SCÈNE CINQUIÈME
JUPITER en Amphitryon, MERCURE en Sosie
MERCURE Vous les avez entendus, Jupiter ?
JUPITER Comment, Jupiter? Je suis Amphitryon !
MERCURE Ne croyez pas m'y tromper, on devine le dieu à vingt pas.
> JUPITER C’est la copie exacte de ses vêtements.
MERCURE
Il s'agit bien de vêtements! D'ailleurs, sur Île chapitre vêtements aussi, vous vous trompez Regardez-les. Vous sortez des ronces, et ils n'ont aucune éraflure. Je cherche en vain sur eux cet élan vers l’usure et vers l’avachissement qu'ont les tissus des meilleures marques le jour où on les étrenne. Vous avez des vêtements éternels. Je. suis sûr qu'ils sont imperméables, qu'ils ne déteignent pas, et que si une goutte d'huile tombe sur eux de la lampe, elle ne fera aucune tache. Ce sont là les vrais miracles pour une bonne ménagère comme Alcmène, et elle ne s'y trompera pas. Tournez-vous.
JUPITER Que je me tourne ?
MERCURE
Les hommes, comme les dieux, s'imaginent que les femmes ne les voient jamais que de face. Ils s'ornent de moustaches, de poitrines plastronnantes, de pendentifs. Ils ignorent que les femmes feignent d’être éblouies par cette face étincelante, mais épient de toute leur sournoiserie le dos. C'est au dos de leurs amants, quand ceux-ci se lèvent ou se retirent, au dos qui ne sait pas mentir, affaissé, courbé, qu'elles devinent leur veulerie ou leur fatigue. Vous avez un dos plus avantageux qu'une poitrine ! Il faut changer cela!
JUPITER Les dieux ne se tournent jamais. D'ailleurs, il fera nuit, Mercure.
C'est à savoir. Il ne fera pas nuit si vous gardez ainsi sur vous-même le brillant de votre divi- nité. Jamais Alcmène ne reconnaîtrait son mari en ce ver luisant humain. à
JUPITER Toutes mes autres maîtresses s'y sont trompées. Etis
MERCURE Aucune, si vous voulez m'en croire. Avouez que vousmême n'étiez pas fâché de vous révéler à elles, par quelque exploit, ou par un de cs accès de lumière qui rendent votre corps translucide et épargnent les lampes à huile et leurs*en.
nuis. Ve JUPITER ne Un dieu aussi. peut se plaire à être aimé pour lui-même.
de MERCURE
Je crains au ’Alcmène ne vous refuse ce pres Fenez-vous à la forme de son mari.
JUPITER $ Je m'y tiendrai d’abord, et je verrai ensuite Car tu ne saurais croire, cher Mercure, les $ prises 154 ce dut une femme fidèle. Tu sais q
à à cette np et je on te dire aussi comptaient. Les femmes fidèles sont celles
qui attendent du printemps, des lectures, des parfums, des tremblements de terre, les révélations que les autres demandent aux amants. En somme, elles sont infidèles à leurs époux avec le monde entier, excepté avec les hommes. Alcmène ne doit pas faire exception à cette règle. Je remplirai d’abord l'office d'Amphitryon, de mon mieux, mais, bientôt, par des questions habiles sur les fleurs, sur les animaux, sur les éléments, j'arriverai à savoir lequel hante son imagination, je prendrai sa forme... et serai ainsi aimé pour moi-même... Mes vêtements vont, maintenant ?
MERCURE C'est votre corps entier qui doit être sans défaut. Venez là, à la lumière, que je vous ajuste votre uniforme d'homme... Plus près, je vois mal.
JUPITER Mes yeux sont bien ?
MERCURE
Voyons vos yeux. Trop brillants. Ils ne sont qu’un iris, sans cornée, pas de soupçon de glande - lacrymale; — peut-être allez-vous avoir à pleurer, — et les regards au lieu d'irradier des nerfs optiques, vous arrivent d’un foyer extérieur à vous à travers votre crâne. Ne commandez pas au soleil vos regards humains. La lumière des yeux terrestres correspond exactement à l'obscurité complète dans notre ciel... Même les assassins n’ont là que deux veilleuses.. Vous ne preniez pas de prunelles, dans vos précédentes aventures ? ue”