POST-SCRIPTUM
J'ai transcrit, presque en son entier, une Confession de Chateaubriand, d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale reproduit par M. Victor Giraud dans ses Etudes sur Chateaubriand et que vous pouvez du reste lire dans les Mémoires de Chateaubriand^ édition Biré, IV, 622 (appendice).
On sest naturellement demandé qui était cette jeune fille dont Chateaubriand fut amoureux si passionnément, sur le tard, à une date inconnue. M. Victor Giraud et après lui M. Biré ont cru que c'était la même que « l'occitanienne » à qui Chateaubriand a consacré deux pages des officiels et authentiques Mémoires d'outre-tombe (édit. Biré, IV, 237). Pour mon compte, je l'ai cru aussi, et c'est en ce sens que jai écrit l'article qui précède.
Or il a paru un article de M. de Vogué {Gaulois, 2 décembre 1904) où M. de Vogué croyait pouvoir assurer : 1° que « l'occitanienne » des Mémoires authentiques (Biré, IV, 237) n'était autre que cette M™^ de Vichet dont je vous ai parlé à propos de « la correspondance de la marquise de V...» ; — 2° que la Confession délirante du manuscrit de la Bibliothèque nationale (Biré, IV, 622, appendice) ne pouvait évidemment pas se rapporter à la marquise de Vichet et qu'elle se rapportait peut-être aux amours de Chateaubriand en 1823.
Ces deux assertions m'ont étonné et j'ai fait
enquête, et j'ai sous les yeux des lettres et notes de M. l'abbé Pailhès, de M. Victor Giraud, de M. de Vogué. M. Pailhès ne croit pas que loccitanienne des Mémoires authentiques et la personne à qui se rapporte la Confession délirante soient la même personne; mais il ne croit pas non plus que l'occitanienne soitM"'*^ deVichet; et il croit que c'est M^^^de Vatry née Hainguerlot ; et d'autre part il croit que la Confession délirante doit se rapporter à l'année 1834 et n'est du reste qu'un exercice littéraire. Gela fait... combien cela fait-il de questions ? Gela en fait sept. 1° L'occitanienne des Mémoires authentiques et l'objet de la Confession délirante sont-ils la même personne ?2° S'ils ne sont pas la même personne, qui est l'occitanienne des Mémoires authentiques ? Estce M"^*^ de Vichet?3° Est-ce M""^ de Vatry ? 4° Est-ce une inconnue qui reste à découvrir un jour ? 5° Et l'objet de la Confession délirante^ supposée n'être plus l'occitanienne, est-ce lafemmedel823?(M'"eHamelin ?) 6° Est-ce rien du tout, la Confession c?éHranfe n'étant qu'un exercice de style ? 7° Est-ce une femme inconnue qui reste à découvrir et qui se placerait à une date inconnue de la vieillesse de Chateaubriand ?
Ouf! Marchons « tout de même ».
1° L'occitaniennedesiVemoires authentiques (Biré, IV, 237) et l'objet de la Confession délirante (Biré, IV, 622, appendice) sont-ils la même personne ? — J'ai des doutes maintenant. M. Pailhès fait remarquer avec beaucoup d'insistance dans les lettres que j'ai sous les yeux que le paysage n'est pas le même. G'est assez vrai. Le paysage de la première page de
la Confession délirante n'est vraiment guère celui de Cauterets. Il faut confesser cela. Relisez. M. Pailhès fait remarquer d'autre part que l'état d ame général nest pas le même qu'en 1829 (et non 1830 comme j'ai dit, mais pour l'instant ce n'est d'aucune importance\ Chateaubriand, en 1829, n'étant nullement « sorti de la société », « vieux voyageur sans asile », désemparé moralement et socialement fini. Ceci encore me frappe assez fort.
M. de Yogiïé répond que ce sont phrases que Chateaubriand a répétées toute sa vie, du moins depuis 1 âge mûr. — Sans doute, mais non pas tout à fait de la même façon. Certainement le Chateaubriand des .l/émoir<?s authentiques, épisode de l'occitanienne, et le Chateaubriand de la Confession délirante n'ont pas l'air d'avoir le même âge, et celui-ci a lair plus vieux que celui-là. C'est une impression. Relisez. Donc j'incline maintenant à croire que l'occitanienne et l'objet de la Confession délirante ne sont pas la même personne. J'incline à croire — du reste comme M. de Vogué avec son système et comme M. Pailhès avec le sien.
2° Si « l'occitanienne » et l'objet de la Confession délirante ne sont pas la même personne, qui est l'occitanienne? M. de Vogué répond : «C'est probablement M™'' de Vichet. — Je n'en crois rien. M™^ de Vichet avait correspondu sans le connaître, pendant deux ans, de 1827 à 1829, avec Chateaubriand. Elle le vit deux ou trois fois à Paris en juin 1829 et il y eut (reportez-vous soit au volume, soit à mon article sur M™'' de V.) une rupture absolue entre eux après quelques visites. M"«de Vichet aurait été retrouver,
j'ai été sur le point de mettre relancer, M. de Chateaubriand à Gauterets un mois après ? Rien n'est plus éloigné de son caractère tel que nous le connaissons par ses lettres, justement admirées de M. de Vogué — De plus, de son « occitanienne » Chateaubriand dit qu'avant son apparition à Gauterets il ne l'avait jamais vue. Or il avait vu M'"^ de Vichet à Paris, un mois avant. Si « arrangeur » que soit Chateaubriand, je dis, d'après les mesures que j'ai prises, selon mes moyens, de ses « arrangements » habituels, qu'il n'a pas faussé à ce point la vérité. Je puis me tromper. De plus. Chateaubriand donne à son occitanienne « seize ans ». M"''= de Vichet en 1829 a cinquante ans juste. Si arrangeur quesoit Chateaubriand, il n'a pas poussé l'altération de la vérité jusque-là. D'autant plus que rien ne le forçait à dire l'âge. Relisez le passage. Il serait aussi gracieux si Chateaubriand avait dit simplement: «une jeune femme», sans rien spécifier. D'une femme de cinquante ans il aurait dit: « une jeune femme )),ce qu'on peut toujours dire par politesse, et il aurait laissé l'âge dans un vague poétique. Mais il dit « la charmante étrangère de seize ans » et à la dernière ligne, pour bien préciser.
— Ou dérouter?
— Pourquoi dérouter, et que l'occitanienne de Gauterets ait eu seize ans ou cinquante, qu'est-ce que cela peut faire à M™'= Récamier ? Elle sera aussi jalouse dans un cas que dans l'autre et sans doute plus dans le premier que dans le second. Il n'y a pas lieu de dérouter.
Et il ajoute : « Elle m'a su gré de m'être rendu
justice : elle est mariée. » Voilà qui est encore pour préciser.
— Ou dérouter !
— Que de déroutements, qui du reste ne serviraient à rien ! Si M™^ Récamier doit être jalouse, ce n'est pas que i'occitanienne soit mariée qui l'empêchera de l'être. Chateaubriand ayant généralement été peu arrêté par « la considération du mari », comme dit M'"^ de La Fayette.
Non, tout cela est là parce que c'est vrai, très atténué, bien entendu, et sans queChateaubrianddise tout ; mais vrai en sommaire. Il me paraît certain que Chateaubriand a connu à Cauterets une « occitanienne » qui avait seize ou dix-huit ans, qu'il n'avait jamais vue, qui lui écrivait depuis deux ans et qui était amoureuse de lui et qu'il a plus ou moins calmée et qui n'était pas M""^ de Yichet.
Objections de M. de Vogué : Mais, comme M""^ de Vichet, I'occitanienne est de Toulouse.
— Elle est occitanienne et rien ne dit qu'elle soit de Toulouse. Occitanien veut dire simplement : qui est d'un pays de langue d'Oc. Nos pères (de 1800 à 1840 environ^ mettaient « occitanien », noblement, là où nous mettons « méridional ».
— Mais, comme M™^ de Vichet, elle écrivait à Chateaubriand depuis deux ans.
— Oh I tant de femmes ont écrit à Chateaubriand qu'il n'est aucunement de toute impossibilité que I'occitanienne eût écrit depuis deux ans à Chateaubriand concurremment à M™« de Vichet.
— Mais cela lui donne quatorze ans à l'époque de sa première lettre à M. de Chateaubriand !
— Eh bien ! Est-ce la première fois qu'une gamine écrit à un homme illustre ? Remarquez que Chateaubriand l'appelle « la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans » (étrangère est par parenthèse bien bizarre, et je ne vois pas que l'on s'en inquiète — ??). Du reste, il a dit seize ans et elle peut en avoir dix-sept ou dix-huit ou vingt. Dans ces limites-là Chateaubriand « arrange ».
Enfin j'ai une idée qui me poursuit depuis un quart d'heure. Il est très possible que si Chateaubriand a écrit « qui m'écrivait depuis deux ans », ce soit par suite d'une confusion ou d'une synthèse plus ou moins consciente précisément entre l'occitanienne et M™'' de Yichet, M'"*= de Vichet. en juillet 1829, lui écrivait depuis deux ans. Il rencontre à Cauterets la spirituelle et déterminée fillette qui lui écrit depuis quelque temps. Un an après, rédigeant ses Mémoires, il confond un peu deux aventures qui par un seul côté se ressemblent et il écritque l'occitanienne lui envoyait des lettres depuis deux ans. Cette supposition est raisonnable.
Mais que Chateaubriand ait peint, comme ayant «seize ans», comme spirituelle et déterminée», comme étant une femme « qu'il n'avait jamais vue », comme étant une femme « qu'il a reportée dans ses bras de la route chez elle », comme étant une femme « à qui il avait honte à son âge d'inspirer une sorte d'attachement », M"'^ de Yichet, qui avait cinquante ans, qui était plus éloquente que spirituelle et qui était aussi peu déterminée que possible, qu'il avait vue trois ou quatre fois un mois avant et qui était
mère d'un capitaine de chasseurs, non, laltération est trop forte.
Pour moi roccitanienne n'est pas M"'^ de Vichet.
:i° C'est M™^ de Vatry, née Hainguerlot, croit M. Pailhès (avec beaucoup de réserves du reste). Le mot « étrangère » ne se rapporte pas à elle fpas plus qu'àM"'' de Yichet et non pas plus qu'à une occitanienne quelconque), il est vrai ; le mot « occitanienne » non plus; car M""^ de Vatry, née Hainguerlot et fille d'un fournisseur des armées du Directoire, parait être née à Paris. Mais quelques textes de Chateaubriand donnent à croire à M, Pailhès qu'elle pourrait être cependant l'héroïne de Cauterets. Les voici. Vendredi 6 août 1841, lettre de Chateaubriand à M'"«Récamier «... A propos, ne connaissez-vous pas une M'"'' de Vatry, M"'' Hainguerlot? Elle prétend que je l'ai fait danser sur mes genoux lorsqu'elle était petite fille. Mes genoux sont bien glorieux. Je crois l'avoir rencontrée autrefois aux eaux de Cauterets, lorsqu'elle était une vraie lionne, alors que je donnai stupidement ma démission pour plaire à des hommes qui sont devenus mes ennemis. » Eh ! Eh ! « lionne wet « Cauterets » et « 1829 ! » Tout semble y être. Voilà qui se tient.
— Mais, répond M. de Vogué, M"'^ de Vatry n'est pas une occitanienne ! Et d'un. — En 1829 elle avait vingt-six ans et non seize, étant née en 1803. Et de deux. — En 1829 elle était mariée depuis dix ans ou au moins neuf et peut-être onze, car elle se maria à quinze ou seize ans. Et de trois. — Les lignes mêmes que Chateaubriand lui consacre en 1841 montrent qu'il n'a d'elle qu'un très vague souvenir. Use rap-
pelle qu'il l'a vue en 1829 à Cauterets et qu'elle y menait la vie tapageuse d'une « lionne » (en style de 1841, femme mondaine très en dehors et un peu excentrique). Aucun rapport avec l'occitanienne, « déterminée etspirituelle », maisisolée etnullement tapageuse. L'occitanienne n'est pas la baronne de Vatry.
C'est tout à fait mon avis. L'occitanienne n'est ni M"'e de Vichet, ni M'"'= de Vatry.
