‹ Amphitryon 38, comédie en trois actesChapitre 18 sur 70 · LEE PE NE · texte numérisé non relu

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ACL, SCLNE V 49 JUPITER

Jamais, j'ai oublié... Comme ceci, les prunelles ?

MERCURE Non, non, pas de phosphore. Changez ces yeux de chat! On voit encore vos prunelles au travers de vos paupières quand vous clignez... On ne peut se voir dans ces yeux-là. Mettez-leur un fond.

JUPITER L'aventurine ne ferait pas mal, avec ses reflets d’or.

MERCURE A la peau maintenant !

JUPITER À ma peau?

MERCURE

Trop lisse, trop douce, votre peau. C’est de la peau d'enfant. Il faut une peau sur laquelle le vent ait trente ans soufflé, qui ait trente ans plongé dans l’air et dans la mer, bref qui ait son goût, car on la goûtera. Les autres femmes ne disaient rien, en constatant que la peau de Jupiter avait goût d'enfant ?

JUPITER Leurs caresses n'en étaient pas plus maternelles.

Du: MERCURE Cette peau-là ne ferait pas deux voyages Et res- | serrez un peu votre sac humain, vous y flottez !

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JUPITER C'est que cela me gêne. Voilà que je sens mon Par battre, mes artères se gonfler, mes veines s’affaisser.… Je me sens devenir un filtre, un sablier de sang. L'heure humaïne bat en moi à me

meurtrir. J'espère que mes pauvres hommes ne souffrent pas cela...

MERCURE

Le jour de leur naissance et le jour de leur mort.

JUPITER

Très désagréable de se sentir naître et mourir à la fois.

MERCURE av Ce ne l'est pas moins, par opération séparée.

JUPITER Astu maintenant l'impression d’être devant un “ homme ? l MERCURE «2 Em à

Pas encore. Ce que je constate surtout, devant un homme, devant un corps vivant d'homme, c'est ju u’il Se à D seconde, a =

Essayons. Et pour m'y habituer, je me ré e vais mourir, je vais mourir... ;

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MERCURE Oh! Oh! Un peu vite! Je vois vos cheveux pousser, vos ongles s’allonger, vos rides se creuser. Là, là, plus lentement, ménagez vos ventricules. Vous vivez en ce moment la vie d’un chien ou d'un chat.

JUPITER Comme cela ?

MERCURE Les battements trop espacés maintenant. C'est le rythme des poissons. Là... là... Voilà ce galop moyen, cet amble, auquel Amphitryon reconnaît ses chevaux et Alcmène le cœur de son mari.

JUPITER Tes dernières recommandations ?

MERCURE Et votre cerveau ?

Mon cerveau ?

MERCURE Oui, votre cerveau. Il convient d’y remplacer d'urgence les notions ‘divines par les humaines... iQue pensez-vous ? Que croyez-vous ? Quelles sont vos vues de l’univers, maintenant que vous êtes homme ?

JUPITER

Ris vues de l’univers? Je crois que cette terre

plate est toute plate, que l'eau est simplement de l’eau, que l'air est simplement de l'air, la nature la nature, et l'esprit l'esprit. C'est tout ?

MERCURE Avez-vous le désir de séparer vos cheveux par une raie et de les maintenir par un fixatif ?

JUPITER En effet, je l'ai.

MERCURE Avez-vous l'idée que vous seul existez, que vous n'êtes sûr que de votre propre existence ?

JUPITER Oui. C’est même très curieux d’être ainsi emprisonné en soi-même.

Avez-vous l'idée que vous pourrez mourir un jour ?

JUPITER Non. Que mes amis mourront, pauvres amis, hélas oui! Mais pas moi.

MERCURE Avez-vous oublié toutes celles que vous avez déjà aimées ?

JUPITER Moi? Aimer? Je n'ai jamais aimé personne! Je n'ai jamais aimé qu'Alcmène.

< MERCURE Très bien! Et le ciel, qu'en pensez-vous ?

JUPITER 42

Ce ciel, je pense qu’il est à moi, et beaucoup 4 % plus depuis que je suis mortel que lorsque j'étais pe Jupiter ! Et ce système solaire, je pense qu'il est es

bien petit, et la terre immense, et je me sens soudain plus beau qu’Apollon, plus brave et plus capable d’exploits amoureux que Mars, et pour la première fois, je me crois, je me vois, je me sens vraiment maître des dieux.

MERCURE Alors vous voilà vraiment homme !… Allez-y!

Mercure disparaît.

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