L'INCONNUE
Livre d'information sur Chateaubriand. Excellent. La patience même et le fanatisme de l'exactitude. Découvertes curieuses et dont quelques-unes sont très considérables.
On trouvera là : une étude sur les quinze ou vingt manuscrits différents des Mémoires d'outre- tombe, — des fragments inédits du Génie du Christianisme et des Mémoires, — une étude, d'utilité nulle, mais amusante à souhait, sur la question de savoir si c'est Ballanche qui a emprunté à Chateaubriand ou si c'est Chateaubriand qui a emprunté à Ballanche ce mot à effet si excellentpour en faire un titre, « Génie du christianisme » ; — une étude aussi piquante et plus instructive, sur les corrections de Chateaubriand, et cette étude complète, sans les faire oublier
(1) Chateaubriand, études littéraires, par Victor Giraud (chez Hachette).
ni mépriser, les observations si judicieuses qu'avait faites M. Albalat sur le même sujet dans son excellent livre, Le travail du style enseigné par les corrections manuscrites des grands écrivains.
Quoi encore ? Des lettres inédites en très grand nombre et dontquelques-unes, nous allons voir cela tout à l'heure, sont admirables.
Exemple. Lettre à Béranger. (1832) Chateaubriand est à Genève :
« Votre lettre du 19 août, Monsieur, me parvint à Lucerne, il y aune dizaine de jours; on avait négligé de me l'envoyer sur-le-champ. Je courais alors les montagnes. J'étais allé voir si à Lugano, à Constance, à Zurich, je trouverais l'exil propre à l'achèvement de mes Mémoires. Il me faut de la liberté et du soleil, deux choses qui vont rarementensemble. Quand les murs et la charpente de mon édifice seront élevés, que je ne serai plus obligé de traîner après moi les immenses matériaux de mon travail, alors j'irai peindre mes intérieurs en Italie, où j'attendrai la mort, que j'ai toujours singulièrement aimée. Je pense comme vous, Monsieur, que la dernière transformation du Christianisme s'accomplit avec la transformation de la Société ; mais j'ai peur que la France ne prenne la vanité pour l'égalité, l'amourpropre pour l'amour social, et que pour cette raison elle n'immole sans cesse la liberté à l'envie... »
Ceci est une petite prophétie qui ne laisse pas de révéler M. de Chateaubriand comme assez expert en « psychologie des peuples ».
Continuons : «... Mais que vous dis-je là, Monsieur ? Que me fait tout cela à moi qui ne suis plus
Français que de nom et homme que d'une vie qui touche à son terme ? Je suis toujours désolé d'être né et vous sentez que les choses que votre politesse me promet après ma mort font peu d'impression sur un esprit ainsi disposé. Ce qui redouble mon supplice de vivre, c'est de me sentir plus jeune que jamais au moment où j'ai un pied dans la tombe. Vous, Monsieur, chantez sur des tombeaux, comme vous le dites avec tant d'éloquence, et sur un berceau qui contient de si grandes destinées (?). Si je me trouve dans un de vos refrains, il faudra bien que, bon gré mal gré, je vive avec vous. Si vous vous étiez un peu moqué de moi , mes chances d'immortalité s'augmenteraient encore ; mais n'allez pas me prendre au mot. Je me contente de vos éloges et surtout de votre amitié. Vraiment, Monsieur, je ne sache pas deux hommes qui aient suivi deux routes plus opposées et qui étaient mieux faits pour voyager ensemble. Passez-moi cette boulTée d'amour-propre... »
Il est bien là, à peu près tout entier, avec son pessimisme et son haut dédain de grand seigneur et son immortel ennui et son indéfectible besoin de plaire et sa coquetterie spirituelle.
Lettre critique sur lui-même et sur une partie de son œuvre. A M. Michiels, auteur deVHistoire des idées littéraires en France au XIX^ siècle, etc. (1841) :
« J'ai lu, Monsieur, avec une extrême reconnaissance, non pas votre article, mais votre bel et savant ouvrage sur le Génie du Christianisme. Tous les défauts que vous reprochez à mon travail s'y trouvent en effet et je les traite plus sévèrement que vous
dans mes Mémoires. Du reste, depuis la publication du Génie du Christianisme., j'ai mille fois combattu dans mes divers écrits les erreurs sur les arts et sur les principes, dans lesquelles j'étais tombé. Il restera pourtant vrai que fai posé les premiers fondements de cette critique moderne que tout le monde suit aujourd'hui [critique historico-littéraire], en montrant ce que la religion chrétienne achangé dans les caractères des personnages dramatiques et dans les descriptions de la nature en chassant les dieux des bois. Ce sont là deux (?) résultats dont je me contente, moi qui n'ai aucune prétention à la critique. [Il est admirable : il n'a aucune prétention à la critique; il « se contente » d'en avoir, nonchalamment, « fondé » une « que tout le monde suit ». Je crois aussi avoir porté un rude coup au voltairianisTne [voilà, je crois, pourquoi