4° Qui est-elle donc ? Mon impression est qu'il ne faut pas chercher parmi les femmes qui ont laissé un nom dans l'histoire, même anecdotique, parmi les femmes qu'on sait qui ont été aimées de Chateaubriand, parmi les femmes de son monde. Le ton dont il parle d'elle m'indique que c'est une femme d une condition inférieure àla sienne. Il en parle paternellement, mais légèrement. 11 pirouette un peu sur son talon en évoquant sou souvenir. « La brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une fleur. » On sent qu'il a été ravi et non flatté: ravi parce qu'elle avait seize ans et lui soixante; flatté, pas du tout. Je suis persuadé que « l'occitanienne » était une grisette. Elle a seize ans ou dix-sept ou dix-huit. Elle est à Cauterets pour sa santé, elle semble y être toute seule. Elle est très libre de ses actes, comme, seules, les jeunes filles du peuple peuvent l'être à l'âge qu'elle a. Elle s'est engouée de Chateaubriand; elle le retrouve. Elle va « droit à lui ». A peu qu'elle ne lui saute au cou. Elle se promène avec lui, le soir, sur la route, et s'évanouit dans ses bras. 11 la reporte chez elle. Tout cela est d'une grisette, « spirituelle, aétermi-
née » et probablement délicieuse, mais d'une grisette. Plus tard, elle écrit à Chateaubriand quelque chose comme: « J'étais folle et vous avez été très gentil. C'est passé. Je suis mariée. Je me souviendrai toujours de vous avec plaisir. » C'est une grisette qui avait lu Atala, très populaire alors {René, non ; Atala oui ; autant que les Mystères de Paris plus tard). Cest une grisette. Aussi ferme qu'un personnage de la Tour de Xesles dit : « Ce sont de grandes dames, de très grandes dames 1 » je dirai toujours: « C'est une grisette ! » — Donc il est très probable qu'on ne saura jamais le nom de « l'occitanienne ». Je ne sais pas si vous êtes comme moi ; mais jaime mieux comme ça. C'est bien plus gentil. Une Bettina peuple, qui n'est jamais devenue comtesse. Chateaubriand a dû causer d'elle avec son ami Béranger. C'est une vision très agréable.
5° Et maintenant l'objet de la Confession délirante^ à supposer quecet objet ne soit pas « l'occitanienne », ce que j ai accepté comme très possible? M. de Vogué incline à croire que l'objet de la Confession délirante est la femme de 1823, celle qu'il adorait quand il était ministre des affaires étrangères (très probablement M"'« Hamelin). D'abord le ton de la Confession délirante et celui des lettres amoureuses de 1823 est le même. Vous connaissez le Ion de la Confession délirante et, du reste, retrempez-vous-y un instant. Elle en vaut le soin. Le ton des lettres amoureuses de 1823 était celui-ci : « Mon ange, ma vie, je ne sais quoi de plus encore, je t'aime avec toute la folie de mes premières années. Je redeviens pour toi le frère d'Amélie. J'oublie tout depuis que
tu m'as permis de tomber à tes pieds. Oui, viens aux bords de la mer, où tu voudras, loin du monde. J'ai enfin saisi le rêve de bonheur que j'ai tant poursuivi. C'esttoi quej'ai adorée longtemps sans te connaître... Je t'écris après avoir écrit à tous les rois et à tous les ministres de l'Europe. Ma main est fatiguée ; mais mon cœur ne l'est pas... J'allais partir, plein de joie, pour aller à toi, lorsque le roi m'a fait dire qu'il voulait me voir demain à midi. La peur de gâter une vie qui est à toi, à qui je dois de la gloire pour me faire aimer (1), peut seule m'empêcher de jeter tout là et de t'emmener au boutde la terre... Reçois un million de baisers sur tes mains, tes lèvres et tes cheveux... »
Le ton est le même, oui, à peu près.
Mais cela n'est pas une indication très précise, le ton de Chateaubriand ayant toujours été le môme, à quelques nuances près, toutes les fois qu'il a été fortement pris, et il était rare qu'il ne fût pas pris très fortement. Mais à ce que la Confession délirante ait été écrite en 1823, il y a une objection formidable, ce sont ces premières lignes de cette confession où Chateaubriand se dit désormais hors de la société, etc. Certes en 1823 (et non pas même en 1829) il n'était pas hors de la société. Il s'en fallait de quelque chose.
Cette formidable objection à mis sans doute M. de Vogué sur la voie d'une observation, que, du reste,
(1) Et voilà pourquoi, quelques mois plus taid. Chateaubriand quitta le ministère « en rugissant ». Chateaubriand n'a jamais désiré la gloire ou politique ou littéraire, ou de vojageur pour être aimé des femmes.
CHATEAUlîKIAND
il aurait pu faire sans cela, par l'effet seulement de la finesse d'esprit critique qu il possède. Il a remarqué que le ton de la Confession délirante depuis le commencement jusqu'aux mots : « Vois-tu, quand je me laisserais aller à ma folie... » n"est pas du tout le même que celui de cette même confession à partir de ces mêmes mots.
Très juste, cela; parfaitement juste. M. de Vogué en tire des conclusions exagérées à mon avis, il en tire trop de conclusions, comme nous verrons tout à iheure ; mais c'est très juste en soi. Le ton jusqu'à : « Vois-tu... » est extrêmement différent de ce qu'il est après.
Quelles conclusions M. de Vogué en tire-t-il? Il en tire cette conclusion que le texte jusqu'à « Voistu... » et le texte depuis « Vois-tu » pourraient bien être deux textes indépendants l'un de lautre et écrits en différents temps.
Par cette discrimination qu'est-ce qu'il fait? Quelque chose de très utile à sa thèse. Il ôte sa date à la Confession délirante. Si la Confession délirante ne fait qu'un morceau, fait bloc, elle est datée par les premières lignes; elle est datée dune date indéterminée, mais approximativement ferme, elle est datée du temps où Chateaubriand avait renoncé à la société et à jouer un rôle ; en un mot, elle est datée : après 1830. Mais si la manière de préface par laquelle s'ouvre la Confession délirante est d'une autre époque que le corps même de la confession, la confession nest plus datée. La préface en peut être et en doit être d'après 1830; elle-même peut être de n'importe quel moment de l'âge mûr de Chateaubriand, depuis
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1820, si vous voulez ; donc elle peut être de 1823 ; donc elle peut se rapporter à la dame de 1823. Et nous y voilà.
Oui bien, cela est possible ; mais d'abord cela n'est pas prouvé, et il faudrait toute une étude sur les manuscrits pour le prouver; et, encore, je crois que cette étude, que du reste je recommande aux érudits et experts, n'amènerait pas à grand'chose ; et ensuite, mon Dieu ! le texte de la Confession délirante, même abstraction et amputation faites de sa préface, ne me semble pas du tout se rapporter à la dame de 1823. La dame de 1823, quelle qu'elle soit, est une dame, une femme jeune, mais non pas très jeune ; ce n'est pas une jeune fille, et une toute jeune fille.
Or toute la Confession délirante s'adresse à une jeune fille, à une toute jeune fille, qui n'a jamais aimé, qui aime pour la première fois, qui pour la première fois croit aimer. L'objet de la Confession délirante est presque une enfant.
Ce n'est pas à une femme faite, et en 1823, c'est-àdire quand il n'est âgé que de cinquante ans seule ■ ment, que Chateaubriand, ni du reste aucun homme, mais surtout Chateaubriand, écrirait : « Si tu me dis que tu m'aimes comme un père tu me feras horreur; si tu prétends m'aimer comme une amante je ne te croirai pas. Dans chaque jeune homme je verrai un rival préféré... »
Ce n'est pas à une femme faite que Chateaubriand, âgé de cinquante ans, écrirait : « ... Je t'adore et je ne t'accepte pas... Va chercher le jeune homme dont les bras pourront s'enlacer aux tiens avec grâce...
(^uand tu aimeras un jour un beau jeune homme... Non, jeune grâce, va à ta destinée ; va chercher un amant digne de toi... »
Ce n'est pas à une femme faite que Chateaubriand âgé de cinquante ans dirait: « Et le monde... Si j'étais riche, on dirait que je t'achète et que tu te vends, ne pouvantadmettre quetu puisses m'aimer... On me ferait un crime d'avoir abusé de ta simplicité, de ta jeunesse, de t'avoir acceptée, d'avoir abusé de l'état de... (un mot illisible, mais qui veut dire vraisemblablement folie, étourdissement^ anéantissement), où tombe (un mot illisible, mais qui vraisemblablement veut dire une enfant) le temps de me serrer dans tes bras... La vieillesse enlaidit jusqu'au bonheur. »
Et enfin ce n'est pas à une femme faite, ce n'est surtout, certes pas, à la dame de 1823, que Chateaubriand se serait abstenu d'envoyer cette confession. Ce n'est pas à elle qu'il aurait dit, ou plutôt pour elle qu'il aurait écrit sans vouloir le lui dire à elle-même : « Tu n'entendras [ceci^ qu'après ma mort, quand j'aurai livré ma vie aux faisceaux des lyres brisées. » Ce n'est pas à elle qu'il aurait dit : « Je t'adresse idéalement] mes derniers chants de tristesse... » — Mais ! Voilà presque une date ! Ce n'est pas en 1823 que Chateaubriand peut parler de ses derniers chants de tristesse. C'est évidemment bien plus tard. Voilà ce que j'appelle tout au moins une date négative. — De ce que je viens d'écrire, je conclus sans fei-meté que la Confession délirante est d après 1830, et je conclus avec assurance qu'elle n'est pas de 1823 et n'a pas, à quelque date qu'elle ait été écrite, la dame
de 1823 pour objet. Ni le passage des Mémoires authentiques ne se rapporte ni à M™^ de Vichet, ni à M'"e de Vatry ; ni la Confession délirante ne se rapporte à la dame de 1823, Voilà où nous en sommes.
6° Qui donc peut être l'objet de la Confession délirante ? M. Pailhès croit ou incline à croire que ce n'est rien du tout. Il croit ou incline à croire que c'est un exercice de rhétorique auquel s"est livré Chateaubriand à Fontainebleau, le sixième jour du mois de novembre 1834, lequel était un jour de pluie.
Car le mercredi (5 novembre 1834), il écrivait à M""" Récamier : « C'est dans le délicieux désert de Henri IV. J'ai peur qu'au lieu de faire du vieux (c'est-à-dire de m'atteler aux éternels Mémoires d'outre-tomhe) je ne me mette en frais d'élégie. Je suis déjà assiégé de douze ou quinze muses... » — Et le lendemain 6 novembre, il lui écrivait: « La pluie n'a pas cessé de la journée. Le château, ou les châteaux, c'est l'Italie dans un désert. J'étais si en train et si triste que j'aurais pu faire une seconde partie à René, au vieux René ! Il m'a fallu me battre avec la muse pour écarter cette mauvaise pensée ; encore ne m'en suis-je tiré qu'avec cinq ou six -pages de folie, comme on se fait saigner quand le sang porte au cœur ou à la tête. Les Mémoires, je n'ai pu les aborder Jacques [de George Sand], je n'ai pu le lire. J'avais bien assez de mes rêves. A vous seule, il appartient de chasser toutes les fées de la forêt qui se sont jetées sur moi pour m'étrangler. Je devrais mourir de honte d'être comme cela. Je mets ma honte et ma tendresse à vos pieds. »
Donc la Confession délirante, ce sont variations de Chateaubriand qui s'ennuie un jour de pluie, à Fontainebleau.
Il y a de la vraisemblance dans cette conclusion ingénieuse tirée d'un rapprochement au moins très curieux. Ne vous arrêtez pas aux « cinq ou six pages » pour un écrit qui, de l'écriture de Chateaubriand, en fait bien douze. Cinq ou six pages, cela veut dire quelques pages. Si l'on veut, même, en acceptant l'hypothèse de M. de Yogiié et en distrayant de la Confession délirante les pages qui lui servent de préface, jusqu'à « Yois-tu », nous serions presque en présence d'une expression exacte. D'autre part, les mots « élégie » et « folie » cadrent bien avec l'écrit dont il s'agit. « J'aurais pu faire une seconde partie à René » va aussi comme de cire. Voilà les vraisemblances.
