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DE GALONNE

ESSAIS D'AGRICULTURE en forme d'entretiens par un cultivateur à Vitru-sur-Solnc.

Paris, 1779.

Dans le 11"^^ entretien, ^ui traite de la Vigne, nous trouvons, p. 207, les lignes suivantes :

LiciDAS. J'aperçois dans vos vignes des raisins blancs et des raisins gris à petits grains ; j'en vois de noirs dont Je jus que je viens d'en tirer en pressant la grappe est aussi rouge que du vin. Ne me laissez pas ignorer le nom et la qualité de ces différentes espèces.

Oronte. Le raisin blanc que vous y voyez est de deux sortes : celui-ci appelé Mellier est sujet à couler dans les temps contraires à la fleur de la vigne, mais il se remplit ordinairement à mesure qu'il grossit ; l'autre se nomme Morillon blanc, qui ne coule pas; celui qui lors, de sa maturité devient d'un blanc sale est le meilleur; cette troisième espèce est un Muscadet, raisins à petits grains de la couleur de la lie de vin, qui a quelque chose de la qualité de Muscat et qui ne coule pas ; le cep à côté qui est chargé de grappes est un Meunier noir, appelé Pineau en Bourgogne, qui ne coule que quand il dégénère, qu'il faut alors arracher; ces autres vignes éparses en diffé-

1. Claude-FrançoU de Galonné, agronome, de la famille du •<:*élèbre ministre de ce nom.

rents endroits sont des seps de Morillon noir duquel le meilleur vin se tire et qui serait préférable aux autres si on ne lé voyait souvent manquer; celui dont vous avez pressé la grappe n'est planté que pour rougir le vin, il se nomme Noir df Espagne, d'où il vient; d'autres l'appellent Teinturier. Le Meunier et le Morillon n'ayant pas d'eux mêmes assez de couleur, le vin ne peut se rougir qu'en y mêlant le jus des raisins de teinture.

Biographie :

François Rozier, né à Lyon, fit ses humanités chez les Jésuites de Villefranche, et entra au séminaire de Saint-Irénée, beaucoup plus par amour de l'étude que par vocation religieuse. En 1757, nous le trouvons retiré dans un domaine de famille, où il cherche à s'initier à la pratique de l'agriculture. Très lié avec le docteur Willermoz, il était également en relation avec Bourgelat, qui, fondant l'École d'Alfort, ne manqua pas de faire nommer Rozier directeur de l'École de Lyon. Il connut aussi J.-J. Rousseau et accompagna ce génial rêveur dans ses promenades à travers le Lyonnais et le Dauphiné. Rozier et Rousseau étaient deux enthousiastes de la Nature, bien faits pour se comprendre; mais le philosophe de Lyon demeure infiniment plus précis et plus positif, dans ses spéculations, que le philosophe de Genève, tout en professant, avec une égale ardeur, le culte du grand Tout.

Homme de lettres, vivant de sa plume dans les colonnes du Journal (h Physique fondé par lui en 1771, l'abbé Rozier publie de nombreux mémoires sur les sujets les plus variés. Citons ses écrits : sur la manière de distiller les vins; sur la méthode la plu» sûre de faire et de gouverner les vins de la Provence; sur la manière de se procurer et de naturaliser les différentes espèces d'animaux; sur la préparation des huiles; sur la division de la France en bassins et la détermination de zones d'après la limite naturelle de la croissance des végétaux; etc., etc.

En 1775, il part pour la Corse, chargé par Turgot d'explorer le

pays et d'y fonder une école d'agriculture. De retour de cette mission en 1776, il parcourt, pour son propre compte, le Nord de la France, les Pays-Bas et la Hollande, recueillant sur sa route les renseignements agricoles les plus précieux.

