DEUX ÉPISODES
Ces choses se passaient de 1713 à 1714. En 1713 François Arouet, car il ne s'appelait pas autrement alors, avait dix-huit ans. Il avait été mis à l'étude du droit ; il avait fait des vers et point du tout de jurisprudence et s'était fait connaître déjà dans plusieurs maisons parisiennes amoureuses des lettres et d'un libertinage élégant. On savait de lui une Ode sur sainte Geneviève^ une Ode sur le vœu de Louis XIII, quelques petits vers galants et une Ode sur les malheurs du temps. Il traçait le plan d'un Œdipe et il faisait des compliments à M^'^ la comtesse de Fontaines sur les romans qu'elle écrivait :
Vous avez pour l'amour aussi peu de scrupule : Vous ne le servez point et vous l'avez chanté.
Pour l'éloigner de Paris, peut-être pour lui faire faire l'apprentissage d'une autre carrière que celle du droit, son père l'envoya comme manière d'attaché d'ambassade auprès du marquis de Ghâteauneuf, chargé d'affaires de France dans les Provinces-Unies. Il esta remarquer que les deux premiers « métiers » de Voltaire ont laissé des traces dans sa vie, ou, si l'on veut, que son père ne s'était trompé sur ses vocations ni dans son premier essai, ni dans le second ; car Voltaire fut processif toute sa vie et toute sa vie brûla de la démangeaison d'être diplomate.
Quoi qu'il en soit, le voilà à la Haye, à dix-huit ans, s'ennuyant un peu, regrettant Paris et tout prêt à faire une sottise, sinon plusieurs. Il recherchait naturellement la société des Français exilés comme lui en Hollande. Il rencontra une ^1""= du Noyer ou Dunoyer, protestante réfugiée ou se disant réfugiée, femme de lettres et femme d'intrigue, séparée de son mari, tout compte fait aventurière très caractérisée. Cette M'"'' Dunoyer avait une fille âgée de seize ou dix-sept ans, très délurée, comme on en jugera plus loin, et qui parut à Voltaire devoir être une distraction très agréable.
Ils se virent souvent et ils s'aimèrent. On ne sait pas si Olympe Dunoyer, Pimpette, pour se servir du diminutif dont il l'appela, fut la maîtresse du jeune Voltaire. A certains détails que j'interprète à ma faeon, à l'ardeur même dont Voltaire s'attache à elle et la poursuit, on peut croire qu'elle ne le fut point. Mais ces indices sont très peu probants et il faut dire sagement qu'on ne sait pas.
Les lettres de Voltaire à Olympe qui ont été con-
servées commencent juste au moment où on voulait séparer les deux amoureux, où on les empêchait de se voir et où Voltaire était impérieusement rappelé en France. M'"^ Dunoyer, en effet, s'étant aperçue du manège, avait crié du haut de sa tête, peutêtre dans une intention de chantage, peut-être en très bonne mère qui ne voulait pas voir sa fille compromise par un jeune homme très léger, qu'on voulait séduire sa fille, qu'on voulait lui arracher sa fille ; et M. de Châteauneuf s'était empressé de prier le jeune Voltaire de regagner la France.
Et c'est ici que la correspondance commence.
Elle nous a été conservée par M'"^ Dunoyer ellemême, qui l'avait confisquée en totalité ou en partie, ou à qui sa fille l'avait remise plus tard en partie ou en totalité. Les lacunes, les coups de ciseaux qu'on y remarque viennent de cette particularité. M"'^ Dunoyer a retranché les passages assez nombreux, comme on peut croire, qui étaient désobligeants pour elle.
Les cinq premières lettres ne sont pas datées. La sixième lest du 6 décembre 1713. On peut vraisemblablement faire remonter la première au mois d'octobre 1713 et les amours encore non contrariés et non découverts de François et d'Olympe à l'été de 1713. Donc, en octobre 1713, Voltaire, traqué déjà et sommé de partir sur-le-champ, écrit à Olympe : « Lisez cette lettre en bas et fiez-vous au porteur [ceci évidemment écrit sur l'enveloppe . Je crois, ma chère demoiselle, que vous m'aimez : ainsi préparezvous à vous servir de toute la force de votre esprit dans cette occasion. Dès que je rentrai hier au soir à
l'hôtel [de Tambassade, sans doute], M. L. me dit qu'il fallait partir aujourd'hui, et tout ce que j'ai pu faire a été qu'il différât jusqu'à demain ; mais il m'a défendu de sortir de chez lui jusqu'à mon départ ; sa raison est qu'il craint que Madame votre mère ne me fasse un affront qui rejaillirait sur lui et sur le roi. Il ne m'a pas permis seulement de répliquer ; il faut absolument que je parte, et que je parte sans vous voir. Vous pouvez juger de ma douleur. Elle me coûterait la vie, si je n'espérais de pouvoir vous servir en perdant votre chère présence. Le désir de vous voira Paris me consolera dans mon voyage. Je ne vous'dis plus rien pour vous engager à quitter votre mère et à revoir votre père, des bras duquel vous avez été arrachée pour venir ici être malheureuse... [Coup de ciseaux de M"'^ Dunoyer : il y avait là sans doute quelques petites choses qui n'étaient pas un cantique en son honneur]... Je serai à l'hôtel toute la journée. Envoyez-moi trois lettres : pour Monsieur votre père, pour Monsieur votre oncle, pour Madame votre sœur ; cela est absolument nécessaire et je ne les rendrai [je ne les ferai remettre] qu'en temps et lieu, surtout celle de votre sœur. Que le porteur de ces lettres [d'elle à lui] soit le cordonnier ; promettez-lui une récompense ; qu'il vienne ici une forme à la main, comme pour venir accommoder mes souliers; joignez à ces lettres un billet pour moi; que j'aie en partant cette consolation ; surtout, au nom de l'amour que j'ai pour vous, ma chère, envoyezmoi votre portrait, faites tous vos efforts pour l'obtenir de Madame votre mère; il sera bien mieux entre mes mains qu'entre les siennes, puisqu'il est déjà
dans mon cœur. Le valet que je vous envoie est entièrement à moi ; si vous voulez le faire passer, auprès de votre mère, pour un faiseur de tabatières, il est normand et jouera fort bien son rôle : il vous rendra fil vous remettra] toutes mes lettres et vous me ferez tenir les vôtres par lui ; vous pourrez lui confier votre portrait... »
Voilà le Voltaire homme pratique, qui, déjà, mène fort bien une petite intrigue, qui prévoit tout, qui dispose tout, qui concerte tout pour un long avenir et qui. quoique littéralement en prison, ne perd pas la tête et ne perd pas lespérance. Ce qui précède est un petit paragraphe de la Chartreuse de Parme.
Et voici maintenant, comme au moins il était séant qu'il y fût, et du reste il est fort problable que l'écrivain est sincère, le Voltaire amoureux et sentimental, qu'il est très intéressant de lire de très près : « ... Oui, ma chère Pimpette, je vous aimerai toujours : les amants les moins fidèles parlent de même; mais leur amour n'est point fondé, comme le mien, sur une estime parfaite : j'aime votre vertu autant que votre personne et je ne demande au ciel que de puiser auprès de vous les nobles sentiments que vous avez. Ma tendresse me fait compter sur la vôtre ; je me flatte que je vous ferai souhaiter de voir Paris... Adieu, encore une fois, ma chère maîtresse, songez un peu à votre malheureux amant [en 1713 les mots amant et maîtresse n'ont pas encore le sens qu'ils ont aujourd'hui ; on ne peut rien conclure de l'emploi de ces termes], mais n'y songez point pour vous attrister ; conservez votre santé, si vous voulez conserver la mienne ; ayez surtout beaucoup de
discrétion ; brûlez ma lettre et toutes celles que vous recevrez de moi : il vaut mieux avoir moins de bonté pour moi et avoir plus de soin de vous. Consolons-nous par Tespérance de nous revoir bientôt et aimons-nous toute notre vie. Peut-être viendrai-je moi-môme vous chercher; je me croirai alors le plus heureux des hommes ; mais enfin, pourvu que vous veniez, je suis trop content ; je ne veux que votre bonheur ; je voudrais le faire aux dépens du mien et je serai trop récompensé quand je me rendrai le doux témoignage que j'ai contribué à vous remettre dans votre bien-être. Adieu, mon cher cœur, je vous embrasse mille fois. »
Quelques jours après (?) Voltaire n'est point parti. Mais il est toujours captif et gardé à vue. Il tente une évasion. Il la prépare avec son soin et sa décision ordinaires. Il combine un rendez-vous et une entrevue nocturne entre les deux captifs : « Je suis ici prisonnier au nom du roi ; mais on est maître de m'ôter la vie, et non l'amour que j'ai pour vous. Oui, mon adorable maîtresse, je vous verrai, ce soir, dussé-je porter la tête sur un échafaud. Ne me parlez point, au nom de Dieu, dans des termes aussi funestes que vous m'écrivez. Vivez et soyez discrète ; gardez-vous de Madame votre mère comme de l'ennemi le plus cruel que vous ayez ; que dis -je ? gardez-vous de tout le monde et ne vous fiez à personne. Tenez-vous prête dès que la lune paraîtra ; je sortirai de l'hôtel incognito ; je prendrai un carrosse ou une chaise, nous irons comme le vent à Schevening;j'apporteraide l'encreetdu papier ; nous ferons nos lettres ; mais si vous m'aimez, consolez-
VOUS, rappelez toute votre vertu et toute votre présence d'esprit... Tenez- vous prête dès quatre heures ce qui indique que l'on doit être en novembre] ; je vous attendrai proche votre rue. Adieu, il nestrien à quoi je ne m'expose pour vous. Vous en méritez bien davantage. Adieu, mon cher cœur. »
Cette expédition si bien concertée parait ne pas avoir eu lieu, d'après les premières lignes de la lettre qui suit celle que nous venons d'extraire ; « Je ne partirai, je crois, que lundi ou mardi ; il semble, ma chère, qu'on ne recule mon départ que pour me faire mieux sentir le cruel chagrin d'être dans la même ville que vous et ne -pouvoir vous y voir. [Il y avait sans doute d'autres motifs ; mais nous les ignorons et Voltaire semble ne les pas connaître luimême.] On observe ici tous mes pas... Vous ne pouvez pas venir ici, il m'est impossible d'aller de jour chez vous ; je sortirai par une fenêtre à minuit ; si tu as quelque endroit où je puisse te voir ; si tu peux à cette heure quitter le lit de ta mère en prétextant quelque besoin au cas qu'elle s'en aperçoive ; enfin si tu peux consentir à cette démarche sans courir de risque, je n'en courrai aucun ; mande-moi si je peux venir à ta porte cette nuit... »
Il est probable que quelques entrevues nocturnes eurent lieu ainsi, puisque dans la lettre suivante, nous lisons : « je ne pourrai venir vous voir ce soir, » ce qui semble indiquer qu'on s'était vu les soirs précédents. D'autre part, il semble que Voltaire avait négocié et avait mené à bien sa négociation. Il avait obtenu de ne partir qu'en compagnie de M. de M*** (?) qui ne devait partir qu'une
semaine après, à la condition d'être sage et de ne pas sortir. Aussi s'avise-t-il, pour voir Olympe, du stratagème de comédie espagnole que vous allez voir :
« Je viens d'apprendre, mon cher cœur, que je pourrai partir avec M. de M. en poste dans sept ou huit jours ; mais que le plaisir de rester dans la ville où vous êtes me coûtera de larmes ! On m'a imposé la nécessité d'être prisonnier jusqu'à mon départ ou de partir sur-le-champ. Ce serait vous trahir de venir vous voir le soir ; il faut absolument que je me prive du bonheur d'être auprès de vous afm de vous mieux servir. Si vous voulez pourtant changer nos malheurs en plaisirs, il ne tiendra qu'à vous ; envoyez Lisbette sur les trois heures ; je la chargerai pour vous d'un paquet qui contiendra des habillements d'homme ; vous vous accommoderez chez elle ; si vous avez assez de bonté pour vouloir bien voir un pauvre prisonnier qui vous adore, vous vous donnerez la peine de venir sur la brume à l'hôtel... Le bonheur d'être votre esclave me fera oublier que je suis le prisonnier de ***. Mais comme on connaît mes habits et que par conséquent on pourrait vous reconnaître, je vous enverrai un manteau qui cachera votre justaucorps et votre visage... »
Elle vint. Elle avait de l'aplomb, ou de l'amour, ou de tous deux. Vous en concluez qu'elle était la maîtresse de François ou qu'elle le fut ce soir-là. C'est ce que contredit très précisément la lettre suivante ; très jolie, une lettre de Voltaire page : « Je ne sais si je dois vous appeler Monsieur ou Mademoiselle. Si vous êtes adorable en cornette, ma foi,
vous êtes un aimable cavalier, et notre portier, qui n'est point amoureux de vous, vous a trouvé un fort joli garçon. La première fois que vous viendrez il vous recevra à merveille. [11 doit y avoir là de l'ironie et sous cette ironie une allusion à quelque achat de l'amabilité du portier.] Vous aviez pourtant la mine aussi terrible qu'aimable et je crains que vous n'ayez tiré l'épée dans la rue, afin qu'il ne vous manquât rien d'un jeune homme. Après tout, tout jeune homme que vous êtes, vous êtes sage comme une fille.
Enfin je vous ai vu, charmant objet que j'aime, En cavalier déguisé dans ce jour ; J'ai cru voir Vénus elle-même Sous la figure de l'amour.
L'amour et vous, vous êtes du même âge, Et sa mère a moins de beauté ; Mais, malgré ce double avantage.
J'ai reconnu bientôt la vérité.
Olympe, vous êtes trop sage Pour être une divinité.
...Mais c'est assez parlé des Dieux, venons aux hommes... »
Et il lui dit que [malgré l'aveuglement ou la complicité du portier] elle a été soupçonnée ; qu'en conséquence il ne faut pas recommencer, que le soir il sautera par les fenêtres et la rejoindra « vers cinq heures, à la brume », — nous sommes bien en novembre, — qu'il partira le vendredi suivant avec M. de M"*, qu'elle ait à se tenir prête à partir pour Paris au premier signe, que, du reste, il trouvera bien le moyen de la voir avant de partir.
.^^MOCRS 7
Le six décembre (désormais les lettres sont datées), il est encore à la Haye. Il a revu Olympe, je ne sais comment, ni où, mais déguisée encore, comme la lettre suivante l'indique. Il se croit absolument sur son départ, qui fut retardé douze jours encore : « On a découvert notre entrevue d'hier, ma charmante demoiselle: l'amour nous excuse l'unetl'autre envers nous-mêmes ; mais non pas envers ceux qui sont intéressés à me tenir ici prisonnier. Le plus grand malheur qui me pouvait arriver était de hasarder ainsi votre réputation. Dieu veuille encore que votre monstre aux cent yeux ne soit pas instruit de votre déguisement!... Il faut dissimuler avec Madame votre mère. Ne me dites point que vous êtes trop sincère pour trahir vos sentiments. Oui, mon cher cœur, soyez sincère avec moi, qui vous adore ; mais non pas avec une. .. [Coup de ciseaux de M™'' Dunoyer : il devait y avoir là quelques petites choses sur elle qui n'étaient pas poires molles.] Ce serait un crime que de lui laisser découvrir ce que vous pensez... Jugez du désordre de mon cœur par celui de ma lettre ; mais malgré ce triste état je fais effort sur moi ; imite-moi si tu m'aimes... »
Le 10 décembre, il est encore à la Haye ; mais les choses, qui n'allaient pas trop bien déjà, se sont fort gâtées. M"''= Dunoyer a fait jouer je ne sais quelles machines. Il est question de faire enfermer Pimpette. Pimpette est malade ou feint de l'être pour qu'on ne l'enferme pas. Voltaire lui recommande toutes les prudences d'un ton un peu plus dur qu'à l'ordinaire : <■< Je vous écris une seconde fois,
ma pauvre Olympe [donc lettre perdue ou lettres perdues depuis le 10, pour vous demander pardon de vous avoir grondée ce matin et pour vous gronder un peu mieux ce soir^au hasard de vous demander pardon demain. Quoi ! vous voulez parler à M. L"* ? Eh ! ne savez-vous pas que ce qu'il craint le plus c'est de paraître favoriser votre retraite ? [Dans quel sens faut-il entendre retraite ? Je ne sais.] Il craint votre mère; il veut ménager les excellences. Vous devez craindre vous-même les uns et les autres [les uns ?] et ne vous point exposer d'un côté à être enfermée et de l'autre à recevoir un affront. Lefèvre m'a rapporté que votre mère... [coup de ciseaux de M™^ Dunoyer. Cette femme n'aime pas que l'on parle d'elle et que vous êtes malade. Le cœur ma saigné à ce récit. Je suis coupable de tous vos malheurs, et, quoique je les partage avec vous, vous n'en souffrez pas moins... Songez que nos peines finiront bientôt ettâchezdu moins d'adoucir un peu la m.aligne férocité de Madame votre mère. Représentez-lui doucement qu'elle vous fera mourir. Ce discours ne la touchera pas ; mais il faudra qu'elle paraisse en être touchée. Ne lui parlez jamais ni de moi, ni de la France, ni de M. L"'. Surtout gardez-vous de venir à Ihôtel... »
Dans sa lettre du 13, rien à remarquer, si ce n'est qu'il lui dit qu'il ne la sait malade que de la veille quand il le savait le 10. Il veut dire sans doute qu'il ne la sait sérieusement malade que de la veille. Il la plaint très tendrement et lui aussi : « l'un malade et l'autre prisonnier » et la prévient que son départ est encore un peu retardé.