Mais elles s'arrêtent là, et elles ne sont pas suffisantes. Le paysage, qui ne concordait guère avec Cauterets — nous y revenons — concorde très bien avec Fontainebleau, dit M. Pailhès. — Mais... pas du tout 1 Chateaubriand est à Fontainebleau même, puisqu'il parle du château, et il n'est point sur une lisière quelconque de la forêt. Il est à Fontainebleau même. Et c'est à Fontainebleau qu'il voit « assis dans une bruyère... paître quelques moutons ou s'abattre quelque corbeau sur une terre labourée...»?— Je ne vois pas de moutons paissant ni de terres labourées autour de Fontainebleau.
D'autres expressions peuvent se rapporter indifféremment ou à Fontainebleau ou à Cauterets : « Je
230 AMOURS d'hommes de LE'n'RES
promène mes regards sur les arbres de la forêt. » — « Eh bien I oseras-tu maintenant te hasarder avec moi dans cette thébaïde ?» — « Gravissant des rochers sans but. »
Et enfin d'autres expressions encore se rapporteraient plutôt à Cauterets qu'à Fontainebleau : « Quand je vois apparaître le crépuscule et que, de la natte de ma couche, je promène mes regards sur les arbres de laforêt àtravers ma fenêtre rustique, je me demande pourquoi le jour se lève pour moi. » — Quelque rustique que fût Fontainebleau vers 1830, « fenêtre rustique » et « natte servant de lit » conviennent plus à Cauterets qu'à Fontainebleau. — « Non, je ne souffrirai jamais que tu entres dans ma chaumière ; c'est bien assez d'y repousser ton image, d'y veiller comme un insensé en pensant à toi ! Que serait-ce, si tu étais assise sur la natte qui me sert de couche ?... » — Quelque rustique que fût Fontainebleau vers 1830, « chaumière » comme « natte » conviennent plus à Cauterets qu'à Fontainebleau à cette époque.
Rien n'est donc moins prouvé que ceci que Chateaubriand aurait écrit la Confession délirante en 1834 à Fontainebleau. Cependant je reconnais, mais surtout si Von admet que le prologue de la confession délirante et la confession elle-même sont un m,ême tnorceau et du même temps, qu'un écrit où Chateaubriand se donne comme retiré de la société et n'appartenant plus au monde est plutôt attribuable à Chateaubriand après 1830 qu'à Chateaubriand avant 1830. Le prologue est du ton des lettres datées de Genève (1832) et le morceau tout
entier est d'un Chateaubriand qui se trouve décidément très vieux. Chateaubriand ne s'est trouvé décidément très vieux — bien entendu — qu'aux approches de 70 ans, vers 1835. Voilà de bonnes raisons en faveur de M. Pailhès.
Mais ce morceau, à quelque époque quïl ait été écrit, est-il sans objet et un simple exercice de style? — Jamais personne ne me fera croire cela. Le prologue peut-être ; et encore ! La Confession proprement dite, depuis : « Vois-tu... » jamais de la vie ! Tout cela est écrit avec du sang qui coule du cœur. Tout cela, c'est cris furieux de passion enragée.
Objection : « Vous n'en savez absolument rien et vous ne pouvezrien en savoir, parce que vous, homme sans imagination, vous n'avez pas l'instrument à mesurer ce qu'un homme d'imagination comme Chateaubriand peut faire de rien, ce que l'imagination dun Chateaubriand peut créer ex nihilo. »
— Parfaitement juste. Cependant il y a des degrés. On voit bien, quand on a un peu d'habitude, on voit bien à peu près les endroits où Chateaubriand fait de simples variations sur son violon enchanté, et les endroits où il est vraiment ému, où ce n'est pas lui qui pince les cordes, mais où c'est lui qui est pincé ; et les dilTérences entre ces passages-là et ces passages-ci. Cela ne laisse pas de se voir. Or s'il est un écrit où Chateaubriand semble ému jusqu'au délire, c'est la Confession. Toutes ces lignes crient la vérité, crient : « C'est arrivé ! »
— Simple impression !
— Oui, évidemment, simple impression ; mais il ne faut pas cependant refuser tout crédit à l'impres-
sien ressentie. Enfin, voyons ! Les lettres de 1823, à la dame de 1823, ne sont pas sans objet et simple exercice de style, vous en conviendrez. Eh bien ! La Confession délirante est du même ton, même plus ardente et plus profonde que les lettres de 1823. Donc je suis convaincu que l'objet de la Confession délirante a existé.
— Mais ce qu'écrit là-dessus Chateaubriand à M'"*" Récamier V — D'abord il faudrait prouver que ce qu'écrit Chateaubriand en novembre 1834 à jyjme Récamier est là-dessus ; et j'ai montré que ce n'est qu'une hypothèse, et non pas très vraisemblable. Ensuite, à supposer même que ce soit bien de la Confession délirante que Chateaubriand parle à j^fme Récamier en novembre 1834, il faudrait conclure au contraire que la Confession délirante se rapporte à un objet très précis ! Mais, oui ! Chateaubriand est à Fontainebleau ; il rend compte jour par jour à M™^ Récamier de ce qu'il fait. Il a quelques entrevues avec une fillette. Il en est très troublé et redevient René pour huit jours. Il écrit « cinq ou six pages d'élégie » sur cela. Et il raconte tout cela à jyjme Récamier, bien entendu^ moins la fillette. C'est élémentaire ; et c'est ainsi qu'il a fait, soit avec ^jme Récamier, soitavec une autre, toute sa vie. Chateaubriand, ayant, en 1834, à Fontainebleau, de rapides amours platoniques et du reste très tragiques, ayant passé par un état d'esprit très spécial et inhabituel, n'ayant pas pu n'en point parler à jyime Récamier, tant il avait toujours le besoin de parler de lui et de raconter son âme, et ayant étalé à M'"^ Récamier cet état d'âme, moins sa cause, cela
se tient très bien et est d'une parfaite vraisemblance, d'une parfaite ressemblance à Chateaubriand.
7" Je crois donc :
Ou à ceci que la Confession déUrarile se rapporte à « rOccitanienne » des Mémoires officiels (1829), laquelle neseraitniM™^deVichet,niM"'^deYatry, mais bien une jeune fille restée inconnue, et qui restera sans doute inconnue ; ceci est encore très possible, parce que toutes les raisons qu'on a trouvées ou que j'ai trouvées moi-même contre cette hypothèse sont assez faibles ;
Ou à ceci que, après 1830, à une date inconnue, en 1834 peut-être, à Fontainebleau, Chateaubriand a rencontré une seconde très jeune fille dont il a été aimé, qu'il a aimée et éconduitc.
Cela ferait deux Bettina. Il ne serait pas pour m'étonner beaucoup. Gœthe, on le sait, au même âge, en a eu plus d'une. Et de René ce n'est pas plus étonnant que de Wolfgang.
Cinq ('2) lettres de Julie Charles, célébrée par Lamartine sous le nom d'Elvire, ayant été découvertes à Saint-Point par M. René Doumic, elles ont donné lieu à deux publications : les Lettres d'Elvire à Lamartine, par M. Doumic lui-même et Lamartine de 1816 à i830,pa.r M, Léon Séché, ce dernier livre ayant pour dessein de ruiner la thèse soutenue dans le premier.
Car il s'agit de savoir, paraît-il, si Madame Charles a été la maîtresse de Lamartine ou si elle a été seu-
(1) Leltres d'Eloire à Lamartine, par M. René Doumic. Lamartine de 1816 à 1830, par M. Léon Séché, à la Société du Mercure de France. 2(), rue de Condé.
(2' On peut dire cinq ou quatre, selon la manière de compter, selon que l'on compte pour deux la lettre du l*"^ janvier 1817 (soir) suivie sur le même papier d'une lettre du 2 (matin) ; ou selon que l'on compte ces deux lettres pour une seule. Je compte, pour la clarté de mon exposition, cette lettre du l*^"" (soir) et du 2 (matin) pour deux lettres, et par conséquent je compte cinq lettres : celle du 25 décembre 1816, celle du l*^"- janvier 1817 (soir), celle du 2 janvier 1817 (matin), celle du 2 janvier 1817 (après midi); celle du 10 novembre 1817.
lement une femme que Lamartine a aimée et qui aimait Lamartine.
La question m'est, à moi, assez indifférente; mais enfin on s'en occupe, et c'est une occasion de lire de très près et d'interpréter les textes les plus beaux du monde, je dis aussi bien ceux qui sont partis de la main de Lamartine que ceux qui sont partis de la main de Madame Charles ; et enfin mon indifférence sur le point précis m'engage à en écrire, puisqu'elle est un garant de la parfaite impartialité avec laquelle j'en écrirai.
Voici l'histoire des relations entre Madame Charles et Lamartine telle que la comprend M. Doumic. Je résumerai ensuite la même histoire telle que la comprend M. Séché.
Selon M. Doumic, Lamartine rencontra Madame Charles aux eaux dAix. fin août 1816. Ils habitaient la même maison ; il était seul, elle était seule. 11 avait vingt-six ans. Elle avait trente-deux ans. Ils causèrent ensemble. Ils se promenèrent autour du lac et sur le lac, de jour et de nuit. Ils devinrent amants ou, comme dit M. Doumic en style irréprochable, « tout ce qui n'était pas leur amour fat oublié». — Elle repartit pour Paris le 15 septembre. Lamartine l'accompagna une partie du chemin, mais dut rentrer dans sa famille. — A la Noël de la même année, Lamartine trouva le moyen de la rejoindre à Paris. Il fut reçu chez elle, souvent devant compagnie, souvent seul à seule ; elle alla chez lui. Il y eut un refroidissement pour cause de lettres de Madame Charles en retard, ou de lettres de Madame Charles trop froides au gré de Lamartine. Il y eut sinon
« soupçons », du moins diminution de « confiance » de lapart de Lamartine. Il y eut désespoir delà part de Madame Charles. Il y eut réconciliation. Lamartine s'éloigna de Paris en avril 1817. Il écrivit souvent à Madame Charles et Madame Charles lui répondit souvent. Il retourna aux eaux d'Aix « seul » en août 1817, et il écrivit le Lac en septembre. Madame Charles, malade de la poitrine depuis longtemps, mourut à Paris le 18 décembre 1817. Les lettres de Lamartine qu'elle avait gardées et le crucifix qu'elle avait sur la poitrine en mourant furent remis à M. deVirieu par M. Charles et par M. de Virieu à Lamartine. Lamartine écrivit le Crucifix et se maria deux ans après.
Voilà, sèchement résumée, la version de M. René Doumic.
Voici celle de M. Séché.
Lamartine connut Madame Charles aux eaux d'Aix en août et septembre 1816. Ils se plurent et ils s'enchantèrent l'un l'autre. Ils n'eurent ni le temps, ni du reste le désir de devenir amants. Lamartine une fois à Paris, en décembre 1816, désira probablement devenir l'amant de Madame Charles. La vertu et les sentiments religieux de Madame Charles s'y opposèrent absolument, la pensée aussi, déchirante pour Madame Charles, que Lamartine avait aimé une autre femme avant elle (Graziella), ce qu'elle avait découvert en lisant les vers manuscrits de Lamartine. Lamartine renonça à sa poursuite et se « ramena aux termes d'amitié », comme dit Malherbe. Il a toujours affirmé et il a prouvé par des actes très significatifs qu'il n'y avait jamais eu que l'affection la plus immatérielle entre Julie et lui.
Voilà sèchement résumée la version de M. Léon Séché.
Voyons sur quels textes chacune de ces versions s'appuie.
La version des amours coupables s'appuie avant tout sur les deux fameuses strophes du Lac qui étaient dans la rédaction primitive, que Lamartine a supprimées, qui ont été retrouvées dans ses papiers, qui ont été publiées en 1881 dans ses poésies posthumes et qui sont celles-ci :
Elle se tut : nos cœurs, nos yeux se rencontrèrent. Des mots entrecoupés se perdaient dans les airs ; Et dans un long transport nos âmes s'envolèrent Dans un autre univers.
Nous ne pûmes parler ; nos âmes affaiblies Succombaient sous le poids de leur félicité ; Nos cœurs battaient ensemble et nos bouches unies Disaient : éternité.
Il est difficile, en effet, de dire plus nettement les choses, à moins de les dire crûment, ce que Lamartine, à partir de 1816, était parfaitement incapable de faire. Ceux qui croient aux amours coupables se sentent très forts en sappuyant sur ces deux strophes.
