‹ Amphitryon 38, comédie en trois actesChapitre 67 sur 70 · ACTE III, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE V

JUPITER

Je peux donner l'oubli, comme l'opium, rendre sourd, comme la valériane, Les dieux entiers dans le ciel ont à peu près le même pouvoir que les dieux épars dans la nature, Que veux-tu donc oublier ?

ALCMÈNE

Cette journée. Certes, je veux bien croire que tout s'y est déroulé correctement et loyale ment de la part de tous, mais il plane sur elle quelque chose de louche qui m'oppresse, Je ne suis pas femme à supporter un jour trouble, fût.ce un seul, dans ma vie, Tout mon corps se réjouit de cette heure où je vous ai connu, et toute mon Âme en éprouve un malaise, N'estce pas le contraire de ce que je devrais ressentir ? Donnez à mon mari et à moi le pouvoir d'oublier cette journée, à part votre amitié,

JUPITER Qu'il en soit fait comme tu le désires, Reviens dans mes bras, le plus tendrement que tu pourras, cette fois.

ALCMÈNE Soit, puisque j'oublierai tout,

Cela est même nécessaire, car ce n'est que par un baiser que je peux donner l'oubli,

<= C’est sur les lèvres aussi que vous allez er. " ser Amphitryon?

JUPITER Puisque tu vas tout oublier, Alcmène, ne veux- ‘tu pas que je te montre ce que sera ton avenir? LS ALCMÈNE PE « F #4 . Dieu m'en garde.

A JUPITER fe. Il sera heureux, crois-moi.

ALCMÈNE Je sais ce qu'est un avenir heureux. Mon mari aimé vivra et mourra. Mon fils chéri naîtra, vivra et mourra. Je vivrai et mourrai.

JUPITER Pourquoi ne veux-tu pas être immortelle ?

ALCMÈNE

les __ Je déteste les aventures; c'est une aventure, __ l'immortalité |! + |

A inène chère amie, je veux que tu participes, a une Pioue à notre vie de dieux. Pise

ALCMÈNE Non, Jupiter, je ne suis pas curieuse.

JUPITER Veux-tu voir quel vide, quelle succession de vides, quel infini de vides est l'infini ? Si tu crains d’avoir peur de ces limbes laiteux, je ferai apparaître dans leur angle ta fleur préférée, rose ou zinia, pour marquer un moment l'infini à tes armes.

ALCMÈNE Non.

JUPITER Ah! ne me laissez pas aujourd’ hui toi et ton mari, toute ma HHyuE pour compte ! Veux-tu voir l'humanité à l'œuvre, de sa naissance à son terme. Veuxtu voir les onze grands êtres qui orneront son histoire, avec leur belle face de juif ou leur petit nez de Lorraine ?

ALCMÈNE D Non.

JUPITER Ë Pour la dernière fois, je te questionne, chère femme obstinée ! Tu ne veux pas savoir, puisque ; tu vas tout oublier, de quelles apparences est construit votre bonheur, de quelles illusions votre

ALCMÈNE

JUPITER Ni ce que je suis vraiment pour toi, Alcmène ? ce que recèle ce ventre, ce cher ventre!

r > GTS ; 186 SAM BHET nn Hâtez-vous ! Alors, oublie tout, excepté ce baiser.

I1 l'embrasse.

ALCMÈNE, revenant À elle.

Quel baiser ?

JUPITER Oh! pour le baiser, ne me raconte pas d’his-

/ toires! J'ai justement pris soin de le placer en ‘ deçà de l'oubli.

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