‹ Amphithéatre des sciences mortesChapitre 139 sur 182 · IV. — LE LIVRE DU SCEPTRE · texte numérisé non relu

IV. — LE LIVRE DU SCEPTRE

des brigands m'est insupportable et que je n'envisage pas Tenfer différent de cette Patrie.

On m'objectera que tout cela est bloc et ne saurait se diviser : que la guerre est une fatalité et qu'elle entraîne des abominations inévitables.

J'accepte l'assertion, mais je demande que la guerre soit en effet tenue pour une fatalité et que ses abominations ne me soient pas proposées pour sublimes.

Devant le métaphysicien, qui, lui, ne s'aveugle pas de passions nationales,le château d'Heidelberg représente autre chose que les lauriers de M. de Turenne ; et enfin, que nous veut-on avec ces prétendus grands hommes de la guerre? Ils ont vécu au milieu des trompettes, vêtu de chamarres, ils ont eu toutes les femmes bêtes et gouges de leur temps ; l'Eglise a aspergé leur cercueil de paroles que n'entendent pas celui des génies.

Et on demande encore pour eux un tribut d'admiration ? Ils furent braves : le dernier Turco l'est autant qu'eux, plus qu'eux, car il réfléchit encore moins.

J'étais au bord de la mer lors d'une visite d'escadre et j'allai avec la foule voir ces prisons flottantes, j'échangeai quelques paroles avec divers matelots, je leur parlai de péril ; et leur réponse équivalait à l'acte d'un être simple qui don-

nerait un diamant ou une salière de Cellini, contre un paletot, non par nécessité : par préférence. Ils ne concevaient pas un meilleur emploi de leur vie; dois-je tomber en génuflexion devant eux pour cela ! Je leur expliquai l'incessante préoccupation du travail intellectuel, les nuits passées à écrire, enfin ce que je m'impose moi-même. Et ils préféraient leur bord, et même la gueule des poissons.

Voilà donc des êtres si malheureux que je ne pourrais subir leur sort un jour seulement, et qui ne pourraient pas s'accommoder au mien.

Ce qu'on appelle vertu militaire est une propension naturelle de l'homme instinctif; il n'y a qu'à voir jouer des enfants : ou ils font les Robinson Crusoë, ou ils font les soldats. Les Bretons sont très obtus et rudimentaires, on les choisit, je croîs, pour réprimer la Commune; les Allemands, en 1870, avaient une peur folle des Turcos; la cavalerie cosaque paraît autrement redoutable que les hussards français... Tout cela,en raison de la sauvagerie.

Mon wagnérisme n'est pas douteux; cependant, le héros chéri du maître, le fils de Siegmund se révèle une rayonnante brute : si c'est là le héros, il est doux de ne pas l'être. Belle chasse ique la chasse au monstre, mais il n'y a que les femmes

qui prennent un bras pour un homme et un inconscient pour un héros.

La gloire appartient également à la vertu et au crime, encore connaît-on plus généralement les Cartouche que les Spinoza; celui qui écrit des insanités colossales est assuré de vivre par la réfutation qu'on en fera; et je n'aurais pas lu rinepte Contrat social, si M. de Bonald ne le citait incessamment.

Ainsi la Renommée, immorale en soi-même, perpétue tout ce qu'il y a d'éclatant^ que ce soit la torche de l'incendiaire ou le flambeau de la science : mais la morale exige qu'on sépare les exemples du scandale, et l'odieux, de Tadmirable.

Le maréchal Suchet garde sa statue à Lyon ; cependant, sur l'ordre de la Convention, alors qu'il était commandant, il détruisit de fond en comble un village qui avait déraciné son arbre de la liberté.

Il faut avoir entendu un vieux général, entouré de sa famille, ses petits-enfants sur ses genoux, débonnaire et patriarcal, vous raconter ses crimes, avec de bons gros yeux d'enfant, pour comprendre Tâme militaire : moins féroce que celle des enfants, elle est même plus simple. Ce bonhomme, éclatant d'honnêteté, délicat et soumis envers sa femme, papa-gâteau pour ses

enfants, le plus adorable père de famille, a fait violer, par ses soldats, des vierges sous l'œil des parents attachés à des poteaux : cela se passait en Orient ; dans les guerres d'Occident, il ne violait qu'en personne et pour son compte. Il a brûlé des bourgs, incendié des forêts, rançonné des populations j le casier judiciaire réuni de tous les bandits annuels qui passent aux assises de son pays n'arriverait pas au total de ce vieux général, bon père, même bon époux, exquis grand-père, ami sûr et cœur sensible, et qui ne veut pas manger d'une poule qu'il a vue vivante. Cet homme irresponsable, je ne veux pas l'incriminer, la société lui a fait l'ablation de la conscience, la nation de Patrie Ta opéré d'humanité, mais quant à saluer en lui une grandeur quelconque, non, je serais pis que lui-même ; car j'ai, pour ma douleur et ma gloire, une conscience complète, qui ne s'arrête pas à la frontière.

' N'est-il pas de notoriété publique, que le médecin militaire, forcément l'homme le plus Cultivé du régiment, est méprisé par le corps des officiers et que leurs femmes ne voient pas sa femme. L'expression célèbre de la campagne d'Egypte montre bien quel est le sentiment militaire : c< Messieurs les ânes et messieurs les savants, entrez dans le carré. » Nul doute que

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