— Mais ces deux strophes ont été supprimées. Leur suppression devient un argument en faveur de ceux qui croient aux amours pures, et ils s'en servent. C'est donc plus loin que nous examinerons ce côté de la question.
Pour le moment voici où nous en sommes : en 1817, en septembre 1817, Lamartine, écrivant le Lac,
disait en termes honnêtes et en beau style, mais aussi net que possible : « Madame Charles et Lamartine se sont aimés intégralement. » Il disait cela en septembre'1817, avant lamort de Madame Charles ; notez ce point par provision. Mais il le disait, sans obscurité.
La version des amours coupables s'appuie ensuite sur les cinq lettres de Julie retrouvées par M, Doumic à Saint-Point. Ici je citerai beaucoup, d'abord pour bien présenter la version des amours coupables avec toutes les armes dont elle peut user et dont elle peut se défendre contre qui l'attaque ; ensuite, je le confesse, pour me donner le plaisir de copier les plus belles paroles d'amour qui aient peut-être été écrites. Madame Charles est le Saint-Simon de l'amour : elle a « écrit à la diable pour la postérité ». On relirason incorrect et sublime « Chant d'amour » aussi longtemps que celui de Lamartine, etj'avoue que s'il me fallait préférer l'un à l'autre... Mais je ne suis pas ici pour distribuer des prix en cour d'amour.
Donc dans la nuit du 25 au 26 décembre 4817, Madame Charles écrivait à Lamartine : « Est-ce vous, Alphonse, est-ce bien vous que je viens de serrer dans mes bras et qui m'êtes échappé comme le bonheur échappe ? Je me demande si ce n'est pas une apparition céleste que Dieu m'a envoyée, s'il me la rendra, si je reverrai encore mon enfant chéri et l'ange que j'adore... Les cruels qui nous ont séparés, quel mal ils nous ont fait, Alphonse ! Qu'avons-nous de commun avec eux pour qu'ils viennent se mettre entre nous et nous dire : Voua ne vous regarderez plus ?... J'ai cru quej'allais leur dire :Eh llaissez-moi.
Vous voyez bien que je ne suis pas à vous, que j'ai beaucoup souffert, et qu'il esttemps, pour que je vive, qu'il me ranime sur son sein?... Ah 1 que cette nuit s'écoule. Elle me torture. Quoi ! Alphonse, je ne me trompe pas. Vous êtes bien ici ! Nous habitons le même lieu 1 Je n'en serai sûre que demain. Et il faut que je vous revoie pour croire à mon bonheur ! Ce soir le trouble est trop affreux. Chère vallée d'Aix ! Ce n'était pas ainsi que vous nous rassembliez ; vous n'étiez pas pour nous avare des joies du ciel ! Elles duraient comme notre amour, sans termes, sans bornes ! Elles auraient duré toute la vie. Ici les voilà déjà troublées. Mais quelle soirée aussi, et que nous aurions tort, cher enfant, de n'en pas espérer de meilleures ! Vous verrez comme, habituellement, je suis seule. Vous verrez, demain, mon cher ange, si Dieu est assez bon pour nous faire vivre j usquau soir, que des heures et des heures se passeront sans que l'on nous sépare... Demain j'ai le malheur de n'être pas libre avant midi et demi... Attendez-moi chez vous, mon ange. J'y serai dès qu'on m'aura laissée, et je vous ferai demander pour vous emmener, afin que nous passions le reste de la matinée ensemble... Ah ! mon enfant, que je vous aime! que je vous aimeî Vous l'êtes-vous bien dit? L'avez-vous vu? Au milieu de ce monde où il fallait parler, sentiez-vous mon cœur souffrir?Le voyiez-vous battre ? Alphonse ! Alphonse ! Je succombe à mon émotion. Je vous adore, mais je n'ai plus la force de vous le dire. Ah ! que des larmes abondantes me feraient du bien : Qu'il est donc difficile à porter, le bonheur ! Pauvre nature humaine, tu es trop faible pour lui !... Je vous
laisse, enfant chéri, pour quelques heures. Vous allez dormir, et moi, pendant la nuit entière, je vais veiller sur vous, et demander à Dieu que demain nous arrive. Après, nous pouvons mourir... »
Le l'^'" janvier 1817 (c'était le premier jour de sa dernière année), Madame Charles, beaucoup plus calme, écritàLamartine une lettre oîi, sur 139 lignes, 111 sont consacrées à la politique, aux discours parlementaires et à M. Mounier. Mais, brusquement, se rappelant qu'elle vient de lire les vers (manuscrits encore) de Lamartine, elle ne peut point cacher qu'elle a senti une jalousie rétrospective à l'égard de la femme que, dans ces vers, Lamartine appelle « Elvire ». (C'était Graziella. Lamartine devait plus tard, avec une certaine indélicatesse, transporter le nom d'Elvire à Julie elle-même et aussi à Madame de Lamartine. Une dame de beaucoup d'esprit me dit : « Il faisait comme ces maîtresses de maison qui donnent à toutes leurs bonnes successives le nom de Marie pour ne pas charger leur mémoire. » — Je ferai remarquer que cela semble avoir été l'habitude des poètes antiques. C'est classique.)
Julie, donc, est jalouse de Graziella, — rendons à chacune son nom précis pour être clair, — Julie est jalouse de Graziella, quoique celle-ci soit morte, et est prise de terreur à l'idée que Lamartine ne pourra jamais aimer profondément une femme après avoir aimé Graziella comme il l'a aimée et après avoir été aimé d'une femme aussi divine que Graziella : « Qui vous rendra Elvire ? qui fut aimée comme elle ? qui le mérite autant? Cette femme angélique m'inspire jusque dans son tombeau une terreur religieuse. Je
la vois telle que vous l'avez peinte, et je me demande ce que je suis pour prétendre à la place qu'elle occupait dans votre cœur. Alphonse, il faut le lui garder, et que moi, je sois toujours votre mère. Vous m'avez donné ce nom, alors que je croyais en mériter un plus tendre. Mais depuis queje vois tout ce qu'était pour vous Elvire, je vois bien que ce n'est pas sans réflexion que vous avez senti que vous ne pouviez être que mon enfant. Je commence à croire même que vous ne devez être que cela, et si je pleure, c'est de n'avoir pas été placée sur votre route quand vous pouviez m'aimer sans remords et avant que votre cœur ne fût consumé par une autre. — Consumé, ai-je dit ? Ah ! pardonnez I Je vois ce que vous devriez être plutôt que ce que vous êtes. Tout respire l'amour dans vos lettres, et jusqu'à cette expression chérie que vous avez créée ! N'avez-vous pas dit, ne suis-je pas sûre que vous avez pour moi une passion filiale ? Cher Alphonse ! je tâcherai qu'elle me suffise. L'ardeur de mon âme et de mes sentiments voudrait encore une autre passion avec celle-là, ou que du moins il me fût permis à moi de vous aimer d'amour et de tous les amours ! Mais s'il faut vous le cacher, ô mon ange, si vous êtes tellement dans le ciel que vous repoussiez les passions de la terre, je me tairai, Alphonse ! J'en demanderai à Dieu la force, et il m'accordera de vous aimer en silence. »
Il est évident qu'il faut s'arrêter ici un moment, car l'aiïaire s'obscurcit, et déjà il y a dans les textes de quoi armer la version de l'amour coupable et de quoi armer la version de famour pur.
Le texte des deux strophes du Lac primitif qui
A.MOURS 16
dominent toutle débat et le domineront toujours, est très fort pour l'hypothèse de l'amour coupable ; le texte de la première lettre de Julie est absolument celui d'une femme qui s'est donnée, qui voudrait se donner encore dans son salon devant vingt personnes, qui aspire au moment d'être seule à seul, qui n'en dort pas, et qui compte les minutes, où, en effet, elle sera tête à tête avec son amant pour de longues heures. Je suis peut-être un grossier personnage ; mais je ne peux pas voir les choses autrement.
Mais la seconde lettre de Julie, la lettre du l'^'" janvier 1817, ouvre, en vérité, la discussion. Elle donne des armes à la version de l'amour coupable, surtout à elle, à mon avis ; mais elle en donne, je le reconnais, à l'autre version.
Premier fait : elle nous apprend que Lamartine a donné à lire à Julie, très tranquillement, les vers d'amour qu'il a écrits pour une autre. En use-t-on ainsi avec une femme qui est votre maîtresse, ou avec une femme dont on veut faire sa maîtresse ?
— Si l'on est délicat, ni avec l'une ni avec l'autre.
— Evidemment ; mais encore quand on le fait, cela indique-t-il que la femme est votre maîtresse ou qu'elle ne l'est pas encore ? Très probablement cela indique qu'elle l'est, puisqu'on en est à ne plus se gêner avec elle. Si elle ne l'était pas encore, on craindrait, avec quelque raison, de la désobliger et de se l'aliéner. Donc Lamartine donnant à lire à Julie les vers faits pour Graziella, est présumé l'amant de Julie.
— Mais Lamartine est si étourdi!
— Oh ! pour cela, oui ! Mais encore, si étourdi que
Ton soit, il me semble qu'on ne va pas jusque-là dans l'inconscience. Oui, le fait des vers pour Graziella donnés à Julie est une valeur pour la version de l'amour coupable.
Second fait que nous apprend la lettre du l^' janvier 1817 : c'est Lamartine qui a « créé l'expression », les expressions d'amour filial, d'amour maternel, de mon enfant, de votre mère, qui reviennent sans cesse dans les lettres de Julie. Très important. Si c'eût été Julie qui eût « créé l'expression », ce serait un fait en faveur de l'hypothèse de lamour pur : « Je suis une vieille femme ; j'ai dix ans de plus que vous ; vous serez mon fils » ; c'est ridicule, comme la plupart des choses d'amour ; mais cela veut dire : « Je ne serai pas votre maîtresse. » Rien de plus clair.
Mais c'est Lamartine qui a « créé l'expression ». Ceci est tout autre chose. C'est Lamartine qui, après le séjour à Aix, après les scènesdont le souvenirinspire à Julie ces paroles : « Vous n'étiez pas avare pour nous des joies du ciel ; elles duraient comme notre amour, sans termes, sans bornes », après les scènes dont le souvenir lui inspirera là les deux strophes du Lac primitif, c'est Lamartine qui a donné à Julie le nom de mère, et c'est à ce nom de mère que Julie se résigne, en se figurant que Lamartine n'a jamais vraiment aimé que Graziella et en disant : « passion filiale... je tâcherai qu'elle me suffise ; l'ardeur de mon âme et de mes sentiments voudrait encore une autre passion avec celle-là, ou que du moins il me fût permis à moi de vous aimer d'amour et de tous les amours. » — Oh ! cela c'est le langage d'une femme
qui appartient à un homme ou qui lui a appartenu autant qu'on peut appartenir.
— Mais non ; ce peut être le langage d'une femme qui désire éperdument appartenir à un homme et qui ne lui appartient pas !
— Très juste ; mais si une grisette ou une courtisane peut écrire à un homme sans lui avoir appartenu : «Je veux vous aimer d'amour et de tous les amours ! » une femme d'une certaine condition sociale et du reste d'âme très élevée, comme était Madame Charles, ne l'écrit jamais que quand la faute a été commise. On ne dit à un homme : « Je veux être à vous tout entière », que quand on a été tout entière à lui. J'en réponds presque.
Ceux qui nous jurent que Madame Charles n'a pas été la maîtresse de Lamartine ne songent pas qu'ils la rabaissent en la montrant comme prononçant les paroles que je viens de citer sans avoir jamais été la maîtresse de Lamartine ; qu'ils la rabaissent en nous la présentant comme une femme sollicitant l'amour intégral d'un homme avant de l'avoir obtenu ; car il y a une très grande différence à solliciter cela sans l'avoir eu, ou à le solliciter quand déjà on vous l'a donné. Il me semble ainsi. Les dames sont priées d'en décider. Je doute peu qu'elles ne soient de mon opinion. — Et enfin remarquez la phrase : « Votre mère; vous mavez donné ce nom alors que je croyais en mériter un iplus tendre, d Je ne crois pas qu'il puisse y avoir un aveu plus net.
Voilà des faits qui, dans les textes que nous avons lus jusqu'à présent, sont assez précisément dans le sens de la version de l'amour coupable.