il a parlé de rfewa; résultats tout à l'heure, alors qu'il n'en avait, évidemment, signalé qu'un : il songeait à ce qu'il venait d'écrire et à ce qu'il allait écrire] et, si cela est, j'aurai rendu un grand service à la Société. Au surplus. Monsieur, je me permets de causer avec vous comme vous avez eu la bonté de causer avec moi dans votre article. Revenu de tout [ça, c'est le refrain ; mettons, pour être poli, le leit motiv], je n'attache aucun prix à ce que j'ai fait ni à ce que je pourrais faire. Les éloges me font toujours un très grand plaisir parce que, tout vieux que je suis, je suis homme ; mais très sincèrement, je ne crois pas les mériter. La foi me manque en toute chose, excepté en religion : voilà pourquoi les volumes de critiques auxquelles j'ai été exposé ne m'ont jamais blessé, parce que je me
suis toujours dit : « On a peut-être raison. » Vous, Monsieur, vous maniez la critique avec tant de sûreté et de grâce que je n'aurais à me plaindre que de votre indulgence. Agréez, Monsieur... »
Et, bien entendu — ce qui veut dire : je vous entends — vous me demandez une lettre de femme, c'est-à-dire une lettre de Chateaubriand à une femme. Voici, voici. Quand il sagit de Chateaubriand, ce n'est jamais cela qui est difficile à trouver. Cette lettre à M""' Hamelin est de 1844, de décembre 1844. Chateaubriand a seulement soixante-seize ans. Voyez un peu avec quelle grâce piquante et quelle délicatesse et quelle fleur de bon ton et, pour tout dire d'un mot, avec quelle jeunesse élégante cela est écrit :
« Grand merci de votre billet de la rue Blanche. Ne vous mettez plus en peine de rien de moi, excepté de mon amitié pour vous. Ces nouvelles indignités de la Presse ne me font rien. Je laisse passer et je ne m'embarrasse pas de gens qui veulent voler jusqu'à mon cercueil. Ne vous moquez pas de moi : je ■suis sincère. Je n'ai jamais rien affecté. J'ai eu de jeunes faiblesses ; elles sont maintenant passées "un peu naïf. Je suis en face de mes vieux ans, qui me regardent. Cela n'est pas très amusant. J'aimerais mieux vous revoir ; mais quand je vous reverrais, que vous dirais-je?... Vous voyez que je ne puis plus écrire "la lettre est dictée ; la signature seule est de l'illustre main' et que je suis obligé d'employer •une main étrangère. Nous avons vu de meilleurs jours et de plus grands jours. Je suis maintenant tout ratatiné. Si vous me voyiez par hasard, vous ne
AMeufls 13
me reconnaîtriez pas. Adieu ou bonjour, comme vous voudrez. Si vous avez eu des inimitiés dans votre vie, oubliez-les. Que votre colère, surtout, ne tombe jamais sur moi. Respectez un homme qui vous est si dévoué. C'est quelque chose que le dévouement. Dans une âme bien née il survit à tout. Il remplace les jeunes années et l'on peut se faire des illusions. Aimez-moi toujours comme quand vous veniez me chercher aux Affaires étrangères. Je suis au moment d'aller trouver, dans quelque coin isolé, la grande affaire de tous les hommes. Tout à vous et à toujours. »
Quelques fragments courts qui étaient destinés à entrer dans les Mémoires d'outre-tombe et qui pour telle raison ou telle autre n'y ont pas été introduits. Ce sont des portraits ou des crayons (George Sand, Byron, Benjamin Constant, M'"e Tastu). Comme il arrive quelquefois, c'est celui qui a pour objet le personnage le plus médiocre qui est le meilleur. Sur M""= Tastu : « Dans nos jours de clartés fausses, la femme dont je parle en ce moment ressemble sur l'horizon à la blancheur de l'aube. La mélodie qui ^'éteint peu à peu, la colombe prête à mettre sa tête sous l'aile, le rosier qui s'effeuille m'attirent, ^me Tastu a traversé sans se ternir des temps nébuleux, comme l'oiseau des vagues plane sur une mer sombre avec un plumage de neige. Grâce, honnêteté, modestie, composent l'existence de cette muse, laquelle a donné aux choses dignes d'estime Tattrait des choses que séduisent. J'adresse ces derniers chants à des femmes inconnues. Elles ne les entendront qu'au delà de ma tombe, quand
j'aurai réuni ma vie au faisceau des lyres brisées. » Mais la perle de ce volume, que je vais sans façon lui dérober en grande partie, c'est un très grand et long fragment, au contraire, qui devait ou pouvait entrer dans les Mémoires d'outre -tombe, et qui, vous verrez assez pourquoi, surtout si vous songez que les Mémoires passaient sous les yeux sévères de M'"^ Récamier, est resté soigneusement en dehors. Ce fragment a été conservé par L'Agneau, un des secrétaires de Chateaubriand, et par Edouard Bricon, à qui L'Agneau l'avait cédé et qui l'avait copié. Original et copie sont à la Bibliothèque nationale. Ce n'est guère, comme M. Giraud le définit, un Discours sur les j^^issions de l'amour, c'est une « Confession », l'épanchement tumultueux dune âme assez fortement bouleversée par l'amour.
