... Dans une grande âme tout est grand».
Il n'est pas certain que ceci soit confidentiel. L'observation peut suggérer cette pensée, certainement. Cependant cela a bien l'air de l'expression d'une réflexion sur soi-même. C'est le mot d'un homme qui s'est demandé si l'amour n'est point une faiblesse et qui, par une suggestion très naturelle de l'amour-propre, s'est répondu : une mince passion est une faiblesse ; mais une grande passion est signe d'un grand esprit. Cela sent l'amoureux qui cherche des raisons philosophiques de s'excuser devant lui-même. La suite, trois lignes plus bas, après une sorte de parenthèse, est tout à fait du même air : « La netteté d'esprit [voyez-vous l'homme qui se sent géomètre !] cause aussi la netteté de la passion ; c'est pourquoi un esprit grand et net [on ne pense généralement cela que du sien] aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime. »
3° [Je remonte à cette sorte de parenthèse que je signalais tout à l'heure]. « L'on demande s'il faut aimer. Cela ne se doit pas demander ; on le doit sentir. L'on ne délibère pas là-dessus ; l'on y est porté et l'on a le plaisir de se tromper quand on consulte. »
Personnel, très vraisemblablement. Cela peut être une moquerie à l'égard d'un autre; mais cela me parait plutôt être une moquerie à légard de soimême. Le ton y est. Je ne contesterai point très fort, cependant, sur ce passage, si l'on veut me l'arracher.
4° « L'homme seul est quelque chose d'imparfait ; il faut qu'il trouve un second pour être heureux. Il le cherche bien souvent dans l'égalité de condition, à cause que la liberté et que l'occasion de se manifester s'y rencontrent plus aisément. Néanmoins l'on va quelquefois bien au-dessus et l'on sent le feu s'agrandir, quoiqu'on n'ose pas le dire à celle qui l'a causé. »
Il est bien difficile de ne pas voir là une confession très précise. Si Pascal n'avait voulu que tenir une « gageure » et se livrer à un « jeu d'esprit » sur ce propos des passions de l'amour ; si même il n'avait songé qu'à faire un traité sur l'amour, il n'aurait parlé que de généralités, et il ne se serait pas avisé de toucher ce cas tout particulier de l'homme aimant au-dessus de sa condition ; et il n'aurait pas songé à remarquer que dans ce cas le feu s'agrandit ; et il n'aurait pas pensé à peindre le supplice de celui qui n'ose pas le dire à celle qu'il aime. Tout cela sent terriblement le souvenir personnel, sinon la sensation personnelle actuelle. Tout cela a singulièrement
l'aird'une analyse d'état d'àme faite au moment même où l'auteur est dans cet état.
5° La suite confirme : « Une haute amitié remplit bien mieux qu'une commune et égale le cœur de l'homme ; les petites choses flottent dans sa capacité ; il n'y a que les grandes qui s'y arrêtent et y demeurent. »
Est-ce que cela n'est pas le son de voix de l'homme qui aime au-dessus de lui et qui en souffre, il est vrai, mais qui en est fier? Et même n'est-il pas au moins raisonnable de dire que cette idée est une de celles qu'il faut avoir senties pour les avoir conçues et qu'il faut avoir eues dans le cœur pour les avoir dans l'esprit?
0° Encore ceci : « Quand on aime une dame sans égalité de condition, l'ambition peut accompagner le commencement de l'amour ; mais en peu de temps i 1 devient le maître. C'est un tyran qui ne souffre point de compagnon; il veut être seul; il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent. »
Est-ce assez le cas particulier ? Ce mélange d'ambition et d'amour, il est dans Corneille, constamment ; il est signalé dans Saint-Evremond ; il est du temps; mais de s'apercevoir et de reconnaître que ce mélange, si l'on aime fort, ne dure qu'un temps, que l'ambition recule et s'éclipse, qu'elle ploie, obéit et disparaît; il faut bien que ce soit une observation faite sur soi-même, puisque, très probablement, faite sur un autre, elle serait fausse, ou pour parler mieux, puisque sur un autre, très probablement, elle n'aurait pas pu être faite.
7° Voici, tout près, une observation qui a d'abord
l'air d'être absolument générale, et puis elle se rapproche peu à peu de la confidence et de la réflexion personnelle, jusqu'à paraître une demipage de mémoires ou de journal, et c'est bien là une démarche qui trahit précisément la confidence tout enveloppée de pudeur et involontaire. On croit d'abord exposer une théorie, on arrive insensiblement et sans le vouloir à peindre un de ses sentiments ; on croit d'abord exprimer une idée, on arrive insensiblement à se décrire. Cela arrive sans cesse dans les conversations où il est question de sentiments et même dans toute espèce de conversations. C'est ce qu'il me semble qui est arrivé à Pascal dans le passage que je vais transcrire. Suivez cela : « Quand un homme est délicat en quelque endroit de son esprit, il l'est en amour. Car, comme il doit être ébranlé par quelque objet qui est hors de lui, s'il y a quelque chose qui répugne à ses idées, il s'en aperçoit et il le fuit. La règle de cette délicatesse dépend dune raison pure, noble et sublime. Ainsi l'on peut se croire délicat, sans qu'on le soit effectivement, et les autres ont le droit de nous condamner ; au lieu que, pour la beauté, chacun a sa règle souveraine et indépendante de celle des autres. Néanmoins... il faut demeurer d'accord que, quand on souhaite d'être délicat, l'on n'est pas loin de l'être absolument.... » — Voilà qui est de pure dissertation, voilà qui semble être aussi impersonnel que possible. Mais, tout de suite après : « Les femmes aiment apercevoir cette délicatesse dans les hommes, et c'est, ce me semble, l'endroit le plus tendre pour les gagner.
L'on est aise de voir que mille autres sont méprisables et qu'il n'y a que nous d'estimables. » Ce qui veut dire, je crois : « La femme aimée est bien aise de voir qu'elle Test uniquement, et qu'on n'estime qu'elle et qu'on méprise toutes les autres. » C'est presque certainement le propos de quelqu'un qui a aimé une seule femme, pour qui toutes les autres étaient comme si elles n'étaient point, et qui s'est aperçu avec bonheur que cette femme ne laissait pas de s'apercevoir de cela avec plaisir.
8° Nous avançons dans la lecture du Discours sur les Passions de V amour, et nous pouvons remarquer qu'à mesure que nous avançons les passages qui nous apparaissent comme ayant couleur de confidence personnelle deviennent plus nombreux, et plus longs, presque continus. Ceci encore est un signe et, à mon avis, très important. Voici quatre pages où il me semble que, presque sans diversion, Pascal parle de lui. « L'attachement à une même pensée fatigue et ruine l'esprit de l'homme. C'est pourquoi, pour la solidité du plaisir de l'amour, il faut, quelquefois, ne pas savoir que l'on aime ; et ce n'est pas commettre une infidélité ; car l'on n'en aime pas d'autre ; c'est reprendre des forces pour mieux aimer. Cela se fait sans que Ton y pense ; l'esprit s'y porte de soi-même ; la nature le veut, elle le commande. Il faut pourtant avouer que c'est une misérable suite de la nature humaine, et que Ton serait plus heureux si l'on n'était pas obligé de changer de pensée ; mais il n'y a pas de remède. »
— « C'est reprendre des forces pour mieux
aimer » ; « cela se fait sans qu'on y pense » ; « mais cela est bien misérable ». Oh ! que ces mots-là sont d'un homme qui a aimé et qui s'est observé lui-même, et non pas un autre, et qui s'est irrité contre lui-même de ce quil n'aimait pas autant ni aussi constamment quil aurait voulu !
9* « Le plaisir d'aimer sans oser le dire a ses peines ; mais aussi il a ses douceurs. Dans quel transport n'est-on point de former toutes ses actions dans la vue de plaire aune personne que l'on estime infiniment ! L'on s'étudie tous les jours pour trouver le moyen de se découvrir et l'on y emploie autant de temps que si l'on devait entretenir celle qu'on aime Les yeux s'allument et s'éteignent dans le même moment, et quoique l'on ne voie pas manifestement que celle qui cause tant de discorde y prenne garde, l'on a néanmoins la satisfaction de sentir tous ces mouvements pour une personne qui le mérite si bien. L'on voudrait avoir cent langues pour le faire connaître ; car, comme l'on ne peut pas se servir de la parole, l'on est obligé de se réduire à l'éloquence d'action. » — Voyons ! Devant qui Pascal a-t-il bien pu se poster pour observer un homme timide et tout intérieur, qui n'ose pas se déclarer, qui forme toutes ses actions dans le dessein de plaire à une personne, qui étudie les discours qu'il sait qu'il ne lui tiendra point, dont les yeux s'éteignent et s'allument dans le même moment... Devant qui voulez-vous bien que Pascal se soit posté pour étudier cet homme-là, si ce n'est devant lui-même '.'
10° Il continue, il creuse, il scrute plus profondé-
ment. Il fait l'histoire d'une évolution complète d'une passion amoureuse : « Jusque-là on a toujours de la joie et l'on est dans une assez grande occupation. Ainsi l'on est heureux ; car le secret d'entretenir toujours une passion, c'est de ne pas laisser naître aucun vide dans l'esprit, en l'obligeant de s'appliquer sans cesse à ce qui le touche si agréablement. Mais quand il est dans l'état que je viens de décrire, il n'y peut pas durer longtemps, à cause qu'étant seul acteur dans une passion où il en faut nécessairement deux, il est difficile qu'il n'éprouve pas bientôt tous les mouvements dont il est agité. Après avoir fait ce chemin, cette plénitude quelquefois diminue, et ne recevant point de secours du côté de la source, l'on décline misérablement, et les passions ennemies se saisissent d'un cœur qu'elles déchirent en mille morceaux. Néanmoins un rayon d'espérance, si bas que l'on soit, relève aussi haut qu'on était auparavant. C'est quelquefois un jeu auquel les dames se plaisent ; mais quelquefois, en faisant semblant d'avoir compassion, elles l'ont tout de bon. Que l'on est heureux quand cela arrive ! »
Croyez-vous qu'une description si minutieuse des oscillations d'un cœur amoureux qui s'épuise à aimer seul et qui reprend vigueur et essor, sitôt qu'à tort ou à raison il se reprend à espérer, puisse avoir été faite autrement qu'en se regardant soi-même, et croyez-vous qu'une exclamation, qu'un cri comme celui-ci : « qu'on est heureux quand cela arrive ! » (nous en trouverons ailleurs un autre tout semblable) soit une simple notation algébrique? Cela ne me fait pas du tout cet effet. — Poursuivons :
11° « Quand deux personnes sont du même sentiment, ils ne devinent point, ou du moins il y en a une qui devine ce que veut dire l'autre, sans que cet autre lentende ou qu'il ose l'entendre. »
Ici ne voyez-vous pas le philosophe et l'amoureux parler ensemble, et de telle sorte qu'ils se contredisent et entremêlent leurs contradictions : « L'amoureux : Deux personnes s'aiment et ne se devinent point. — Le Philosophe : Ils se devinent parfaitement : quand on est du même sentiment, il ne se peut pas qu'on ne se devine. — L'amoureux : Oui, ils se devinent, sans doute ; mais il y en a une qui devine et l'autre qui ne se sent pas deviné. — Le Philosophe : Il se sent très bien deviné s'il a de l'esprit. — L'amoureux : Oui, peutêtre, mais il n'ose pas croire qu'il est deviné. » — Poursuivons :
12° « Quand nous aimons, nous nous sentons tout autres que nous étions auparavant. Ainsi, nous nous imaginons que tout le monde s'en aperçoit : cependant il n'y a rien de si faux. Mais parce que la raison a sa vue bornée par la passion, l'on ne peut sassurer [se rassurer^ et l'on est toujours dans la défiance. Quand on aime, on s'imagine que l'on découvrirait la passion dun autre. Aussi, on a peur. »
Est-ce qu'il ne vous semble pas qu'ici non seulement Pascal dit je à chaque ligne ; mais qu'il vit devant nous et qu'on le voit dans toute sa délicate timidité et dans toute son inquiétude? — Poursuivons :
13° « Il y a de certains esprits à qui il faut don-
ner longtemps des espérances, et ce sont les délicats. Il yen a d'autres qui ne peuvent pas résister longtemps aux difficultés, et ce sont les plus grossiers. Les premiers aiment plus longtemps et avec plus d'agrément ; les autres aiment plus vite, avec plus de liberté et finissent bientôt. »
Comparaison que Pascal fait de lui-même avec les mondains relativement grossiers avec lesquels il vit, les Méré, les Miton, etc. Ne trouvez-vous pas ?
14° « Le premier effet de l'amour c'est d'inspirer un grand respect : on a de la vénération pour ce que l'on aime. Il est bien juste; on ne reconnaît rien au monde de grand comme cela. »
Amour cornélien. Pourrait à la rigueur n'avoir pas été ressenti par celui qui l'analyse. Il est, cependant, plus vraisemblable que celui qui donne si bien la raison du respect amoureux ait vu de très près en quoi il consiste.
15° « Les auteurs ne nous peuvent pas bien dire les mouvements de l'amour de leurs héros : il faudrait qu'ils fussent héros eux-mêmes. »
Si Pascal avait voulu nous dire formellement : « Dans cet écrit je parle de moi », il ne l'aurait pas dit d'autre sorte. Il vient de s'apercevoir qu'il analyse l'amour et un certain amour et qu'il en décrit les mouvements avec une précision qu'il n'a trouvée dans aucun auteur, et il se dit : « Ce n'est pas merveille. Il aurait fallu qu'ils fussent auteurs et héros. Moi, je suis précisément le héros de mon livre. »
16" « L'égarement à aimer en divers endroits est aussi monstrueux que l'injustice dans l'esprit. »
Mot d'un amoureux qui ne saurait aimer qu'une personne. Le mot monstrueux (seul, du reste, dans toute la phrase) trahit le sentiment personnel, à cause de sa violence. Un simple moraliste aurait dit tout simplement : « Lïnconstauce est l'injustice du cœur, »
17° Voici qui nous fait rentrer dans le pur et simple portrait de Pascal par lui-même : « En amour, un silence vaut mieux qu'un langage. Il est bon d'être interdit ; il y a une éloquence du silence qui pénètre plus que la langue ne saurait faire. Qu'un amant persuade bien sa maîtresse quand il est interdit et que, du reste, il a de l'esprit ! Quelque vivacité que l'on ait, il est bon, dans certaines circonstances, qu'elle s'éteigne. Tout cela se passe sans règle et sans réflexion, et, quand l'esprit le fait, il n'y songeait pas auparavant. C'est par nécessité que cela arrive. »
Encore une fois, Pascal ne s'est jamais déclaré ; quelquefois il s'est cru deviné; et il n'a jamais osé s'avouer à lui-même qu'il croyait être compris.
18° « L'on adore souvent ce qui ne doit pas être adoré, et l'on ne laisse pas de lui garder une fidélité inviolable, quoiqu'il n'en sache rien. Mais il faut que l'amour soit bien fin et bien pur. »
— Semble écrit dans un de ces moments où Pascal ne se croyait pas compris et n'en avait pas moins une fidélité qu'il admirait et dans laquelle il reconnaissait la finesse et la pureté de ses sentiments. Plus vraisemblable, soit dit sans épigramme, quand on songe à soi que quand on songe à un autre.