Je reconnais, comme je l'indiquais plus haut, que déjà il y a dans ce texte quelque chose en faveur de la version « non coupable ». Ce sont les trois dernières lignes : « Si vous êtes tellement dans le ciel que vous repoussiez la passion de la terre, je me tairai, Alphonse. J'en demanderai à Dieu la force, et il m'accordera de vous aimer en silence. » Ceci est d'une femme qui n'a jamais appartenu à l'homme à qui elle parle ; ou quia étéà lui, mais qui sent qu'elle ne sera plus sienne. Je le reconnais, et il faudra que je m'explique là-dessus à la fin de cette enquête.
Le 2, au matin, Julie, soit a eu une conversation sur Graziella avec l'ami de Lamartine, Yirieu ; soit, ce qui est plus vraisemblable, a réfléchi toute la nuit surune conversation qu'elle a eue précédemment avec Yirieu au sujet de Graziella. Yirieu lui a dit tranquillement : « Graziella ? Oui. C'était une bonne petite femme, très aimante et parfaitement médiocre. »
Julie s'est dit : « Et c'est de cette femme que Lamartine parle avec idolâtrie et qu'il met en plein ciel ! Alors, quand il me parle de la même façon, il n'en croit pas un mot, et je suis pour lui une bonne petite femme très médiocre. » Yirieu, en croyant bien faire, avait fait la gaffe, ou si vous aimez mieux que je parle français, avait fait une maladresse. Ce qui eût rassuré une femme ordinaire avait donné réveil à une femme qui savait réfléchir. « Mais, s'était écriée, tout d'abord. Madame Charles, qui devait plus tard en penser plus long, elle est morte d'avoir été abandonnée par lui. » — « Oui, oui, avait repris Virieu en clierchant à se rattraper, elle était pleine de cœur. »
246 AMOL'RS d'hommes de lettres
Sur quoi Julie, réfléchissant, ratiocinant et se torturant le cœur comme font toutes les femmes amoureuses, sétait dit : « Lamartine ne m'aime que comme il a aimé l'autre, » c'est-à-dire superficiellement, et de là la douloureuse lettre du ^ janvier
(matin) : « serait-il donc possible, Alphonse,
qu'Elvire (Graziella) fût une femme ordinaire et que vous l'eussiez aimée, que vous l'eussiez louée comme vous l'avez fait ? Si cela était, cher Alphonse, quel sort j'aurais devant moi ! Etmoi aussi vous me louez, vous m'exaltez et vous m'aimez parce que vous me croyez un être supérieur ! Mais que l'illusion cesse, que quelqu'un déchire le voile, et que me resterat-il, si vous pouvez vous tromper ainsi dans vos jugements? Est-ce donc l'imagination qui s'enflamme chez vous, ô mon bien-aimé, et croyez-vous comme tant d'hommes le font, aux rêves de votre cœur jusqu'à ce que la raison les détruise? Si un jour, cher Alphonse, on allait vous dire de moi : « C'était une bonne femme, pleine de cœur, qui vous aimait», et que vous pussiez supporter cet éloge, est-ce que vous m'aimeriez encore ? Oh ! non ! sûrement [et] je ne voudrais plus que vous m'aimassiez ; ce serait vous rabaisser vous-même. Mais je vous le déclare, cher Alphonse, je ne pourrais pas supporter moimême un pareil éloge... Mon amour... est tel... que je ne pourrais souffrir qu'on en parlât légèrement. Je vous l'ai dit assez, cher ami, que je n'étais qu'une bonne femme, et qu'il ne fallait m'aimer que parce que je vous aime. Mais quand on aime comme moi, quand on aime comme Elvire (Graziella) et moi jusqu'à en mourir, n'est-on qu'une femme pleine
de cœur? Mais pourquoi mal interpréter ce mot ! Ce n'est pas vous, mon amour, qui l'avez dit. . . Combien mon cœur bat dans ma poitrine ; comme il brûle ! Comme il est à la fois [elle veut dire : comme le sentiment que j'ai pour vous est à la fois,, ] dans mon esprit, dans mon imagination et dans l'amour ardent qui m'enflamme !... » — Que peut-on induire de ce texte pour la question particulière qui nous occupe ? Peu de chose; ceci seulement que ce que j'ai cité est le langage d'une femme qui adore, qui souffre et qui craint. On peut adorer, souffrir et craindre avant la faute ou après la faute. Cependant : «... [ma passion] est à la fois dans mon esprit, dans mon imagination et dans l'amour ardent qui m'enflamme », indique et avoue l'amour de tête, l'amour de cœur et l'amour sensuel, ce me semble bien. Or, une femme n'avoue l'amour sensuel que quand elle en adonné des preuves. Avant, jamais. Sans conclure rien de très précis du texte précédent, il faut dire qu'il est plutôt pour la version « coupable » que pour la version contraire. Le soir même, 2 janvier, nouvelle lettre de Julie. Elle a évidemment reçu dans la journée une lettre de Lamartine qui ne pouvait pas être une réponse aux lettres de Julie du l^^'janvier au soir et du 2 au matin, et qui contenait des reproches relatifs à l'absence de lettres et à un refroidissement supposé. Julie est comme enivrée de douleur ; elle écrit : « Arrivez, arrivez, Alphonse, venez consoler votre mère. Je ne puis plus supporter vos cruels reproches, et l'idée déchirante que vous avez pu croire à un changement dans mes sentiments fait un tel effet sur moi que je ne suis plus maîtresse de ma raison. Pour vous prouver que
je vous aime par-dessus tout, injuste enfant, je serais capable de tout quitter dans le monde, d'aller me jeter à vos pieds et de vous dire : Disposez de moi, je suis votre esclave. Je me perds; mais je suis heureuse. Je vous ai tout sacrifié, réputation, honneur, état ; que m'importe ? Je vous prouve que je vous adore... Je trouverai bien toujours un abri pour ma tête, et quand il ne m'aimera plus ungazon pour la couvrir... Alphonse, Alphonse, plaignezmoi ; vous me mettez au désespoir. Me dire que je vous ai donné la fièvre, persister dans ce reproche de négligence et m'en parler de ce ton de reproche, c'est me déchirer l'âme ; et encore vous me refusez les moyens de me faire entendre, vous ne voulez plus que je vous écrive ; vous allez partir pour un lieu que vous me cachez, où vous ne voulez pas trouver une lettre, où vous croyez sûrement que je n'en adresserai pas. 0 Alphonse, ô mon fils, que vous a fait votre mère? Quelle idéeenavez-vous... oh ! mon Dieu, prenez donc ma vie bien vite, et que cette horrible agonie ne se prolonge pas. Il a vu de la froideur dans mes lettres après avoir cru à ma négligence. L'an est vrai comme l'autre... Regardez-le, Alphonse, ce cœur que tu calomnies. Vois la plaie que tu lui as faite, vois-la saigner et accuse-moi après, si tu le peux. Hélas! faut-il donc que j'appelle à moi des témoignages étrangers ? En ai-je besoin, Alphonse ! Ne croyez-vous plus ce que je dis ? Hélas ! peut-être. Eh bien, faites parler votre ami. Je ne lui ai rien dit de l'amour que je sens, je ne l'ai pas osé. J'oserai peut-être le lui écrire. Mais s'il n"a pas vu queje vous aime, il n'a rien senti. J'avais presque la crainte que
ma douleur et ma joie parlassent trop haut... Ah ! crois donc que je t'aime, ange adoré, et ne crains que l'excès d'une passion que je ne puis plus modérer. C'est ma vie que mon amour. Il ne dépend pas de toimême de me séparer de lui, mais d'elle. Ah 1 quand tu voudras, dis-moi que je ne t'aime plus, dis-le pour cesser de m'aimer et pour le faire sans reproche, et tu verras !... Ah ! mon ami, je vous pardonne tout ; mais je souffre, et quel noir horizon couvre à mes yeux l'avenir ! Enfin je sais mourir !... La nuit est passée. Je ne vous dis pas de quelle manière. Qu'importe la douleur? Quand elle ne tue pas, elle n'est pas assez forte. Je ne fais plus de cas que de celle qui détruit l'existence. Que la mienne est affreuse, cher Alphonse ! Vous devriez m'en délivrer par pitié. . . Tant que j'ai pu croire qu'en me résignant à vivre je vous faisais du bien, j'ai pu aller jusqu'à aimer la vie ; mais à présent, Alphonse, que vous ne croyez plus à l'amour de votre mère, elle va cesser de vous être nécessaire, et alors mon sort est tracé. Vous n'exigerez pas qu'elle demeure en ce monde pour se nourrir de larmes. Vous n'avez pas de soupçons, dites-vous, mais vous n'avez pas de confiance ; n'estce pas la même chose ? Si, parce qu'une lettre est arrivée trop lard à la poste, ou que m'étant pénétrée de l'idée que je ne puis être que votre mère, j'ai contraint mon âme à cacher le feu qui la brûle, vous m'avez supposé une froideur impossible, que puis-je faire pour empêcher que les mêmes pensées vous reviennent et qu'elles nous torturent tous les deux ? Ah ! cher enfant, avez-vous pu le dire, qu'au reste vous souhaitiez ce refroidissement et que vous ne
m'en aimiez que plus ? Si vous aviez joui de toute votre raison en écrivant cette lettre, je vous demanderais de n'adopter que des possibilités et de ne jamais me dire : « Je vous aimerai davantage quand vous ne m'aimerez plus et que vous serez devenue une femme aussi sèche que je vous ai crue tendre et sensible... Je crois vous l'avoir déjà dit, je ne comprendrai jamais que le bonheur que vous me souhaiteriez hors de vous soit une preuve d'amour. Mon amour à moi, c'est ma vie... Hélas ! pourquoi donc une seule plainte fait-elle sur moi tant d'impression qu'elle éloigne jusqu'au souvenirdu bonheur que je vous ai dû jusqu'ici ? C'est que mon âme est faite pour la douleur, qu'elle est à peine accessible à la joie, et que le bonheur ne me paraît que comme une ombre qui s'évanouit. Ah ! pourtant, mon amour, que je suis coupable ! J'oublie les biens si réels que je vous dois pour ne m'occuper que des craintes que peut-être vous n'avez accueillies qu'un moment et que vous avez [peut-être déjà] repoussées. Ah ! mon ange, pardonne. Je ne suis pas ingrate, crois-le bien ; mais je redoute plus que la mort de perdre mon Alphonse ! Ah ! qu'il me reste, cet ange chéri, ce fils adoré ! qu'il dispose de moi, à quelque titre que ce soit ; et je suis à lui. »
Que faut-il conclure au sujet de la question qui nous occupe du texte de cette dernière lettre ? Presque rien, et je l'ai reproduite surtout pour le plaisir de la reproduire. Cependant on en peut détacher deux phrases, deux seulement, l'une qui sera pour la version « coupable » et l'autre pour la version « non coupable ». Voilà de l'impartialité
Ce n'est pas moi qui suis impartial, ce sont les textes qui se distribuent d'eux-mêmes des deux côtés de la balance, à quoi je ne peux rien du tout : « Si parce que m'étant pénétrée de cette idée que je ne puis être que votre mère, j'ai contraint mon âme à cacher le feu qui la brûle... » est dans le sens de la version « coupable », oui, de la version coupable, si l'on se souvient que c'est Lamartime qui a inventé cet «amour maternel » et cet «amour filial o. Puisque c'est lui qui la inventé, Madame Charles en disant qu'elle a tâché, et du reste en vain, de se pénétrer de cette idée, avoue l'amour sensuel, et nous rentrons dans cette mienne théorie qu'une femme n'avoue l'amour sensuel qu'après la faute, et donc cette phrase tendrait à prouver qu'il y a eu faute.
L'autre phrase est la plus forte, encore qu'elle ne soit pas de force bien grande, mais enfin elle est la plus forte de toute la correspondance dans le sens de la version « non coupable », c'est la dernière de la lettre, et c'est parce quelle est la dernière : « Qu'il dispose de moi, à quelque titre que ce soit, et je suis à lui. » Ah ! il n'y a pas à dire, ceci est le langage d'une femme qui ne s'est pas donnée : « Je vous aimerai comme vous voudrez, disposez de moi, je suis à vous » ; ce sont les mots que prononce la femme qui n'a pas cédé et qui cède.