Le 16, le départ est décidé pour le lendemain [il fut encore retardé d'un jour]. Voltaire est désolé de quitter la Haye quand Pimpette est encore malade. Il l'amuse en lui disant du mal de sa mère, dont il vient de lire un ouvrage, les Lettres galantes : « J'ai lu hier et aujourd'hui les Lettres galantes de M'"''D... ; son style m'a quelquefois fait oublier... [coup de ciseaux de M'"'' Dunoyer, comme vous vous y attendiez]. Je suis à présent bien convaincu qu'avec beaucoup d'esprit [M"^*' Dunoyer n'a pas coupé ceci] on peut être une... [M'"'' Dunoyer a coupé ici de tout son cœur.] J'ai été très content du premier tome qui ôte bien du prix à ses cadets. On remarque, surtout dans les quatre derniers, un auteur qui est lassé d'avoir la plume à la main et qui court au grand galopa la fin de l'ouvrage. J'ai imité l'auteur en celaet je me suis dépêché d'achever. J'ai reconnu le portrait de B... ; c'est un des plus mauvais endroits de tout l'ouvrage ; mais en vérité il me semble queje parle unpeu trop de personnes que je hais lorsque je ne devrais parler que de celle que j'adore. Que je vous sais bon gré, mon cher cœur, d'avoir pris le bon de votre mère et d'en avoir laissé le mauvais ! Mais queje vous saurai meilleur gré lorsque vous la quitterez entièrement... »
Voltaire partit le 18 décembre 1713, à huit heures du matin. « Du fond d'un yacht », il écrit le 19 décembre à Olympe. Il est dans les mêmes dispositions que depuis deux mois. Il ne va à Paris que, d'abord parce qu'il y est forcé, et ensuite pour y faire venirou y ramenerOlympe.Ilcombinedéjàtout un plan très compliqué, auquel on verra plus tard
qu'il s'attacha en effet. Il est encore, évidemment, très épris et très décidé à arracher Olympe à sa mère. C'est la retraite des Dix Mille avec projet de faire bientôt l'expédition d'Alexandre.
«... Je vous laisse dans la situation du monde la plus cruelle ; je connais tous vos malheurs mieux que vous et je les regarde comme les miens, d'autant plus que vous les méritez moins. Si la certitude d'être aimé peut servir de quelque consolation, nous devons un peu nous consoler tous deux ; mais que nous servira le bonheur de nous aimer sans celui de nous voir?... Gomme j'aime votre vertu autant que vous, n'ayez aucun scrupule sur le retour que vous devez à ma tendresse. Je fais humainement tout ce que je puis pour vous tirer du comble des malheurs où vous êtes. N'allez pas changer de résolution ; vous en seriez cruellement punie, en restant dans le pays où vous êtes. Le désir que j'ai de vous procurerle sort que vous méritez me force à vous parler ainsi ; quelque part que je sois, je passerai des jours bien tristes si je les passe sans vous ; mais je mènerai une vie bien misérable si la seule personne que j'aime reste dans le malheur ; je crois que vous avez pris une ferme résolution que rien ne peut changer ; l'honneur vous engage à quitter la Hollande ; que je suis heureux que l'honneur se trouve d'accord avec l'amour!... Ne manquez pas de m'envoyer dans la première lettre que vous m'écrirez, une autre lettre s'adressant à moi, dans laquelle vous me parlerez comme à un ami et non comme à un amant: vous y ferez succinctement la peinture de tous vos malheurs. Que votre vertu y
paraisse dans tout son jour sans affectation. Enfin servez-vous de tout votre esprit pour m'écrire une lettre que je puisse montrer à ceux à qui je serai obligé de parler de vous. . , Il faudra ou que Monsieur votre père soit aussi fou que M. !>..., ou que vous reveniez en France jouir du bien-être que vous méritez ; mais je me fais des idées les plus agréables du monde de votre séjour à Paris. Vous seriez bien cruelle envers vous et envers moi si vous trompiez mes espérances .. La première chose que je ferai en arrivant à Paris, ce sera de mettre le P. Tournemine dans vos intérêts ; ensuite je rendrai vos lettres [je donnerai vos lettres] à Monsieur votre père, à Madame votre sœur, et je serai obligé d'expliquer à mon père le sujet de mon retour, et je me flatte qu'il ne sera pas tout à fait fâché contre moi, pourvu qu'on ne Tait pas prévenu ; mais quand je devrais encourir toute sa colère, je me croirai toujours trop heureux lorsque je penserai que vous êtes la personne du monde la plus aimable et que vous m'aimez... »
Le plan de Voltaire était d'intéresser les catholiques et particulièrement les jésuites à l'œuvre qui consisterait à arracher une pauvre petite catholique à une mère protestante, indigne, du reste, ou très suspecte, en la rendant à son père bon catholique et vilainement abandonné par sa femme et vilainement privé de sa fille. Il y a comme un Calas comique au début de la vie de Voltaire. On peut préférer le Calas sérieux et tragique de plus tard.
La première lettre de Voltaire datée de Paris est
du 28 décembre 1713. Voltaire a agi dès son arrivée, c'est-à-dire depuis « la veille de Noël ». Il a parlé au père Tournemine. Le père Tournemine, ancien professeur de Voltaire, était un homme très honnête, très sérieux, très juste et un bon érudit ; mais il semble avoir été un peu naïf. C'est de lui qu'on a dit :
C'est notre père Tournemine Qui croit tout ce qu'il imagine.
Et puis l'antiprotestantisme avait sans doute son influence, même dans cette âme tranquille et pure. Il est probable que le malin Voltaire savait à qui il s'adressait.
Tant y a que le père Tournemine eut l'ingénuité de se mêler de cette affaire d'étudiant et de grisette et lit agir l'évèque d'Évreux, qui était un peu le parent d'Olympe, pendant que « l'on » [qui? Peut-être l'évèque d'Évreuxl disposait M. Dunoyerà revoir sa fille.
Mais, d'autre part, Voltaire avait de rudes embarras. Son père avait obtenu une lettre de cachet contre lui. Supplié par des intercesseurs, tout ce qu'on avait pu obtenir de lui était qu'il fit embarquer le jeune Arouet pour les Iles, et du reste il avait rédigé un bon testament où le jeune homme était proprement déshérité. Voltaire pouvait donc peu agir par lui-même ; mais le père Tournemine et l'évèque d'Évreux agissaient, et leur espérance, comme celle de Voltaire, était, une fois qu'Olympe se serait décidée à revenir à Paris, de la
mettre au couvent des Nouvelles Catholiques où précisément elle retrouverait sa sœur, M'"* Constantin, récemment convertie elle-même.
Pour que ce beau plan eût un commencement d'exécution, il fallait seulement qu'Olympe s'évadât de la Haye. Car de la faire extrader, il ne fallait pas y songer, et de l'enlever de force, c'est à quoi, sans doute, on ne songea point. Mais il est bien évident pour moi qu'Olympe n'eut jamais le courage et très probablement n'eut jamais l'idée même de prendre la résolution de venir à Paris. Voltaire aurait pu gagner sur elle, à la Haye, de l'enlever; mais on a vu qu'il lui fut matériellement impossible. Quant à la décider, lui parti, à venir toute seule, c'est à quoi il perdait ses peines.
On l'a déjà vu à l'insistance de ses supplications dans les lettres précédemment citées ; on le voit encore et encore mieux dans celle-ci : « J'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous remettre dans votre bienêtre; je me suis plongé, pourvous rendre heureuse, dans le plus grand des malheurs : vous pouvez me rendre le plus heureux de tous les hommes. Pour cela, revenez en France ; rendez-vous heureuse vous-même ; alors je me croirai bien récompensé. Je pourrai en un jour me raccommoder entièrement avec mon père ; alors nous jouirons en liberté du plaisir de nous voir. Je me représente ces moments heureux comme la fin de tous nos chagrins et comme le commencement d'une vie douce et aimable, telle que vous devez la mener à Paris. Si vous avez assez (ï inhumanité pour me faire 'perdre le fruit de tous mes malheurs et pour vous obstiner
à rester en Hollande, je vous promets hien sûrement que je me tuerai à la première nouvelle que j'en aurai. Dans le triste état où je suis, vous seule pouvez me faire airaerla vie. Mais, hélas I je parle ici de mes maux, tandis que peut-être vous êtes plus malheureuse que moi. Je crains tout pour votre santé ; je crains tout de votre mère •- je me forme là-dessus des idées affreuses. Au nom de Dieu, éclaircissez-moi. Mais, hélas ! je crains même que vous ne receviez pas ma lettre... Peut-être m'avez-vous écrit à Anvers ou à Bruxelles ; peut-être m'avez-vous écrit à Paris ; mais enfin depuis trois semaines je nai pas reçu de vos nouvelles. Écrivez-moi... ma chère Pimpette, ma belle maîtresse, mon cher cœur, écrivez-moi bientôt, ou plutôt sur-le-champ ; dès que j'aurai vu votre lettre, je vous manderai mon sort. Je ne sais pas encore ce que je deviendrai ; je suis dans une incertitude affreuse surtout. Je sais seulement que je vous aime. Ah ! quand pourrai-je vous embrasser, mon cher cœur ! »
Le 2 janvier 1714, Olympe a écrit ; elle a écrit une lettre datée de la Haye 28 décembre. Mais elle ne semble pas le moins du monde décidée à venir à Paris. Elle est un peu froide. Elle « ne parle pas de son amour », ce qui fait que je me demande de quoi elle peut bien parler; elle appelle Voltaire « Monsieur » ; elle le félicite de sa « politesse », ce qui froisse Voltaire ; elle lui reproche sa « négligence » et affecte de douter un peu de son amour. Voltaire était trop fin pour ne pas s'apercevoir que Pimpette lui échappait. Nous voilà sur le déclin.
Aussi Voltaire, sans précisément se refroidir lui-
même, prodigue moins ses protestations d'amour et surtout ses supplications à l'effet de faire venir. Olympe à Paris. Du reste, il n'est pas sur lui-même de ne pas sous peu être dirigé sur lirest. Les derniers mots de sa lettre sont plutôt mélancoliques qu'ardents : « Adieu, ma belle maîtresse, aimez un peu un malheureux amant qui voudrait donner sa vie pour vous rendre heureuse. »
Le 20 janvier, Voltaire a reçu une lettre d'Olympe. Mais il est à remarquer que cette lettre est du premier janvier et qu'il y répond le 20, ce qui tend à prouver que Voltaire a beaucoup d'occupation chez le procureur dans l'étude de qui il est entré ou qu'il commence à se détacher de qui semble se désintéresser de lui. Olympe, paraît-il, est malade. Elle semble avoir été malade toutes les fois qu'il y avait une résolution à prendre. On peut conjecturer du reste par la lettre de Voltaire que celle d'Olympe était peu encourageante pour Voltaire, puisqu'elle s'y encourageait elle-même à rester à la Haye et trouvait convenable, honnête et héroïque d'y rester. Nul doute que cette lettre de bonne année n'ait extrêmement rafraîchi Voltaire. Dans toute celle par laquelle il y répond, il dit exactement les mêmes choses que dans les précédentes, mais le ton et l'accent n'y sont plus. Voltaire ne s'applique plus qu'à jouer honorablement le rôle qu'il s'est assigné; mais la conviction désormais lui manque. Voici toute cette lettre, dont il s'agit de mesurer en quelque sorte les vibrations et d'observer attentivement les nuances pour bien saisir ou plutôt sentir d'où Voltaire était parti, jusqu'oîi il a été et où il en est :
« J'ai reçu, ma chère Olympe, votre lettre du premier de ce mois par laquelle j'appris votre maladie. Il ne me manquait plus que telle nouvelle pour achever mon malheur ; et comme un mal ne vient jamais seul, les embarras où je suis m'ont privé du plaisir de vous écrire la semaine passée. Vous me demanderez quel est cet embarras ; c'était de faire ce que vous m'avez conseillé [se réconcilier avec son père, comme ce qui suit le laisse à croire . Je me suis mis en pension chez un procureur, afin d'apprendre le métier de robin auquel mon père me destine et je crois par là regagner son amitié. Si vous m'aimiez autant que je vous aime, vous vous rendriez un peu à mes prières, puisque j'obéis si bien à vos ordres. Me voilà fixé à Paris pour longtemps : est-il possible que j'y serai sans vous '? Ne croyez pas que l'envie de vous voir ici n'ait pour but que mon plaisir; je regarde votre intérêt plus que ma satisfaction et je crois que vous en êtes bien persuadée. Songez par combien de raisons la Hollande doit vous être odieuse. Une vie douce et tranquille à Paris n'est-elle pas préférable à la compagnie de Madame votre mère? Et des biens considérables dans une belle ville ne valent-ils pas mieux que la pauvreté à la Haye? Ne vous piquez pas là-dessus de sentiments que vous nommez héroïques ; l'intérêt ne doit jamais, je l'avoue, être assez fort pour faire commettre une mauvaise action; mais aussi le désintéressement ne doit jamais empêcher d'en faire une bonne, lorsqu'on y trouve son compte. Croyez-moi, vous méritez d'être heureuse, vous êtes faite pour briller partout ; on ne brille pas sans
biens, et l'on ne vous blâmera jamais, lorsque vous jouirez d'une bonne fortune, et vos calomniateurs vous respecteront alors ; enfin vous m'aimez et je ne serais pas retourné en France si je n'avais cru que vous me suivriez bientôt ; vous me l'avez promis, et vous qui avez de si beaux sentiments vous ne trahirez pas vos promesses. Vous n'avez qu'un moyen pour revenir. M. Le Normand, évoque d'Évreux, est, je crois, votre cousin ; écrivez-lui, et que la religion et l'amitié pour votre famille soient vos deux motifs auprès de lui ; insistez surtout sur l'article de la religion ; dites-lui que le roi souhaite la conversion des huguenots et que, étant ministre du Seigneur et votre parent, il doit, pour toutes sortes de raisons, favoriser votre retour ; conjurezle d'engager Monsieur votre père dans un dessein si juste; marquez-lui que vous désirez vous retirer dans une communauté, non comme religieuse pourtant, je n'ai garde de vous le conseiller. Ne manquez pas de le nommer monseigneur. Vous pouvez adresser votre lettre à Monseigneur l'évêque cVÉvreux, à Kvreux^ Normandie. Je vous manderai le succès de la lettre, que je saurai par le père Tournemine. Que je serais heureux si, après tant de traverses, nous pouvions nous revoir à Paris ! Le plaisir de vous avoir réparerait mes malheurs, et si ma fidélité peut réparer les vôtres, vous êtes sûre d'être consolée. En vérité, ce n'est qu'en tremblant que je songe à tout ce que vous avez souffert et j'avoue que vous avez besoin de consolation. Que ne puis-je vous en donner en vous disant que je vous aimerai toute ma vie ! Ne manquez pas, je vous en conjure, d'écrire à l'évêque
d'Évreux et cela le plus tôt que vous pourrez; mandez-moi comment vous vous portez depuis votre maladie et écrivez-moi. Adieu, ma chère Pimpette ; vous savez que je vous aimerai toujours. »
Je doute que Pimpette ait écrit à l'évêque d'Évreux. Elle semble même n'avoir jamais écrit à Voltaire depuis cette époque; car vingt jours après la précédente lettre de Voltaire, elle ne lui avait pas répondu. Au 10 février. Voltaire lui écrit ces quelques mots, qui respirent le désenchantement — je ne dis point du tout le désespoir — le plus profond. Il sent bien que c'est fini et qu'il y a encore une Olympe Dunoyer, mais qu'il n'y a plus de Pimpette. Il n'en prend pas encore son parti ; mais on croit sentir qu'il se dispose à le prendre. Sa lettre peut se résumer ainsi : « Oui ou non, est-ce une affaire rompue ? Dites-le-moi franchement et n'en parlons plus. » Voici tout entière, elle aussi, cette lettre du 10 février.