19° « Je suis de l'avis de celui qui disait que dans
l'amour on oubliait sa fortune, ses parents et ses amis: les grandes amitiés vont jusque-là. Ce qui fait que l'on va si loin dans l'amour, c'est que l'on ne songe pas que l'on a besoin d'autre chose que de ce que l'on aime : l'esprit est plein ; il n'y a plus de place pour le soin ni pour l'inquiétude. La passion ne peut pas être sans excès : de là vient qu'on ne se soucie plus de ce que dit le monde, que l'on sent déjà ne devoir pas condamner notre conduite, puisqu'elle vient de la raison (1). Il y a une plénitude de passion ; il ne peut pas y avoir un commencement de réflexion. »
J'abandonne, s'ils y tiennent, ce passage à mes contradicteurs ; il n'est pas nécessaire d'avoir éprouvé l'amour pour parler ainsi ; cependant c'est un peu plus naturel venant de quelqu'un qui a aimé, et non pas à demi.
20° Suivent deux pages de réflexions qu'à la rigueur un homme qui n'aurait jamais aimé, aurait pu écrire. Je dis : à la rigueur. Au fond je n'en crois rien ou presque rien. Mais qui veut trop prouver prouve peu, et je n'ai jamais prétendu que tout ce que Pascal a écrit sur l'amour lui ait été inspiré par son cœur.
21° Fin du discours. Cette fm du discours n'est pas seulement une confidence ; c'est une élégie. Si quelque autre que Pascal eût écrit cette page, il n'y aurait personne au monde qui ne s'écriât : « Cri
(1) Ailleurs, comme on sait, dans ce que j'appelle la partie dogmatique du Z)/scoHrs, Pascal soutient qu'il nj' a pas opposition entre la laisou et l'amour.
lyrique d'un cœur aimant, inquiet et déchiré, » Ce sont cinq strophes en prose sur les tourments et les tristes joies dun « amour taciturne et toujours menacé ».
« Quand on est loin de ce qu'on aime, l'on prend la résolution de faire et de dire beaucoup de choses ; mais quand on est près, on est irrésolu. D'où vient cela? C'est que quand on est loin la raison n'est pas si ébranlée ; mais elle l'est étrangement en présence de l'objet : or, pour la résolution il faut de la fermeté qui est ruinée par l'ébranlement. — Dans l'amour on n'ose hasarder parce que l'on craint de tout perdre : il faut pourtant avancer ; mais qui peut direjusques où? L'on tremble toujours jusques à ce qu'on ait trouvé ce point. La prudence ne fait rien pour s'y maintenir quand on l'a trouvé. — Il n'y a rien de si embarrassant que d'être amant et de voir quelque chose en sa faveur sans l'oser croire : l'on est également combattu de l'espérance et de la crainte. Mais enfin la dernière devint victorieuse de l'autre. Quand on aime fortement, c'est toujours une nouveauté de voir la personne aimée. Après un moment d'absence on la trouve de manque dans son cœur. Quelle joie de la retrouver ! L'on sent aussitôt une cessation d'inquiétudes. Il faut pourtant que cet amour soit déjà bien avancé ; car quand il est naissant et que l'on n'a fait aucun progrès, on sent bien une cessation d'inquiétudes ; mais il en survient cV autres. — Quoique les maux se succèdent ainsi les uns aux autres, on ne laisse pas de souhaiter la présence de sa maîtresse par l'espérance de moins souffrir ; cependant quand on la voit on
croit souffrir plus qu'auparavant. Les maux passés ne frappent plus ; les présents touchent, et c'est sur ce qui touche que l'on juge. Un amant dans cet état n'est-il pas digne de compassion ? »
Et c'est sur cette plainte sourde que le discours s'achève ou s'interrompt. Je connais peu d'écrits qui paraissent plus que celui-ci ressortir à la littérature personnelle.
Remarquez que même quand nous croyons bien avoir affaire au philosophe qui disserte, tout à coup la voix du passionné traverse, pour ainsi parler, le discours du philosophe. Paragraphe sur l'esprit géométrique et l'esprit de finesse. Nous sommes bien ici avec le philosophe et, ce semble, seulement avec lui : «Il y a deux sortes d'esprit, l'un géométrique et l'autre qu'on peut appeler de finesse... » Tout à coup : « Quand on a l'un et l'autre esprit tout ensemble, que l'amour donne de plaisir ! » A qui voulez-vous, dans son siècle, que pense Pascal, comme ayant à la fois l'esprit géométrique et l'esprit de finesse et comme goûtant, pour avoir l'un et l'autre, plus de plaisir que personne dans les passions de lamour ? Et l'exclamation !
Et ceci: « A mesure que l'on a plus d'esprit, l'on trouve plus de beautés originales... » Bien! Ceci est du philosophe ; il répétera cela, à très peu près, dans les Pensées. Mais tout de suite :« Mais il ne faut pas être amoureux, car quand onaimeonn'enlrouve qu'une. » C'est l'amoureux qui réfute le philosophe au moment même. Le philosophe sait que plus on a de l'esprit, c'est-à-dire d'intelligence, plus on trouve
d'hommes originaux et aussi de beautés originales ; mais l'amoureux vient de découvrir que quand on est amoureux, immédiatement cette faculté se perd. Jamais le philosophe n'eût découvert cela, si l'amoureux ne l'en avait averti.
Dans le reste du discours on voit tantôt le philosophe, tantôt le passionné. Ici et dans un ou deux autres passages, on les voit tous deux ensemble, et disputant et se réfutant et s'éclairant.
Et enfin notez ce point, vous qui avez beaucoup fréquenté chez Pascal, que Pascal est un grand philosophe, un grand inventeur d'idées, un grand dialecticien ; mais qu'il est très peu observateur, qu'il est très peu un homme à la manière de La Bruyère, de Molière, de Vauvenargues ou de Duclos. Si donc, une fois, dans le Discours sur les Passions de Vamow\ il a été observateur si précis et analyste si pénétrant des passions des hommes, il faut que ce soit sur lui-même qu'il ait fait ces observations. Pascal, à très peu près, ne sait que son âme.
Le Discours sur les Passions de l'amour est donc une confidence ; c'est même un fragment autobiographique. On en peut tirer ceci, sans craindre de s'égarer le moins du monde : Pascal a été amoureux, — il a été amoureux d'une personne de condition supérieure à la sienne, — il s'est cru aimé ou a cru que la personne, au moins, n'était point indifférente à son affection, — il ne s'est jamais déclaré, — il a passé par les alternatives de bonheur et de tristesse (je dis de bonheur parce que, comme dit La Rochefoucauld : « Le plaisir de l'amour est daimer ») que cette situation comporte toujours, — finalement il a
été désespéré : les dernières lignes du discours sont un cri tragique.
Voilà ce dont je crois être sûr.
Il y a, même dans les Pensées^ bon nombre de mots qui sont d'un homme qui a connu l'amour.
Remarquez bien que je ne dis pas que Pascal, écrivant les Pensées, soit encore amoureux. Ce serait absurde. Le Pascal du temps des Pensées n'a absolument qu'une passion, la passion de Dieu. Ajoutons, si vous voulez, la haine des Jésuites; je penche vers l'opinion de ceux qui croient que les Pensées sont surtout un livre contre les Jésuites. Mais enfin, ceci, chez Pascal, n'est qu'une forme de cela. Pascal, au temps des Pensées, n'a qu'une passion : la passion de Dieu.
Mais je dis que bien des mots, dans les Pensées, sont d'un homme qui a aimé, qui ne s'en souvient peut-être plus, mais qui a aimé et qui ne pourrait guère écrire ces mots-là s'il n'avait aimé.
Voici le relevé, incomplet, je le sais, et qu'on pourra compléter, mais le secret d'ennuyer est celui de tout dire, de ces mots-là :
« Celui qui aime une personne à cause de sa beauté l'aime-t-il ? Non, car la petite vérole, qui ôtera la beauté dans toute la personne, fera qu'il ne
laimeraplus. Et si on m'aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m'aimera-t on, moi ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre, moi. Où donc est ce Moi... ? »
Ce passage ne prouverait aucunement, à lui tout seul, que Pascal ait été amoureux ; mais rapproché de quelques autres il induit à le croire. Chez les hommes qui n'ont pas été amoureux ou qui l'ont été très peu, on ne trouve jamais une analyse de l'amour ou un exemple tiré des passions de l'amour. II n'y a pas (chose stupéfiante, du reste) une ligne sur l'amour, dans le Traité des passions de Descartes.
— « Le cœur a son ordre, l'esprit a le sien, qui est par principes et démonstrations. On ne prouve pas qu'on doit être aimé en exposant d'ordre les causes de l'amour ; cela serait ridicule. »
Beaucoup plus personnel. Ou je ne suis pas psychologue pour une obole, ce qui du reste est parfaitement possible, ou cela est d'un homme qui, très raisonneur, très doué d'esprit géométrique, a songé, étant amoureux, à prouver qu'il devait être aimé et à « exposer d'ordre » les raisons de la chose ; puis qui, n'étant pas un sot, a haussé les épaules et dit : « cela serait ridicule. »
— Exacte contre-partie du fragment qui précède : « Quand un discours naturel peint une passion ou un effet de cette passion, probablement], on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût, en sorte qu'on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir; car il ne nous a pas fait montredeson bien, mais du nôtre; et ainsi ce bienfait nous le rend aimable ; outre que
cette communauté d'intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l'aimer. »
Il me paraît très difficile de ne pas trouver ici l'écho, le souvenir de conversations qu'un homme qui a aimé a tenues avec la personne qu'il a aimée. Pascal a peint discrètement sa passion ou quelque effet de sa passion à la femme qu'il a aimée, et il lui a semblé, qu'elle comprenait et qu'à ces moments-là elle inclinait à l'aimer, et c'est à quelqu'un de ces moments-là que se rapportent certains passages du Discours sur les Passions de Vamour où est peinte la joie d'être aimé ou de commencer à sentir qu'on va l'être.
De temps en temps, comme l'a fait très bien remarquer le très judicieux M. Brunschvicg, les Pensées semblent être une réfutation du Discours sur les Passions de Vamour. Par exemple, et j'ignore si c'est à ceci que M. Brunschvicg a pensé, mais c'est bien pour lui, Pascal avait dit dans le Discours : « L'homme seul est quelque chose d'imparfait ; il faut qu'il trouve un second pour être heureux... Nous avons une source d'amour-propre qui nous représente à nous-mêmes comme pouvant remplir plusieurs places au dehors ; c'est ce qui est la cause que nous sommes bien aises d'être aimés. » — Et il dit dans les Pensées : « La vraie et unique vertu est donc de se haïr"; car on est haïssable par sa concupiscence ; et de chercher un être véritablement aimable pour l'aimer. Mais comme, ne pouvant aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous et qui ne soit pas nous... Oril n'y a que l'Être universel qui soit tel. » A rapprocher ces
deux passages, et le raisonnement est complet, et « l'histoire d'une âme » est complète. Il semble bien que si Pascal parlait à la première personne, comme un romantique, il dirait : « J'ai cru à l'amour ; j'ai cédé à cette illusion très naturelle, j'ai suivi cette voix de l'amour-proprequi nous persuade que nous pouvons remplir une ou plusieurs places au dehors et qui fait que nous sommes bien aises d'être aimés ; mais cette voix n'est que celle de la concupiscence, c'est la libido sentiendi ; c'est une passion et une erreur ; car nous ne pouvons pas véritablement aimer ce qui est en dehors de nous et par conséquent nous ne pouvons pas être aimés de ce qui est hors de nous. J'ai reconnu cela. Mais que resterait-il donc ? S'aimer soi-même ? Mais le moi est haïssable. C'est même une vertu et peut-être la vraie et l'unique vertu que de se haïr. Que reste-t-il donc ? Aimer, non soi, mais en soi ; donc quelqu'un qui est en nous, mais qui n'est pas nous. Qui est-ce ? l'Être universel . Je me suis ramené à n'aimer que lui. » — Rapprochés, les deux passages donnent ce sens ; mais, même seul , est-ce que le passage des Pensées ne le donne pas et par conséquent n'est-il pas le propos d'un homme qui est revenu de l'amour et donc qui l'a ressenti, jusqu'à en avoir, probablement, été blessé?
J'essaye, bien entendu, de résister à moi-même, et de ne pas céder à ce que j'appelle l'influence de notre opinion sur notre opinion ; mais enfin le passage suivant des Pensées, encore qu'il puisse très bien n'être que le propos d'un homme qui songe à ses parents et à ses amis, ne paraît-il pas beaucoup plus le langage d'un homme qui a aimé, qui aime presque
encore, qui ne veut pas être aimé, voulant que l'on n'aime que Dieu, et qui au moment où il repousse l'amour, montre à quel point il en a été possédé et qu'il en sort et qu'il s'en évade violemment ? Le passage, du plus sublime lyrisme, est si beau, du reste, que jele citerais pour le plaisir de le transcrire, n'eùtil aucun rapporta ma thèse : «. Il est injuste qu'on s'attache à moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperais ceux à qui j'en ferais naître le désir; car je ne suis la fin de personne et n'ai pas de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêta mourir ? Et ainsi Vobjet de leur attachement mourra donc. Comme je serais coupable défaire croire à une fausseté, quoique je la persuadasse doucement et qu'on la crût avec plaisir et quen cela on me fit plaisir ; de même, je suis coupable de me faire ai^ner et si j'attire les gens à sattacJier à moi. Je dois avertir ceux qui seraient prêts à consentir au mensonge qu'ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m'en revînt ; et, de même, qu'ils ne doivent pas s'attachera moi ; car il faut qu'ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu, ou à le chercher. » — Abailard, retiré à Saint-Denis et écrivant à Héloïse pour la détacher de lui, parlerait-il autrement ?Non vraiment, il m'est difficile de voir dans ce passage la parole d'un homme qui n'aurait connu que l'amitié, — quoique encore, je le reconnais, il soit possible.
Beaucoup moins probant pour ma thèse, mais doit être considéré, cependant, comme une note en marge des passages précédents, le fragment qui suit : « Il est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment ; il est injuste que nous le voulions. Si
nous naissions raisonnables et indifférents et connaissant nous et les autres, nous ne donnerions point cette inclination à notre volonté. Nous naissons pourtant avec elle ; nous naissons donc injustes : car tout tend à soi. Gela est contre tout ordre : il faut tendre au général ; et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police, en économie, dans le corps particulier de l'homme. La volonté est donc dépravée. Nous naissons donc injustes et dépravés. »
Et enfin ceci ne vous paraît-il pas avoir quelque air de confidence : « Il n'aime plus cette personne qu'il aimait il y a dix ans. Je crois bien : elle n'est plus la même, ni lui non plus. Il était jeune et elle aussi ; elle est tout autre. Il l'aimerait peut-être encore, telle qu'elle était alors » (1).
On voit qu'à relever seulement les passages les plus importants des Pensées relativement à ce qui nous occupe et en en négligeant bien d'autres, on a au moins l'impression, en lisant les Pensées de Pascal, que Pascal est un homme qui a aimé et qui s'est reproché d'avoir aimé, preuve qu'il a aimé vivement et qu'il s'en souvenait subconsciemment.
Cette personne que Pascal a aimée ou l'une des personnes que Pascal a aimées a-t-elle été M"^ de
(1) Et par anticipation sur ce qui suit, cela ne s'appliquerait guère à M"^ de Roannez. Mais à une autre...?