Nous connaissons par Chateaubriand lui-même les circonstances de cette crise de cœur. Très probablement la jeune fille dont il est question dans le fragment inédit est celle dont Chateaubriand nous dit un mot dans les Mémoires publiés (Edition Biré, V, 237-238;. Voici le passage des Mémoires qui se rapporte à elle. Nous sommes en 1830, quelques jours avant les journées de Juillet. Chateaubriand, notez bien ce point, a soixante-deux ans :
« Au lever des Pyrénées sur l'horizon, le cœur me battait ; du fond de vingt-trois années sortaient des souvenirs embellis dans les lointains du temps : je revenais de la Palestine et de l'Espagne lorsque, de l'autre côté de leur chaîne je découvris le sommet de ces mêmes montagnes... Le passé ressemble à un musée d'antiques ; on y visite les heures écoulées ;
chacun peut y reconnaître les siennes. Un jour, me promenant dans une église déserte, j'entendis des pas se traînant sur les dalles, comme ceux d'un vieillard qui cherchait sa tombe. Je regardai et n'aperçus personne. C'était moi qui m'étais révélé à moi... Je composai quelques strophes sur les Pyrénées... Voilà qu'en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du Gave : elle se leva et vint droit à moi ; elle savait, par la rumeur du hameau, que j'étais à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue était une occitanienne (1) qui m'écrivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue ; la mystérieuse anonyme se dévoila : patuit Dea. J'allai rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre : je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si honteux. Inspirer une espèce d'attachement à mon âge me semblait une véritable dérision. Plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie, plus j'en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me serais volontiers caché, de vergogne, parmi les ours, mes voisins. J'étais loin de me dire ce que disait Montaigne : « L'amour me rendrait la vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne... » Mon pauvre Michel, tu dis des choses charmantes ; mais à notre âge, vois-tu, l'amour ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose à faire, c'est de nous mettre franchement de côté. Au lieu donc de me rendre aux études saines et sages par
{1) Languedocienne ou Provençale.
OÙ je pusse me rendre plus aime, j'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence Isaure ; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une fleur; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans m'a su gré de m'être rendu justice ; elle est mariée. »
Yoici le récit officiel, celui qui devait passer sous les yeux de M'"^ Récamier et être lu à haute voix dans son salon. Il indique seulement, ce qui n'est pas sans flatter notre amour-propre national, que Chateaubriand a eu sa Bettina. Non pas seulement des « femmes de trente ans », comme on dit, ce qui signifie des personnes de six à dix lustres — de cellesci il en a enchaîné cent à son char, — mais une toute jeune fille s'est éprise de lui quand il avait passé la soixantaine, et si Bettina s'est endormie sur les genoux de Gœthe, ce qui du reste est ravissant, « l'occitanienne » s'est évanouie dans les bras du vieux René. Il y a parité.
Maintenant reprenons le récit pourvoir déjà ce qu'il atténue et ce qu'il gaze et pour voir déjà la vérité à travers le compte rendu officiel. Ensuite à la fois nous compléterons et nous contrôlerons par la « confession » gardée en portefeuille.
Remarquez d'abord comment le grand artiste combine d'avance et de loin son récit pour l'effet qu'il veut produire. Il veut persuader à M™*^ Récamier et à son salon qu'il a été aimé à soixante-deux ans par une fillette et que cela l'a laissé très froid et seulement un peu honteux. C'est pour cela qu'il fait précéder son récit de l'épisode du vieillard dans l'église, du vieillard chancelant et traînant, qui était
lui-même. Puis, après une parenthèse sur les vers qu'il rimait aux bords du Gave — et ces vers, que je n'ai pas cités parce qu'ils sont mauvais, mais qu'on pourra lire dans les Mémoires, ne sont pas amoureux, — vient le récit. Et dans ce récit on sent Chateaubriand très pressé d'arriver au dénouement qui fait honneur à sa sagesse et glissant, comme sur les glaces, sur les débuts de cette courte liaison.
D'abord, de la causerie au bord du Gave quand l'épistolièreanonyme se révèle et rompt son incognito et qui évidemment fut charmante, rien. « Patiiit Dea. » C'est tout. Ce latin est discret et austère.
Ensuite visites de Chateaubriand à « l'occitanienne ». 11 y en eut plusieurs. Chateaubriand s'arrange sournoisement de manière à laisser l'impression, si l'on n'est pas très attentif, qu'il n'y en eut qu'une : «J'allai rendre ma visite respectueuse ». Seulement il y en eut plusieurs, comme le prouve ce qui suit : « f/n soir... » Un soir et non ce soir-là. Donc plusieurs visites. Combien? Ce n'est pas Chateaubriand qui nous le dira.
Un soir donc, c'est-à-dire quelque temps après, la jeune fille, après une visite un peu tardive, l'accompagne sur la route, je dis : sur la route, puisque Chateaubriand va dire « chez elle » et non pas « dans sa chambre », et Chateaubriand est obligé de la reporter «chez elle» dans ses bras, ce qui veut dire, ou je ne me connais pas à ces choses, ce qui est possible, qu'elle s'était évanouie sur son épaule.
Donc, scène très vive, voluptueuse ou douloureuse, plutôt ceci que cela, à mon avis, et d'après ce que vous lirez plus loin, mais en tout cas passionnée.
que Chateaubriand très prudemment ne nous décrit pas, mais très savamment nous laisse entendre.
Ensuite rupture, dont Chateaubriand ne nous dit pas si elle fut brusque ou amenée par des transitions adroites ; mais rupture comme il était naturel et nécessaire, et enfin félicitations de M. de Chateaubriand à M. de Chateaubriand sur sa sagesse et sa vertu.