On me dira que ce peut être les mots d'une femme qui s'est donnée, qui s'est reprise et qui se soumet à nouveau. Oui, mais c'est plus compliqué, c'est plus rare aussi ; c'est plus exceptionnel, et il me semble que dans ce cas on s'exprimerait sans doute d'une autre façon, d'une façon un peu différente.
Que vous en semble ? Ce texte est à retenir pour le moment où nous en serons à nous attacher particulièrement à la version « non coupable ». Provisoirement il fait sur moi beaucoup d'impression.
La cinquième lettre est le testament sentimental de Madame Charles. Il a été écrit sur son lit de mort, trente-huit jours avant qu'elle expirât. Madame Charles, à la vérité, ne croyait pas mourir si tôt. Mais elle enterrait son amour, étant revenue, je ne dis pas à des sentiments religieux qu'il me semble qu'elle avait toujours eus, mais à la pratique de la religion catholique. Dans cette lettre elle dit : «... J'envisage pourtant un terme à cet état, et je crois qu'après de longues souffrances je vivrai Je vivrai pour expier. C'est par là seulement que je puis devenir digne des grâces immenses que Dieu m'a faites. Je ne sais si vous savez qu'elles ont été sans bornes. J'ai été administrée, et, après avoir reçu le sacrement que dans sa bonté il a institué pour soulager les mourants. Dieu lui-même s'est donné à moi. Vous comprenez quels devoirs m'imposent d'aussi grands bienfaits ! Ils seront tous remplis, les sacrifices ne me coûteront rien : ils sont faits, et je sens à la paix de l'âme qui résulte de mes résolutions que le bonheur aussi pourrait bien se trouver dans cette route du devoir qu'on croit à tort si pénible. J ai reçu toutes vos lettres. Qu'à présent, cher ami, elles puissent être lues par tout le monde. Je ne puis en recevoir d'autres, et je ne le désire même pas. Vous ne répondrez pas à celle-ci. Je ne suis pas censée écrire ; mais je craignais vos inquiétudes, et je suis
sûre que Dieu trouve bon que je calme les sollicitudes d'un enfant qui aime trop sa mère. Il sait que cet enfant est vertueux. Il permet que j'en fasse un ami. Oh ! qu'il est bon ce Dieu d'ineffable bonté 1 Et sa religion, qu'elle est douce, consolante et sublime quand elle verse sur le pécheur ses trésors d'indulgence!... Envoyez-moi VOde aux Français, et tout ce que vous me faites attendre si longtemps d'Aix et d'ailleurs. [Le Lac était fait. La pauvre femme ne l'a pas lu. On peut dire du reste que c'est une délicatesse de la part de Lamartine de ne le lui avoir pas envoyé dans l'état où elle était... Peut-être...] Oh! que j'ai cru ne plus vous revoir... Tout m'était égal alors, et je retombe dans mes inquiétudes sur vous. Soignez-vous, ne venez pas. Cela vaut mieux, je le pense... Adieu, mon ami, je vous aime comme une bonne et tendre mère toujours... »
Cette lettre, qui tirerait des larmes des pierres — mon Dieu, quel crime (littéraire) c'est à Lamartine de n'avoir conservé que cinq lettres de Madame Charles, alors qu'il en a possédé peut-être des centaines ! — est très favorable à ceux qui « plaident coupable » au nom de Madame Charles. Il semble qu'elle y avoue. Elle dit qu'elle vivra pour expier. C'est elle qui souligne ces deux mots qui étaient dans le poème de V Immortalité k elle envoyé par Lamartine (1). Elle faisait allusion aux lettres qui ne pourraient pas être lues de tout le monde, que Lamartine lui a envoyées et qu'il pourrait lui envoyer encore et qu'il ne doit plus lui envoyer. Elle dit que Dieu
(1) h'Immortaliiif a été abrégée depuis : pour expier n'y est plus.
permet qu'elle fasse de Lamartine un ami, ce qui est assez proclamer qu'il était autre chose auparavant. Cette lettre ne laisse aucun doute à M. Doumic sur la nature des relations entre Madame Charles et M. de Lamartine, et j'avoue qu'il est assez difficile qu'elle en laisse à quelqu'un.
Je passe maintenant à l'examen des arguments de ceux qui ne croient pas à la culpabilité de Madame Charles, et je n'en omettrai aucun, non plus qu'aucun des textes sur lesquels ils s'appuient.
Quand je dis: « ceux qui... », à la vérité, je n'en connais qu'un, mais il est considérable ; il est convaincu ; il est ardent ; il est indigné contre M. Doumic, et certainement il y aurait injustice à ne pas suivre très attentivement tout ce qu'il dit sur ce sujet.
M. Séché est absolument convaincu — et il « n'en saurait douter un instant » — que « le lien » entre Lamartine et Madame Charles « fut purement platonique, matgré certaines apparences contraires ».
Il s'appuie d'abord sur Raphaël, sans prétendre du reste que Raphaël soit article de foi, mais enfin, plus il va, dit-il, plus il se convainc qu'il y a beaucoup de vrai dans Raphaël.
Quand on sait, comme M. Séché le sait bien luimême, à quel point Lamartine s'invente toutes les fois qu'il se raconte, on doit tout simplement biffer Raphaël comme document. Raphaël a été écrit trente et un ans après les événements dont il s'agit. Il a été fait de souvenirs anciens mêlés de pensées et d'idées toutes récentes. Vous vous rappelez ce
que Sainte-Beuve en dit à Juste Olivier le 2 mars 1849: « On ma assuré que dans le cadre de Raphaël, sous prétexte de peindre Elvire, Lamartine na fait autre chose que de prêter à celle-ci les conversations de riîiver dernierqu'il a eues avec M""^ d'Agout, un peu athée et panthéiste, vous le savez. C'est bien cela : un canevas de vingt ans et pour broderie des pensées de cinquante (lisez vingt-sept et cinquantehuit). Composez donc un charme avec un tel assortiment. »
Ce mot de Sainte-Beuve, toujours si bien informé, se trouve absolument confirmé par les lettres de Madame Charles que vous venez de lire en partie, où Madame Charles ne se montre ni panthéiste ni athée, mais déiste ardente, tout simplement, pour finir par devenir chrétienne, ce que déjà, avant sa dernière maladie, elle n'était vraiment pas loin d'être. Remarquez que ces sentiments religieux que Madame Charles avait évidemment dès 1816, Lamartine les lui attribue, dès 1817, dans son poème de l'Immortalité. 11 lui fait dire, à elle, à Elvire :
« Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple ! L'esprit te voit partout quand notre œil te contemple ; De tes perfections quil cherche à concevoir, Ce monde est le reflet, l'image, le miroir ; Le jour est ton regard, la beauté ton sourire ; Partout le cœur tadore et l'àme te respire : Eternel, infini, tout-puissant et tout bon, Ces vastes attributs n'épuisent pas ton nom ; Et l'esprit, accablé sous ta sublime essence. Célèbre ta grandeur jusque dans ton silence. Et cependant, ô Dieu, par ta sublime loi, Cet esprit abattu s'élance encore à toi,
Et sentant que l'amour est la fin de son être, Impatient d'aimer, brûle de te connaître. » Tu disais ; et nos cœurs unissaient leurs soupirs Vers cet être inconnu qu'attestaient nos désirs : A genoux devant lui, l'aimant dans ses ouvrages, Et l'aurore et le soir lui portaient nos hommages, Et nos yeux enivrés contemplaient tour à tour La terre notre exil et le ciel son séjour.
Il n'y a rien là, pour autant que je m'y connaisse, ni qui sente le panthéiste ni qui sente l'athée. Il y a donc contradiction absolue entre l'Elvire telle que Lamartine Ta peinte dans Raphaël, pure fille du xviii^ siècle le plus négateur, et LElvire telle qu'elle se peint elle-même dans ses lettres et telle que Lamartine lui-même l'a peinte en 1817.
J'en conclus que comme valeur documentaire Raphaël est nul. Il ne faut ni en tenir compte normalement, ni en tenir compte à contre-fil. Il faut simplement ne pas s'en occuper du tout. Occuponsnous d'autre chose. Revenons aux textes de 1816-
M. Séché tire un premier argument de cet « amourfilial-amour-maternel » dont est pleine la correspondance de Madame Charles, et qui, par parenthèse» est extrêmement désobligeant. M. Séché dit avec raison qu'il n'y faut pas voir un souvenir de Jean- Jacques Rousseau et de M™'' de Warens. C'est mon avis. Donc il n'y faut voir que la vérité, c'est à savoir que Madame Charles n'était pour Lamartine qu'une sœur aînée.
Ce serait vrai, si, comme je l'ai déjà dit, c'était Madame Charles qui eût inventé cette fiction ou
cette convention ; mais c'est Lamartine, comme le texte que j'ai cité le prouve absolument. Dès lors, c'est très différent. Cela prouve que Lamartine, à un moment donné, qu'il est impossible de fixer, mais qui se place entre les scènes du lac et le retour à Paris, aura dit à Madame Charles : « Vous ne serez que ma mère, je ne serai que votre enfant », à quoi la pauvre femme, qui, vous l'avez assez vu par ce qu'elle écrit, a toujours désiré passionnément un tout autre amour, aura répondu : « oui », ce qui n'empêcherait nullement qu'auparavant et plus tard, Lamartine eût été l'amant de Madame Charles.
Second argument de M. Séché, qu'il donne en s'excusant de le fournir, en quoi il a bien tort ; car il est assez fort. Combien de temps Lamartine et Madame Charles se sont-ils vus à Aix ? Trois semaines au plus. Ils se sont connus fin août, elle est partie le 15 septembre. (Il est vrai qu'il l'a accompagnée ; mais deux ou trois jours au plus.) Or, en trois semaines, a-t-on le temps de devenir amants ?
Je vous vois sourire ; mais vraiment je ne souris, moi, qu'à moitié. L'argument a sa valeur. Il est certain que d'ordinaire il faut plus longtemps. Il est certain aussi que moins de temps suffit. Je ne dirai pas le contraire. Mais enfin l'argument est sérieux. Il ne m'étonnerait nullement que Lamartine et Madame Charles n'eussent point été amants à Aix, ne l'eussent point été en septembre 4816, quand ils se séparèrent, soit à Màcon, soit quelque part entre Màcon et Paris.
Contre cette hypothèse hardie il y a les deux
strophes du Lac primitif. Ah ! sans doute 1 elles sont difficiles à écarter du débat les deux strophes du Lac primitif; mais enfin tout au moins il n'était pas oiseux d'appeler l'attention sur le temps très court des relations de Lamartine et de Madame Charles autour du lac (1).
Troisième argument de M. Séché. Il s'appuie sur le texte suivant de la lettre de Madame Charles du 2 janvier (soir) : « Vous voyez mon cœur, vous, mon Dieu, et vous vous plaignez qu'il n'est pas à vous, mais à lui, et si vous pardonnez, c'est que vous le reconnaissez pour la plus angélique de vos créations ; c'est que vous voyez en lui l'âme la plus noble que vous avez créée. Oh ! laissez-moi l'adorer à jamais ; mais si je puis vous invoquer après vous avoir demandé de ne pas exiger que je me sépare de cette moitié de moi-même, mille fois plus chère que l'autre, faites qu'il me voie telle que je suis ; je n'implore de lui que cette justice. »
Que prouve ce texte ? Que Madame Charles a des sentiments religieux; sans doute ; et qu'elle adore Lamartine ; sans doute ; mais rien de plus. Comment l'adore-t-elle ? Le texte n'en dit rien du tout.
— Si bien ! parce que si son amour n'était pas pur, elle ne supposerait pas que Dieu put lui pardonner et n'oserait pas mêler Dieu à pareille affaire.
Argument assez respectable; mais très faible,
(1) Cet argument, qui est le seul, parmi tous ceux de M. Séché, qui ait fait sur moi quelque impression, a été ruiné depuis. D'un document que M. Doumic a trouve à Saint-Point, il résulte que Lamartine et Madame Charles étaient encore à Aix le 20 octobre 1816. La chose est hors de doute. — Voir la Revue Latine du 25 juillet et du 25 août 1906.
insuffisant au moins. C'est Joubert, je crois, qui a dit ce mot qui n'est pas seulement spirituel : « Les femmes croient permis tout ce qu'elles osent. » Atténuons ; disons : « Les femmes croient excusable tout ce qu'elles osent. » Madame Charles a pu très bien être la maîtresse de Lamartine et supposer que Dieu lui pardonne. Il y a des suppositions plus fortes que celles-ci. Et ce texte, que, du reste, M. Séché a raison de prendre pour lui, est de faible poids mis en balance avec d'autres, cités plus haut, qui sont bien sensiblement contre sa thèse.