Roannez ? Rien, absolument rien, ne le prouve. Il est possible ; il est parfaitement possible ; mais rien, rien absolument, ne le prouve. M'^'^de Roannez était née le 16 avril 1633. Elle avait dix-huit ans lorsque Pascal fréquentait en l'Hôtel de Roannez, vivait d'une vie « mondaine », était l'ami du jeune duc de Roannez et avait lui-même vingt- huit ans. Vit-il beaucoup M'"= de Roannez à l'Hôtel de Roannez ? M. Gazier répond : « Pas du tout. » C'est beaucoup s'avancer, puisqu'il habita lui-même cet hôtel pendant quelque temps. Cependant rien n'indique que Pascal à cette époque ait connu M"= de Roannez très familièrement. On peut seulement supposer qu'il la connut; car c'est vraisemblable, et les lettres qu'il lui écrivit plus tard ne seraient pas très vraisemblables sil ne l'avait point connue du tout précédemment.(Voir principalementla lettre V de l'édition Rrunschvicg, HI de l'ancien ordre.) Il la connut; mais voilà tout ce qu'on est autorisé à affirmer.
Quant à ce qu'on sait du dessein qu'eut Pascal vers cette même époque « de prendre charge et de se marier », il n'indique nullement ni qu'il fût amoureux de M"*" Roannez, ni qu'il fût amoureux de qui que ce fût.
Quant à ce qu'on sait, également, sur M"'" de Roannez, à savoir que : «... comme elle songeait à se marier, plusieurs personnes avaient jeté les yeux sur elle ; mais comme elle ne pouvait pas être un grand parti, monsieur son frère, dont on ne savait pas encore la résolution, étant encore dans le monde, ceux qui songeaient à elle n'étaient pas de très grands seigneurs. Il y eut un homme de qualité qui
s'en approchait » ; il faut avoir un peu perdu le sens commun pour voirlà Pascal amoureux de M"^ de Roannez et songeant à l'épouser. Jamais personne au xvii^ siècle n'eût appelé le bourgeois Pascal « homme de qualité », et, si peu pourvue que fût ou que dût être M"^ de Roannez, il y avait entre la fille d'un duc et Biaise Pascal un tel abîme que l'idée attribuée à Biaise Pascal de « s'approcher » de M"« de Roannez pour l'épouser est parfaitement bouffonne. — « L'homme de qualité » dont parle M™'' Marguerite Périer est très vraisemblablement le marquis d'AlIuvrC;, que M"e de Roannez repoussa en août 1656.
Sur cette période qui va de 1650 environ à 1656, nous savons beaucoup de choses sur les relations de Pascal avec le duc de^Roannez. Sur les relations de Pascal avec M""" de Roannez, nous ne savons rien du tout ; nous pouvons supposer qu'il la connut ; nous ne savons aucunement s'il en a été amoureux ; nous pouvons être absolument certains qu'il n'a aucunement songé à l'épouser. Un amour avec espoir : impossible. Un amour sans espoir : possible ; mais même ceci, rien ne nous permet de le supposer.
Pascal a-t-il été pour quelque chose dans la détermination, chez M"'= de Roannez, d'embrasser la vie religieuse ? Ici il faut distinguer avec soin et bien déterminer les dates. En 1656, au fort même de la publication à^s Lettres Provinciales^ éclata le « mi-
racle de la sainte Épine » : Marguerite Périer, nièce de Pascal, guérie d'un mal d'yeux par l'attoucliement d'une relique. M"^ de Roannez, soufîVant des yeux elle-nmême, va à Port-Royal pour se faire guérir, n'est pas guérie, revient, retourne à Port-Royal quelques mois après (août 1656), est touchée de la grâce et fait vœu d'entrer en religion ; et, a-t-elle dit plus tard, elle serait restée sur l'heure à Port- Royal si elle y avait connu quelqu'un. De ces paroles, M. Gazier tire grand parti pour prouver que la « vocation » de M"^ de Roannez fut toute spontanée ; et M. Charles Adam, — cela arrive toujours, — en tire grand parti, ainsi que des commentaires faits sur ces paroles, pour démontrer que la vocation de M"'' de Roannez ne fut pas spontanée du tout. Parce que M"* de Roannez a dit qu'elle fût entrée sur l'heure en religion si elle avait eu quelque connaissance à Port-Royal, « le chanoine Hermant, dit M. Adam, a grand soin d'insister sur cette petite phrase et de répéter que M"'' de Roannez ne connaissait en aucune façon Port-Royal, n'y ayant parlé à personne ni au dedans ni au dehors. Mais ces derniers mots semblent mis à dessein pour écarter toute intervention d'une personne dans le miracle, et en particulier celle de Pascal. L'insistance même du chanoine n'estelle pas un peu suspecte, et ne semble-t-il pas prendre à tâche de détourner des Jansénistes le moindre soupçon d'avoir par leurs manoeuvres attiré à Port- Royal une fille de haute noblesse... ? » Et M"*" de Roannez « se faisait elle-même illusion en cela », car « il est bien plus flatteur pour une pauvre âme de se dire qu'elle cède, non pas à des discours purement
humains, mais à une puissance surnaturelle qui l'emporte en religion... Ainsi pensait sans doute M"'' de Roannez. » — Vous verrez que M"^ de Roannez n'a mis elle-même, dans sa relation, la petite phrase : « je ne connaissais personne à Port-Royal», que pour détourner les soupçons et que parce qu'elle sentait qu'elley était attirée par quelqu "un qui en était bien. C'est l'artifice de Cacus. Cacus à part, M. Adam est convaincu qu'elle avait été ébranlée parla conversion de son frère, par la conversion de Pascal lui-même, et que, si. quelques semaines plus tard, elle fut mise en relationsavecM.Singlin, ceneputètrequeparPascal. Tout cela ce sont hypothèses très spirituelles ; mais jusqu'à plus ample informé nous nous en tiendrons au fait. M"^ de Roannez affirme, sans aucune raison de cacher le contraire s'il était vrai, que la seconde fois qu'elle a été à Port-Royal, elle eut spontanément l'idée d'entrer en religion. Je ne vois aucun motif de ne l'en pas croire. Et je dis qu'elle n'avait aucune raison de cacher le contraire, si ce contraire eût été vrai, puisque, pour ce qui a suivi presque immédiatement sa résolution du 4 août, pour ce qui est des entretiens qu'elle eut avant le n août avec « quelques personnes de Port-Royal », elle reconnaît très tranquillement ces accointances avec Port-Royal, et dit très naturellement qu'elle s'ouvrit de son dessein « à son frère, à son confesseur ordinaire de Saint-Merry et à quelques personnes de Port-Royal. » Puisqu'elle dit les choses si bonnement pour ce qui s'est passé quelques jours avant le 17 août, pourquoi ne pas la croire quand elle dit de sa détermination du 4 août qu'elle fut spontanée ?
Donc, à mon avis, la vocation de M"^ de Roannez fut spontanée et sans aucune intervention étrangère.
A partir du 17 août 1656, à la vérité, il n'en va pas de même, et la grande intervention étrangère, celle de Pascal, se manifeste à n'y rien souhaiter. Du 4 août au 17 août, M"^ de Roannez avait eu des entretiens avec M. Singlin qui lui avait conseillé de « se bien éprouver avant que de rien entreprendre et d'obtenir le consentement de Madame sa mère et de Monsieur son frère ». Son frère ne s'était pas montré favorable à ce dessein ; et pour la <f divertir » — la langue de Pascal est ici à propos, — il l'emmena faire un petit voyage dans le Poitou, où la famille de Roannez avait des terres. Et c'est ici, presque tout de suite, que commence la correspondance de Pascal avec M"'' de Roannez.
Cette correspondance, M. Charles Adam nous a rendu le signalé service de la rétablir selon les dates probables et très probables ; et par suite dans un ordre qui n'est nullement celui que l'on avait suivi jusqu'à lui. C'est là que réside le très grand intérêt de son travail. Cet ordre a été immédiatement adopté, avec raison, par M. Rrunschvicg dans son excellente édition de 1897. Il souffre encore quelques difficultés, il prête à certaines critiques ou à certains doutes; mais, somme toute, il est infiniment plus vrai, c'est prouvé, et il est infiniment meilleur que celui qui était adopté précédemment.
Dans ces lettres, Pascal est un apôtre impérieux comme un sectaire et pratique énergiquement le Compelle intrare. Notez qu'il était à ce moment (septembre 1656-décembre 1656) en plein feu, en
pleine ardeur, en pleine fournaise des Provinciales. A aucun moment de son existence il ne fut plus de son avis. C'est ce qui explique des passages violents et du reste admirables comme celui-ci : « Quand vous verrez Vahomination dans le lieu où elle ne doit pas être, alors^ que chacun s'enfuie sans rentrer dans sa maison ipour reprendre quoi quecesoit (saint Marc). Il me semble que cela prédit parfaitement le temps où nous sommes, où la corruption de la morale est aux maisons de sainteté et aux livres des théologiens et des religieux, où elle ne devrait pas être. Il faut sortir après un tel désordre, et malheur à celles qui sont enceintes ou nourrices en ce temps-là, c'est-àdire à ceux qui ont des attachements au monde qui les y retiennent 1 La parole d'une sainte est à propos sur ce sujet : quil ne faut pas examiner si on a vocation pour sortir du monde, mais seulement si on a vocation pour y demeurer, comme on ne consulterait point si on est appelé à sortir d'unemaison pestiférée ou embrasée. »
Et comme celui-ci : « Il faut donc se résoudre à soufifrir cette guerre [entre la concupiscence et la grâce toute sa vie ; car il n'y a point ici de paix. Jésus-Christ est venu apporter le couteau et non pas la paix (saint Matthieu;. »
Et comme celui-ci : « Je vois bien que vous vous intéressez pour l'Église ; vous lui êtes bien obligée. Il y a seize cents ans qu'elle gémit pour vous. Il est temps de gémir pour elle et pour nous tous ensemble et de lui donner tout ce qui nous reste de vie, puisque Jésus-Christ n'a pris la sienne que pour la jerdre pour elle et pour nous. »
Et comme celui-ci encore : « Je lui voudrais dire qu'elle [très probablement M"e de Roannez ellemême] se souvienne que ces inquiétudes ne viennent pas du bien qui commence d'être en elle ; mais du mal qui y est encore et qu'il faut diminuer continuellement ; et qu'il faut qu'elle fasse comme un enfant qui est tiré par des voleurs d'entre les bras de sa mère qui ne la veut point abandonner ; car il ne doit pas accuser de la violence qu'il souiïre la mère qui le retient amoureusement, mais ses injustes ravisseurs. »
Tout, du reste, n'est pas de ce ton dans ce que nous avons des lettres de Pascal à M"^ de Roannez. On y trouve l'onction et la grâce sereine et tendre tout autant que la véhémence... sacerdotale. Un passage très religieux, mais tout autant philosophique, sur cette pensée que, tout compte fait, on ne doit songer qu'au présent, est charmant comme « esprit de finesse » et comme éloquence dans « Tordre du cœur » : « Le passé ne nous doit point embarrasser, puisque nous n'avons qu'à avoir regret de nos fautes ; mais l'avenir nous doit encore moins toucher puisqu'il n'est point du tout à notre égard [lire : puisqu'à notre égard il n'est point du tout] et que nous n'y arriverons peut-être jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous et dont nous devons user selon Dieu. C'est là où nos pensées doivent être principalement comptées. Cependant le monde est si inquiet qu'on ne pense presque jamais à la vie présente et à l'instant où l'on vit, mais à celui où l'on vivra. De sorte qu'on est toujours en état de vivre à l'avenir et jamais de vivre maintenant.
Notre-Seigneur n'a pas voulu que notre prévoyance s'étendît plus loin que le jour où nous sommes. C'est les bornes qu'il faut garder et pour notre salut et pour notre repos. Car en vérité les préceptes chrétiens sont les plus pleins de consolation... »
Telle autre page sur la joie mêlée de peines, mais de peines qui ont leur douceur encore, que l'on trouve dans la vie religieuse, me paraît tout à fait dans ce « milieu » que M. J. Calvet recommande, qu'il félicite Bossuet d'avoir toujours gardé et qu'il déplore que Pascal, en sa fougue, n'ait point connu. Que faut-il àM.J. Calvet de plus juste et de plus sain et de meilleur de tout point (sauf un peu de subtilité) que ceci : « Saint Paul a dit que ceux qui entreront dans la bonne voie trouveront des troubles et des inquiétudes en grand nombre. Cela doit consoler ceux qui en sentent, puisque, étant avertis que le chemin du ciel qu'ils cherchent en est rempli, ils doivent se réjouir de rencontrer des marques qu'ils sont dans le véritable chemin. Mais ces peines-là ne sont pas sans plaisirs et ne sont jamais surmontées que parle plaisir. Car, de même que ceux qui quittent Dieu pour retourner au monde ne le font que parce qu'ils trouvent plus de douceur dans les plaisirs de la terre que dans ceux de l'union avec Dieu, et que ce charme victorieux les entraîne, et, les faisant repentir de leur premier choix, les rend des « pénitents du Diable », selon laparolede Tertullien, de même on ne quitterait jamais les plaisirs du monde pour embrasser la croix de Jésus-Christ, si on ne trouvait plus de douceur dans le mépris, dans la pauvreté, dans le dénuement et dans le rebut des
hommes que dans les délices du péché. Et ainsi, comme dit Tertullien, il ne faut pas croire que la vie des chrétiens soit une vie de tristesse. On ne quitte les plaisirs que pour d'autres plus grands. Priez toujours^ dit saint Paul, rendez grâces toujours, réjouissez-vous toujours. C'est la joie d'avoir trouvé Dieu qui est le principe de la tristesse de l'avoir offensé et de tout le changement de vie. Celui qui a trouvé le trésor dans un champ en a une telle joie, que cette joie, selon Jésus-Christ, lui fait vendre tout ce qu'il a pour l'acheter. Les gens du monde n'ont point cette joie, que le monde ne peut ni donner ni ôter, dit Jésus-Christ lui-même. Les bienheureux ont cette joie sans aucune tristesse; les gens du monde ont leur tristesse sans cette joie, et les chrétiens ont cette joie mêlée de la tristesse d'avoir suivi d'autres plaisirs et de la crainte de la perdre par l'attrait de ces autres plaisirs qui nous tentent sans relâche. Et ainsi nous devons travailler sans cesse à nous conserver cette joie qui modère notre crainte et à conserver cette crainte qui modère notre joie, et selon qu'on se sent trop emporté vers l'une, se pencher vers l'autre pour demeurer debout ».
Quand je relis ces lettres à M"'^ de Roannez, réduites par les soins indiscrets de la famille à des fragments trop courts, et je regrette infiniment ce qui nous en a été dérobé, et je me dis qu'il faut les placer telles qu'elles sont parmi les plus belles « lettres de direction » du xvii^ siècle.