« Ma chère Pimpette, toutes les fois que vous ne m'écrivez pas, je m'imagine que vous n'avez pas reçu mes lettres; car je ne peux croire que Véloignement des lieux ait fait sur vous ce qu'il ne peut faire sur moi, et comme je vous aime toujours, je me persuade que vous m'aimez encore. Eclaircissez-moi donc de deux choses: l'une si vous avez reçu mes deux dernières lettres et si je suis encore dans votre cœur : mandez-moi surtout si vous avez reçu ma dernière que je vous écrivais le 20 janvier, dans laquelle il était parlé de l'évêque dÉvreux et d'autres personnes dont j'ai hasardé les noms ; mandez-moi quelque chose de certain par votre réponse à cette lettre
Surtout instruisez-moi, je vous en conjure, de l'état de votre santé et de vos affaires. Que votre lettre soit plus longue que la mienne; je trouverai toujours plus de plaisir à lire une de vos lettres de quatre pages que vous n'en aurez à en lire de moi une de deux lignes. »
Cette lettre est la dernière lettre de Voltaire à Olympe Dunoyer que l'on connaisse et très probablement la dernière qu'il ait écrite. Olympe s'obstinait sans doute à ne pas lui répondre ; il n'insista pas. L'année suivante, il était l'attentif de la marquise de Mimeure et le mondain aimable qu'il fut toute sa vie; et quatre ans après, âgé de vingt-cinq ans, il écrivait précisément à cette marquise : « Vous me faites sentir que l'amitié est d'un prix plus estimable que l'amour. Il me semble même que je ne suis pas fait du tout pour les passions. Je trouve qu'il y a en moi du ridicule à aimer et j'en trouverais davantage dans celles qui m'aimeraient. Voilà qui est fait. J'y renonce pour la vie. »
Dans la suite, Olympe Dunoyer se maria, en France, honorablement, et vécut et mourut dans l'obscurité.
Voltaire semble avoir aimé très vivement Olympe Dunoyer. Olympe Dunoyer semble avoir aimé Voltaire tant qu'il fut à la Haye et, à partir du moment qu'il retourna en France, s'être entièrement détachée de lui. Elle n'est évidemment pas entrée un instant dans le savant plan stratégique que Voltaire avait imaginé en revenant et qu'il caressa longtemps et même commença d'exécuter, une fois revenu. On peut supposer qu'elle n'avait pas assez d'amour
pour avoir de rentêtement et de l'audace ; que sa mère avait une certaine influence sur elle et que cette influence reprenait sa force quand Voltaire était éloigné (Voltaire croit devoir lui répéter sans cesse: « défiez-vous donc de votre mère ));jque, peut-être, elle ne tenait pas du tout à changer de religion, ni surtout à entrer dans un couvent pour étudier une religion nouvelle; enfin qu'elle navait pas une pleine confiance dans les intentions de Voltaire.
Jamais, en efTet, on ne voit Voltaire lui parler de mariage et, sans doute, ayant de dix-huit à dix-neuf ans et dépendant absolument de son père à cet égard, il ne pouvait pas lui en parler pour tout de suite ; mais il pouvait lui en parler pour plus tard. 11 n'en dit mot. Au fond et en faisant abstraction des agréments de la forme, il lui propose toujours de venir vivre agréablement à Paris et d'être sa maîtresse : « Le désir que j'ai de vous procurer le sort que vous méritez... Une vie douce et aimable, telle que vous devez la mener à Paris... Une vie douce et tranquille à Paris n'est-elle pas préférable à la compagnie de Madame votre mère?... » C'est toujours dans ces termes qu'il lui parle quand la nécessité se présente de lui montrer en quoi consisterait l'arrangement qu'il lui propose.
Mais comment Olympe pourrait-elle être assurée de cette existence douce, tranquille et aimable, puisque Voltaire est jusqu'à présent un étudiant sans aucune ressource? Voltaire semble avoir compté sur la fortune de M. Dunoyer. C'est bien sans doute à cela qu'il fait allusion et non à ses munificences à
lui quand il dit : « des biens considérables dans une belle ville ne valent-ils pas mieux que la pauvreté à la Haye ?» et : « on ne brille pas sans biens et on ne vous blâmera jamais quand vous jouirez d'une bonne fortune ». Ce n'est évidemment pas Voltaire qui peut procurer à Olympe des biens considérables et lajouissance d'une « bonne fortune ». Il faut donc que ce soit le père. Rapprocher Olympe de son père, sous prétexte de conversion à la religion catholique, la mettre dans le rang oîi cette réconciliation avec son père l'assurera et en faire sa maîtresse, voilà, ce me semble, le plan du jeune homme. Olympe le comprit sans doute et n'était pas assez amoureuse pour y adhérer. Elle avait eu à la Haye, pour se distraire et parce que Voltaire était charmant, un pirt qu'elle avait poussé assez loin, mais qu'elle ne voulut pas pousser jusqu'à l'équipée et l'aventure.
Olympe Dunoyer est la seule jeune fille, à ma connaissance, dont Voltaire se soit occupé.
Voltaire connut M""^ du Ghâtelet peut-être dès 1716, alors qu'elle avait dix ans, car déjà il fréquentait le baron de Breteuil en son château de Preuilli. La petite Emilie étudiant, sous les yeux de son père, le latin, l'italien, l'anglais et entreprenant à quinze ans une traduction complète de Virgile, fut certainement la fille spirituelle de Voltaire. Vingt fois,
plus tard, en parlant d'elle, Voltaire écrivit: « Je l'ai vue naître. »
Emilie de Breteuil épousa très jeune M. le marquis du Ghàtelet, gentilhomme très authentique, imbécile incontestable, né riche, avec terres en Champagne et en Normandie, mais dont les affaires, par suite sans doute de mauvaise gestion, étaient déjà fort dérangées. Elle eut, peut-être de lui, un fils et une fille, dont j'ignore les dates de naissance ; mais la fille devait être l'aînée ; car elle se maria en 1743, ce qui fait remonter sa naissance à 1725 environ, tandis que son fils était encore en 1734 un petit garçon que Ton mettait au latin, ce qui fait remonter sa naissance à 1727 à peu près. Du reste, il semble qu'ils fussent presque du même âge.
^Ime (j^ Châtelet, si l'on en croit une chronique assez bien établie, eut pour amants dans sa première jeunesse M. de Guébriant, son aînéde quatre ans, plus tard si célèbre par ses beaux faits d'armes, et M. le duc delUchelieu, son aîné de dix ans, déjà illustre à l'époque probable de leur liaison (1727-1728). Ce ne furent que passades assez courtes. Ont-elles cet intérêt d'induire à croire que M'"'' du Châtelet était moins laide qu'on ne l'a dit? Si l'on veut; mais il ne faut pas s'aventurer sur cette affaire; car les femmes laides sont souvent très aimées, et M. de Guébriant et M. de Richelieu ont été très capables, tous les deux, d'aimer, courtement du reste, une jeune femme seulement pour son esprit et pour ses grâces.
Quoi qu'il en soit, vers l'âge de vingt-cinq ans, M'"^ du Châtelet, au témoignage, à la vérité toujours
suspect, de ses amies (M™'= du Deffand, M'"'= de Staal), était une grande femme sèche, sans poitrine, avec des pieds énormes, des mains formidables, la peau comme une râpe à muscade, un visage maigre, un teint de brique, des dents trop rares et gâtées, et une taille semblable à celle d'un Cent-Suisses,
Mais elle savait le latin, l'italien, l'anglais, les sciences connues de son temps et avait, quand elle n'était pas préoccupée de ses études et méditations, la conversation la plus spirituelle du monde.
Quand Voltaire renoua- t-il commerce avec elle? On ne sait trop. A l'époque où il la perdit il dit aux uns: « Je l'ai vue naître », aux autres ; « un ami de vingt ans », aux autres — au moins une fois, à Frédéric II — « un ami de vingt-cinq ans ». Ce qu'il a dit de plus précis, c'est ce qu'il écrivait le 26 octobre 1749 à M. d'Aigneberre, conseiller au Parlement de Toulouse: « Mon cher ami, c'était vous qui m'aviez fait renouveler connaissance, il y a plus de vingt ans, avec cette femme infortunée qui vient de mourir de la façon la plus funeste... Je l'avais vue naître... » Cela indiquerait que Voltaire se reprit à fréquenter M""^ du Châtelet vers 1728. Mais en 1728 il était en Angleterre. Il faut donc supposer le printemps de 1729, ce qui ferait encore « plus de vingt ans », très peu plus. Je serais porté à croire que Voltaire revit M'"'' du Châtelet dès son retour d'Angleterre et immédiatement après la liaison de M'"^ du Châtelet avec Richelieu, ou pendant les derniers temps de cette liaison ; mais seulement à titre d'amie et déjà de vieille amie.
Ce n'est qu'en 1733, et ici la date est certaine, que
Voltaire et M'"'' du Chàtelet devinrent amants. Ils le furent probablement dès le printemps de cette année. Car M"^ de Fontaine-Martel mourut dans les derniers jours de janvier 1733, comme Voltaire l'annonce avec une gaîté charmante à ses amis : 27 janvier (à Formont) : « Je ne croyais pas il y a huit jours que les premiers vers qu'il faudrait faire pour elle seraient une épitaphe... Je gardais la malade pendant la nuit et j'étais occupé du détail de la maison tout le jour. Figurez-vous que ce fut moi qui annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir. Elle ne voulait point entendre parler des cérémonies du départ; mais j'étais obligé d'honneur à la faire mourir dans les règles. Je lui amenai un prêtre, moitié janséniste, moitié politique, qui fit semblant de la confesser et vint ensuite lui donner le reste. Quand ce comédien de Saint-Eustache lui demanda tout haut si elle n'était pas bien persuadée que son Dieu, son créateur, était dans l'Eucharistie, elle répondit : «.Ah! oui .' » d'un ton qui m'eût fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres. » — 27 janvier (à Cideville): « J'ai perdu, comme vous savez peut-être, mon cher ami, M™^ de Fontaine- Martel; c'est-à-dire que j'ai perdu une bonne maison dont j'étais le maître et quarante mille livres de rente qu'on dépensait à me divertir. Que direz-vous de moi qui ai été son directeur à ce vilain moment et qui lai fait mourir dans toutes les règles? Je vous épargne tout ce détail dont j'ai ennuyé M. de Formont ; je ne veux vous parler que de mes consolations, à la tète desquelles vous êtes... »
Dégagé de M'"^ de Fontaine-Martel, Voltaire dut
se tourner assez vite du côté de M™^ du Châtelet, qu'il est à supposer, comme on a vu, qu'il fréquentait un peu depuis 1729.
M'"*" du Châtelet n'était pas aussi riche que M'"'' de Fontaine-Martel ; mais Voltaire l'était et il ne pouvait pas y avoir de difficulté de ce côté-là. Voltaire était flatté d'avoir pour maîtresse une marquise authentique, plus flatté peut-être encore d'avoir pour maîtresse une femme qui avait été affichée et mise en belle lumière par M. de Guébriant et par M, le duc de Richelieu. Et enfin, il me semble qu'il n'avait pas été gâté par ses maîtresses antérieures au point de vue de l'esprit et des connaissances. M™^ du Châtelet était très instruite, très intelligente et très spirituelle. Voltaire fut séduit par cette femme, très nouvelle pour lui, qui avait de l'intelligence et à qui il pouvait en donner.
Il fut, cela se voit et nous en trouverons plus loin mille preuves, très'fortement, très profondément séduit. La marquise ne le fut pas moins et peut-être le fut-elle plus encore. Voltaire était la grâce même et le charme même quand il le voulait ; et il était homme de lettres, et il était philosophe, et il était assez souple d'esprit pour devenir savant si on le souhaitait, et il était déjà extrêmement célèbre, et il était homme à la mode comme ayant passé trois ans en Angleterre, et à titre d'exilé et de persécuté. Le cœur, l'esprit et la vanité de la marquise furent intéressés, sans compter qu'à tous les points de vue elle n'avait qu'à gagneràun commerce avec Voltaire. Avec l 'atrocité d'une amie intime, M'"e du Defïand voit et exprime très bien quelques-uns de ces différents
mobiles : « C'est lui qui la rend l'objet de l'attention du public et le sujet des conversations particulières ; c'est à lui qu'elle devra de vivre dans les siècles à venir, et en attendant elle lui doit ce qui la fait vivre dans le siècle présent. »
Cette nouvelle liaison fut publique au cours de lété de 1733. Voltaire se charga d'envoyer les lettres de faire part. Il eut soin d'écrire à tout le monde qu'il était l'amant de la marquise du Chàtelet. Le premier texte où il soit parlé d' « Emilie » est VÉpitre sur la Calomnie qui, comme on sait, commence ainsi :
Écoutez-moi, respectable Emilie.
Vous êtes belle ; ainsi donc la moitié Du genre humain sera votre ennemie.
Vous possédez un sublime génie :
On vous craindra ; votre tendre amitié Est confiante et vous serez trahie.
Or ÏÉpîti'e sur la Calomnie doit être de juin ou juillet 1733, puisque, dès le 2 août. Voltaire écrit à Cideville : « Je n'ose vous envoyer mon Épitre à Emilie parce qu'Emilie me l'a défendu... Je lui demanderai la permission de faire une exception pour vous. Si elle vous connaissait, elle vous enverrait l'épître copiée de sa main... » — Le 14 août il écrit au même : «... J'ai montrée Emilie votre ingénieuse lettre. Emilie a répondu comme Benserade à Dangeau, au nom des filles de la Reine :
Vous demandez si bien qu'on ne peut refuser.
Elle m'a donc donné la permission de vous envoyer les vers en question, à condition que vous les renverrez sans les avoir copiés. Je suis sûr que vous serez fidèle ; car c'est l'amitié qui vous fait savoir les ordres de la beauté. Elle a été extrêmement satisfaite de ces vers de votre façon :
Je l'adore comme les Dieux Qu'on invoque sans les connaître.
Permettez-moi, s'il vous plaît, d'ajouter cette pensée :
Une petite différence
Est entre rLmilie et les Dieux :
C'est que plus on s'informe d'eux
Et moins alors on les encense.
Mais celle que vous adorez
Mérite un peu mieux votre hommage ;
Sachez que quand vous la verrez
Vous l'invoquerez davantage. »
Suit un j)ortrait de la marquise, le premier que Voltaire ait crayonné :
Elle est belle et sait être amie ; Elle a l'imagination Toujours juste et toujours fleurie ; Sa vive et sublime raison Quelquefois a trop de saillie ; Elle a chassé de sa maison Certain enfant tendre et fripon.
Mais retient la coquetterie.
Elle a, je vous jure, un génie
Digne d'Horace et de Ne'»i:on, Et n'en passe pas moins sa vie Avec le monde qui lennuie Et des banquiers de pharaon.
Je passe, quitte à y revenir à un autre point de vue, sur les lettres à l'abbé de Sade et à plusieurs autres où il annonce la même nouvelle et fait de sa dernière conquête les mêmes éloges.
Quelle fut la nature des relations entre M™^ du Châtelet et Voltaire ? Il me paraît incontestable que l'amitié y eut beaucoup plus de part que l'amour proprement dit. Ce fut surtout une liaison intellectuelle. « Leurs sublimes s'amalgamèrent», comme dit Saint-Simon de deux autres. Quand ils se lièrent la marquise n'avait, il est vrai, que vingt-sept ans ; mais elle avait eu deux amants, sans parlerdu mari, qui, selon Dumas fils, est comme les entresols dans les grandes maisons, c'est-à-dire ne compte pas ; et tout au moins ses curiosités pouvaient être apaisées. Quant à Voltaire, il allait avoir trente-neuf ans et n'avait jamais été très armé pour les batailles amoureuses. C'est une chose qu'il dit souvent et avec insistance, et probablement avec dessein, pendant tout le cours de sa liaison avec M™^ du Châtelet. En 1741, c'est-à-dire, non pas comme l'a dit Sainte- Beuve, « presque dès le début de sa liaison avec ^ime (J^ Châtelet », mais neuf ans après ce début et à l'âge de quarante-sept ans, il écrivait ces vers exquis, les meilleurs qui soient partis de sa main :
Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours ;
Au crépuscule de mes jours Rejoignez s'il se peut l'aurore.
Des beaux lieux où le Dieu du vin Avec l'amour tient son empire, Le Temps, qui me prend par la main.
M'avertit que je me retire.
De son inflexible rigueur Tirons du moins quelque avantage :
Qui n'a pas l'esprit de son âge De son âge a tout le malheur.
Laissons à la belle jeunesse
Ses folâtres emportements.
Nous ne vivons que deux moments ;
Qu'il en soit un pour la sagesse.
Quoi ! pour toujours vous me fuj-ez, Tendresse, illusion, folie, Dons du ciel qui me consoliez Des amertumes de la vie !
On meurt deux fois, je le vois bien : Cesser d'aimer et d'être aimable C'est une mort insupportable ; Cesser de vivre, ce n'est rien.
Ainsi je déplorais la perte Des erreurs de mes premiers ans ; Et mon âme aux désirs ouverte Regrettait ses égarements.
Du ciel alors daignant descendre.
L'amitié vint à mon secours.
Elle était peut-être aussi tendre, Mais moins vive que les amours.
Touché de sa beauté nouvelle
Et de sa lumière éclairé,
Je la suivis ; mais je pleurai
De ne pouvoir plus suIatc qu'elle (1).