Nommé, en 1779, prieur de Nanteuil-le-Haudoin, il achète peu de temps après, grâce à ce bénéfice, le domaine de Beau-Séjour, près Béziers. Il s'y installe en 1780; et, là, dans le calme rural, au milieu des flots verts de l'océan de vignes du Languedoc, il composé son (\)urs (VAf) ri culture, et il commence la réalisation de son rêve le plus cher, la création d'un champ de synonymies ampélographiques. Mais il avait compté sans la fatalité antique, la malechance, qui lui apparut sous les traits de son évêque, grand seigneur de province, plus gentilhomme que campagnard. Ce prélat, M. de Nicola'ï, évêque de Béziers, eut l'idée d'ouvrir une route, aux frais des contribuables bien entendu, pour se rendre plus aisé.ment à la métairie de sa maltresse \ et il ne trouva rien <le mieux que d'éventrer le domaine de l'humble ampélographe, dont le libéralisme très connu lui avait, d'ailleurs, toujours porté ombrage. L'abbé Kozier plaida contre son évêque, gagna môme son procès, mais n'en perdit pas moins pensions et bénéfice qui lui furent retirés par le contrôleur général, à l'instigation du puis- .sant xNicolaï,

Désormais sans ressources, et dans l'impossibilité matérielle de poursuivre ses expériences, Kozier rentre à Lyon, où il est nommé directeur d'école pratique, en attendant d'être élu, à la Révolution, curé de Saint-Polycarpe. Dans ce nouveau poste, le studieux écrivain continue la rédaction de son Cours d'AqrirultHrt% publication commencée en 1781, interrompue en 1792 et terminée seulement en 1800. Le dernier article qu'il y inséra fut Vkrs a soie. Une fin prématurée lui enleva le plaisir décrire Vigne et Vin qui échurent, le premier à Dussieux, et le seconda Chaptal.

En même temps que ce Cours, volumineux dictionnaire, il préparait une édition très complète du Théâtre d' Agriculture d'Olivier de Serres, avec force commentaires, dans le genre de l'édition de 1804. Mais la mort ne lui laissa ni le temps de terminer ■ces travaux, ni même la possibilité d'en assurer l'achèvement posthume, en en transmettant les matériaux à ses disciples. Le pauvre abbé fut tué dans son lit, écrasé par une bombe, pendant

1. Rapporté par Young {Vot/ciffe en France^ t. I, p. 111) comme un propos de table d'hôte, le fait est absolument confirmé par A.-J. DuGOLu, professeur k l'Ecole Centrale, dans une biograpnie de Rozier, écrite le 9 messidor an VIIL

Cf. le très intéressant article de M. le professeur Couvert, dans la Reçue de Viticulture du 23 sept. 1899.

le siège de Commune- Affranchie, dans la nuit du 28 au 29 septembre 1793. Son corps resta trois jours enseveli sous les décombres de sa maison. La majeure partie de ses papiers, notes, documents, manuscrits d'une valeur inestimable, furent détruits ou perdus \ L'abbé Rozier a laissé le souvenir d'un travailleur modeste et d'un vrai savant, philosophe ami des champs, naturaliste érudit, agronome prudent et avisé, viticulteur éminent et remarquable ampélographe. Son buste, érigé en 1812, se dresse à l'entrée du Jardin botanique de Lyon. Qu'il soit salué avec respect jmr tous les amis de la vigne et de la liberté!

Texte : LETTRE à DUPRÉ de SALNT-MAUR

{in art. Vigne du t. X. du Cow'.< complet d'af/ricultui'e.

l^ Je sacrifierai tout le terrain nécessaire à cette opération, au moins six arpens. 2« Je ferai venir, de deux cent vingts endroits, toutes les espèces de raisins qu'on y cultive. 3» Pendant les six premières années je ne pourrai faire autre chose qu'établir, d'une manière invariable, la synonymie des raisins, pour toute la France. Voici mes procédés :

1<> Planter, province par province, les crossettes que je recevrai. Au pied de chaque crossette enfoncer une palette de bois, sur laquelle sera écrit le nom donné dans l'endroit à l'espèce de raisin ; et ajouter un numéro à côté. Le même nom et le même numéro seront inscrits sur un registre à six colonnes. 2<> Je suppose les crossettes plantées dans le courant du mois de décembre 1780. Aucune observation ne sera faite en 1781, c'est l'année de la reprise de la vigne. 3*^ En 1782, commencer trois tailles différentes et faites en différentes terres sur les six crossettes plantées. 4^ En tenir une, note sur le registre général, marquer l'époque où la vigne a commencé à pleurer, à bourgeonner, le bouton à s'épanouir; enfin, décrire botaniquement la forme de la feuille. 5» En 1783, reprendre les mêmes observations, les comparer avee

1. Dugour souhaite que le reste des papiers de Rozier soit acquis par le Gouvernement. Ils étaient, en 1800, confiés au citoyen Faure, beau-frère de Rozier, domicilié à Paris.