Mais l'éloquence a ses droits et, après avoir donné sur les lettres de Pascal à M"'' de Roannez mon opinion pour ce qu'elle vaut, je ne résiste pas au
plaisir de citer celle de M. Charles Adam et de transcrire ses conclusions qui sont la plus brillante et la plus belle page anticléricale qui ait été écrite depuis 1857. Que n'ai-je l'autorité qu'il faudrait, pour la conduire, en la citant, à la postérité ! « Ces choses se passaient il n'y a guère plus de deux siècles, et c'est à peine si nous pouvons encore les comprendre, tant elles semblent déjà loin de nous. Et nous ne pouvons nous empêcher de nous demander, en les lisant, si ce ne fut pas un malheur pour M"'' de Roannez d'avoir rencontré dans sa vie et Pascal et Singlin et Arnauld ; un malheur aussi qu'une chapelle se soit trouvée un jour sur son cheminavecune relique dont le plus grand miracle n'était pas de guérir les maladies d'yeux, mais d'attirer et de fasciner les âmes pour les précipiter dans le cloître ; un malheur surtout qu'une fois entrée là elle ait été forcée d'en sortir avec des regrets soigneusement entretenus par des mains pieuses qui ne lui laissèrent pas de répit? Mais plutôt M"" de Roannez fut une assez triste victime de la guerre acharnée que se faisaient alors deux partis religieux d'une égale intolérance (le mot est de ce temps-là, et c'est Port- Royal qui la inventé, comme le lui reproche un Jésuite, le Père Bouhours, au nom de la pureté de la langue), les uns ne pouvant souffrir que cette sœur d'un duc et pair appartînt aux Jansénistes, et ceuxci, pour qu'il ne fût pas dit qu'elle leur était enlevée par l'influence des Jésuites, la fatiguant de leurs poursuites jusque dans le monde qui l'avait reprise, prétendant la garder quand même, et ne réussissant qu'à retarder de dix années son mariage, rendu à
peu près inévitable, mais qui, à Tâge où elle était, devait lui devenir funeste; et même alors continuant de la tourmenter par un vain remords du passé et une angoisse non moins vaine pour sa vie future. Ou plutôt encore elle fut victime de cette exaltation religieuse qui, sous le nom de Jansénisme, sévit en ce temps-là comme la grande maladie des âmes, une victime de cette mysticité qui les entraînait à ne voir sur terre et dans le monde que malédiction de Dieu, dans le mariage et la famille, choses si naturelles, si légitimes et si saintes pourtant, que des pièges du Malin Esprit, et qui poussée jusqu'à ce paroxysme, devenait un véritable délire ; car, si elle apportait quelque adoucissement peut-être à nos misères de la vie présente (après les avoir d'abord chargées des couleurs les plus sombres en les attribuant toujours à des causes surnaturelles), à coup sûr, par la vue troublée et la terreur qu'elles donnaient de l'au-delà, elle ne pouvait manquer de flétrir et d'empoisonner toutes nos joies. »
Est-ce assez beau 1
Je n'ai pas besoin de faire remarquer que dans les fragments des lettres de Pascal à M"^ de Roannez que nous possédons il n'y a pas une demi-ligne qui puisse donner ou confirmer le soupçon que Pascal eût été à un seul moment amoureux de M"'= de Roannez, ceci pour deux raisons, dont la première est que quand bien même Pascal eût été amoureux de M"^ de Roannez vers 1652 ou 4653, il ne songerait pas à en dire un mot en 1656 et en repousserait la pensée et le souvenir avec horreur ; et dont la seconde est que, s'il y avait eu dans ces lettres un mot
ou un demi-mot en ce sens ou dans cet ordre d'idées, il aurait évidemment disparu sous les ciseaux de la famille.
Je crois du reste — sans trop oser m'avancer ; car la psychologie d'un janséniste a des secrets pour moi — que les lettres de Pascal à M"^ de Roannez prouveraient jj/«^ôt que Pascal n'a jamais été amoureux de M"^ de Roannez, parce que, si Pascal avait été amoureux de M"^ de Roannez, il se serait fait scrupule de lui écrire ces lettres , parce qu'il eût craint de céder à un calcul d'intérêt sentimental et « d'amour-propre » en croyant obéir à une conviction religieuse ; parce qu'il eût craint d'obéir au Diable et non à Dieu ; parce qu'il eût craint d'être un coquin ; parce qu'il eût dit à Singlin : « chargezvous de cela ; moi, un mystère de conscience, malheureusement, m'en empêche » ; parce qu'il faut prendre justement en sens inverse le raisonnement de ce niais de Faugère.
Et ceci n'est qu'une impression : mais elle est chez moi assez forte, et /e /"oit se ni des lettres écrites est pour moi beaucoup plutôt une raison pour croire que Pascal n'avait jamais été amoureux de M"*^ de Roannez qu'une raison pour supposer qu'il avait pu l'être.
Et en dernière analyse mes conclusions sont ou plutôt resfen/ celles-ci : Le Discours sur les Passions de Ta mour est de Pascal. — Il prouve que Pascal a été amoureux, et très délicatement et profondément amoureux. — Les Per?sées de Pascal, à elles seules, suffiraient, sinon à le prouver, du moins à le faire croire. — Est-ce de M''^ de Roannez qu'il le fut ? Il est
possible ; mais il n'est pas probable, et rien, absolument, ne l'indique. — Il n'a évidemment jamais songé à l'épouser. — M"'' de Roannez s'est déterminée très spontanément à la vie religieuse ; mais, bientôt après, elle y a été très énergiquement poussée par Pascal.
Ceci sera beaucoup plus un recueil des vers d'amour de Pierre Corneille qu'une étude biographique et qu'une analyse des sentiments amoureux de Pierre Corneille, parce que, pour ce qui est de cet illustre poète, le terrain solide de la biographie manque presque absolument.
Sauf sur ses amours de 1630 environ et ses amours del658, nous n'avons aucun renseignement, et encore ses amours et galanteries de 1630 et de 1658 sont très loin d'être éclairées d'une suffisante lumière.
Cependant il y a quelque intérêt à montrer combien Corneille, quelquefois soupçonné d'avoir été insensible aux passions amoureuses, a parlé de l'amour avec complaisance, toutes les fois qu'il a cru pouvoir le faire, et en homme qui évidemment l'a connu et en a été très fortement ébranlé.
Les premières amours de Corneille remontent, non seulement à sa jeunesse, comme il serait assez naturel, ou à son adolescence, comme il léserait encore, mais, peut-être, à son enfance. Celle qu'il a le plus chérie aurait été aimée de lui quand elle était toute petite fille et lui tout petit garçon. L'abbé Granet
assure, sans malheureusement donner ses preuves, et en 1738, ce qui est un peu tardif, ce qui suit : « Corneille avait aimé très passionnément une dame de Rouen nommée M™*=du Pont..., qui était parfaitement belle, qu'il avait connue toute petite fille, pendant quil étudiait à Rouen au collège des Jésuites, et pour qui il fit plusieurs petites pièces de galanteries qu'il n'a jamais voulu rendre publiques, quelques instances que lui aient faites ses amis. Il les brûla lui-même environ deux ans avant sa mort. II lui communiquait la plupart de ses pièces avant de les mettre au jour, et, comme elle avait beaucoup d'esprit, elle les critiquait très judicieusement, en sorte que M. Corneille a dit plusieurs fois qu'il lui était redevable de plusieurs endroits de ses premières pièces. »
Maintenant cette jeune personne, devenue plus tard M™'' du Pont, fut-elle le seul objet de la passion juvénile de Pierre Corneille ? Fut-elle celle qu'il a célébrée dans Méllte, dans le « sonnet » pour Mélite, dans le fameux « Dialogue » des Mélanges poétiques imprimés à la suite du Clitandre en 4632, etc. ?
C'est encore douteux. On a supposé deux grandes amours de Corneille de 1628 ou 1627 à 1635 environ : un pour celle qui fut M'"*' du Pont, et qu'il aurait aiméejusqu'enl627 ou 1628, un autre pour « Mélite », qui ne serait pas M"'® du Pont, et qu'il aurait aimée jusqu'en 1632 peut-être, quitte à revenir, en termes d'amitié et de confidences littéraires, à M"'* du Pont jusque vers 1635.
Il aurait aimé « Mélite » d'une façon assez romanesque, en 1627 ou 1628, de la façon suivante. Nou-
velles de la République des lettres (4685) : « Il ne songeait à rien moins qu'à la poésie, et il ignorait luimême le talent extraordinaire qu'il y avait lorsqu'il lui arriva une petite aventure de galanterie dont il s'avisa de faire une pièce de théâtre en ajoutant quelque chose à la vérité. » — Dictionyiaire géographique (de Thomas Corneille, propre frère de Pierre), article « Rouen » (1708) : « Une aventure galante lui fit prendre le dessein de faire une comédie pour y employer un sonnet qu'il avait fait pour une demoiselle qu'il aimait. » — Vie de Pierre Corneille, par Fontenelle, son neveu, publiée pour la première fois par l'abbé d'Olivet enl729 : «Un jeune homme de ses amis, amoureux d'une demoiselle de la même ville (Rouen), le mena chez elle. Le nouveau venu se montra plus agréable que l'introducteur. Le plaisir de cette aventure excita chez M. Corneille un talent qu'il ne se connaissait pas, et sur ce léger sujet il fit sa comédie de Mélite. » En publiant lui-même, en 1742, son Histoire du Théâtre français, Fontenelle ajouta : « La demoiselle porta longtemps dans Rouen le nom de Mélite, nom glorieux pour elle et qui l'associait à toutes les louanges que reçut son amant. »
Voilà donc bien deux jeunes filles dont aurait été amoureux Pierre Corneille : celle dont il était amoureux tout enfant ; et celle pour laquelle il a fait le sonnet de Mélite et Mélite elle-même, et qui ne sont pas la même, puisque celle qui a donné naissance à Mélite n'était pas connue de Corneille en 1627 et qu'il fit connaissance avec elle par le hasard d'une présentation.
On a été plus loin et l'on a prétendu reconstituer
l'identité de la jeune fille pour qui fut faite Mélite. Elle se serait appelée Milet, et Mélite serait un quasi anagramme très transparent. Manuscrit de la Bibliothèque de Caen intitulé le Moreri des Normands par Joseph-André Guiot de Rouen : « Sans la demoiselle Milet, très jolie Rouennaise, Corneille peut-être n'aurait pas sitôt connu l'amour ; sans cette héroïne aussi, peut-être la France n'eût jamais connu le talent de Pierre Corneille». Puis vient l'anecdote rapportée parFontenelle ; après quoi Guyot ajoute : « Le plaisir de cette aventure détermina Corneille à faire la comédie de Mélite, anagramme du nom de sa maîtresse. » — En 4834, M. E. Gaillard renchérit sur ces affirmations précises et d'une part trouve, il ne dit pas où, le prénom de M"'' Milet ; elle s'appelait Marie ; d'autre part indique son domicile, « Rouen, rue aux Juifs, n° 15 », ce qui lui a « été attesté par M.Donney, ancien greffier en chef de la Cour des comptes ».
Voilà qui est bien ; mais les recherches faites par M. Francis Wadington, sur la prière de M. Adolphe Régnier, dans les registres de la paroisse de Saint- Lô, dont dépendait la rue aux Juifs, n"ont amené aucun résultat. Or je ne dis pas que ces recherches « auraient dû amener un résultat », on verra pourquoi ; mais elles auraient ^jw en amener un ; car M'"' Milet en 1627 devait avoir de 15 à 18 ans ; c'est l'âge où l'on courtisait autrefois les jeunes filles. Or, si les registres des années 1604, 1605, 1606, 1607,
1608 de la paroisse de Saint-Lô ont disparu, ceux de
1609 à 1621 ont subsisté, et dans ceux-ci on aurait dû trouver l'acte de baptême de Marie Milet, née en 1612 si elle avait quinze ans en 1627, en 1611 si en
1627 elle avait seize ans et ainsi de suite. Pour que le fait de ne pas trouver son acte de baptême dans ces registres soit attribuable aux lacunes des registres en question, il faut quelle ait eu de dix-neuf à vingttrois ans en 16-27, ce qui est parfaitement possible ; mais encore, qu'on aurait dû trouver son acte de baptême dans les registres de la paroisse de Saint-Lô, c'estun peu plus vraisemblable que ceci qu'on devait ne les y trouver point. L'existence de Marie Milet domiciliée rue aux Juifs en 1627 tout au moins n'est iustifiée par rien et n'est plus qu'une tradition orale. De plus. Corneille a affirmé lui-même... oh ! très peu de chose ; mais encore il a affirmé lui-même qu'il n'a eu qu'un seul amour sérieux de jeunesse. Excuse à Ariste (1637) :
Elle eut mes premiers vers, elle eut mes premiers feux...
J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande.
Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer.
Puisque ce fut par là que j'appris à rimer.
Mon bonheur commença quand mon âme fut prise :
Je gagnai de la gloire en perdant ma franchise.
Charmé de deux beaux yeux mon vers charma la cour.
Et ce que j'ai de nom je le dois à l'amour...
Aussi n'aîmal-je plus et nul objet vainqueur
N'a possédé depuis ma veine ni mon cœur (1)...
Il est vrai que Corneille a dit aussi, un peu plus tôt, en 1632 :
'1) Par parenthèse, c'est à propos de ces vers de l'Excuse à Ariste et d'autres que nous aurons l'occasion de publier plus loin que Voltaire a dit : « Voici cette épître de CorneiUe... Elle parait écrite entièrement dans le goût et dans le style de Régnier, sans grâce, sans Gnesse, sans élégance, sans imagination ; mais on y voit de la facilité et de la naïveté. »
J'ai fait autrefois de la bête, J'avais des Philis à la tête...
Plus inconstant que la lune, Je ne veux jamais d'arrêt.
Mais il n'y a aucune comparaison à faire ni surtout aucune compensation à établir entre une boutade comme la pièce dont je viens de rapporter quatre vers et une pièce aussi sérieuse, aussi éloquente et évidemment aussi sincère et sentie que VExcuse à Ariste. Il est bien certain que si la jeune amie d'enfance signalée par l'abbé Granet en 1738 a existé, il faut que Mélite disparaisse, disparaisse en tant que distincte de l'amie d'enfance ; et il faut que l'amie d'enfance et Mélite soient la même personne.
Mais alors que deviennent les textes des Nouvelles de la République des Lettres et du Dictionnaire géographique de Thomas Corneille et de la Vie de Corneille de Fontenelle, textes indiquant un amour brusque en 1627 pour une jeune fille inconnue jusqu'à ce moment de Pierre Corneille ? Ne seraitce point l'amie d'enfance révélée par Granet qui devrait disparaître, ou ne serait-ce point qu'il faudrait admettre et l'existence de l'amie d'enfance et celle de « Mélite », en supposant Corneille amoureux del'amied'enfance jusqu'en 1627, puis de « Mélite » à partir de 1627, sans tenir compte de ce que Corneille a dit de sa fidélité, ou en supposant que Corneille a oublié l'amie d'enfance lorsqu'en 1637 il parle de son unique amour, lequel, alors, serait celui qu'il a eu pour « Mélite » ?
J'avoue que je penche un peu à ce que l'on supprime quelqu'un, tant Corneille lui-même, qui est la première autorité en cette matière, tout compte fait, est énergique à affirmer qu'il n'a eu qu'un amour sérieux, et j'avoue aussi que je penche, puisqu'il faut supprimer quelqu'un, à supprimer l'amie d'enfance.
Quelle autorité avons-nous pour croire à l'amie d'enfance ? Celle du seul Granet, de 1738, contredite au moins par le silence, relativement à l'amie d'enfance, des textes des Nouvelles de la République des Lettres (1685), du Dictionnaire de Thomas Corneille (1708) et delà Vie de Corneille (1729), de Fontenelle. — 17-29, 1708, 1685 pèsent plus que 1738, et Thomas Corneille et Fontenelle pèsent plus que l'abbé Granet. En bonne critique, c'est incontestable. De plus, si l'histoire de l'amie d'enfance est contredite par le silence des textes précédents, si autorisés, elle est contredite par les paroles mêmes de Corneille, qui affirme en 1637 et qu'il n'a aimé qu'une personne et que cette personne c'est « Mélite ». En efTet, reprenons VExcuse à Ariste:
Elle eut mes premiers vers, elle eut mes premiers feux...
peut s'appliquer à l'amie d'enfance aussi bien qu'à « Mélite ». Soit. Mais
... Ce fut par là que j'appris à rimer. Mon bonheur commença quand mon âme fut prise : Je gagnai de la gloire en perdant ma franchise. Charmé de deux beaux yeux mon vers charma la cour. Et ce que j'ai de nom je le dois à l'amour.