Quant à la « honte » et « vergogne » que M. de Chateaubriand a éprouvées, je n'ai pas besoin de dire que si tout le reste est gazé, atténué et même étranglé, ceci n'est que faux. C'est cela qui est particulièrement pour M"'^ Ilécamier. Jamais Chateaubriand n'a eu honte « d'inspirer une sorte d'attachement », comme il dit avec une espèce d'hyperbole dans l'euphémisme, jamais de sa vie, non pas même bien après 1830. Ceux qui connaissent, même partiellement, les choses ne peuvent que rire au nez de ces phrases-là.
Et maintenant voici la confession, voici la vérité. Cette petite aventure, anodine d'après les Mémoires, cet enfantillage, fut une passion, peut-être courte, mais terrible, ce qui n'étonnera aucun de ceux qui savent ce qu'est l'amour d'un vieillard pour une jeune fille, surtout quand il se sent aimé.
Je reproduis en grande partie ce long fragment, en l'entrecoupant de commentaires là où je le crois utile.
« Avant d'entrer dans la société, j'errais autour d'elle. Maintenant que j'en suis sorti, je suis également à l'écart: vieux voyageur sans asile, je vois le soir chacun rentrer chez soi, fermer sa porte; je
vois le jeune amoureux se glisser dans les ténèbres; et moi, assis sur la borne, je compte les étoiles, ne me fie à aucune et j'attends l'aurore qui n'a rien à me conter de nouveau et dont la jeunesse est une insulte à mes cheveux. Quand je m'éveille avant l'aurore, je me rappelle ces temps où je me levais pour écrire à la femme que j'avais quittée quelques heures auparavant. A peine y voyais-je assez pour tracer mes lettres à la lueur de l'aube. Je disais à la personne aimée toutes les délices que j'avais goûtées,, toutes celles que j'espérais encore ; je lui traçais le plan de notre journée, le lieu où je devais la retrouver sur quelque promenade déserte, etc. (1). Maintenant, quand je vois paraître le crépuscule et que, de la natte de ma couche, je promène mes regards sur les arbres de la forêt à travers ma fenêtre rustique, je me demande pourquoi le jour se lève pour moi, ce que j'ai à faire, quelle joie m'est possible, et je me vois errant, seul, de nouveau, comme la journée précédente, gravissant les rochers sans but, sans plaisir, sans former un projet, sans avoir une seule pensée, ou bien assis dans une bruyère, regardant paître quelques moutons ou s'abattre quelques corbeaux sur une terre labourée. La nuit revient sans m'amener une compagne; je m'endors avec des rêves pesants ou je veille avec d'importuns souvenirs pour dire encore au jour renaissant : « Soleil, pourquoi te lèves-tu? »
Mélancolie d'un vieillard, seul, soignant sa gorge dans une ville d'eaux. Ce vieillard a, du reste, été
(1) Etc. est du texte.
CHATEAUBRIAXD 201
amoureux toute sa vie et, depuis Vâge de quarante ans^ rugit de devenir vieux, comme il a « rugi » en quittant le ministère — et peut-être beaucoup plus.
Vient alors, comme il est naturel, un retour de pensée sur toute cette jeunesse qui est si loin et par conséquent plus présente que jamais à l'esprit du vieillard. Chateaubriand, du moins, est ainsi. Je crois qu'il y a des vieillards qui ont oublié complètement leur jeunesse, ou, du moins, qui n'y songent que rarement. Il y en a qui la remâchent sans cesse. Chateaubriand est de ceux-ci. Chateaubriand n'est pas un vieillard, c'est un jeune homme relaps, ce qui est la plus douloureuse manière d'être un vieillard. Du reste, au point de vue de l'art, quand il s'agit d'un Chateaubriand, ce n'est pas à regretter, comme vous allez voir.
« Il faut remonter haut pour trouver l'origine de mon supplice ; il faut retourner à cette aurore de ma jeunesse où je me créai un fantôme de femme pour l'adorer. Je m'épousais ;1) avec cette créature imaginaire ; puis vinrent les amours réelles qui n'atteignirent jamais à cette félicité imaginaire dont la pensée était dans mon âme. J'ai su ce que c'est de vivre pour une seule idée et avec une seule idée, de s'isoler dans un senti ment, de perdre de vue l'univers, de mettre son existence entière dans un sourire, dans un mot, dans un regard. Mais alors même une inquiétude insurmontable troublait mes délices. Je me disais : « M'aimera-t-elle demain comme aujourd'hui ? » Un mot qui n'était pas prononcé avec
1) ? — Ne faudrait-il pas lire : « je m'épuisais • ?
