‹ Amphitryon 38, comédie en trois actesChapitre 64 sur 70 · ACTE III, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE V

ALCMÈNE Vraiment ! Oh! alors je suis ravie! Je n'hésite plus! Je vous offre mon amitié, Vous l'aurez vierge...

JUPITER Qu'entends-tu par là? C'est un mot courant sur la terre ?

ALCOMÈNE Le mot est courant,

JUPITER Amitié. Il est vrai que de si haut, certaines pratiques des hommes nous échappent encore.

Je t'écoute.. Lorsque des êtres se cachent comme nous, à l'écart, mais pour tirer des pièces d'or de vêtements en loque, les compter, les embras- | ser, est-ce là l'amitié ?

| \ ALCMÈNE Non, c'est l'avarice,

JUPITER Ceux, quand la lune est pleine, qui se inettent nus, Le regard fixé sur elle, passant les mains sur leur corps et se savonnant de son éclat, ce sont là les amis ?

| ALCMÈNE Non, ce sont les lunatiques |

JUPITER clairement ! Et ceux qui dans une femme,

es

au lieu de l'aimer elle-même, se concentrent sur

un de ses gants, une de ses chaussures, la dérobent,

et usent de baisers cette peau de bœuf ou de chevreau, amis encore ?

ALCMÈNE Non, sadiques.

JUPITER Alors, décris-la-moi, ton amitié. C’est une passion ?

ALCMÈNE Folle.

JUPITER

Quel est son sens ?

ALCMÈNE Son sens ? ‘Tout le corps, moins un sens.

JUPITER Nous le lui rétablirons par un miracle. Son objet ?

ALCMÈNE Elle accouple les créatures les plus dissemblables et les rend égales.

JUPITER

Je crois maintenant comprendre! Parfois, de

notre observatoire, nous voyons les êtres s’isoler en groupes de deux, dont nous ne percevons pas la raison, car rien ne semble devoir les accoler :

un ministre qui tous les jours rend visite à un .

jardinier, un lion dans une cage qui exige

En

- caniche, un marin et un professeur, un ocelot et un sanglier. Et ils ont l’air en effet complètement égaux, et ils avancent de front vers les ennuis quotidiens et vers la mort. Nous en venions à penser ces êtres liés par quelque composition secrète de leur corps.

ALCMÈNE C'est très possible. En tout cas, c'est l'amitié.

JUPITER Je vois encore cet ocelot. Il bondissait autour de son cher sanglier. Puis, dans un olivier,-il se cachait, et quand le marcassin passait grognant près des racines, se laissait tomber tout velours sur les soies.

Oui, les ocelots sont d'excellents amis.

JUPITER E- Le ministre, lui, faisait dans une allée les cent pas avec le jardinier. Il parlait des greffes, des —. limaces; le jardinier, des interpellations, des im- “ pôts. Puis, chacun ayant dit son mot, ils s’arré- … taient au terme de l'allée, le sillon de l'amitié sans doute tracé jusqu’au bout, et se regardaient un moment bien en face, clignant affectueusement l'œil, et se lissant la barbe.

ALCMÈNE __ Toujours, les amis.

“ JUPITER DT Et que ferons-nous, si je deviens ton ami?

ALCMÈNE

D'abord je penserai à vous, au lieu de croire

en vous Et cette pensée sera volontaire, due à

mon cœur, tandis que ma croyance était une habi-

tude, due à mes aïeux. Mes prières ne seront

plus des prières, mais des paroles Mes gestes rituels, des signes.

JUPITER Cela ne t’occupera pas trop?

Oh ! non. L'amitié du dieu des dieux, la camaraderie d’un être qui peut tout, tout détruire et tout créer, c'est même le minimum de l'amitié pour une femme. Aussi les femmes n'ont-elles point d'amis.

JUPITER Et moi, que ferai-je ?

ALCMÈNE

Les jours où la compagnie des hommes m'aurait excédée, je vous verrais apparaître, silencieux; vous vous assiériez, très calme sur le pied de mon divan, sans caresser nerveusement la griffe ou la queue des peaux de léopard, car alors ce serait de l'amour, — et soudain vous disparaîtriez.. Vous auriez été là! Vous comprenez ?

JUPITER Je crois que je comprends. Pose-moi des questions. Dis-moi les cas où tu m'appelais à l’aide,

dès

cherai de répondre ce que doit jh un ie bon ami. mi

ALCMÈNE Excellente idée! Vous y êtes ?

JUPITER J'y suis!

ALCMÈNE Un mari absent ?

| JUPITER

Je détache une comète: pour le guider. Je te donne une double vue qui te permet de le voir à distance, et pour l’atteindre une double parole.

3 ALCMÈNE C'est tout ?

JUPITER Oh ! pardon ! je le rends présent.

2 ALCMÈNE La visite d’amies ou de parentes ennuyeuses ?

JUPITER 4 - Me. déchaîne sur les visiteuses une peste qui ue ie ÈS les yeux des orbites. J'envoie un mal »

colique. Me plafond s$s feffondre tte parquet Mécarte… Ce n'est pas cela !

| ALCMÈNE P. ou NRA peu !

JUPITER Oh! pardon encore, je les rends absentes...

ALCMÈNE Un enfant malade ?

JUPITER L'univers n’est plus que tristesse. Les fleurs sont sans parfum. Les animaux portent bas la tête |

# Vous ne le guéririez pas?

JUPITER = Evidemment si! Que je suis bête |

ar ALCMÈNE

: C'est ce que les dieux oublient toujours. Ils. Ë ont pitié des malades, ils détestent les méchants. A Ils oublient seulement de guérir, de punir. Mais

bi en somme vous avez compris. L'examen est très . __ passable. É .

JUPITER

Chère Alcmène. |

ALCMÈNE

Ne souriez pas ainsi, Jupiter, ne soyez pas cris te = N'avez-vous donc jamais cédé devant une de vos créatures ? Le

JUPITER Je n'ai jamais eu cette occasion.

4, ls)

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