J'adorai donc Philis, et la secrète estime Que ce divin esprit faisait à notre rime Me fît devenir poète aussitôt qu'amoureux.
Impossible de mieux dire que les premiers vers d'amour de Corneille, en même temps qu'ils sont ceux qui furent inspirés par une personne aimée, sont ceux qui lui ont valu la gloire et la faveur de la cour, donc ceusc de Mélite, et que, par conséquent, l'amour unique dont parle Corneille est son amour pour Mélite, laquelle, si Ton en croit Thomas Corneille et Fontenelle, il n'a connue qu'en 4627 et par hasard. L'amie d'enfance disparaît.
Si Famie d'enfance eût existé et s'il lui eût adressé des vers dès Tenfance, comme le veut l'abbé Granet, et plus tard soumis ses « premières pièces », comme le veut l'abbé Granet encore, il n'aurait pas, en 1637, après le Cid, proclamé qu'une femme avait eu ses premiers vers et ses premiers feux et que cette femme, comme le texte le crie, est celle de i627.
Pour moi, l'amie d'enfance, ou n'existe pas, ou a été oubliée en 1627, et c'est à « Mélite » — si l'on veut retenir quelque chose de ce que croit savoir l'abbé Granet — que Corneille soumettait ses premières pièces de 1628 à 1635 environ ; on verra plus loin pourquoi je dis 1635.
On s'est jeté cependant avec fureur sur la piste de cette amie d'enfance et on a voulu à toute force savoir qui elle était (1). On a pensé d'abord, l'abbé Granet lavant appelée M™'' du Pont, à une certaine Marie
(1) Sur toute cette question de M"'<= du Pontet de « Mélile », voir sui-tout: Bouquet, Points obscurs de la vie de Corneille.
Courant, qui avait épousé un Thomas Dupont, conseiller à la Cour des comptes de Rouen. Mais on saperçut ensuite que cette dame devait avoir quelque quarante-cinq ans en 1627 et que la M™^ Dupont signalée par l'abbé Granet pourrait être, non pas Marie Gourant, mais la bru de Marie Courant, femme Dupont, la femme de Dupont fils. Cette M'"'' Dupont II, née en 1611, aurait eu seize ans en 1627, ce qui s'accommode fort bien au sujet de Mélite ; elle se serait appelée Hue du nom de son père, de Beauquenare du nom de sa mère et Catherine de son nom de baptême. Il est parfaitement possible que cette Catherine Hue, qui devait devenir M"^ Dupont, soit celle avec qui Corneille a dû se marier vers 1627. Rien ne le prouve ; mais peut-être quelques détails de Mélite tendent à le faire croire. Mais si elle est la jeune fille de 1621, encore une fois, pour les raisons que j'ai données, elle nest pas lamie d'enfance.
Ce qu'il y a de plus raisonnable, c'est de mettre de côté le récit, tout de tradition orale et lointaine, de l'abbé Granet; c'est de ne tenir aucun compte de l'amie d'enfance, qui a pu exister, mais dont il ne reste aucune trace dans les souvenirs de Pierre Corneille, de Thomas Corneille et de Fontenelle ; c'est de ne faire dater les premières amours de Pierre Corneille que de la veille de Mélite (1628 ou 1627 au plus tôt) ; c'est, aussi, de se résigner à ne pas savoir comment s'appela « Mélite », étant à peu près prouvé qu'elle ne s'appelait pas Milet et n'étant pas prouvé que ce fût M™« Dupont ; c'est de croire que Corneille a aimé « Mélite » depuis 1627 au plus tôt jusque vers 1635,
AMOCRS 4
qu'il a songé à l'épouser, qu'il ne l'a pas épousée, que peut-être (pour ne pas repousser cruellement tout ce qui nous vient de Granet) il est resté son ami et a eu quelques relations littéraires avec elle jusqu'aux environs de 4635 ; qu'il l'aimait encore, mais n'était plus aimé d'elle en 1637.
En effet, pour reprendre cette histoire en ne considérant plus qu'une seule personne que nous appellerons simplement « Mélite », ce qui est vraisemblable est ceci.
En 1627, Corneille avait vingt et un ans et menait un peu la vie de jeune homme à Rouen. Il prenait part aux mascarades, qui étaient un des divertissements les plus en vogues dans la province. Il faisait des vers pour servir d'un ornement à ces réjouissances (Mascarade des enfants gàlés. Madrigal pour un masque donnant une boîte de cerises confites à une demoiselle). Et quelques-uns de ses vers sont très jolis :
Allez voir ce jeune soleil, Cerises, je vous en avoue ; Montrez-lui votre teint vermeil Un peu moins que sa lèvre, un peu plus que sa joue.
II ne laissait pas de courre les femmes et d'être volage, plus très probablement, comme il arrive toujours^ en propos qu'en réalité, mais ses propos doivent contenir quelque chose de réel :
Si je perds bien des maîtresses, J'en fais encor plus souvent.
Et mes vœux et mes promesses Ne sont que feintes caresses.
Et mes vœux et mes promesses Ne sont jamais que du vent.
Quand je vois un beau visage Soudain je me fais de feu ; Mais longtemps lui faire hommage, Ce n'est pas bien mon usage ; Mais longtemps lui faire hommage, Ce n'est pas bien là mon jeu.
J'entre bien en complaisance Tant que dure une heure ou deux ; Mais en perdant sa présence.
Adieu toute souvenance ; Mais en perdant sa présence, Adieu soudain tous mes feux.
Plus inconstant que la lune, Je ne veux jamais d'arrêt.
La blonde comme la brune En moins de rien m'importune, La blonde comme la brune En moins de rien me déplaît.
Si je feins un peu de braise.
Alors que l'humeur m'en prend. Qu'on me chasse ou qu'on me baise.
Qu'on soit facile ou mauvaise, Qu'on me chasse ou qu'on me baise.
Tout m'est fort indifférent.
Mon usage est si commode.
On le trouve si charmant.
Que qui ne suit ma méthode N'est pas bien homme à la mode, Que qui ne suit ma méthode Passe pour un Allemand.
De temps en temps, comme tous les jeunes gens, il envoyait à tous les diables ces emportements de jeunesse et ces sottises amoureuses, frivoles, un peu dangereuses et où l'on laisse toujours quelques plumes, et il s'en moquait sans beaucoup d'esprit, mais avec quelque âpreté :
Enfin échappé du danger
Où le sort me voulut plonger.
L'expérience indubitable
Me fait tenir pour véritable
Que l'on commence d'être heureux
Quand on cesse d'être amoureux,
Lorsque notre âme s'est purgée
De cette sottise enragée
Dont le fantasque mouvement
Bricole notre entendement.
Crois-moi qu'un homme de ta sorte,
Libre des soucis qu'elle apporte,
Ne voit plus loger avec lui
Le soin, le chagrin, ni l'ennui.
J'ai passé par là comme toi ; J'ai fait autrefois de la bête, J'avais des Philis à la tête ; J'épiais les occasions ; J'épiloguais mes passions ; Je paraphrasais un visage ; Je me mettais à ton usage, Debout, tête nue, à genoux, Triste, rêveur, gaillard, jaloux ; Je courais, je faisais la grue Tout un jour, au bout dune rue.
Mais à la fin, hors de mes fers.
Après beaucoup de mots soufferts.
Ce qu'à présent je te conseille, C'est de pratiquer la pareille.
Ami, c'est ainsi qu'il faut \-ivre.
C'est le chemin qu'il nous faut sui\Te Pour goûter de notre printemps Les véritables passe-temps.
Prends donc comme moi pour devise Que l'amour n'est qu'une sottise.
Ainsi vivait vers 1626 le jeune Corneille, tantôt légèrement amoureux, tantôt maudissant l'amour, comme tous les jeunes gens de Rouen et autres lieux.
Tout à coup le ton change, ou du moins je crois le voir changer très sensiblement. Il est probable que Corneille a vu « Mélite », que l'ami de Corneille amoureux de « Mélite », si le récit de Fontenelle est exact, a conduit Corneille chez elle et que Corneille est, cette fois, sérieusement amoureux. Toujours est-il que c'est ainsi qu'il se met à chanter. La pièce est intitulée : Ode sur un prompt amour :
O Dieux ! qu'elle sait bien surprendre !
Mon cœur, adore ta prison
Et n'écoute plus ta raison
Qui fait mine de te défendre ;
Accepte une si douce loi.
Voir Aminte et rester à soi
Sont deux choses incompatibles.
C'est à faire à des insensibles
De conserver leur liberté.
Ses yeux, d'un pouvoir plus suprême
Que n'est Tautorité des rois,
Interdisent à notre choix
De plus disposer de nous-même.
Ravi que j'en fus à l'abord.
Je ne pus faire aucun effort A me retenir en balance ; Et je sentis un changement Par une douce violence Quejeusse fait par jugement.
Regards brillants, clartés divines, Qui m'avez tellement surpris ; Oeillades qui sur les espi'its.
Exercez si bien vos rapines ; Tyrans secrets, auteurs puissants D'un esclavage où je consens ; Chers ennemis de ma franchise.
Reaux yeux, mes aimables vainqueurs.
Dites-moi qui vous autorise A dérober ainsi les cœurs.
Que ce larcin m'est favorable !
Que j'ai sujet d'appréhender, La conjurant de le garder.
Qu'elle me soit inexorable !
Amour, si jamais ses dédains La portent à ce que je crains.
Fais qu elle se puisse méprendre Et qu'aveuglée, au lieu du mien Qu'elle aura dessein de me rendre, Aminte me donne le sien !
Je ne sais, et je reconnais que cette pièce pourrait être attribuée à la période où Corneille n'aimait point véritablement, à la période d'avant « Mélite » ; mais j'ai tendance à y voir, sous la phraséologie du temps, un accent vrai, et je penche à l'attribuer à l'influence de « Mélite ». De même la pièce suivante, trop spirituelle, est d'une délicatesse, nonobstant, qui sent encore, à ce qu'il me semble, l'amour
:ai. Elle est intitulée : Stances, Sur une absence > lemps de pluie :
Depuis qu'un malheureux adieu Rendit vers vous ma flamme criminelle.
Tout Tunivers prenant votre querelle,
Contre moi conspire en ce lieu.
Ayant osé me séparer Du beau soleil qui luit seul sur mon âme, Pour le venger, l'autre, cachant sa flamme,
Refuse de plus m'éclairer.
L'œil qui ne voit plus ce flambeau, En témoignant ses regrets par ses larmes M'apprend assez qu'éloigné de vos charmes
Mes yeux se doivent fondre en eau.
Je vous jure, mon cher souci, Quêtant réduit à voir l'air qui distille, Si j'ai le cœur prisonnier à la ville.
Mon corps ne l'est pas moins ici.
Si cette pièce est pour « Mélite » (mais on n'en sait rien;, comme elle a été publiée en 1632, il faudrait induire du mot « un malheureux adieu rendit vers vous ma flamme criminelle » que « Mélite » s'était mariée en 1631.
Voici enfin qui est certainement pour « Mélite », c'est à savoir le fameux Sonnet et le fameux Dialogue. Date presque certaine : 1632.
Après l'œil de Mélite il n'est rien d'admirable ; Il n'est rien de solide après ma loyauté : Mon feu. comme son teint, se rend incomparable, Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté.
Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté. Mon cœur à tous ses traits demeure invulnérable, Et quoiqu'elle ait au sein la même cruauté, Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable.
C'est donc avec raison que mon extrême ardeur Trouve chez cette belle une extrême froideur. Et que, sans être aimé, je brûle pour Mélite,
Car de ce que les Dieux, nous envoyant au jour. Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite, Elle a tout le mérite et moi j'ai tout l'amour.
Quant au dialogue, le voici, et l'on peut s'assurer que, tout aussi certainement que le Sonnet, il a pour objet « Mélite » ; car si le sonnet fut transporté dans la pièce {Mélite, II, 4), il y a entre le dialogue et la pièce d'intimes rapports qui ont été très exactement démêlés par M. Bouquet dans ses Points obscurs. Le « rival plus riche » et « la rigueur des parents » sont les thèmes principaux et du Dialogue et de la comédie. Pour surcroît, voir Bouquet, Points obscurs..., pages 49-55. Voici tout le Dialogue qui, du reste, comme beauté de forme, annonce au moins les duos d'amour du Cid et de Psyché :
Caliste, mon plus cher souci.
Prends pitié de l'ardeur qui me dévore l'âme.
— Tircis, ne vois-tu pas aussi Que mon cœur embrasé brûle de même flamme ?
— Je n'ose l'espérer.
— Tu peux t'en assurer.
— Mais mon peu de mérite Défend un si haut point à ma présomption.
— Mais cette récompense est plutôt trop petite Pour tant d'affection.
— Je croirai, puisque tu le veux, Que maintenant mon mal aucunement te touche.
— La mort seule éteindra mes feux,
Et j'en ai plus au cœur mille fois qu'en la bouche.
— Je n'ose l'espérer.
— Tu peux t'en assurer.
— Hélas ! que ton courage M'apprête de rigueur à souffrir sous ta loi !
— Ce que j'ai de rigueurs j'en réserve l'usage
Pour d'autres que pour toi.
— Si quelqu'un plus riche ou plus beau Et mieux fourni d'appas à te ser\ir se range ?
— J'élirai plutôt le tombeau
Que ma volage ardeur se dispensât au change.
— Je n'ose l'espérer.
— Tu peux t'en assurer.
— Mais pourrais-tu, ma belle.
Dédaigner un amant qui vaudrait mieux que moi ?
— Pourrais-je préférer à ton ardeur fidèle
Une incertaine foi ?
— Si la rigueur de tes parents
x\ quelque autre parti plus sortable t'engage ?
— Les saints devoirs que je leur rends Jamais dessus ma foi n'auront cet avantage.
— Je n'ose l'espérer.
— Tu peux t'en assurer.
— Quoi ! parents ni richesses
Ni grandeurs ne pourront ébranler tes esprits ?
— Tout cela mis auprès de tes chastes caresses
Perd son lustre et son prix.
Après, et probablement tout de suite après, vint la pièce. De celle-ci il ne faut pas tirer des inductions trop précises. Elle est tournée au romanesque, selon le goût du temps. Cependant on y voit Tircis (même nom que dans le Dialogue) séparé de Mélite par la rigueur de parents ambitieux et la présence d'un
rival riche. Cloris, sœur de Tircis, lui demande ce qu'il craint dans son rival :
C'est donc assurément son bien qui t'est suspect. Son bien te fait rêver et non pas son respect, Et, toute amitié bas, tu crains que sa richesse Eu dépit de tes feux n'obtienne ta maîtresse. — Tu devines, ma sœur; cela me fait mourir.
Cet obstacle, a le bien » du rival, revient à plusieurs reprises dans la pièce, et nous n'avons que faire de relever tous les passages où il en est question. Ce qui intéressera davantage, ce sont les très jolis vers d'amour qui sont répandus dans cette même pièce. Tircis aperçoit Mélite à sa fenêtre :
Je pense lentrevoir par cette jalousie.
Oui, mon âme de joie en est toute saisie.
Hélas ! Et le moyen de lui pouvoir parler,
Si mon premier aspect l'oblige à s'en aller?
Que cette joie est courte et qu'elle est cher vendue !
Toutefois tout va bien, la voilà descendue.
Ses regards tout de feu s'étendent avec moi.
Quedis-je? en s'avançant elle m'appelle à soi.