(1) Je cite la pièce entière, d'abord parce que j'aime à la copier, et plutôt deux fois qu'une, comme on va le voir, ensuite parce qu'il en existe deux versions et que la comparaison entre ces deux rédactions est très intéressante. Voltaire avait d'abord écrit (A Cideville, de Bruxelles, 11 juillet 1741) : «...Le cœur ne vieillit point ; je le sais bien ; mais il est dur pour les immortels de se trouver logé dans des ruines. Je révais, il n'y a pas longtemps, à cette décadence qui se fait sentir de jour en jour et voici comme j'en parlais ; car il faut que je vous fasse cette douloureuse confidence:
Si vous voidez que j'aime encore Rendez-moi l'âge des amours ; Au crépuscule de mes jours Rejoignez s'il se peut l'aurore.
Des beaux lieux où le Dieu du vin.
Avec l'amour tient son empire.
Le Temps, qui me prend par la main, M'avertit que je me retire.
Quoi ! pour toujours vous me fuyez.
Tendresse, illusion, folie.
Dons du ciel qui me consoliez Des amertumes de la vie !
Que le matin touche à la nuit !
11 n'eut qu'une heure, elle est finie.
Nous passons : la race qui suit Déjà par une autre est suivie.
On meurt deux fois, je le vois bien : Cesser d'aimer et d'être aimable Est une mort insupportable ; Cesser de vi\Te, ce n'est rien.
Ainsi je déplorais la perte
Des erreurs de mes premiers ans.
Mais remontons. En 1737, âgé de quarante et un ans, Voltaire écrivait à Frédéric : « Je ne comptais pas assurément sortir de Girey il y a un mois. M'"^du Châtelet, dont l'âme est faite sur le modèle de la vôtre et qui a sûrement avec vous une harmonie préétablie, devait me retenir dans sa cour, que je préfère, sans hésiter, à celle de tous les rois de la terre et comme ami et comme philosophe et comme homme libre ; car
Fuge suspicari
Cujus octavum trepidavit œtas Claudere lustrum (1).
Et mon âme aux désirs ouverte Regrettait ses égarements.
Du ciel alors daignant descendre.
L'amitié vint à mon secours :
Elle est plus égale, aussi tendre Et moins vive que les amours.
Touché de sa beauté nouvelle
Et de sa lumière éclairé,
Je la suivis ; mais je pleurai
De ne pouvoir plus suivre qu'elle.
Dans la rédaction définitive. Voltaire a retranché une stance Que le matin touche à la nuit... qui en etïet n'était pas très bonne, et il en a ajouté deux : De son inflexible rigueur... et : Laissons à la belle jeunesse...., qui sont excellentes. Remarquons cependant que l'intercalation des deux stances excellentes rend un peu flottante la suite des idées et qu'après cette intercalation l'auteur aurait dû, ce me semble, non pas copier : « Quoi ! pour toujours vous me fuyez.. » mais plutôt écrire : « Mais pour toujours vous me fuyez... » — Renvoyé à M. Albalat, l'arbitre des corrections et ratures.
(1) « Ne soupçonnez pas d'autre chose un homme dont le temps trop rapide vient de clore le huitième lustre. »
Remontons encore. En 1733, et cette fois c'est bien tout au début de la liaison, à l'âge de trente-neuf ans moins quelques mois, il prenait soin d'avertir ses amis, peut-être inquiets, qu'il nétait et ne serait que le quasi-amant de la marquise. A Cideville, 14 août : « Pour moi qui lui suis attaché à proportion de son mérite, c'est-à-dire infiniment,
Ne croj-ez pas qu'un tel hommage
Soit l'effet dun peu trop d'ardeur ;
L'amour serait votre partage,
A moi n'appartient tant d'honneur.
Grands Dieux (s'il en est d'autres qu'elle),
Ayez de moi quelque pitié :
tcartez une ardeur cruelle
Qui corromprait notre amitié !
Jamais l'amitié ne s'altère.
Elle rend sagement heureux,
Sans emportement, sans mystère.
L'amour aurait plus de quoi plaije ;
Mais c'est un fou trop dangereux ;
On a des moments si fâcheux
Avec gens de ce caractère ! »
A l'abbé de Sade, 29 août : «... Son mérite est audessus de son âge, de son sexe et du nôtre.
J'avouerai qu'elle est tyrannique :
Il faut, pour lui faire sa cour.
Lui parler de métaphysique Quand on voudrait parler d'amour.
Mais moi, qui aime assez la métaphysique et qui préfère l'amitié d'Emilie à tout le reste, je n'ai aucune peine à me contenir dans mes bornes :
Ovide autrefois fut mon maître ; C'est à Locke aujourd'hui de l'être.
L'art de penser est consolant, Quand on renonce à l'art de plaire ; Ce sont deux beaux métiers vraiment Mais où je ne profitai guère. »
Et enfin à Gideville, qui devait bien avoir sur ce point la confidence la plus nette, octobre 1733 : « A l'égard de ma petite personne, à laquelle vous daignez vous intéresser avec tant de bonté, je suis obligé de vous dire en conscience que je ne suis pas si malheureux que vous le pensez. .Te crois vous avoir déjà dit en vers d'Horace :
Non agimur tumidis velis aqiiilone secundo ; iYo7J lamen adversis œtatem dncimus aiistris ; Viribiis, îngenio, specie, virtnte, loco, re, Extremi primornm, extremis iisque priores (1).
Mais voilà mon seul embarras et ma petite santé est mon seul malheur. Je tâche de mener ma vie conforme à l'état où je me trouve, sans passion désagréable, sans ambition, sans envie, avec beaucoup de connaissances, peu d'amis et beaucoup de goûts. En vérité, je suis plus heureux que je ne mérite.
Mon cœur même à l'amour quelquefois s'abandonne : J'ai bien peu de tempérament ; Mais jen aime plus tendrement Et ma maîtresse me pardonne. »
(1) « Je ne vais pas à pleines voiles poussé par un vent favorable ; je ne suis pas non plus en butte aux vents contraires ; comme forces, esprit, figure, mérite, rang, fortune, je suis au bas degré des plus hauts, au degré haut des plus bas. »
On peut donc dire avec assez d'assurance que l'union de Voltaire et de M""^ du Ghâtelet fut une liaison surtout intellectuelle pendant quelques années et uniquement intellectuelle plus tard. A quel moment précis devint-elle uniquement intellectuelle, on me dispensera de le savoir ou on me pardonnera de l'ignorer.
C'est donc à partir du milieu de 1733 que Voltaire et M™'^ du Ghâtelet se présentèrent au public européen comme amis et alliés et inséparables. On les voyait arriver chez la duchesse du Maine, à la « cour de Sceaux », pareils, dit M""= de Staal, « à deux spectres avec une odeur de corps embaumés », quelquefois agréables quand il s'agissait d'écrire un divertissement, le plus souvent maussades, évitant le jour et les promenades pour travailler, l'une à Newton, l'autre à l'histoire, ne sortant de leurs cabinets d'étude que le soir, très tard ; en somme ridicules comme des gens sérieux et qui ne veulent pas perdre leur temps le sont toujours dans une société frivole et n'ayant, du reste,, d'autre tort que d'y être venus.
Les circonstances, comme il arrive rarement, leur imposèrent juste le genre de vie qui leur convenait à tous deux et qu'ils n'auraient peut-être pas eu le bon sens ou le courage d'adopter spontanément. Inquiété, traqué, sous le coup d'une lettre de cachet à cause de ses Remarques sur Pascal et d'une réimpression, peut-être non consentie par lui, des Lettres philosophiques. Voltaire en 4734 est en fuite, errant par delà les frontières. M. du Ghâtelet avait un château à peu près en ruines tout au bout de la
Champagne, sur les frontières de la Lorraine, Cirey. De Cirey on était en quelques heures hors du royaume de France. C'était un lieu de retraite excellent et pour la sécurité et pour l'étude et pour le travail. Voltaire et M'"« du Châtelet se déterminèrent à aménager Cirey, à en faire un lieu habitable et à y habiter.
V Ce fut vers le milieu de 1734 qu'ils commencèrent l'exécution de ce dessein, et il faut faire grande attention à cette date de 1734. C'est l'année peut-être où Voltaire a été le plusamoureuxetle plus heureux, le tout ensemble, ce qui arrive quelquefois. Amoureux, il l'était véritablement, parce que M'"'= du Châtelet s'était montrée infiniment dévouée et ingénieusement dévouée pendant toutes les tribulations dont il avait eu à souffrir pendant l'année 1733-1734. Il en était extrêmement touché, et cela se voit au ton de ses lettres: A. M. de la Condamine, 22 juin. «... Vous verrez bientôt M^^ du Châtelet. L'amitié dont elle m'honore ne s'est point démentie dans cette occasion. Son esprit est digne de vous et de M. de Maupertuis, et son cœur est digne de son esprit. Elle rend de bons offices à ses amis avec la même vivacité qu'elle a appris les langues et la géométrie, et quand elle a rendu tous les services imaginables, elle croit n'avoir rien fait ; comme avec son esprit et ses lumières elle croit ne savoir rien et ignore si elle a de l'esprit... Je vous prie de lui dire à quel point je suis touché de ses bontés. Il y a quelque temps que je ne lui ai écrit et que je n'ai reçu de ses nouvelles, mais je n'en suis pas moins pénétré d'attachement et de reconnaissance. »
Et à elle-même il adressait les vers les plus proches ou si vous voulez les moins éloignés d'un sentiment passionné qu'il ait jamais écrits et qu'il lui ait jamais écrits :
Je vous adore, ô ma chère Uranie !
Pourquoi si tard m'avez-vous enflammé ? Qu'ai-je donc fait des beaux jours de ma vie? Ils sont perdus. Je n'avais point aimé. J'avais cherché dans l'erreur du bel âge Ce Dieu d'amour, ce Dieu de mes désirs ; Je n'en trouvais qu'une trompeuse image, Je n'embrassais que l'ombre des plaisirs. Non, les baisers des plus tendres maîtresses ; Non, ces moments comptés par cent caresses. Moments si doux et si voluptueux, Ne valent pas un regard de tes yeux.
Je n'ai vécu que du jour où ton âme...
Citons encore ceci parce que c'est la seule fois, à ma connaissance, que Voltaire ait parlé un peu précisément de la beauté d'Emilie, de quoi, plutôt, à l'ordinaire, il se tait, pour s'espacer sur ses qualités de cœur et d'esprit:
Qu'un autre vous enseigne, ô ma chère Uranie, A mesurer la terre, à lire dans les cieux ;
A soumettre à votre génie Ce que l'amour soumet au pouvoir de vos yeux. Pour moi, sans disputer ni du plein ni du vide,
Ce que j'aime est mon univers ;
Mon système est celui d'Ovide, Et l'amour, le sujet et l'âme de mes vers.
Des Grâces vous avez la figure légère, Dune Muse l'esprit, le cœur d'une bergère.
Un visage charmant, où sans être empruntés,
On voit briller les dons de Flore, Que le doigt de l'amour marque de tous côtés Quand par un doux souris il s'embellit encore.
Mais que vous servent tant d'appas ?
Quoi ! de si belles mains pour toucher un compas
Ou pour pointer une lunette !
Quoi 1 des yeux si charmants pour obsei'ver le cours
Ou les taches d'une planète ?
Non ! la main de Vénus est faite
Pour toucher le luth des amours :
Et ce que je crois aussi, c'est que jamais — si ce n'est peut-être à Ferney vingt ans plus tard — Voltaire ne fut plus heureux qu'à Girey vers 1734. Il avait pour la première fois un château à reconstruire, à meubler, à décorer, des plantations à faire, des chemins, qui étaient épouvantables, à réparer. Il était, comme il disait, le « piqueur» des ouvriers de la marquise. Il se découvrait un goût de plus et une aptitude de plus. Il était ravi. Les lettres aux amies et voisines de la marquise, M™*= de La Neuville, M'"'' de Ghampbonin, le montrent éperdu d'activité et de joie d'activité. Faire quatre choses à la fois et n'avoir pas le temps de les faire et ne pas laisser d'en venir à bout avant l'échéance a toujours été le bonheur de Voltaire. Voltaire, dans les commencements du séjour à Girey, nagea dans la joie.
Il fut, du reste, relativement heureux pendant tout son séjour à Girey (1734-1749). D'abord, il faut bien s'en souvenir, parce qu'il n'y resta pas tout le temps (et tant s'en faut), ce qui encore eût été pour lui trop de résidence. Plus d'une fois, inquiété ou
inquiet, il se sauva en Hollande ; plus d'une fois, chargé plus ou moins officiellement de missions diplomatiques, il alla en Allemagne et jusqu'à Berlin pour se rencontrer avec Frédéric, et encore il passa à peu près une année à Bruxelles pour s'occuper d'un procès de M. du Chàtelet, qu'il gagna ; et enfin il fit des séjours à Paris, notamment en 1745-1746, au moment du grand retour de faveur dont il fut l'objet. On peut calculer que, sur les quinze ans de ce qu'on appelle couramment « Voltaire à Girey », il ne séjourna à Cirey que huit ou neuf années.
Ce que fut ce ménage de Voltaire et delà marquise à Girey, on ne le saurait tout à fait bien que si Ton avait les « huit volumes in-4" manuscrits et bien reliés » des lettres que Voltaire avait écrites à M°"=du Ghâtelet et que Voisenon avait vus, feuilletés et lus en partie dans la chambre même de la marquise. Ges lettres, dit Voisenon, étaient beaucoup plus pleines d'épigrammes contre la religion que de madrigaux pour la marquise ; mais elles seraient cependant précieuses pour l'intelligence des sentiments successifs de Voltaire à l'égard de la marquise et réciproquement. Ges lettres, selon toute apparence, sont perdues pour jamais ; il est probable que Voltaire les a brûlées après la mort de M™^ du Ghâtelet. De cette volumineuse correspondance, il ne nous reste littéralement que cinq lignes en deux fragments.
A défaut de ces lettres, on peut se faire du ménage de Voltaire et de M™ du Ghâtelet à Girey une image suffisante par les lettres de M"^^ du Ghâtelet à diverses personnes, par les lettres de Voltaire aux uns et aux
autres, par les lettres de M'"^ de Graffigny, etc. (1). Je dois dire tout d'abord, et à Féloge d'ailleurs de Voltaire, que ce qui, de tout cela, donne le moins une idée juste de cette vie à Girey, c'est la correspondance de Voltaire lui-même. Le ton de Voltaire change à peine, ou pour mieux dire il ne change pas, relativement à ce qui se passe à Girey et relativement à M™^ du Châtelet depuis 1734 jusqu'à 1749 inclusivenient. G'est toujours « la divine Emilie » et c'est toujours Voltaire le plus heureux des hommes. Une fois pour toutes, Voltaire a voulu que l'Europe sût que Voltaire était heureux auprès de la plus charmante femme de l'univers ; et il n'a pas voulu en démordre et il s'est maintenu fermement, je dirai même, pour la fin, héroïquement, dans cette attitude ; et, étant donnée l'impétuosité de son caractère, il n'y a rien dans toute sa vie qui lui fasse plus d'honneur, et encore pour tout homme un peu réfléchi, cela prouve, tout compte fait, qu'il y avait, indestructible, un très grand fond d'affection au cœur de Voltaire pour la marquise.
Gette vie à Girey était le plus souvent douce et intelligemment brillante. D'abord le décor était beau. Voltaire avait jeté beaucoup d'argent et dépensé beaucoup d'imagination artistique dans Girey. On entrevoit par une lettre de Voltaire écrite, après la mort de la marquise, à M'"^ la comtesse de Montrevel, sœur du marquis du Ghâtelet, que Voltaire avait pris à sa charge la reconstruction de Girey,
(1) Consultez le très joli volume paru tout réccninieiit, La Cour de Lunévillc au XV II !<' siècle, par M. Gaston Maugras.
puisque Voltaire parle, en arguant de l'aveu même du marquis encore vivant, de plus de quarante mille francs (cent vingt ou cent trente mille de notre monnaie) « prêtés au marquis pour bâtir Cirey et pour d'autres dépenses » et qui, du reste, n'avaient jamais été rendus. D'autre part, à lire les lettres de Voltaire à son ministre des finances à Paris, l'abbé Moussinot, on voit que, continuellement. Voltaire fait venir pour Cirey meubles de luxe, tapisseries, etc.
Tant y a quele décor était beau. M™^ de Graffigny en était dans l'extase : « tableaux, lambris, glaces, encoignures de laque , porcelaines , marabouts , vaisselles d'argent, pierres gravées, diamants... une propreté à baiser le parquet... appartement de la marquise merveilleux .. chambre de bains etcabinet de toilette, clairs, gais, divins, sculptés et dorés admirablement... Si j'avais un appartement comme celui-là, je me ferais réveiller la nuit pour le regarder. »
Dans ce décor on travaillait énormément, chacun de son côté, quelquefois ensemble, et c'était l'état normal et le train régulier. De temps en temps on se délassait par des amusements qui n'allaient pas sans fatigue eux-mêmes. C'étaient des représentations théâtrales où les acteurs étaient Voltaire, la marquise et ses amies, c'étaient les marionnettes, c'était la lanterne magique que Voltaire était passé maître à montrer. En général. Voltaire ne sortait de « l'aile du château » qu'il s'était réservée que vers le soir (comme à Sceaux) ; mais il prolongeait la veillée volontiers et à peu près autant qu'on voulait. On recevait beaucoup, malgré i'éloignement de Paris
et les mauvais chemins et moins encore qu'il semble qu'on n'ait désiré ; car on voit Voltaire ne cesser d'inviter tout le monde.