202 AMOLRS d'hommes DE LETTRES
la même ardeur que la veille, un regard distrait, un sourire adressé à un autre que moi, me faisait à l'instant désespérer de mon bonheur. J'en voyais la fin et m'en prenais à moi-même de mon ennui. Je n'ai jamais eu l'envie de tuer mon rival ou la femme dont je croyais entendre l'amour (?), toujours destructeur de moi-même, et je me croyais coupable parce que je n'étais plus aimé. Repoussé dans le désert de ma vie, j'y rentrais avec toute la poésie de mon désespoir. Je cherchais pourquoi Dieu m'avait mis sur la terre et je ne pouvais le comprendre. Quelle petite place j'occupais ici-bas ! Quand tout mon sang se serait écoulé dans les solitudes où je m'enfonçais, combien aurait-il rougi de brins de bruyère? Et mon âme qu'était-ce ? Une petite douleur évanouie en se mêlant dans les vents. Et pourquoi tous ces mondes autour d'une si chétive créature? Pourquoi voir tant de choses? J'errai sur le globe, changeant de place sans changer d'être, cherchant toujours et ne trouvant rien. Je vis passer devant moi de nouvelles enchanteresses ; les unes étaient trop belles pour moi et je n'aurais osé leur parler, les autres ne m'aimaient pas. Et pourtant mes jours s'écoulaient et j'étais effrayé de leur vitesse et je me disais : « Dépêche-toi donc d'être heureux ! Encore un jour et tu ne pourras plus être aimé. Le spectacle du bonheur des générations nouvelles qui s'élevaient autour de moi m'inspirait les transports de la plus noire jalousie : si j'avais pu les anéantir, je l'aurais fait avec les plaisirs de la vengeance et du désespoir. »
Après cette sorte d'introduction ou de prélude,
brusquement, sans transition, le poète s'adresse à la jeune fille qui occupe actuellement sa pensée, et il lui peint avec âpreté l'amour violent, mais sans espoir et qui veut être sans espoir, qu'elle lui inspire et qui Veffraie. C'est le sentiment de timidité allant jusqu'à la terreur qui règne dans lapage suivante. La timidité, c'est le sentiment commun, c'est ce que tout vieillard éprouverait. Joli mot d'un personnage deGondinet: « Oui, Mademoiselle, j'ai quarante ans; c'est l'âge où les hommes commencent à devenir timides. » — La terreur, c'est ce que l'imagination puissante et tragique ajoute à la timidité :
« Vois-tu, quand je me laisserais aller à ma folie, je ne suis pas sur de t'aimer demain. Je ne crois pas à moi, je m'ignore. La passion me dévore et je suis prêt à me poignarder ou à rire. Je t'adore ; mais dans un moment j'aimerai plus que toi le bruit du vent dans ces rochers, un nuage qui vole, une feuille qui tombe. Puis je prierai Dieu avec larmes ; puis j'inaaginerai le néant. Veux-tu me comblerdedélices ? Fais une chose : sois à moi ; et puis laisse-moi te percer le cœur et briser... d). Eh bien, oseras-tu maintenantte hasarder avec moi dans cette thébaïde? [Ils ont été se promener dans des endroits solitaires, dans quelque ravin de la montagne.' Si tu me dis que tu m'aimeras comme un père, tu me feras horreur; si tu prétends m'aimer comme une amante, je ne te croirai pas. Dans chaque jeune homme je verrai un rival préféré. Tes respects me feront sentir mes années ; tes caresses me livreront à la Jalousie la
(1) Deux mots illisibles.
plus insensée. Sais-tu qu'il y a tel sourire de toi qui me montrerait la i:)rofondeur de mes maux, comme le rayon de soleil qui éclaire un ahîme ? Objet charmant, je t'adore, mais je ne t'accepte pas. Va chercher le jeune homme dont les bras peuvent s'entrelacer aux tiens avec grâce ; mais ne me le dis pas. Oh ! non ! non ! ne viens plus me tenter. Songe que tu dois me survivre, que tu seras longtemps jeune quand je ne serai plus. Hier, lorsque tu étais assise avec moi sur la pierre, que le vent dans la cime des pins nous faisait entendre le bruit de la mer (1), prêt à succomber d'amour et de mélancolie, je me disais : Ma main est-elle assez légère pour caresser cette blonde chevelure ? Pourquoi flétrir d'un baiser des lèvres qui ont l'air de s'ouvrir pour moi, pour me rendre la jeunesse et la vie ? Que peut-elle aimer en moi ? Une chimère que la réalité va détruire. Et pourtant quand tu penchais ta tête charmante sur mon épaule, quand des paroles enivrantes sortirent de ta bouche, quand je te vis prête à m'entourer de tes mains comme d'une guirlande de fleurs, il me fallut tout l'orgueil de mes années pour vaincre la tentation de volupté dont tu me vis rougir. Souvienstoi seulement des accents passionnés que je te fis entendre, et quand tu aimeras un jour un beau jeune homme, demaîîrfe-foi s' il te parle comme je te
(1) La copie et Sainte-Beuve donnent « bruit ». Sur l'autographe M. Giraud «croit lire )) '. « secret » .le préfère bruit, quoique plus plat. A Cauterets il me semble que Chateaubriand ne peut pas penser que les pins lui traduisent le secret de la mer, si éloignée. — Et si c'est à Fontainebleau (nous verrons cela plus tard),l'observalionest la même.
parlais et si sa puissance d'aimer approcha jamais 'fe la mienne. Ah ! qu'importe ! Tu dorm,iras dans ses ras., tes lèvres sur les siennes., ton sein contre son sein, 'l vous vous réveillerez enivrés : que t'importeront les paroles sur la bruyère ? »
Mélange de magnifique orgueil et d'amer senti ment d'impuissance, qui est tout à fait caractéristique de Chateaubriand vieux et que l'on retrouve çà et là (voir les Enchantements de Prudence), presque dans les mêmes termes et tout à fait dans le même ton.