Les deux amants causent de l'affreux rival. Mélite assure qu'il lui déplaît. Tircis insiste :
Mais afin qu'il reçût un entier déplaisir,
Il faudrait que nos cœurs n'eussent plus qu'un désir.
Et quitter ses discours de volontés sujettes
Qui ne sont point de mise en l'état où vous êtes.
Vous-même, consultez un moment vos appas.
Songez à leur effet et ne présumez pas
CORXEILXE 59
Avoir sur tous les cœurs un pouvoir si suprême. Sans qu'il vous soit permis d'en user sur vous-même. Un si digne sujet ne reçoit point de loi. De règle ni d'avis d'un autre que de soi.
Mélite répond en accordant presque plus qu'on ne lui demande et de la façon la plus obligeante du monde :
Ton mérite, plus fort que ta raison flatteuse, Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse. Je dois tout à ma mère et pour tout autre amant Je voudi-ais tout remettre à son commandement; Mais attendre pour toi l'effet de sa puissance, Sans te rien témoigner que par obéissance, Tircis, ce serait trop : tes rares qualités Dispensent mon devoir de ces formalités.
— Que d'amour et de joie un tel aveu me donne !
— C est peut-être en trop dire et me montrer trop bonne ; Mais parla tu peux voir que mon affection
Prend confiance entière en ta discrétion.
— Vous la verrez toujours dans un respect sincère. Attacher mon bonheur à celui de vous plaire, N'avoir point d'autre soin, n'avoir point d'autre esprit ; Et, si vous en voulez un serment par écrit.
Ce sonnet que pour vous vient de tracer ma flamme Vous fera voir à nu jusqu'au fond de mon âme.
Il y a une date — quelle bonne fortune ! — il y a une date dans Mélite! Cloris, sœur de Tircis, dit, à un moment donné, à Tircis, en parlant de l'aflreux rival :
Ce malheureux amant ne veut pas qu'on le craigne : Quelque riche qu'il soit, Mélite le dédaigne; Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection. Tu ne dois plus douter de son aversion.
S'il faut prendre ces vers à la lettre, le rival de Corneille aurait aspiré à « Mélite » depuis 1627. A quelle date Corneille vint-il sur ses brisées ? On ne le sait pas. On peut croire que c'est peu de temps après le commencement des approches du rival auprès de « Mélite », puisque c'est le rival qui conduisit Corneille chez celle-ci, et c'est pourquoi j'ai fixé approximativement à 1627 le commencement de la passion de Corneille pour la belle Rouennaise.
S'il en est ainsi. Corneille fut amoureux de « Mélite » depuis 1627, au plus fort de son amour en 1629, et évincé par le rival en... avant 1632, si le vers que j'ai relevé déjà: « un malheureux destin rendit vers vous ma flamme criminelle », se rapporte à « Mélite », puisque ce vers fut publié en 1632.
Mais rien n'empêche que Corneille soit resté en bons termes d'amitié et de confidences littéraires avec « Mélite » jusqu'en 1635 ou 1636. Je dis 1635 ou 1636, parce que 1637 est la date de VExcuse à Ariste. Or à la date de VExcuse à Ariste, Corneille et Mélite so7it brouillés. Texte :
Et, bien que maintenant cette belle inhumaine
Traite mon souvenir avec un peu de haine,
Je me trouve toujours en état de l'aimer ;
Je me sens tout ému quand je l'entends nommer,
Et par le doux effet d'une prompte tendresse,
Mon cœur sans mon aveu i-econnaît sa maîtresse.
Après beaucoup de vœux et de submissions,
Un malheur rompt le cours de nos affections (1) ;
Mais toute mon amour en elle est consommée,
Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée.
Aussi n"aimé-je plus, et nul objet vainqueur
N'a possédé depuis ma veine ni mon cœur.
Vous le dirai-je, ami ? Tant qu'ont duré nos flammes,
Ma muse également chatouillait nos deux âmes :
Elle avait sur la mienne un absolu pouvoir,
J'aimais à le décrire, elle à le recevoir.
Une voix ravissante ainsi que son visage
La faisait appeler le phénix de notre âge (2).
Donc, en tout cas, à partir de 1637, l'épisode de « Mélite » est fini.
Corneille se maria, en 1641, probablement. Fontenellene donne pas la date. Mais, d'une part, Corneille ayant été très malade le jour même de son mariage et Ménage ayant fait sur cet accident des vers latins où il parle de C'inna, qui est de 1640, et une lettre de Corneille subsistant où Corneille annonce une grossesse de sa femme, et cette lettre étant du premier de juillet 1641, il faut que Cor-
(1) Ce présent de l'indicatif a rompt » peut très bien faire croire que le mariage du rival et de « Mélite » est de 1637 ; mais il ne le prouve pas ; puisque le présent s'emploie pour un fait dont l'effet dure encore ; et il serait un peu invraisemblable que le rival, prétendant de u Mélite » dès 1627, ne 1 eût obtenue qu'en 1637 ; et puis il y a le « ma flamme criminelle » antérieur à 1632, sur lequel je reviens, sans, du reste, on sait pourquoi, l'estimer très probant. On jugera.
(2) Même observation que plus haut sur le iugenient de Voltaire.
neille se soit marié vers la fin de 1640 ou au commencement de 1641. Je penche pour cette dernière date. L'anecdote relative à une intervention de Richelieu pour faciliter le mariage de Corneille est de Fontenelle. Mais Fontenelle lui-même, en une seconde édition de la Vie de Corneille, en 1742, avertit que cette anecdote, quoiqu'il la tienne de la famille, est assez douteuse. On s'est étonné que Fontenelle ait dit encore en parlant de ce mariage: « M. Corneille encore fort jeune... » Mais on ne réfléchissait pas à ceci que Fontenelle écrivait ce mot en 1729, c'est-à-dire à l'âge de 72 ans, et qu'à cet âge un homme de trente-six ans paraît un adolescent.
En 1658, Corneille, qui vivait encore presque toujours à Rouen et qui ne devait s'établir définitivement à Paris qu'en 1662, se rencontra avec Molière qui venait de jouer la comédie à Rouen et tomba amoureux de Thérèse de Gorla, femme du Parc, surnommée Marquise, et également connue sous le nom de « la du Parc » et sous celui de « la Marquise ».
Il avait cinquante-deux ans, la du Parc vingt-cinq environ, et Thomas Corneille, frère de Pierre, âgé de trente-trois ans, était également amoureux de la du Parc. La situation était piquante.
11 est parfaitement impossible de démêler à travers les Poésies diverses de Corneille celles qui ont eu la du Parc pour objet. Donc, — sauf les immortelles Stances à la Marquise (« Marquise, si mon visage... ») et la grande pièce Sm?' le départ de la Marquise, qui ont été faites certainement pour la du
Parc, — je propose seulement les pièces suivantes comme pouvant avoir été inspirées par la passion de Corneille pour la jeune actrice. Je n'ai pour raisons, que je reconnais comme faibles, dans ce choix, que la considération des dates et le ton général des pièces. Corneille est amoureux, mais ne veut avouer que l'estime et, bien entendu, faire aussi comprendre que sous cette estime il y a de l'amour. C'est une « délicatesse » ; c'est la délicatesse des premières approches :
Je vous estime, Iris, et crois pouvoir sans crime Permettre à mon respect un aveu si charmant :
Il est vrai quà chaque moment
Je songe que je vous estime.
Cette agréable idée où ma raison s'abîme Tyrannise mes sens jusqu'à l'accablement:
Mais, pour vouloir fuir ce tourment
La cause en est trop légitime.
Aussi, quelque désordre où mon cœur soit plongé. Bien loin de faire effort à l'en voir dégagé, Entretenir sa peine est toute mon étude.
J'en aime le chagrin, le trouble m'en est doux. Hélas ! que ne m'estimez-vous Avec la même inquiétude?
Un pas de plus. L'amoureux confesse que peutêtre y a-t-il dans le sentiment qui l'agite un peu plus que de l'estime et quelque chose d'un je ne sais quoi qu'il n'ose approfondir et qui moitiéle charme, moitié l'effraie.
Usez moins avec moi du droit de tout charmer : Vous me perdrez bientôt si vous n'y prenez garde. J'aime bien à vous voir, quoi qu'enfin j'y hasarde; Mais je n'aime pas bien quon me force d'aimer.
Cependant mon repos a de quoi s'alarmer. Je sens je ne sais quoi dès que je vous regarde; Je souffre avec chagrin tout ce qui m'en retarde ; Et c'est déjà sans doute un peu plus qu'estimer.
Ne vous y trompez pas : l'honneur de ma défaite N'assure point d'esclave à la main qui l'a faite ; Je sais l'art d'échapper aux charmes les plus forts ;
Et quand ils m'ont réduit à ne pas me défendre, Savez-vous, belle Iris, ce que je fais alors ? Je m'enfuis, de peur de me rendre.
L'amoureux a ses moments de belle humeur et de raillerie sur lui-même, et il plaisante sur son âge pour prévenir et de peur qu'un autre ne prenne les devants sur ce point :
Vos beaux yeux sur ma franchise N'adressent pas bien leurs coups : Tête chauve et barbe grise Ne sont pas viande pour vous.
Quand j aurais l'heur de vous plaire.
Ce serait perdre du temps.
Ii'is, que pourriez-vous faire D'un galant de cinquante ans ?
Ce qui vous rend adorable N'est propre qu'à m'alarmer.
Je vous trouve trop aimable Et crains de vous trop aimer :
Mon cœur à prendre est facile.
Mes vœux sont des plus constants Mais cest un meuble inutile, Qu'un galant de cinquante ans.
Si l'armure n'est complète, Si tout ne va comme il faut, Il vaut mieux faire retraite Que préparer un assaut :
L'amour ne rend pas la place A de mauvais combattants, Et rit de la vaine audace Des galants de cinquante ans.
Cependant on a assez vu qu'il aime et on lui a doucement conseillé « de réduire son amour aux termes d'amitié », si tant est qu'on soit familière avec Malherbe. Il regimbe un peu. Ce sont ces choses que Ion aime mieux se dire à soi-même que non pas qu'un autre vous les dise ; deux pièces dans cet esprit. La première est intitulée Stances :
Que vous sert-il de me charmer ?
Aminte, je ne puis aimer Où je ne vois rien à prétendre :
Je sens naître et mourir ma flamme à votre aspect. Et si pour la beauté j'ai toujours lame tendre. Jamais pour la vertu je n'ai que du respect (1).
W Du respect pour la du Parc ! dira-t-on. Cette poésie n'a pas la du Parc pour objet. — D'abord il s'agit de la du Parc très jeune encore et pour laquelle Corneille, dans une pièce certainement à elle adressée, témoigne de sentiments respectueux ; ensuite attendez la fin de cette pièce elle-même. Et puis je ne fais que proposer.
Vous me recevez sans mépris,
Je vous parle, je vous écris,
Je vous vois quand j'en ai l'envie; Ces bonheurs sont pour moi des bonheurs superflus ; Et si quelque autre y trouve une assez douce vie, Il me faut pour aimer quelque chose de plus .
Le plus grand amour sans faveur
Pour un homme de mon humeur
Est un assez triste partage.
Je cède à mes rivaux cet inutile bien. Et qui me donne un cœur sans donner davantage M'obligerait bien plus de ne me donner rien.
Je suis de ces amants grossiers
Qui n'aiment pas fort volontiers
Sans aucun prix de leurs services Et veux, pour m'en payer, un peu mieux qu'un regard ; Et l'union d'esprits est pour moi sans délices Si les charmes des sens n'y prennent quelque part.
La seconde pièce, dans le même esprit, dans le même ton et sur le même thème, est un sonnet. Il est d'un joli mouvement, et la pointe finale en est dans le meilleur goût de Benserade, ce qui ne veut pas dire le meilleur du monde, mais non plus le pire:
Vous aimez que je me range Auprès de vous chaque jour.
Et m'ordonnez que je change En amitié mon amour.
Cette méchante bricole \
Vous fait beaucoup hasarder, j
Et je vous trouve bien folle '
Si vous me pensez garder. j
Une passion si belle N'est pas une bagatelle Dont on se joue à son gré.
Et l'amour qui vous rebute Ne saurait choir d'un degré Qu'il ne meure de sa chute.
« La chute en est jolie... »
Mais, comme on s'y pouvait attendre, la jalousie se met de la partie. Deux pièces aussi sur ce thème, l'une qui est un sonnet et l'autre qui est assez longue. Le sonnet est d'un ton si mélancolique et si élevé que de toutes les pièces que je propose, c'est celle-ci que je doute le plus qui ait été à l'adresse de la du Parc. La voici cependant. Nous causons, n'est-ce pas, et nous nous inquiétons surtout de lire ensemble de jolis vers de Corneille, Et puis, les Stances à la Marquise, elles aussi, sont bien pour la du Parc :
D'un accueil si flatteur et qui veut que j'espère. Vous payez ma visite alors que je vous voi. Que souvent à l'erreur j'abandonne ma foi. Et crois seul avoir droit d'aspirer à vous plaire.
Mais si j'y trouve alors de quoi me satisfaire. Ces charmes attirants, ces doux je ne sais quoi, Sont des biens pour tout autre aussi bien que pour moi ; Et c'est dont un beau feu ne se contente guère.
D'une ardeur réciproque il veut d'autres témoins.
Un mutuel échange et de vœux et de soins,
Un transport de tendresse à nul autre semblable.
C'est là ce qui remplit un cœur fort amoureux. Le mien les eut pour vous, le vôtre en est capable. Hélas ! si vous vouliez, que je serais heureux !
L'autre pièce est intitulée Jalousie. — Elle est de cinquante-six vers. La fin en est faible; mais le commencement et surtout le milieu, c'est à savoir l'analyse du sentiment de la jalousie, en est fort beau. Le ton est calme. Corneille est plus méditatif qu'amoureux à ce moment-là :
N'aimez plus tant, Philis, à vous voir adorée :
Le plus ardent amour n'a pas grande durée ;
Les nœuds les plus serrés sont le plus tôt rompus ;
A force d'aimer trop souvent on n'aime plus.
Et ces liens si forts ont des lois si sévères
Que toutes leurs douceurs en deviennent amères.
Philis sait-elle ce que c'est qu'un amant jaloux ? Il est bon qu'elle l'apprenne pour sa gouverne :
C'est un esclave fier qui veut régner en maître,
Un censeur complaisant qui cherche à trop connaître,
Un tyran déguisé qui s'attache à vos pas,
Un dangereux Argus qui volt ce qui n'est pas.
Sans cesse il importune et sans cesse il assiège,
Importun par devoir, fâcheux par privilège,
Ardent à vous sei'vir jusqu à vous en lasser;
Mais au l'este un peu tendre et facile à blesser.
Le plus tendre chagrin d'une humeur inégale.
Le moindre égarement d'un mauvais intervalle, (?)
Un souris par mégarde à ses jeux dérobé.
Un coup d'oeil par hasard sur un autre tombé.
Le plus faible dehors de cette complaisance
Qui se permet pour tous la même indifférence :
Tout cela fait pour lui de grands crimes d'état :
Et plus l'amour est fort, plus il est délicat (1).
1) Susceptible.
Mais il arrive que l'amoureux de cinquante ans est, tel jour, traité plutôt selon son âge que selon son mérite. On a souri, on a fait une allusion à la date de sa naissance, ce qui est toujours désobligeant, ou à telle marque de la griffe des ans sur son visage. Et l'amoureux se fâche d'autant plus qu'il a tort et qu'il n'y a absolument rien à répondre à ce genre de critique, et il se laisse aller à dire cette très forte sottise que Von doit aimer un grand poète pour son génie et pour sa gloire. Déjà Ronsard avait dit cela, mais avec talent ; Corneille le dit à son tour, mais avec plus de talent encore, ce qui fait non seulement qu'on lui pardonne, mais qu'on l'admire, n'y ayant rien de plus certain que ceci que la littérature personnelle consiste à dire des sottises avec talent.