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celles de l'année précédente et les inscrire sur le registre général. 6^ En 1784, revenir sur ses pas et observer, comme dans les années précédentes. Mais le bois est formé, les feuillies ont un caractère décidé; ainsi on doit tâcher, par les feuilles seules et par le bois, de distinguer toutes les espèces des différens cantons de la France. 7» En 1785, toujours répéter les observations de l'année précédente. Ici, la fleur paraît, le raisin mûrit; c'est le cas de déterminer les espèces, d'établir les genres et de commencer la synonymie. J'appelle cette année Vannée deprobation. 8^ Enfin, en 1786, qui est l'année de confirmation, reprendre les observations depuis 1781 et, définitivement, constater la synonymie, parce qu'à cette époque le bois est parfait, la feuille bien dessinée, la fleur bien caractérisée et le fruit dans son état de perfection, pour la forme.

Voilà le point le plus minutieux et non le moins important enfin déterminé; et je ne crains plus de n'être pas entendu partout, lorsque je parlerai de telle ou telle espèce de raisin.

(( Il s'agit aôtuellementde la culture, du sol et de l'exposition qui conviennent à chaque qualité de raisin : c'est un nouveau genre de travail. Pour cet effet :

» 1<* Je ferai arracher ce mélange monstrueux de ceps provenus des différens vignobles de la France.

» 2» Chaque espèce de raisin sera plantée séparément ; I» dans un terrain pierreux et élevé; II<^ dans un terrain graveleux; III^ dans de la terre végétale. Chaque plantation sera assez considérable pour donner deux pièces de vin, dont une sera conservée afin de connaître la qualité et la durée du vin, et l'autre convertie en eau-de-vie, également pour connaître la quantité d'esprit ardent que l'espèce de raisin peut fournir, et la qualité dont sera cette eau-de-vie.

» 3» Comme toutes les espèces seront distinguées dans leurs plantations, et que chaque plantation occupera trois sols différens, il sera aisé de constater quel raisin doit

<^tre mélangé avec tel autre et quel sera le résultat de ces mélanges, selon leurs différentes proportions.

)) Ce second travail doit encore durer six années. Pendant les trois premières, la vigne ne produit rien; à la qua trième, son produit est presque nul; dans la cinquième, il est encore trop aqueux et n'a ni caractère ni qualités décidés ; ce n'est que sur la sixième qu'on peut asseoir un jugement solide. Pour parvenir à ce point, il faut donc un travail assidu de douze années consécutives ; duquel résulte nécessairement un ouvrage utile à toutes les provinces, parce qu'il est fondé sur l'expérience et sur des observations soutenues.

» La seule objection, plausible en apparence contre ce plan, consiste à dire : Vous faites vos observations dans le territoire de Béziers : le grain de la terre y est différent de celui d'Orléans; ainsi vos principes ne peuvent s'appliquer ni au vignoble d'Orléans, ni aux autres vignobles de France.

» Je réponds : N'est-il pas démontré qu'en 1753, le vin fut très bon dans toute la France ? il ne fut bon que parce que le raisin acquit partout une maturité complette ; ainsi je dois bien mieux juger à Béziers de la qualité du raisin qu'à Orléans, puisque je suis assuré d'y avoir cette matu rite complette. Quant au goût qui provient du terroir, il est indépendant de tous les renseignements. Les vignes de Bourgogne, ne donnent pas à Béziers du vin de Bourgogne; mais l'expérience prouve que ces vignes y donnent un vin excellent. Il est démontré que tous les plants venus du Nord au Midi gagnent en qualité; donc je puis mieux, à Béziers ou dans les provinces méridionales, juger de la qualité d'un raisin ; donc les principes généraux établis sur ces qualités pourront être utiles dans les autres provinces ; c'est donc aux propriétaires à en faire l'application sur leur terroir ; et il est impossible que ces principes, confirmés par l'expérience, ne vaillent pas mieux qu'une routine sans principes. Au surplus, que l'on consulte les gens de l'art sur l'exactitude de mon raisonnement.