La suite, à y regarder de près, quoiqu'elle semble beaucoup plus passionnée encore et qu'elle le soit, est, en même temps, beaucoup plus raisonnée. Ony voit très bien les raisons très fermes que Chateaubriand, à travers son délire, s'est très sévèrement présentées pour ne pas se donner le ridicule d'avoir été l'amant ou le quasi amant de l'occitanienne. C'est en somme son orgueil, comme toujours chez lui, qui l'emporte. Il n'a pas voulu que, plus tard et par comparaison, la fillette devenue femme le trouvât ridicule ; il a voulu rester, dans la pensée, dans le souvenir de sa petite amie, sur son socle.
Ça, c'est bien de lui, et, du reste, c'est parfaitement raisonnable. Mais Chateaubriand a une façon ultra-lyrique d'être raisonnable, et cela c'est son privilège :
«^y^oa,je ne veux pas que tu dises jamais enme voyant après Vheure de la folie : « Quoi! c'estlà Vhomme à qui j'ai pu livrer ma jeunesse! » Ecoute! Prions le ciel: il ferapeut-être un miracle. Il va me donner jeunesse et beauté. Viens, ma bien-aimée, montons sur ce nuage
Que le vent nous porte dans le ciel. Alors, je veux bien être à toi. Tu te rappelleras mes baisers, mes ardentes étreintes ; je serai charmant dans ton souvenir et tu seras bien malheureuse ; car certainement je ne t'aimerai plus. Oui : c'est ma nature. Et tu voudrais être, peut-être, abandonnée parun vieux homme (1) ! Oh ! non ! Jeune grâce, va à ta destinée, va chercher un amant digne de toi. Je pleure des larmes de fiel de te perdre Je voudrais dévorer celui qui possédera ce trésor. Mais fuis, environnée de mes désirs, de ma jalousie, de. . . et laisse-moi me débattre avec l'horreur de mes années et le chaos de ma nature, où le ciel et l'enfer, la haine et l'amour, l'indifférence et la passion, se mêlent dans une confusion effroyable. »
Puis vient, avec cette précision psychologique familière à ceux qui ont été traversés et ravagés de beaucoup d'amours, la vision de ce que serait la jalousie de Chateaubriand s'il était abandonné de la jeune fille après avoir été son amant, jalousie qu'il sait bien qui serait mille fois plus effroyable que celle qu'il aura à voir la jeune fille amoureuse d'un autre sans que lui ait été son amant. C'est admirable de sûreté à travers tout le lyrisme et tout le désordre de la passion, et c'est précisément ce mélange ou cette combinaison qui est quelque chose d'unique :
« Si tu te laissais aller aux caprices où tombe quelquefois l'imaginaiion d'une jeune femme, le jour
(1) C'est moi qui mets ce point d'exclamation, pour marquer de quelle manière je comprends.
viendrait OÙ le regard d'un jeune homme farracherait à ta fatale erreur, car les changements et les dégoûts arrivent même entre les amants du même âge(l).
« Alors, comment me verrais-tu quand je viendrais à t'apparaître sous ma forme naturelle ? Toi, tu iras te purifier dans des (sic) jeunes bras d'avoir été pressée dans les miens ; mais moi, que deviendraisje ? Tu me promettrais ta vénération, ton amitié, ton respect, et chacun de ces mots me percerait le cœur. Réduit à cacher ma double défaite, à dérober des larmes qui feraient rire ceux qui les apercevraient dans mes yeux, à renfermer dans mon sein mes plaintes, à mourir de jalousie, je me représenterais tes plaisirs. Je me dirais : A présent, à cette heure où elle me parlait, elle meurt de volupté dans les bras d'un autre ; elle lui redit ces mots tendres qu'elle m'a dits, avec bien plus de vérité et avec cette ardeur de la passion qu'elle n'a jamais pu sentir avec moi. Alors tous les tourments de l'enfer entreraient dans mon âme et je ne pourrais les apaiser que par des crimes. Et pourtant quoi de plus injuste ? Si tu m'avais donné quelques moments de bonheur, me les devais-lu ? Etais-tu obligée de me donner toute ta jeunesse ? N'était-il pas tout simple que tu cherchasses les harmonies de ton âge et ces rapports d âge et de beauté qui appartiennent à la nature ? Te devais-je autre chose que la plus vive
(1 Je déplace le mot « même « pour rendre la phrase plus claire. Je demande pardon pour ma fatuité ; mais je ne doute pas que Chateaubriand relisant sa phrase n'eût fait ce déplacement.