Et l'on entend bien que je veux parler des Stances à la Marquise^ qu'à la vérité vous savez tous par cœur, mais qui évidemment, dans une étude sur Corneille amoureux, doivent trouver leur place et la place d'honneur :
Marquise, si mon visage A quelque trait un peu vieux, Souvenez-vous qu'à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux.
Le Temps aux plus belles choses Se plaît à faire un affront :
Il saura faner vos roses Comme il a ridé mon front.
Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits :
On m'a vu ce que vous êtes; Vous serez ce que je suis.
Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravages du temps .
Vous en avez qu'on adore ; Mais ceux que vous mépi'isez Pourraient bien durer encore Quand ceux-là seront usés.
Ils pourront sauver la gloire Des yeux qui me semblent doux, Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle Où j'aurai quelque crédit.
Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je 1 aurai dit.
Pensez -y, belle Marquise; Quoiqu'un barbon fasse effroi.
Il vaut bien qu'on le courtise, Quand il est fait comme moi .
Cette admirable pièee n'est pas un simple jeu de grand esprit. Elle est très sincère et elle marque un épisode vraiment douloureux des relations de Corneille avec la du Parc. D'abord le ton l'indique suffisamment ; ensuite la pièce suivante, qui est la plus autobiographique et même la seule autobiographique de tout ce groupe, marque qu'il y eut fâcherie entre Corneille et la du Parc et rupture, puis raccommo-
dément quelques jours avant le départ de la du Parc et de la troupe ; raccommodement du reste si tranquille de la part de la du Parc que lui-même prit un peu couleur d'offense aux yeux de Corneille. Toute la pièce Sur le départ de Madame la Marquise est à citer, tant comme renseignement historique que, du reste, comme très belle chose :
Allez, belle Marquise, allez en d'autres lieux
Semer les doux périls qui naissent de vos yeux.
Vous trouverez partout des âmes toutes prêtes
A recevoir vos lois et grossir vos conquêtes,
Et les cœurs à l'envi se jetant dans vos fers
Ne feront point de vœux qui ne vous soient offerts.
Mais ne pensez pas tant aux glorieuses peines
De ces nouveaux captifs qui vont prendre vos chaînes
Que vous teniez vos soins tout à fait dispensés
De faire un peu de grâce à ceux que vous laissez ;
Apprenez à leur noble et chère servitude
L'art de vivre sans vous et sans inquiétude ;
Et, si sans faire un crime on peut vous en prier.
Marquise, apprenez-moi ïart de vous oublier.
En vain de tout mon cœur la triste prévoyance
A voulu faire essai des maux de votre absence.
Quand j'ai cru le soustraire à des yeux si charmants.
Je l'ai livré moi-même à de nouveaux tourments.
Il a fait quelques jours le mutin et le brave (1) ;
Mais il revient à vous et revient en esclave,
Et reporte à vos pieds le tjrannique effet
De ce tourment nouveau que lui-même il s'est fait.
Vengez-vous du rebelle et faites-vous justice ;
Vous devez un mépris du moins à son caprice :
Avoir vu si longtemps des sentiments si vains,
C'est assez mériter l'honneur de vos dédains.
(1) Ceci donne tout leur sens aux Stances à la Marquise.
Quelle bonté superbe ou quelle indifférence A sa rébellion ôte le nom d'ofFense? Quoi ! vous me revoyez sans vous plaindre de rien 1 Je trouve même accueil avec même entretien (1) ! Hélas ! Et j'espérais que votre humeur altière M'ouvrirait les chemins à la révolte entière. Ce cœur, que la raison ne peut plus secourir, Cherchait dans votre orgueil une aide à se guérir. Mais vous lui refusez un moment de colère; Vous m'enviez le bien d'avoir pu vous déplaire ; Vous dédaignez de voir quels sont mes attentats Et m'en punissez mieux, ne m'en punissant pas. Une heure de grimace ou froide ou sérieuse, Un ton de voix trop rude ou trop impérieuse. Un sourcil trop sévère, une ombre de fierté, M'eût peut-être à vos yeux rendu ma liberté (2i. J'aime ; mais en aimant je n'ai point la bassesse D'aimer jusqu'aux mépris de l'objet qui me blesse; Ma flamme se dissipe à la moindre rigueur. Non qu'enfin mon amour prétende cœur pour cœur ; Je vois mes cheveux gris ; je sais que les années Laissent peu de mérite aux âmes les mieux nées; Que les plus beaux talents des plus rares esprits, Quand les corps sont usés perdent bien de leur prix ; Que si dans mes beaux jours je ijarus supportable, J'ai trop longtemps aimé pour être encore aimable (3) ; Et que d'un front ridé les replis jaunissants
(1) A côté de l'amoureux naturellement blessé de ce qu'on ne l'aime pas assez pour lui reprocher sa révolte, il y a bien l'auteur dramatique qui s'attendait à une scène, qui avait préparé la sienne et qui est déçu de ne pas l'avoir pu placer.
(2) « A vos yeux » veut dire « sous vos j'eux ».
(3) On pourrait tirer de très grandes inductions de ce vers-ci ; mais je crois qu'il y faut mettre beaucoup de prudence. II peut très bien n'être qu'une façon de parler. Tout vieillard dit : « J'ai beaucoup aimé » presque pour dire : « J'ai longtemps vécu » et sans y attacher autre importance, ni même autre sens. — Du reste, je ne sais pas.
Mêlent un triste charme aux plus dignes encens. Je connais mes défauts ; mais, après tout, je pense Être pour vous encore un captif d'importance (1). Car vous aimez la gloire et vous savez qu'un roi Ne vous en peut jamais assurer tant que moi. Il est plus en ma main qu'en celle d'un monarque De vous faire égaler l'amante de Pétrarque, Et mieux que tous les rois je puis faire douter De sa Laure ou de vous qui le doit emporter.
Aussi, je le vois trop, vous aimez à me plaire. Vous vous rendez pour moi facile à satisfaire ; Votre âme de mes feux tire un plaisir secret, Et vous me perdriez sans doute avec regret.
Marquise, dites donc ce qu'il faut que je fasse :
Vous rattachez mes fers quand la saison vous chasse ;
Je vous avais quittée et vous me rappelez
Dans quel cruel instant que vous vous en allez (2).
Rigoureuse faveur qui force à disparaître
Ce calme étudié que je faisais renaître.
Et qui ne rétablit votre absolu pouvoir
Que pour me condamner à languir sans vous voir!
Paj'cz, payez mes feux d'une plus faible estime ; Traitez-les d'inconstants; nommez ma fuite un crime; Prêtez-moi par pitié quelque injuste courroux ; Renvoyez mes soupirs qui courent après vous : Faites-moi présumer qu'il en est quelques autres A qui jusqu'ea ces lieux vous renvoj'ez les vôtres.
(1- Reprise du thème des Stances à la Marquise. 2) Cela a un sens en supposant « dans quel cruel instant « entre deux virgules ; mais un sens assez sot. Ne faudrait-il pas lire « dans le cruel instant que vous vous en allez » ? qui donne un sens très beau et très d'accord avec ce qui suit : « rigoureuse faveur... »
Qu'en faveur d'un rival vous allez me trahir. J'en ai, vous le savez, que je ne puis haïr (1). Négligez-moi pour eux ; mais dites en vous-même : « Moins il me vent aimer, plus il fait voir qu'il m'aime. Et m'aime d'autant plus que son cœur enflammé N'ose même aspirer au bonheur d'être aimé. Je fais tous ses plaisirs, jai toutes ses pensées. Sans que le moindre espoir les ait intéressées. » Puissé-je malgré vous y penser un peu moins, M'échapper quelque jour vers quelques autres soins, Trouver quelques plaisirs ailleurs qu'en votre idée, En voir toute mon âme un peu moins obsédée ; Et vous de qui je n'ose attendre jamais rien, Ne ressentir jamais un mal pareil au mien.
Ainsi parla Cléandre, et ses maux se passèrent ;
Son feu s'évanouit, ses déplaisirs cessèrent;
Il vécut sans la dame et vécut sans ennui ,
Comme la dame aussi se divertit sans lui.
Heureux en son amour, si l'ardeur qui l'anime
N'en reçoit les tourments que pour s'en plaindre en rime.
Et si d'un feu si beau la céleste vigueur
Peut enflammer ses vers sans échauffer son cœur !
Et malgré le ton maladroitement dégagé de ces derniers vers, on voit que l'amour de Corneille pour la du Parc fut assez sérieux, eut des moments douloureux, descendit assez avant dans son être et ne dut pas être tout à fait oublié quand Corneille, installé à Paris quatre ans après, vit la du Parc triomphante sur le théâtre très en vogue de Molière. J'ai toujours cru, par exemple, que la malveillance de Corneille pour Racine, toute naturelle du reste en
(1) Ce vers charmant désigne, à coup sûr, Thomas Corneille, peut-être Thomas Corneille et Molière.
soi, pour ainsi parler, pouvait très bien tenir aussi à une jalousie autre que littéraire, plus ou moins consciente.
Mais « les amours » de Corneille et de la du Parc eurent à mon avis d'autres conséquences encore. La date de 1658 est une des plus importantes de la vie de Corneille. En 1658, Corneille, depuis dix ans, ne fait plus de théâtre ; et même, ce me semble bien, ne fait plus de vers, ou presque point. De 1652 à 1658, il y a une véritable lacune dans la biographie de Corneille. Qu'a-t-il fait de 1652 à 1658, on n'en sait rien du tout. Peut-être n'a-t-il rien fait. En tout cas, il n'a plus été auteur. Or, en 1658, il voit la du Parc, il l'aime ; et en 1659 Œdipe était fait, suivi de la Toison d'or, suivi de Sertorius, suivi de Sophonisbe, le tout en cinq ans. Il n'y a pas à contester que ceci ne soit extrêmement remarquable.
On pense bien que je n'ignore point que c'est le surintendant Fouquet qui ramena Corneille à la scène, mais j'ai quelque idée qu'il l'y aurait moins facilement conduit par la main si la du Parc n'eût donné comme le premier mouvement et qu'au demeurant, non moins à la du Parc qu'à Fouquet, Corneille pouvait dire :
Depuis que je vous vis je ne vois plus mes rides.
Ce qu'il y a de certain, c'est que depuis l'intervention de la du Parc dans la vie de Corneille, celuici osa faire une chose que personne avant lui, à ma connaissance, n'avait tentée. Il osa mettre à la scène, dans des tragédies et dans des rôles sympa-
thiques, des vieillards amoureux et quelquefois aimés.
Il me semble que cela était absolument nouveau. Jusqu'alors le vieillard amoureux était un personnage de comédie, et ridicule, et burlesque, et figure à nasardes, comme aussi bien il est naturel et juste qu'il le soit. A plusieurs reprises, soit en souvenir de la du Parc, soit, plus tard, sous l'influence d'autres amours ressenties par lui, Corneille mit sur la scène tragique des vieillards amoureux en les donnant comme personnages sympathiques et en voulant qu'ils le fussent.
Et en les peignant il se peignait lui-même. Fontenelle, du moins, est formel sur ce point. Il a dit à propos de Pulchérie : « Il s'est peint lui-même avec bien de la force dans Martian, qui est un vieillard amoureux. » Voilà qui est bien ; mais longtemps ayant Pulchérie, dès Sertorius (16G2), Corneille met sur la scène un vieillard amoureux qui est aimé, et qui a le plus beau rôle de la pièce et, ce qui est à noter, il applique à Sertorius des vers que lui-même, Corneille, avait faits, en son propre nom, pour la du Parc :
Il est assez nouveau qu'un homme de mon âge, Ait des charmes si forts pour un jeune courage. Et que d'un front ridé les replis jaunissants Trouvent l'heureux secret de captiver les sens.
Mais, ce qui est plus important et extrêmement significatif, il donne les raisons pourquoi une jeune femme peut aimer un vieillard et il indique à quelles conditions elle peut l'aimer. Viriate :
Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte. Il hait des passions l'impétueux tumulte ; Et son feu que j'attache aux soins de ma grandeur Dédaigne tout mélange avec leur folle ardeur. J'aime en Sertorius ce grand art de la guerre, Qui soutient un banni contre toute la terre, J'aime en lui ces cheveux tout couverts de lauriers. Ce front qui fait trembler les plus braves guerriers, Ce bras qui semble avoir la victoire en partage. L'amour de la vertu n'a jamais d'yeux pour l'âge ; Le mérite a toujours des charmes éclatants, Et quiconque peut tout est aimable en tout temps.
En un mot, une jeune femme peut aimer un vieillard à la condition qu'il soit illustre. C'est précisément le thème, très ridicule au fond, mais tout naturel dans la bouche de Corneille en 1662, des Stances à la Marquise.
Tout de même, dans Sophonishe, l'année suivante. Ici le vieillard n'est pas aimé; mais il est terriblement amoureux et il peint son amour malheureux en termes touchants, qui sentent l'élégie, qui sentent la littérature personnelle. Syphax dit à Lélius :
Pourrez-vous pardonner, seigneur,, à ma vieillesse, Si je vous fais l'aveu de toute ma faiblesse ?
Que c'est un imbécile et pénible esclavage Que celui d'un époux sur le penchant de l'âge, Quand sous un front ridé qu'on a droit de haïr, Il croit se faire aimer à force d'obéir ! De ce mourant amour les ardeurs ramassées Jettent un feu plus vif dans nos veines glacées, Et pensent racheter l'horreur des cheveux gris Par le présent d'un cœur au dernier point soumis.
D'un autre côté, dans la même pièce, Massinissa, moins vieux que Syphax, mais que Corneille donne également pour un homme mûr, plaide lui aussi pour le droit à l'amour chez les hommes âgés :
Pour aimer à notre âge en est-on moins parfait ? Les héros des Romains ne sont-ils jamais hommes ? Leur Mars a tant de fois été ce que nous sommes...
Il en dit tant que deux hommes assez considérables l'un et l'autre, à savoir Lélius et Voltaire, se moquent un peu de lui. Lélius lui répond à un moment donné :
Vous pai-lez tant d'amour qu'il faut que je confesse Que j'ai honte pour vous de voir tant de faiblesse. N'alléguez point les Dieux : si l'on voit quelquefois Leur flamme s'emporter en faveur de leur choix, Ce n'est qu'à leurs pareils à suivre leurs exemples ; Et vous ferez comme eux quand vous aurez des temples.
Et Voltaire, avec ce mélange de bon sens el d'étourderie qui fut toujours en lui : « 11 y a bien de la force et de la dignité dans les vers (que prononce ici Lélius). C'est ce morceau singulier, ce sont quelques autres tirades contre la passion de l'amour qui ont fait dire assez mal à propos que Corneille avait dédaigné de représenter des héros amoureux... [Ce discours est en effet assez mal à propos ; mais qui l'a fait ? Qui a dit que Corneille n'avait pas représenté de héros amoureux ? Si quelqu'un l'a dit, il est si mal informé qu'il conviendrait de le négliger.] Le discours de Lélius est noble et a quelque chose de
sublime; mais vous sentez que plus il est grand, plus il rend Massinissa petit... »
Au demeurant, que de vieillards amoureux ou de sénescents amoureux dans Sophonisbe ! Et quel accent de sincérité ils ont !