Quatrième argument de M. Séché : Lamartine n'a jamais parlé de son amour pour Madame Charles que comme d'un amour absolument pur. Dans le Temple il dit : « Mon amour, aussi pur que l'objet à qui je l'ai juré, » etc. — Dans Raphaël. . — Dans Lamartine peint par lui-mêyne : « Ma vie retirée, mon silence enveloppé de mystère, leur laissait-il deviner ^à mes parents^ un attachement dont ils ne pouvaient connaître la pureté. »— Dans son étude sur Musset : « J'aimais avec la plus pure ferveur de l'innocence passionnée une personne angélique d'âme et de forme qui me semblait descendre du ciel pour m'y faire lever à jamais les yeux quand elle y remonterait avec moi. » — A M. de Virieu : « Après ce que j'ai vu d'un ange, ce n'est pas à moi à me plaindre de Dieu.» [Voilà qui prouve quelque chose !] Etc., etc.
Eh bien ! oui, Lamartine n'a jamais parlé de son amour pour Madame Charles que comme de l'amour le plus immatériel qui ait jamais été vu sur la terre. Mais est-ce qu'il y a quelqu'un au monde (sauf Sainte-Beuve) qui parle de ses anciennes amours
260 AMouKs d'hommes de lettres
autrement ? « Ne voyez-vous pas, pourrait-on dire à M. Séché, que Lamartine quand il écrit pour lui, dit les choses comme elles sont (strophes du Lacprimitif), puis, quand il écrit à d'autres ou quand il publie, efface tout ce qui serait la déclaration et l'affichage d'un amour coupable, et présente, comme nous ferions tous, comme vous le feriez vous-même, son ancienne tendresse comme parfaitement innocente? Il ne peut pas faire autrement, d'abord et simplement parce qu'il est un honnête homme ; ensuite parce que M. Charles vit, parce que les anciens amis de Madame Charles vivent, et parce que lui, Lamartine, est marié. Le voyez-vous, du vivant de M. GharleS; du vivant de M. de Bonald, du vivant de Madame de Lamartine, publiant deux strophes du Lac qui disent aussi nettement qu'on peut le souhaiter ou le craindre : ft Madame Charles a été ma maîtresse » ? Non, mais, voyez-vous cela? Il est clair comme le jour qu'à partir de la mort de Madame Charles, Lamartine a expurgé ses écrits antérieurs de tout ce qui pouvait donner à croire qu'il avait été l'amant de Madame Charles, et s'est juré de ne parler et écrire d'elle dorénavant que comme d'une femme impeccable. Il le voulait, et du reste il ne pouvait pas agir d'autre sorte. De là le Lac expurgé, de là le Temple expurgé aussi, très probablement ; car Lamartine dit que cette pièce était beaucoup plus longue. De là, peut-être, V Immortalité expurgée aussi ; de là Raphaël, et de là toutes les autres confidences maintenues sévèrement dans les limites infranchissables de cette règle.
Les raisonuemenls de M. Séché ici deviennent
bouffons. Ils tournent tous contre lui. Par exemple, après avoir cité le passage du Temple relatif à l'amour pur de Lamartine pour Madame Charles, il renvoie au Commentaire du Temple par Lamartine. Or, précisément, qu'est-ce qu'on lit dans ce Commentaire ? Ceci: «En sortant de ce recueillement... j'écrivis cette méditation. Elle était beaucoup plus longue. J'en retranchai la moitié à l'impression. La piété amoureuse a deux pudeurs : celle de l'amour et celle de la religion. Je n'osai pas les profaner. » Ce qui laisserait à supposer que dans le Temple il y avait des vers, compromettants pour la mémoire de Madame Charles, que Lamartine a supprimés. C'est, du moins cela, plutôt que le contraire de cela, on en conviendra, que le Commentaire laisse à supposer. Et c'est à ce commentaire qui plutôt ébranle sa thèse qu'il ne la soutient, que M. Séché renvoie? Il faut être très convaincu pour être aussi maladroit. M. Séché est aussi convaincu que possible.
De même, il dit quelque part qu'il caresse cette idée que c'est pour authentiquer Raphaël que Lamartine a conservé les cinq lettres de Julie que nous venons d'étudier. Et d'une part, rien plus que ces cinq lettres de Madame Charles ne montre Julie sous un tout autre jour que Raphaël, rien ne dément plus Raphaël que ces cinq lettres de Julie ; d'autre part, si M. Séché veut dire seulement que Lamartine a conservé ces cinq lettres pour prouver à la postérité l'innocence de Madame Charles, Lamartine aurait eu un peu tort, premièrement de conserver cinq lettres qui tendent plutôt à montrer Madame Charles coupable, secondement de ne con-
server que ces cinq lettres sur cent, ce qui laisse à croire qu'il a détruit les autres comme beaucoup plus compromettantes que celles-ci ; et alors à quel point les autres devaient donc être compromettantes, je vous laisse à le calculer !
La vérité pour moi, c'est que Lamartine, très étourdi, n'avait tout simplement conservé que celles-ci ; ou que Lamartine avait conservé celles-ci comme tout particulièrement belles et tout particulièrement touchantes, ce qu'elles sont.
Mais il reste quelque chose de la supposition que je faisais tout à l'heure: car Lamartine a dit ^uimêmc qu'il avait anéanti les lettres de Madame Charles par prudence. M. Hyde de Neuville s'étant trouvé, par suite de diverses circonstances restées obscures, en possessiond'unelettrede Madame Charles à Lamartine, la lui fit parvenir, en 1834. Lamartine le remercia en lui disant : « La main qui a écrit ces lignes est depuis longtemps en poussière, et l'âme céleste qui les a inspirées et senties est dans une région où rien de ce bas monde ne peut l'atteindre, hors le souvenir et le culte de celui qu'elle a aimé. Une partie de vos craintes obligeantes est donc sans objet ; mais je ne suis pas moins pénétré de reconnaissance et de sensibilité pour l'intention qui les a inspirées et pour l'inappréciable présent que vous m'avez restitué dans ces pages. Je ne puis comprendre comment elles ont été dérobées et recueillies parmi un grand nombre de lettres de la même main que j'ai sacrifiées à des devoirs de prudence et que je croyais anéanties... » — Ne sollicitons pas plus qu'il ne faut ce texte : « Sacrifiées à des devoirs
de prudence. » En atténuant le sens plutôt qu'en l'exagérant, il reste cependant qu'il signifie : « J'avais beaucoup de lettres de Madame Charles qu'il était imprudent,' pour moi ou pour sa mémoire) de garder. Je n'ai conservé que les moins compromettantes. » Or, si les lettres de Julie que nous lisons en ce moment sont les 7noins prohantes contre elle de toutes celles qu'elle a écrites... oh ! oh! qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ?
Autres arguments de M. Séché. Lamartine a donné à sa fille le nom de Julie. Il ne le lui aurait pas donné, tant l'indélicatesse eût été grande, si Madame Charles avait été sa maîtresse. Voilà un argument qui, lui, a de la délicatesse. Oui, j'aimerais autant, même si l'amour de Lamartine pour Madame Charles eût été platonique, qu'il n'eût pas donné à la fille de sa femme un nom rappelant des amours antérieures. Il faut cependant observer que la mort peut être considérée comme sanctifiant tout : que Madame Charles est morte, dans quels sentiments vous le savez ; qu'à partir de décembre 1817 elle est pour Lamartine une martyre, « un martyr », comme il a dit avec un singulier à-propos pour marquer ^ou marquant sans y songer) que toute idée de sexe a disparu, et que, morte, Julie n'est plus qu'une âme. En me plaçant dans cet état d'esprit, que l'on peut trouver beau, je ne suis pas absolument scandalisé, quoi que j'aie dit plus haut et sans l'effacer, de ce nom de Julie donné par Lamartine à sa fille.
M. Séché dit encore : « Il est deux choses qu'on ne me fera jamais accepter: la première, c'est que
le confesseur de Julie, du moment qu'elle faisait sa paix avec Dieu, ne lui ait pas imposé le devoir et la pénitence de rompre entièrement avec Lamartine si elle avait eu quelque faiblesse à se reprocher... » (Allusion à ces mots de la dernière lettre de Madame Charles, très explicites sous leur forme voilée : « Dieu permet que je fasse de vous un ami. » En traduisant par: « mon confesseur a permis que je vous conservasse comme ami », M. Séché traduit très bien.) — Je ne me donnerai pas le ridicule de prétendre savoir ce qu'un confesseur peut ou ne doit pas accorder en pareil cas. Je dirai seulement qu'il ne me paraît pas excessif de permettre à une femme qui se repent, dont le repentir est certain, dont la résolution est ferme, et ajoutons^ hélas, dont la mort est proche, de s'arrêter à l'idée de conserver comme ami l'objet de ses anciennes faiblesses. Gela me paraît de la charité. Le contraire me paraîtrait dur. Mais M. Séché est janséniste, et moi je ne suis qu'un pécheur. Cela fait de grandes dilïérences. Enfin, je ne donne que mon impression.
Mais il faut bien que j'ajoute que c'est aussi celle de Lamartine lui-même. Sur cette dernière lettre de son amie, il a fait la réflexion suivante (Aamar/ine 2}emt par lui-même) : « Cette lettre écrite pendant la dernière nuit d'une longue et douce agonie... était un suprême adieu. Elle s'y félicitait de la bonté divine dont le prêtre avait été l'interprète, et qui, en lui pardojinant rattachement trop exclusif qu elle avait nourri sur la terre, lui permettait de le continuer en le sanctifiant, dans le cas où elle recouvrerait la vie. » S'il est possible de dire plus nettement, en
termes honnêtes et respectueux, que Madame Charles a avoué au prêtre qu'elle avait été la maîtresse de Lamartine, et que le prêtre lui a permis, si elle survivait, de conserver Lamartine comme ami, je ne sais plus lire une ligne écrite en langue française.
Naturellement M. Séché est un peu gêné parle : « Je vivrai j^our expier » de la dernière lettre de Madame Charles. Lamartine, dans son Immortalité ^ l'ayant employé dans le sens général, dans le sens philosophique et théologique (c'est vrai), M. Séché assure que Madame Charles l'emploie, en sa dernière lettre, en sa lettre de quasi agonie, en sa lettre toute personnelle, exactement dans le même sens. En vérité, c'est de la puérilité. Voyez-vous Madame Charles, sur son lit de mort, dans une lettre — vous Lavez lue — oii elle ne songe qu'à dire adieu à son ami, ou bien, si elle doit survivre, qu'à lui dire comment désormais elle veut vivre et dans quels rapports avec lui, faisant de la philosophie générale et de la théologie ! Je ne crois pas devoir insister. Madame Charles, se repentant de ses fautes, dit : «j'expierai », et voilà tout, et donc c'est qu'elle a quelque chose à expier.
Il ne faudrait pas pourtant que la faiblesse lamentable des arguments employés à soutenir une cause nous la fît trop considérer comme indéfendable. Le plaidoyer peut être ridicule et la cause bonne. Malgré le tort que M. Séché a fait à Madame Charles, en la protégeant, Madame Charles peut avoir été innocente. Tout porte à croire qu'elle ne l'a pas été, tout ; mais rien ne prouve absolument qu'elle a été coupable. Toutes les expressions dont elle se sert
dans ses quatre premières lettres pour exprimer l'amour le plus intégral qui ait jamais été, peuvent avoir été employées, par une femme exaltée, pour exprimer un amour qui n'a pas été et qui ne devait pas aller jusqu'aux derniers engagements. Toutes les expressions par lesquelles, dans sa dernière lettre, elle avoue, en les regrettant, des faiblesses qu'elle fait entendre comme ayant été complètes, peuvent fort bien avoir été employées, par une femme aussi exaltée dans le repentir que dans la passion, pour exprimer et pour regretter un simple sentiment qui n'était pas conforme au devoir. Cela n'est pas probable, vu l'époque, surtout ; mais cela n'est pas impossible. En conscience, je ne puis pas dire que je sois sur d'une conclusion dans l'affaire Lamartine-Julie.