» Ce n'est pas assez d'observer pour communiquer ensuite ses expériences au public par la voie de l'impression : le paysan ne lit pas. Ce n'est donc pas par des livres qu'il faut l'instruire, mais par l'exemple. A cet effet, je m'engage à prendre chez moi en janvier 1784, quatre jeunes paysans ; en 1785 autant ; et autant en 1786 ; ce qui fera le nombre de douze. Ils y resteront trois ans et seront nourris, éclairés et chauffés gratuitement ; leur entretien sera à leurs frais ; ils resteront chez moi pendant trois années, de sorte que ceux entrés en 1784 sortiront en 1787 et ainsi de suite; de cette manière, il y aura toujours huit anciens et quatre nouveaux. »

Notes :

N'est-ce pas le plan d'une admirable Ferme-école viticole, d'une Station familiale? D'ailleurs, les projets de Rozier et leur commencement d'exécution, ont été trop bien et trop souvent, appréciés pour que nous soyons obligé d'en refaire l'éloge.

Voici d'abord les réflexions dont Dussieux fait suivre cette lettre historique :

Il est impossible de tracer un plan plus méthodique que celui-là et d'imaginer un établissement où l'amour de la science et l'attachement à la chose publique soient plus authentiquement constatés. Rozier ne s'en était point tenu à une stérile spéculation ; il avait jeté les fondements de son travail, il le suivait avec activité dans la terre qu'il habitait près Béziers, quand les dégoûts, les contradictions sans nombre qu'on lui fit éprouver, les odieuses tracasseries auxquelles il fut en butte, le forcèrent à s'éloigner du séjour qu'il avait choisi et à abandonner son utile établissement.

Dupré de Saint-Maur, secondé par le zèle du citoyen Latapie, en avait fait commencer un du même genre aux environs de Bordeaux; mais il eut le sort du premier; il n'existe plus; les effets de la révolution l'ont anéanti. Le sol qui avait reçu les divers plants de vigne, a passé à des mains étrangères, qui lui ont donné une tout autre destination. Les papiers publics nous ont appris que la Société d'Histoire naturelle du département de la Gironde provoquait de nouveau cet établissement; qu'elle désignait même au gouvernement le lieu qu'elle jugeait le. plus favorable à ses vues. Puissent les moyens de finances, qu'à cet effet on mettra sans doute à sa disposition, répondre à son zèle et à ses lumières I

Il est indubitable qu'un établissement de ce genre, porté au

degré de perfection dont il est susceptible, répandrait de grandes lumières sur deux branches importantes d'histoire naturelle et d'économie rurale; mais remplirait-il toutes les vues de Rozier et de ses estimables émules? J'en doute.

L'annonce de la collection qu'on se proposait de former à Bordeaux a donné lieu à quelques observations très remarquables. Le citoyen Duchesne, professeur de botanique et d'agriculture dans le département de Seine-et-Oise, regarde comme très utile cette entreprise de cultiver comparativement la collection la plus complette qu'on pourra se procurer des cépages et complants de vigne ; c'est-à-dire des races ou variétés individuelles, multipliées au moyen de la propagation par bourgeons.

Voilà, ensuite, les observations de Duchesne ^ auxquelles fait allusion Dussieux.

ANNALES DE L'AGRICULTURE FRANÇAISE, t. II, p. 38 et seq.

Plan d'une Pépinière qu'on désire former à Bordeaux pour y rassembler tous les cépages^ c'est-à-dire toutes les espèces et variétés de vignes. — Dans le n* 2, t. II, du Journal de Santé et (P Histoire naturelle de Bordeaux (25 thermidor an V), on lit un rapport fait à la Société d'Histoire naturelle de cette ville, qui nous paraît intéresser l'agriculture.

Il y a parmi les différentes espèces et variétés de vignes, la même confusion, quant aux dénominations, que celle qui a lieu parmi les froments, les pommiers, etc. Ce qui regarde les froments est à peu près éclairci, maintenant, par beaucoup d'expériences faites à Rambouillet, et qui seront publiées quand les circonstances le permettront.