Avec Othon, Agésilas^ Attila, Tite et Bérénice, plus de vieillards amoureux. On peut dire si l'on veut, mais je ne le dirai pas, n'en sachant rien, que le souvenir de la du Parc s'efface. (La du Parc est morte en 1668, dix ans après les Stances à la Marquise, un an après Andromaque et Attila.)
Avec Psyché point de vieillard amoureux, bien entendu, mais les vers d'amour exquis, que l'on connaît. Corneille, en fait de vers d'amour proprement dits, n'en était pas à son coup d'essai. Sans parler des duos du Cid, ils sont de lui ces vers de l'admirable Suite du Menteur ; car comme style la Suite du Menteur est admirable :
Quand les ordres du Ciel nous ont faits l'un pour l'autre.
Lise, c'est un accord bientôt fait que le nôtre.
Sa main entre les cœurs par un secret pouvoir
Sème l'intelligence avant que de se voir.
D prépare si bien l'amant et la maîtresse
Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse ;
On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment.
Tout ce qu'on s'entredit persuade aisément,
Et sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles,
La foi semble courir au-devant des paroles.
La langue en peu de mots en explique beaucoup,
Les yeux plus éloquents font tout voir tout d'un coup.
Et de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent,
Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent [1).
(l)LaSmtedu A/enteur,1643oul644;àgedeCorneille,37ou38ans
On peut dire que dans cette page de la Suite du Menteur Corneille préludait à Psyché, qui ne devait venir que trente ans après environ.
Pour en revenir à celle-ci, on sait qu'elle contient les plus beaux vers d'amour qui aient peut-être j amais été écrits en langue française, j'entends la déclaration de Psyché et le couplet sur la jalousie qui, quoiqu'ils soient dans toutes les mémoires, s'imposent à être placés ici parleur beauté même. C'est à l'âge de 65 ans que Corneille écrivait les vers suivants :
Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte.
Et que, s'il a quelque poison,
Une âme aurait peu raison
De hasarder la moindre plainte
Contre une favorable atteinte Dont tout le cœur craindrait la guérison ! A peine je vous vois que mes frayeurs cessées Laissent évanouir l'image du trépas Et que je sens couler dans mes veines glacées Un je ne sais quel feu que je ne connais pas. J'ai senti de l'estime et de la complaisance,
De l'amitié, de la reconnaissance ; De la compassion les chagrins innocents
M'en ont fait sentir la jjuissance ; Mais je n'ai pas encor senti ce que je sens. Je ne sais ce que c'est ; mais je sais qu'il me charme,
Que je n'en conçois point d'alarme :
Plus j'ai les yeux sur vous, plus je m'en sens charmer. Tout ce que j'ai senti n'agissait pas de même
Et je dirais que je vous aime, Seigneur, si je savais ce que c'est que d'aimer. Ne les détournez pas, ces yeux qui m'empoisonnent, Ces yeux tendres, ces yeux perçants, mais amoureux. Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent.
Hélas ! Plus ils sont dangereux, Plus je me plais àm'attacher sur eux.
Par quel ordre du ciel que je ne puis comprendre.
Vous dis-je plus que je ne dois, Mol de qui la pudeur devrait au moins attendre Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous vois ? Vous soupirez, Seigneur, ainsi que je soupire. Vos sens comme les miens paraissent interdits. C'est à moi de l'entendre, à vous de me le dire, Et cependant, c'est moi qui vous le dis.
Je ne commenterai pas de tels vers; j'ai voulu seulement les faire relire une fois de plus.
Quant au couplet de la Jalousie, on en pourrait tirer des inductions intéressantes sur la jalousie telle que la ressentait Corneille et telle qu'il était assez naturel qu'il la ressentit. Mais il ne faudrait pas les en tirer ; parce que ce couplet, comme fond, n'est pas de Corneille. C'est un de ces thèmes, un de ces lieux communs traditionnels que les poètes se passent comme de main en main de génération en génération, trame qui est tes communis. et sur laquelle chacun brode à sa manière. Il doit venir des Italiens: il en a la marque, et puisque je le trouve pour la première fois dans Desportes, c'est dire presque sûrement qu'il vient d'Italie. Le voici tel qu'il est dans Desportes :
Je veux un mal de mort à ceux qui s'en approchent
Pour regarder ses yeux qui mille amours décochent,
A ce qui parle à elle et à ce qui la suit ;
Le soleil me déplaît ; sa lumière est trop grande ;
Je crains que pour la voir tant de rais il épande.
Mais si n'aimé-je point les ombres de la nuit;
Je ne saurais aimer la terre où elle touche.
Je hais 1 air qu'elle tire et qui sort de sa bouche,
Je suis jaloux de l'eau qui lui lave les mains,
Je n'aime point sa chambre et j'aime moins encore L'heureux miroir qui voit les beautés que j'adore.
Je n'aime point ce vent qui folâtre se joue Parmi ses beaux cheveux et lui baise la joue, Si grande privante ne me peut contenter, Je couve au fond du cœur une ardeur ennemie Contre ce fâcheux lit qui la tient endormie.
Le voici maintenant tel qu'il est dans Théophile de Viau. Mais dans Théophile il y est deux fois, une fois dans la Solitude et une fois dans Pyrame et Thishé. Dans la Solitude :
Mon Dieu, que tes cheveux me plaisent ! Ils s'ébattent dessus ton front, Et les voyant beaux comme ils sont.
Je suis jaloux quand ils te baisent.
Dans Pijrame et Thishé, plus développé:
Mais je me sens jaloux de tout ce qui te touche,
De l'air qui, si souvent, entre et sort par ta bouche ;
Je crois qu'à ton sujet le soleil fait le jour
Avecque des flambeaux et d'envie et d'amour.
Les fleurs que sous tes pas tous les chemins produisent,
Dans l'honneur qu'elles ont de te plaire, me nuisent.
Si je pouvais complaire à mon jaloux dessein,
J'empêcherais tes yeux de regarder ton sein ;
Ton ombre suit ton corps de trop près, ce me semble ;
Car nous deux seulement devons aller ensemble.
Bref, un si rare objet m'est si doux et si cher
Que ta main seulement me nuit de te toucher.
Et enfin — « le soleil s'est levé, retirez-vous,
étoiles » — le voici enfin dans la Psyché de Corneille:
Des tendresses du sang peut-on être jaloux ? — Je le suis, ma Psyché, de toute la nature : Les rayons du soleil vous baisent trop souvent ; Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent :
Dès qu'il les flatte, j'en murmure.
L'air même que vous respirez Avec trop de plaisir passe par votre bouche ;
Votre habit de ti-op près vous touche,
Et sitôt que vous soupirez.
Je ne sais quoi, qui m effarouche, Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés.
L'année suivante (1672), Corneille donna Pulchérie, et c'est à propos de Pulchéne que Fontenelle nous dit sans ambages que Corneille s'est peint luimême dans le personnage de Martian vieillard amoureux et « avec bien de la force». Sur quoi Voltaire ne manque pas de dire que les vers mis dans la bouche de Martian, « quelque forts qu'ils paraissent à Fontenelle, n'en sont pas moins faibles » et sont « dun vieux berger plutôt que d'un vieux capitaine ». On en jugera tout à l'heure.
Ce qu'il y a d'intéressant à remarquer, avant de les citer, c'est que ce rôle, très scabreux, très hasardé au moins, à mon propre avis, fut très bien accueilli des personnes considérables à qui Corneille lut d'abord sa comédie. M. le maréchal de Gramont, entre autres, à en croire une lettre de W-" Dupré à Bussy-Rabutin, « lui dit qu'il lui savait bon gré d'avoir trouvé un caractère damant pour les vieillards, dont on ne s'était point encore avisé [si !
comme on a vu plus haut ; mais à ce point, non] et qu'il lui en était obligé pour la part qu'il y pouvait avoir ».
Pulchérie ne réussit pas, comme le dit nettement M™e de Sévigné, d'autant moins suspecte qu'elle l'avait extrêmement admirée à la lecture, et je reconnais que cette pièce ne méritait pas entièrement de réussir ; mais c'est le rôle de Martian seul qui doit nous occuper ici. Martian, « vieux sénateur », comme dit la didascalie, est amoureux de Pulchérie, impératrice d'Orient, et ne veut pas l'épouser, quoiqu'il le puisse, parce qu'il sait qu'elle en aime un autre. Justine, fille de Martian, soupçonne les sentiments de son père :
Aimez-vous la princesse ?
— Oublie en ma faveur que tu l'as deviné.
Et démens un soupçon qu'un soupir t'a donné. L'amour en mes pareils n'est jamais excusable : Pour peu qu'on s'examine on s'en tient méprisable, On s'en hait ; et ce mal qu'on n'ose découvrir, Fait encor plus de peine à cacher qu'à souffrir ; Mais t'en faire l'aveu, c'est n'en faire à personne ; La part que le respect, que l'amitié t'y donne, Et tout ce que le sang en attire sur toi T'imposent de le taire une éternelle loi. J'aime, et depuis dix ans ma flamme et mon silence Font à montriste cœur égale violence :
J'écoute la raison, j'en goûte les avis, Et les mieux écoutés sont les plus mal suivis. Cent fois en moins d'un jour je guéris et retombe, Cent fois je me révolte et cent fois je succombe : Tant ce calme forcé que j étudie en vain Près d'un si rare oljjet s'évanouit soudain.
— Mais pourquoi lui donner vous-même la couronne, ', ^ Quand à son cher Léon c'est donner sa personne ?
— Apprends que dans un âge usé comme le mien. Qui n'ose souhaiter ni même accepter rien, L'amour hors d'intérêt s'attache à ce qu'il aime Et, n'osant rien par soi, le sert contre soi-même.
— N'ayant rien prétendu, pourquoi soupirez-vous?
— Pour ne prétendre rien, on n'est pas moins jaloux; Et ces désirs quéteint le déclin de la vie N'empêchent pas de voir avec un œil d'envie,
Quand on est d'un mérite à pouvoir faire honneur
Et quil faut quun autre âge apporte le bonheur.
Que le moindre retour vers nos belles années
Jette alors d'amertume en nos âmes gênées !
« Que n"ai-je vu le jour quelques lustres plus tard !
(Disais-je) ; en ses bontés peut-être aurais-je part,
SI le ciel n'opposait auprès de la princesse
A l'excès de lamour le manque de jeunesse ;
De tant et tant de cœurs qu'il force à l'adorer,
Devais-je être le seul qui ne pût espérer ? »
J'aimais quand fêtais jeune et ne déplaisais guère ;
Quelquefois de soi-même on cherchait à me plaire.
Je pouvais aspirer au cœur le mieux placé,
Mais, hélas, fêtais jeune et ce temps est passé.
Le souvenir en tue et Von ne l'envisage
Qu'avec, s'il le faut dire, une espèce de rage ;
On le repousse, on fait cent projets superflus :
Le trait qu'on porte au cœur s'enfonce d'autant plus ;
Et ce feu que de honte on s'obstine à contraindre.
Redouble par l'effort qu'on se fait pour l'éteindre.
— Instruit que vous étiez des maux que fait l'amour, Vous en pouviez, seigneur, empêcher le retour, Contre toute sa ruse être mieux sur vos gardes.
— Et l'ai-je regardé comme tu le regardes, Moi qui me figurais que ma caducité Près de la beauté même était en sûreté ?
Je m'attachais sans crainte à servir la princesse. Fier de mes cheveux blancs et fort de ma faiblesse ; Et quand je ne pensais qu'à remplir mon devoir. Je devenais amant sans m'en apercevoir.
Mon âme, de ce feu nonchalamment saisie.
Ne l'a point reconnu que parla jalousie.
Tout ce qui l'approchait voulait me l'enlever,
Tout ce qui lui parlait cherchait à m'en priver ;
Je tremblais qu'à leurs yeux elle ne fût trop belle,
Je les haïssais tous comme plus clignes d'elle
Et ne pouvais souffrir qu'on s'enrichît d'un bien
Que j'enviais à tous sans y prétendre rien.
Quel supplice d'aimer un objet adorable.
Et de îcuil de rivaux se voir le moins aimable ;
D'aimer plus qu'eux ensemble et n'oser de ses feux,
Quelques ardents qu'ils soient, se promettre autant queux:
Telle est la dernière élégie amoureuse de Corneille, de Corneille lui-même ; car ici le rapport de Fontenelle, qui avait 15 ans et qui était quasi témoin de la vie de ses oncles en 1672, est absolument authentique et n'a pas le caractère de tradition de famille qu'il a quand il s'agit du mariage de Pierre Corneille. II est certain que Corneille a eu au moins une passion sénile, au moins une, dans les environs de sa soixante-cinquième année.
Ce qu'on n'a pas remarqué et ce qui me paraît certain c'est que, si le maréchal de Gramont, le cardinal de Retz, le duc de la Fxochefoucauld, M'"'' de Sévigné et d'autres, au témoignage même de M""*^ de Sévigné, s'émurent avec transport pour Pidchérie, au moins à la lecture, Racine s'en est moqué, et en plein théâtre. Dans liajazet il y a aussi un vieillard — ou un homme mûr — amoureux ou, du moins, qui aurait pu l'être; c'est Acomat. Acomat poursuit Atalide et veut l'épouser. Mais Racine n'a pas voulu qu'il fût amoureux et le représente comme n'aspirant à la main d'Atalide que par pure politique. Et
il lui fait dire, quand Osmin lui demande : « Taimezvous ? »
Voudrais-tu qu'à mon âge
Je fisse de l'amour le oïl apprentissage '? Qu'un cœur qu'ont endurci la fatigue et les ans Suivît d'un vain plaisir les conseils imprudents ?
Or il est très probable que ceci est une épigramme à l'adresse de Martian. Bajazet et Piilchérie sont de la même année. On me dira que Bajazet a été joué avant Pulchéne. C'est assez probable en effet ; mais Pulchérie était lue dès le mois de janvier 1672, peutêtre dès le mois de décembre 4671, chez les illustres amis de Corneille, puisque M'"'= de Sévigné écrit, le 15 janvier 1672 : « Il nous lut Vautre jour une comédie chez M. de la Rochefoucauld qui fait souvenir de la défunte reine » et, pendant tout le premier trimestre de 1672, les lectures se multiplièrent, l'applaudissement grandit, et certainement Racine n'ignora rien de tout ce bruit.
Corneille ne chanta plus l'amour, du moins de façon à faire penser qu'il le ressentît, depuis 1672.
On peut conjecturer par tout ce qui précède que Corneille a été sensible et extrêmement sensible aux passions de l'amour depuis son adolescence jusqu'à fort avant dans sa vieillesse. On peut conjecturer encore que, si, dans ses tragédies de jeunesse et de maturité, le Cid excepté, il a mis soigneusement l'amour au second rang et s'il a répété cent fois que l'amour était une passion « trop chargée de
faiblesse » pour être au premier plan dans une tragédie, c'est précisément parce qu'il se connaissait, parce qu'il se défiait du penchant trop naturel qu'il aurait eu à mettre infiniment d'amour dans ses poèmes ; et l'on voit, en effet, que d'une part dans ses comédies, où la gravité du genre ne lui impose plus, d'autre part dans Psyché, où il a toute bride rendue, d'autre part dans ses tragédies de vieillesse, à l'âge où l'on cède à la sensibilité et où la volonté est un peu détendue et le parti pris moins ferme, non seulement il fait très souvent la tragédie amoureuse, mais encore, allant plus loin dans le sens de la « faiblesse » que l'on n'avait accoutumé d'aller, il présente au public le vieillard amoureux sympathique, ce qui était à la fois une sorte de relâchement et une manière d'audace — et ce qui est surtout un signe.