Comment j'imagine les choses, après cette étude très approfondie, je ne me ferai pas prier pour le dire.
Les lettres I et V de Madame Charles sont : la première, une explosion de joie éperdue, l'homme aimé étant retrouvé après deux mois d'absence ; la cinquième, un congé définitif donné à l'amant ou à l'amoureux et une protestation de fidélité à l'ami. Ecartons pour le moment ces deux lettres-ci.
Les lettres IL III, IV, les lettres que j'appellerai du 2 janvier, la première ayant été écrite dans la nuit du l'^'' au 2, ia seconde le 2 au matin, et la troisième le 2 au soir, les « lettres du 2 janvier 1817 » sont l'histoire tronquée d'une brouille, d'un dépit amoureux, d'une bouderie de Lamartine et d'un désespoir passager de Madame Charles. Après l'explosion de joie du 25 décembre 1816, il y a
eu « quelque chose », je ne sais quoi, qui a blessé Lamartine et quiluiainspirédes paroles etdes lettres (ou une lettre) dures. On devine même à peu près ce que c'est, par les textes. Lamartine a parlé de froideur; Madame Charles parle de contrainte. Surveillée, observée au moins, ou se croyant observée, elle a, devant témoins, paru froide ou distraite à Lamartine; ne disposant pas de tout son temps, elle n'a pu écrire à Lamartine aussi souvent qu'il aurait désiré ; et, forcée quelquefois de lui écrire devant témoins (ou témoin), ses lettres ont toute la gêne qu'une présence importune communique toujours. — Bref, comme il arrive nécessairement dans ces circonstances, la femme qu'a trouvée Lamartine à Paris fin décembre 1816 n'était pas la même que la femme qu'il avait connue à Âix deux mois avant. Cela se produit toutes les fois qu'on a connu une femme loin des siens et qu'on la retrouve « dans son cadre ». dans sa maison, au milieu de son monde. Il n'est personne qui n'ait fait cette expérience. Il y a une bonne comédie de M. Pierre AVolff sur ce sujet : le Cadre. C'est précisément ce qui explique que ce dissentiment se soit produit si vite. Ils sont au comble du bonheur le 25. Le 2 du mois suivant ils sont brouillés. C'est justement pour cela. Lamartine n'a pas pris encore l'habitude de voir Julie dans son nouveau cadre. Ajoutez à cela qu'il a eu la sottise de lui laisser lire des vers écrits pour uneautre femme. Que de choses en ces cinq jours qui expliquent très bien la révolution sentimentale du 2 janvier !
Plus tard, touché par les lettres du 2 janvier et celles qui ont dû suivre, Lamartine est revenu, il
s'est habitué au cadre et il est resté auprès de M""" Charles aussi longtemps qu'il a pu, jusqu'à la fin d'avril.
Voilà l'épisode du 2 janvier élucidé, selon ce que j'imagine.
Et sur tout le roman, depuis la fin d'août 1816 jusqu'au 18 décembre 1817, qu'est-ce que j'imagine encore ? Ceci :
Trois hypothèses.
Première hypothèse : Lamartine et Madame Charles se sont rencontrés à A ix fin août 1816, Ils se sont plu extrêmement. Ils ont beaucoup causé de philosophie religieuse et de haute sentimentalité. Ils sont devenus amants après une promenade nocturne en bateau sur le lac du Bourget. Rappelée par son mari souffrant. Madame Charles est partie pour Paris à la fin d'octobre. — Avant de quitter son amant, elle lui a fait entendre qu'ils ne pourraient plus être à Paris ce qu'ils avaient été à Aix, qu'elle rentrait sous le joug des devoirs un instant oubliés. Lamartine, piqué peut-être, lui a répondu qu'il lui suffisait d'être son enfant, comme sans doute elle l'avait appelé déjà, étant plus âgée que lui ; et de là cette convention d'amour filial et d'amour maternel qui règne dans les lettres de Madame Charles ; mais dans des lettres, remarquez-le, qui représentent d'une part huit jours de toute l'histoire des deux amis, d'autre part, l'état d'âme de Julie mourante. — Lamartine rejoint Madame Charles le 25 décembre. Après une grande joie et un court malentendu, Lamartine et Madame Charles ont repris leurs relations jusqu'à la fin d'avril. — Lamartine est rentré
à Saint-Point. Il a bientôt reçu de mauvaises nouvelles de la santé de Madame Charles. Il a été très attristé. Il a écrit V Immortalité, le Temple^ {'Isolement. Il a été à Aix où il espérait que Madame Charles pourrait venir. Il a appris qu'elle ne viendrait pas. Il a écrit leiac. Il a voulu aller àParis (ou à Yirotlay)pour revoir Madame Charles, comme on l'apprend par ce mot de Madame Charles : « >'e venez pas ; cela vaut mieux. » Madame Charles l'en a dissuadé, antérieurement même, sans doute, à la lettre du 10 novembre. Il n'est pas venu. Il a appris sa mort, avec détails, par Virieuet par le docteur Allain. Il a écrit le Crucifix. — A partir de la mort de son amie, Lamartine, comme il était de « toute prudence » et de toute convenance, n'a parlé ou écrit de Madame Charles que comme d'une amie toute spirituelle, et a effacé de ses écrits antérieurs tout ce qui aurait pu donner ou suggérer une idée autre.
Cette première hypothèse est extrêmement conforme à la plupart des textes. Elle n'est contredite formellement par aucun.
Seconde hypothèse, pour laquelle j'ai peut-être une secrète préférence. Lamartine et Madame Charles 7i'o7it pas été amants à Aix en Août-Octobre 1816. Dans cette hypothèse, la convention de l'amour filial s'explique mieux encore que dans l'hypothèse précédente. Lamartine est venu à Paris, après des prodiges de diplomatie, fin décembre 1816, pour être Vamant de Madame Charles. Il l'a trouvée ravie de le revoir ; mais moins pressée qu'il n'aurait voulu de céder à ses dernières instances. De là orage^ lorage du '2 janvier. Madame Charles, tête perdue,
comme on a pu voir par les textes, a rappelé Lamartine et l'a aimé « à quelque titre qu'il ait voulu l'être ». — Le reste comme dans l'hypothèse précédente.
Cette seconde hypothèse est appuyée de quelques textes de Madame Charles que j'ai diligemment soulignés et fait observer de près par avance. Elle est absolument contredite par les deux strophes du Lac primitif, plus tard retranchées. Mais il est possible que Lamartine ayant été l'amant de Madame Charles en 4817 se soit représenté comme amant de Madame Charles en septembre ou octobre 1816, et ait comme antidaté son succès pour l'effet d'ensemble de sa pièce. L'anachronisme serait véniel.
Troisième hypothèse : Lamartine et Madame Charles n'ont jamais été amants. Cette hypothèse n'a pour elle que les textes des Lettres de Lamartine à Mademoiselle de Canonges, à laquelle il ne pouvait guère dire : « Vous savez, je suis l'amant de Madame Charles » ; et les textes postérieurs à la mort de Madame Charles, lesquels devaient être tous respectueux de sa mort, et, par conséquent, s'il y avait eu faute, faux.
Cette hypothèse a contre elle : 1" Les deux strophes du Lac primitif. J'ai cru tout à l'heure Lamartine capable de se représenter comme amant de Madame Charles à une époque où il ne l'était point ; mais de le supposer capable de se représenter comme amant de Madame Charles sans l'avoir jamais été, c'est ce que je ne puis pas faire. 2o Tout le texte des lettres de Madame Charles, sauf quelques passages qui permettent un léger doute. 3° Le
fait que Lamartine a remanié, après la mort de Madame Charles, les écrits où il avait parlé d'elle pour lui et seul à seul avec lui-même. 4° Le fait qu'il a détruit « par prudence » les dix-neuf vingtièmes probablement des lettres qu'il avait reçues d'elle.
Cette troisième hypothèse a donc beaucoup contre elle. Pour elle, comme il appert de ma discussion avec M. Séché, elle n'a quasi rien.
Et je persiste à dire que, cependant, il est à la rigueur possible qu'elle soit le vrai.
Mon sujet est épuisé, j'ajoute cependant en postscriptum qu'on ne saurait exagérer l'importance qu'a eue dans la vie intellectuelle de Lamartine l'épisode d'Elvire. Ici M. Doumic et M. Séché sont d'accord. L'épisode d'Elvire a créé Lamartine, et vous entendez bien que je veux dire qu'il a dégagé ce que Lamartine contenait en lui et qui peut-être n'aurait jamais éclaté, tout au moins aurait tardé à sortir. Elvire a inspiré à Lamartine l'Isolement, V Immortalité, le Temple, le Lac, le -Soir, le Vallon, ï Automne, tout le plus pur et le plus divin des premières Méditations. Il lui a inspiré l'incomparable et impérissable Crucifix. Tout cela a été dit par Lamartine d'abord, par d'autres ensuite, et cela est confirmé avec une précision nouvelle par les découvertes précieuses qu'on vient de faire.
Maisje veux, dans cet ordre d'idées, appeler l'attention sur deux points. Les lettres de Madame Charles nous apprennent que tel passage particulièrement beau, tel cri sublime du Crucifix est une pensée de Madame Charles repensée magnifiquement par
Lamartine. Qui n'a pas admiréjusqu a frémir de tout son être les trois strophes :
Tu sais, tu sais mourir! et tes larmes divines Dans cette nuit terrible où tu pleuras en vain. De l'olivier sacré baignèrent les racines Du soir jusqu'au matin.
De la croix, d'où ton œil sonda ce grand mystère, Tu vis ta mère en pleurs et la nature en deuil ; Tu laissas comme nous tes amis à la terre Et ton corps au cercueil.
Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienne De rendre sur ton sein ce douloureux soupir : Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne, O toi qui sais mourir !
Or, dans cette nuit terrible du 2 janvier où Madame Charles pleura en vain, elle avait écrit : « Ah ! mon ami, je vous pardonne tout, mais que je souffre, et quel noir horizon couvre à mes yeuxl'avenir !... Enfin^je sais mourir. » — Il est clair que ce mot était entré dans le cœur de Lamartine comme une flèche, et aussi dans son imagination, et quïUa retrouvé deux ans plus tard pour leparaphraser avec une éloquence qui n'a rien qui lui soit égal.
De même, je sais maintenant, et vous aussi, d'où vient l'épisode de la Confession dans Jocehjn. Vous vous srappelez :
Il m'aima, lui, moi, lui ; ce mot fait mon orgueil. Il résonne encor doux au bord de mon cercueil.
Quels que soient les remords dont ma vie est semée. Dieu me regardera, puisquej'en fus aimée.
Tout mon bonheur passé se leva sous mes pas, Je pressai mille fois son ombre dans mes bras ; Chaque pan du rocher, du lac, des précipices Ramenèrent pour moi des heures de délices. Ce cœur qui les cherchait n'a pu les soutenir ; Comme on meurt de douleur il meurt de souvenir.
Je me repens de tout, hors de l'avoir aimé,
Et si devant ce Dieu mon amour est coupable.
Que dans l'éternité sa vengeance m'accable !
Je ne puis marracher du cœur, même aujourd'hui,
Le seul être ici-bas qui ma fait croire en lui.
Et dans mes yeux mourants son image est si belle
Que je ne comprends pas le ciel même sans elle.
Toutes différences, certes, des deux situations, étant reconnues, il me parait certain qu'il y a dans la confession de Laurence un souvenir peu douteux de la confession de Julie.
La découverte de M. Doumic est précieuse. Elle dote la littérature française de nouvelles pages admirables, et ellefixe à nos yeux cettefigure d'Elvire, qui, sous les voiles, éblouissants, du reste, dont lavait enveloppée Lamartine, était restée un peu indistincte. L'amour souffle où il veut, il est vrai, et tout amour sincère et profond inspire un sentiment où il ne se peut point qu'il n'entre une sorte de respect ; mais on n'est point fâché pourtant d'apprendre que la femme qui inspira à Lamartine les
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plus beaux chants d'amour qu'aient entendus les hommes, était une femme infiniment distinguée d'esprit, extrêmement haute de cœur, en même temps que passionnément et douloureusement amoureuse. Elvire, désormais, non seulement par Lamartine, mais par elle-même, sera un cher entretien à toutes les âmes jeunes et tendres qui rêvent d'amour. Tout jeune homme aura désormais deux idoles, la sienne et puis Elvire.