On a conçu, depuis longtemps, l'idée de débrouiller toute la nomenclature des pommiers. C'était une des expériences qu'on se proposait aussi de faire dans le parc de Sceaux et qui ne sera pas perdue de vue.

Nous savons que feu Vabbè Rozier^ dans un prieuré dont il était titulaire, auprès de Béziers, avait rassemblé un grand nombre de vignes, tirées de la Bourgogne, de l'Orléanais, etc., dans l'intention d'en connaître les rapports et les différences, et vraisembla-

1. Antoine-Nicolas Duchesne (1747-1827), naturaliste versaillais, successivement professeur d'Histoire naturelle à l'Ecole centrale de Seine-et-Oise, au Prytanée de Saint-Cyr et au Lycée de Versailles. On a de lui : Manuel de Botanique, Paris, 1764; Histoire naturelle des fraisiers, 1766; Le Jardinier prévoyant, almanacli de 1770 à 1781, 11 vol. ; Considérations sur le Jardinage, 1775 ; Sur la formation des Jardins, 1779; etc.

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élément d'en débrouiller aussi la nomenclature. La fortune de l'abbé Kozier ne lui a pas permis d'acheter le local de son prieuré, •où il avait commencé ses expériences sur les vignes. Une main *)arbare a arraché, sans pitié, le fruit des recherches et l'objet des travaux d'un savant, qu'on devait inviter à accepter une propriété qu'il consacrait à l'utilité publique. Soit quMl ait le premier formé le plan d'étudier les diverses espèces et variétés de vignes, soit qu'il l'ait adopté pour l'exécuter dans le Languedoc, pendant que d'autres l'exécutaient ailleurs, soit qu'il se soit concerté avec <iuelques amis de l'agriculture, pour n'examiner que les vignes de quelques cantons déterminés, pendant que d'autres choisiraient celles des pays plus voisins de leurs climats, le rapport des commissaires de la Société d'Histoire naturelle de Bordeaux attribue k M. Duprv de Salnt-Maur, autrefois intendant de Guyenne, la gloire d'avoir voulu établir une pépinière de vignes dans laquelle on réunit une partie des différents cépages de France. Il fut secondé par le zèle du citoyen Latapie, qui eut, comme l'abbé Rozier, la douleur de voir son travail anéanti par la révolution, puisque le sol même, où étaient ses plants, a passé dans des mains qui l'ont dénaturé.

On doit apprendre, avec satisfaction, que la Société d' Histoire naturelle de Bordeaux provoque de nouveau cet intéressant établissement. Après avoir balancé longtemps les inconvénients que présentent les divers emplacements nationaux disponibles, elle a pensé qu'aucun ne réunirait plus d'avantages que le vaste enclos de la ci-devant Chartreuse. Dans quelques endroits de cet enclos, le sol est une argile mêlée de cailloux et analogue à celui des coteaux des environs de Bordeaux ; dans d'autres, c'est du sable et des cailloux, ce qui l'assimile aux campagnes appelées Grâces^ d'où vient le nom d'un vin en réputation. Une partie de l'enclos est humide, mais on croit pouvoir la dessécher en donnant à l'eau un écoulement dans le ruisseau qui baigne ses bords.

Il n'appartient qu'aux personnes qui connaissent bien le local, de juger s'il est convenable pour remplir le but qu'on se propose. C'est à elles aussi à concilier les vues d'économie avec l'importance du projet. Pour nous, nous n'avons qu'à applaudir à une idée, qui, si elle est bien suivie et point troublée dans son exécution, ne peut manquer d'être utile à une branche précieuse de l'Agriculture française.

Les commissaires de la Société d'Histoire naturelle de Bordeaux, d'après des données recueillies, portent à 3.000 le nombre des noms connus de cépages. Sans examiner si ce nombre est exagéré ou trop fail)le, et comment on a pu se le procurer, nous pensons, comme eux, qu'on rendrait un grand service à l'agriculture, en réunissant toutes les espèces de vignes dans une pépinière, pour

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déterminer les caractères distinctifs de chaque cépage; pour ne <lonner qu'un seul nom aux individus qui sont semblables ; pour indiquer le terrain qui convient à chaque espèce ; quelle est celle qui donne le plus de vin, et celle qui donne le meilleur; enfin, quel est le mélange et quelle est la proportion des cépagnes nécessaires pour faire produire à un terrain donné la plus grande quantité possible du meilleur vin.

