‹ amphitryon 38Chapitre 11 sur 42 · AM PEER ONE · texte numérisé non relu

AM PEER ONE

aux parricides, aux incestes.… Nous sommes aimés ici... La mort nous trouvera tous deux unis contre elle. Que pouvait-on bien menacer autour de nous ?

ALCMÈNE. — Notre amour! Je craignais que tu ne me trompes. Je te voyais dans les bras des autres femmes.

AMPHITRYON. — De toutes les autres ?

ALCMÈNE. — Une ou mille, peu importe. Tu étais perdu pour Alcmène.

L’offense était la même.

AMPHITRYON. — Tu es la plus belle des Grecques.

ALCMÈNE. — Aussi n’était-ce pas les Grecques que je craignais. Je craignais les déesses, et les étrangères.

AMPHITRYON. — Tu dis?

ALCMÈNE. — Je craignais d’abord les déesses. Quand elles naissent soudain du ciel ou des eaux, roses sans fard,

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nacrées sans poudre, avec leurs jeunes gorges et leurs regards de ciel, et qu’elies vous enlacent soudain de chevilles, de bras plus blancs que la neige et plus puissants que des leviers, il doit être bien difficile de leur résister, n’est-ce pas ?

AMPHITRYON. — Pour tout autre que moi, évidemment!

ALCMÈNE. — Mais, comme tous les

dieux, elles se vexent d’un rien, et veulent être aimées. Tu ne les aimais

pas.

AMPHITRYON. — Je n’aimais pas non plus les étrangères.

ALCMÈNE. — Elles t’aimaient! Elles aiment tout homme marié, tout homme qui appartient à une autre, fût-ce à la science ou à la gloire. Quand elles arrivent dans nos villes, avec leurs superbes bagages, les belles à peu près nues sous leur soie ou leur fourrure, les laides portant arrogamment leur laideur

comme une beauté parce que c’est une laideur étrangère, c’en est fini, dans l’armée et dans l’art, de la paix des ménages. Car le goût de l’étranger agit plus puissant sur un homme que le goût du foyer. Comme un aimant, les étrangères attirent sur elles les pierres précieuses, les manuscrits rares, les plus belles fleurs, et les mains des maris.

Et elles s’adorent elles-mêmes, car elles restent étrangères à elles-mêmes... Voilà ce que je redoutais pour toi, cher époux, quand j'étais harcelée par tous ces presages! Je craignais tous les noms de saisons, de fruits, de plaisirs prononces par un accent nouveau, je craignais tous les actes de l’amour touchés d’un parfum ou d’une hardiesse inconnus : je craignais une étrangère! Or, c’est la guerre qui vient, presque une amie. Je lui dois de ne pas pleurer devant elle.

AMPHITRYON. — O Alcmène, femme chérie, sois satisfaite! Lorsque je suis

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auprès de toi, tu es mon étrangère, et tout à l’heure, dans la bataille, je te sentirai mon épouse. Attends-moi donc sans crainte. Je serai bientôt revenu, et ce sera pour toujours. Une guerre est toujours la dernière des guerres. Celle-ci est une guerre entre voisins ; elle sera brève. Nous vivrons heureux dans notre palais, et quand l'extrême vicillesse sera là, j'obtiendrai d’un dieu, pour la prolonger, qu’il nous change en arbres, comme Philémon et Baucis.

ALCMÈNE. — Cela t’amusera de changer de feuilles chaque année ?

AMPHITRYON. — Nous choisirens des feuillages toujours verts, le laurier me va bien.

ALCMÈNE. — Et nous vieillirons, et l’on nous coupera, et l’on nous brûlera ?

AMPHITRYON. — Et les cendres de nos branches et de nos écorces se mêleront!

EEE AMPHITRYON 38 47 ALCMÈNE. — Alors autant urir dès la fin de notre vie humaine les cendres de nos chairs et de nos os!

On entend le pas des chevaux.

AMPHITRYON. — Cette fois, ce sont eux... [1 faut partir.

ALCMÈNE. — Qui, eux ? Ton ambition, ton orgueil de chef, ton goût du carnage et de l’aventure ?

AMPHITRYON. — Non, simplement Elaphocéphale et Hypsipila, mes chevaux.

ALCMÈNE. — Alors, pars! J'aime mieux te voir partir sur ces croupes débonnaires.

AMPHITRYON. — Tu ne me dis rien d'autre!

ALCMÈNE. — N'ai-je pas tout dit?

Que font les autres épouses ?

AMPHITRYON. — Elles affectent de plaisanter. Elles tendent votre bouclier

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en disant : — Reviens dessus ou dessous. Elles vous crient : — N'aie d’autre peur que de voir tomber le ciel sur ta tête ! Ma femme serait-elle mal douée pour les mots sublimes ?

ALCMÈNE. — J'en ai peur. Trouver une phrase qui irait moins à toi qu'à la postérité, j’en suis bien incapable.

Jl'out ce que je peux te dire, ce sont ces paroles qui meurent doucement sur toi en te touchant : Amphitryon, je t’aime, Amphitryon, reviens vite! D'ailleurs 1l n’y a plus beaucoup de place dans les phrases quand on a prononcé d’abord ton nom, il est si

long.

AMPHITRYON. — Mets le nom à la fin.

Adieu, Alcmène.

ALCMÈNE. — Amphitryon!

Elle reste un moment accoudée, pendant que le bruit des pas des chevaux s'éloigne ; puis se retourne et veut aller vers la maison. Mercure déguisé en Sosie, l'aborde.

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