De cette vie de Girey Voltaire a plusieurs fois tracé un tableau enchanteur. Voici, pour abréger et moins tomber dans les redites que Voltaire lui-même, les deux morceaux essentiels sur cette affaire : A Gideville : « Nous sommes bien loin d'abandonner ici la poésie pour les mathématiques. Ge n'est pas dans cette heureuse solitude qu'on est assez barbare pour mépriser aucun art. C'est un étrange rétrécissement d'esprit que d'aimer une science pour haïr toutes les autres ; il faut laisser ce fanatisme à ceux qui croient qu'on ne peut plaire à Dieu que dans leur secte. On peut donner des préférences, mais pourquoi des exclusions ? La nature nous a donné si peu de portes par où le plaisir et l'instruction peuvent entrer dans nos âmes. Faut-il n'en ouvrir qu'une ?... » A Frédéric (1738) il écrit (comme si c'eût été M""^ du Ghâtelet elle-même qui écrivît) :
Un peu philosophe et bergère, Dans le sein d'un riant séjour
Je vis heureuse et solitaire.
Non pas que mon esprit sévère Haïsse par son caractère Tous les humains également ; Il faut les fuir, c'est chose claire, Mais non pas tous assurément.
Vivre seule dans sa tanière Est un assez méchant paz'ti ; Et ce n'est qu'avec un ami
Que la solitude doit plaire.
Pour ami j'ai choisi Voltaire ; Peut-être en ferez-vous ainsi.
Mes jours s'écoulent sans tristesse, Et dans mon loisir studieux Je ne demande rien de mieux Que quelque dose de sagesse.
Pour moi, nymphe de ces coteaux Et des prés si verts et si beaux Enrichis de l'eau qui les baise, Soumise au fleuve de la Biaise, Je reste parmi ses roseaux ; Mais vous, du séjour du tonnerre Ne pourriez-vous descendre un peu ?
C'est bien la peine d'être Dieu Quand on ne vient pas sur la terre !
Voltaire a senti — et ceci est très significatif — la douceur du retour, quand il revenait, un peu battu de l'oiseau, de quelque excursion, diplomatique ou autre, en Allemagne. Il ne faut pas ignorer que Berlin lui a donné un premier déboire avant-coureur de celui de 1750 et qui aurait dû l'avertir, dès 1743. Après 1743 et bien avant 1750, il écrivait à Frédéric, tout comme si c'eût été en 1755 : « Nous nous sommes brouillés ; nous nous sommes réconciliés. »
Donc en 1743, et la date est importante aussi à un autre point de vue, puisqu'à ce moment sa liaison avec la marquise dure depuis dix ans, il écrit à M""^ de Champbonin : « Ma chère amie, mon corps a voyagé ; mon cœur est toujours resté auprès de M'"^ du Châtelet et de vous. Des conjonctures qu'on ne pouvait prévoir m'ont entraîné à Berlin malgré moi. Mais rien de ce qui peut flatter l'amour-propre.
l'intérêt et rambition ne m'a jamais tenté. M'"^ du Châtelet, CireyetChampbonin, voilà mes rois et ma cour... J'ai essuyé un voyage bien pénible ; mais le retour a été le comble du bonheur. Je n'ai jamais retrouvé votre amie si aimable, ni si au-dessus du roi de Prusse... »
Quant à M'"*' du Châtelet, elle aimait très profondément Voltaire, tout en pestant contre ses défauts et tout en disputant avec lui très souvent ; car il me semble bien qu'ils étaient aussi emportés l'un que l'autre. Tout le long de sa correspondance (avec d'Argental surtout), elle se plaint de ses continuelles imprudences, de ses bouffées d'ambition, de ses démangeaisons de diplomatie, de ses fugues en Allemagne. Et quand il est à Girey, ce n'est pas pire, mais c'est plus bruyant. Voltaire ne laisse pas de prendre des mesures ou de faire des sottises très désobligeantes pour M'"'^du Châtelet. Ne voilà-t-il pas qu'il s'est engoué de Linant, faux poète paresseux, mal élevé, ignorant et prétentieux, et, qui pis est, de la sœur de Linant, plus sotte et plus hautaine que lui, et qu'il les a imposés l'un après l'autre à la marquise ! Frère et sœur manquent de respect à la marquise chacun à sa manière et il faut les expulser, on devine après quelles scènes. Voltaire en est pâle encore quand il écrit à ses amis de faire passer des secours à Linant, mais sans que la marquise en sache jamais rien, tant la rancune de celleci est tenace et, du reste, légitime.
Ne voilà-t-il pas qu'il lit laPucellek n'importe qui, à M'"'= de Graffigny par exemple, qui en donne des nouvelles et peut-être des copies à tout le monde ; et
c'est une scène de toute une nuit, où M™^ de Graffigny est secouée de la belle manière, mais Voltaire aussi, qui après tout est le premier coupable.
Il y eut à Cirey beaucoup de ces tempêtes qui refroidissent l'affection beaucoup plus que les réconciliations ne la raniment et qui, par conséquent, finissent par l'éteindre.
Quelle fut la date du détachement? C'est encore une de ces choses qu'il est très difficile de déterminer. C'est précisément en 1743 (avant le retour de Prusse) que le mot détachement est prononcé pour la première fois, ce me semble, par la marquise : « Que de choses à lui reprocher et que son cœur est loin du mien ! Avoir à me plaindre de lui est une sorte de supplice que je ne connaissais pas... Tout ce que j'ai souffert depuis un mois détacherait peutêtre tout autre que moi ; mais s'il peut me rendre malheureuse, il ne peut diminuer ma sensibilité... Son cœur a bien à réparer avec moi s'il est encore digne du mien... » — C'est une femme qui aime encore ; mais à qui son affection même commence à être à charge.
Ce fut ainsi, à ce que l'on peut supposer : — froideur, traversée par des repentirs et peut-être des retours, de la part de Voltaire ; lassitude et épuisement mêlés d'un reste d'affection, chez M'"'' du Châtelet — de 1743 à 1748. Évidemment Voltaire veut s'évader et courir les aventures glorieuses auprès du Salomon du Nord, en se disant et du reste en disant à tout le monde et à Frédéric luimême que jamais il ne pourra quitter la marquise. Évidemment la marquise se sent trahie par deux
maîtresses terribles, l'ambition et l'humeur inquiète ; et se fatigue à combattre contre elles et même à triompher d'elles et, elle aussi, par lassitude, se détache un peu.
On fera ce qu'on voudra du témoignage d'un homme aussi peu essentiel que Voisenon ; mais il faut bien avouer que son témoignage concorde avec ce qu'on entrevoit par ailleurs. Il dit donc : «... M™^ du Châtelet n'avait rien de caché pour moi ; je restais souvent tête à tête avec elle jusqu'à cinq heures du matin et il ny avait que l'amitié la plus vraie qui faisait les frais de nos veilles [il écrit aussi mal qu'il pense bassement]. Elle me disait quelquefois qu'elle était entièrement détachée de Voltaire. Je ne répondais rien ; je tirais un des huit volumes de la correspondance de Voltaire avec elle et je lisais quelques lettres : je remarquais des yeux humides de larmes ; je refermais le livre promptement en disant : « Vous n'êtes pas guérie. » La dernière année de sa vie, je fis la même épreuve ; elle les critiquait ; je fus convaincu que la cure était faite... »
Cette dernière année, ce fut Tannée de Saint-Lambert (4748-1749).
Saint-Lambert avait trente-trois ans ; il était très beau ; il était officier des gardes du roi Stanislas ; ii faisait de jolis vers, il était très spirituel et traînait tous les cœurs après soi à la cour de Lunéville. M"''' du Châtelet avait près de quarante-trois ans et n'avait jamais été jolie. Quelle idée eut Saint-Lambert de faire la cour à M™« du Châtelet ? Très certainement, à mon aviS; il ne l'aima point. Les lettres
de lui à elle qu'on a conservées sont sèches, brusques, impertinentes, sonnent le faux quand elles veulent jouer la sensibilité et font contraste avec les lettres, pleines de passion tendre, de la marquise. Quelle idée eut Saint-Lambert de faire la cour à M""^ du Cbàtelet ?
Je penche à croire qu'il voulut s'offrir une femme célèbre par son génie, très connue pour sa fidélité de quinze ans à Voltaire, et jouer à Voltaire luimême un bon tour.
— Alors ce serait un Valmont?
— C'est précisément mon idée. Ce que nous savons de Saint-Lambert vieux, très fidèle, il est vrai, à M""' d'Houdetot, mais dur, égoïste, plein de lui et, à quatre-vingts ans, reprochant violemment à M'"^dHoudetot de recevoir des vers d'un autre que de lui, nous le montre comme un cœur sec et assez méchant, sous le vernis des grâces mondaines. Je crois qu'en 1748 Saint-Lambert a tout simplement fait froidement une très mauvaise action.
La marquise, elle, tout simplement aussi, était prise. Elle avait sa crise de la quarantaine, c'est-àdire une impétuosité un peu maladive à se saisir de ce qu'on appelle le bonheur avant de lui dire l'adieu éternel. Il faut songer que depuis cinq ou six ans, au moins, sa liaison avec Voltaire consistait à n'avoir pas d'amant et à n'avoir pas de tranquillité. On peut perdre la tête et avoir sa crise de la quarantaine à un peu moins. Certainement elle fut très sotte ; mais on peut avoir pour elle un peu d'indulgence. Toujours est-il qu'il est moins indigne de faire une sottise qu'une mauvaise action.
Voltaire fut instruit et, du reste, les choses étaient presque publiques. Il fut outré d'abord, et entra dans une de ces colères qui faisaient tout trembler autour de lui ; puis il se calma très vite, à sa manière, plaisantant, bouffonnant, goguenardant. Il avait raison ; son bon sens reprenait le dessus. Il se sentait coupable et il l'était. On n épouse pas à quarante ans une femme de vingt-sept, ou, si on l'épouse, on doit se dire : « A tout événement le sage est préparé. »
Sa conduite publique, du reste, fut très digne, et c'est encore une des choses qui lui font honneur. Il sut se dire : « Le bruit est pour le sot, la plainte est pour le fat. » Il ne dit pas un mot, ce semble, de toate cette affaire, et même il ne parla de Saint- Lambert qu'avec estime ; et même il me paraît qu'il mit une certaine insistance à en parler avec estime. A plusieurs reprises, au cours de la grossesse de M™'' du Ghâtelet, il dit à ses amis deux ou trois mots de Saint-Lambert, tout pleins de sympathie quasi paternelle. Particulièrement le 28 août, à la veille de l'événement très désagréable pour lui, il écrit à d'Argental : « J'ai vu aujourd'hui une centaine de vers du poème des -Saisons, de M. de Saint-Lambert. Il fait des vers aussi difficilement que Despréaux et il les fait aussi bien et à mon gré beaucoup plus agréables. J'ai là un terrible élève. J'espère que la postérité m'en remerciera; car, pour mon siècle, je n'en attends que des vessies de cochon par le nez... Il pense comme Boileau et il écrit comme lui... » — Je ne sais à quelle date précise, mais en 1749, et c'est-à-dire à une époque oùM""" du Ghâtelet
était aussi publiquement que possible la maîtresse de Saint-Lambert, il avait comme donné sa démission; il l'avait rédigée en jolis vers, légèrement teintés de mélancolie discrète, et il l'avait très galamment remise entre les mains de Saint-Lambert :
Tandis qu'au-dessus de la terre, Des Aquilons et du tonnerre, La belle amante de Newton Dans les routes de la lumière Conduit le char de Phaéton, Sans verser dans cette carrière Nous attendons paisiblement Près de l'onde castalienne Que notre héroïne revienne De son voyage au firmament ; Et nous assemblons pour lui plaire Dans ces vallons et dans ces bois Les fleurs dont Horace autrefois Faisait des bouquets pour Glycère.
Saint-Lambert^ ce n'est que pour toi Que ces belles fleurs sont écloses ; C'est ta main qui cueille les roses Et les épines sont pour moi. Ce vieillard chenu qui s'avance, Le Temps, dont je subis les lois, Sur ma lyre a glacé mes doigts Et des organes de ma voix Fait trembler la sourde cadence.
Les Grâces dans ces beaux vallons.
Les Dieux de l'amoureux délire, Ceux de la flûte et de la lyre T'inspirent tes aimables sons, Avec toi dansent aux chansons Et ne daignent plus me sourire.
Dans l'heureux printemps de tes jours.
Des Dieux du Pinde et des amours Saisis la faveur passagère,
C'est le temps de l'illusion.
Je n'ai plus que de la raison.
Encore, hélas, n'en ai-je guère.
Mais je vois venir sur le soir.
Du plus haut de son aphélie.
Notre astronomique Emilie
Avec un vieux tablier noir
Et la main d'encre encor salie.
Elle a laissé là son compas,
Et ses calculs et ses lunettes ;
Elle reprend tous ses appas.
Porte-lui vite à sa toilette
Ces fleurs qui naissent sous tes pas,
Et chante-lui sur la musette
Ces beaux airs que l'amour répète
Et que Newton ne connut pas.
Plus tard, et je parle tout de suite de ceci pour n'y plus revenir, plus tard, après la mort de la marquise, Voltaire paraît avoir cessé tout rapport pendant très longtemps avec Saint-Lambert ; mais à partir de 1758 il lui écrivit assez souvent et dans les termes de la plus cordiale amitié. (Lettres du 9 juillet 1758,... novembre 1760, 7 mars 1769, 4 avril 1769, 7 avril 1771, l*^"" septembre 1773.) Dans ces lettres, j'entends, naturellement, dans celles qui sont antérieures à l'entrée de Saint-Lambert à l'Académie, Voltaire (qui sait ? peut-être avec malice) suppose que Saint-Lambert le remplacera à l'Académie, et rappelle « mon cher successeur ». Il semble l'avoir aimé véritablement. Il y eut peutêtre entre ces deux hommes quelque chose de cette sympathie qu'on a souvent observée entre deux hommes qui ont autrefois aimé la même femme. —
Et peut-être, tout simplement, en 1758 et plus tard Voltaire avait complètement oublié la marquise.
Mais revenons à 1749.
Pour ce qui est de la grossesse de M^^du Ghàtelet, Voltaire en parle sans cesse à ses amis, mais toujours sur le ton du badinage : « M"'^ du Ghàtelet n'accouche toujours point... M"''' du Ghàtelet n'accouche encore que de problèmes... Je souhaite à M""' d'Argental un aussi gros ventre que celui de M"^ du Ghàtelet... », etc.
L'événement arriva le 4 septembre, à Lunéville, sous la forme d'une petite fille. Voltaire en écrivit sur le ton, non seulement badin, mais bouffon, à Voisenon, au marquis d'Argenson et, on le voit, à quelques autres. Ginq jours après, M™'' du Ghàtelet était morte.
Il ne faut pas craindre d'exagérer : le désespoir de Voltaire fut profond. Il n'y a pas à s'y tromper. Voltaire perdit la tête pendant quelques semaines et fut dans une terrible douleur, voisine quelquefois de l'égarement, pendant quelques mois. Ses pre* mières lettres sont presque déchirantes : A M™^ du Deffand : « Je viens de voir mourir, Madame, une amie de vingt ans qui me parlait deux jours avant cette mort funeste du plaisir qu'elle aurait de vous voir à Paris à son premier voyage. J'avais prié M. le président Hénaut de vous instruire d'un accouchement qui avait paru si singulier (1) et si heureux...
(1) Voltaire veut dire simplement que M"» du Châtelet avait accouché brusquement et presque sans s'en apercevoir, étant à sa table de travail.