reconnaissance pour t'être un moment arrêtée auprès du vieux voyageur ? Tout cela est juste et vrai ; mais ne compte pas sur ma vertu : si tu étais à moi, pour te quitter, il me faudrait ta mort ou la mienne. Je te -pardonnerais ton honheur avec un ange ; avee un homme, jamais. N'espère pas me tromper : l'amitié a bien plus d'illusions que l'amour et elles sont bien plus durables. L'amitié se fait des idoles et les voit toujours telles qu'elle les a créées ; elle vit du cœur et de l'âme ; la fidélité lui est naturelle. Elle s'accroît avec les années et découvre chaque jour de nouveaux charmes dans l'objet de sa préférence. L'amour enivre ; mais l'ivresse passe. Il ne vit pas de pureté et ne se nourrit pas de gloire. Découvrant tous les jours que l'idole qu'il a créée perd quelque chose à ses yeux, il en voit bientôt les défauts et le temps seul le rend infidèle en dépouillant de ses grâces l'objet qu'il aima. Les passions ne rendent point ce que le temps efface. La gloire ne rajeunit que notre nom. »
Et tout Chateaubriand vieux, tel que nous le connaissons par vingt relations, est dans ces dernières réflexions. Jamais Chateaubriand n'a mis la gloire plus haut que l'amour. Il est à croire même qu'il n'a cherché la gloire que pour l'amour, comme celui qui disait plus prosaïquement : « J'ai désiré passionnément avoir du talent, parce que c'est un moyen de rester jeune. » Puis, vieux, il s'est aperçu que non seulement la gloire n'avait aucun prix comparée à l'amour, mais qu'hélas ! elle ne servait même pas à prolonger vraiment et réellement la saison de l'amour, qu'elle n'en faisait renaître que l'illusion, et
chati:aubkiand 209
décevante. La gueuse ! « Elle ne rajeunit que notre nom ! »
Ceci est le morceau principal de ce que j'appellerai le manuscrit de Cauterets ; c'est le morceau formant un tout et qui, quoique n'ayant pas été composé, a été, d'instinct, de génie de grand artiste, jeté d'ensemble et qui. on l'a vu, a une suite, et admirable, depuis les larges mélancolies du commencement jusqu'aux cris furieux du milieu et de la fin et jusqu'à l'apaisement désespéré de l'extrême fin.
A côté de ce grand morceau, qui désormais va être aussi classique que les plus belles pages de René, il y a quelques mots jetés sur le papier qui, si Chateaubriand avait rédigé définitivement, auraient sans doute trouvé place dans la contexture du grand morceau. Un portrait ou au moins une silhouette de l'occitanienne ? Yous voudriez bien. Moi aussi. Il n'y en a pas. Il faut se contenter de ceci qui n'est pas un signalement très distinctif etqui est ce que nous avons tous dit de celle que nous aimions : «... elle avait l'air de la mélodie elle-même rendue visible et accomplissant ses propres lois. »
Les autres fragments (sauf celui que je citerai le dernier) sont plus faibles que ce que nous avons eu le délice de lire plus haut, et très entachés de traits de mauvais goût. J'en cite une partie, cependant, pour donner une idée complète de l'état d'âme de René en 1830 :
« Et le monde, en supporterais-tu les jugements et les railleries ? Si j'étais riche, il dirait que je t'achète et que tu te vends, ne pouvant admettre que tu puisses m'aimer. Si j'étais pauvre... Et moi (sic; on
me ferait un crime d'avoir abusé de ta simplicité, de ta jeunesse... La jeunesse embellit tout, tout, jusqu'au malheur. Elle charme alors qu'elle peut, avec les boucles d'une chevelure brune, enlever les pleurs à mesure qu'ils passent sur les joues. Mais la vieillesse enlaidit jusqu'au bonheur : dans l'infortune c'est pis encore. Quelques rares cheveux blancs sur la tête chauve d'un homme ne descendent pas assez bas pour essuyer les larmes qui tombent de ses yeux. Tu m'as jugé d'une façon vulgaire; tu as pensé, en voyant le trouble où tu me jettes, que je me laisserais aller à te faire subir mes caresses. A quoi as-tu réussi ? A me persuader que je pourrais être aimé ? Non, mais à réveiller le génie qui m'a tourmenté dans ma jeunesse, à renouveler mes anciennes souffrances. Vieilli sur la terre sans avoir rien perdu de ses rêves^ de ses folies, de ses vagues tristesses, cherchant toujours ce qu il ne peut trouver et joignant à ses maux les désenchantements de V expérience^ la solitude des désirs, l'ennui du cœur et la disgrâce des années, dis, n'aurai-je pas fourni aux démons, dans ma personne, l'idée d'un supplice qu'ils n'avaient pas encore inventé dans la religion des douleurs éternelles ? »
Ceci encore à titre de renseignement et comme donnant une indication, très vague, du reste, sur les relations matérielles entre Chateaubriand et l'inconnue : « Non .'je ne souffrirai pas que tu entres dans ma chaumière. C'est bien assez d'y repousser ton image, d'y veiller comme un insensé en pensant à toi ! Que serait-ce si tu t'étais assise sur la natte qui me sert de couche, si tu avais respiré l'air que
je respire la nuit, si je te trouvais à mon foyer compagne de ma solitude, chantant de cette voix qui me rend fou et qui me fait mal ! »
Les trois lignes suivantes, peut-être un peu développées, eussent été évidemment le finale de cette puissante et déchirante élégie ; « Fleur charmante que je neveux point cueillir, j^e t'adresse ces derniers chants de tristesse. Tune Içs entendras qu'après ma mort, quand j'aurai réuni ma vie au faisceau des lyres brisées. »
On remarquera que ces derniers mots sont les mêmes que ceux qui terminent une note sur M'"^ Tastu, citée plus haut : « J'adresse ces derniers chants à des femmes inconnues : elles ne les entendront qu'au delà de ma tombe, quand j'aurai réuni ma vie au faisceau des lyres brisées. » Ils semblaient venir, on ne sait pourquoi, à la fin du fragment sur M"" Tastu, lequel, bien que très aimable, n'a nullement le caractère d'une déclaration, même posthume. Le pluriel, aussi [à des femmes inconnues), paraissait bizarre, d'autant plus que M"''= Tastu n'est nullement une femme inconnue. On comprend maintenant que, sans doute, en pensant à M™'= Tastu, Chateaubriand a pensé à l'occitanienne et à d'autres ; et de là cette sorte d'invocation à plusieurs chères ombres.