ANNALES D'AGRICrLXrUE. Tome II, p. 420 et seq. Lettre du Citoyen Durhenne sur le projet de- réunir à Bordeaux les divers cépages de vigne.

Le citoyen Duchesne, professeur de Boti\nique et d'Agriculture au département de Seine-et-Oise, très connu par des ouvrages estimés sur la botanique, et en particulier sur les familles des fraisiers et des cucurbitacées, plus digne encore de la reconnaissance publique, par le Portefeuille de,^ en/ans, dont il est l'auteur, nous a écrit à l'occasion d'un article inséré dans un des numéros des Annales^ la lettre suivante, que nous allons copier en entier, parce qu'elle contient une réflexion intéressante. .

— Vous avez annoncé, citoyen, la très utile entreprise faite à Bordeaux, de cultiver comparativement la collection la plus complète qu'on pourra se procurer des répafieA ou eomplants de vigne : c'est-k-dire des races on variétés individuelles, multipliées au moyen de la propagation par bourgeons, la seule employée-pour la vigne dans les divers procédés des marcottes et boutures, sous les noms de proclns, crossettes^ fosses, reps couchés et autres, puisqu'on n'élève presque jamais la vigne de pépins. — En quelque lieu que cette collection s'exécute, il est probable qu'elle pourra déterminer les essences véritablement différentes, rapprocher les variétés analogues sous leurs races primitives; et, au moyen d'une bonne concordance, supprimer tous les doubles-emplois causés par des équivoques de nomenclature. C'est un premier bien qui en résultera.

Mais quant à la proposition si importante qui termine Tannonce, pag. 38, savoir, de déterminer le mélange des plantes qui fait produire à un terrain la plus grande quantité possible du meilleur vin, je doute que des expériences faites k Bordeaux puissent rien offrir de concluant pour les vignobles des environs de Mâcon, d'Auxerre ou de Rheims ; j'ai k cet égard une observation k vous citer. Le voisinage des belles plantations de Malesherbes et de Denainvilliers, que j'étais allé visiter, en 1776, m'ayant doni^é occasion de parcourir le terroir de Puiseaux , avec un riche propriétaire du canton , je pris connaissance de la culture que l'on fait dans ce vignoble, en terre forte et k plat pays, de deux sortes

de raisin, l'une nommée le Gois, célèbre par la grosseur de son grain et de sa grappe ; l'autre nommée Teint dans tout le Gâtinais, et ailleurs Teinturier, parce qu'il sert à teindre ou, si l'on veut, à colorer le vin, dont le Gois produit la quantité. L'essence de ce teint est facile à déterminer par la couleur rouge que prennent ses feuilles vers le temps de la vendange; on n'en établit qu'un cinquième ou un sixième du total, ce qui suffit pour que le vin du Gâtinais soit employé comme vin colorant pour tous les mélanges usités dans le commerce des vins. Les marchands l'achètent à la vue, sans le goûter, et le produit de ces vignes n'en est pas moins un excellent revenu.

Ce propriétaire avait pour femme la fille d'un habitant d'Auxerre; ils avaient désiré se procurer pour eux un vin plus délicat et vraiment potable. Les meilleurs plants tirés d'Auxerre ne produisirent chez eux qu'un stérile feuillage; ils me firent voir le mauvais succès de leur entreprise et l'ont abandonnée.

Je vous propose donc, citoyen, de présenter, dans vos Annales, comme utile et même nécessaire, de former en France au moins quatre établissements, semblables à celui de Bordeaux, ou même de les multiplier dans tous les départements où il se trouve des vignobles; non pas peut-être pour y refaire le premier travail de la comparaison des essences diverses, mais au moins pour cultiver comparativement celles qui auront été reconnues différentes.

Il sera possible et même très probable d'obtenir pour résultat, en plus d'un vignoble, la connaissance de quelques innovations utiles qui, sans ces essais combinés, resteraient ignorées pendant une longue suite d'années.

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