Cette malheureuse petite fille qui a causé sa mort ne m'intéressait pas assez. Hélas! Madame, nous avions tourné cet événement en plaisanterie et c'est sur ce malheureux ton que j'avais écrit 2i<^^' son ordre à ses amis. Si quelque chose pouvait augmenter l'état horrible où je suis, ce serait d'avoir pris avec gaîté une aventure dont la suite empoisonne le reste de ma vie misérable. Je ne vous ai point écrit pour ses couches, et je vous annonce sa mort. C'est à la sensibilité de votre cœur que j'ai recours dans le désespoir où je suis. On m'entraîne à Cirey, avec M. du Chàtelet. De là je reviens à Paris, sans savoir ce que je deviendrai et espérant bientôt la rejoindre. Souffrez qu'en arrivant j'aie la douloureuse consolation de vous parler d'elle et de pleurer à vos pieds une femme qui, avec ses faiblesses, avait une âme respectable. »
A Voisenon : « Mon cher abbé, mon cher ami, que vous avais-je écrit ? Quelle joie malheureuse ! Quelle suite funeste! . .. Si je suis en vie je viendrai bientôt verser dans votre sein des larmes qui ne tariront jamais. Je n'abandonne pas M. du Chàtelet ; je vais à Cirey avec lui. Il faut y aller : il faut remplir ce cruel devoir. Je reverrai donc ce château que l'amitié avait embelli et où j'espérais mourir dans les bras de votre amie. Il faudra bien revenir à Paris. Je compte vous y voir. J'ai une répugnance horrible d'être enterré à Paris. Je vous en dirai les raisons [?]. Ah ! cher abbé, quelle perte ! »
A M. d'Argental, 21 septembre (c'est la première fois qu'en même temps qu'il parle de sa douleur actuelle il fait une allusion, à peine perceptible, à
ce que, sans en convenir, il a souffert avant) : « Je ne sais, mon adorable ami, combien de jours nous resterons dans cette maison que l'amitié avait embellie et qui est devenue pour moi un objet d'horreur. Je remplis un devoir bien triste et j'ai vu des choses bien funestes. Je ne trouverai une consolation qu'auprès de vous. Vous m'avez écrit des lettres qui, en me faisant fondre en larmes, ont porté le soulagement dans mon cœur... Je meurs dans ce château. Une ancienne amie de cette infortunée femme y pleure avec moi [M""^ de Ghampbonin\ J'y remplis mon devoir avec le mari et avec le fils. Il n'y a rien de si douloureux que ce que fai vu depuis trois mois, qui s'est terminé par la mort. Mon état est horrible... »
Aumême,23 septembre : «... Il n'y a guère d'apparence que je puisse en arrivant jouir de ce petit bouge qui me serait un palais un logement chez les d'Argental, que d'Argental avait sans doute par politesse appelé un bouge indigne de Voltaire ... et je serai obligé d'habiter chez moi. Je vous avouerai même qu'une maison qu'elle habitait, en m'accablant de douleur, ne m'est point désagréable. Je ne crains point mon affliction ; je ne fuis point ce qui me parle d'elle. J'aime Cirey; je ne pourrais supporter Lunéville, où je l'ai perdue d'une manière plus funeste que vous ne pensez ?. — Il y aura toujours un mystère sur la lugubre dernière année de M™^ du Chàtelet] ; mais les lieux qu'elle embellissait me sont chers. Je n'ai point perdu une maîtresse; j'ai perdu la moitié de moi-même, une âme pour qui la mienne était faite, une amie de vingt ans, que j'avais
vue naître. Le père le plus tendre n'aime pas autrement sa fille unique. J'aime à en retrouver partout l'idée ; j'aime à en parler à son mari, à son fils. Enfin les douleurs ne se ressemblent point, et voilà comment la mienne est faite. Comptez que mon état est bien étrange... »
A M"^ du Bocage, 12 octobre : « J'arrive à Paris ; l'excès de ma douleur et de ma mauvaise santé ne m'empêche point de vous dire à quel point je suis sensible à vos bontés. Il est d'une âme aussi belle que la vôtre de regretter une femme telle que M™^ du Châtelet. Elle faisait, comme vous, la gloire de son sexe et de la France... Il a couru après sa mort quatre vers assez médiocres à sa louange. Des gens qui n'ont ni goût ni âme me les ont attribués. Il faut être bien indigne de l'amitié et avoir un cœur bien frivole pour croire que, dans l'état horrible où je suis, mon esprit eût la malheureuse liberté de faire des vers pour elle (1)... »
A M. d'Arnaud [très certainement pour être montré à Frédéric 11], 14 octobre : «... Une femme qui a traduit Newton et qui l'a éclairci et qui avait fait une traduction de Virgile sans laisser soupçonner dans la conversation qu'elle avait fait ces prodiges ; une femme qui n'a jamais dit du mal de personne et qui n'a jamais proféré un mensonge, une
(1) Voltaire pense -t -il à l'épitai^he qu'il a avouée plus tard, mais que, dans les premiers moments, il pouvait trouver indigne de lui et d'elle ? En tous cas, c'est le lieu de la citer :
L'univers a perdu la sublime Emilie.
Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité.
Les Dieux, en lui donnant leur âme et leur génie.
N'avaient gardé pour eux que l'immortalité !
amie attentive et courageuse dans l'amitié, en un mot un très grand homme que les femmes ordinaires ne connaissaient que par ses diamants et la cavagnole, voilà ce que vous ne m'empêcherez pas de pleurer toute ma vie. Je suis fort loin d'aller en Prusse. Je puis à peine sortir de chez moi... »
A Frédéric lui-même, 15 octobre : «... J"ai perdu un ami de vingt-cinq années, un grand homme qui n'avait de défaut que d'être femme et que tout Paris regrette et honore. On ne lui a pas peut-être rendu justice pendant sa vie et vous n'avez pas peut-être jugé d'elle comme vous auriez fait si elle avait eu l'honneur d'être connue de Votre Majesté. Mais une femme qui avait traduit Newton et Virgile et qui avait toutes les vertus d'un honnête homme aura sans doute part à vos regrets. Létat où je suis depuis un mois ne me laisse guère d'espérance de vous revoir jamais... »
Quand la douleur se calma, Voltaire recommença de songera aller en Prusse. Depuis dix ans, depuis cinq ans surtout, Frédéric le harcelait de sollicitations et de supplications à cet égard. C'était M™^ du Chàtelet qui retenait Voltaire d'une main ferme et obstinément . Nul doute que, M™^ du Chàtelet vivante, jamais Voltaire ne fût allé à Berlin, du moins avecle dessein d'y rester. Elle lui eût épargné la plus grande sottise de sa vie. Elle morte, il finit parfaire cette école. Il partit pour Berlin, le 25 juin 1750, huit mois environ après la mort de son amie. Quand il en revint, il était sage ou à peu près, et guéri, sinon de toute ambition, du moins des cours. Il devint l'homme des Délices et de Ferney.
M'"'= du Ghâtelet avait eu sur lui une influence très heureuse. Elle lui avait donné le goût, sinon de la philosophie, qu'il avait pris en Angleterre, du moins des choses de sciences, qu'il négligea peu à peu après sa mort, mais après en avoir pris une assez forte teinture et sansjamais les reléguer entièrement. Elle lui avait donné le goût de la vie rurale, qui l'ennuyait quelquefois de 1734 à 1749, mais à laquelle il revint avec ardeur après la sottise de Prusse ; et je ne doute pas que le Voltaire de 17G0, créant le merveilleux Ferney, ne se souvînt du Voltaire de 1734 restituant Girey pour Emilie.
A partir de la mort de M'"'= du Ghâtelet — âge de Voltaire cinquante-cinq ans — il n'y a plus aucune femme dans la vie de Voltaire.
MIRABEAU
Trois contributions importantes à l'histoire de Mirabeau viennent d'être mises sous les yeux du public. C'est :
1° Les amours de la Marquise de M... et du Comte de M..., dialogues écrits par Mirabeau à Vincennes, lesquels sont au nombre de six (le dernier inachevé) et desquels la Revue de Paris a publié trois, le i" décembre 1895. J'ai lu les deux autres, plus le sixième inachevé, dans une copie qu'a faite M. Dauphin Meunier sur l'original appartenant à M. le vicomte de Bégouen.
2° Les Lettres de Sophie de Monnier à Mirabeau, avec quelques lettres de Mirabeau à Sophie de Monnier, publiées par M. Paul Gottin en 4903. Elles étaient inédites. Ce qu'on avait et qui était très connu, c'étaient les lettres ostensibles et passant sous les yeux de la police, que Mirabeau écrivait à
{Ij Sophie de Monnier et Mirabeau, par Paul Cottin (chez Pion). — Mirabeau : Lettres à Julie, par Dauphin Meunier {ibid.} Lettres de Mirabeau à Chamfort, etc. '
Sophie du donjon de Vincennes et qui furent publiées pour la première fois par Manuel en 1792. Ce qu'on a maintenant, ce sont les lettres secrètes, en partie chiflTrées, de Sophie de Monnier à Mirabeau, avec quelques lettres, également secrètes et également en partie chiffrées, de Mirabeau à Sophie, et c'est ce qui était inconnu et ce que M. Cottin vient de publier. 3" Les Lettres de Mirabeau à Juiie^ publiées par M. Dauphin Meunier en 1903. Ce sont des lettres secrètes écrites par Mirabeau du donjon de Vincennes à M"'' Julie Danvers et à l'amant de celle-ci, La Fage. Elles étaient, comme les précédentes, absolument inconnues du public.
M. Cottin et M. Dauphin Meunier, pour démêler et expliquer les désignations cryptographiques et les allusions mystérieuses contenues dans ces lettres et les rendre intelligibles, se sont donné des peines infinies. Le public doit leur en être infiniment reconnaissant.
Pour rapporter à notre tour ces deux affaires, mêlées de quelques autres, avec brièveté et clarté, le meilleur moyen nous semble être de raconter, en suivant l'ordre chronologique, comme si nous faisions une biographie de Mirabeau, mais, bien entendu, en ne nous occupant que de ses aventures amoureuses ou galantes.
Gabriel de Mirabeau est né en 1749, d'une famille enragée. La violence et la démence étaient comme
endémiques dans sa race. Les Mirabeau étaient des soldats intrépides, indisciplinés et d'une audace tumultueuse et extravagante. Du reste, à la fois avides et prodigues, insolents et menteurs. Les Mirabeau sont des Mauprat. Le père de Mirabeau est un déséquilibré, plein d'imagination et d'esprit, autoritaire, véhément et maniaque. Sa mère est une sensuelle incoercible et proprement une dégénérée. Sa sœur aînée, Marie, est retenue comme folle, dès Tâge de cinq ans, au couvent. Une autre de ses sœurs, M"^ du Sallant, est une sensuelle presque aussi extravagante que sa mère.
Né de ce sang ardent et un peu empoisonné, Gabriel est, avant même son adolescence, entraîné aux plaisirs et à l'activité fougueuse d'une façon anormale. Il a sa première atïaire galante à treize ans. Il inquiète et fait trembler son entourage par ses incartades et ses sautes d'humeur.
On en fait un soldat à dix-huit ans et demi. Il fait la campagne de Corse en 1768. R.entré en grâce auprès de son père, on le marie en 1772, à l'âge de vingt-trois ans. Il a un fils. Mariage malheureux du reste ; querelles, escapades, folies. Amours plus ou moins secrètes, plus ou moins scandaleuses avec M'"^ de Guémenée, avec la comtesse de Bussy, avec des filles et des servantes, sans qu'on puisse compter. Il paye, il se fait payer. Reste du compte : K30.000 livres de dettes.
Il est interdit, et enfermé par lettre de cachet, d'abord au château d'If, en face de Marseille, puis au fort de Joux, près Pontarlier (1775;. Voilà Mirabeau de sa naissance à vingt-cinq ans.
150 AMOURS d'hommes DE LETTRBS
Il était horriblement laid, comme on sait, ayant été défiguré par la petite vérole, mais avec de très beaux yeux gris à fleur de tête et une voix charmante. Il fut gros de bonne heure, comme le dit Sophie dans une phrase difficile à reproduire, mais d'une grosseur qui tenait à la puissance et au développement des muscles : l'obésité ne vint que plus tard. Ses manières étaient d'ordinaire très polies^ très cérémonieuses et même afl"ectées. Dans la familiarité, c'était l'excès contraire : vulgarité, épaules roulantes et tapes sur le ventre et coups de poing dans le dos. Il n'était point buveur, mais grand mangeur et recherchant une nourriture si relevée de toutes sortes d'épices que ses commensaux ne pouvaient pas la supporter et en avaient des crachements de sang. « Êtes- vous donc une salamandre ? » lui disait Dumont (de Genève). Il était menteur, mystificateur et faiseur de dupes avec verve et avec délices, le plus souvent pour se procurer de l'argent; mais, ce me semble, aussi pour son plaisir et pour obéir à sa nature et pour exercer et éprouver continuellement le pouvoir de ses yeux ensorceleurs, de sa voix enchanteresse et de ses gestes captivants.
Gomme c'était l'habitude, presque universelle en son siècle, il ne parlait que morale, et son sens moral était nul. Ses idées sur l'amour et sur les femmes sont intéressantes à surprendre là où il n'a ni intérêt ni tendance naturelle à mentir, ce qui, du reste, est assez rare. Il voit dans l'amour une nécessité de sa nature et dit, d'après Jean-Jacques : « Nos passions sont les principaux instruments de notre conserva-
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tion. » Il va à la femme oomme à un instrument de plaisir et sans acception de classe, de monde, de caractère, ni même — ce qui est très significatif — ni même de beauté. « Il nefut jamais très sensible à la perfection des traits. » L'imagination sensuelle le dominait. Il disait: (f Pourquoi tous les amours, même les plus délicats, finissent-ils ? Parce qu'on s'imagine y goûter des plaisirs qu'on n'y trouve point, et ceci parce que chez tous les mortels l'imagination est plus active que le cœur n'est sensible. » Du reste, comme tout son siècle, à bien peu près, il a ce goût pour les femmes qui s'accompagne, et qui peut-être s'aiguise, d'un absolu mépris pour les femmes. Lettres à Chamfort : le passage, du reste, est bien amusant : « L'aberration des comètes n'est pas plus difficileà calculer que les mouvements ducœur, de l'esprit et surtout de l'amour-propre des femmes. Vous remarquerez que je n'ai peut-être fait là qu'un pléonasme, au lieu d'un crescendo ; car plus je les vois et plus je me persuade que l'amour-propre est à peu près l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractère. Or le caractère ne se compose que des habitudes de l'âme et de l'esprit, mélangées, il est vrai, à doses inégales; et j'ai beaucoup de peine à croire que le sexe duquel les hommes tels que vous et M. Thomas dites : « il est impossible de le connaître », ne doive pas toute son impénétrabilité au défaut presque absolu de caractère... Dans notre sexe, on n'a généralement pas une certaine force de tète sans avoir quelque force de caractère. Dans l'autre, voyez comme l'analogie serait fautive ! Je lisais hier dans votre recueil philosophique
un morceau sur le BonJveur , de M*"^ du Ghâtelet, que je ne connaissais pas et qui vaut d'être connu. Il y a dans ce morceau des choses charmantes sur l'amour, et notamment deux pages sur l'immutabilité de son âme en amour, qui séduiraient à coup sûr quiconque ne connaîtrait pas son histoire. Vous la savez mieux que moi. Vous savez qu'elle n'était pas même tendre et qu'elle fut très galante. Qu'était-ce donc que cette femme qui avait infiniment plus de force de tête et même plus de véritable esprit que tout le reste de son sexe ensemble et qui, traçant une théorie si délicate et si fine, une théorie où l'âme seule semble avoir dessiné cette phrase délicieuse : « Il faut employer toutes les facultés de son âme à jouir de ce bonheur ; il faut quitter la vie quand on le perd et être bien assuré que les années de Nestor ne sont rien au prix d'un quart d'heure d'une telle jouissance. Il est juste qu'un tel bonheur soit rare. S'il était connu, il vaudrait mieux être homme qu'être Dieu, du moins tel que nous pouvons nous le représenter »... qu'était-ce, dis-je, que la femme qui, trouvant et exprimant cela, n'était qu'une femme galante et se donnait pour un de ces êtres qui aiment tant qu'ils aiment pour deux?... Expliquez-moi cela, mon ami ; et souvenez-vous que cette même femme avait mis à la place du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son siècle, qui semblait avoir subjugué son âme, et dans une boîte que cet homme lui avait donnée, le portrait d'un fat, chose aussi impossible à une âme aimante, môme détrompée ou changée, qu'à nous la trahison et le parjure. »
La trahison et le parjure impossibles à Gabriel de Mirabeau, c'est impayable !
Et avec cette idée qu'il a des femmes (en 1784), il est absolument convaincu que l'amour est le plus grand bien du monde et même le seul bien. Lettres à Julie (1780) : « Ma santé est remise, je crois ; au moins ne suis-je pas mort, je vous assure ; j'ai même des intervalles d'une santé vive et forte, comme les lampes qui finissent. Au reste je n'ai jamais prétendu vivre vieux (s'il est vrai, le pauvre garçon, il a bien fait). Il me faut encore quinze ou vingt ans et je puis, à toute force, les atteindre. Dès que je ne serai plus propre à l'amour, je n'aurai plus que faire ici... A moins que je n'y fusse ministre.
Régner est un amusement
Pour un vieillard triste et pesant.
De toute autre chose incapable.
Frénésie sensuelle, libertinage, inquiétude passionnelle, mépris des femmes comme mépris des hommes, mais celui-là plus fortque celui-ci, rouerie, activité physique et intellectuelle extraordinaire, voilà Mirabeau entre vingt et trente.