En résumé, au mois de juillet 1830, à Cauterets, Chateaubriand, âgé de soixante-deux ans, a rencontré une très jeune fille, qu'il ne connaissait que de correspondance, mais depuis deux ans. Cette jeune fille était amoureuse de lui. Il fut amoureux d'elle comme il l'était de toutes les femmes qui étaient amou-
reuses de lui ; peut-être plus ardemment. Il a senti les dangers et surtout le ridicule de l'aventure et les tourments qu'il se préparait, s'il cédait à la passion de la jeune fille et à son caprice à lui. Il a été la voir, plusieurs fois, le soir. Il l'a promenée dans la campagne, il lui a parlé, sur la bruyère, dans les solitudes, comme il savait parler, et il l'a affolée complètement. Il l'a fait chanter (et Ton sait par « Prudence » qu'il aimait faire chanter les femmes, au sens purement musical du mot) et elle avait une voix charmante qui le rendait fou . Elle a voulu aller chez lui ; et il s'y est refusé obstinément. Comme elle l'ensorcelait et qu'il avait peur de ne plus rester maître de lui-môme, il l'a brusquée, un soir, un soir où probablement elle voulait aller jusque chez lui, par un refus dur et peut-être un mot cruel comme : « Tu m'as jugé d'une façon vulgaire. .. » f Voir plus haut.) Elle s'est évanouie. Il l'a reportée dans sa chambre. On ne sait pas le reste. Mais il est certain qu'il ne l'a jamais eue pour maîtresse. Il a souffert beaucoup de cette aventure, ce qui a été pour lui un bonheur aigu, qu'il n'aurait pas donné pour la présidence du conseil. — Il reste de tout cela six pages merveilleuses.
Sainte-Beuve a connu ce manuscrit de Gauterets et il en a parlé incidemment, — ce que n'ignore pas, bien entendu, M. Giraud, qui n'ignore rien, — dans l'article du 21 avril 1862 des Nouveaux Lundis. Comme toujours il juge très sévèrement^àcepropos. Chateaubriand amoureux : « Le refus de Chateaubriand, écrit-il, est ardent, passionné, voluptueux [soit !]. Même en éloignant et en repoussant son
hommage, il ne serait pas fâché d'occuper, d'agiter ce jeune cœur, de lui laisser un trouble, un long regret, un levain immortel, une goutte de philtre, qui, s'il ne sait plus donner, sait du moins corrompre et empoisonner le bonheur. »
Où Sainte-Beuve voit-il tout cela ? Chateaubriand n'a pas besoin d'occuper et d'agiter ce jeune cœur, puisqu'il est occupé et agité depuis deux ans. Et en quoi corrompt-il et empoisonne-t-il le bonheur de cette jeune fille? Il lui dit qu'elle se trompe, qu'elle se laisse aller à un caprice d'imagination d'où le regard d'un jeune homme la tirerait bientôt. Il la détourne d'une sottise et la ramène aux grandes voies, et unies et droites, de la nature et de la raison. Tout cela en souffrant un peu, ou très fort, et en criant sa souffrance un peu bruyamment, sans doute ; mais enfin c'est bien la raison, une haute raison et dont on pourrait un peu lui tenir compte et lui savoir gré, qui domine tout cela.
En un mot, et prosaïquement, mais avec exactitude, je dirai : Chateaubriand a sauvé d'elle-même une jeune étourdie et il a fait fastueusement ce que n'importe qui d'entre nous, honnête homme, aurait fait de façon plate et un peu piteuse. Ce n'est pas sa faute si, du reste, il est éloquent ; et je ne vois ni philtre, ni corruption, ni empoisonnement dans toute cette affaire.
Sainte-Beuve ajoute : « Et que des censeurs légers, inintelligents ou hypocrites viennent dire après cela que j'attaque et que je diminue Chateaubriand 1 Je le restitue. »
Je n'ai que le choix entre être léger, inintelligent
ou hypocrite. Je préfère léger. Mais il y a des jugements, autres que les miens, qui me semblent dune légèreté un peu singulière, et il me paraît un peu bizarre qu'un homme qui a préservé une jeune fille contre elle-même soit accusé de l'avoir vilainement troublée, et je crois que c'est bien la première fois que se refuser s'appelle corrompre.
Ce que je me demande un peu, c'est ce que Sainte- Beuve aurait voulu que Chateaubriand fît de cette occitanienne. Je vous laisse y rêver.
Et puis, pour parler un peu sérieusement, Sainte- Beuve raisonne absolument, peut-être par ignorance, peut-être par malignité, comme si Chateaubriand avait donné à son occitanienne, mis sous ses yeux, les pages un peu troublantes, je le reconnais, qu'on vient de lire. Or Chateaubriand dit précisément le contraire : « Tu ne liras cela qu'après ma mort. » Donc, même si nous concédions que ces pages sont empoisonneuses de bonheur, il ne serait pas exact que Chateaubriand eût empoisonné qui que ce soit ou quoi que ce soit; et les incriminations de Sainte-Beuve sont injustes autant que ses pudeurs peuvent passer pour ridicules. Mais nous nous égarons un peu. Après tout, je n'ai voulu aujourd'hui que restituer, moi aussi, au plus juste, Chateaubriand, en un épisode de sa vie.
CHATEAUBRIAND 21i