Ajoutez-y la duplicité, pour ne pas dire la multiplicité, ce qui serait plus juste, et le goût de la duplicité et de l'intrigue pour elles-mêmes, encore plus que pour parvenir. Lettres à. Julie : celle-ci (19 novembre 1780) est adressée à La Fage : « En général, mon ami, la guerre est la ressource des imprudents et des sots... Je n'ai été que trop porté dans ma jeunesse à admirer et à imiter Ajax ; mais croyezen l'expérience d'un homme qui a fait plus de
sottises que vous, qui a vu plus de choses et des choses plus diverses. Elles m'ont appris, souvent à mes dépens, qu'Homère n'a pas eu tort de préférer Ulysse et d'en faire son héros favori ; que c'est Ulysse qui fait réellement le rôle le plus noble, que c'est à lui qu'il appartient d'être le protégé de Minerve et de porter les armes d'Achille. Quand il est absolument réduit à combattre, il n'a pas moins de valeur qu'un autre ; mais il se garde bien d'employer la tête où le bras peut suffire [il faut lire probablement : d'employer le bras où la tête peut suffire]. Tranquillisez- vous donc, mon cher Goucy, vous ne recevrez jamais de moi ni un conseil ni un exemple violent. î>
. C'est avec ce tempérament et ce tour d'esprit que le jeune Gabriel fut enfermé au fort de Joux en 1775.
Les prisons de l'ancien régime étaient comme celles du Réveillon; c'étaient des prisons gaies. A Joux, pour tout résumer un peu sommairement mais avec exactitude, Mirabeau était sévèrement emprisonné ; mais avec permission d'aller se promener dans les environs, de découcher, et sous la seule condition de ne point passer la frontière, qui était tout proche. En conséquence, il passait sa vie à Pontarlier. Il y avait fait la connaissance de plusieurs jeunes femmes de mœurs douces, entre autres d'une certaine bourgeoise qu'il nomme « Bélinde » dans ses dialogues intitulés Amours de la Marquise
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de M... et du Comte de M... Bélinde était sotte et « sans principes », ce que Ton conçoit bien que Mirabeau ne pouvait supporter.
Là-dessus il fut mis en rapports avec la marquise de Monnier et il eut tout de suite beaucoup de goût pour elle, ce qui, jusqu'à présent, ne distingue pas infiniment M™'' de Monnier de toutes les femmes du XVI IF siècle.
Sophie, marquise de Monnier, était fille de M. de Ruffey, président au Parlement de Dijon. Ce M. de RufTey est bien connu comme bon lettré, président de l'académie de Dijon, ami du président Bouhier, du président de Brosses, de Buffon et de Voltaire, J'en ai parlé quelquefois. Comme père, M. le président de Ruffey était autoritaire, dur et avare. Sa femme semble avoir eu à très peu près le même caractère, ou avoir docilement suivi linfluence de son mari. En conséquence, les parents de Sophie avaient songé d'abord à la marier, âgée de dix-sept ans, à Buffon, veuf depuis quelque temps et qui en avait soixante. Le projet n'ayant pas abouti, on ignore, je crois, pourquoi, ils se rabattirent sur le marquis de Monnier, qui avait le même âge que Buffon, même un peu plus.
Le marquis de Monnier avait été premier président à la cour des comptes de Dôle ; il avait été mis à bas de son siège par la révolution judiciaire de Maupeou et il vivait dans sa maison héréditaire de Pontarlier et dans ses terres qui étaient dans les environs. Il n'aimait point du tout M"^ de Ruffey, mais il voulait se remarier pour faire enrager et pour déshériter sa fille, avec laquelle il était en
procès. Il était un ladre ; il était un vilain et il était juste ce qu'il faut pour ne pas tout à fait dire : c'était un coquin.
M"''= Sophie, ce que vous croirez peut-être, ne l'aima point. Elle s'ennuya pendant deux ou trois ans dans la lugubre maison de Pontarlier ; puis prit pour amant un jeune officier qui était là. C'était naturel et je dirai même avec conviction que c'était justice.
Sophie était agréable plutôt que jolie, avec un nez trop long et retroussé, un menton trop long, une bouche trop grande, des lèvres sensuelles et de beaux yeux noirs. Elle était très peu intelligente, n'avait aucun caractère et se laissait absolument diriger par l'homme qu'elle aimait jusqu'à paraître comme hynoptisée par lui. Au fond elle l'était. Je suis persuadé que Sophie était une névrosée. Mais elle était aimante, «sensible», sentimentale et « elle avait des principes ». Elle avait les principes de Jean-Jacques Rousseau. Mirabeau tombait bien.
D'autant mieux, à ce moment, qu'il put prendre tout de suite le rôle de protecteur et de défenseur. M"^^ de Monnier était dans un embarras que sa faiblesse d'esprit et son activité d'imagination rendaient mortel. L'officier qu'elle avait aimé était un gredin. Il avait des lettres d'elle et son portrait et, de loin, car il avait changé de garnison, il faisait du chantage. Mirabeau offrit d'aller le regarder dans les yeux et de rapporter lettres et portrait : « Après vous être battu ? — Oh! même sans me battre. Je vous en réponds. » Il l'aurait fait; car il était brave ; et il se serait battu, s'il avait fallu ; et très probable-
ment, comme il le disait, il aurait réussi sans se battre ; car il avait, comme dit Philippe Brideau, « ce regard qui plombe les gens ». L'a-t-il fait? Je ne le vois nulle part. Du reste, Mirabeau a évidem.ment dramatisé cet épisode et idéalisé son personnage dans ses Dialogues ; mais le fond doit être vrai. Mirabeau a donné tout d'abord à M"'^ de Monnier l'idée qu'elle trouvait en lui un protecteur, un défenseur et un vengeur dont elle avait besoin. A toutes sortes dégards un premier amant rend très facile la tâche du second.
Mirabeau fut très vite l'amant de M"^ de Monnier. Mais il avait un rival dans le gouverneur même du château de Joux, qui n'avait pas été insensible aux charmes de M"'^ de Monnier et qui avait été repoussé par elle avec pertes, pour cette raison, assez acceptable, qu'il était à peu près du même âge que M. de Monnier. Mirabeau fut donc très entravé dans ses relations avec M'"^ de Monnier et, d'autre part, le mari fut averti. Il ne crut pas ; mais il fut averti. C'est le mot, très profond, que je viens de voir comme légende d'une mauvaise gravure de journal comique : « Crois-tu que ton mari sait que...? — Naturellement. Il le sait ; mais il ne le croit pas. »
La situation, cependant, devenait impossible. Dès que les amants se rendirent compte que la situation devenait impossible, ils neurent qu'une idée : évasion de Mirabeau, enlèvement de Sophie. 11 faut rendre cette justice à Mirabeau, qu'il semble n'avoir pas varié dans son dessein. Il accepta pleinement la double responsabilité de son évasion et de Sophie enlevée. Il a aimé Sophie. C'est la seule
femme, je crois, qu'il ait aimée. Il l'a aimée de 1775 à 1777, de Pontarlier à Vincennes. J'en répondrais.
Mirabeaus'évada. Ce n'étaitpas très difficile. Ce qui l'était davantage, c'était l'enlèvement de Sophie. Les préparatifs furent longs et la période de préparation toute pleine de péripéties infiniment divertissantes pour nous. Épisode délicieux : Mirabeau se glissant un soir, très tard, chez M'"'' de Monnier, pris par les domestiques pour un voleur, appréhendé, payant d'audace et surtout de ce sang-froid qu'il ne perdit jamais, disant: «Je veux voir secrètement M. de Monnier », présenté à M. de Monnier, inventant une histoire, tirant de sa poche une lettre de son père et faisant semblant de la lire en improvisant un texte faux qui est accommodé à l'histoire qu'il vient d'inventer et qui la rend très consistante ; consolé, caressé et protégé par M. de Monnier, qui lui offre son toit et sa bourse. Je sais bien que surtout M. de Monnier est un imbécile ; mais aussi Mirabeau est un Scapin sublime et l'histoire est à ravir.
L'enlèvement eut enfin lieu. Sophie sauta pardessus le mur et par-dessus la frontière, déguisée en homme. C'était le 24 août 1776.
Ils restèrent, comme on sait, en Hollande, Mirabeau gagnant leur vie en travaillant misérablement pour les librairies, jusqu'en mai 1777. Ce fut le seul temps heureux de Sophie, peut-être le seul temps heureux, en tous cas le plus heureux temps, de toute la vie de Mirabeau.
Mirabeau fut au donjon, puis par faveur au château de Yincennes depuis mai 1777 jusqu'en décembre 1780. Gomme événements de famille, il y eut entre ces deux dates la mort de Victor de Mirabeau, seul fils légitime de Mirabeau (1778). la naissance de Sophie-Gabrielle, fillede Mirabeau et de Sophie (1778), la mort de cette même Sophie-Gabrielle (1780).
Pendant que Mirabeau était enfermé à Vincennes, Sophie était internée de son côté, d'abord dans la maison de la Douai, « pension » pour femmes écrouées pour inconduite, puis dans un couvent de Gien. De cette époque sont les lettres ostensibles de Mirabeau à Sophie publiées pour la première fois en 1792 par Manuel, les lettres secrètes (quelquesunes seulement, les autres sont perdues) de Mirabeau à Sophie publiées en 190.3 par M. Paul Gottin.
A cette époque on peut dire que Mirabeau n'aime plus Sophie. Ses lettres ostensibles ont pu tromper, (et encore !) ses lettres secrètes ne trompent pas et les intrigues nouées par Mirabeau à cette même époque et que nous verrons plus loin laissent peu de doutes sur les sentiments de Mirabeau pour Sophie de 1777 à 1780. Elle est pour lui sa jeunesse finie, quelque chose dont on garde toujours un souvenir attendri et à quoi l'on garde toujours de la reconnaissance. Rien de plus. Elle est pour lui « la seule femme qu'on ait vraiment aimée » ; il le
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sait très bien et il le dit, même à d'autres qu'elle ; mais elle est celle qu'il n'aime plus, qu'il ne souhaite plus de revoir et dont il ne serait pas fâché d'être débarrassé.
Sophie, elle, l'aime toujours, comme à Pontarlier et comme à Amsterdam. Elle l'aime passionnément et docilement. Jamais femme ne fut plus qu'elle la chose d'un homme. Elle ne l'aimera pas jusqu'à la mort, ce qu'on voudrait pour l'honneur de l'idéalisme et pour la beauté romanesque ; mais elle l'aimera jusqu'au jour où il lui aura été démontré incontestablement et depuis longtemps^ depuis très longtemps, qu'il ne sent plus rien pour elle.
Ses lettres, peu intéressantes, puisqu'elles ne sont ni d'une personne d'esprit ni d'une personne intelligente, sont d'une passionnée douce, résignée et patiente. Elle est toujours cette femme dont il disait : « Qui pourrait ne pas prendre confiance dans ta délicieuse ingénuité? » ; dont il disait : « Je suis plus amoureux de tes vertus que de tes charmes » ; dont il disait : « Je n'eusse pu aimer beaucoup une femme sans esprit, parce qu'il me faut raisonner avec ma compagne... Un esprit recherché me fatigue... lime fallait donc trouver un esprit naïf, quoique fin, solide et cependant gai. . . Je t'ai trouvée, forte, énergique, résolue, décidée, douce et indulgente » ; dont il disait : « Tu n'es sujette ni à la bizarrerie, ni à l'humeur, ni à l'impatience... imperturbable douceur » ; et elle était surtout celle qui avait pour devise : « L'amour brave le sort. »
Seulement Mirabeau l'avait aimée dix-huit mois ; et elle était absente ; et l'amour chez les hommes
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s'éteint par la possession et chez les femmes s'en avive ; et l'absence avive les grandes passions et éteint les petites. Aussi Mirabeau à Vincennes, s'il songeait encore à Sophie, songeait à beaucoup d'autres choses et à quelques autres femmes.
Vincennes n'était pas Joux ; Mirabeau ne pouvait pas en sortir pour aller se promener à Paris ni à Versailles ; mais Vincennes était encore une prison gaie. D'abord, sauf le gouverneur, M. de Rougemont, qui était rude, Mirabeau avait, comme il faisait tout le monde, ensorcelé tous ses geôliers, guichetiers et porte-clefs ; il correspondait avec qui il voulait, il avait un protecteur et un homme à sa dévotion dans la personne de M. Boucher, secrétaire de M. Lenoir, lieutenant de police. Ensuite il avait des distractions galantes. Il ne me parait pas impossible, quoi qu'en dise M. Dauphin Meunier, que M™^ de Guémenée et M""^ la princesse de Lamballe l'aient visité à Vincennes. En tous cas il tutoyait M^"^ de Ruault, propre belle-sœur de M. de Rougemont, le gouverneur du château, laquelle avait trouvé sa voix si belle qu'elle s'était empressée d'y marier la sienne. C'est à M"'^ de Ruault, peut-être à M™^^ de Guémenée et Lamballe, que s'appliquent ces mots d'une lettre de Sophie : « Sans doute que ce qui fait que l'on ne se presse pas de te faire sortir, c'est qu'on te voit trop aisément. »
Et enfin il s'amusa de tout cœur à l'intrigue la plus compliquée et la plus extraordinaire, au roman le plus invraisemblable et dont il compliqua à plaisir les invraisemblances, qu'on ait peut-être jamais vu, et qu'il faut savoir gré à M. Dauphin Meunier de
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nous avoir révélé dans tout son détail et dans toute sa saveur. Il se fit amoureux d'une femme qu'il n'avait jamais vue de sa vie, et il la rendit par lettres amoureuse de lui (à peu près), et il eut avec elle un commerce galant, quoique purement épistolaire, de trois mois.
Baudoin deGuémadeuc, maître des requêtes, ayant fait une faillite frauduleuse et ayant été cassé de son office et emprisonné à Vincennes en 1780, Mirabeau fit sa connaissance. Baudoin avait pour secrétaire un nommé La Fage, parfait gredin, qu'il aimait beaucoup ; et La Fage avait pour maîtresse une petite bourgeoise nommée M"^ Julie Danvers. Par Baudoin Mirabeau entra en relations épistolaires avec La Fage et avec Julie Danvers, et, dès la troisième ou quatrième lettre à celle-ci, il lui faisait une cour en règle.
Il lui parlait de son cœur, à lui, et de son esprit, à elle ; il l'admirait ; il lui parlait de Sophie ; il lui disait qu'il aimait Sophie, et qu'il était amoureux de Julie et qu'il se perdait dans ses distinctions subtiles ; il l'appelait Liliette ; il lui disait qu'il aimait La Fage d'aimer Julie et qu'il aimait Julie d'aimer La Fage, et il renouvelait toute la casuistique amoureuse et sentimentale de la Nouvelle Héloïse.
Il ne donnait pas son nom, d'abord, pour mettre à la chose tout le piquant du mystère, et puis il le dévoilait à moitié, et puis tout à fait. Le roman était filé dans la perfection.
Julie mordit à l'appât ; non pas trop ; non pas beaucoup. Elle grignota. Mirabeau s'aperçut très bien qu'elle ne mordait que du bout des dents, et
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qu'il fallait autre chose que la Nouvelle Héloise pour la ferrer. Il la sentit fine commère et ambitieuse. Il fit donner ses réserves. Il lui donna à entendre qu'il pourrait lui procurer un emploi en cour ! Comment cela? Mais parce qu'il était l'amant d'une grande dame, qui n'avait rien à lui refuser, pourvu qu'il sût s'y prendre à demander et qu'il sût saisir les mollia fandi tempora, c'est-à-dire les occasions favorables et tendres.
Mais quelle grande dame ? Mais tout simplement M"'^ de Lamballe, M™^ la princesse de Lamballe.
C'était , pour cette grisette de Julie les cieux ouverts. Etalage des belles relations. Mirabeau séduisait Julie Danvers comme un commis de nouveauté une blanchisseuse. Il connaissait son Paris.
Il est certain qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout cela et que M""* de Lamballe, femme à qui l'on n'a jamais connu une liaison, n'a jamais été la maîtresse de Mirabeau. Il la connaissait ; ils étaient francs-maçons tous les deux ; ils étaient un peu parents ; M™'= de Lamballe s'est certainement intéressée à Mirabeau ; Mirabeau parle d'elle à Sophie comme d'une protectrice ; j'ai dit que je serais assez porté à croire que M™*^ de Lamballe visitait Mirabeau à Vincennes. Et c'était certainement tout. Mais Mirabeau arrangeait tout cela pour son intrigue et donnait rondement M'"^ de Lamballe pour sa maîtresse.
Julie fut éblouie. Elle se vit lectrice de la reine Marie-Antoinette. Elle promit plus ou moins formellement à M. le comte de Mirabeau la petite récompense légitime.
Sorti de prison, Mirabeau continua l'intrigue ; oh ! mais il la continua de manière à se faire mettre aux galères. Savez-vous ce qu'il fit ? Exactement l'yi/Tairc du Collier, en petit, cinq ans avant la grande affaire du collier et l'affaire du grand collier. Il mit sous les yeux de Julie Danvers une lettre de la princesse de Lamballe, qui était un faux. Bon cela. Ce n'est pas tout. Julie montrant de la défiance, même après la lettre, il l'amusa quelque temps par des histoires de querelles entre la reine et M""' de Lamballe ; puis, évidemment acculé, il frappa un grand coup.
Il montra la reine elle-même et la princesse de Lamballe à Julie Danvers, au bal de l'Opéra, et il présenta Julie Danvers à la reine et à la princesse de Lamballe. Je n'ai pas besoin de dire que c'était une fausse Lamballe et une reine apocryphe. Quelles furent les figurantes? M. Dauphin Meunier se donne beaucoup de peines pour les trouver et fait ici des hypothèses qui me semblent hasardeuses. II n'importe et il est inutile de chercher. A peu près les premières venues des actrices ou « filles du monde», comme on disait alors, qui étaient delà connaissance de Mirabeau, ont pu faire l'affaire.
C'est peut-être le moment de se demander ce que poursuivait Mirabeau par cette intrigue si compliquée, si invraisemblable et si tenace. MM. Cottin et Dauphin ^leunier, chacun dans son livre, se font cette question et y répondent assez mal, à mon avis. Ils se demandent l'intérêt que pouvait avoir Mirabeau dans cette affaire ; peut-être celui de se créer une relation utile, de trouver au sortir de prison une maison amie dont il aurait fait un centre à lui appartenant
de commerces et d'intrigues ..Je ne crois pas qu'il faille chercher si loin : plaisir de faire un roman bizarre et singulier, désir de rendre une femme amoureuse de lui avant qu'elle l'ait vu, désir d'avoir Julie pour maîtresse au sortir du donjon, bonheur de mystifier et de prolonger à toute outrance la mystification ; cela me paraît avoir très bien suffi à Mirabeau pour mener cette aventure. Ajoutez que, si surchargé qu'il fût, au donjon, de mille travaux, de mille affaires et de vingt correspondances, il avait encore le temps de s'ennuyer, tant il était électriquement actif et que, tout simplement, il trouvait là et saisissait avec un empressement toujours renouvelé un emploi de son activité. Et, en un mot, soyez sûr que le premier héros et modèle de Mirabeau, ce ne fut pas Marins, ce fut Casanova.
Quoi quïl soit des motifs qui le jetèrent dans cette aventure, courte, du reste, il n'en fut pas le bon marchand. Julie Danvers n'était point une Sophie. Elle était moins, elle était plus ; elle était autre chose. Elle n'était pas crédule, docile et malléable. Elle était froide, assez rusée et très méfiante. Elle se vit bernée, assez vite ; et elle jeta Mirabeau, ou au moins le laissa, dans un cruel embarras.
Cet étourdi de Mirabeau, qui empruntait à tout le monde, avait eu la sottise d'emprunter vingt-cinq louis au père de Julie Danvers, toujours à valoir sur les bénéfices que la protection de M'"^ de Lamballe ne manquerait pas de procurer à l'intéressante famille ; et Mirabeau avait signé un billet à échéance du 15 mai l';8l. L'échéance arrivée, Mirabeau se trouva insolvable, comme il l'était toujours. D'ordi-
naire cela lui était très indifférent, et ne lui attirait pas de trop méchantes affaires . Mais cette fois il avait affaire à un bourgeois âpre et méfiant et à un bourgeois dont la fille se sentait bernée. Elle se sentait bien bernée à ce moment; car le dernier billet de Mirabeau à Julie est du 10 avril 1781, et la correspondance cesse net à partir de cette date, et l'on voit bien qu'à partir de là Julie n'a plus voulu rien entendre.
Donc Danvers fit le méchant et porta son billet à la Connétablie, c'est-à-dire au tribunal des maréchaux de France.
D'autre part, mis en possession de la correspondance de sa fille avec Mirabeau, il menaçait de la mettre sous les yeux des maréchaux. A l'escroquerie répondait le chantage, et c'était le ricochet de fourberies le plus joli du monde, comme dit Frontin dans Turcaret .
Seulement Mirabeau, malgré tout son aplomb, dut frémir de la tète aux pieds. Le billet impayé, ce n'était qu'un mois de prison avant toute action judiciaire, puis une action judiciaire ordinaire pour dette. Mais les lettres où il s'était donné pour amant de la princesse de Lamballe, et où l'on trouverait l'indication et la preuve de la comédie de l'Opéra, laquelle était bien quelque chose comme un crime de lèse-majesté... c'était chose tragique.
Est-ce pour cela que Mirabeau se décida à aller voir secrètement à Gien ^1""= de Monnier à qui il promettait sa visite depuis quatre mois? M. Dauphin Meunier le croit. Qui irait le prendre, caché dans un couvent de femmes, dans la grande armoire
de M'"'' de Pionnier ? Il est possible. Les dates coïncident bien. Cependant j'ai des doutes. Mirabeau risquait furieusement de se faire prendre sur la route de Paris et à Gien, et en entrant au couvent et une fois dans le couvent. Ce n'est guère le moyen de se mettre à couvert des archers que de se jeter dans une nouvelle aventure très dangereuse, qui sent l'enlèvement et le rapt. Mirabeau est si follement audacieux et si romanesque et si héros d'Alexandre Dumas en toutes ses démarches qu'il a très bien pu raisonner comme M. Meunier le croit. Tout au moins cela lui ressemble. Cependant j'ai des doutes et, au moins, la chose n'est pas prouvée. J'inclinerais à croire que du 15 mai au 26, date du départ de Mirabeau pour Gien, Taffaire Danvers était en voie d'arrangement. Car elle s'arrangea après le voyage à Gien, Mirabeau ayant trouvé la somme, désintéressé Danvers et la plainte ayant été retirée, et la correspondance Mirabeau- Julie non livrée.
Mais, soit que Mirabeau allât à Gien pour dépister les archers, soit qu'il y allât en dehors de ce dessein, relativement à Sophie pourquoi y allait-il ? Hélas ! pour la voir, sans doute, et pour lui donner le bien de le voir ; mais surtout pour lui conseiller de rentrer auprès de son mari. Des négociations étaient engagées à cet effet depuis quelques mois. Mirabeau allait voir Sophie surtout pour user de son influence incalculable sur ellejCtpour mettre sa docilité extraordinaire à une dernière et douloureuse épreuve.
Il dut lui dire — ce qui était vrai — que tant qu'elle n'aurait pas fait sa soumission, elle resterait enfermée à Gien ; qu'il y avait plus de chances de se
voir une fois qu'elle serait retournée à Pontarlier, que si elle restait au couvent, encore qu'il y fût, mais si furtivement et périlleusement ; qu'une fois à Pontarlier il y aurait bien moyen de se retrouver et de partir derechef pour le bon exil, cette fois en Angleterre. Il dut lui dire tout cela avec ce mélange de fourberie et de sincérité du moment qui était le trait le plus fort, et permanent, de son caractère.
Il semble — car ceci reste obscur, et de qui, au juste, sont venues les plus grandes résistances à ce projet, de M. de Monnier ou de Sophie, je ne le vois pas clairement — il semble que Mirabeau ne persuada pas Sophie. Il est probable que des deux sentiments qui se partageaient l'âme de Sophie, à savoir l'obéissance à Mirabeau et la haine pour M. de Monnier, le dernier l'emporta, qu'elle détesta son mari encore plus qu'elle n'aimait son amant, chose naturelle; et que plutôt que d'aller vivre à nouveau avec M. de Monnier, elle préféra résister au désir de Mirabeau et rester à Gien. Peut-être aussi, malgré son peu de perspicacité à cet égard, s'avisa-t-elle enfin que Mirabeau ne l'aimait plus, et ne crut-elle pas, ou pas assez, aux promesses que Mirabeau lui fit certainement d'un second enlèvement et d'un départ pour l'Angleterre : « Oh ! une fois que je serai aux mains de mon mari, Mirabeau sera assez content de m'y laisser. Alors, mieux vaut rester ici. » Si elle raisonna ainsi, elle raisonna bien, une fois dans sa vie.
Toujours est-il qu'elle resta, très, probablement avec la persuasion qu'elle y resterait jusqu'à sa mort, n'étant plus aimée de son amant et ne pouvant prendre sur elle de renouer avec son mari. Ses lettres
de juin sont toujours tendres, mais paraissent bien désenchantées et n'indiquent aucune espérance dans le cœur de M'"'^ de Monnier. Après le 15 juin elles s'arrêtent. Cela ne veut pas dire que Sophie n'écrivit plus à Gabriel, car la dernière lettre que nous possédons, celle du 15 juin, n'est pas de rupture ; mais on peut conjecturer que la correspondance se ralentit et cessa bientôt.
Vers le milieu de 1781 on peut tenir le roman de Mirabeau et de M"''' de Monnier comme fini. Le roman Mirabeau-Sophie et la « nouvelle comique » Mirabeau-Julie ont pris fin à très peu près en même temps.
Mirabeau continua sa vie d'aventures, de procès, de travaux et d'intrigues. En 1784 il fit la connaissance de M"*^ de Nehra. M'"'' de Nehra était la fille d'une Française et de Guillaume Van Haren (Nehra est une anagramme). Orpheline trèsjeune, elle était élevée dans un couvent français. Gest là que Mirabaula connut. Il avait trente-cinq ans, elle en avait dix-neuf. Elle était exquise ; taille élancée, visage d'un ovale un peu allongé, traits fins, les yeux bleus, une forêt de cheveux blond cendré, le teint pur et transparent. La première fois qu'elle le vit, elle recula d'effroi. C'était toujours l'effet que produisait Mirabeau sur les femmes et c'était un de ses moyens de séduction. On ne l'oubliait point une fois qu'on l'avait vu et l'on en restait préoccupé, hanté. Ce n'est
pas du tout un mauvais moyen de faire rêver les femmes que de leur donner un cauchemar. Du reste j'ai toujours remarqué que les hommes laids ont des succès féminins extraordinaires, Mirabeau effrayait à la première entrevue ; à la seconde les séductions de sa voix et de son esprit lui faisaient regagner le terrain ; l'impression première ellemême servait à la seconde, le mouvement de réaction entraînant plus loin qu'on n eût été par un mouvement direct.
Du reste, comme Sophie, comme tant d'autres, ^me (Je Nehra l'aima, je ne dirai point par pitié, car on n'aime jamais par pitié, mais par admiration pour ses malheurs. Les femmes, souvent peu sensibles aux malheurs humbles et ternes, le sont toujours aux malheurs éclatants, retentissants et romanesques : « Ce qui me détermina surtout [elle croit avoir été déterminée. Lisez : ce qui m'entraînaj, ce furent ses malheurs. Dans ce moment-là tout était contre lui ; parents, amis, fortune, tout l'avait abandonné. Je lui restais seule et je voulus lui tenir lieu de tout. »
Elle finit, naturellement, par le trouver beau : « physionomie expressive ; bouche charmante, sourire plein de grâce, parole de feu ». Elle se dévoua entièrement à lui, et intelligemment ; elle mit tout l'ordre qu'elle pouvait y mettre dans ses affaires; elle adopta un fils naturel qu'il avait, je ne sais d'où, et qu'on appelait Coco ; elle le débarrassa des « filles du monde » qui l'obsédaient et dont il ne savait jamais comment se débarrasser : « Il en était, ditelle, quelquefois si ennuyé qu'il me demandait
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conseil pour se délivrer avec décence. Il ne prenait aucune peine pour me cacher ce qui ne me faisait aucun chagrin. «Elle n"était jalouse que des femmes qui empiétaient sur son cœur. Elle intervenait en sa faveur auprès des ministres, et avec succès, tant elle était touchante en son courage et en sa jeunesse.
Elle raccompagna, en 1784, à Bruxelles, à Londres. Elle revint, avant lui, de Londres vers la fin de janvier ou le commencement de février 1785, pour s'occuper de ses affaires et solliciter pour lui.
Mirabeau semble l'avoir aimée, au moins à cette époque. Il écrit, en ce temps, à Chamfort : « Je ne vous parlerai pas de moi... de la dureté de mon père, de... Mon amie vous dira tout cela ; mais elle sera là et sa physionomie angélique, sa pénétrante douceur, la séduction magique qui l'entoure et la pénètre, — adouciront le chagrin que vous causera infailliblement son récit... Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon aimable amie et pour le succès de ses démarches tout ce qui sera en vous... d'ailleurs c'est pour moi qu'elle travaille ; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans toute la sincéritéde mon âme, que je ne la vaux pas et que cette âme est d'un ordre supérieur par la tendresse, la délicatesse et la bonté.. . » — M"^ de Nehra avait sur toutes les maîtresses de Mirabeau l'avantage, qu'en 1785 il commençait à apprécier, d'être une compagne de sa pensée. Elle l'aidait dans ses travaux et le poussait vers la gloire, que Sophie, au contraire, repoussait comme une rivale dange-
reuse. M'"^ de Nehra, d'ailleurs, restait décente et réservée jusque dans ses tendresses, à quoi on peut supposer que Mirabeau avait été peu habitué par les autres. Il se sentait honoré et il était flatté par ce genre particulier d'affection. Il avait du reste de trente-cinq à trente-huit ans et ses fougues s'amortissaient peut-être.
Vous seriez étonné cependant que Mirabeau n'eiit pas trahi M"''= de Nehra. Cela arrivaen 1787, au retour de Berlin. Mirabeau entra à cette époque en relations avec l'éditeur Le Jay. M""^ Le Jay était très belle, très élégante, très astucieuse et très intrigante. Elle circonvint Mirabeau ; elle le mil peu à peu, comme il était toujours besogneux et désordonné, dans sa dépendance pécuniaire, et elle le força ainsi à pousser M'"^ de Nehra à démissionner. Les derniers six mois de la liaison de Mirabeau et de M"'^ de Nehra furent affreux. Suite ininterrompue de scènes violentes, Mirabeau feignait la jalousie , l'éprouvait peut-être. Il martyrisait la malheureuse femme. N'y tenant plus, une nuit, M""^ de Nehra embrassa le petit Coco et s'enfuit en pleurant, quittant à jamais Mirabeau et le royaume. Elle mourut à Amsterdam en 1818. Elle y vivait depuis le commencement du siècle.
Et qu'était devenue Sophie depuis 1781 et que devint-elle après 1787 ? En 1783 elle avait « perdu » son mari et était devenue veuve et libre, avec une petite fortune personnelle suffisante à ses besoins.
Elle avait vingt-neuf ans, mais était prématurément vieillie et déjà grisonnante. Elle s'était habituée à Gien ; elle s'y plaisait ; elle y avait des amis, entre autres le bon docteur Ysabeau. Elle sortit du couvent, m.ais ne s'en écarta pas. Elle loua une petite maison, tout auprès, et y vécut très tranquille, visitant quelques bourgeoises et châtelaines des environs et faisant beaucoup de bien autour d'elle.
En 1789 elle se reprit à aimer. Elle eut une « nouvelle espérance ». Elle aima un jeune gentilhomme du pays, M. de Poterat. Elle fut sa maîtresse, croiton, ou ne le fut pas ; et il n'importe. Ils allaient se marier. La veille du jour fixé, M. de Poterat mourut subitement. M""^ de Monnier ne put .survivre à ce dernier coup d'un sort obstiné à lui nuire. Le lendemain de la mort de M. de Poterat, on la trouva assise, les jambes liées au lourd escabeau sur lequel elle était, tout auprès d'un réchaud de charbon, morte. Elle avait trente-cinq ans. Quoique bornée et niaise, elle eût été très sensée et parfaitement heureuse si on l'eût mariée à dix-huit ans avec le premier venu, qui en auraiteu vingt-cinq. En la mariant à M. de Monnier on en a fait la maîtresse d'un ou deux forbans. M. de Ruffey était un fin lettré et un homme de goût ; mais, comme père de famille, il était un idiot et un peu plus de la moitié d'un coquin.
Un ami de Mirabeau, averti par le docteur Ysabeau, apprit ce malheur à Mirabeau dans une séance del'Assemblée nationale. Mirabeau pâlit, ne dit mot, sortit et ne revint pas de quelques jours à l'Assemblée.
On sait qu'il devait mourir lui-même deux ans après.
Les deux volumes de MM. Gottin et Dauphin Meunier, minutieusement documentés, qui ont coûté d'immenses recherches, d'une patience infinie, et dont les expositions et discussions sont d'une extrême intelligence et merveilleusement pénétrantes et lumineuses, sont du plus grand intérêt. Ces deux messieurs nous doivent, après ces deux essais préliminaires, une Vie privée de Mirabeau complète, autant qu'il sera possible, et suivie, depuis son enfance jusqu'à sa mort. Le nombre des maîtresses de Mirabeau, leurs tempéraments, leurs caractères, leurs aventures, les procès de Mirabeau avec son père, avec sa femme, avec tout le monde, ne donnent aucune lumière sur son génie et sur ses idées, aucune, me dira-t-on, et l'on peut croire que je suis absolument de cet avis. Mais le livre sera amusant comme le plus amusant des romans et sera un document très précieux sur les mœurs de cette curieuse époque.